Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Vive la provocation !

 

Editorial paru dans art press, mars 2006.

 

D’abord, un peu d’étymologie. Provoquer : de pro « devant, avant » et de vocare« appeler ». Provoquer : appeler, faire venir, faire parler, susciter une réponse qu’on ne souhaite pas donner à une question jugée gênante… Provoquer est un mode précieux du discours et de la pensée. Comme de l’art et de la littérature. Pas de provocation ? Soit. Alors balançons à la poubelle, Sade, les auteurs libertins, Voltaire, Spinoza, l’abbé Meslier, Averroès, Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche, Dada, les écrits surréalistes, Breton, Aragon, Bataille, Picabia, Dali, Genet, Rushdie, toute la presse satirique de tous les siècles… « Pas de provocation ! », c’est le cri effarouché de politiciens, de journalistes, de religieux, de théologiens, de philosophes de toute obédience. Ils ont bien tort, ces messieurs car la provocation fait causer, et en l’occurrence celle déclenchée par ces caricatures de Mahomet parues dans un journal danois puis dans France Soir. Caricatures « médiocres », aime-t-on à répéter, sans doute, mais quand il s’agissait de caricatures visant la personne du pape, on avait dans ces régions des médias le sens esthétique bizarrement moins développé. Qu’a-t-on appris d’intéressant grâce à ces caricatures ? 

1) Que notre bonne vieille république laïque, lorsqu’il est question de la liberté d’expression, réagit plutôt mieux que nos voisines démocraties américaine et anglo-saxonne.

2) que les professions que je nommais plus haut sont constituées d’une grande majorité d’hypocrites, de faux-culs avérés, voire de lâches. (Peu de réactions des collègues – qui ont le cuir si chatouilleux quand ils sont eux-mêmes menacés de licenciement ou empêchés de s’exprimer librement – à l’endroit du journaliste de France-Soir viré par le patron du quotidien).

3) Que la gauche, une fois de plus, reste le nez piteusement dans son assiette, et qu’il faut que ce soit un Sarkozy qui tienne sur cette affaire les propos les plus justes et les plus fermes.

4) Qu’on a bien du mal à percevoir une réaction du fameux Islam modéré (qu’allait donc faire monsieur le Recteur de la mosquée de Paris chez monsieur Chirac ?).

5) Qu’il n’est plus temps d’appeler Voltaire au secours, parce qu’« ils » sont devenus fous, mais que c’est plutôt, à la vue des foules hurlantes appelant à la mort des « blasphémateurs », de gilets pare-balles dont nous allons avoir besoin.

6) Que ces aspirants à une tyrannie mondiale et totalitaire, s’ils sont bêtes et méchants, ils sont aussi (comme les papelards théologiens musulmans qu’on voit défiler sur les écrans de télé) parfaitement incultes. Taboue, dans l’Islam, la représentation de Mahomet ? Interdite ? Ah bon ! Qu’ils jettent un œil à notre numéro Religions d’art press ou au catalogue de la superbe exposition présentée par Abdelwahab Meddeb à Barcelone, qui y verront-ils ?  Comme on vous le montre la vignette ci-dessus d’un manuscrit musulman du début du 14e siècle, ils y verront un exemple, parmi bien d’autres, de la figuration de la personne du Prophète chevauchant tranquillement à côté de son copain Jésus…

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