Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Grandeur de Mozart. Petitesse de l’Europe ?

 

Paru dans art press, no. 328, octobre 2006.
« Vivent les femmes, vive le bon vin ! / Soutien et gloire de l’humanité ! ». « E aperto a tutti quanti / Viva la liberta ! ». Comment voulez-vous que les fous d’Allah, les allumés de l’islamisme, puissent supporter ces hymnes au plaisir et à la liberté mis en musique par Mozart ! Leur univers est celui des ténèbres, celui de la Reine de la Nuit, celui où gronde l’esprit de vengeance : « Un enfer de vengeance brûle dans mon cœur / Mort et désespoir flambent autour de moi ». Étonnez-vous que Benoît XVI, passionné de Mozart, ait mis un théologique doigt sur les haines et les violences nées des enfers de la vengeance. Haine de Mozart : son opéra Idoménée, cible des islamistes, à Berlin. Haine du pape : injures contre sa personne, religieuse assassinée, églises brûlées. Aux mots, aux écrits, à la pensée, l’esprit de vengeance répond par des explosifs et des massacres, donnant ainsi crédit aux propos du saint Père sur les ravages causés par une divinité qui ressemble plus au Maldoror de Lautréamont qu’à un Dieu d’amour et de miséricorde.

Le grave dans l’affaire, c’est moins les misérables fatwas lancées, hier contre des écrivains (Salman Rushdie, Taslima Nasreen), contre des caricaturistes danois, aujourd’hui contre Mozart et un professeur de philosophie (Robert Redeker), que la pusillanimité, voire la veulerie, avec lesquelles on y répond. Une seule menace, par téléphone, au Deutsche Oper de Berlin, et Idoménée est aussitôt déprogrammé. Un enseignant, collaborateur des Temps Modernes, s’exprime en toute liberté sur l’Islam, non pas dans sa classe, mais dans un quotidien, le Figaro : menaces de mort d’un groupe fondamentaliste musulman, mais surtout pétocharde et honteuse réaction du ministre de l’Éducation nationale, Gilles de Robien : « En signant une tribune libre, cet enseignant a impliqué l’éducation nationale. Un fonctionnaire doit se montrer plus prudent, modéré, rusé en toutes circonstances ». Qu’aurait conseillé ce même ministre aux enseignants qui, dans les circonstances du régime « légal » de Vichy, se montrèrent si peu modérés et si peu prudents en entrant dans la Résistance ? Quant au Mrap, fidèle à lui-même, il s’en faut de peu qu’il n’ait trouvé que ce « provocateur » de Redeker avait bien mérité ce qui lui arrivait. Abdelwahab Meddeb publie Contre-prêches (dont je ne saurais trop conseiller la lecture). Le Seuil avait prévu de mettre en couverture du livre une miniature (reproduite à plusieurs reprises dansart press) représentant Mahomet en compagnie de la Vierge Marie. Opposition de l’université d’Edimbourg, qui possède l’original. Raison invoquée : la crainte de heurter les musulmans (l’image figure sur un des rabats de la couverture).

Devant ces abdications, ces lâchetés, faut-il désespérer ? Sûrement pas. Des politiques, des écrivains, des artistes, voire des religieux (musulmans compris), ne cèdent pas devant le chantage des terroristes. Réflexion du metteur en scène allemand Hans Neuenffels, à l’adresse des responsables de la déprogrammation d’Idoménée : « Ce ne sont pas ceux qui vivent dans la foi islamique qui me font peur. Ce sont ceux qui veulent nous faire avoir peur de la foi de ces gens, qui me font peur ».

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