Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Croyez à la structure: Michel Houellebecq, Configuration du dernier rivage

Michel Houellebecq

Configuration du dernier rivage

Flammarion

 

En pleine époque surréaliste, voilà Aragon et Éluard qui se mettent à écrire de la poésie en alexandrins. Vers comptés et rimés, coupes à l’hémistiche. Crime de lèse-avant-garde! Aussitôt, les condamnations des proches pleuvent. Aragon récidivera pendant et après la guerre. À relire dans son recueil de poèmes le Crève-cœur l’étude qu’il consacre en 1940 à la défense de la rime. En 1954, il écrit : « Passera à nouveau le grand tracteur français de l’alexandrin, le chant royal, comme on disait, le chant républicain. » Pour tout dire, je vois mal Michel Houellebecq, hier quand il écrivait la Poursuite du bonheur, aujourd’hui quand il publie son second recueil de poèmes, Configuration du dernier rivage, grimpant sur un tracteur, français ou pas, avec la mission d’ensemencer quelque chant que ce soit, royal et encore moins républicain.

Cela rappelé, sans établir un parallèle un peu forcé, il est probable que la parution en 1997 d’un poème écrit en alexandrins, qui commençait ainsi : « D’abord j’ai trébuché dans un congélateur », ou un autre par « Les Allemands sont  des porcs, mais ils savent faire des routes » (ou encore actuellement, en ce printemps 2013, ces premiers vers : « Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue », ou « J’ai pour seul compagnon un compteur électrique »), ait eu le même effet de choc, voire de sidération, que les bruits de moteur des tracteurs lancés par Éluard et Aragon. Il convient de se remettre en mémoire ce qu’était le monde de la poésie quand Houellebecq y fit intrusion. Poésie blanche, quelques vers libres sur la page, ambition philosophique (Heidegger a laissé quelques traces de son passage, Blanchot, Char, idem, et avant eux, pour le meilleur, Mallarmé), haute élévation métaphysique. Dans un tel contexte, voici un poète qui oublie les avatars de l’Être pour raconter sur le mode de l’humour son périple dans un hypermarché, l’atmosphère d’un ciné porno, les mésaventures en Floride de trois touristes autrichiennes dévorées par un alligator…

Michel Houellebecq (Ph. Philippe Matsas / Flammarion)

Michel Houellebecq
(Ph. Philippe Matsas / Flammarion)

ÉCHARDES DANS LA CHAIR

Et pourtant, le caractère prosaïque des poèmes de Houellebecq, le recours à l’obscénité (cf. son recueil Mémoires d’une bite – un salut aux Aventures de Jean-Foutre la bite d’Aragon ?), s’ils sont pour lui une façon de refuser de se hausser aux hautes cimes des métaphysiques, des philosophies, des morales qui ont fait de la poésie une tentative de persuader les humains de quitter le temporel et des poètes de nouveaux préposés au rafistolage de vieilles idoles, s’ils sont des refus de la pensée pure, des abstractions conceptuelles, par une sorte de miracle ils conduisent à l’exploration d’une terre délaissée, inexplorée. Le souci de son chien, d’une bite devenue « incompétente », l’amour du cul des filles, l’attente dans une salle d’embarquement du terminal de Roissy 2D, la vue d’un bronzé sur une plage, un téléphone portable oublié sur une plage…, autant de ces quotidiennes, de ces banales échardes dans la chair (et cette écharde dont parlait Kierkegaard n’était-elle pas celle, inaugurale, inarrachable, de l’amour ?) qui mettent aussitôt le poète, né comme tout humain pour connaître et chanter la joie, face à cette « promesse surhumaine » dont parlait Rimbaud « faite à notre corps et à notre âme créés. ». Michel Houellebecq enchaîne : « Où est le paradis ? / Où sont passés les dieux ? », « Disparue la croyance / Qui permet d’édifier / D’être et de sanctifier, / Nous habitons l’absence », « Par la mort du plus pur / Toute joie est invalidée […] Il faut quelques secondes / Pour effacer un monde. » L’auteur de Rester vivant et de la Poursuite du bonheur se désole que le monde ne soit « plus digne de la poésie », mais le fut-il jamais ? Hölderlin notait déjà, il y a plus de deux siècles : « Mais nous venons trop tard, ami […]. Pourquoi, dans ce temps d’ombres misérables, des poètes ?»

LA POSSIBILITÉ DE L’AMOUR

Je parlais de miracle, en vérité il ne s’agit en rien d’un miracle. Les échardes dans la chair rappellent simplement qu’on a un corps. « Donnez- moi donc un corps ! » se désespérait Kierkegaard, le plus malheureux des hommes. Houellebecq, lui, sait qu’il en a un. Pas un corps de résurrection ? certes, mais de celui-ci, qui n’a pas la foi qu’en sait-il ? Et c’est à partir de ce corps, du réel de ce corps, de ses accidents, de ses souffrances, de sa misère, qu’il va affronter, en personne, la vérité de son existence et du monde. Est-il beaucoup d’écrivains, aujourd’hui, qui, bavardant abondamment sur leur époque, sur l’infiniment grand de l’espèce humaine empêtrée dans ses tragédies et ses comédies, exposent la vérité de leur infiniment petit ? Michel Houellebecq ne confesse rien, ne prophétise rien (ne se fait pas « Voyant »), ne prêche pas, ne dit ni le Bien ni le Mal. Vu son talent, quasi inné, semble-t-il, de versificateur très cultivé à qui le « à la manière de » réussit au mieux, on l’imagine mal comptant sur ses doigts les syllabes de ses alexandrins ou ses octosyllabes, calculant les effets de ses rimes. D’où son goût pour la chan- son. C’est Roger-Gilbert Lecomte, le poète du Grand Jeu, qui demandait : Peut-on se dire poète sans avoir écrit de chanson ? (à ce jeu-là, Char éliminé ; Rutebeuf, Baudelaire, Apollinaire, Aragon…, eux, tiennent la route). Houellebecq se contente de noter des instants minimes, apparemment insignifiants, de sa vie quotidienne qui sont autant de fulgurations écrites et de pensées.

Dès 1991, il avait annoncé la couleur dans Rester vivant. Une couleur qui n’était pas le rose : « D’abord la souffrance. » Mais, ajoutait-il : « Si le monde est composé de souffrance c’est parce qu’il est essentiellement libre », et il donnait aussitôt le moyen de la museler : l’articuler dans « une structure ». La souffrance, l’angoisse, l’incurable, l’existence du Néant, sont les thèmes insistants de Configuration du dernier rivage, mais articulés dans une « structure » : le poème. Et dire que le monde tel qu’il est n’est ni beau, ni parfait, ni heureux, comme l’ont répété Pascal, Dostoïevski, Nietzsche, Céline, Faulkner…, ne relève en rien de quelque nihilisme phi- losophique (relire Heidegger). Moins encore quand cela est dit sur le mode fondamental de l’auto-ironie. « Le monde est désenchanté », constate Michel Houellebecq, mais pourquoi ne pas lire ce qu’il ajoute, à savoir qu’il existe dans ce monde « la possibilité d’une île ». Et sur cette île? : la possibilité de l’amour. « Voilà ce sera toi […] / Si douce à la caresse, / Si légère et si fine/ Entité non divine / Animal de tendresse ». « J’aime quand tu vas nue répondre au téléphone », « Certains êtres en s’aimant ont fait trembler la terre. » Allons, le portable n’empêchera que des femmes nues continuent d’aller répondre au téléphone. La terre n’a pas fini de trembler.

Jacques Henric

Article paru dans Art press  n° 401

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