Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Un cadavre peut-il encore bouger ?

Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse, Grasset, 2007. 

« Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis ? Elle pue, cette charogne ; les pouvoirs des militaires, la dictature et le fascisme naissent ou naîtront de sa décomposition ; pour ne pas se détourner d’elle, il faut avoir le cœur bien accroché ». Ce diagnostic terrible de Sartre dans sa préface à Aden Arabie de Paul Nizan, Bernard-Henri Lévy l’a placé en exergue à son nouvel essai, Ce grand cadavre à la renverse. Sartre écrit ces lignes implacables à la fin des années 50, qu’en est-il aujourd’hui, près d’un demi-siècle après, de ce corps en putréfaction ? Bouge-t-il encore ? Si oui, sont-ce quelques restes de ses anciennes forces vives qui agitent l’extrémité de ses membres ? Ou sont-ce les larves mises au jour par Sartre qui poursuivent leur sinistre besogne de mort ? Hasard de l’actualité : à entendre sur les ondes de France-Culture ce matin même, au moment où je m’apprêtais à rédiger ces lignes, une interview du maire de Lyon, socialiste très ségolénophile, je me suis dit que les malheureux « fils » de la Gauche (avec son grand G majuscule, s’il vous plaît), pouvaient se constituer une bonne réserve de mouchoirs et de déodorants pour combattre les odeurs méphitiques émanant de la « charogne ». Toutes les erreurs, toutes les fautes, tous les concepts et les raisonnements faux, tous les archaïsmes idéologiques, toutes les stratégies douteuses et leurs impasses politiques, tout ce que Bernard-Henri Lévy a analysé dans ce qu’il appelle judicieusement sa « cartographie de l’obscur », était réuni là, dans le discours de ce maire, débité sur un ton péremptoire, qui prouve qu’un certain personnel politique n’a rien vu, rien entendu, rien appris, rien compris aux enjeux du monde passé, actuel et à venir. La gauche « lyrique », que Lévy oppose dans les dernières pages de son livre, à la gauche « mélancolique » (la bonne, à ses yeux – il s’explique sur cet adjectif), continue de chantonner avec son ancienne voix de fausset devenue aujourd’hui voix d’outre-tombe. Et je crains bien que le « coup de pistolet » qu’est l’essai de Lévy, coup de pistolet non pas dans le concert, mais dans le plein de ce gros corps mou à la renverse, ne suffise pas à lui assurer une quelconque résurrection.

« Fils » de la Gauche, Bernard-Henri Lévy rappelle d’entrée qu’il l’est bien, depuis toujours. Il revendique fièrement cette appartenance et il en donne les raisons, d’ordre idéologique, intellectuel, et pour une large part biographique (belle figure de son père, dont il rappelle les engagements : l’Espagne, la Résistance…). Fils fidèle (« on ne trahit pas sa famille »), mais fils lucide, fils combatif, fils rebelle, et, inévitablement, pour un grand nombre de membres de cette « famille », fils indigne, fils à répudier, fils à excommunier. Dois-je remettre en mémoire (je renvoie aux quelques pages de mon livre Politique où j’aborde ce sujet) à l’accueil qui lui fut réservé lorsqu’il publia la Barbarie à visage humain et l’Idéologie française ? Je cite ces deux livres parce que, prémonitoirement, ils annonçaientCe grand cadavre à la renverse. Ils furent des signaux d’alarme qui ne furent guère entendus et qu’on chercha par tous les moyens, y compris les plus moralement contestables, à étouffer. Et les plus violentes attaques vinrent, faut-il s’en étonner, de la gauche intellectuelle.

Fils fidèle, disais-je, mais fidèle seulement à une des branches de cette famille, dont il dresse la généalogie, évoquant ses engagements, ses combats. Il s’agit de la lignée qui va des Lumières (si décriées aujourd’hui), de Jaurès (pas de Jules Guesde), à Camus, à Bataille, à Benjamin, à Cavaillès, à Jean Moulin, à Pierre Mendès-France (pas à Guy Mollet, pas à Mitterrand, pas à Chevènement, à Mélanchon, à Régis Debray, à José Bové, aux altermondialistes, aux sectes trotskystes, aux rédacteurs du Monde Diplomatique, aux « néo-verts », aux partisans du différentialisme des cultures… Fidèle, oui, mais à quoi ? À une gauche qui fut dreyfusarde (il y en eut une anti) ; à une gauche qui ne se compromit pas avec Vichy (il y en eut une que charmèrent les sirènes de la Révolution nationale du maréchal Pétain) ; à une gauche qui fut à la pointe des combats anticolonialistes (il y en eut une – ma génération, celle de la guerre d’Algérie, ne l’a pas oublié – qui fut à l’origine des conquêtes coloniales puis se discrédita gravement en réprimant les mouvements de libération des peuples colonisés) ; à une gauche qui garda une mémoire vive de ce que furent les divers fascismes et de la façon de les combattre (il y en eut une qui, si elle sut précocement s’opposer aux totalitarismes bruns ne se montra guère alertée par les dangers des totalitarismes rouges, voire les soutint sans réserve) ; à une gauche qui, ayant rompu avec les idéologies critiques pré-marxistes du capitalisme ne donna pas dans un anti-libéralisme haineux et un refus de l’Europe (il y en eut une – il y en a une, car elle est toujours active, on l’a vu lors des dernières élections présidentielles – qui a attisé toutes les crispations identitaires, a eu dans ses discours démagogiquement recours aux envolées nationalistes les plus ringardes – ah, ces drapeaux aux fenêtres ! ah, ces Marseillaises !…).

