Auteur: Ludovic Monnerat

Ludovic Monnerat est un officier supérieur de l'Etat-major de conduite de l'armée suisse. Journaliste de métier, expert militaire et stratégique suisse notamment pour les médias (Le Temps, Télévision Suisse Romande, Radio Suisse Romande, etc.), créateur du site d'information militaire et stratégique www.checkpoint-online.ch, et du blog LudovicMonnerat.com, rédacteur adjoint de la Revue militaire suisse. Il s'exprime ici à titre personnel.

Irak : une stratégie de maintien

 

Voici longtemps que les discussions vont bon train sur le thème d’une stratégie de sortie américaine en Irak. Mais c’est une stratégie de maintien qui devrait au contraire être développée.

 
Les propositions caduques et discréditées de l’Irak Study Group, le revers républicain aux élections législatives, les appels à l’augmentation ponctuelle des troupes et la lente érosion d’un soutien international déjà limité ont montré que la perspective sur l’Irak et l’opération « Iraqi Freedom » se rétrécit constamment. Avec plus de 3 ans d’une couverture superficielle et catastrophiste, le « bourbier » et le « désastre » que les médias traditionnels avaient annoncé avant même le début de l’opération se sont très largement imposés dans les esprits. En d’autres termes, malgré un processus politique sans équivalent dans la région, malgré une démocratie et une liberté bien vivantes, malgré une économie en développement rapide et malgré l’optimisme permanent de sa population, l’Irak est perçu comme un échec dont il s’agit de se débarrasser.

 
Sans entrer dans le détail des groupes et des strates partageant cette perception à un degré divers, force est de constater que les États-Unis recherchent désormais une stratégie de sortie. Les axes principaux de l’action menée depuis le printemps 2003, et consistant à créer un État irakien possédant la légitimité, l’intégrité, l’identité et les capacités nécessaires à sa pérennité, sont déconsidérés par l’absence fréquente de résultats immédiats ; le rapport entre les coûts consentis et les bénéfices réalisés influence lourdement les réflexions, alors même que la stratégie n’obéit pas aux mêmes règles que l’économie de marché. Et le volume des troupes américaines déployées dans le pays, actuellement 140’000 soldats répartis en 14 brigades, est devenu le point de discussion principal, entre les tenants du statu quo, du retrait progressif ou du renforcement ponctuel.

 
Cependant, l’objectif d’une opération militaire consiste à atteindre un état final déterminé, à produire des effets à la fois sécuritaires, politiques, économiques et informationnels. Tout discours portant sur une nouvelle stratégie reste vain s’il n’intègre pas ces éléments, quitte à juger irréaliste l’intention initiale et à réviser à la baisse certains objectifs désormais inatteignables. Et comme la perspective temporelle de toute opération dépend nécessairement de celle adoptée par ses adversaires et des moyens qu’ils engagent pour contrer ses objectifs, la notion même de stratégie de sortie revient à nier la nature conflictuelle de l’opération, le duel des volontés et des légitimités qu’elle implique, et donc s’oppose à une démarche visant au succès. Raison pour laquelle les États-Unis doivent trouver une stratégie permettant de rester, et non d’abandonner en cours de route.

  
Dans son livre référence publié en 2003, How Democracies Lose Small Wars, le chercheur israélien Gil Merom a montré que dans les petites guerres, dont les enjeux ne sont pas suffisants pour souder les sociétés derrière leurs gouvernements, ce sont les faiblesses du fort et non les forces du faible qui sont décisives. Afin d’éviter le retrait intempestif d’une force armée invaincue, résultat classique des conflits de basse intensité mal compris, trois variables doivent ainsi être prises en compte : la dépendance instrumentale, c’est-à-dire le volume de ressources humaines et financières nécessaires à la poursuite de l’opération ; la différence normative, soit le décalage des opinions quant à la légitimité de l’opération, et l’importance politique de la société sue les décisions du gouvernement quant à la réorientation de la stratégie mise en œuvre.

 

 

En matière de dépendance instrumentale, la situation des États-Unis est plutôt favorable. D’une part, les coûts considérables de l’opération « Iraqi Freedom » – au moins 320 milliards de dollars pour la période 2003-2006 – n’ont pas grevé le budget fédéral américain, dont le déficit a même été réduit grâce à la croissance économique vécue en parallèle ; ils ont néanmoins contribué à renforcer la dérive dépensière de l’administration Bush, cause majeure d’insuccès électoral. D’autre part, les pertes subies par un corps expéditionnaire à la fois volontaire et majoritairement professionnel – environ 3000 morts et 22’000 blessés, dont 6700 graves – sont historiquement faibles, diminuent légèrement et ne suffisent pas pour toucher la société américaine. Le retour des boys au pays – pour leur propre bien – n’est pas un slogan porteur.

