Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Sainte fumée et sale vapeur

 

À paraître dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Holy Smoke
Guillermo Cabrera Infante
Passage du Nord-Ouest

 
L’explosion de la durite
Jean Rolin
P.O.L.

 

Ils l’attendaient depuis des années, cette traduction en français de Holy Smoke,les admirateurs de Guillermo Cabrera Infante, et particulièrement les accros à lasainte fumée. Nous devons cette parution à l’obstination de notre ami Patrick Amine, qui pré et post-face l’ouvrage, au remarquable travail de traduction d’Albert Bensoussan, et au courage d’un « petit » éditeur » d’Albi. Cette parution tombe d’autant plus à pic que la folie hygiéniste de notre époque vient de faire interdire de fumer dans tous les lieux dits « publics », avant, soyons-en sûrs, de la généraliser aux lieux privés, à la rue, bientôt aux venteux chemins de nos vertes campagnes. À signaler le soutien apporté aux ayatollahs anti-tabac (rappelé par Cabrera Infante avec l’humour qui convient – noir en l’occurrence), celui d’un des plus grands inquisiteurs contre l’herbe à Nicot qu’ait connus le monde, je veux dire Adolf Hitler, ce très radical hygiéniste (des races notamment) qui n’avait de passion que pour une seule fumée (noire en effet) : celle qui sortait des cheminées de ses fours crématoires.

Bref rappel biographique : Guillermo Cabrera Infante, mort en 2005 à Londres, à l’âge de 75 ans, vivait en exil, loin de Cuba, depuis plus de quarante ans, ayant dès le début des années soixante compris que le pouvoir castriste, qu’il soutint à ses débuts contre la dictature de Battista, contenait déjà en lui, contrairement à ce qui continue de se dire ici, en France, tous les germes d’un régime de terreur.Holy Smoke a été écrit en anglais et a paru à Londres en 1985. C’est seulement en 2000 que Cabrera Infante en donne une version en langue espagnole. Puro humo, c’est à la fois la captivante histoire du tabac, de Christophe Colomb à nos jours (on apprend que les malheureux « visages pâles » que nous sommes devons notre « intoxication » de cinq siècles aux « hommes-cheminées », ces Indiens que rencontrèrent les premiers Conquistadors), un manuel pratique décrivant toutes les phases de la culture et de la fabrication des très saints Montecristo, Partagas, Cohiba…, un mode d’emploi à l’usage des fumeurs débutants, un dictionnaire étymologique, un récit autobiographique, une érudite histoire de la musique populaire cubaine, du cinéma hollywoodien (deux cent dix films passés en revue), de la littérature également, toutes ces nobles disciplines examinées, analysées, jugées, à la vive lumière dispensée par la combustion d’un très saintpuro. En accompagnant l’auteur de la Havane pour un Infante défunt, on ne croise que de vrais addicts à la plante sacrée découverte à Cuba : en premier l’arrière grand-père de Cabrera Infante, mort à 103 ans pour avoir sans interruption fumé des havanes de 5 heures du matin à 5 heures du soir, et puis Marlowe, Mallarmé, Twain, Dickens, Tchekhov, Freud, Waugh, les Marx, le Karl et le Groucho, Freud, Joyce, Hemingway, Lezama Lima, Welles, Fuller, Duchamp… « Un bon cigare est une femme… », écrit Cabrera Infante. Ce que Robert Louis Stevenson avait, plus tôt, exprimé à sa façon : « En dernier lieu (et c’est peut-être cela la règle d’or), aucune femme ne devrait se marier avec un homme qui ne fume pas ». Hier au soir, dînant avec des amis dans un restaurant du Marais, mis en condition par la lecture de Holy Smoke, je m’apprêtais à allumer un modeste Partagas D4 quand je fus rappelé à l’ordre par le restaurateur. J’ai donc été contraint de solliciter les excuses de la jeune femme qui se trouvait à mes côtés : « Ça ne vous dérange pas si je ne fume pas ? »

 

Il y a un monde entre l’enivrante fumée d’un havane et le nuage de vapeur brûlante dégagée par la durite d’une Audi, qui explose. 
La première phrase de l’Explosion de la durite, récit de Jean Rolin, ça pourrait être du Flaubert, quelque chose comme l’incipit de Bouvard et Pécuchet : « Lorsque la durite explosa, la voiture, depuis la remise à zéro du compteur, avait parcouru exactement quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cents mètres ». Qui, de la génération de Jean Rolin, ignore ce qu’est une durite ? Qui n’a eu la désagréable surprise de voir des tourbillons de vapeur s’échapper du capot de sa voiture ? Nos automobiles modernes nous évitent ce type d’inconvénients, c’est en général l’informatique qui débloque et vous laisse en rade. En tout cas, un moteur réduit à l’état de cocotte-minute, c’est ce qui est arrivé à Jean Rolin avec une vieille tire à bout de souffle qu’il s’était mis en tête d’accompagner par bateau, puis conduire jusqu’à Kinshasa, pour apparemment rendre service à un énigmatique ancien colonel de l’armée congolaise, recyclé vigile dans un McDonald’s parisien. Je laisse au lecteur le plaisir de suivre, à la lecture de l’Explosion de la durite, les hilarantes tribulations du narrateur et de son véhicule (hilarantes au second degré, car Jean Rolin a ce côté pince-sans-rire des humoristes graves). Tout amateur de Tintin ou de Hellzapoppin (la duchesse de Guermantes déboulant en pleine mer au milieu de balèzes marins polonais et ukrainiens…) y trouvera son compte. Mais l’Explosion de la durite n’est pas qu’un récit épico-comique, il a une tout autre ampleur, historique, politique, symbolique, biographique. En vérité Jean Rolin n’a rien d’un naïf Tintin se pointant dans des pays inconnus et y vivant des aventures rocambolesques. L’Afrique, cette Afrique-là, il la connaît, il y a vécu, et voyageur impénitent, y a traîné à plusieurs reprises sa nonchalante silhouette (mais aussi son regard aigu). Cette vieille « caisse » à mener à bon port n’est manifestement pour lui qu’un prétexte. Son voyage n’est pas sans présenter un caractère initiatique. Est omniprésente la figure du père, ce père qui passa une partie de sa vie professionnelle et familiale dans divers états africains et sur les traces duquel le fils revient, allant jusqu’à retrouver à Kinshasa la maison où ils avaient vécu. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur que Rolin emporte dans ses bagages et lit continûment au cours de son chaotique périple, c’est Proust. Ce temps perdu, il aurait pu le retrouver, lui aussi Rolin, si une foutue durite… Combien de vies sont ainsi ponctuées de durites qui éclatent et en interrompent le long cours tranquille ! Pas un hasard non plus si le second auteur convoqué est cet autre père, plus lointain, Joseph Conrad, qui cent quinze ans auparavant, avait fréquenté les mêmes ports que Rolin et cheminé au milieu des mêmes collines. Un jour, nous annonce en souriant à la fin de son récit, l’infatigable voyageur, il nous racontera l’histoire de sa « mort héroïque et de la révolution qui s’ensuivit ». Ça nous promet, narrés dans la belle langue classique qui est la sienne, quelques nouveaux épisodes de violents pétages de durites.

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