Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Aragon: Derniers romans

 

Aragon

Œuvres romanesques complètes V

Pléiade. Gallimard

 

Danniel Bougnoux

La confusion des genres

Galiimard

 

Philippe Forest

Vertige d’Aragon

Éditions Cécile Defaut

 

 

Un volume Pléiade, c’est toujours autour de 1500 pages, introductions et notices comprises. Ne racontons pas d’histoires au lecteur à propos des recensions de ces volumes : on relit rarement page à page l’ensemble des textes réunis sous l’habituel label d’Œuvres complètes tout simplement parce qu’on n’ouvre pas un Pléiade comme le premier roman venu d’une rentrée littéraire en se demandant ce qu’on va y trouver et quel auteur inconnu on va découvrir. On sait à qui on a affaire. On a déjà lu. S’il y a longtemps, on se réjouit de relire, d’enrichir nos premières lectures avec l’habituel corpus des avant-propos et des notices, d’éventuellement corriger nos jugements sur telle ou telle partie de l’œuvre, de découvrir des textes inédits ou devenus introuvables. On a compris que c’est dans cet état d’esprit que j’ai abordé à ces terres ultimes du vaste continent Aragon.

Cinq tomes pour un seul homme ! Poésies et romans. Qui dit mieux ? Balzac, sans doute, Zola aussi, Proust pas loin, Céline dépassé, quant aux anciens amis, Breton, Éluard, Soupault, Desnos…, ne font pas le poids. Et les grandes figures tutélaires, Rimbaud et Lautréamont, n’en parlons pas. Ayant été contraint dans sa jeunesse par les oukases lancés par Breton contre le roman, quand il s’est affranchi de l’autorité de celui-ci, Aragon s’en est payé à cœur joie. Il avait d’ailleurs bien commencé avec ses premières incartades dans les territoires bientôt interdits pour lui du roman. En 1918 dans les tranchées, il se lance dans l’écriture d’Anicet ou le panorama-roman, puis ce sont les Aventures de Télémaque, suivies des milliers de feuillets brûlés par lui de la Défense de l’infini. Avec sa conversion au communisme et aux théories du réalisme-socialiste, en littérature et en art,  commence la longue aventure des romans dits du Monde réel, les Cloches de Bâle, les Beaux quartiers, les Voyageurs de l’Impériale, Aurélien, les Communistes. Ces proses sont entrelardées de longs poèmes. Par ailleurs, la liste des recueils de poésie est aussi impressionnante que celle des romans. Depuis Feu de joie en 1919 jusqu’aux Chambres en 1969 et aux Adieux et autres poèmes  parus en 1982, on en compte plus d’une trentaine. Les poètes romantiques peuvent s’aligner, pas même sûr qu’Hugo soit compétitif.

 

Pas de Mémoires !

C’est près Aurélien, et déjà avec les Communistes mais surtout avec la Semaine sainte, qu’Aragon marque une rupture avec le cycle des romans du Monde réel. Cette fois, dans ce faux roman historique situé à la fin de l’Empire et au début de la Restauration, qui raconte les pérégrinations politiques et guerrières de Géricault lors de la  fuite de Louis XVIII à l’orée des Cent jours, Aragon sans crier gare s’introduit maintes fois au cœur de l’action, déboulant au beau milieu de la déroute des troupes royalistes, donnant son avis, interpellant l’un ou l’autre des acteurs, évoquant les souvenirs de sa propre débâcle vécue dans les mêmes lieux géographiques plus d’un siècle après. Le je du romancier fait à nouveau irruption dans le récit et ne va plus quitter la scène dans les trois grands romans qui vont suivre : La Mise à mort, Blanche ou l’oubli et Théâtre/roman. À quoi s’ajoutent des textes inconnus ou oubliés, et certains publiés vers la même époque, comme les nouvelles du Mentir-vrai.

