Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Art press, l’Album ( Éditeur la Martinière)

 

Le poids des mots

En page 94 de ce numéro, quelques images rappelant les festivités —— qui marquèrent l’anniversaire des « 40 ans d’artpress ». Parmi nos invi tés à la Bibliothèque nationale de France, six écrivains (romanciers ou philosophes) dont le choix pouvait dérouter tant ils semblent avoir peu de points communs entre eux, tant ils sont absolument singuliers. Tous, pourtant, ont accompagné l’histoire de la revue. Fruit du hasard ? Voici un choix de quelques lignes extraites d’un de leurs livres.

« Une disposition créatrice, qu’elle soit vitale ou artistique, doit être la conversion d’un excès négatif en excès affirmatif, d’une douleur insondable en rébellion infinie. Elle opère ce que Breton (dans un beau texte d’Arcane 17) nomme un “changement de signe“ puis une “conversion de signe“. (…). Ce passage est une opération à la fois volontaire et miraculeuse… »

Alain Badiou (Le Siècle)

 

« L’“humanisme plus entier“ de Bataille est donc un humanisme capa ble d’accueillir en lui cela même que l’humanisme traditionnel – depuis les Grecs jusqu’aux Lumières, en passant par la Renaissance – avait dû maintenir à distance pour en conjurer l’effroi. C’est un humanisme qui sait accueillir la force dionysiaque au cœur des formes apolli-niennes (pour parler avec Nietzsche) , qui sait, dans toute la beauté des astra, reconnaître toute la menace des monstra (pour parler avec Warburg) (…). Il naît entre la raison et les monstres chers à Goya… »

Georges Didi-Huberman (Peuples exposés, peuples figurants)

 

« Il est absolument impossible d’obtenir d’un enfant qui entre dans ce désir de poésie, d’art, qu’il se soumette déjà. C’est une activité qui apprend l’insoumission, vraiment. J’ai besoin de la communauté, mais je n’ai jamais voulu me soumettre à quoi que ce soit, à qui que ce soit, ni surtout soumettre qui que ce soit. (…) L’art ajoute du dés- ordre au monde parce qu’il ajoute de la création au monde… »

Pierre Guyotat (Explications)

 

« La première démarche poétique consiste à remonter à l’origine. À savoir : la souffrance. (…) Si vous ne parvenez pas à articuler votre souf- france dans une structure bien définie, vous êtes foutu. (…) La société où vous vivez a pour but de vous détruire. Vous en avez autant à son service. L’arme qu’elle emploiera est l’indifférence. Vous ne pouvez pas vous permettre d’adopter la même attitude. Passez à l’attaque! »

Michel Houellebecq (Rester vivant)

 

« Supposons un réfractaire de naissance. Très tôt, il va être conscient d’un trucage massif. Sa famille est un montage hasardeux, son pays une fable, l’école une prison de futurs cadavres, l’armée une comédie pénible, la religion quelle qu’elle soit, un opium de mauvaise qualité (…). Cet enfant, pourtant, promis à sa carrière d’“homme“, a vite repéré une fissure dans ce beau programme mortel. Quelque chose lui fait signe dans un angle du faux décor. Cet angle a un nom : femmes ».

Philippe Sollers (Portraits de femmes)

 

« Mais comme le manifeste le grand réquisitoire de Goya contre la terreur systématiquement perpétrée à l’encontre des Espagnols “plongés dans les ténèbres de l’ignorance“ par les troupes “éclai- rées“ de l’armée révolutionnaire napoléonienne, nul ne peut pénétrer l’obscurité au sein de laquelle agit de tous côtés le crime organisé. Au mieux, nous ne pouvons voir qu’une ombre du pire ».

Robert Storr ( Une peinture d’histoire de Gérard Richter)

Voir aussi le compte-rendu d’Alexandre Leupin

Paru dans Art press

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