Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

L’impromptu de Berlin

Nicolas, Angela, l’Europe ça rime à quoi?

La scène se passe dans les jardins du Château Bellevue, à Berlin. Angela von Mecklemburg et Nicolas de Neuilly se sont discrètement éclipsés de la réception offerte par le roi de Prusse. On entend, au loin, les accents du quatuor de Joseph Haydn.

Nicolas :
Madame, l’heure est grave : alors que Berlin danse
Athènes est en émoi et Lisbonne est en transes.
Voyez la verte Erin, voyez l’Estrémadoure
Entendez les Romains : ils appellent au secours !
Ils scrutent l’horizon, et implorent les Dieux.
Tous les coffres sont vides, et les peuples anxieux
Attendent de vous, madame, le geste généreux !
De leur accablement ils m’ont fait l’interprète :
Leur destin est scellé, à moins qu’on ne leur prête
Cet argent des Allemands sur lesquels vous régnez.
Cette cause est bien rude, mais laissez moi plaider…

Angela :
Taisez-vous Nicolas ! Je crois qu’il y a méprise
Folle étais-je de croire à une douce surprise
En vous suivant ici seule et sans équipage
Je m’attendais, c’est sûr, à bien d’autres hommages !
Mais je dois déchanter, et comme c’est humiliant
De n’être courtisée que pour son seul argent !

Nicolas :
Madame, les temps sont durs, et votre cœur est grand
Vos attraits sont troublants, mais il n’est point décent
D’entrer en badinage quand notre maison brûle !
Le monde nous regarde, craignons le ridicule !
Notre Europe est malade, et vous seule pouvez
La soigner, la guérir et, qui sait ? La sauver !
Nous sommes aujourd’hui tout au bord de l’abîme
Vous n’y êtes pour rien, mais soyez magnanime !
Les Grecs ont trop triché ? Alors la belle affaire !
Qu’on les châtie un peu, mais votre main de fer
Est cruelle aux Hellènes, et nous frappe d’effroi !

Angela :
J’entends partout gronder, en Saxe, Bade ou Bavière
L’ouvrier mécontent, le patron en colère.
Ma richesse est la leur, ils ont bien travaillé.
L’or du Rhin, c’est leur sueur et leur habileté.
Et vous me demandez, avec fougue et passion
De jeter cette fortune au pied du Parthénon ?
Ce serait trop facile et ma réponse est non !

Nicolas :
On ne se grandit pas en affamant la Grèce
En oubliant Platon, Sophocle et Périclès !
Nos anciens nous regardent, et nous font le grief
D’être des épiciers et non pas de vrais chefs !
Helmut Kohl est furieux et Giscard désespère.
Un seul geste suffit, et demain à Bruxelles
Desserrez, je vous prie, le nœud de l’escarcelle !

Angela :
Brisons là, je vous prie, la nuit est encore belle
Votre éloquence est grande et mon âme chancelle…
Mais si je disais oui à toutes vos demandes
Je comblerais la femme, et trahirais l’Allemande !

(Ils s’éloignent, chacun de son côté)

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9 Responses to “L’impromptu de Berlin”

  1. […] Publié le 21 juillet 2011 à 9:00 dans Monde […]

  2. Castor dit :

    Vous êtes fâché avec les accents, Moreau ?  » çà fait boîter les vers ». Non : ça fait boiter les vers.

  3. alex dit :

    Il est attribué, regardez bien

  4. Papyves dit :

    Bravo pour ce pastiche admirable. Serait-ce Ruy Blas de Victor Hugo ? Sûrement pas l’impromptu de Versailles de Molière.
    Bravo pour le style, la légèreté du ton, la culture ( Platon, Sophocle, Héraclès ).
    C’est très réjouissant et drôle.
    Dommage que vous n’ayez pas signé car ce texte circule sur tous les blogs et chacun s’en attribue la paternité en ne donnant pas la source initiale.
    J’espère, en tout cas, que vous en êtes bien l’auteur sinon mes éloges se sont trompées d’adresse.
    Si ce n’est toi, c’est donc ton frère, disait Molière.

  5. alex dit :

    Ah, je vois… d’accord.

  6. selim dit :

    Ben, c’est pas sûr du tout que cette aide soit la plus appropriée à la situation, non ? La Grèce peut-elle supporter la rigueur du plan de stabilisation qui lui est imposé ? Et d’ailleurs est-il souhaitable pour elle de rester dans la zone euro avec un euro aussi fort ?

  7. alex dit :

    Quant au fond, on pourrait discuter.
    Sur quoi, cher ami?

  8. selim dit :

    « On ne se grandit pas en affamant la Grèce
    En oubliant Platon, Sophocle et Périclès ! »

    Superbe pour la forme. Quant au fond, on pourrait discuter.

  9. moreau dit :

    admirable! juste un regret: que les « e » devant consonnes soient mangés, çà fait boîter les vers…! sinon, le pastiche racinien est fort bien troussé et parfois même très beau.