Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

La scène éternelle d’Éros

Paru dans art press, no. 330, janvier 2007.

La scène éternelle d’Éros
Pierre Jean Jouve
Lettres à Jean Paulhan 1925-1961
Éditions Claire Paulhan

 
Muriel Pic
Le désir monstre. Poétique de Pierre Jean Jouve
Le Félin

 

Ce n’est pas dans les collèges, pas plus dans les universités (que j’ai si peu fréquentées : trois mois à peine) que j’ai fait mes classes en matière de littérature contemporaine. Les grands auteurs, je veux dire ceux qui m’ont accompagné depuis la fin des années cinquante, ont formé ma pensée, guidé mes premiers pas d’écrivain, je les ai souvent découverts au hasard d’un livre feuilleté dans une librairie. Ce fut le cas pour Pierre Jean Jouve. En 1963, dans une librairie du quartier latin, j’ouvre un livre dont le titre m’a retenu : Hécate, aventure de Catherine Crachat. Je lis les premières lignes : « Il y a quelque temps une « aventure » banale arrivait à Catherine Crachat. Catherine Crachat, quel nom, n’est-ce pas. Un nom qui ne peut être porté que par une créature de douleur ». Rien que ce nom, en effet, l’invention de ce nom, les quelques lignes l’introduisant, suffisent à me convaincre que je suis là en présence d’un grand texte. J’achète dans la foulée et lis le second volume d’HécateVagadu, puis tous les autres livres de Jouve, romans, récits, poèmes, et les essais sur Baudelaire, Mozart, Berg, Bartok, Meryon, Delacroix, Courbet… C’est dire combien, après avoir lu Baudelaire, lire Jouve, le catholique Jouve, l’« éroticien » Jouve, pour reprendre une expression de Kierkegaard, en même temps que Bataille, Klossowski, bientôt Lacan, me prépare à entendre ce que signifie une « connaissance par l’érotique » et à mieux connaître la nature des liens entre Éros, certaines formes de mysticisme, et la théologie catholique du mal (mon essai la Peinture et le mal, comme l’intérêt marqué de cette revue, Art press, pour la pornographie en même temps que pour les enjeux de pensée de la théologie, ne seront pas étrangers à ces lectures).

