Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

La bête en soi

Jean-Paul Curnier

Philosopher à l’arc

Éd. Châteley-Voltaire

 

Dans un groupe, une tribu, une famille, une église, il y a toujours un des membres de la communauté qui n’est dans la norme, un dissident, un mouton noir. Prenons un philosophe, Jean-Paul Curnier, dont vous savez qu’il a écrit sur l’art, la culture, le cinéma, la musique, l’écologie politique, et voilà que vous apprenez, en découvrant son dernier livre, que ce penseur  de belle lignée est chasseur ! Et chasseur à l’arc ! Première surprise donc : un homme de bibliothèque, un travailleur du concept, un lecteur d’Héraclite et de Kant, peut être un tueur ! Tueur d’animaux, mais tueur quand même. Pas un tueur muni des armes à feu les plus sophistiquées d’aujourd’hui, mais un tueur utilisant l’instrument le plus ancien du monde, appartenant à la panoplie la plus archaïque à laquelle nos lointains ancêtres hominiens eurent recours pour subsister : l’arc, les flèches. Seconde surprise pour le profane que je suis: la chasse à l’arc est une activité légale ; peu la pratiquent car, à la différence de ceux qui font de faciles cartons avec des fusils à pompe, elle est dangereuse pour le chasseur car ses cibles, des sangliers pour l’essentiel, sont de gros gibiers qui exigent d’être approchées de très près (Jean-Paul Curnier, l’aficionado des courses de taureaux, est donc fondé à évoquer celles-ci à la fin de son livre et à rendre hommage au torero José Tomàs, sans qu’il ait bien entendu l’outrecuidance  de s’y comparer). Chasseur, Jean-Paul Curnier n’en reste pas moins philosophe, à preuve sa décision de passer de l’arme de la plume (où déjà il excelle) à celle de la flèche dont on apprend qu’elle lui fut inspirée par la lecture du célébrissime livre d’Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, un traité donnant à comprendre cette pratique non comme un sport mais comme une expérience spirituelle, au sens où l’entendait Georges Bataille.

 

La mort qu’on donne

C’est à dessein que j’ai écrit : tueur, pour ce que ce mot a de violent, et parce qu’il donne accès d’emblée à la chair vive du livre, à savoir  — à partir de l’activité la plus courante qui soit la chasse —  une poignante  méditation sur les grands thèmes que sont la mort, pas la mort abstraite, mais la mort qu’on risque, la mort qu’on donne, aussi le rapport que notre espèce entretient avec le sang, avec la vue du sang,  l’existence d’une bestialité de fond au sein de nos civilisations, et inévitablement le lien de l’humain à l’animal. Ainsi, y a-t-il entre l’un et l’autre hiérarchie, opposition exclusive, frontière absolue, séparation définitive, ou origines communes et continuité dans le règne du vivant ? Sur ces derniers points, philosophies laïques ou religions apportent des réponses diverses, souvent opposées. Celle de Jean-Paul Curnier (après sa lecture d’un aphorisme de Nietzsche, « Avec l’intelligence de l’origine, l’insignifiance de l’origine augmente »), s’appuie sur son expérience de chasseur, notamment sur le geste de l’archer qui par un court-circuit du temps le met en complicité avec ses lointains ancêtres et « le relie à un fonds commun disparu de l’humanité sur tous les continent », et qui le conduit, lorsqu’il est confronté à l’animal et à sa mise à mort, à mettre en sommeil « tout ce qui fait la distinction  consciente d’avec le monde et l’animalité comme extériorité à soi ». Qu’est-ce que l’homme a d’animal en soi ?  Et qu’est-ce que l’animal aurait d’humain en soi ? Le torero José Tomas parle à Navigante, son toro bravo ; Jean-Paul Curnier à son sanglier, que sa flèche vient de toucher au cœur. Des figures de rhétorique, ces dialogues d’un homme et d’une bête ? Certes, mais pas seulement. Une vérité s’y dit. Une forme paradoxale de complicité s’y exprime, les débuts d’une intimité,  la naissance d’une sympathie, au sens fort du mot. « Tuer à l’arc est difficile : parce qu’’il faut être conscient jusqu’au  bout, de bout en bout. Et que tuer n’a rien d’agréable si l’on sait ce qu’on fait ». Savoir ce que l’on fait lorsqu’on tue, qui le sait vraiment ? Qui a un savoir sur la mort ? C’est une question que pose un autre philosophe, Philonenko, dans son livre sur les grands criminels (1). Le chasseur à l’arc (ou le torero), par sa proximité physique avec sa proie, est peut-être celui qui va s’approcher au plus près de ce savoir. Qu’il puisse encourir un risque physique, on le comprend, mais un  « risque mental », comme le suggère Curnier ? Le risque de « devenir soi-même la proie à force de concentration, de confusion entre soi, l’arc la flèche et la cible » (revenir à la lecture d’Herrigel, pour comprendre ce que serait le danger d’une non-maîtrise de ce qui est bien plus qu’une technique : un art de vivre, art de vivre (et de mourir) tel  que le propose la philosophie Zen).

 

Détresse et douceur somnolente

Dans son très beau « Discours au sanglier », un des derniers chapitres du livre, Curnier ne se détourne pas de la mort qu’il vient de donner. Il est à quelques mètres de l’animal, lequel voit enfin celui qui  l’a visé : « Maintenant la vie s’éloigne de toi, ton souffle n’est plus suffisant pour te donner des forces, tu voudrais dormir / Et ce moment inimaginable de détresse et de douceur somnolente, c’est de ça qu’il te vient, de cette silhouette humaine parmi  d’autres (…). Mais moi, je dois me présenter à toi et te dispenser mes hommages et ma gratitude. Et demander ton pardon. (…) Meurs en paix à présent, doucement, ne bouge plus ; les lames ont été longuement aiguisées ce matin pour que la mort vienne vite et sans trop de souffrances (…) Il nous faut tous mourir, tu le sais comme moi (…), la mort, elle doit nous venir  de ce que nous convoitons pour vivre  ou de ce que nous devons combattre pour rester libres ».

 

Belles âmes mais fortes mâchoires

Une information : Jean-Paul Curnier consomme la viande des animaux qu’il tue. Ce qui le différencie des belles âmes, amies de bêtes, qui seront promptes à s’indigner, à le juger et le condamner. Belles âmes, mais fortes mâchoires et estomacs avides, qui mangent à belles dents une viande sans bien sûr assumer de donner elles-mêmes la mort à l’animal dont ils se nourrissent, ou pour le moins d’assister, en pataugeant dans le sang et les excréments, en entendant les meuglements d’angoisse des bêtes devant la mort de leurs congénères et de celle qui les attend, à « l’ignoble besogne de mort des abattoirs industriels». Âmes en paix qui vont acheter dans les supermarchés les très propres petites barquettes blanches contenant sous cellophane l’appétissant steak haché que leurs enfants apprécient tant, le bon « tartare de Bambi », comme l’appelle Curnier.

Tabou du sang, dénégation de la mort, oubli du négatif, aspiration à un empire du Bien, utopie d’une grise et morne paix universelle : à lire, en écho au livre de Jean-Paul Curnier, le art press 2 sur la corrida.

 

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