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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Suisses</title>
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		<title>Philippe Jaccottet : L’anti-Prométhée.</title>
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		<pubDate>Fri, 10 Feb 2012 12:48:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>cmesuron</dc:creator>
				<category><![CDATA[Pratiques Poétiques]]></category>
		<category><![CDATA[Suisses]]></category>

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		<description><![CDATA[De la pauvreté, ou éléments de sagesse. &#160;  Autrefois, moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine, me couvrant d’images les yeux, j’ai prétendu guider mourants et morts. (Leçons) C’est par ces paroles que s’ouvrent les poèmes de Leçons. Puis, dans L’ignorant : Plus je vieillis et plus je crois en ignorance, plus j’ai vécu, moins je possède [...]]]></description>
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<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fpratiques-poetiques%252Fphilippe-jaccottet-l%2525e2%252580%252599anti-promethee-de-la-pauvrete-ou-elements-de-sagesse%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Philippe%20Jaccottet%20%3A%20L%E2%80%99anti-Prom%C3%A9th%C3%A9e.%20%20%23%22%20%7D);"></div>
<h2 style="padding-left: 60px; text-align: center;"><strong>De la pauvreté, ou éléments de sagesse.</strong></h2>
<p>&nbsp;</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Autrefois,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>me couvrant d’images les yeux, </em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>j’ai prétendu guider mourants et morts</em>. (Leçons)</p>
<p>C’est par ces paroles que s’ouvrent les poèmes de Leçons. Puis, dans L’ignorant :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Plus je vieillis et plus je crois en ignorance,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.</em></p>
<p>Ces aveux sont-ils une confession ? Sont-ils la repentance d’un homme revenu, avec l’âge et le temps, de sa prétention quelque peu « prométhéenne » d’apporter la lumière poétique sur les gravats du ciel qui jonchent le chemin des mortels ?</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> J’élève un peu la voix</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>sur le seuil de la porte</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>et je dis quelques mots</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>pour éclairer leur route</em></p>
<p>écrit-il dans <em>La veillée funèbre</em> (L’ignorant).</p>
<p>Élever<em> un peu la voix, </em>dire<em> quelques mots, </em>non plus guider mais<em> éclairer</em>.<em> </em>L’acte poétique se veut plus modeste ; comme si la mesure des choses et leur poids de « fatalité » avaient pris le pas sur la démesure initiale du poète qui voulait contrarier, rectifier de sa déroute, « l’ordre du monde » ; volonté généreuse, certes, mais douteusement aveugle, peut-être, quant à son infime pouvoir. S’il faut éclairer donc, et recommencer l’acte poétique, ce sera: <em> </em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> À présent, lampe soufflée,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> main plus errante, tremblante </em>(Leçons)</p>
<p>Ce cheminement intérieur, devant sa propre épreuve et celle de la réalité, cette pondération quant à toute ambition « thaumaturge », n’est-ce pas finalement le mouvement même de ce qu’il convient d’appeler (en dépit du caractère galvaudé du mot) la <em>Sagesse</em><em> </em>? En effet, cette introspection d’une existence qui se parcourt n’est-elle pas très justement l’expression lucide d’un regard plus pénétrant sur la <em>nature</em> des choses : la nature<em> </em>de la vie et de la mort, et de la matière dont sont composés les êtres humains et le cosmos ? Car, au bout du compte :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Où est le donateur, le guide, le gardien ?</em> (L’ignorant)</p>
<p>Oui, à quelle vérité autre que celle qui se rencontre dans ces <em>« Cheveux bientôt couleur de cendre sous le très lent feu du temps »</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jaccottet,%20l'anti%20Prom%C3%A9th%C3%A9e.doc#_ftn1">[1]</a> se fier ? Au-delà des croyances rassurantes ou des « systèmes » philosophiques − viatiques que notre mort pulvérisera comme miettes −<strong> </strong>à quel jardin céleste nous rattacher, nous confier ? Devant les affres, « <em>où est le donateur, le guide, le gardien ? » </em></p>
<p>Si ce questionnement et cette ignorance devant l’énigme du monde sont la marque de l’humilité et de la prudence d’un sage ; s’ils témoignent d’un doute non pas méthodique, à la manière de Descartes, mais poétique – un doute qui est à la fois émerveillement et effroi devant l’indicible, ainsi qu’au spectacle de l’incommensurable l’éprouvait Pascal – un tel scepticisme pourtant ne risque-t-il pas de tourner dangereusement en nihilisme ? Disant cela, nous ne pointons pas le nihilisme contemporain, mais celui que l’on rencontre pour la première fois dans l’antiquité chez Gorgias affirmant la non existence des choses, leur non connaissance et leur non transmission.</p>
<p>Si la question se pose, les poèmes de Jaccottet en apportent la réponse et le démenti immédiat. En effet, et comme par enchantement, une toute autre impression s’ouvre au fil des mots, qui fait front à la vacuité menaçante, même si c’est bien de cette <em>vacuité</em> même qu’éclosent les poèmes de Jaccottet. Jean Starobinski ne s’y trompe pas, qui remarque fort à propos qu’« à l’approche de ces poèmes s’éveille une confiance ».</p>
<p>C’est bien cette <em>confiance</em>, oui, cette belle impression et ce beau, si rare et si rassurant sentiment que l’on éprouve au contact des poèmes de Jaccottet, sous lesquels se révèle constamment le poète (il semble impossible de les dissocier tant son travail d’écriture paraît la restitution d’une expérience poétique quotidienne). Cette confiance à la rencontre de ces poèmes est la confiance qui nous gagne à la rencontre du poète. Une voix sincère et juste s’y montre. Un être véridique, un sage ou un « sauveur » pour les âmes perdues (« sauveur » malgré lui) se révèle, bien que dissimulé, caché. La vérité d’une existence, d’un « engagement » inquiet, mais déterminé, s’y rencontre, s’impose. La confiance s’installe, nous conquit : chaque poème est un nid aux oeufs longuement couvés par l’assiduité du travail poétique. Qu’on en perce la coquille, une lumière pure éclate, et enfante.</p>
