Auteur: Vincent Kaufmann

Vincent Kaufmann est professeur de littérature, doyen de la faculté des sciences humaines de l'École des hautes études économiques de Saint-Gall, Suisse.

Lettre helvétique : est-ce grave docteur ?

 

Le réchauffement de la planète a au moins ceci de positif qu’il permet d’oublier une crise beaucoup plus fondamentale et douloureuse : celle des sciences dites humaines, à laquelle même la Suisse n’échappe pas. On peut même supposer qu’elle la subit d’autant plus fortement que les traditionnels alibis nationalistes qui tiennent lieu de perfusion aux sciences humaines chez nos voisins sont particulièrement faibles en Helvétie multiculturelle et fière de l’être. Profitons donc de la neige qui tombe enfin pour nous dégager l’esprit et parler enfin de choses sérieuses, car après tout le sort de la nation pourrait en dépendre.

Les sciences humaines sont-elles réformables ? Doivent-elles être réformées ? Faut-il leur reconnaître au contraire un droit de figurer sur la liste des espèces en voie de disparition, à protéger d’urgence ? Ou même un droit à l’intemporalité, qui était jusqu’à présent plutôt une spécialité du Vatican ? Elles ne sont pourtant pas intemporelles, elles n’ont pas toujours été là, même s’il leur arrive de s’accrocher à cette illusion.

Les sciences humaines sont une invention du XIXème siècle. Les découpages disciplinaires que nous connaissons (études littéraires, classiques, histoire, philosophie, un peu plus tard sociologie et psychologie, etc.) datent de cette époque. Ils ont très peu changé depuis, alors qu‘ils ne cessent de se modifier dans le domaine des sciences exactes. Dans le monde anglo-saxon et germanique par exemple, des départements de Romanistik, avec des spécialistes de littérature française, espagnole et italienne se regardant en chien de faïence au nom de leur commune dette envers le latin que parfois plus personne ne sait sont toujours la règle. Plus généralement, le modèle universitaire humboldtien inventé il y a près de deux siècles en Allemagne détermine toujours largement l’organisation et les structures de nos facultés de lettres.

Quelle était, à cette époque, la fonction de telles institutions ? Le développement des sciences humaines est inséparable de la mise en place des différentes cultures nationales qui s’est échelonnée dans l’ensemble du monde occidental entre la fin du XVIIIème et la fin du XIXème siècle. Les sciences humaines ont eu pour fonction non seulement d’étudier mais parfois littéralement de produire des cultures nationales, origines médiévales et classiques comprises. Elles ont procuré leurs mémoires aux nations, elles ont légitimé leurs langues, les ont pourvues de canons littéraires, elles en ont recensé les œuvres d‘art et les performances architecturales recyclables en monuments nationaux. Un tel programme ne doit pas être jugé à la lumière des dérives nationalistes ultérieures. Dans la plupart des cas, il a été progressiste, il a souvent été au service de l’émancipation et de la souveraineté des peuples (notamment en Europe de l’Est mais aussi en Allemagne ou en Italie). Il s’agissait de produire et d‘étudier des cultures servant réellement de repères et de principes d’identification aux nations parfois encore en devenir.

Ce fut en somme l’âge d’or, et comme il se doit, il n’a pas duré. Plutôt progressistes en leurs débuts, les institutions universitaires commises à la production et à la transmission des choses de l’esprit (en allemand :Geisteswissenschaften) sont devenues peu à peu les agents d’une entreprise de conservation culturelle. Elles donnent aujourd’hui l’impression de courir désespérément derrière une culture – ou des cultures – sur laquelle elles ont de moins en moins prise. Dès la fin du XIXème siècle, leur rôle est contesté par les avant-gardes artistiques et littéraires, ainsi que par l’apparition de la culture de masse, longtemps interdite de séjour dans les universités, et en général abandonnée à la sociologie. Au milieu du XXème siècle, le prestige des sciences humaines, inséparable d‘une culture du livre et de son commentaire, tend à s’effacer derrière celui de l’audiovisuel dont commence l‘impressionnante montée en puissance. On devine que cinquante ans plus tard, avec l’audiovisualisation généralisée de la communication, les bouquets numérisés, les satellites transnationaux et bien sûr l’internet, les choses ne s‘arrangent pas pour les institutions vouées à l’esprit (de la nation), du moins si on s’obstine à vouloir coucher celui-ci dans les livres.

Bien sûr, il y a eu des soubresauts et des retours du balancier. Autour de Mai 68 par exemple, souvent interprété comme un moment de « révolution culturelle », les sciences humaines ont brutalement renié leur conservatisme, elles ont fait table rase de leurs traditions. Elles se sont considérablement rénovées et développées, canalisant les désirs ambiants de « culture vécue » et doivent aujourd’hui encore une part de leur prestige ainsi que leur positionnement social et politique au rôle en fait assez inédit qu’elles ont joué à cette époque. On n’avait jamais pensé auparavant à l’université que le langage poétique pût être le lieu d’une révolution, et encore moins que les philologues eussent pour vocation de transmettre une aussi bonne nouvelle.

