Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Les Barbares sont parmi nous

Eugène Green

Les Atticistes

Gallimard

 

Bruno Racine

Adieu à l’’Italie

Gallimard

 

Si le cinéma français est grand, ce n’est sûrement pas à The artist ou aux Intouchables qu’il le doit mais à ces incomparables chefs-d’œuvre d’Eugène Green que sont Toutes le nuits, le Pont des Arts, la Religieuse portugaise, films graves, profonds, d’un humour ravageur pour certains. Elle fut une bénédiction pour nous, la décision, à la fin des années soixante, de ce natif de la « Nouvelle York », de fuir son pays natal, la Barbarie, comme il l’appelle, pour choisir la France comme terre d’immigration, le pays de Racine, de Pascal, de Bossuet, de Poussin, de Lully…, pays admiré par Eugène Green pour sa langue et sa culture, mais où il eut tout de même la mauvaise surprise de découvrir qu’il pouvait abriter ses propres barbares. On retrouve d’ailleurs dans son récit les Atticistes, sur le mode cocasse, un écho de la guerre qu’il eut à mener contre eux quand, avant de se lancer dans le cinéma, il fonda une compagnie  de théâtre baroque.

 

Réacs et progressistes.

Est-ce pour prendre un peu de récréation avant la rédaction d’un nouvel essai sur la pensée et l’art baroques, ou les débuts de tournage d’un film, qu’Eugène Green s’est jeté avec jubilation dans l’écriture d’une sorte de conte philosophique dont notre époque « moderne », disons celle qui commence dans l’après-Deuxième Guerre mondiale et se prolonge aujourd’hui de rechute en rechute, devrait ne pas se relever. Cette moribonde, Eugène Green la radiographie en programmant son appareil critique avec un logiciel inconnu jusqu’alors des médecins spécialistes des grandes épidémies ravageant des populations et des civilisations entières. Le docteur Green nous propose de l’appeler, ce nouvel outil, pourtant très ancien, d’un nom repris à la rhétorique :  atticisme vs asianisme. C’est un instrument d’une efficacité redoutable permettant de repérer tous les départs de maladie qui sont la cause des fièvres délirantes de nos sociétés occidentales. Rappel de l’excellent pédagogue Green : « La rhétorique ancienne se divisait en deux grandes traditions, que tout opposait : l’atticisme vs l’asianisme. La pureté atticiste mise à mal par les coups de boutoir des « religions barbares » de l’asianisme. Suivant les péripéties de cette guerre narrée sur le mode parodique d’un bataille médiévale, on comprend peu à peu que les deux camps, apparemment irréductibles ennemis, vont s’unir pour bousiller cette terre élue, la France, son esprit et sa langue tant admirée par le rescapé de la Barbarie. Le nom des  belligérants donne le ton des héroïques affrontements : Amédée Lucien Astrofolli, Marie Albane Courtembat, Constance Fortengresse, Mlle Pompenbrique, Mme Poubelle, Alfred Hissebite, Aymard de Longueil… Le chroniqueur Eugène Green nous fait vivre une véritable épopée : la Sorbonne en 68, c’est la prise de Jérusalem par les Croisés ; les joutes entre troskystes, maoïstes, féministes, lacaniens, sont à la hauteur des exploits Guillaume le Conquérant et de l’assaut du Palais d’Hiver. On assiste à une Troisième Guerre mondiale engagée au mitan du siècle passé par les tenants de la « méta-littérature » déconstructiviste, les féministes dressant haut le drapeau de la révolte contre les « phallofascistes », les groupes appartenant aux gender studies militant pour la « transsexuation du monde », la neutralisation du masculin et la féminisation des noms de métier (remplacés par ces beaux mots de « autrice », « professoresse », « peintrice », « putaine »…). Ayons recours à un vocabulaire d’époque : les « réacs », ce sont les atticistes ;  les « progressistes » les asianistes. Les deux partis : même combat ! Peut-être aurez-vous le mauvais esprit de mettre des noms réels derrière les engagés des deux camps, derrière notre actuel « Roi de la République », derrière Marie-Albanne de la Gonnerie, derrière tel grand sémiologue,  derrière le journal Détonation, la revue Fémi-no-mâle, les croulants de l’Académie de la Perpétuelle Jeunesse ou les tenants de la « diversité » dans le « métissage »… Pas moi qui vous en dissuaderai. Ni Stendhal qui ouvre le spectacle proposé par Eugène Green et qui résume l’essentiel : « Quelle idée a eu votre ami, d’aller réveiller et attaquer la vanité de cette aristocratie bourgeoise ! »

 

Rome ville ouverte

Il y a les mordus de Venise, les entichés de Milan, les amoureux de Rome, ils ne se ressemblent pas tout fait.  Bruno Racine, lui, a jeté depuis longtemps son dévolu sur Rome. Il faut dire qu’avant d’être président du centre Pompidou et récemment de la Bibliothèque nationale de France, il avait été directeur de la Villa Médicis de 1997 à 2002. Son séjour lui permit de tisser des liens d’étroite intimité avec la ville et de devenir un fin connaisseur de ses richesses artistiques. Comment, la quittant, même s’il continue de temps à autre à lui faire un brin de cour, ne pas en garder la nostalgie… Il vient d’exprimer celle-ci à sa façon en écrivant un court et beau récit au titre parlant : Adieu à l’Italie. Est-ce pudeur, principe de délicatesse, c’est par le détour de la biographie d’un peintre aixois du 19ème siècle, François-Marius Granet, que Bruno Racine nous confie son goût pour la peinture, sa passion des paysages, son appréhension de l’histoire, histoire politique et religieuse. Ce Granet n’est pas un grand maître, comme le sont deux de ses contemporains, David dont il fut un temps le disciple et Ingres. Quand Bruno Racine le met en scène, c’est un vieux monsieur comblé d’honneurs officiels mais artiste négligé. Il est veuf, réfugié dans sa maison de campagne près d’Aix. Il a vécu les tragédies de son temps, dont la Terreur révolutionnaire  — qu’il évoque dans cette première toile inachevée, Messe sous la Terreur, 1847, laquelle sert de point de départ à Adieu à l’Italie. Il a aussi vu s’écrouler l’Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet. Au cours de sa longue existence, il a beaucoup peint, beaucoup dessiné, et revisitant son œuvre, notamment un second tableau délaissé, Service funèbre pour Mme Granet, 1848, voilà qu’il doute. Ne fut-il pas qu’un académique, un fabricant de grosses machines (cette galerie des croisades !) ?. Quant aux deux tableaux abandonnés, méritent-ils d’être repris ? Bruno Racine s’immerge dans ces œuvres et nous en restitue la secrète beauté. Les dernières pages de son essai-roman sont les plus inspirées : elles nous restituent, dans l’hommage que Granet rend à son épouse décédée, la vie vécue, et rêvée, que le peintre, dans d’ultimes coups de pinceau, dépose, émerveillé, sur la toile.

 

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