Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Censures, imposture et inquisition

Il fut un temps, pas si lointain, où nous relevions dans nos éditos tous les cas de censures d’œuvres d’art en France et de plaintes en justice visant à interdire des expositions. Ont-elles cessé ? Hélas, non. Nous voici à nouveau alertés du cas de l’artiste Marie Morel dont les peintures ont été victimes, cet été, des pulsions purificatrices de la municipalité UMP  d’Aubagne. Mais il est un autre type de censure, plus inquiétant à nos yeux, parce qu’il n’est pas le fait de quelques élus débiles mais d’intellectuels appartenant à la fine fleur du monde littéraire, artistique, cinématographique et philosophique.

Je veux parler de cette pétition publiée dans Libération, initiée par un écrivain médiatique et un philosophe obscur, Eddy Bellegueule, dit Edouard Louis, et Geoffroy de Lagasnerie. Pétition pour obtenir qu’un de leur pair, Marcel Gauchet, soit interdit de parole à la prochaine édition des Rendez-vous de l’histoire,à Blois, ayant pour thème les Rebelles. Où est l’époque bénie où un Voltaire déclarait à l’un de ses adversaires :  je ne partage pas vos idées mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer. Aujourd’hui, c’est : je ne partage pas vos idées et je vais vous les rentrer à jamais dans la gorge.

Le hasard m’a donné d’entendre, lors d’une émission matinale de radio, les rodomontades dudit Bellegueule,  disciple déclaré de Pierre Bourdieu, et nouveau Saint-Just. Sûr que même son maître en farouche rébellion (universitaire), n’aurait osé lancer de telles philippiques contre les horreurs de la société bourgeoise. Marx ne nous a pas protégé des marxistes et Bourdieu ne nous protège malheureusement pas des bourdieusiens. J’ai eu soudain, en entendant les coups de gueule du rebelle Bellegueule, le désagréable sentiment de voir revenir ces vieux fantômes d’idéologues jdanoviens à la André Stil et à la Kanapa que j’ai eu à combattre dans ma jeunesse communiste. On n’est pas été loin, dans le procès fait  à l’infâme « réactionnaire » Marcel Gauchet  (qu’on lise ou relise les essais de  cet actuel directeur de la revue Débats et qu’on s’informe sur sa biographie), de retrouver le type de gentillesses avec lesquelles Sartre fut traité par l’écrivain soviétique Fadeev : « réactionnaire bourgeois », « vipère lubrique », « hyène dactylographe »…

Cette l’occasion m’est fournie de dire deux mots du best-seller Pour en finir avec Eddy Bellegeueule, livre fiévreusement loué par une critique quasi unanime comme étant le récit de la vie de l’auteur, et confirmé par celui-ci comme appartenant au genre de la pure autobiographie.  Or, tout cela est du pipeau, on le sait aujourd’hui (ou devrait le savoir, mais beaucoup de critiques gogos qui ont marché dans la mystification ne se sont toujours pas réveillés).  Tout est faux dans cet écrit, d’un bout à l’autre : l’image de son enfance martyrisée d’homosexuel, de sa région du Nord, de son école, et, plus déplorable, de sa famille (lire l’édifiante enquête de David Caviglioli dans le du Nouvel Observateur du 6 mars 2014 : Qui est vraiment Eddy Bellegueule ? et dans Libération la chronique d’Edouard Launet Pour en finir à la fin !). Je ne sais, après ce qu’il a bassement écrit sur ses parents, ses camarades d’école, son entourage social, si ce « rebelle » peut encore regarder sa jolie bouille d’ange dans une glace sans la voir quelque peu brouillée). Et c’est ce même donneur de leçons politiques et morales qui a l’incroyable culot de reprocher à Marcel Gauchet d’être à l’origine d’une « entreprise de falsification », d’une fabrication  et mise en circulation de « fausse monnaie ». Un peu de décence ne serait pas de trop !  Au-delà de ce cas d’imposture, est posée la question récurrente du rapport qu’entretient la vérité avec le roman, le journal, l’autobiographie, l’autofiction. Nous y reviendrons.

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8 Responses to “Censures, imposture et inquisition”

  1. ML dit :

    Je parlais du bouquin. Sinon, heureusement qu’il y a « la vraie gauche », effectivement… L’idéal serait de la voir au pouvoir, qu’on rie un peu.

  2. luc dit :

    ML je l’achetais… tous les jours et de longue date mais après cet article paru en 2009 et qui m’a fait monter l’adrénaline (le nommé Julliard spéculait sur l’ignorance du lecteur, avec tout le mépris du peuple, dont on peut être capable du côté de la fausse gauche) j’ai décidé d’arrêter et de consacrer l’argent ainsi économisé chaque mois, à boire des bières en bonne compagnie. Et je n’ai eu qu’à me féliciter, depuis cette date, de ma décision.

  3. ML dit :

    Ah bon, vous en avez acheté beaucoup d’exemplaires ?
    http://www.seuil.com/livre-9782021117707.htm

  4. luc dit :

    ML c’est vrai que c’est sans doute à cause de leur connerie que j’ai dû arrêter de l’acheter, mais un article ni-fait-ni-à-faire du semi-pochetron Jacques Julliard a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

  5. ML dit :

    Sans doute parce que dans la connerie, ils dépassent tout.

  6. luc dit :

    ML, merci de cette précision que j’ignorais (en fait j’ai… arrêté d’acheter le « Monde », vu que chaque numéro ressemblait un peu trop à celui de la veille). Mais alors je comprends mal pourquoi l’article ci-dessus ne s’en prend qu’à « deux » et en fait à ce point une question de personne autour de Eddy Bellegueule -que je précise ne pas connaître.

  7. ML dit :

    Deux ? Il y en a toute une flopée :
    « Signée par une cohorte d’auteurs, dont le chanteur Dominique A, le plasticien Thomas Hirschhorn, le philosophe Didier Eribon ou l’écrivain Véronique Ovaldé, cette pétition appelait au boycottage de la manifestation. Une seconde, également collective, initiée au même moment par les historiens Enzo Traverso et Julien Théry, s’en prenait aux aspects « familialistes, sexistes et homophobes » des travaux de Marcel Gauchet ».
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/10/09/marcel-gauchet-l-anticonformisme-est-devenu-la-norme_4503208_3232.html

  8. Luc Nemeth dit :

    de mon point de vue il n’y a pas lieu de mettre de guillemets à « réactionnaire » à propos de Marcel Gauchet. Bien entendu, il a droit à ses opinions. Mais de là à lui dérouler le tapis… rouge pour parader en maître de cérémonie -car c’est de cela qu’il s’agissait et pas seulement de « prendre la parole » comme l’affirme en toute tromperie cet article-, d’un pince-fesses intitulé… les Rebelles et destiné à ce que la canaille universitaire puisse se dandiner : c’est là une situation grotesque, odieuse, et qui est là hélas pour nous rappeler que le mot « rebelle » ne vaut pas cher, dans la France d’aujourd’hui. Mon seul regret est qu’ils n’aient été que deux, à protester.


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