Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

La Fayette, bonne pioche

Jean-Luc Hennig

Voyou

Gallimard. Coll. L’infini.

Un amour Ottoman

Le Cherche-Midi

 

Marguerite Duras

La Passion suspendue

Seuil

 

« C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Plutôt que par une chanson, je pourrais commencer comme s’ouvre un conte : « En ce temps-là… », mais la nostalgie risquerait aussitôt de nous gagner, moi et les gens de ma génération qui l’ont vécu ce « temps-là ». Quel temps ?Celui de l’après Mai 68. Ce temps  qui faisait suite à des années de plomb et qui se caractérisa par une folle effervescence, politique, idéologique, intellectuelle, morale. Ce temps qui fut celui d’une libération des mœurs comme peu d’époques en avaient connu. Ce temps qui vit la naissance d’un journal, Libération (quotidien issu de la Cause du peuple, auquel Sartre attacha son nom) qui tranchait de façon radicale avec la presse d’alors en renouant avec la tradition des feuilles  anarchisantes de la fin 19ème siècle. en 1973 des révoltes étudiantes et de l’agit-prop des groupuscules d’extrême gauche (maoïstes, puis libertaires), force nous est de constater qu’il reste bien peu de traces de son esprit dans les journaux actuels qui ne sont la plupart du temps que les bulletins de propagande des grands partis politiques. Je signale en passant que ce n’est probablement pas un hasard si c’est à la même époque, un an avant le lancement de Libération, qu’apparaît art press, et si très vite ont lieu des échanges entre le journal et notre magazine. Je garde, pour ma part, un sentiment de reconnaissance à l’égard d’un de ses journalistes, Jean-Luc Hennig, qui m’a permis permis d’intervenir sur la littérature dans les pages dont il avait la responsabilité. Hennig fut pendant sept ans une des figures exemplaires de Libération où il fit souffler un puissant, et parfois ravageur, vent de liberté.

 

Voyou

J’ai dit journaliste, ce n’est pas tout à fait le mot propre. Hennig, ancien enseignant (agrégé de grammaire), fut d’emblée bien plus plus que cela. Écrivain ? Disons ainsi, pour aller vite. Dans l’autoportrait qui ouvre son recueil de textes récemment paru sous un titre éloquent, Voyou, Hennig rappelle ce que fut pour lui l’aventure de Libération, comment il a conçu et et pratiqué son travail de « journaliste » et pour quelles raisons sa façon de faire l’a l’amener à être expulsé de la rédaction du journal, quand celui-ci, rompant avec son passé libertaire  est devenu une publication « responsable ». Dans un livre précédent, Sperme noir, il s’était déjà expliqué sur la conception qu’il se faisait du journalisme, un journalisme supposant de celui qui le pratique qu’il est un « sujet du désir ». Hennig comprit assez vite qu’il était une sorte de greffe sur un organisme destiné à rejeter tout corps étranger. « Ne serait-ce pas un singulier paradoxe (ou un curieux tour de force), écrit-il aujourd’hui, que d’imaginer (de supposer) dans un journal ou une revue l’intrusion d’un corps voyeur, d’un corps voyou ? Comment diable une telle chose est-elle possible ? ». Elle l’a été un temps, ce fameux temps que les moins de vingt ans…, jusqu’à ce que tout fût rentré dans l’ordre. Plus question de dire je, de parler en son nom propre, de mettre en avant sa singularité pour aborder les affaires du monde. Cette utopie, au moins pendant quelques années, trouva son lieu dans Libération. « Années sauvages, dont se souvient avec un enthousiasme intact, Hennig, années intempestives, années radicales, années lumière (…) où le travestissement, la drôlerie et la liberté folle se conjuguaient dans un élan qui emportait tout ». Activité parfois périlleuse ? Comme elle l’est, comme elle devrait l’être pour un journaliste se voulant écrivain. Étranges pratiques que recense Hennig : pas de hiérarchies entre les sujets traités, plagiats, appropriations indues, vols, pratiques de faussaires, de provocateurs. « On mélangeait les choses interdites et on attendait de voir. On ne se posait plus la question du vrai et du pas vrai, on explorait le mal, on explorait la langue ». Peter Sloterdijk a évoqué les dangers encourus par le penseur qui s’aventure sur les territoires du mal et y risque la contamination.  Cette conception non-anodine de l’écriture, exigible de l’écrivain, l’est-elle du journaliste ? Notamment quand les frontières entre l’un et l’autre se brouillent ? Et que devient la vérité dans tout ça ? Déjà, la simple vérité des faits ?  Réponse d’une rude franchise de Hennig : « On s’en foutait et on passait à autre chose ». C’est ainsi, rappelons-le, qu’une Marguerite Duras affirmera dans Libération avec une superbe confondante, sans le moindre début de preuves, que Christine Villemain, la mère du petit Grégory retrouvé noyé dans les eaux de la Vologne, était nécessairement coupable et à ce titre « sublime, forcément sublime». C’est ainsi qu’il arriva que Libération, mettant un pied dans  des eaux troubles du mal, se retrouva devant les tribunaux pour un article soupçonné d’un contenu antisémite.

