Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

« Pas pourris. C’est l’essentiel »

 

« Pas pourris. C’est l’essentiel »

 

N’ayant pas lu l’énorme pavé Être et temps, je ne sais ce que Heidegger entendait des liens entre temps et être. Je sais, en revanche, pour les vivre comme tout un chacun, les effets qu’ont sur l’être l’extension infinie du temps, lors de l’enfance et de l’adolescence, et son immaitrisable compression, l’âge venant. Dans ce temps contracté, de grandes figures d’écrivains, côtoyées à différents moments de mon existence, surgissent aujourd’hui dans ma mémoire, toujours vivantes, réunies dans un étrange présent. Tout jeune, ce furent Aragon et Adamov ; plus tard Pierre Klossowski. Impressionnantes figures mais dont je crois pouvoir dire qu’aucune d’elles n’a eu une notable influence littéraire sur moi.

Mais il est un autre écrivain qui, lui, m’a marqué. Je l’ai rencontré au début des années quatre-vingt. Il appartenait à une génération plus proche de la mienne, il était moins célèbre que les susnommés, mais le temps, le fameux temps, j’en suis sûr, joue pour lui. Il reste pour moi une figure exemplaire. Par sa vie d’homme et par son œuvre. Je veux parler de Louis Calaferte.

Comment ce solitaire, ce réprouvé, ce révolté, cet homme de colère et de vraie générosité, n’aurait-il pas aussitôt trouvé une place dans ma mythologie personnelle ? Et en plus, il était beau, ce damné de toutes les morales mais élu d’Éros. Si l’âme est bien la forme du corps, comme l’ont affirmé les Pères de l’Église, son visage ne trompait pas. Le voici, jeune, sur une photo datant de 1952, avec une belle gueule de dur italien ; plus tard, on le voit, son visage émacié, aux traits réguliers, encadré par une magnifique crinière blanche qui accentue la sombre intensité du regard… J’ajoute qu’en apprenant que Céline, Artaud, Cendrars, Proust, Musil, Kafka, Schulz…, trônaient dans son panthéon littéraire, il m’est devenu plus proche et plus cher encore.

Insoumis, Calaferte l’était d’abord par tempérament. Mais la réception inepte de ses livres par un milieu journalistique et littéraire alors en pleine décomposition n’a pas été pour rien dans la montée en puissance de ses rébellions. Il faudrait, à ce propos, rappeler le nombre de censures dont ses livres ont été l’objet. Quand je commence à le lire, je crois me souvenir qu’il vit déjà loin de Paris, dans un village perdu de Bourgogne, auprès de sa fidèle et très aimée compagne, Guillemette, et de leurs chiens. Blaisy-Bas, c’est le nom du hameau où il habite ! Quelle idée accablante (à tort sans doute) je me fais de ce lieu à chaque fois que j’inscris son adresse sur l’enveloppe des lettres que je lui envoie. Autour de lui, pas de courtisans, pas d’importuns issus du milieu parisien honni, quelques rares et précieux amis. Ainsi va, à Blaisy-Bas, la vie du reclus Louis Calaferte,.

 

Les livres de lui qui m’ont marqué ? Septentrion, bien sûr ; plus encore L’Incarnation et La Mécanique des femmes. La force de son œuvre, pour dire vite les choses : l’omniprésence du sexe, le refus de la fiction, sa pratique d’une « autobiographie intérieure » ; son attachement au réel.

Extrait d’une lettre qu’il m’envoie le 24 août 1988 : « Et votre bouquin ? (1) Date de sortie ? Il est probable que nous allons défrayer ensemble la chronique parisienne (toujours bien silencieuse pour nous, n’est-ce pas ?). On s’en fout. On travaille. On n’est pas pourris. C’est l’essentiel ».

Jacques Henric

1) Walkman. Grasset.

 

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