Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Malades mentaux ou dangereux idéologues ?

Malades mentaux ou dangereux idéologues ?

 

Les écrivains ont du souci à se faire. Les anciens comme les actuels. Si, à Dieu ne plaise, venait à être votée la réforme des collèges voulue par madame Najat Vallaud-Belkacem, réforme concoctée par les responsables des nouveaux programmes d’histoire et de soi-disant pédagogues occupés, en vérité, aux basses-œuvres d’une démolition de la langue française, il est à prévoir que dans peu de temps, la littérature, passée et présente, deviendrait rigoureusement illisible. Imaginons un Montherlant qui, aujourd’hui, écrirait sur le sport. Pour être entendu, selon les allumés Diafoirus d’aujourd’hui, il ne pourrait plus écrire qu’il assiste à un match de football ou de tennis, il devrait écrire qu’il assiste à « la recherche du gain d’un duel médié par une balle ou un volant ». Et s’il s’agissait d’un match de boxe, il n’écrirait plus vulgairement que les deux adversaires sont prêts à se battre pour gagner, il aurait à tortiller de la plume pour annoncer qu’ils se préparent à « vaincre un adversaire en lui imposant une domination symbolique et codifiée ». Passant à une compétition de natation entre élèves, ledit Montherlant, devrait veiller à ne surtout pas dire qu’ils vont nager dans une piscine proche de leur collège, mais qu’ils « devront se déplacer de façon autonome dans un milieu aquatique profond standardisé ». Quant à la baballe avec laquelle joue le chien d’un gamin de la Creuse, ou le ballon avec lequel dribble le fils d’un épicier de Saint-Denis, qu’il ne les nomme surtout pas balle ou ballon, mais « objets bondissants ». Les Précieuses de Molière lisant la novlangue des fonctionnaires du CSP (Conseil supérieur des programmes), n’en croiraient pas leurs oreilles. Certes, elles métaphorisaient et périphrasaient beaucoup, mais non sans raffinement. Pour « être vues », elles disaient « en commodité d’être visibles » (comme nos politiques pour faire intellos, croient-ils, ne disent plus « capables de », mais en « capacité de ») ; les sièges sur lesquels elles posaient leur délicat postérieur étaient joliment nommés « les commodités de la conversation ». Hélas, nos responsables des programmes scolaires ne sont pas que d’inoffensifs Trissotins. Ce sont de dangereux idéologues ayant la responsabilité de former les futurs citoyens de la nation ; ce sont des démagogues, convaincus que pour s’adresser aux « basses classes » de la société, pour être entendus notamment par les parents des élèves issus des quartiers dits défavorisés, on doit parler le grotesque charabia qu’ils tambouillent dans les cuisines de leur ministère.

Ces contorsions rhétoriques, bénies par les politiques au pouvoir, par la Ministre elle-même, très protégée par son premier Ministre, pourraient apparaître dans un premier temps comme les signes d’un léger dérangement mental dont seraient victimes leurs auteurs. L’inquiétant, c’est que ces simagrées langagières vont de pair avec une réforme générale des programmes dont la presse, de droite comme de gauche, s’est émue (cf. notamment l’intervention de Pascal Bruckner dans Figaro du 25 avril, l’édito de Laurent Joffrin dans Libération du 23 avril). Ainsi, pour parler la novlangue, foin du grec, du latin et de l’allemand ! Quant à l’enseignement de l’histoire, l’affaire est plus sérieuse : recommander la connaissance de l’islam, c’est bien, le faire aux dépens de celle des Lumières et de la chrétienté médiévale, c’est pour le moins crétin, vu les temps troublés qui s’annoncent.

Au fait, quel était le titre du dernier livre de Michel Houellebecq ?

Jacques Henric

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