<p>La parole, le message de Jaccottet, de ce poète « ignorant » (et riche de cette ignorance déterminant pour une bonne part sa tâche poétique), ne s’avèrent-ils pas dès lors bien plus <em>digne de foi</em> – véridique en un mot – que ceux qu’assènent révolutionnaires et autres « missionnaires agités » réclamant, pour notre salut, accord et souscription ?</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Longuement autrefois j’ai regardé ces barques des tombeaux</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Pareilles à la corne de la lune.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Aujourd’hui je ne crois plus que l’âme en ait l’usage,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Ni d’aucun baume, ni d’aucune carte des Enfers.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Mais si l’invention tendre d’un enfant</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Sortait de notre monde,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Rejoignait celui qui ne rejoint rien ?</em> (Leçons)</p>
<p>Nous autres, n’avons-nous pas à nous rejoindre nous-mêmes ? semble demander Jaccottet ; à retrouver pure en notre cœur <em>l’irradiation </em>du rien et posséder, pour tout savoir, l’ignorance de l’enfant dans la beauté des étoiles perdues et belles ? Puis, lorsque notre indifférence au Mal (indifférence qui est, nous rappelle Descartes, ce « plus bas degré de la liberté ») s’en fait trop complice, alors élever la voix, agir et dire :</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Dis encore cela patiemment, plus patiemment</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> ou avec fureur, mais dis encore,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> sous l’étrivière du temps.</em> (À la lumière d’hiver, <em>Dis encore cela…</em>)</p>
<p>Et surtout, entre mille convulsions rageuses, que ne cessent de provoquer les agissements des hommes, ne jamais devoir perdre l’acuité du regard observant la lune sous le ciel souverain par quoi advient une existence, le miracle : cet infime grain de lumière que nous sommes sous la pluie féconde du monde. Et qu’à l’épuisement d’une vie à porter, lorsque le feu s’éteint, pouvoir dire encore <em>oui </em>à la prière, à l’éclat du berceau, à ce néant lumineux qui nous a mêlé au monde pour nous jeter évanescents. Oui, toujours au commencement comme à la fin d’une vie vouloir, savoir:</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>que l’entrée de la lumière au ras des monts,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>comme elle éloigne la lune légère, efface</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>ma propre fable, et de son feu voile mon nom. </em></p>
<p style="padding-left: 60px;">(L’Ignorant,<em> Prière entre la nuit et le jour</em>)</p>
<p>C’est à nous-mêmes, nous autres fragment du temps et feu de brume dans <em>« L’illimité </em>[qui]<em> accouple ou déchire »</em>, dans le <em>« Monde né d’une déchirure /apparu pour être fumée ! » </em>(Airs)<em> </em>que la poésie de Jaccottet s’adresse. À nous-mêmes dans le devenir instable du cosmos auquel elle nous mène, nous mêle ; à la <em>joie</em>, à l’éphémère des éléments qu’elle célèbre dans l’éternité qui nous broie, nous pulvérise ; celle où rêves et songes s’embrasent dans la matière qui les constitue, dans les lumières graciles du prodigieux, du prodigue.</p>
<p>L’indicible, éprouvé par le poète, nous fonde, nous parachève et nous dépasse. La munificence nous accueille ; l’éclair est notre destiné. Sur la terre nous pourrirons, sur la terre des enfers et des oracles silencieux : seul <em>« la fin nous illumine »… </em></p>
<p>C’est cette lente fulgurance qu’il convient, dans la maturation, de saisir et d’aimer nous dit Jaccottet ; d’aimer en sa dimension miraculeusement poétique, de chérir et non de s’en indigner. La clé de la nature, nature cosmique et humaine, de cet écrin sans cesse ouvert et clos, se trouve dans notre accord avec le silence qui chante la vie et la mort, dans l’ondulation de l’impermanence des choses qui est<em> </em>grande Loi. Dès lors ce sont les Érinyes qu’il nous incombe de suivre. Némésis et les Érinyes. Et non Prométhée. Tel est le message, peut-être, de Jaccottet.</p>
<p>Les Érinyes (Alecto, Tisiphoné et Mégère) qui châtient sans pitié toute transgression morale ; et  Némésis, puissance chargée de châtier le crime, « d’abattre la démesure ». Prométhée, ce Titan dérobant le feu sacré des dieux  pour le besoin de la civilisation − et de l’homme qu’il aurait façonné − ; Prométhée est à bannir <em>absolument</em>. De son entreprise ne se forment que grimaces, ne résultent qu’empressements, dissonances, une force bien faible qui, croyant triompher, se piétine, se mutile en paroles et cris vains ; un monde et des Empires érigés sur des sables que ces mêmes sables, mouvants, engloutiront ; le défi jeté au ciel, aux roches sempiternelles, outrepasse la prudence élémentaire de se méfier, de s’abaisser humblement et émerveillés à la science des éléments subtils, puissants et inaliénables ; un défi comme le visage vaincu de l’égarement donc, et du faux, de l’insensé et du terrifiant.</p>
<p>Nous croyons vaincre, nous dit Jaccottet, mais nos victoires sont nos défaites, notre ennemi <em>premier</em>. Sombre ennemi déclare-t-il ; oui:</p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>laisse-moi, dans le peu de jour que je détiens,</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em>et que je sois changé en éclair à la fin.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> Moins il y a d’avidité et de faconde</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> en nos propos, mieux on les néglige pour voir</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> jusque dans leur hésitation briller le monde</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em> entre le matin ivre et la légèreté du soir.</em></p>
<p style="padding-left: 60px;"><em></em> (L’ignorant, <em>Que la fin nous illumine)</em></p>
<p>C’est en suivant <em>« les pas de la lune »</em> que Philippe Jaccottet nous invite à rejoindre le creuset des feuillages et des aurores, les étoffes aux feux légers et évanescents ; à nous y laisser fondre, diluer, presque absorber (une telle démarche, motrice dans sa force créatrice, se retrouve également chez la poétesse trop méconnue Marcella Delpastre). Notre clarté originelle prolongera ainsi l’écho harmonieux du monde, des scintillements fugaces dans l’éblouissement calme et serein et perpétuel. Non pas imposer ou opposer, encore moins <em>s’imposer</em>, mais accepter de reposer dans le mouvement continu ; faire corps avec les lueurs amicales, les devenir jusqu’à évanouissement. Que <em>« L’effacement soit ma façon de resplendir »,</em> demande le poète : la sagesse réside là, dans la consomption où le caché se révèle.</p>
