Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Cavalier de l’Apothéose

       Cavalier de l’Apothéose

 

Ángel Peralta

Chevaux et taureaux à ciel ouvert

Au diable Vauvert

 

Alain Bonijol

Tercio de vérité

Au diable Vauvert

 

Dans les corridas, il y a les toreros et les taureaux, bien sûr, ils ont la vedette, mais il y a aussi les chevaux, les grands oubliés de la course sans lesquels celle-ci n’aurait jamais existé. Deux livres nous le rappellent, chacun à leur façon, l’un paru l’an dernier, Tercio de vérité, d’Alain Bonijol, l’autre récemment, Chevaux et taureaux à ciel ouvert, d’Ángel Peralta.

 

Noblesse et piétaille

Bref rappel historique : avant le 18ème siècle, la course était aux mains des nobles, qui toréaient à cheval. Le taureau était combattu à la lance. Quant aux toreros à pied, c’était une piétaille issue des basses classes sociales, un peu comme au cours les guerres médiévales la noblesse combattait à cheval et la troupe des piétons était commise aux basses œuvres de boucherie qui consistaient sur le champ de bataille à égorger les malheureux chevaliers tombés à terre de leur monture. Puis, tout s’est inversé dans la corrida : le toreo à pied a pris le pas sur la course équestre, il est devenu le spectacle noble par excellence et la corrida à cheval, qu’on appelle en espagnol le rejoneo, si elle se pratique toujours (au Portugal plus qu’ailleurs), a perdu de son lustre. J’ai cru comprendre qu’aujourd’hui les « vrais » aficionados la tenaient en piètre estime. N’étant pas un « vrai » aficionado, ni même vraiment un aficionado tout court, je dois avouer sans honte que j’ai suivi avec admiration, lors de la dernière corrida des vendanges à Nîmes, la magnifique lidia de deux grands du rejoneo d’aujourd’hui, Pablo Hermoso de Mendoza et la belle Lea Vicens.

 

Un superbe ballet.

C’est un des grands maîtres de la tauromachie à cheval, Ángel Peralta, qui dans Chevaux et taureaux à ciel ouvert, nous livre la philosophie et les fondements de son art tout en dressant le bilan de sa carrière. Il se trouve que ce vieux monsieur de près de quatre-vingts ans, qu’on appelle en signe de respect Don Ángel Peralta (surnommé Centaure de Palma del Rio ou Cavalier de l’Apothéose ), était justement présent aux arènes de Nîmes en 2013 pour donner l’alternative à Lea Vicens.

Né en Andalousie, il est celui qui a donné ses lettres de noblesse à la course équestre. Cavalier exceptionnel (il a continué de toréer à plus de soixante ans et même la grave blessure reçue en 1990 près de Grenade ne l’a pas empêché de repartir cinq fois au combat), il est aussi un fin poète qui s’explique en vers sur son art. La première partie de son livre aide à suivre et à comprendre le complexe enchaînement de toutes les figures au cours desquelles cheval et taureau offrent le spectacle d’un superbe ballet. Un ballet qui n’est pas sans danger, pour le cheval et le cavalier, et danger accru ces dernières années où le cheval ne se contente plus de courir « devant » le taureau, comme cela se pratiquait dans le rejoneo d’antan, mais l’affronte de « face et dans la droite ligne du taureau», selon les canons de la tauromachie à pied. D’où le lien très étroit que doit nouer le cavalier avec sa monture. Avant de monter à cheval, écrit Ángel Peralta, on doit apprendre à la comprendre et à l’aimer. « Le cheval est un ami, parce qu’il ne trahit pas ? Vaillant, parce qu’il affronte le danger. Loyal, parce qu’il se prête en confiance aux ordres. Sincère, parce qu’il ne sait pas mentir, qu’il réagit à tout en fonction de ce qu’il ressent. Guerrier, parce qu’il sait se battre. Fidèle, parce qu’il donne préférence à son cavalier. Et respectueux, parce que dans les prés, il se montre déférent envers les femelles, il les courtise, le défend et ne concrétise l’amour que lorsqu’il s’aperçoit qu’elles désirent être satisfaites ». Une belle déclaration qu’on aimerait pouvoir adresser à bien des membres de notre humaine espèce. Quant à l’autre animal, son adversaire, le taureau, Ángel Peraltat, pourrait lui rendre un aussi bel hommage en louant sa ténacité, son ardeur, sa bravoure, sa beauté.

 

Image sauvée du picador

Tercio de vérité, d’Alain Bonijol, n’est pas consacré au noble et racé équidé du rejoneo, mais de à ce qui fut jusqu’à ces dernières années la méprisée monture du très méprisé picador. Il faut avoir entendu les bandes de crétins qui occupent parfois les gradins de certaines arènes siffler le picador dès son entrée sur la piste et le huer à sa première pique. Alain Bonijol rappelle quel spectacle de répugnante boucherie offraient les vieux canassons offerts sans protection aux cornes des taureaux : éventrements, tripaille à l’air, arènes couvertes de dizaines de cadavres de chevaux… Visions qu’Hemingway, dont les essais sur la corrida ne sont décidément pas ce qu’il a écrit de mieux, trouvait comiques. Un des soucis d’Alain Bonjol, qui avait commencé jeune une carrière de torero vite interrompue suite à de sales blessures, a été de réparer l’image du picador en devenant dresseur de chevaux et en inventant d’abord de nouvelles protections pour les chevaux, plus légères, plus efficaces, faites notamment avec des tissus anti-balles, puis en mettant au point une nouvelle pique moins traumatisante pour le taureau. Mais l’important à ses yeux était de proposer aux picadors de remplacer leurs lourdes montures, malhabiles à se déplacer, par des nouvelles races de chevaux, des chevaux plus légers qui leur permettent d’offrir un spectacle méritant qu’on les fête (ou les honnissent) à l’égal des toreros de la cuadrilla. Ainsi, il n’est pas rare aujourd’hui de voir les picadors quitter l’arène sous les applaudissements du public. Autre signe : comme les toreros, les taureaux et les ganaderos (éleveurs), les picadors ont désormais un nom, et leurs chevaux aussi.

Le combat d’Alain Bonijol pour créer son écurie de chevaux ne fut pas de tout repos. Que de pesanteurs du milieu taurin et de conflits d’intérêts il eut à surmonter !  Et, comme par hasard, en France plus qu’en Espagne.

À lire la publication prochaine d’une chronique de Jacques Durand dans art press.

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