Il est surprenant, soit dit en passant, que les spécialistes de l’autofiction n’aient pas prêté plus attention aux trois derniers romans d’Aragon. Il y avait là matière à affiner leurs théories. Est-ce la déroutante complexité de ces livres qui a freiné les ardeurs critiques ? Trop de personnages, trop de doubles, trop de miroirs brisés, trop d’identités démultipliées, trop de confusions voulues entre le monde de l’écriture, le monde de la fiction et le monde réel, trop de confessions biaisées, trop d’Aragons masqués ne livrant que des demi-vérités… Comment, lecteur, s’y retrouver pour atteindre la voix de celui qui écrit, de l’homme qui, l’âge venant, décide de se livrer enfin tout entier, quand le « tout entier » est fait de chaos ? Par quelles voies déceler dans ces chaos, un ordre, une logique, une vérité ? Certains de ses contemporains ont choisi, pour y voir clair dans leur vie, la voie de l’autobiographie. Sartre avec les Mots, Leiris avec la Règle du jeu, Bataille avec l’Expérience intérieure ? Aragon est net : pas de Mémoires ! Pas question de « se raconter », tout ça, ce n’est que déballage, que vulgaire « strip-tease ». Mieux vaut rêver. Pour lui, l’imagination doit être au poste de commande. Il s’en est expliqué maintes fois dans des entretiens et des préfaces,  dans les romans eux-mêmes, dans le Mentir-vrai, publié en 1980, dont le titre annonce la couleur : c’est par le mensonge qu’on atteint la vérité. Approbations de deux autres écrivains de son temps : Giraudoux, dans un roman injustement méconnu, la Menteuse : « La vérité est que nous avons plusieurs voix », elle n’est qu’un « mensonge supplémentaire dans un monde fictif » ; Kundera, dans les Testaments trahis, qui s’en est pris aux biographes « fouilleurs de poubelles », signifiant par cette condamnation du travail des biographes, qu’il n’était pas question qu’on attende de lui qu’il se penche, lui-même, sur ses « poubelles » (si tant est qu’il en eût…). Ce à quoi, en revanche, n’a pas rechigné Aragon dans la Mise à mort, dans Blanche ou l’oubli, dans Théâtre-roman, et comme l’on sait certaines d’entre elles de ses poubelles avaient été bien remplies. Ce fut de sa part un acte de courage intellectuel et moral qu’il accomplit après de nombreux déboire déboires dans sa vie, sa vie sentimentale, politique, la maladie et la mort d’Elsa Triolet, les humiliations que lui infligea le Parti Communiste (notamment le sabotage des Lettres Françaises, à cause de ses prises de position sur la révolte de Mai 68 et sur l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques)… En guise d’édito du numéro 193 d’art press (juillet-août 1994), à l’occasion de la sortie de plusieurs ouvrages de et autour d’Aragon, nous avions repris un extrait d’une de ses conférence d’Aragon prononcée à la Mutualité en 1959 figurant dans son livre J’abats mon jeu. Il la concluait ainsi : «  Chaque homme marche vers la vérité avec un pas qui est à lui, et si je constate une faiblesse dans sa démarche, je me souviens des faux-pas, qui furent les miens, assez pour m’en croire capable encore ».

 

Voilà le chiendent

Donc, pas d’autobiographie à la Sartre, pas de Mémoires à la Chateaubriand, pas de Confessions à la saint-Augustin ou à la Rousseau, pas de Journal à la Stendhal  ou à la Gide, pas plus d’autofiction à la Doubrovsky : des romans, que des romans ! Mais quels romans ? À la Balzac, à la Dumas, à la Tolstoï,  à la Giono, à la Cholokhov… ? C’est là où ça se corsait. Quand on lui demandait si la Semaine sainte était un roman historique, Aragon regimbait, il avait d’ailleurs pris les devants en signalant dans son exergue : « Ceci n’est pas un roman historique ». Ce qui ne l’empêchait pas d’être conscient, comme le signale Daniel Bougnoux dans son essai Aragon, la confusion des genres (qui accompagne la parution du Pléiade dont il est avec Jean Ristat le préfacier et le responsable de l’édition), qu’il y avait une contradiction à surmonter, à savoir que s’il n’y a pas « à proprement parler de vérité romanesque (…) Il y a une vérité historique » Et ajoutait-il : « voilà le chiendent ». Voilà en tout cas un embarras manifesté par Aragon, dans un texte intitulé De la difficulté qu’il y a à écrire l’Histoire, qui mériterait d’être partagé par d’actuels étourneaux prenant mégalomaniaquement leurs écrits pour paroles d’Évangile, ce qui les autorise à prendre un peu trop leur aise avec la vérité historique.