<p>Cet <em>effacement</em>, si central chez le poète, est bien la cohérence d’une existence poétique, à la fois  condition et conséquence même de <em>l’ignorance</em>, de la <em>pauvreté </em>d’un savoir pauvre récoltant d’autant mieux, d’autant plus intensément la magnitude du cosmos qu’il se sait pauvre et veut le rester. À la manière d’Épicure, (si l’on peut oser ce rapprochement) la pauvreté sera ici la vraie richesse ; la vraie richesse de ne rien vouloir, puisqu’<em>on</em> <em>ne peut le pouvoir</em>. C’est la pauvreté qui contient, recèle, <em>éblouit</em>. C’est elle qui donne et prodigue, qui <em>« surcharge de fruits notre table »</em>, nous dit Jaccottet ; c’est d’elle que naît le noyau de l’Univers ainsi que de la graine naît l’arbre majestueux. La pauvreté façonne et transcende. Elle est le substrat du cristal, elle traverse et informe et se laisse traverser. Cela, le poète le sait. Et lorsque nous l’obstruons d’artifices, celle-ci, opulente, opacifiée, devient laideur, obséquiosité, ombre et <em>misère</em>:<em>            </em></p>
<p><em>                        Misère</em></p>
<p><em>                        comme une montagne sur nous écroulée.</em></p>
<p><em>                        Pour avoir fait pareille déchirure,</em></p>
<p><em>                        ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe (…) </em></p>
<p style="padding-left: 60px;">   (Leçons)</p>
<p>Et l’attentat contre <em>la</em> nature, <em>notre</em> nature, est perpétré.</p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jaccottet,%20l'anti%20Prom%C3%A9th%C3%A9e.doc#_ftnref1">[1]</a> Pensées sous les nuages, <em>On voit</em></p>
<p>&nbsp;</p>
</div>
</div>

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		<title>Jean-Michel Olivier, prix Interallié pour &#171;&#160;L&#8217;amour nègre&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Tue, 30 Nov 2010 12:41:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alexandre Leupin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Annonces]]></category>
		<category><![CDATA[En librairie]]></category>
		<category><![CDATA[Suisses]]></category>

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		<description><![CDATA[Adam et la mondialisation Adam se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité Distingué la semaine dernière par les jurés du prix Interallié, L’Amour nègre, de l’écrivain-journaliste suisse Jean-Michel Olivier, est une pochade tournant au tragique. En [...]]]></description>
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<p><a rel="attachment wp-att-3714" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/jean-michel-olivier-prix-interallie-pour-lamour-negre/attachment/olivier-une-jpg_92119/"><img class="aligncenter size-full wp-image-3714" title="olivier-une-jpg_92119" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/11/olivier-une-jpg_92119.jpg" alt="" width="566" height="223" /></a><br />
Adam et la mondialisation</p>
<p>Adam se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité</p>
<p>Distingué la semaine dernière par les jurés du prix Interallié, <em>L’Amour nègre</em>, de l’écrivain-journaliste suisse Jean-Michel Olivier, est une pochade tournant au tragique. En passant par la case poétique. On s’y plonge d’abord avec amusement, délassement, tant ce roman semble de prime abord éloigné de l’esprit de sérieux qui rend si prétentieuse une bonne partie de la production contemporaine. Tout, dans cet univers déroutant, paraît tellement excessif, caricatural, genre BD, que l’on s’amuse sans arrière-pensée.</p>
<p>Un Africain qui donne son fils à des acteurs américains bourrés de bons sentiments en échange d’un écran plasma pour télévision, c’est un troc inimaginable. A-t-il seulement le courant sous sa case? Le couple glorieux, dont la vie s’étale sur les pages des journaux «people» du monde entier, va débaptiser l’enfant et l’appeler du beau prénom d’Adam. Adam…</p>
<p>On se doute alors que l’on va, peu à peu, cesser de rire. Que la vie richissime et oisive, qui se déroule dans une hacienda de la région de Los Angeles, monde artificiel de fêtes absurdes et luxueuses où tout le monde s’ennuie et se toise, va déboucher sur des aspects moins riants que le beau sourire d’Adam, à la peau noire et aux dents blanches. Le monde commence dans un sourire édénique et va mal tourner.</p>
<p>Le «père numéro 1», oublié dans sa lointaine Afrique, aura peut-être, dans son village de brousse, des nouvelles de son fils sur son écran plasma (si la télé marche…). Nul ne le saura jamais. Adam, né en Afrique, n’y retournera jamais. Le «père numéro 2», vedette de l’écran, et sa femme Dolores, tenaillée par le désir d’adopter tous les enfants de la terre, forment un couple apparemment idéal, en vérité déchiré, explosif. Et qui explosera.</p>
<p>Le jeune Adam sera ensuite confié à un «père numéro 3», star mondiale encore supérieure en célébrité au père deuxième du nom. Et le jeune Adam sera voué à passer quelque temps dans un de ces paradis superlatifs que constituent, si l’on en croit les magazines sur papier glacé, les «îles privées» de l’Océanie que peuvent s’offrir quelques vedettes de cinéma légèrement misanthropes.</p>
<p>Passons sur les détails. Tout cela ira de mal en pis. Cocotiers, plages (et filles…) de rêve, gourous fumeux, soleil éternel, il faudra tout quitter. Fuir, car la mort est venue, on ne sait même pas comment. Pour se retrouver en Asie dans un autre lieu de rêve (là où le tsunami de 2004 fit les ravages que l’on sait) dans une sorte de paradis artificiel où les filles sont jeunes (très jeunes…), les hommes blancs bedonnants et nettement plus âgés que leurs proies, les trafics de toutes sortes nombreux, les rencontres de cabarets ambiguës, etc.</p>
<p>Et toujours cette musique lancinante, ces airs moulinés sur la planète entière par les Anglo-Saxons de plusieurs générations. L’auteur ne néglige pas de donner la liste des titres de ces «tubes» qui n’eurent qu’un temps mais ont laissé dans l’oreille de l’humanité entière des souvenirs et des regrets.</p>