En somme, depuis ses premiers livres, c’est contre les mêmes démons que bataille Bernard-Henri Lévy. Les mêmes, mais le temps passant ils se sont affublés d’autres oripeaux. Un des chapitres du livre a pour titre Trente ans après. Que s’est-il en effet passé au cours de ces trente ans ? Une tentation totalitaire « à l’ancienne » a été conjurée, moment que Lévy situe en gros à la chute du Mur de Berlin et à la déconfiture du soviétisme. La révolte anti-autoritaire de Mai 68 n’y a pas été pour rien. L’axe « Berlin-Moscou » est apparu comme central dans l’histoire du siècle passé, et ce croisement qu’on croyait naïvement contre-nature entre les deux totalitarismes a fait des petits en France, en Europe, et en Russie, on les a appelés les « rouges bruns ». Depuis, et c’est l’essentiel des 400 pages de l’analyse de Lévy, l’effondrement de la première tentation totalitaire, dont la gauche avait péniblement mis du temps à se défaire, a laissé des ruines sur lesquelles une autre, moins immédiatement détectable, plus rusée, a poussé« comme un chiendent ». Et le plus inquiétant, c’est qu’elle a puisé son inspiration non plus vraiment à gauche, mais à droite, voire à l’extrême droite, dans le « magasin des accessoires de la pire « idéologie française » ». « Une gauche de droite, commente Lévy, oui. Littéralement de droite… ». Et d’en décliner tous les thèmes : antilibéralisme, antiaméricanisme, anti-Europe (elle tombe ainsi de Foucault en Bourdieu, de Tocqueville, Rousseau, Voltaire, Montesquieu, en Hugo Chavez, oublie l’internationalisme de Marx, se réjouit de l’affaissement de la philosophie en sociologie, voire en actions de « basse police »). On voit, par exemple, une partie de son intelligentsia se prendre de passion pour le théoricien nazi antisémite Carl Schmitt. Cette gauche « néoprogressiste » donne dans le chauvinisme, le culte des identités, un nationalisme exacerbé. Elle est, selon Lévy, sans réaction devant les idéologies « altermondialistes, pacifistes, agroterroristes, zapatistes, islamo-gauchistes, souverainistes… » ou « verts tendance amis de la nature qui tournent au vert tendance Jihad révolutionnaire ».

Plus gravement, Bernard-Henri Lévy détecte dans cette gauche, dans ce « grand cadavre à la renverse », un vers dont il avait déjà, en 1981, constaté les dégâts provoqués dans une partie du monde intellectuel et littéraire français : l’antisémitisme. La revoici, l’ignoble petite bestiole, au travail dans la charogne, elle aussi ayant subi quelques mutations, donc moins visible, moins immédiatement détectable, car elle mène sa basse besogne sous le masque du progressisme. Lors de l’Affaire Dreyfus, elle était déjà au boulot, les antisémitismes de type religieux, national, voire carrément raciste, ayant muté en un antisémitisme de caractère social. Cette gangrène qui avait gagné une partie de la gauche explique le long temps mis par elle à prendre partie pour Dreyfus. Dans le chapitre titré « Le néo-antisémitisme sera progressiste ou ne sera pas », Bernard-Henri Lévy retrace la généalogie de cet antisémitisme qui a hier soudé les intervenants « anti-racistes » de Durban, qui s’exprime aujourd’hui sans complexe dans les discours d’un Dieudonné, nourrit un fascisme islamiste dont non seulement destruction de l’État d’Israël mais de tous les Juifs de la planète est le programme affiché. Lévy clôt son chapitre par ces mots : « Ici encore, ici plus que jamais, recherche gauche antifasciste désespérément… ».

 

