Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

CARNETS DE CAMPAGNE 12 : Fin de parcours

 

1. Fin de parcours


Inutile de faire durer exagérément le suspens : l’élection de Ségolène Royal à la présidence de la République constituerait une énorme surprise. Toutes les études d’opinion, sans exception, donnent Nicolas Sarkozy largement vainqueur, avec un score dépassant 53 %. Cela ferait de lui le président le mieux élu de la Vème République, à l’exception, bien sûr, du Général de Gaulle.

Les journaux, les commentateurs continuent à faire semblant de cultiver l’incertitude pour maintenir l’attention, retenir l’audience, conserver des tirages élevés. Pendant ce temps, dans les rédactions, on prépare déjà les pontifiantes analyses qui démontreront avec des arguments en airain que la victoire de Nicolas Sarkozy était inscrite dans les astres et que la candidature de Ségolène était condamnée d’avance.

Dimanche soir, les éditorialistes pourront aller se coucher de bonne heure, parce qu’il auront su, aux alentours de 18 heures, que l’affaire était pliée, et bien pliée en faveur du candidat de l’UMP, ce qui les dispense d’attendre jusqu’au bout de la nuit que le décompte des derniers bulletins d’une île lointaine fasse pencher la balance d’un côté ou de l’autre. D’ailleurs, depuis cette année, les Français des Antilles et d’Amérique votent le samedi, et le résultat du scrutin est gelé jusqu’à dimanche soir 20h, heure française, ce qui permet de publier le résultat final dans les journaux de lundi matin. On se demande pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt…

En primeur, donc, livrons aux lecteurs de mondesfrancophones.com des cinq continents une analyse dont la plupart des éléments vont se retrouver, avec des formulations adaptées à leur public, dans les diverses publications rendant compte du grand rendez-vous de la démocratie française.

Auto-congratulation d’abord : qu’il est beau ce peuple français qu’on disait amorphe, dégoûté de la politique, replié dans son cocon individualiste. Non seulement il s’est précipité aux urnes en masse, mais il est devenu « accro » aux émissions politiques. Les meetings des deux candidats ont été d’immenses succès populaire, à Bercy pour la droite, à Charléty pour la gauche. Indéniable. La raison principale de ce printemps politique à la française est à chercher du côté du renouvellement des générations : pour la première fois aucun des deux finalistes ne fait figure de sortant. Tous deux sont dans la petite cinquantaine et peuvent, à juste titre, penser qu’ils ont au moins une décennie devant eux pour s’installer au premiers rang de leur famille politique respective. Quel que soit le vainqueur, les Français auront l’impression d’avoir ouvert une nouvelle page de l’histoire de leur pays.

On s’appesantira d’abord sur le parcours sans faute d’un vizir qui a vaincu tous les obstacles, embûches et chausse-trapes placés par ses amis pour l’empêcher de devenir calife à la place du calife. Triomphe de la volonté et de la ténacité, la victoire de Nicolas Sarkozy est belle comme l’antique : c’est du Brutus light, car on n’assassine plus le père que symboliquement, et on exhibe l’épouse de ce dernier dans son cortège triomphal en la faisant tout simplement asseoir au premier rang de son ultime meeting. Sera-t-il clément avec les vaincus de son propre camp, ou au contraire exercera-t-il des représailles terribles envers ceux qui lui ont manqué ? Telle sera, sans doute, l’interrogation finale des commentateurs soucieux d’entretenir la passion du peuple pour une scène politique aussi palpitante qu’un drame de Shakespeare.