<p>Le jeune Adam n’a en tête que de retrouver la sœur de misère de son péché originel, une Eurasienne baptisée Ming. Il finira par se retrouver en Europe, en Suisse précisément. Du côté de la face cachée de la lisse ville de Genève. Côté trafics en tous genres, côté dealers, courses-poursuites avec les policiers, sexualité commerciale, assistanat d’un marchand de rêves qui soulage les misères des femmes de ces messieurs de la banque.</p>
<p>Adam, ainsi, on l’aura compris, se sera cherché partout sur la terre une identité : Afrique, Amérique, Océanie, Asie, Europe. Et il ne l’aura retrouvée nulle part à moins que le livre n’ait été amputé de cette fin heureuse que semble annoncer, dans les dernières lignes, une rencontre avec une certaine Eva…</p>
<p>Ce récit haletant, écrit d’une manière rapide, au style bref et efficace, coupe le souffle. Il y a une sorte de montée tragique que semblent annoncer les épisodes de sexualité sans tendresse, de plus en plus fréquents, de plus en plus précis, de plus en plus lassants, aussi. Adam se sera cherché dans les villas luxueuses d’Hollywood, sur les plages magnifiques de l’Océanie, dans les bouges de l’Asie louche, au plus près des lacs de la paisible Suisse.</p>
<p>Partout il aura rencontré les mêmes illusions, les mêmes marques des produits de luxe (vêtement, montres, chaussures), les mêmes variantes de l’alcool et des drogues. Nulle part il n’aura rencontré de vraie tendresse, ou du moins une tendresse durable. Adam, déraciné du jardin d’Eden qu’était son petit village d’Afrique, n’en exprime même pas de nostalgie. Il se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité.</p>
<p>Le monde fracassé dans lequel il tourne est celui de la mondialisation qui tresse autour de nous un filet d’artifices, d’étrangeté, de faux-semblants. La quête de soi y est rendue plus dure par une universalité de façade. Peut-on se passer de cette lecture? Oui, mais, dès lors qu’on y est entré, on file jusqu’au bout. Partageant avec Adam l’inquiétude du paradis perdu.</p>
<p>BRUNO FRAPPAT</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, VIII</title>
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		<pubDate>Sat, 01 May 2010 16:00:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>pweber</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Sommaire À l’heure de pointe, j’étais dans le métro. Terriblement fatigué. Le trajet d’Altstetten à Zurich ne durant que quelques minutes, il ne fallait surtout pas piquer du nez si je ne voulais pas me réveiller, comme souvent, au terminus, quelque part dans l’Oberland zurichois. En outre, je devais garder la tête froide – j’étais [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>À l’heure de pointe, j’étais dans le métro. Terriblement fatigué. Le trajet d’Altstetten à Zurich ne durant que quelques minutes, il ne fallait surtout pas piquer du nez si je ne voulais pas me réveiller, comme souvent, au terminus, quelque part dans l’Oberland zurichois. En outre, je devais garder la tête froide – j’étais impliqué dans un <em>cas</em>, j’avais provoqué quelque chose d’horrible en voulant subitement faire l’école buissonnière. On me soupçonnait – ce qui en réalité me faisait plaisir, car je souffre d’être toujours tenu pour parfaitement insoupçonnable, que ce soit à la douane ou lors d’un contrôle policier lorsque les fonctionnaires se contentent de me faire signe de passer. Là, j’étais le <em>cas</em>. J’avais certes toujours eu ces absences, je faisais des choses que je ne me rappelais pas, des peccadilles, insignifiantes, comme cela peut arriver à tout le monde, déplacer des choses que je ne retrouvais plus, je n’étais pas toujours à mon affaire, ma femme m’appelle « Professeur Nimbus ». Tu es le <em>cas</em>, me répétait une voix intérieure. Tu voulais soudainement faire l’école buissonnière, maintenant, c’est toi qui tombes. Tu es tête en l’air. Un vide profond et néfaste m’a happé, j’ai senti que je m’endormais. Derrière moi, quelqu’un téléphonait et il y en avait pour tout le compartiment.</p>
<p>« &#8230;dunque, sag ihm nichts, diesem fucking idiot, voglio parlare io con lui, würkli ! » <strong>(1)</strong> De l’argot allemand latinisé, des bribes de dialecte anglicisé, la langue écrite, le traducteur en moi s’était éveillé, dans mon demi-sommeil, j’ai commencé à tourner et retourner des mots, je voyais des ponts suspendus sur des gorges. Pathos par exemple : c’est incroyable comme ce mot résonne différemment selon les langues, voilà ce que j’ai pensé, et comme il faut le traiter différemment lorsqu’on le traduit, mon corps est devenu agréablement lourd. Le métro est arrivé à la gare, ma tête reposait contre la fenêtre, je savais que je dormais mais je n’arrivais pas à me lever et, bizarrement, j’avais les yeux ouverts. Sur le quai, j’ai vu Gieri Casutt totalement nu, à côté de lui, deux spécialistes de littérature comparée eux aussi nus, l’un avait un bras à la place d’une jambe, l’autre, quatre jambes. Ensemble, nous avons pris le direct pour Soleure.</p>
<p>Quatre postes émetteurs-récepteurs se sont assis dans le compartiment.</p>
<p>Le train était déjà en route lorsque j’ai entendu grincer les freins.</p>
<p>C’était la sonnette de notre porte d’entrée.</p>
<p>Déjà levée, Marie Claire s’est approchée du lit que j’avais mis sens dessus dessous :</p>
<p>« Il y a un policier à notre porte. Il s’appelle Kambli. Il veut absolument te parler. C’est 8 heures du matin et samedi… »</p>
<p>Je me suis levé en sursaut et j’ai enfilé le peignoir de Marie-Claire.</p>
<p>Kambli était déjà sur le palier. La raie encore fraîche de gel. Il avait l’air d’un étudiant.</p>
<p>« Je dois vous parler. Seul à seul. »</p>
<p>Je l’ai fait entrer, nous nous sommes installés dans la cuisine, Marie Claire a quitté l’appartement sans un mot.</p>
<p>Dans la cuisine, la radio était allumée : deux hauts fonctionnaires des CFF parlaient des freins des nouveaux trains à deux étages. J’ai baissé le volume.</p>
<p>Je me rappelle l’interrogatoire qui a suivi comme un cauchemar protocolaire ; j’avais été chopé au pied du lit, c’était la tactique de la police et le but avoué de Kambli, car un homme n’est jamais plus sincère que lorsqu’il veut paraître réveillé alors qu’il a encore tous les membres engourdis de sommeil…</p>
<p>Kambli était extrêmement sérieux :</p>
<p>« Écoutez, je n’ai pas dormi pendant deux nuits à cause de vous. J’ai lu vos textes. Je vous ai démasqué. »</p>
<p>« Que voulez-vous dire ? »</p>
<p>« J’ai fait mon enquête. Il faut que nous parlions de Neuchâtel ! »</p>
<p>J’ai avalé ma première gorgée de café sur un ventre vide.</p>
