Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Une muse fausse compagnie


Laure

Éditions les Cahiers

 

Les revues littéraires, on peut les apprécier éclectiques, proposant un choix de textes ayant peu de liens entre eux, et à chaque lecteur d’y faire son marché plus ou moins en connaissance de cause. Il ira ainsi vers ceux dont le thème ou du nom de l’auteur le retiennent et il se contentera de pignocher dans le reste ou de passer carrément à autre chose. Vu le prix des revues et souvent le choix limité de textes qui sont susceptibles de retenir son attention, peut-être ne faut-il pas s’étonner de la baisse des ventes dont elles souffrent. À  ce type de revues, on peut préférer celles qui ont fait le pari de se concentrer sur un thème ou sur un auteur et de pratiquer un travail de mineur : creuser, explorer, découvrir de nouveaux filons, extraire des pépites, en attendre de nouvelles. C’est précisément le choix qu’ont fait les Éditions les Cahiers *qui s’en tiennent à quelques écrivains élus auxquels, sous la direction de Jean-Sébastien Gallaire, ils consacrent d’année en année de volumineux cahiers. Le projet initial : rassembler « dans chaque numéro une diversité inédite d’articles, d’entretiens, de témoignages, de créations littéraires et iconographiques qui offre, par les différents horizons de ses auteurs, une lecture singulière et contemporaine de l’écrivain et de son œuvre ». Quels écrivains sont l’objet de l’insatiable curiosité des responsables des Éditions les Cahiers ? Leiris (déjà trois Cahiers lui ont été consacrés, un troisième est à paraître en 2014), Bataille (volume déjà paru), Artaud (à paraître). Une telle sélection, ai-je besoin de le dire, nous comble.

 

Une anti-muse ?

Quand on cite ces deux noms, Leiris, Bataille, inévitablement un troisième surgit : Laure. Donc, s’imposait, inévitablement, un cahier Laure complétant les volumes Bataille et Leiris. C’est le constat que fait Jean Durançon dans son texte d’ouverture. Comment écrire sur cette impressionnante constellation, se demande-t-il avec une pointe d’inquiétude. « Comment écrire » lorsque les unités de cette éblouissante triade  « on les aime, admire, lorsqu’ils ont formé une part de nous, ou le meilleur de nous, lorsqu’ils ont compté comme peuvent compter les écrivains, les vrais ceux qui écrivent par nécessité ? ». À lire l’ensemble des contributions de ce cahier Laure, on se rend compte très vite que c’est la question qui rebondit de texte en texte. Mais avant d’examiner les données de ce dilemme : comment écrire sur un auteur qui a écrit en répétant qu’il n’écrivait pas, sur un corpus littéraire qui ne voulait pas appartenir à la littérature, sur une œuvre qui refusait le statut d’œuvre, rappelons qui fut Laure (de son vrai nom  Colette Peignot)  et comment, du rôle de muse, d’« anti-muse » plutôt,  pour reprendre le mot d’Aldo Marroni, qu’elle joua plus ou moins à son corps défendant auprès de Bataille et Leiris, elle trouva sa place peu à peu sur le territoire de ceux que Patrick Tillard appelle les « écrivains négatifs ».

Dans les Écrits de Laure, publiés en 1971 chez Jean-Jacques Pauvert grâce à courageux combat du neveu de Colette, Jérôme Peignot, outre l’émouvant récit de celui-ci, Ma mère diagonale, deux textes relataient les moments clés de la courte existence de cette jeune femme qui fascina ceux qui l’approchèrent (Colette Peignot meurt de tuberculose à 35 ans).  Celui de Marcel Moré, qui la rencontra alors qu’elle fréquentait encore, par tradition familiale, un groupe de fervents catholiques, et qui  garda des liens avec elle jusqu’à sa mort. Moré eut le triste privilège d’assister, aux côtés de Leiris et Bataille, à son agonie. Il raconte notamment le pugilat qui se déroula au-dessus du lit de la mourante entre les amis de celle-ci et sa famille afin de décider s’il y aurait ou non des obsèques religieuses. Une scène que, de son côté, Leiris a reprise maintes fois dans les divers volumes de la Règle du jeu, où il fait état de la « véritable horreur sacrée » qui l’a envahi lorsqu’il vit Laure esquisser « un demi-signe de croix fait à rebours ». L’autre texte du volume publié par Pauvert était de celui de Bataille, Vie de Laure, écrit quatre ans après la mort de celle avec la quelle il avait vécu une déchirante passion amoureuse. Bataille reprenait le récit que Laure avait fait de son enfance dans l’Histoire d’une petite fille.  Il évoquait le contact que Laure eut très tôt avec le milieu littéraire et artistique de son époque, ses engagements dans les mouvements révolutionnaires, sa liaison avec Boris Souvarine (nom censuré, avec quelques autres, dans cette édition de 1971), son sado-masochisme, sa sexualité à corps perdu (proximité avec les mystiques) qui ne pouvait que le fasciner…

 

Littérature ou pas ?

Le souci premier des collaborateurs de la revue qu’anime Jean-Sébastien Gallaire était de libérer Laure de ses liens avec Bataille, plus précisément, de la délivrer de son statut d’objet (objet sexuel) pour la faire accéder à celui celui de sujet, à celui d’un je qui écrit. Place aux textes ! D’où la publication d’inédits. Une revendication de type féministe était difficilement recevable, s’agissant d’une femme dont on ne peut jurer que la fantasmatique sexuelle ne répondait pas aux demandes et aux obsessions mâles, ne se conformait pas pour une large part à un ordre symbolique masculin. Margot Brink en fait état quand elle écrit dans son texte le Motif du regard : « Cette recherche ambivalente de soi passe souvent dans la vie de Colette Peignot par l’homme et l’amour » et quand elle rappelle les mots de celle-ci à propos de Bataille : il est « l’être en qui et par qui je m’affirme et prends racine dans la terre » (même rapport, vite conflictuel, entre Nadja et Breton).

Autre gêne, que je signalais plus haut, rencontrée par certains contributeurs à ce cahier, mais assumée comme telle : comment se battre contre l’occultation qu’ont connue les écrits de Colette Peignot, comment protester avec raison qu’on les ait exclus du champ dit littéraire, qu’ils n’aient pas relevé d’un discours critique et dans le même temps citer nombre d’auteurs assurant qu’ils y échappent (Faye, Nadeau, et nombre de critiques publiés lors de la parution des Écrits par Pauvert vont dans ce sens…). C’est là un débat qui vaut pour tous les grands « marginaux » de la littérature, Hölderlin, Nerval,  Artaud (dans le cahier Artaud à venir, parions que les mêmes questions vont être ressurgir), débat aux conclusions indécidables, qui n’est donc pas près de s’éteindre. Paulhan l’avait mis en scène dans son livre les Fleurs de Tarbes, rapportant le conflit opposant rhétoriqueurs et misologues terroristes, ceux-ci se gobergeant de grands mots : absolu, folie, sacré…, en vérité une rhétorique qui ne dit pas son nom et dont romantiques et surréalistes firent grand usage. Mais revenons aux textes de Laure, ce cahier nous en donne huit mieux qu’à lire, à entendre : dans un CD joint au volume huit sont lus par Michèle Matthis  et mis en musique par Jean-Marc Foussat. Douze photos de Colette Peignot (Archives Jean-Luc Froissart) pour la plupart inconnues, accompagnent les textes.

* www.editionslescahiers.fr      contact@editionslescahiers.fr

44 rue de Conflans 70300 Meurcourt

 

Paru dans Art press

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