On en viendra ensuite à l’examen de la situation du camp défait, et principalement de sa porte-bannière, Ségolène Royal. Deux cas de figure peuvent se présenter. Le premier est celui d’une débâcle sans précédent, qui verrait Sarkozy l’emporter avec 55 % des voix ou plus. Dans cette conjoncture, improbable mais pas impossible, la glose tournerait autour du thème d’une France décidément machiste, où l’accession d’une femme à la charge suprême est impossible pour des raisons anthropologiques déplorables. Une fois cela posé, on commencera à examiner les faiblesses objectives d’une gauche obligée à changer de pied entre les deux tours, en raison de l’écroulement du paradigme mitterrandien de la gauche unie ou plurielle, victime de l’écroulement du Parti communiste et de l’effacement électoral des Verts. On en appellera, pour la santé de la démocratie, à la reconstruction d’une opposition rénovée, fondée cette fois-ci sur une alliance avec un centre regroupé sous la houlette de François Bayrou. Ségolène, dans cette hypothèse passe à la trappe et se retire sur ses terres poitevines, laissant le Parti socialiste décider, dans un affrontement interne qui, de Dominique Strauss-Kahn ou de Laurent Fabius, sera le patron. Le Nouvel Observateur, Libération, Le Monde appelleront de concert à un recentrage de la gauche et chanteront les louanges de DSK, pendant que l’Humanité et les feuilles trotskistes tenteront d’appeler les « masses » à la résistance contre le fascisme rampant qui s’est installé à l’Élysée.

L’autre hypothèse est celle d’une résistance plus solide que prévu de Ségolène au tsunami sarkozyste, dont on pourrait fixer l’étiage à 48 % des suffrages. Au delà de ce score, les éditorialistes salueront la performance de la dame, et affirmeront que cette dernière a ouvert une brèche qui devrait permettre l’accès, dans un proche avenir d’une femme à l’Élysée. Comme, dans cette configuration, Ségolène n’aura pas manqué d’apparaître avec un grand sourire à la télévision pour se poser en chef de l’opposition, les « grandes plumes » l’encourageront à persévérer dans son projet de construire cette alliance au centre amorcée dans le dialogue surréaliste d’entre deux tours avec François Bayrou. Une contre-offensive des éléphants et éléphanteaux de la gauche du PS, les Fabius, Emmanuelli et Mélenchon sera clouée au pilori par ces mêmes éditorialistes avant tout soucieux de « faire moderne ».

Une fois ceci posé, les journalistes se mettront à construire des gouvernements selon leur cœur, un Borloo par-ci, un Fillon par là, quelques jeunesses féminines comme Valérie Pécresse ou Nathalie Kocziusko-Morizet à des postes en vue… et veilleront à ne pas heurter le nouveau président de la République qui ne passe pas pour un tendre envers les plumitifs qui lui déplaisent.

 

 

2. Écart


Le fameux duel, tant attendu, entre les deux prétendants s’est résumé à un double exercice de rectification d’image. Les thèmes abordés pendant deux heures quarante minutes – avec des approximations, bourdes et erreurs de part et d’autre- n’étaient que bruit de fond pour faire passer aux électeurs un seul et unique message. C’était « je ne suis pas Dracula, vous voyez comme je peux être calme, galant et poli » pour Sarkozy et « je ne suis pas Bécassine, vous voyez comme je sais être ferme, compétente, responsable et même pugnace » pour Ségolène.

Cette dernière a impressionné les commentateurs, qui la voyaient déjà dans la peau de la chèvre de Monsieur Seguin se faisant dévorer à l’aube par le grand méchant loup. Moyennant quoi, la grande majorité d’entre eux décrétaient le « match nul », voire un léger avantage à l’issue du débat pour la candidate socialiste. Une appréciation reprise à l’unisson par la plupart des journaux français, mais contestée par un grand journal belge, pourtant hostile à Sarkozy, Le Soir de Bruxelles. Dès le lendemain, un sondage démontrait que pour les non-commentateurs, c’est à dire le peuple que le Belge, contrairement à une imbécile réputation n’est pas si bête. Nicolas Sarkozy s’était de loin montré le plus convaincant (51 % contre 31 %). Il y a fort à craindre que les mêmes commentateurs qui se sont lamentablement trompés ne tireront aucune leçon de cet écart, puisqu’il ne se parlent qu’entre eux.

 

 

3. Pronostic et prise de congé


Grâce à la méthode rustico-empirique qui a fait merveille pour le premier tour, je suis en mesure de prévoir que Nicolas Sarkozy sera élu avec un score de 52, 81 % avec une marge d’erreur de 0,5 %. Mais ça ne marche pas à tous les coups, et je prie les lecteurs de m’excuser par avance pour le cas où, comme disent les jeunes, je me serais planté grave. Cette chronique s’interrompt jusqu’à la prochaine présidentielle, en principe dans cinq ans, avec des souhaits de longue vie à mondesfrancophones.com et tous ses lecteurs.

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