<p>« Vous avez passé une année à Neuchâtel, apparemment comme assistant de littérature française. Mais vous n’étiez jamais à l’université du bord du lac. On vous voyait toujours devant la maison de Dürrenmatt, qui domine la ville. Vous étiez observé. » « Observé ? Par qui ? » &#8211; « Peu importe par qui. On vous voyait devant la maison de Dürrenmatt, souvent plusieurs fois par jour, et c’était pendant ses années les plus subversives. »</p>
<p>« C’était juste une connaissance de promenade, ai-je dit. Je le rencontrais en chemin, nous n’échangions que des banalités, il était plongé dans ses pensées, la plupart du temps, je disais : « Bonjour », et il répondait à mon salut en français, il me prenait pour un riverain ; ce qui me faisait plaisir, c’est qu’il me prenait pour un Suisse romand. »</p>
<p>« Et vos vagabondages au travers des vignes surplombant le lac de Bienne : vous vouliez reconstituer l’action de ses romans policiers, n’est-ce pas ? »</p>
<p>« C’étaient des sondages le long de la frontière linguistique, j’en ai fait partout en Suisse, je voulais expérimenter la frontière linguistique, là où l’allemand bascule au français et vice-versa, vous comprenez, les langues s’infiltrent les unes les autres, s’interpénètrent. Je l’avoue : une année avec la promenade pour modus vivendi ; mais, même en rêve, je n’aurais jamais pensé que j’étais surveillé. »</p>
<p>« La promenade comme modus vivendi, état de basculement », écrivit Kambli sur une feuille.</p>
<p>« Je lisais en marchant, c’est pour ça que je devais sortir, je lisais Mallarmé, Baudelaire, Apollinaire, Cendrars. Chaque étudiant a une année à consacrer aux fleurs stylistiques des autres… »</p>
<p>« J’ai aussi étudié la littérature, pendant quatre semestres, mais je ne me suis jamais consacré aux fleurs stylistiques des autres », dit Kambli.</p>
<p>Pendant qu’il prenait des notes, je pouvais l’observer.</p>
<p>Il était manifestement l’un de ces malheureux étudiants en lettres sans affinité littéraire particulière, de ceux qui restent superficiels et compulsent la littérature secondaire pour renoncer un jour avec frustration.</p>
<p>« À l’époque, vous avez continuellement changé d’appartement, passant de mansarde à mansarde. »</p>
<p>« Ceux qui n’ont jamais vécu dans des mansardes ne comprennent pas nos poètes. »</p>
<p>« On vous a vu mangeant de la charcuterie, des saucisses, seul à votre table, buvant des litres de Sauser pour vous sentir plus proche de votre écrivain préféré, comme vous l’écrivez vous-même, Frédéric Sauser, qui s’est ensuite fait appeler Cendrars, ce qu’on pourrait traduire par <em>Glühende Asche</em>. »</p>
<p>Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai remarqué que Kambli était vraiment fiévreux, la fièvre de Cendrars l’avait atteint, celle que je connaissais bien ; manifestement, Kambli avait lu pendant deux jours et deux nuits.</p>
<p>« Je me suis exercé avec le premier livre de Cendrars en tant que traducteur, j’ai dit. <em>L’Eubage. Aux antipodes de l’unité</em>. En allemand : <em>Im Hinterland des Himmels</em>.</p>
<p>Un livre extraordinairement infini, aux confins d’un monde sidéral. Une beauté lyrique originelle. Cendrars l’a écrit dans un hangar près de Paris par une nuit claire. C’est mon livre préféré. Mais je ne l’ai jamais fini. J’ai échoué. »</p>
<p>« Un livre plein de folie et d’explosions, auquel vous adressez un hymne. Vous célébrez le danger commun, vous renvoyez aux, je cite, « lignes d’explosion », au « sentier des écrits enflammés et des mots de feu », au « chemin secret des détonations » qui, de l’eubage, mène directement au « Moloch », <em>Moravagine </em>: une symphonie du mal. J’ai lu <em>Moravagine</em>. J’ai lu votre travail consacré à Cendrars. Vous l’aimez pour son incroyable vitalité. »</p>
<p>Je n’avais jamais écrit ça.</p>
<p>En outre, aucun de mes textes consacrés à Cendrars n’avait été traduit en allemand. « D’où tenez-vous ça ? », j’ai demandé.</p>
<p>« Je vous suis à la trace. Vous êtes mû par une force criminelle. Vous menez une double vie. »</p>
<p>« Tous ceux qui écrivent mènent, au sens large, une double vie », j’ai dit. Kambli n’écoutait pas. Ce n’est pas moi qui étais entendu, c’est moi qui devais écouter :</p>
<p>« &#8230; et cela va avec votre perversion : dans l’un de vos essais, j’ai lu avec consternation comment vous torturez à mort des moustiques et d’autres petits animaux. »</p>
<p>« Ce ne sont que des citations. J’ai écrit sur les fièvres provoquées par des piqûres de moustiques et sur la fièvre brésilienne des poètes modernistes. J’ai écrit plusieurs essais sur l’accueil de Cendrars au Brésil, il était attendu là-bas par les avant-gardistes comme l’envoyé de la modernité parisienne. À l’époque, au Brésil, on construisait des villes totalement modernes, vous comprenez, le modernisme, sans pignon. »</p>
<p>« Sans pignon », nota Kambli.</p>
<p>Il avait quand même écouté.</p>
<p>« Cendrars a tenté de cultiver du cresson, au cas où vous chercheriez quelque chose d’innocent », j’ai dit, « et, pour autant que je sache, le cresson s’utilise pour la soupe, pas comme stupéfiant. »</p>
<p>« Tout dépend de la dose, a dit Kambli. « Délires, infections, explosions », peut-on lire sous votre plume. »</p>
<p>« Je n’ai jamais écrit un texte avec ce titre, vous tenez ça d’où ? »</p>
<p>« &#8230; et votre intérêt, ensuite, pour les poètes marocains et tunisiens, pour la littérature orientale des fumeurs d’opium… Vous êtes musulman ? »</p>
<p>« J’ai quitté l’Église. »</p>
<p>J’étais complètement dérouté par l’interrogatoire de Kambli. Il me lançait des citations que je ne connaissais qu’à moitié et qui avaient été déformées. J’étais irrité tout en étant blessé. Je ne me rappelais pas tout ce que j’avais écrit ; il avait manifestement aussi déniché des brouillons.</p>
<p>« Vous aimeriez être <em>un monstre sacré</em>, je le tire d’un poème dans lequel vous prônez une vie double, « la deuxième peau opaque ». Vous ne vous fiez qu’à « l’impensable », comme vous l’écrivez souvent. Mais, maintenant, nous allons en avoir le cœur net. « In spermas veritas est ! » Bref : il nous faut votre sperme. »</p>
<p>Son latin de cuisine me mit la puce à l’oreille. Kambli avait manifestement lu mes textes neuchâtelois dans une mauvaise traduction, il les avait probablement fait traduire par son ordinateur.</p>
<p>Il me fallait un avocat parlant quatre langues, s’y connaissant en littérature, sachant comment résonnent des représentations du monde allemande et latine lorsqu’elles se déchaînent dans sa poitrine. Il me fallait une personne pouvant très exactement traduire ce que je disais. Il n’y en avait qu’une. Une Romanche.</p>
<p>« Il faut d’urgence que je téléphone », j’ai dit à Kambli.</p>
