Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Résumons-nous

Résumons-nous

Alexandre Vialatte

Résumons-nous. Préface de Pierre Jourde.

Bouquins

Robert Laffont

 

L’actualité politique, médiatique, littéraire, vous fait regretter l’absence de Philippe Muray pour la commenter ? Vous avez en mémoire son texte sur le sourire de Ségolène Royal, mais vous vous désolez de n’avoir pas le portrait de l’autre sœur-sourire, madame Najat Vallaud-Belkacem ? Et le jeunot le centriste adressant un message à son peuple, qui, aujourd’hui, va nous faire partager sa foi en l’amour des hommes ? Il vous fait cruellement défaut l’auteur du 19ème siècle à travers les âges ? Ne vous laissez pas pour autant gagner par la déréliction. Une bonne nouvelle nous est annoncée : la parution, dans la collection Bouquins, des chroniques d’Alexandre Vialatte.

 

L’homme est-il possible ?

Pendant un demi-siècle, Alexandre Vialatte a écrit dans différents journaux et revues, et notamment, pendant plus de vingt ans, dans La Montagne. Logique que ce quotidien auvergnat ait ouvert ses colonnes, de 1999 à 2006, à Philippe Muray, fervent lecteur de Vialatte. Une même famille d’esprits, ces deux écrivains, une même volonté de retrait du monde intellectuel de leur temps, un même sens de la dérision, une même méfiance à l’endroit des empires du Bien, et des admirations littéraires communes, dont celle pour Céline (cf. chronique de Vialatte qui clôt le volume, datée de 1971 et titrée Civilisation de l’épluchure). Il « ne pouvait être que mal vu », écrit Vialatte, cet auteur d’une nouvelle Apocalypse, déménagé de Patmos à Meudon. Ça ne s’est pas arrangé ces derniers temps, comme on sait. Pour l’homme en général, non plus, dont la promotion humaniste est en panne, au point que Vialatte pose la question : « L’homme est-il possible ? ». Il le juge, pour le moins, « extrêmement improbable », voire « éminemment douteux ». Ce n’est pourtant pas faute, précise-t-il, d’en avoir vu un marchant dans la rue, même qu’il était chauve, avait des lunettes, des cheveux gris… C’est qu’il l’a trop vu, dans les rues ou ailleurs, l’homme, surtout quand il s’affuble d’une majuscule. Il s’agace de constater qu’il a empli « de son bruit et de sa fureur trente siècles de littérature ».

 

Honte au Christ

Et la femme, alors ? Pour aborder son cas, il convient de la définir, ce que n’ont fait ni les féministes ni les psychanalystes, et en premier rappeler son origine : « La femme remonte à la plus haute antiquité », comme les Hongrois, comme la race humaine, ce qui fait  remonter celle-ci « bien avant le singe ». La définition de la femme par Vialatte est d’une simplicité biblique : « La femme se compose d’un chignon et d’un sac à main. C’est par le sac à main qu’elle se distingue de l’homme ». Voilà qui devrait satisfaire les actuelles théoriciennes du genre attachées à nier la différence sexuelle. Pourquoi la femme est-elle indispensable ? Là, le raisonnement du strict logicien qu’est Vialatte est imparable : « Résumons-nous, la femme a joué de tout temps un rôle important dans la survie de l’espèce […] sans la femme, l’enfant serait sans mère, le père sans fille, le beau-frère sans belle-sœur, l’oncle sans nièce […] l’homme vivrait comme un orphelin ». Devant cette angoissante perspective, Vialatte — dont on commence à se douter qu’il serait à classer aujourd’hui parmi les dangereux « néo-réactionnaires », voire carrément dans la « fachosphère » (« patriote, catholique  », comme le rappelle Pierre Jourde dans son introduction au volume, et « colonialiste », en plus, à l’image des Victor Hugo, Jules Ferry, Mendès France et autre Mitterrand… (tous au Tribunal International pour « Crime contre l’Humanité », tonne le jeune procureur Macron ) — n’a plus qu’à se réfugier dans les bras de l’Église. Hélas !… Tolérant, il reconnaît que « Personne n’est obligé de croire au Petit Jésus, au Bon Dieu et à la Sainte Vierge. Rien n’empêche de penser que l’Homme est sorti d’une sardine qui a eu envie d’un chapeau mou, d’un lapin qui voulait le bachot », mais si on y croit, au Petit Jésus et à sa petite famille, mieux croire aussi « aux mystères de la Trinité, de l’Incarnation, de la Rédemption, à la résurrection de la chair », et ne pas suivre une Église qui « fait dire le Pater en charabia », fait « presque honte au Christ d’être né blanc » et « chanter, sur l’air d’Auprès de ma bonde, les délices de l’adoration ».

 

Livré à ses démons

De 1962 à sa mort en 1971, Alexandre Vilatte écrit plus d’une centaine d’articles dans le magazine mensuel le Spectacle du monde. Les tragiques événements politiques de cette décennie — derniers soubresauts de la guerre d’Algérie, De Gaulle trahissant sa parole, abandon des pieds-noirs et des harkis… — donnent à ses écrits une autre tonalité. C’est l’indignation, la révolte la colère, qui leur communiquent une énergie ravageuse. Ce n’est pas la première fois : au début des années vingt, Vialatte est rédacteur à la Revue rhénane. En « véritable visionnaire », selon Pierre Jourde, il décèle dans le spectacle qu’offre l’Allemagne de Weimar les désastres à venir. La svastika venue d’Orient est déjà inscrite dans le paysage de ce pays livré à ses démons. L’impressionnante lucidité de ce bourgeois de droite qui écrit en 1933 que l’Allemagne est devenue un « vaisseau fantôme dont la voile emporte à une vitesse tragique vers les destinées les plus folles un équipage halluciné », contraste avec l’étrange aveuglement de beaucoup d’écrivains et d’intellectuels français de gauche, à la même époque. Vialatte fut ainsi préparé à entendre en 1945les ahurissantes plaidoiries des bourreaux nazis du camp d’extermination de Bergen Belsen dont il rend compte dans son témoignage titré Ces messieurs de Lunebourg.

 

Jeanne et la France

Résumons-nous : nous sommes fin février 2017, Alexandre Vialatte et le camarade Muray ne sont plus là pour nous faire partager l’émouvante passion des grands médias pour le sympathique jeune homme venu des quartiers « défavorisés » et issu de « diversité », Mehdi Meklat (« Faites entrer Hitler pour tuer les Juifs », « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Charlie Hebdo »…), pour nous faire entonner l’hosannah auprès du gracieux Messie qui, de sa mission, donne la définition la plus réactionnaire qui soit : « La politique, c’est la mystique ». Oui, ils nous manquent, Vialatte et Muray, imaginez comme ils auraient su saluer la miraculeuse résurrection de notre Jeanne d’Arc en la personne de Christine d’Angot, laquelle vient d’enfourcher son destrier pour, humblement agenouillée au pied de son Roi bien-aimé, François 2, le prier de sauver la France.

La France qui, nous le rappellerait, Vialatte remonte à la plus haute Antiquité.

 

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