Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Le dur désir de la vérité

Paru dans art press, mars 2008.

Danièle Sallenave
Castor de guerre
Gallimard, 2008

 

Simone de Beauvoir, une femme actuelle
Trois films en DVD. Documentaire de Dominique Gros
Les films d’ici, Arte, INA.

 

        Retour en force de Simone de Beauvoir ? Un peu forcé ? Sans cette maladie très française de la « commémorite », l’œuvre de Simone de Beauvoir aurait-elle naturellement suscité un tel regain d’intérêt ? Peu probable, mais qu’importe. Que l’on fête cette année le centenaire de la naissance de l’auteur duDeuxième sexe et que ce soit l’occasion de lire ou relire l’ensemble de ses livres, qui s’en plaindra. Voilà un écrivain dont l’existence et l’œuvre, avec celles de Sartre, ont marqué la vie littéraire et politique du siècle passé. Un essai vient opportunément de paraître, de Danièle Sallenave, qui fait le point, au sens quasi photographique du mot, sur le portrait de celle qu’elle nomme le Castor de guerre. Danièle Sallenave n’utilise pas un logiciel type photoshop pour embellir les traits, gommer les imperfections, ou noircir les taches, accentuer les difformités. Sa méthode : « Réintégrer les Mémoires dans l’ensemble de l’œuvre, leur retirer cette place privilégiée que le castor elle-même a voulu leur donner ». Les confronter aux écrits autobiographiques et aux œuvres de fiction, les soumettre aux témoignages de ceux et celles qui ont traversé sa vie, signaler les dissimulations, les censures, les contradictions, les repentirs, les divers arrangements avec la vérité. Cela exige de la part du biographe précision, tact, absence de complaisance, mais aussi une réelle empathie avec le modèle portraituré. Toutes qualités dont fait preuve Danièle Sallenave qui nous livre ainsi une image complexe, tout en reliefs et en en nuances, de cette femme qui, comme tous les gens de sa génération, fut plongée dans une des époques les plus tragiques de notre histoire. À ce propos, comment ne pas s’étonner de la légèreté intellectuelle avec laquelle certains journalistes – ceux qui n’ont pas vécu ces temps-là, ou qui les ayant traversés n’y ont pas agi, donc ne se s’y sont pas compromis – ont tenté de réduire le livre de Danièle Sallenave à un brûlot anti Sartre-Beauvoir, alors que cet examen critique des Mémoires est en vérité un chaleureux exercice d’admiration.

        Les reproches que l’on peut adresser à Beauvoir, et plus généralement à l’indissoluble couple qu’elle forma avec Sartre, on les connaît pour l’essentiel, notamment, pour ce qui est du « pacte » amoureux noué tôt entre les deux jeunes gens, par le livre de Hazel Rowley paru l’an dernier (1). Danièle Sallenave revient sur les écarts entre le programme de vie idéal de la jeune femme, laquelle ne resta pas longtemps « rangée », et sa difficile application dans le réel. Elle ne fait pas l’impasse sur les manquements, les faiblesses, les fautes, les échecs, moins pour les juger moralement que pour en analyser la (parfois terrible) logique. Danièle Sallenave, bien que d’une autre génération que celle de Beauvoir, a elle aussi suffisamment participé aux luttes de son époque pour savoir qu’on est responsable de ses actes, surtout quand, s’agissant de Sartre et Beauvoir et de leur philosophie affichée, l’individu est conçu comme une totalité absolument libre.

        Les contradictions. Côté vie privée : « pacte » amoureux, « transparence » revendiquée dans les rapports amoureux, mais non respect du « pacte », mensonges explicites ou par omissions, jalousies, jeux plus ou moins pervers avec maîtresses et amants, promesses bidon, lâchages brutaux des partenaires (Sartre plus coutumier de la chose que Beauvoir), et graves dégâts psychologiques chez ceux-ci… Côté vie publique et engagements politiques : peu concernés l’un et l’autre par la montée du nazisme en Allemagne et par le statut des Juifs en 1940, dans la France occupée, absents de toute résistance active (en contraste : la figure de Marc Bloch, cet admirable résistant auquel Sallenave consacre de fortes pages), aveuglements prolongés sur la nature des régimes totalitaires, URSS, Chine, Cuba, justifications de la Terreur dans l’Histoire, petites saloperies et calomnies déversées sur d’anciens amis, Beauvoir sur Camus et Kœstler, notamment, et cette façon méprisante qu’elle avait parfois de juger des proches, Adamov qualifié de « déchet », Alain Cuny de « roi des cons », Sartre assimilant tout contradicteur à un « salaud » ou à un « chien », mais… Mais, cet envers d’ombre a sa face lumineuse. Ainsi, côté vie privée : courage d’affronter les tabous d’une société bourgeoise hypocrite et puritaine, grande générosité à l’endroit d’amis dans la dèche (j’en ai eu le témoignage d’Adamov), important soutien financier apporté aux maîtresses, peu économes de leur propre vie qu‘ils ont vers la fin brûlée, comme on dit, par les deux bouts (noctambulisme, drogues médicamenteuses, alcool…). Côté vie publique : après les errements politiques, entre des les flirts appuyés avec les états totalitaires, sursauts de grande lucidité (je n’oublierai pas, avec d’autres jeunes communistes, le soutien qu’apporta Sartre, lors de la révolte hongroise de 1956, à notre lutte contre le stalinisme), et engagements courageux dans les luttes anticoloniales.

        J’en viens à l’essentiel, la littérature, et singulièrement celle de Simone de Beauvoir ? Qu’en penser aujourd’hui ? Le deuxième sexe ? On mesure mal le formidable pouvoir de libération mentale, morale, politique, qu’eut la lecture de ce monumental essai sur les jeunes générations d’après-guerre, et pas sur les seules femmes (ce fut une des lectures les plus marquantes de mon adolescence). Quel scandale ce fut ! Qu’on relise les haineuses attaques des machos de l’époque (Camus, Mauriac, Kanapa…). Les romans ? Des récits formellement bien sages, très tradition française du roman psychologique bourgeois. Manquèrent à Simone de Beauvoir la superbe langue d’une Colette, la folie d’une Duras ou d’une Violette Leduc, l’audace d’une Anaïs Nin, les inventions formelles d’une Sarraute. Les Mémoires ? Pas écrits « au fer à repasser », comme l’a dit méchamment Nathalie Sarraute, mais platement rédigés, abondants en clichés (et ces insupportables premières personnes du pluriel du passé simple ! – « nous allâmes », « nous écoutâmes », « nous atterrîmes »…). Reconnaissons qu’elle fut plutôt lucide : « Je n’ai pas été une virtuose de l’écriture », confia-t-elle. La correspondance ? Sans prétendre à la grande littérature, sans doute est-elle la partie la plus libre, la plus émouvante souvent, de son œuvre. À retenir, selon moi, deux grands livres : Une mort si douce (récit de la mort de sa mère) et sa parfois drôle (elle pouvait manifester un humour à froid, Simone de Beauvoir) et toujours terribleCérémonie des adieux (maladie et mort de Sartre suivie au jour le jour). C’est que l’écrivain Simone de Beauvoir, cette utopiste de gauche, cette matérialiste, cette athée, cette visionnaire volontariste de lendemains devant chanter pour l’ensemble du genre humain, n’a jamais été aussi grande, littérairement et humainement, que confrontée à ce qui depuis sa tendre jeunesse l’a constamment habitée : la perspective de la mort. De sa mort. Comprenne qui pourra.

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