Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard.

Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard. Gallimard

Bien sûr qu’un critique littéraire n’a pas à se poser certaines questions, il a un texte sous les yeux, il doit en rendre compte, c’est le matériau avec lequel se mesurer, point. Mais pour quelqu’un qui pratique sans une compétence assurée cette activité consistant à décrire et à juger un texte, qui lui-même écrit et sait dans quels bas-fonds de sa vie émotionnelle il puise plus ou moins à l’aveugle, il est certaines interrogations qui ne lui paraissent pas tout à fait intempestives. Il en est une qui m’est venue à plusieurs reprises à la lecture des livres de Pascal Quignard. Son nouveau roman, les Solidarités mystérieuses, la réactive, mais voilà que je m’avise qu’elle est peut-être plus banale qu’inopportune.

Qu’est-ce qui fait qu’à un moment de sa vie, de sa vie d’homme et de sa vie d’écrivain, Pascal Quignard décide de donner congé à tous les grands penseurs, écrivains, artistes, philosophes, mystiques, théologiens, historiens, qui venus des temps les plus anciens, des continents et des civilisations les plus divers, peuplent ses Petits traités, les volumes du Dernier Royaume, du Sexe et l’effroi, de la Nuit sexuelle… ?  Qu’est-ce qui le fait quitter Homère, Plutarque, Lycophron, Haydn, Sade, saint Augustin, Freud…, pour s’intéresser au pharmacien d’un petit bourg de la France profonde, des fermiers, un prêtre homo, une mère divorcée, son frère, une vieille madame Ladon, professeur de piano à la retraite, n’habitant ni Venise ni Alexandrie mais Saint-Enogat en Bretagne… Autant de figures aux existences apparemment les plus plates, qui ne parlent pas métaphysique, ne citent pas de vers latins, causent plutôt cuisine et du temps qu’il fait, évoquent le passé, leur enfance, la famille… Et pourtant, ces êtres que, dans l’espace des deux-cent cinquante pages de son roman, Pascal Quignard a tirés de leur anonymat par la force de son imaginaire, ne nous en apprennent-ils pas autant sur nous, sinon plus, que les grands Noms de l’intelligence universelle qui nous entretiennent sur le tragique de notre humaine destinée ? Étant entendu, comme on l’entend en effet en suivant les destins singuliers des personnages des Solidarités mystérieuses, que ce tragique  n’est pas sans s’accomplir et être vécu, comme chez les grands mystiques (relisons-les, et Bernanos avec), dans une mystérieuse plénitude de joie (relisons aussi Bataille).

Si la figure centrale du roman, Claire Methuen, présente des affinités avec le personnage féminin de Villa Amalia, ce n’est pas dans l’Italie solaire que nous la rencontrons mais dans la sombre Bretagne, dans ce paysage de landes, de falaises, de rocs de granite noir battus par les vents, de ciels d’orages, de pluie, de mer déchaînée. C’est une des grandes forces de l’écriture de Quignard que d’imposer la présence physique des choses, la forme d’une plante, les mille et une variations de la lumière, les couleurs d’un ciel, l’aspect d’un corps humain, ses gestes… « Les doigts de Madame Ladon étaient devenus tout secs. Sa peau faisait penser aux petites feuilles douces et poilues des oliviers ou des lavandes »… Un écrivain, n’est-ce pas d’abord cela ? : un musicien (Quignard l’est, on le sait) qui est en même temps un formidable visuel. « La lumière était soit incertaine, dorée, granuleuse, fabuleuse. Ou toute brune, toute noire. Ou pâle mais opaque. Ou vert pâle ».

L’histoire ? Je résume, Simon, le pharmacien, Claire, le « génie des langues », se sont connus enfants, se sont éloignés l’un de l’autre, se sont mariés chacun de leur côté, ont eu des enfants, n’ont cessé jusqu’à leur mort de s’aimer d’un drôle d’amour sans que leur corps, leur sexe, ne se rencontrent jamais. Claire, revenue au pays, chaque jour, chaque nuit, de saison en saison, d’année en année, dissimulée derrière un arbuste, un rocher, ne va cesser d’épier Simon de sa cache en surplomb. Jusqu’à la mort, volontaire, de celui-ci, noyé en mer, le corps retrouvé dévoré en partie par les poissons. L’angoisse qui écrasait Claire fait alors place en elle à « l’étrange paix effervescente et radicale du surgissement de tout ». Un amour fou, cet amour ? Sûrement pas au sens où l’entendait Breton. La passion entre un homme timoré et une folle ? Mais passion vraiment, ce lien insensé, « sans origine » et pourtant absolu entre ces deux êtres ? Et lien, vraiment, alors que la mort, écrit Quignard, qui ne les a pas séparés ne les réunit pas plus ? Mieux vaut que le lecteur sache que les théories les plus pointues de la psychanalyse, les lacaniennes notamment (l’amour qui supplée au non-rapport sexuel, la femme qui n’est pas toute, l’angoisse comme manque du manque…) ne lui seront d’aucun secours pour entrer dans cet « autre monde » qui n’est pas l’enfer, simplement un monde où les êtres et les choses sont mystérieusement « décoordonnés », « débranchés », et où des humains, Simon, Claire, vont se fondre en douceur l’un en l’autre, puis se dissoudre dans les choses, pour disparaître enfin dans la sombre splendeur du paysage. Mort, Simon « est devenu la baie ». Elle, Claire sera « la nuit ».

Si même, selon Jean, le prêtre ami de Paul, frère de Claire, Dieu est entré dans la tristesse, si le monde se vide de sens, si temps se désoriente, que reste-t-il à faire ? Ce que fait Pascal Quignard : continuer avec obstination à nommer les choses et les êtres, à dire leur secrète beauté. À les faire exister. Constat de Claire, au milieu des fleurs qu’elle a plantées sur la lande: « Toutes les choses belles vivent (…) La vie est le souvenir le plus touchant du temps qui a produit ce monde ».

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