<p style="text-align: center;">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8211;</p>
<p><strong>(1)</strong> « … donc, ne lui dis rien, à ce foutu idiot, c’est moi qui veux lui parler, absolument ! »</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, VII</title>
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		<pubDate>Sat, 06 Mar 2010 17:09:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>tbouvier</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Sommaire Sidonia Soguel repose très seule sur la table d’autopsie. De son corps émane un silence très différent de celui des objets forcément silencieux qui l’entourent. Ses longs cheveux noirs sont sagement rangés sous les épaules, ses mains blanches reposent sur le dos offrant au plafond des paumes plus blanches encore, ses deux pieds forment [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>Sidonia Soguel repose très seule sur la table d’autopsie. De son corps émane un silence très différent de celui des objets forcément silencieux qui l’entourent. Ses longs cheveux noirs sont sagement rangés sous les épaules, ses mains blanches reposent sur le dos offrant au plafond des paumes plus blanches encore, ses deux pieds forment un V un peu trop ouvert pas vraiment symétrique. Ses seins amples abandonnés à la pesanteur débordent de chaque côté du thorax.</p>
<p>Elle est seule. Elle est nue. Elle est glacée. La pièce aveugle est presque silencieuse, de temps en temps perturbée le « clac » sec du système de climatisation qui maintient la pièce à 18 degrés. Précisément. Près de sa tête se dresse une tablette d’aluminium sur laquelle sont posés en désordre un maillet, un petit burin à tête large, un costotome, un entérotome, un scalpel, une pince à dure-mère et un simple couteau dont les affûtages successifs ont griffé et terni le chrome de la lame. Les murs et le plafond sont blancs. Le sol est recouvert d’une peinture vert pâle un peu élimée déjà. Les néons sont éteints. À l’exception du corps, toute la pièce est plongée dans la pénombre. De la bouche ouverte de Sidonia Soguel monte une colonne de silence compact. C’est que, contrairement aux choses dont elle n’a jamais pris le parti, Sidonia Soguel, voilà peu de temps encore, émettait des sons articulés. Le sang pulsait chaud dans son cerveau, ses lèvres, sa langue, ses bras, ses pieds. Elle riait à gorge déployée, pleurait, formait des milliers de phrases aux inflexions complexes, regrettait, se réjouissait et jouissait aussi. Voilà peu de temps encore, elle était au bord de l’eau avec deux hommes nus. Voilà peu de temps encore, elle s’inquiétait de savoir si son fils avait bien mangé, si on l’avait bien traité à l’école, s’il apprécierait la surprise culinaire qu’elle lui avait préparée pour le samedi suivant. Sidonia Soguel avait bu un blanc limé à une table de la Rote Fabrik avant de se diriger vers le lac en compagnie de son collègue de la commission CASTORP. Plus jamais sa bouche n’émettrait un son. Plus jamais sa main ne ferait un mouvement. Du visage de Sidonia Soguel monte vers le plafond le non-regard de ses yeux fixes. De la lampe circulaire à centaines d’alvéoles fixée à un bras articulé descend sur son cadavre un cône de lumière implacable.</p>
<p>Très bas, au ras du sol, s’étale le ronronnement discret d’un disque dur. Le système de climatisation émet son petit « clac », l’hélice du ventilateur s’anime et pulse doucement l’air dans la pièce. « Tac » le moteur s’est déclenché, l’hélice laissée à elle-même achève de tourner en roue libre de plus en plus lentement. Et se fige. Sous le petit bureau près de l’entrée, le système de l’ordinateur est passé en mode « économie ». Le disque dur tout à coup privé d’énergie tourne sur son élan puis effectue ses dernières rotations en émettant un long « vuuuuuh » moribond. Maintenant, la pièce est parfaitement pleine, pleine du silence qui sourd continûment du corps très blanc d’où ne jaillira plus aucun rire.</p>
<p>À la cafétéria, Franz est tiré de sa rêverie par une assiette qui vient d’exploser sur le carrelage. Une grosse dame s’est retournée brusquement dans la queue et de son coude gras a fait littéralement gicler un plateau chargé des mains d’une jeune fille pâle qui, aussitôt, est devenue toute rouge. Revenu à lui, Franz tire une bouffée imaginaire de sa cigarette imaginaire et l’écrase dans un cendrier imaginaire. Depuis trois ans, la Cafétéria est « rauchen verboten » et Franz ne s’y habitue pas. Il tend la main vers la petite bouteille verte embuée de froidure et prend une gorgée au goulot. Un moment, il laisse le liquide stagner dans sa bouche et noyer ses papilles. Le goût de la bière le détend. Avant hier, il a travaillé sur le corps de Sidonia Soguel. Il est inquiet. Il sent que cette affaire s’immisce en lui de manière tout à fait inhabituelle. Il est médecin légiste depuis dix ans, reconnu pour ses qualités et sa perspicacité. Il est un animal à sang froid et il le sait. La dernière grosse affaire qu’il a traitée était une fusillade : un gendre idéal avait, lors d’un repas de famille, vidé son fusil d’assaut sur l’assemblée, mortellement touché ses beaux-parents, sa femme, ses deux enfants, et grièvement blessé d’autres convives. Après quoi, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire, il avait retourné l’arme contre lui. Franz avait vu défiler sur sa table toute la petite troupe et n’avait ni tressailli ni éprouvé quoique ce soit de spécial en manipulant les corps petits des deux enfants dont les visages ravissants avaient été déchirés par les balles. Mais cette fois, pour la première fois, Franz sentait que quelque chose, à son insu, se glissait en lui. Dans la matinée, il avait pu déterminer que Sidonia avait eu des rapports sexuels avant sa mort. Il avait prélevé dans le vagin des échantillons de sperme qu’il avait aussitôt transmis au laboratoire d’analyse. Vingt-quatre heures plus tard, sa collègue l’appelait pour lui dire que la semence trouvée dans le vagin différait de celle retrouvée sèche sur les habits que Sidonia avait laissés sur la rive.</p>
<p>Franz tire une longue bouffée sur la cigarette imaginaire qu’il vient d’allumer à son briquet imaginaire. Sidonia avait été vue pour la dernière fois au bord du lac, près de la Rote Fabrik, nue, en compagnie de deux hommes pas très habillés non plus. On avait identifié et retrouvé le premier : un professeur mélancolique, marié, pas d’enfant. Les inspecteurs l’ont cuisiné toute une après-midi sans trouver d’incongruités majeures dans son récit : il avait laissé Sidonia en compagnie de l’autre homme, était rentré chez lui et avait passé la nuit en compagnie de sa femme. Quant au deuxième homme, il manque toujours à l’appel.</p>
