Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Jacques Henric: «La boxe porte avant tout notre rapport à la mort»

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LITTÉRATURE/ ENTRETIEN

Écrivain et essayiste, Jacques Henric, dans son dernier livre, magnifie la boxe. Sa fascination récente pour ce sport sert de fil rouge aux souvenirs et à la réflexion. Partant du premier coup reçu jusqu’à l’histoire souvent tragique de ces sportifs, l’ancien rédacteur des « Lettres françaises », de « Tel quel » et, aujourd’hui,d’« Art Press » médite sur la mort, le corps et révolution de nos sociétés.

HD. Une rencontre avec Jean-Marc Mormeck serait le point d’origine de votre livre « Boxe ». De quand date votre attrait pour ce que vous nommez cet « art-sport » ?

JACUUES HENRIC. Ce sport ne m’intéressait peu. J’en ignorais à peu pres tout, jusqu’au nom dc Mormeck. Des amis communs nous ont présentés. Je dois admettre que cela relève du hasard. II cherchait un écrivain pour accompagner son dernier combat, qui devait se dérouler a Kinshasa Le projet m’intéressait. J’ai pu me rendre compte à quel point il était connu. Lors de nos déplacements ou rencontres, la foule s’amassait. J’ai nourri une curiosité. Mon editeur était disposé à prendre en charge les frais. Malheureusement, le combat n’a jamais eu lieu. La mafia reste présente. Dans un premier temps, je me suis intéressé à sa biographie. J’ai ensuite vu ses matchs grâce à Internet Le spectacle m’a happé. J’ai enchaîné les matchs et les livres sur Ic sujet dc la boxe durant 2 ans. Il serait néanmoins prétentieux de prétendre connaître la boxe.

HD À cet instant, vous rêvez-vous en Norman Mailer(1)? 

J H (Rires) J’ai les pieds sur terre. Toutefois l’idée de se rendre à Kinshasa pour un match de boxe m’aurait changé d’un milieu littéraire qui m’agace beaucoup. Je desirais un autre espace qui n’est pas moins «littérature». II demeure un reste de romantisme qui voudrait que l’écrivain risque sa vie. Ce discours est abject. Le rapport à la mort n’est jamais littéraire. ll se trouve pour l’exemple sur un ring ou dans une corrida certainement pas attablé à un bureau.

HD. Votre demarche tourne donc le dos à la littérature pour affronter le risque vrai…

J H En somme. J’ai vu toutefois des corrélations. Très modestement, j’ai toujours considéré, selon mes moyens, la littérature comme une forme de combat. Je me bats avec les mots comme Mormeck avec ses poings. Nombre de boxeurs ont reconnu combattre, faute d’écrire. La difference réside dans les sommes enjeu. En une soiree un boxeur peut gagner des millions de dollars. Aucun sport ne permet de gagner autant aussi vite. Le drame s’exprime toutefois dans la manière d’etre milliardaire le soir et ruiné, voire SDF, le lendemain. Nombre de boxeurs ont fini clochards sans compter la maladie précoce ou les infirmités. Certes les noms restent, mais n’oublions pas leur biographie. D’autant que l’origine sociale est à souligner. La boxe est un outil pour tenter de se sauver socialement. Les récents jeux Olympiques vont peut-être redonner de l’importance a ce sport.

HD On sent chez vous une forme de fascination…

J H Je peux admettre que l’identité nationale est bidon, mais quand je vois des Français de toute origines représenter leur pays et que je vois les emotions qu’ils ressentent ou procurent j’estime que le symbole est formidable. Au lieu de sans cesse parler d’integration, regardons un peu nos boxeurs. Par ailleurs, la boxe porte avant tout notre rapport à la mort. II existe une forme d’humiliation dans le K.-O. Nombre de boxeurs sont morts sur le ring et nombre d’enterrements se déroulent dans l’indifférence.

HD Réflexion, citations récit autobiographique, histoires d’hommes et de la boxe. Votre livre se veut protéiforme. Comment le jugez-vous? C’est la rencontre avec Jean-Marc Mormeck, champion, haut fonctionnaire et depuis mars délégué interministériel à l’égalité des citoyens d’outre-mer, qui a conduit l’écrivain « à se battre avec ses mots comme Mormeck avec ses poings ».

J H Mon livre est tout sauf un précis de boxe. II porte de manière la plus évidente le rapport au corps. Je suis incapable d’écrire des «romans-romans». Le genre roman est aujourd’hui caduc. Les grands romans américains ou français des XIXe et XXe siècles ont aujourd’hui disparu. II suffit de jeter un oeil a la rentrée littéraire Nous sommes partagés entre l’autofiction et la nouvelle mode qui consiste à relater des faits divers ou se mettre dans la «peau de». Je garde un lien viscéral avec les avant-gardes et le surréalisme. Mes livres mêlent autobiographie references littéraires et journal intime.

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HD Ce sport developpe-t-il chez vous l’introspection ou au contraire s’agit-il d’un sport-monde?

J H. La boxe englobe. Elle résume l’aventure II s’y trouve le pire comme le meilleur. On y trouve autant de haine que de générosité. II s’exprime sur les quelques mètres carrés du ring, toute la tragédie du monde. II est peu étonnant d’ailleurs de constater que la  boxe puise ses racines dans I’Antiquité. Par ailleurs, je note que les deux plus grands livres sur la boxe ont été écrits par des femmes. À savoir Joyce Carol Oates – avec «De la boxe» -ct Pascale Bouhé- avec «Boxing Parade».

HD Justement, votre premier coup de poing, reçu enfant dans la figure, structure votre livre…

J H L’événement est en soi oublié et sans importance. Toutefois dès la redaction de ce livre sur la boxe, il m’est revenu. Je n’ai jamais été bagarreur. Peut-être que cette «lâcheté» a défini ma vie. J’aurais aimé être physiquement fort. J’ai vécu ce coup comme une humiliation. Et brusquement mon attrait soudain pour ce sport a réveillé en moi des souvenirs aussi graves ou dérisoires soient-ils. L’écriture autorise l’imprévu et les connexions. Ce sport permet un retour sur soi et sur l’histoire. Je me plais à citer Isidore Ducasse: «Chaque chose lent à son tour, telle est son excellence.» D’une rencontre surgit un univers entier.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR

LIONEL DECOTTIGNIES

ldecottigmes@humadimanche fr

(I) Norman Mailer a raconté dans « le Combat du siecle » (Folio, Gallimard) les semaines de preparation qui ont précédé le fameux combat, en 1974 à Kinshasa, de Mohamed Ali et George Foreman.

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