Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

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Thierry Savatier

Courbet. Une révolution érotique.

Bartillat

 

Le revoilà, le fameux tableau. Là où on a pu le voir, il y a de ça ??? ans, Philippe Muray, Catherine Millet, Bertand Lavier et moi. Tableau alors visible pour la première fois en France mais exposé en catimini dans le modeste musée Courbet de la petite ville natale du peintre, Ornans. Après bien des aventures et mésaventures, le revoilà dans sa gloire, enfin délivré des enfers de l’histoire de la peinture, trônant pour l’été dans une exposition d’œuvres contemporaines ayant pour thème le sexe féminin.

L'Origine du monde

L’Origine du monde

 

Je ne vais pas revenir sur les péripéties qui ont conduit l’Origine du monde de tableau méconnu, objet de dédain, sinon de mépris de la part de ceux qui avaient pu le voir, peu nombreux, ou en avaient simplement entendu parler (relisons ce qu’en écrirent ou en dirent d’éminents critiques, historiens d’art, conservateurs de musées… — leur remettre sous le nez leurs propos ne manquerait pas de les plonger dans quelque gêne), à chef-d’œuvre de la peinture universelle, qui l’ont fait passer du statut de « médiocre pochade » à celui de fleuron du musée d’Orsay. Je renvoie aux numéros d’art press où sont contées dans le détail l’histoire de la résurrection de ce tableau et, disons-le, toute modestie à part, la part que la revue y a prise, avec les complicités d’Alain Cuny et Philippe Sollers. Pour dire vite les choses, et pour rafraîchir la mémoire de ceux qui s’esbaudissent aujourd’hui sur la grandeur et la singularité absolue de l’Origine du monde : sans notre petite ballade impromptue au musée d’Ornans en ??, et les polémiques qui s’ensuivirent, il est probable que le tableau non seulement n’aurait jamais abouti au musée d’Orsay et n’aurait eu aucune chance de se trouver aujourd’hui  à présider l’ensemble d’œuvres rendant hommage à ce sexe qui, bien entendu, n’est en rien à l’origine du monde.

 

L’art n’est jamais chaste

Parmi les auteurs qui se sont passionnés pour l’histoire du Courbet (1), il en est un, Thierry Savatier, spécialiste de l’histoire de l’art et de la littérature du 19ème siècle, qui a fait montre dans ses recherches d’une opiniâtreté et d’une sagacité particulièrement fécondes. Je renvoie au compte rendu que nous avions fait dans art press de son premier ouvrage, L’Origine du monde, histoire d’un tableau de Gustave Courbet (2). Après d’autres interventions, notamment sur son blog (http://savatier.blog.le monde.fr), le voilà qui enfonce le clou, appuyé d’entrée dans son opération par Marcel Duchamp et Picasso. Dixit celui-ci : « L’art n’est jamais chaste (…), quand il est chaste, il n’est plus de l’art ». Faire entendre cela à propos de l’œuvre de Courbet,  montrer en quoi, depuis ses débuts et quelque en fussent les sujets, c’est l’érotisme qui fut le principal moteur de son art, n’a pas été une mince affaire. Que de résistances venues de tous les horizons esthético-religioso-philosophico-politiques ! Les plus  aveugles, parfois les plus virulentes ne venaient pas nécessairement du camp ennemi, les tenants de l’idéalisme en art et les réactionnaires en politique. Les Luther et les Savonarole sont de toutes les églises et de tous les partis. L’actualité nous en apporterait de nouvelles preuves. Thierry Savatier, dans le premier chapitre de son livre portant sur la « représentation érotique dans l’art occidental » en recense et analyse les principales occurrences, réservant dans le second chapitre une place privilégiée au « 19ème siècle puritain ». Montre-moi tes nus et je te dirai quel hypocrite et refoulé sexuel tu es ! Bonjour Chassérieau, Cabanel, Bouguereau, Ingres, avec vos Venus et autres nymphes, « en pâte d’amande blanche et rose », comme ironisait Zola et se moquait Huysmans, sans fentes vulvaires et cons purifiés de leur animale pilosité. Enfin Manet et Courbet vinrent ! objets de scandale, refusés des salons…

Oublions les cagots, les pères-la-morale, l’ultramontain Veuillot et les crétins ricaneurs d’une bourgeoisie triomphante, vieux routiers d’une ancestrale bêtise que fustigea Flaubert, pour nous intéresser, avec Thierry Savatier, aux proches de Courbet, voire à ses soi-disant admirateurs, comme son ami le philosophe anarchisant Proudhon. Nous touchons avec eux à une autre forme de dogmatisme militant dont une partie de  la gauche, cette « gauche morale », a hérité aujourd’hui et dont les communistes n’ont pas été indemnes (lire l’Exemple de Courbet d’Aragon) dans les hommages rendus à leur « camarade » Courbet.

 

Le Sommeil

Le Sommeil

La Pignoufferie socialiste

Revenons à Proudhon, auteur d’un livre sur son « ami » Courbet, dont Thierry Savatier écrit qu’il tient du « Torquemada égaré chez Bouvard et Pécuchet » et dont Flaubert disait qu’avec son livre sur l’art, on avait « désormais le maximum de la Pignoufferie socialiste ». On a, en effet, avec les propos sur l’art de ce penseur de la révolution sociale, le modèle de ce que seront les théories jdadoviennes des intellectuels staliniens des années cinquante. Pour lui, Courbet, dans ses peintures érotiques comme le Sommeil, la Femme nue aux bas blancs,

Femme nue aux bas blancs

La Femme nue aux bas blancs

 

Suzanne et les dieux vieillards, les Baigneuses, la Source… (toiles remarquablement analysées par Thierry Savatier)  est un moraliste, un pourfendeur des mœurs bourgeoises, des vices de cette classe sociale dissolue, notamment de la

Les Baigneuses

Les Baigneuses

prostitution. Pour Castagnary, critique d’art appartenant à la même gauche anti-cléricale, laïque, républicaine, Courbet un « chaste vertueux », un « pudique », un partisan du « bien » qui a « flétri  l’impudicité, l’oisiveté lubrique des Demoiselles des bords de Seine »

Desmoiselles au bord de la Seine

Desmoiselles des bords de Seine

… Dommage que ces vertueux n’aient lu les lettres pornographiques échangées entre Courbet et une ancienne  (je me permets de renvoyer à mon roman Adorations perpétuelles),  ou ces propos-ci  : « Impossible de s’en tenir à une seule femme si l’on veut connaître la femme (…) Elle est à tous les hommes, et tous les hommes sont à elle (…). L’amour est né pour courir le monde et non pas pour d’installer dans les ménages (…). Je ne méprise rien ; si je rencontre à présent une femme doué d’une qualité, j’en jouis ; demain je passe à une autre en qui je reconnais une qualité différente… ». Quel artiste moralisateur, en effet, ce Courbet !

Au terme de son inventaire de l’œuvre érotique de Courbet, Thierry Savatier, prudent, au contraire des idéologues qui ont asséné avec superbe leurs jugements sur le Maître, conclue prudemment, prévoyant que de nouveaux tableaux sortiront de l’ombre qui permettront aux futurs commentateurs d’affiner ses analyses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1) Le roman de l’origine. Bernard Teyssèdre. Gallimard. Coll. L’Infini.

2) Éditions Bartillat.

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