Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Au secours Orwell !

Au secours Orwell !

« On a touché au vers ». C’était une bonne nouvelle qu’apportait Mallarmé en1894. Une moins bonne nouvelle nous arrive aujourd’hui de divers horizons, nous informant que ce n’est pas seulement au vers qu’on touche, mais à la prose, au dictionnaire, à la langue tout entière. Non, hélas, pour la faire monter en puissance mais pour l’édulcorer, l’affaiblir, la rendre inapte à rendre compte du réel. On touche à la langue par incapacité à toucher au réel, et impuissant face au réel, on se venge sur la langue. Georges Orwell avait génialement prévu cette dégénérescence, fourrière des pires maux : régimes policiers et totalitaires, sociétés de surveillance généralisée. Les caractéristiques de la novlangue orwerllienne sont : appauvrissement du vocabulaire, perversion du sens des mots, destruction de la logique syntaxique. Dans son roman d’anticipation, Orwell à la fin des années 40 prévoyait la catastrophe pour 1984. Nous sommes en 2012. Jugeons de la situation.

Pour fêter l’avènement de la novlangue, langue purifiée pour société purifiée,  commençons par saluer les barbus de la République Islamique d’Iran. Concernés, les écrivains, les éditeurs, les traducteurs. Pour eux, à proscrire désormais du vocabulaire ces mots et expressions : « relation amoureuse », « ivresse », « bouteille », « accouchement », « danse », « faire l’amour » (à la place « discussion »), « sexe » (écrire « relation amicale »)… De sinistres allumés, ces Ayatollahs ? Sans doute, mais ne feraient-ils pas des adeptes dans nos démocraties laïques ? Oh, nous ne sommes encore que des débutants en matière de nettoyage au karcher de la langue (quoique les censeurs islamistes seraient qualifiés à nous rappeler que nous fûmes certains de leurs précurseurs : La Révolution Française n’a-t-elle pas fait un sacré ménage dans le calendrier et les patronymes ?). Poursuivons avec un second prix d’honneur décerné  à ces modèles de démocratie que sont les pays scandinaves, la Suède notamment où une crèche municipale, pour assurer une vraie égalité des sexes, a décidé qu’il n’y aurait désormais plus de « filles » ni de « garçons », mais à la place des « copains » ;  donc qu’il était urgent de supprimer les pronoms personnels « il » et « elle » pour les remplacer par un pronom neutre. Plus de sexes différenciés, et invention d’un « troisième genre »… La France, pour n’être pas en reste, a emboîté le pas : que passe à la trappe le beau mot de « demoiselle » ! On ne veut que du « madame ». Vous croisez une petite de 16 ans ? N’oubliez pas : « Bonjour madame !». Et voilà que notre autoproclamé futur président de la République, légitimement soucieux d’éliminer le racisme a trouvé la solution miracle : un tour de passe-passe. Un simple chapeau dans lequel il vous fait disparaître le mot « race », et hop ! plus de racistes. Je propose encore plus fort au prestidigitateur : faire avaler par son chapeau les mentions du sexe figurant sur tous les documents officiels, cartes d’identité et passeports, et hop ! plus d’inégalité entre hommes et femmes. J’allais conclure quand j’apprends que les Américains viennent de laisser loin derrière eux les mollahs iraniens : pour ne pas choquer les élèves, les services éducatifs de la ville de New York ont établi une longue liste de mots à bannir, dont « dinosaure », « divorce », « maladie », « cigarettes », « esclavage », « pauvreté », « anniversaire », « mort »…

Ce n’est pas l’enfer qui est pavé de bonnes intentions, c’est le paradis qui est pavé de démentes décisions.

 

Paru dans Art press

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3 Responses to “Au secours Orwell !”

  1. Selim dit :

    « La petite de seize ans » : très évocateur, j’aime bien.

  2. de Grissac dit :

    Est-ce que ça vous choquerait lorsque, croisant un « petit » de seize ans, je lui dirais « bonjour Monsieur » ? moi, non. devrais-je lui dire Bonjour damoiseau ? C’est une idée. Et qui rend hommage à l’histoire du vocabulaire français.
    Bref, le langage véhicule des clichés sexistes, à commencer par celui du chroniqueur avec sa « petite de seize ans » Faut-il pour autant le censurer ?Surtout pas : plutôt jouer avec les clichés, les tordre, les en toute conscience, reconnaitre la richesse de la langue, la promouvoir, plutôt que stigmatiser les dérives. Oui le langage possède une force intrinsèque et parfois, il n’est pas inepte de commencer par là. Non, supprimer le mot « race » ne supprime pas le racisme. Oui agir sur le vocabulaire peut aider à faire réfléchir.

  3. C’est de plus en plus consternant. Je suis en train de constater ça en littérature jeunesse, où, en plus du politiquement correct, on a mis en marche la machine à décerveler en demandant du français basic. On reviste aussi les classiques en bannissant les passés simples et le subjonctif.
    Je suis atterrée.