On le voit la charge est dure, sans concessions, et imparable. Parions qu’elle va valoir à leur auteur de violentes répliques et les habituelles attaques ad hominem. Il en a l’habitude et s’est, depuis ses premiers livres, durci le cuir. Elles seront d’autant plus brutales que le réquisitoire provient non d’un ennemi de droite mais bien d’un homme de gauche, d’un membre de la « famille ». Pour prévenir toute ambiguïté, Bernard-Henri Lévy, dans les premières pages de son livre, rend compte d’une conversation téléphonique avec Nicolas Sarkozy (ils se connaissent depuis longtemps, se tutoient) au cours de laquelle le candidat à la Présidence sollicite son soutien, comme font tous les hommes politiques draguant les intellectuels de renom (à noter que ceux de gauche sont meilleurs dans ce sport). Sarkozy se heurte à une fin de non-recevoir exprimée en courtois mais fermes (au cours de la campagne électorale, Lévy ne cachera pas ses divergences fondamentales avec la droite, mais ne participera jamais à l’affligeante campagne haineuse, d’ailleurs contre-productive, visant Sarkozy). On a suivi dans la presse qu’après hésitations, il s’est engagé auprès de Ségolène Royal, l’a rencontrée, la conseillée, a tenté notamment de lui éviter les bourdes que l’âme damnée de la candidate socialiste, Jean-Pierre Chevènement, lui a fait faire (la connerie des drapeaux français aux fenêtres, de la Marseillaise, des délinquants à encaserner…, c’est le lui). Les lecteurs d’Art press et de mon livrePolitique savent que la personne de Ségolène Royal a toujours été pour moi, et pour beaucoup de mes amis (de gauche), un repoussoir. Aux griefs que lui adresse Lévy, dans le portrait nuancé, qu’il trace d’elle, dont son caractère influençable (inquiétant quand on ambitionne de diriger un pays) nous pourrions en ajouter quelques autres, rédhibitoires à nos yeux : sa volonté ancienne de régler par la loi des questions relevant de la vie privée, son puritanisme, sa condamnation ancienne des pratiques sexuelles qu’elle réprouvait, sa lutte contre les images dites « pornographiques » (ce haro d’un féminisme de mauvais aloi contre les corps féminins dans la pub, contre les strings des adolescentes…), son idéologie familialiste, la mise en avant de son image de bonne maman, sa demande de pénalisation des clients de prostituées, et plus gravement, quand elle fut au gouvernement, ses appels à la délation d’enseignants soupçonnés de pédophilie (combien de suicidés innocentés par la justice ?). Ce qui ne m’empêche pas de juger que la façon dont ses « amis » politiques, les journaux qui étaient à sa botte avant la défaite, se conduisent avec elle aujourd’hui, ne les honore guère. Au moins, Bernard-Henri Lévy, lui, ne participe pas à la curée. Il ne renie en rien le soutien critique qu’il lui a apporté. C’est une des qualités morales de l’homme.

 

Un bon livre est un livre qui affirme, démontre, mais a aussi le mérite de susciter des questions. Deux, pour moi, sont nées de sa lecture. La première : ne pourrait-on, comme Bernard-Henri Lévy l’a fait pour la gauche, dresser en parallèle les généalogies d’une « bonne » droite et d’une « mauvaise » droite ? Une « bonne » droite qui serait la droite libérale (au sens originel et noble du mot), humaniste, européenne, qui irait de Chateaubriand, Tocqueville à Robert Schumann, Raymond Aron, Ionesco, Simone Veil, De Gaulle… ? Seconde question : la gauche est-elle née totalement pure ? Fut-elle d’entrée un corps sain, non contaminé, qui aurait dégénéré au cours du temps pour aboutir à ce « grand cadavre à la renverse » ? Est-il besoin de rappeler que sa venue au jour coïncide avec ce grand moment fondateur de notre vie politique moderne, la Révolution Française, et que celle-ci (détail pas insignifiant pour ce qui est travail de l’inconscient) est née d’un crime symbolique et réel, la mort d’un roi, simulacre, selon Pierre Klossowski, de la mort de Dieu. Bel idéal, certes, que celui des Droits de l’Homme mais qui fut immédiatement trahi par ceux, les plus « à gauche », qui en avaient été les porteurs. Constatons, avec les historiens de la Révolution Française, que les vers étaient déjà bien au chaud dans le bel édifice politique tout neuf. On peut relire avec profit notre Art press spécial, 1789 Révolution Culturelle Française. Les vers ? Une définition de la Nation excluant les étrangers, et bientôt leur traque paranoïaque (cf. l’article de Julia Kristeva,L’homme, le citoyen, l’étranger) ; l’iconoclasme, les destructions d’œuvres d’art, l’utopie de la table rase (nouveau calendrier, nouveau lexique) ; la « biologisation de l’histoire » (cf. Mona Ozouf) ; la Terreur les appels à la délation, le culte de la mère et de la mort, l’encasernement des enfants (cf. Sollers) ; le remplacement d’une religion constituée par le religieux révolutionnaire, ses occultismes, son démoniaque (cf. Philippe Murray)… On voit que la gauche d’alors n’avait déjà pas besoin de la droite pour générer et nourrir les industrieux parasites qui s’étaient installés dans ses chairs.

Question subsidiaire : les petites ouvrières actives que sont ces larves évoquées par Sartre ne sont-elles sont aussi des forces de vie ? Elles nettoient la partie pourrie et provoquent des métamorphoses, préparent des renaissances. Lévy appelle celles-ci de ses vœux. Il en énumère les conditions d’existence. Sera-t-il entendu ? Et ce qui naîtra du grand cadavre décomposé portera-t-il encore le nom (archaïque, obsolète ?) de « Gauche » ?

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