Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Ni pape ni Dieu…

Paru dans art press, avril 2008, nº 344. 

… Il n’était ni l’un ni l’autre, Alain Robbe-Grillet, qui vient de mourir à l’âge de 86 ans. Rien qu’un écrivain, tout simplement. Et un écrivain qui, précisément, s’en est pris d’entrée à l’increvable pathos romantique selon lequel l’acte d’écrire relèverait d’une nécessité absolue. La posture oraculaire du dieu tonnant ses vérités n’a jamais été la sienne. « Moi, en tout cas, déclarait-il en 2001, je peux vivre sans écrire ». « Pas sans vin rouge », ajoutait-il. Logique que la veille de sa mort, la première chose qu’il ait réclamée : une bouteille de bordeaux. Certes, comme le lui rappelait dans une lettre son éditeur, Jérôme Lindon, il n’a jamais eu tendance à se prendre pour « de l’eau de bidet », mais de là à en faire une incarnation de l’Éternel ou son représentant sur terre…Fut-il même un maître à penser ou pour le moins un chef de file ? Pas vraiment. Ayant une responsabilité éditoriale aux éditions de Minuit, il y a fait entrer des écrivains dont il estimait les écrits et qu’il a défendus, non sans générosité, contre les attaques du milieu journalistique et littéraire d’alors. Attaques qui le visaient lui, en premier, et qui n’ont guère cessé, jusqu’à ces derniers jours, ce qui en soi est plutôt bon signe. Ces romanciers – Claude Simon, Robert Pinget, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Ollier, Samuel Beckett – n’avaient, littérairement, pas grand-chose en commun ? Sans doute, d’où leur force. Rien en commun, sauf une chose : le refus de la production romanesque de leur temps. Ils auraient, continue-t-on de rabâcher, ravagé le paysage littéraire français (le même reproche sera adressé à Tel Quel quelques années plus tard) ! À voir l’essentiel de ce qui se publie aujourd’hui (production en masse du roman psychologique estampillé qualité France) on se dit que le « terrorisme » théorique de l’auteur de Pour un Nouveau roman fut bien inoffensif. Quant à la mise en cause du roman dit balzacien, elle visait moins Balzac lui-même que ses poussifs laudateurs. Soit dit en passant, j’ai toujours trouvé plaisant de constater que beaucoup de ceux-ci n’avaient pas lu une ligne de leur héros quand Robbe-Grillet, lui, pouvait citer de mémoire des passages entiers de la Comédie humaine.

Alain Robbe-Grillet a toujours été présent dans art press. C’était un ami. Nous avons voyagé, beaucoup bu et ri ensemble, en dépit de nos désaccords et des appréciations diverses portées sur nos livres respectifs.

Deux citations de lui, pour finir, résumant sa morale : « J’aime connaître la règle. Je n’aime pas la respecter ». « J’aime bien agacer les gens, mais j’aime pas qu’on m’emmerde ». Comme quoi un vrai écrivain, faux pape et Immortel raté (son entrée-sortie à l’Académie française) peut causer aussi cru qu’un président de la République…

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