<p>La cafétéria s’est peu à peu vidée du bourdonnement des conversations mêlées. Il ne reste que deux infirmières assises à une table près de la fenêtre qui sirotent leurs cafés en silence. Les tables silencieuses sont recouvertes de plateaux où s’amoncellent pêle-mêle les restes de nourriture, les serviettes souillées, des bouteilles en pet et des sachets de sucre à moitié vide maculés de tâches brunâtres. La serveuse africaine achève de passer la panosse à l’endroit où a explosé le plat du jour. Franz pense que la piste du professeur mélancolique ne donnera rien. De toute façon, la comparaison de sa semence avec celles retrouvées sur le corps et les habits livrera tout de suite des éléments permettant, soit de le serrer d’un peu plus près, soit de l’écarter assez vite des suspects sérieux. Une chose dérange Franz. Une chose beaucoup plus gênante que l’absence du deuxième homme. Il n’en aurait pas encore mis sa main au feu, mais il était presque sûr que Sidonia n’était pas morte depuis plus de quarante-huit heures : les lividités cadavériques indiquaient même un temps un peu plus court, temps qui s’expliquait par le séjour dans l’eau froide. Et cela faisait six jours qu’elle avait disparu. Sa disparition avait été signalée le soir même par les puéricultrices qui s’occupaient de Nino, l’enfant de Sidonia. Ne la voyant pas venir, elles avaient essayé de l’atteindre par tous les moyens sans succès et après plusieurs heures d’attente avaient prévenu la police. Il reste donc quatre jours pendant lesquels on n’a pas la moindre idée des faits et gestes de Sidonia. Franz remue lentement l’idée de ces quatre jours aveugles. Il sent que les interrogations levées par ce blanc de la carte sont en train de lui préparer quelques nuits difficiles. Franz, sans le vouloir vraiment, suit les galbes prometteurs de l’infirmière restée seule à la table près de la fenêtre, sent monter dans sa paume le souvenir d’une fermeté élastique et laisse son regard vaguer plus loin, au-delà de la baie vitrée. Entre les immeubles brille un ciel bleu parfaitement stupide. Il prend une dernière gorgée de bière – elle n’a presque aucun goût -, ramasse son paquet de cigarettes imaginaire, le met dans sa poche, se lève et se dirige vers les ascenseurs.</p>
<p>Franz tire voluptueusement sur sa cigarette. Une cigarette bien réelle cette fois. Aucune loi n’a encore eu l’outrecuidance de transformer son appartement en espace non-fumeurs. Par la fenêtre de sa cuisine coule la rumeur mourante de la ville. Il n’est que dix-huit heures et sa rue est déjà d’un calme oppressant. Au loin, une portière claque, vite suivie du <em>Nuk-nuk</em>. du système de verrouillage à distance. Juste sous la fenêtre, il entend la voisine qui promène son vieux chien complètement démoli dont les griffes grattent faiblement le trottoir. Voilà deux jours qu’il a bouclé son rapport. Rien ou presque à ajouter aux semences trouvées sur les habits et dans le vagin de la victime. Pas de trace de torture ou de violence particulière : os du crâne intacts, pas de fractures des membres, aucune perforation de la peau. Outre les contusions causées par les heures passées dans le barrage, rien à signaler. Aucun signe n’a plaidé en faveur d’une mort naturelle. Et pas la moindre trace d’intoxication. Les seules choses à peu près sûres sont le moment du décès à plus ou moins douze heures et le fait que Sidonia Soguel était morte avant d’avoir été plongée dans l’eau. C’est maigre. Maigre et agaçant au plus haut point. Franz n’a rien su trouver qui pourrait faire avancer l’enquête de manière significative. Il sourit en pensant à la tête que fera le <em>Herr Professor</em> de Romanistique quand les inspecteurs lui demanderont son obole de sperme. Il l’imagine debout dans la petite pièce aveugle, son godet de plastique posé sur la tablette à portée de main, en train d’ouvrir les revues spécialisées sur des rondeurs roses et glacées. À moins que récemment, le service se soit fendu d’un lecteur DVD dernier cri qui fait résonner les murs marron des plaintes et des suppliques de femmes plantureuses assaillies par les coups terribles de phallus asiniens. Franz sourit plus franchement, il sait très bien qu’aucun sperme n’est nécessaire pour obtenir une empreinte génétique. Une petite goutte de sang prélevée au bout d’un doigt ou un simple frottis des muqueuses de la bouche suffisent amplement. Cette fois, <em>Herr Professor</em> sera quitte de la petite séance d’onanisme vertueux.</p>
<p>Tout à l’heure, Franz ira errer dans le quartier chaud. Boira un peu plus que d’habitude. Fera peut-être un crochet par la couche d’une femme aimable qui n’attend de vous rien d’autre que de l’argent. Il écrase sa vraie cigarette dans un vrai cendrier posé sur la vraie table de sa vraie cuisine, se lève, ferme la fenêtre, reste un instant stupide la poignée dans la main en proie au souvenir de la poitrine ouverte de Sidonia. Un coup de klaxon le ramène à lui. Non, il n’ira pas dans le quartier chaud mais plutôt prendre un verre à la Rote Fabrik. Il commandera deux blancs limés, dégustera lentement le sien en repassant dans sa tête les événements de la journée, offrira l’autre à l’âme errante de Sidonia dont le corps remplit maintenant un tiroir glacé à la morgue, puis il ira faire un tour au bord de l’eau sur le dernier endroit de la terre à avoir accueilli les plantes longues, chaudes et souples des pieds de la belle endormie.</p>
<p>Le réveil indique quatre heures trente-deux. Franz, assis sur la cuvette des WC, rassemble péniblement les lambeaux d’un rêve sombre : Sidonia, de l’eau jusqu’à la taille, lui fait des signes qu’il ne comprend pas, il entre dans le lac tout habillé, l’eau est noire, elle est froide et il grimace en sentant qu’elle imbibe les habits et s’immisce jusqu’à la peau. Sidonia tend vers lui ses longs bras blancs, il l’embrasse et la serre contre lui. Le corps est tout à coup inerte et lourd, il le traîne jusqu’à la rive, essaie en vain de le ranimer, la mâchoire de la morte tombe, il distingue dans la bouche une petite boule de papier froissé et la retire précautionneusement, elle est imbibée de salive et il lui faut la déplier très lentement pour ne pas déchirer le papier. Assis sur la cuvette, il fait un effort pour se souvenir des mots écrits sur le lambeau humide. Ça lui revient par bribes. Il y avait : « Soi, l’ange du Soi. » et aussi : « Dieu soigna l’os. » et encore : « Sosie – Lugano – DI » Hagard, il titube jusqu’à la cuisine, griffonne les mots sur la liste des commissions et va se recoucher.