 

Mariage homo ?

Van Gogh et Céline  exigeaient de l’artiste ou de l’écrivain la peau sur la table. Très tôt, dès ses débuts dans le journalisme, puis continûment dans ses livres, Jean-Luc Hennig n’oublia pas d’y déposer la sienne. Voyeur des autres (d’où son grand talent d’interviewer et de portraitiste), il le fut d’abord et très impudiquement de lui-même. Ses lectures, ses admirations (Cyrano, Laclos, Sade, Jarry, Genet, Jouhandeau, Aragon, Duvert, Burroughs, Hocquenghem…) furent autant d’encouragements dans sa quête d’expérimentations tous azimuts, et c’est avec une attention d’entomologiste qu’il entreprit d’explorer plus particulièrement sa singularité sexuelle. Singulier, il l’était et le reste, parce qu’homosexuel ; parce qu’homosexuel, il a toujours été rétif à une appartenance communautaire : le militantisme homo, pas pour lui ; parce qu’il vit une homosexualité hors-norme, dissidente, traitresse, scandaleuse. Comment les actuels accords sur les enivrantes perspectives du « mariage pour tous » ne  provoqueraient-ils pas un recul d’effroi chez ce nomade qui a toujours fui la vie de couple, la conjugalité et toute forme de familialisme ? Son opposition au mariage homosexuel va de soi, lui est opposé à tout mariage, qui fuit cette forme de sacralisation et vit son homosexualité comme une « expérience du mal ».

 

Je t’aime

Dans la Conversation au Palais-Royal (avec Mona Thomas) qui clôt Voyou, Jean-Luc Hennig choisit de subir à son tour cette épreuve de l’interview qu’il infligea tant de fois à d’autres. C’est l’occasion pour lui de mieux se « débusquer »,  ne pas se cacher « derrière ses phrases ». Voilà donc le « voyou, voyeur, pédé, faussaire, provocateur, langue de vipère, pornographe, pestiféré… », qui tombe le masque. Le lecteur, dès lors, n’est pas au bout de ses surprises : entre les images qui ont collé à la peau du « voyou », et celles de sa peau réelle, sa peau vraie, vivante, fragile, frémissante, qu’il nous livre dans un geste libérateur, qui n’a rien d’une confession (aucune trace de culpabilité chez lui), quel abîme ! Le portrait officiel qu’on a dressé de lui en prend un sacré coup à la lecture d’un autre livre que publie Hennig, Un amour ottoman.

