Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Les élections pour les nuls

 

Paru dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Rivarol : « Un livre qu’on soutient est un livre qui tombe ». Idem pour un candidat ou une candidate à la présidence de la République ? Néanmoins, si vous avez décidé de « soutenir », et que vous vous prenez en politique pour un nul, voici, sur deux des principaux challengers, quelques éléments d’information qui vous seront peut-être utiles. À droite, donc, un homme. À gauche, une femme. L’homme, 50 ans, haute taille, forte corpulence. La femme, 57 ans, long cou, maigreur impressionnante, manifestement pas une hédoniste portée sur la bonne chère, grande fumeuse, catogan, chaussures à talons plats. L’homme, admire les maréchaux d’Empire et les Lumières, cite Hugo, Jaurès, Blum, et Céline. La femme fait appel aux mêmes, Céline en moins. Lui écrit toute la nuit. Elle aussi. Lui n’aime pas les « experts » façon Messier ou Jean-Claude Trichet. Elle non plus. Lui, on lui doit les puissants concepts de « changement » et « d’ouverture ». Ses trucs à elle, c’est « l’ordre juste », la « démocratie participative ». Lui, vient de la France « d’en-bas », mère femme de ménage, élève de la laïque, mais parle la langue de la France « d’en-haut ». Elle, vient de la France « d’en-haut » (16è arrt.), bourgeoisie catho, mais est portée sur la langue de la France « d’en-bas » (mots crus, verlan de banlieue). Lui a traîné ses mocassins dans des cabinets ministériels, ceux de Séguin et Pasqua. Elle, a usé ses talons hauts de l’époque à distribuer des tracts avec ses camarades trotskystes à la sortie des usines Renault. Pendant que lui apprenait l’économie, elle, crapahutait dans un « camp d’entraînement physique et théorique » de la Ligue communiste – karaté et maniement du bâton chaque matin. Pendant qu’elle levait le poing pour saluer la révolution, lui se préparait en chambre à combattre la « pensée unique » et à bientôt recevoir le soutien d’Emmanuel Todd et de Régis Debray. Côté références littéraires et philosophiques, on dit de lui qu’il se situe entre « Socrate et Freud », mais que les « Modernes » lui donnent des boutons (il a publié un pamphlet dans l’air du temps : la Sottise des modernes). Pour ce qui est de ses goûts à elle, aucune information…

Au cas où ces portraits succincts, comme c’est à craindre, vous seraient de peu de secours pour guider votre choix entre les deux candidats, à savoir monsieur Henri Guaino et madame Sophie Bouchet-Pétersen, vous pouvez toujours, pour les départager, juger des prestations de leurs acteurs respectifs, lesquels ont pour mission de mettre en voix et en scène leurs idées et leurs textes, je veux parler de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. Henri est la « plume » de Nicolas, Sophie la « plume » de Ségolène. Henri et Sophie pensent, rédigent ; Nicolas et Ségolène récitent. Spectacle télévisé amusant : quand Ségolène et Nicolas font leurs discours, on peut voir sur nos écrans remuer en même temps les lèvres de Sophie et Henri qui murmurent à voix basse les textes qu’ils ont écrits.

Dans l’édition, les « plumes », on appelle ça des « nègres ». Dans le milieu littéraire, cette pratique n’a pas bonne presse. En politique, on est plus indulgent…

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