Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

Lyon s’insurge contre Dieudonné

Rendons la quenelle à la gastronomie !

En pleine trêve des confiseurs, à Lyon, capitale mondiale de la quenelle, un commando de jeunes porteurs de kippa a organisé une expédition punitive contre quelques individus s’étant affichés sur le web un bras tendu en oblique vers le bas et la main de l’autre bras posée à plat à hauteur de l’épaule. Renseignements pris, ce geste signale la volonté d’introduire, symboliquement, le  plus loin possible, un objet mou et désagréable dans le fondement d’une personne, voire d’une institution, dont le comportement vous pourrit la vie. Ce geste s’inscrit dans le lexique des modes d’expression non verbaux, à côté du bras d’honneur et du majeur dressé vers le ciel. Leur usage signale à l’interlocuteur le peu d’estime éprouvé envers sa personne en général et, en particulier, aux critiques, même courtoisement formulées, qu’il a pu émettre sur votre comportement.

Je défie quiconque (au moins dans la partie mâle de la population française) d’affirmer que jamais, au grand jamais, il ne s’est laissé aller, un jour où Zeus avait égaré son esprit, à utiliser ce registre de langage présentant l’avantage d’être compris dans toutes les idiomes pratiqués dans  nos contrées, notamment le zyva.

Il serait vain, en effet, d’ignorer que la part reptilienne de notre cerveau exige de montrer quelquefois son existence. Une fois la bête assouvie, on peut, sans dommages, reprendre le cours normal d’une existence, où la pratique de la politesse des Lumières, bien décrite et analysée par Philippe Raynaud1, nous rend fier d’appartenir à la nation qui en a inventé les règles.

Le crime de Dieudonné et de ses comparses, qui a mis hors d’eux les feujs de Lyon et de Villeurbanne2, deux communes chères à mon cœur, n’est pas de cracher à longueur de journée sur Israël et les juifs : si l’on devait casser la gueule à tous ceux qui, dans notre pays, se livrent plus ou moins subtilement à cette « passion triste », on cumulerait le travail de Sisyphe avec celui des anonymes Hellènes chargés de remplir le tonneau des Danaïdes.

Dans ce domaine, on aurait du mal à distinguer « l’humoriste révolutionnaire » franco-camerounais » d’universitaires reconnus comme Pascal Boniface ou Bruno Gollnisch, et même de l’idole normalienne Alain Badiou : la différence ne réside que dans l’emballage.

Stigmatiser la vulgarité des propos qu’il tient sur scène (« François, la sens-tu qui se glisse dans ton cul la quenelle… ») serait aussi inopérant que de clouer au pilori Jean-Marie Bigard pour son « lâcher de salopes à la discothèque ». On apprécie, ou pas, mais la liberté d’expression pour les beaufs n’est pas négociable.

Non, le vrai crime contre l’esprit perpétré par Dieudonné est d’avoir, sciemment,  opéré une mise en connexion les parties reptiliennes du cerveau de ses auditeurs avec les couches de l’encéphale humain qui se sont rajoutées au cours de l’évolution de notre espèce. En faisant une quenelle publique, les barmen tabassés du « First » de Lyon, boîte de nuit fréquentée par la jeunesse feuj de la capitale des Gaules3 et le jeune Erwan qui s’est retrouvé dans le coffre d’une voiture à Villeurbanne croyaient sincèrement user du droit tacitement reconnu à tout un chacun au pétage de plombs, version ludique.

C’est de l’humour, on vous dit, si on peut même plus rigoler, on est vraiment mal barré… Pendant ce temps-là, chaque « quenelle » affichée sur le web est comptabilisée par Dieudo (SARL) comme une adhésion à un corpus idéologique soigneusement élaboré. Celui-ci propose  une explication du monde et de sa merditude actuelle comme un enchaînement de causes (la toute-puissance des « sionistes »), et d’effets, la perpétuation d’un « système » imposant un prétendu  mensonge historique (Shoah et 11 septembre) et l’asservissement de ceux qui en sont exclus.

Faire une quenelle, par conséquent, ne provoque pas, chez celui qui s’y laisse aller, de carton jaune intérieur délivré par M. Surmoi, puisque ce geste est validé dans la catégorie « opinions », en termes choisis, (« glisserune petite quenelle au fond du fion du sionisme ») par un humoriste plébiscité par les foules. Il fait de vous plus qu’un imbécile plus ou moins imbibé, un révolté qui brave les puissants maîtres du « système ». Rien à voir, donc, avec les gestes réflexes provoqués par la « courte folie » qui saisit, par exemple, l’automobiliste irascible.

Une fois ce constat établi, se pose naturellement la question à un million d’euros : «  que faire ? » On ne peut, bien entendu, cautionner la transgression de la loi commise par les « vengeurs » rhodaniens, même si on peut exhorter les juges à prendre en considération dans leur sentence l’excuse de provocation dont ils auraient été victimes, en tant que juifs. Harceler Dieudonné et sa bande par des mesures administratives s’ajoutant aux condamnations judiciaires qui l’ont déjà frappé ? C’est tomber dans le piège diabolique tendu par un voyou aux institutions démocratiques en en faisant un martyr emblématique, et accroître ainsi son audience. Dieudonné, qui ne paie aucune des amendes qui lui ont été infligées, attend avec gourmandise d’être embastillé.

Ne rien faire, en attendant que la quenelle disparaisse du paysage réel et virtuel comme elle était venue ? Ce serait faire preuve d’une coupable indulgence à l’égard d’un délit caractérisé d’incitation à la haine raciale, même s’il n’est pas perçu comme tel par ceux qui la pratiquent. Si les responsables politiques, de tous bords, sont d’accord, comme ils le disent, sur ce constat, qu’ils en tirent alors les conséquences ! Toute quenelle publiquement affichée devra être considérée comme une profession de foi antisémite, et valoir à ses auteurs les poursuites prévues par la loi. Cela préserverait la dignité des « quenelleurs », à qui serait accordée la « présomption d’intelligence ».

  1. La politesse des Lumières, Editions Gallimard. 
  2. Il n’est pas indifférent que la réaction anti-quenelle, modèle Dieudonné, ait fait irruption à Lyon, où même les juifs sont sensibles à l’insulte faite à une spécialité gastronomique locale. 
  3. Soucieux de conserver sa clientèle, le patron du « First » a décidé la mise à pied immédiate de ces employés facétieux et engagé une procédure de licenciement. 

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