Il s’agit d’un long commentaire de la première correspondance amoureuse que le réputé « pornographe » reçut dans sa vie. Nous sommes en 1958, Hennig a 13 ans, son correspondant, A., en a 16, il est d’une beauté renversante. La encontre a lieu dans une cour de récréation. Coup de foudre. Une histoire de sexe, de branlette entre un enfant et un ado ? Rien de ça. De l’amour, que de l’amour, du pur amour, de l’amour fou (un salut à Breton). Hennig a retrouvé les lettres de l’aimé, il les relit cinquante ans après. Et nous les donne à lire. Peut-on imaginer un adolescent d’aujourd’hui tapotant sur son mobile des textos de cette nature, d’une aussi haute tenue d’écriture, manifestant une telle délicatesse de sentiments, une telle grâce dans l’expression ? Impensable. Et pouvait-on imaginer que celui qui écrivit sur les libertins, les garçons de passe, les pervers, les prostituées…, cette supposée bête de sexe n’avait eu sa première relation charnelle qu’à l’âge de 25 ans ? Qu’il était un pudique pouvant écrire sans honte le mot « cœur », le mot « âme » ? Le grand écrivain pour lui : Sade ? Non : Marie-Madeleine Pioche de la Vergne. Oui, cette comtesse mieux connue sous le nom de Madame de la Fayette, auteur de la fameuse Princesse de Clèves qui mit en émoi la gente journalistique et écrivaine quand le malheureux Sarkozy… La distance, le manque, l’amour, la solitude, la souffrance, Un amour ottoman décline ses thèmes parce qu’un jour un garçon prit la tête d’une autre garçon, embrassa ses cheveux, lui répétant en riant très fort : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime ».

 

Géniales intuitions ou franches conneries ?

Coïncidence bienvenue : paraît en France sous le titre La passion suspendue un long entretien qu’avait eu en 1987 une journaliste italienne, Leopoldina Pallotta della Torre, avec Marguerite Duras. Feuilletant la traduction de ce dialogue paru en italien (excellemment traduit par René de Ceccatty, qui s’est efforcé de retrouver l’incomparable ton Duras), me voilà à nouveau nez-à-nez avec cette Marie-Madeleine Pioche de la Vergne. Elle aussi, Duras, le grand livre qu’elle aurait aimé écrire c’est La Princesse de Clèves. Après les quelques habituels tirs au lance-flammes de l’auteur d’Hiroshima mon amour (Stendhal, Proust, Aragon, Pasolini, Rossellini, Sartre, Camus, Barthes…, copieusement arrosés au napalm), c’est auprès de Madame Madame de la Fayette qu’elle cherche ses appuis, laquelle n’en peut mais.  Et ceux qui dérouillent, ce sont les écrivains homos. Pas seulement.  Les hétéros mâles ne sont pas épargnés. Le jugement tombe, sans appel : les hétéros sont tous des homos ! Tous « impuissants à vivre jusqu’au bout la puissance de la passion ». L’homosexualité, c’est la mort. Point. Il y a quelque chose de troublant chez certains écrivains, grands écrivains (et Duras l’est dans beaucoup de ses romans), qui ont une biographie peu commune (et celle de Duras n’est pas anodine : son enfance, son attitude sous l’Occupation, sa sexualité, l’alcoolisme…), écrivains qui touchent à des régions de l’humain inexplorées, c’est que leurs intuitions profondes s’accompagnent souvent de l’expression de franches conneries. Le déconcertant étant que non seulement elles se suivent de près, mais que le doute s’installe qu’elles pourraient possiblement être interchangeables. En matière de lucidité sexuelle et de compréhension de la passion amoureuse, il n’est en effet pas incongru de rapprocher Duras, par les propos qu’elle tient sur la douleur, sur le désir féminin, l’opposition des sexes, sur Dieu, l’enfer, y compris ceux sur la mort et l’homosexualité, de la pré-citée Marguerite Pioche de la Vergne, comtesse de la Fayette. Propos, par ailleurs, qu’un Jean-Luc Hennig ne serait pas loin de reconnaître comme siens. Quant à la critique par Duras des mouvements féministes (ou gays) sectaires et radicaux, elle n’est pas malvenue en un temps où les débats sur « mariage pour tous » la PMA, la gestation pour autrui, la vente des ovocytes, sont l’occasion de doux délires qui rendraient précieuse la venue d’un nouvel Orwell qui nous en prophétiserait les effets dans un roman  à titrer 2043.

 

Paru dans Art press

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