Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Cher Papa: Correspondance de Sigmund et Anna Freud

 

Sigmund Freud, Anna Freud

Correspondance 1904-1938

Fayard

 

Quoi de plus logique que les porteurs d’une « mauvaise nouvelle » (et la « bonne » des Évangiles n’était pas si bonne que ça) soient l’objet de tentatives de meurtres réitérées. Les nazis ont raté Freud qui avait quitté Vienne pour l’Angleterre (mais hélas pas une partie de sa famille disparue dans les camps de Theresienstadt et Treblinka, et pas ses livres brûlés lors d’un autodafé en 1936). N’ayant plus l’homme, mort en 1945, sous leurs mains, les tueurs s’en sont pris à son œuvre et à sa mémoire. N’ayons pas la naïveté de croire que le récent pavé sous lequel l’éroticien solaire Michel Onfray espérait écraser Freud sera le dernier. D’autres suivront, aussi lourds et aussi vains. C’est que toute société, et plus largement l’espèce humaine en son entier, n’est pas prête, et elle ne l’a jamais été, à ce qu’on vienne lui dire sa vérité en face. Quelle vérité lui délivra à mots mesurés Freud ? Qu’au fondement de toute communauté il y avait un meurtre, que toute société reposait sur un crime commis en commun. Partant, qu’il n’y avait pas de « bonne » société. D’où les réactions des faiseurs et faiseuses d’illusions qui n’eurent de cesse d’empêcher de nuire le trublion : religieux, scientifiques, philosophes, idéologues, utopistes, politiciens, féministes, progressistes, fascistes, communistes… Le 2Oème siècle a connu un autre « prophète de malheur » : Georges Bataille, dont on vient de mesurer récemment à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, par le silence qui l’accompagna, à quel point son œuvre reste exposée à l’incompréhension et au refoulement.

 

L’homosexualité n’est pas une maladie

Freud, le voici qui nous est nous est rendu présent et plus vivant que jamais dans un document exceptionnel constitué d’un ensemble de près de 300 lettres échangées entre 1904 et 1938 avec la plus jeune de ses filles, Anna, dont on sait quelle fidèle disciple de son père elle fut et quel rôle éminent elle joua dans l’histoire du mouvement psychanalytique. Le volume est préfacé par Élisabeth Roudinesco, l’édition établie et postfacée par Ingeborg Meyer-Palmedo, chaque lettre étant accompagnée d’un abondant appareil de notes. La traduction est d’Olivier Mannoni.

Ce n’est jamais sans surprise, et sans émotion, qu’on redécouvre régulièrement que les productions intellectuelles les plus élaborées, les plus puissantes, l’ont été par des humains bien incarnés, par des corps faits de chair et de sang, corps jouissant et corps souffrant (et dans le cas de Freud, la souffrance due à son précoce cancer de la mâchoire fut de celle qui laissait peu de répit). Des corps entourés d’autres corps, ceux dont on a la charge et ceux à la charge de qui on est, physiquement, sentimentalement, moralement, et avant tout, les plus proches, ceux de la famille.

Au début de la correspondance, Freud a quarante-huit ans et sa fille, lors de sa première lettre conservée, quatorze ans et demi. Il n’est pas encore question, bien qu’Anna manifeste d’emblée une maturité intellectuelle et une intelligence aiguë, de grands débats sur la psychanalyse, de son avenir, des querelles qui vont agiter le milieu des praticiens, des affrontements théoriques avec les disciples, des amitiés, des fidélités, des ruptures, des problèmes rencontrés au cours de la cure avec certains patients ; non, ce sont les corps dont il est urgent de s’occuper, pour les esprits on verra plus tard. Les évolutions du poids d’Anna, adolescente à la santé fragile, inquiètent Freud et occupent une large place dans ses lettres: « Je ne doute pas un instant que tu vas continuer à prendre du poids et que tu te retrouveras en meilleure forme une fois que tu te seras habituée au farniente et au soleil », lui écrit-il, alors qu’elle se repose au sud du Tyrol. Elle, de rassurer son « cher Papa » : « J’ai pris un kilo dans les 14 derniers jours, c’est-à-dire déjà un et demi kilo depuis mon arrivée ». Si Freud s’alarme de la santé d’Anna, c’est qu’il est évidemment le mieux armé pour pressentir que les maux de sa fille ont une autre origine que physique. Il la tance tendrement « Tu nous caches quelque chose, à nous, et peut-être à toi-même ». On sait que ce qui alarme Freud, c’est la sexualité de sa fille dont il a vite perçu les tendances homosexuelles et une certaine addiction à la masturbation, ce qui ne l’empêchera pas, en père-poule, et de façon contradictoire, tout en souhaitant la « normaliser » et l’amener à répondre au désir d’un mâle, de la mettre néanmoins en garde contre les dragues d’hommes dont elle pourrait être la victime, notamment du docteur Jones dont il lui trace un portrait de dangereux prédateur sexuel : « Ne le laisse jamais venir te prendre seule chez toi », lui ordonne-t-il, au comble de l’anxiété. Si Freud tente, en vain, de convaincre Anna que l’homosexualité n’est pas une maladie, on sait qu’il se résoudra à la prendre en analyse (ce qui sera considéré bientôt comme une hérésie déontologique), et quelles difficultés seront les siennes dans le traitement d’une analysante homosexuelle, Sidonie Csillag, laquelle fit le récit de sa cure *

 

La pulsion de mort

En somme, Freud était assez bien placé au sein de sa nombreuse maisonnée pour envisager que la psychanalyse, dans ses débuts, aurait pour tâche, comme rappelle Élisabeth Roudinesco, d’être « le révélateur des névroses familiales, névroses des pères contre les fils, des fils contre les pères, des mères contre le filles, des filles contre le mères ; névrose d’attachement entre père et fille, fille et mère ; rivalités entre frères et sœurs… ». L’intérêt de cette correspondance est aussi de mettre en lumière le contexte politique dans lequel la psychanalyse va naître et se développer : poussée des nationalismes et des fascismes en Europe, antisémitisme, menaces d’un nouveau conflit mondial…  Est ainsi établi un lien de cause à effet entre névroses individuelles et tragédies historiques. Les sociétés, les nations, les masses humaines ne sont jamais que des familles élargies. Les névroses, psychoses, perversions, y causent les mêmes dégâts. La pulsion de mort, découverte fondamentale de Freud, y mène la même dans macabre. Et ce ne sont pas les tragiques  événements politiques de notre actualité politique qui sont susceptibles de contredire la vision qu’avait Freud de l’homme et de l’histoire, laquelle, pour ce qui est de sa sombre lucidité, n’a rien à envier à celle des tragiques grecs, de Shakespeare, de Joseph de Maistre, de Baudelaire, ou de Lacan.

Anna, après la mort de Freud, poursuivit à Londres une brillante carrière de psychanalyste en créant de nouveaux concepts, notamment à l’occasion de son conflit avec Mélanie Klein. Elisabeth Roudinesco rappelle qu’elle changea les règles de la pratique psychanalytique et qu’elle fut la gardienne vigilante de la mémoire de son père, surveillant la publication des correspondances et veillant à ce que soit maintenue « l’image idéale » qu’elle se faisait de Freud.

*Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle. Inès Rieder, Diana Voigt.  Epel.

 

 

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