 

Honnêtes putains

Dans l’entretien que j’avais eu avec Aragon en septembre 1967 à l’occasion de la parution de Blanche ou l’oubli, publié dans l’hebdomadaire du parti communiste France-Nouvelle, je l’avais interrogé sur l’utilisation qu’il faisait encore du mot roman pour un tel livre, et ce qu’il entendait, pour le désigner autrement, par hypotexte. Je formulais ma première question en lui demandant si on ne pouvait pas appeler ce nouveau livre, plutôt que roman, hyporoman. Sa réponse, immédiate, fut de le revendiquer comme appartenant de plein droit au genre romanesque, rappelant qu’à chaque fois qu’il mettait le mot roman en tête, on le lui contestait, ainsi pour son premier livre Anicet ou le Panorama Roman, au point que, lors de sa première réédition, Gallimard avait supprimé du titre le mot Roman. Et Aragon de tenter de me convaincre que depuis sa période surréaliste, en passant par les romans du Monde réel, par Aurélien, par la Semaine sainte, jusqu’à la Mise à  mort, Blanche ou l’oubli (et il persistera pour celui qui suivra, Théâtre/Roman, le mot roman apparaissant deux fois sur la couverture, pour enfoncer le clou), il n’avait écrit que des romans.

Ces romans, je les avais lus à leur parution, admiratif devant la formidable liberté d’écriture d’Aragon, liberté retrouvée par laquelle je le voyais renouer avec son passé surréaliste. L’occasion m’étant donnée de les relire dans l’actuel volume de la Pléiade, j’ai retrouvé mon émotion d’alors, sauf que devant cette impressionnante masse écrite, masse due à l’extrême facilité d’écriture d’Aragon qui impressionna tellement Breton et ses proches, et peut-être lassé depuis quelques années par la lecture des ouvrages de fiction, je me suis pris à rêver d’un livre idéal, à mon propre usage, pour lequel j’opérerais dans la masse du texte un découpage et un montage. Choix des grands moments, élimination de ce qui à mes yeux constitue une sorte d’épais tissu conjonctif obscurcissant les éclatantes zones de lumière J’assure qu’on aurait un livre sans pareil. J’y retiendrais les admirables pages sur le chant de Fougère dans la Mise à mort, toutes celles sur la musique, celles sur la jalousie, toutes les pages évoquant Paris, des extraits du conte Murmure, les superbes pages où Aragon parle de la guerre et des différentes façon de mettre l’homme à mort, puis le passage de la Mise à mort sur les différences entre le portait et l’autoportrait, le lien fait dans les dernières pages de Théâtre/roman entre l’écriture, la prostitution et le crime, les textes annexes comme le Mentir-vrai, le Cahier noir, le Mauvais plaisant, le Contraire-dit, la définition toute bataillienne de l’érotisme dans le conte Mini mini mi, et surtout, surtout, dans les trois romans, les pages sur les femmes. Qui mieux qu’Aragon,  lui qui, ô paradoxe, finira sa vie en compagnie des garçons, a parlé d’elles ? « Je crois que j’ai eu besoin des femmes comme pas un (…) de toutes femmes » Les putains comprises. Que les sinistres Mères-la-vertu, farouches « abolitionnistes », (aujourd’hui Aragon serait menacé par elles d’une amende et de deux ans de prison.) lisent l’émouvant hommage qu’Aragon adresse à celles dans les bras desquelles maintes fois il se perdit : « Comme vous m’êtes familières femmes à tout le monde, et par là vraiment miennes (…) l’argent qui est dans vos doigts seulement devient noble (…) Dignes, honorables, belles, vertueuses, honnêtes putains… ». Je retiendrais aussi le chapitre entier de Théâtre-roman titré Écrit sur le carnet de la blanchisseuse, et la longue évocation d’une femme livrée au sommeil, aussi belle que celle de Proust observant Albertine dormant… Mais je rêve… Que les jeunes générations qui ne sont pas familières avec l’œuvre d’Aragon, elles, ouvrent ce cinquième volume des Œuvres romanesques complètes, lisent, et lisent tout, sans sauter une ligne.

Et pour qu’elles ne soient pas trop tôt perdues dans le labyrinthique parcours, semé de chausse-trapes, que propose chacun des trois romans, je ne saurais trop conseiller la lecture de deux ouvrages qui en accompagnent la sortie. Le premier est un essai de Daniel Bougnoux, Aragon, la confusion des genres, qui complète et enrichit les diverses introductions rédigées pour les volumes de la Pléiade dont il a eu la responsabilité. Le second est un recueil de tous les textes que Philippe Forest a publiés sur Aragon, plusieurs dans art press, depuis 1994.