                                   
En matière de différence normative, la situation des États-Unis est moins favorable. L’activisme forcené d’une partie de la classe politique et médiatique contre l’opération en Irak a renforcé la polarisation de l’opinion publique, dont le soutien pour la stratégie de l’administration Bush n’a cessé de diminuer ; aujourd’hui, comme le montrent les enquêtes de Rasmussen Reports, les Américains sont partagés presque équitablement entre le retrait immédiat des troupes, leur retrait à terme et leur maintien jusqu’au succès. Malgré l’opinion majoritairement positive des militaires engagés en Irak et le fait qu’ils communiquent quotidiennement avec leurs proches, la majorité des Américains tendent à adopter une posture à la fois pessimiste et résignée. La légitimité de l’opération est pour le moins vacillante.

 
En matière d’interaction politique, la situation des États-Unis est modérément favorable. Les récentes élections législatives ont rappelé que, contrairement à certains délires conspirationnistes, la démocratie américaine fonctionne et permet de représenter les évolutions de l’opinion publique sans pour autant bouleverser l’équilibre – et donc la division – des pouvoirs. Le rythme bisannuel des élections assure d’ailleurs une prise en compte régulière de l’opinion. En revanche, il reste à démontrer que le pouvoir exécutif tire les leçons du dernier scrutin et révise sa stratégie en Irak de manière à refléter les doutes croissants des électeurs ; dans le cas contraire, ceux-ci ne manqueront pas de déposer en 2008 un vote sanction dans les urnes. L’association du public aux décisions gouvernementales, effective entre 2003 et 2005, doit être renouvelée.

 
Prises ensemble, ces trois variables fournissent des lignes directrices pour le renouvellement de la stratégie américaine en Irak : il s’agit de maintenir l’effort actuel, avec une diminution progressive des dépenses, dans un cadre mis à jour et avec des objectifs adaptés, de manière à lier clairement les actions menées sur sol irakien avec celles menées sur d’autres théâtres d’opérations. Autrement dit, une stratégie de maintien n’a de sens, et donc de chances d’exister, que si elle s’inscrit dans la lutte planétaire menée par les démocraties libérales contre le fondamentalisme musulman. Laisser croire que l’Irak était une fin en soi et non une étape est une erreur de l’administration Bush qui doit être corrigée, même si l’Irak joue le rôle de point focal et démontre la détermination des principaux protagonistes de la lutte.

 
Concrètement, quelle mutation devrait connaître l’opération « Iraqi Freedom » ? En accord avec les autorités irakiennes, le Central Command devrait progressivement réduire la visibilité de la présence américaine, renforcer les capacités et la légitimité du gouvernement irakien, favoriser le développement de l’économie et l’éducation, engager ses troupes dans des fonctions d’appui et comme réserve opérative, relancer ostensiblement la traque des islamistes étrangers, réduire drastiquement les besoins logistiques du contingent, et constituer des bases d’opérations à proximité des pays voisins. Ainsi, l’objectif des États-Unis ne doit pas être de mettre un terme aux violences intérieures de l’Irak, qui résultent de fractures et de rancunes bien antérieures à l’invasion, mais bien de faire de ce pays un allié durable et une plateforme influente.

 
Il faut rappeler que la présence américaine en Irak, avec son cortège d’innovations technologiques, d’incitations démocratiques et de contrastes sociologiques, est une menace mortelle pour les islamistes du monde entier. La diffusion rapide et l’adoption enthousiaste d’idéaux démocratiques au cœur même du califat historique, et donc de l’imaginaire fondamentaliste, est l’une des actions les plus efficaces qui pouvaient être menées après le 11 septembre 2001 pour contrer la mouvance islamiste. De plus, le maintien des troupes américaines malgré une campagne insurrectionnelle difficile, car issue du pays même, est une preuve éloquente de détermination : alors que les médias opposés à l’opération « Iraqi Freedom » spéculent depuis 3 ans sur un retrait précipité des troupes, chaque jour qui passe dément le « tigre de papier » qu’imaginaient les islamistes.

 
Les États-Unis sont désormais à la croisée des chemins. L’opération « Iraqi Freedom » ne pourra plus longtemps être menée telle qu’elle l’est actuellement. Mais un chemin considérable a été parcouru depuis 2003, même s’il n’apparaît pas au quotidien, dans ces images de violences conçues précisément pour décourager les citoyens et les dirigeants américains. À eux d’être suffisamment clairvoyants et de poursuivre l’offensive sur les points faibles de leurs ennemis, car une victoire est à ce prix.

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