Mais rétrospectivement, ce fut là sans doute le chant du cygne de notre culture du « théorique », la dernière véritable aventure du livre et du commentaire, à laquelle succèdent aujourd’hui de nouvelles formes de traditionalisme érudit dépourvu d’ambition et de perspective, voué à l’indifférence non seulement du public mais aussi des autorités (d’où, en Suisse, les infortunes des projets sciences humaines lors de l’attribution des premiers « pôles nationaux de recherche »). Les sciences humaines se sont largement repliées sur une culture interne : qui lit aujourd’hui des livres de critique littéraire ou de commentaire philosophique ? La tendance générale est à la boîte de conserve savante, quand ce n’est pas à un néo-nationalisme mercantile, perceptible surtout en France : on entretient les œuvres (littéraires, philosophiques, artistiques, etc.) comme des monuments nationaux, on les ripoline à coups de commémoration et de mises en Pléiade pour qu’elles soient présentables dans les musées ou les bibliothèques, performantes à l’exportation, et rentables en milieu scolaire. Dans un contexte médiatique totalement différent de celui du XIXème siècle, on s’est remis à mâchouiller bravement les sources de nos classiques plutôt que de réfléchir, par exemple, à l’apothéose de l’autobiographie occidentale dans nos reality-showscontemporains. Cela ne serait pourtant ni déshonorant ni sans intérêt.

Comment faire pour qu’il en soit autrement ? Comment redonner aux sciences humaines une véritable place dans la « cité » ? Il faut sans doute tout d’abord leur imaginer d’autres audiences que celles dont elles se contentent trop facilement. Pourquoi les matières enseignées dans les facultés de lettres seraient-elles réservées aussi exclusivement à de futurs enseignants (qui souvent ne sont d’ailleurs pas les derniers à être insatisfaits des menus qu’on leur impose) ? Pourquoi ne pas imaginer, dans toutes les universités, de véritables formations en sciences humaines et sociales pour de futurs managers, médecins, juristes ou ingénieurs ? Cela se fait à certains endroits (notamment à l’Université de Saint-Gall où enseigne votre serviteur) et cela ne reviendrait après tout qu’à emboîter enfin le pas aux universités américaines, qui restent quand même plus dynamiques dans le domaine des Humanities parce que celles-ci ont toujours été conçues comme une formation générale plutôt que professionnelle, ouverte à tous les étudiants. Cela reviendrait surtout à prendre acte d’un énorme déficit de compétence culturelle et sociale, dont les milieux professionnels les plus divers font aujourd’hui le constat. Pourquoi les sciences humaines et sociales ne tentent-elles pas de répondre à la très importante demande existant dans ce domaine, certes diffuse mais réelle ? Naturellement, elles devraient faire des efforts, s’adapter, changer, mais elles auraient probablement beaucoup à y gagner.

Plutôt que de jouer les vieilles filles délaissées par les dieux de la science (ou du moins par ceux du Fonds National de la Recherche Scientifique), les sciences humaines devraient repenser et retrouver leur fonction culturelle, c’est-à-dire (re)devenir un lieu où il soit possible, naturellement sans démagogie, d’étudier des pratiques et des processus culturels et sociaux ayant une réalité en dehors des institutions académiques. Donnons un seul exemple : la Suisse compte à l’heure actuelle sur les doigts d’une main légèrement amputée le nombre de chaires d’histoire et théorie du cinéma (à Lausanne et à Zurich), qui croulent littéralement sous le nombre d’étudiants et qui sont privées des moyens financiers nécessaires à leur développement ; et ceci alors même que le cinéma est, en termes de consommation, la pratique culturelle la plus importante du pays, et que toutes nos universités s’obstinent par ailleurs à offrir toutes les disciplines (y compris les plus confidentielles) parfois à une poignée d’étudiants seulement. En ces temps d’appel quasi-religieux au service public, les sciences humaines devraient de temps en temps se demander au service de qui elles sont. Il n’est pas sûr non plus qu’elles y perdraient.

Enfin, si changer d’audience, retrouver une fonction véritablement culturelle implique bien évidemment d’autres contenus, de nouveaux axes de recherche, il faudrait aussi imaginer parallèlement de nouveaux découpages disciplinaires, dont on ne voit pas pourquoi ils seraient gravés dans la pierre pour l’éternité. Là encore, les universités américaines sont d’une exemplaire mobilité et ont quelques décennies d’avance en matière de féconde transdisciplinarité. Il y a longtemps que les études littéraires y font bon ménage avec l’histoire, la philosophie, la psychanalyse ou la sociologie et il faut leur rendre hommage pour cela, sans complaisance aucune par ailleurs. Dans tous les domaines, les savoirs se renouvellent non pas au centre, où l’on ne fait souvent que répéter, appliquer, mais dans les marges, dans les croisements, les métissages et les intersections. Nombreux sont ceux qui en conviennent. Encore faut-il se donner les moyens institutionnels et structurels d’une mise en acte de formations et de recherches véritablement transciplinaires. La culture suisse (ou européenne) dans le domaine des sciences humaines est encore une culture du cloisonnement disciplinaire et de l’enracinement. C’est dommage, grave même, mais pas irrémédiable.

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