Le hasard, disais-je, à propos de la rencontre avec les livres, mais peut-on encore parler de hasard quand après les livres, ce sont leurs auteurs que l’on rencontre, ou des personnes qui leur ont été intimement liées. Ainsi, au début des années soixante, ma collaboration aux Lettres françaises m’amène à faire la connaissance du peintre Joseph Sima, avec qui je noue, jusqu’à sa mort, des liens d’amitié. Sima n’est pas que le peintre du Grand jeu, l’ami de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il a été auparavant, au milieu des années vingt, très proche de Jouve, dont il a illustré plusieurs livres, et sur qui Jouve a écrit un superbe texte). Plus tard, c’est par Alain Cuny que j’en apprends un peu plus sur la très singulière personnalité de l’auteur d’Hécate. Personnalité attachante mais d’un commerce difficile. L’homme était autoritaire, vétilleux, ombrageux, angoissé, jaloux, sujet à des poussées mégalomaniaques. Il se brouilla avec la plupart de ses amis, notamment ceux qui lui furent les plus dévoués. Jean Paulhan fut un de ceux-là : « Un plus mauvais jour fut celui où je rencontrai Jean Paulhan, car on sait le dommage qui s’ensuivit pour toute une partie de mon œuvre », a écrit Jouve, avec beaucoup d’ingratitude, dans son Journal non daté. Pas surprenant que la correspondance entre les deux hommes, publiée aux éditions Claire Paulhan, ne comporte que les lettres de Paulhan, Jouve ayant détruit celles de son ami, exceptées les deux ou trois jugées par lui suffisamment élogieuses sur son œuvre. Sima eut aussi, de son côté, à souffrir du caractère querelleur de son ami. Je me souviens qu’avec mille précautions il me confia que l’attitude de Jouve à son égard avait eu sa part dans la difficile crise de dix années qu’il avait traversée, au cours de laquelle il avait arrêté de peindre. D’ailleurs, lucide sur lui-même, Jouve a su reconnaître à quoi sa nature « sauvage », sa «tendance de rupture intervenant sans finesse, sans ruse, sans diplomatie » l’avait fâcheusement conduit dans les rapports avec ses proches. Mais n’est-ce pas cette intransigeance, aussi excessive qu’elle fût, qui le protégea de toute compromission avec un milieu littéraire et journalistique à l’époque guère plus brillant que le nôtre. Peu d’écrivains furent aussi incompris et solitaires que lui. Si à son œuvre, exigeante, complexe, totalement à contre-courant de son temps, un Bataille et un Klossowski furent attentifs, comment un Breton, anti-clérical, anti-catholique, écrivant sur la peinture tout en se flattant de n’être jamais entré dans une église, détestant la musique, aurait pu avoir la moindre affinité avec l’œuvre et la personne de Jouve ? Ni l’écriture automatique des surréalistes, ni leur conception de l’imaginaire et de l’inconscient, ni le puritanisme sexuel de leur chef de file, n’étaient susceptibles de trouver un écho chez un écrivain passionné de musique, lecteur des mystiques, qui accordait une place importante à la liturgie de la messe dans ses poèmes, que la prostitution fascinait, et qui lui, en revanche, fasciné ne le fut jamais par les idéologies totalitaires de son siècle (fascisme et communisme).  J’ajoute que ses convictions à la fois pro-anglaises et gaullistes ne pouvaient qu’hérisser le poil à une gauche intellectuelle qui ne voyait en l’homme du 18 juin qu’un dangereux « dictateur »…

Les Lettres à Jean Paulhan 1925 1961 (préface et notes de Muriel Pic) nous permettent de suivre au plus près la trajectoire d’une vie et la logique d’une œuvre en cours (pourquoi des poèmes ? pourquoi de la prose ? pourquoi l’abandon du roman ? pourquoi la psychanalyse, les dogmes catholiques et l’érotisme ? fonction de la musique et de la peinture dans l’écriture de fiction ?…). La préface et les notes de Muriel Pic (laquelle publie un très remarquable essai sur l’œuvre de Jouve, le Désir monstre). Poétique de Pierre Jean Jouve (préface de Jacques Le Brun) sont autant de prolongements au contenu des lettres, autant d’éclairants commentaires sur ce qui se joue derrière de prosaïques considérations sur la fabrication des livres, sur le choix des auteurs à qui demander des textes critiques…

« La pauvre, la belle puissance érotique humaine… ». « La pauvre » : on sait par cet adjectif que la conception qu’a Jouve de la « scène éternelle d’Éros » n’est pas celle des Libertins, encore moins de Sade, qu’il exècre. Pourtant, le converti, l’interprète aigu du mythe d’Éros et Thanatos, le fin commentateur de la Genèse, du Nada et du Todo de Jean de la Croix, le théoricien du « désir monstre » (expression de Muriel Pic), le délicat poète à la langue châtiée, se laisse aller à un moment douloureux de sa vie à écrire des textes obscènes, crûment pornographiques, qu’il ne publie pas, mais qu’il ne détruit pas : Les Beaux Masques. Il n’y est question que de queues sucées, de vulves enfilées, de cons branlés… Où est passé l’auteur de la Vierge de Paris, du Kyrie, de Matière céleste ? « Pour rester plus pure à boire le dard, elle n’a pas voulu que je la léchasse »… Mais, oui, mais c’est bien sûr, cet imparfait du subjonctif…, pas de doute, c’est bien lui, c’est bien Jouve, c’est bien l’auteur de Catherine Crachatqui nous a laissé cette prose-là…

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