 

Libre et déjantée

Dans Aragon, la confusion des genres, Daniel Bougnoux, après avoir exposé quand et comment il a été amené à passer une bonne part de sa vie « plongé » dans l’œuvre d’Aragon, relit celle-ci en évoquant les grands thèmes qui la constituent et les étapes de son histoire : le mensonge autour de la naissance du petit Louis, d’où le thème de l’incertitude identitaire qui parcourt l’ensemble de l’œuvre, le surréalisme, le lien à Breton, le choix du roman contre l’autobiographie, les rapports entre prose et poésie, l’importance du journalisme, l’intrusion de la peinture et de la musique dans les romans, l’engagement communiste, et bien sûr l’amour, l’érotisme. Mêlant à ses analyses des souvenirs personnels (ses liens à Derrida, à Althusser, à l’institution universitaire, à ne pas manquer le drolatique « caf’conc » à Dublin en 2010…), et ne dédaignant pas la polémique (les philosophes sont sérieusement malmenés), Daniel Bougnoux se donne une liberté nouvelle pour aborder le Thème des thèmes de l’œuvre d’Aragon, la confusion des genres,  laquelle en est la source et l’irrigue continûment comme un large fleuve (de même qu’elle détermina sa vie, d’abord obscurément, puis sous la lumière crue de projecteurs révélant le « scandale » d’une vieillesse, superbement libre et déjantée, les errances d’un noctambule dragueurs de garçons).

Philippe Forest, qui a collaboré à plusieurs Pléiades Aragon, dont le dernier (il est l’auteur de la notice sur Théâtre/Roman) est un des commentateurs de l’œuvre les plus profonds de la jeune génération. Son recueil de textes critiques propose, entre autres, des analyses d’Anicet et le Panorama roman, des Aventures de Télémaque,  du Paysan de Paris. Dans Un livre dans les flammes, Forest situe le mythique livre qu’Aragon aurait brûlé, la Défense de l’infini, dans la logique de l’œuvre romanesque ; Dans Front rouge, misère de la poésie ?, il ose exprimer ses engouements pour l’œuvre poétique d’Aragon, jusqu’à  laisser percer sa faiblesse pour un poème qu’il sait « indéfendable ». Dans d’autres courts essais, il s’aventure avec bonheur à des rapprochements inattendus entre Aragon et Joyce, Aragon et T.S. Eliot, Aragon et Bataille ; il revient sur les rapports conflictuels entre Aragon, Sollers et Tel Quel… Le titre du recueil résume au mieux ce qu’il considère comme une des clés de l’œuvre et de la vie d’Aragon : « le vertige ». Dans l‘avant-propos, Forest, remontant à la toute jeunesse du futur écrivain, rappelle que celui-ci a commencé par être « fils de personne et enfant de nulle part », qu’il vécut plus tard l’apocalypse de deux guerres, puis le choc des conversions érotique et idéologique, ces événements existentiels étant souvent l’occasion d’états panique,  avec une attirance fascinée pour le gouffre ?  Citation retenue par Forest : « Tout roman est à la fois un suicide et une tentative d’éviter son suicide ». Il aura fallu à Aragon des dizaines de milliers de pages pour rester en vie, au-delà même de sa mort organique.

 

Censure

Lors de la soirée Aragon organisée par le Centre National des Lettres le 22 octobre, au cours de laquelle sont intervenus Daniel Bougnoux et Philippe Forest, Daniel Bougnoux a fait état de la censure dont il a fait l’objet. Jean Ristat, exécuteur testamentaire d’Aragon, a exigé de l’éditeur, et obtenu, qu’un chapitre de l’essai de Daniel Bougnoux soit purement et simplement supprimé. Si en tant qu’exécuteur testamentaire Jean Ristat est juridiquement en droit d’intervenir quand il s’agit de la publication de textes d’Aragon, il vient d’outrepasser ses pouvoirs, renouant ainsi avec une pratique d’une époque révolue. Je puis affirmer, ayant connu Aragon à une époque où il n’avait pas encore tout à fait rompu avec le stalinisme, qu’il n’aurait, lui, jamais agi ainsi. Un rappel qui vaut pour preuve : quand, en 1972 dans son livre Littérature interdite, Pierre Guyotat, suite à l’attaque dont son roman Eden Eden Eden avait été  l’objet dans Les Lettres Françaises, a violemment pris à partie Aragon, celui-ci a demandé à Gallimard pour que le livre de Guyotat paraisse, et paraisse tel quel.

Nous donnons à lire sur le site art press le texte intégral du chapitre censuré, intitulé Pour ne pas oublier Castille.

 

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