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>Marie-Claire me secoue tendrement par l’épaule. Je me retourne et grogne avec la ferme intention de ne pas me lever. C’est samedi après tout ! Elle insiste : « Chéri, je sais que c’est samedi et qu’il est tôt mais c’est ce type de la police, ce… Kambli. Il insiste pour te parler, te parler tout de suite ! ». Je fais la grimace, m’étire, me lève péniblement en essayant deux ou trois fois ma voix pour ne pas avoir l’air du type qu’on a tiré d’un profond sommeil. Ce truc-là ne marche jamais : on reconnaît toujours des lourdeurs lentes dans la voix de quelqu’un qui vient d’être brutalement tiré du sommeil.</p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p>La cafetière napolitaine se met à crachoter doucement. Franz la sort du feu et verse le liquide presque noir dans une petite tasse de porcelaine, s’assied et allume une cigarette. Hier soir, il est allé à la Rote Fabrik, a vidé son petit blanc en face du verre embué de fraîcheur qu’il a offert au fantôme de Sidonia puis est allé perdre ses pas le long du lac. L’air était doux. On entendait le <em>floc</em> faible des vagues sur les galets. Franz s’est assis. Deux femmes gracieuses et nues jouaient au badminton dans les derniers rayons du soleil. Il ne leur prêta aucune attention. Il se surprit à deux reprises en train de murmurer tout seul, le regard perdu dans la brume qui se formait lentement au-dessus de l’eau. Il s’adressait à Sidonia, lui parlait comme si elle était vivante, là, juste à côté de lui dans la douceur du jour finissant. Il s’excusait auprès d’elle de n’avoir pas mieux pu faire son travail, de n’avoir pas su trouver plus d’indices. Légèrement attristé par le vin, il se mit même à pleurer en silence murmurant de temps en temps entre ses dents : « Aide-moi Sidonia, parle-moi, parle-moi ! Aide-moi à trouver le salaud qui a fait ça. » En réponse, il n’eut que les gloussements des filles qui avaient cessé de jouer et se rhabillaient tout en lançant vers lui des coups d’œil narquois. Il était rentré à pied, suivi de près par l’ombre de celle dont il avait minutieusement exploré le corps pendant une matinée.</p>
<p>Franz a devant lui les phrases griffonnées tôt ce matin. « Soi, l’ange du soi. » et « Dieu soigna l’os » ne lui inspire rien. Il s’attarde un moment sur « Sosie – Lugano – DI » et se souvient que le deuxième homme parlait l’italien, que le premier homme, le lettreux mélancolique, l’avait manifestement pris pour un autre puisque le vrai Pozzi était cul-de-jatte, habitait Genève et n’avait pas mis ses moignons à Zürich depuis des lustres. Il prend une gorgée de café, laisse un moment ses yeux s’enfoncer entre le sommet des immeubles dans le ciel bleu parfaitement stupide. Franz regarde les phrases, sentant qu’elles recèlent un message qu’il ne sait pas déchiffrer. Il essaye d’imaginer le rire de Sidonia, le timbre de sa voix, sa façon de marcher et d’embrasser son fils Nino. Franz s’inquiète : il devient sentimental. Sentimental et stupide. Il prend le morceau de papier, le froisse et le met à la poubelle. Lui, Franz Hohensonne, un rationaliste, un scientifique, un matérialiste forcené, est assis dans sa cuisine en train d’essayer de déchiffrer les énigmes d’un message que, d&#8217;outre-tombe, la victime lui aurait envoyé par l’entremise d’un rêve ? Il reprend une gorgée de café et prononce à haute et intelligible voix une phrase qu’il pensait ne jamais devoir prononcer : « Franz, je crois que tu vas avoir besoin d’un psychiatre ! ».</p>

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		<title>« Dits du Gisant » de Jacques Perrin</title>
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		<pubDate>Sun, 14 Feb 2010 21:54:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ejoyeux</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Comptes-rendus]]></category>

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		<description><![CDATA[Jacques Perrin, Dits du Gisant. Les Éditions de l’Aire, Vevey, 2009. Au moment où l’on se presse en masse dans les salles de cinéma, lunettes spéciales sur le nez, pour assister aux menées d’un soldat paraplégique à qui est confiée la mission d’habiter une copie génétique d’extraterrestre propre à intriguer sur la planète Pandora, donnons [...]]]></description>
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<p><strong><a rel="attachment wp-att-3209" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/%c2%ab-dits-du-gisant-%c2%bb-de-jacques-perrin/attachment/dits-du-gisant/"></a>Jacques Perrin, <em><a href="http://www.amazon.fr/Dits-du-gisant-Jacques-Perrin/dp/2881088902/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1266183937&amp;sr=8-1">Dits du Gisant</a></em>. Les Éditions de l’Aire, Vevey, 2009.</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a rel="attachment wp-att-3209" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/%c2%ab-dits-du-gisant-%c2%bb-de-jacques-perrin/attachment/dits-du-gisant/"><img title="dits du gisant" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/dits-du-gisant.png" alt="" width="497" height="347" /></a></strong></p>
<p>Au moment où l’on se presse en masse dans les salles de cinéma, lunettes spéciales sur le nez, pour assister aux menées d’un soldat paraplégique à qui est confiée la mission d’habiter une copie génétique d’extraterrestre propre à intriguer sur la planète <em>Pandora</em>, donnons un coup d’œil à un livre, lui aussi pluridimensionnel. Quel rapport avec <em>Avatar</em>, œuvre annonciatrice d’une humanité rédimée par une ultime prise de conscience ?</p>
<p>C’est qu’on peut utilement exploiter le mot de ce titre pour bien entrer dans le récit proposé par Jacques Perrin, film d’une douloureuse, mais souvent jubilatoire chrysalide vécue, elle aussi, dans <em>un autre monde</em>. Le verbe « rédimer » lui-même éclaire, dans l’extension de ses sens, la complexe logique du rachat, du salut, de l’affranchissement que l’on trouve à l’œuvre chez Jasper, ne serait-ce que dans la dernière parole, empruntée à Rimbaud dont le héros a revécu une partie du calvaire en étroite et funeste harmonie avec lui : l’éternité retrouvée, parole traduisant l’exaltation d’une victoire. Le vocabulaire théologique ne manque pas dans ce récit aux accents parfois mystiques qu’on hésite à mettre au compte de l’expérience vécue ou de celle de l’euphorie <em>a posteriori </em>d’une écriture traitant avec gourmandise de mort et de résurrection…</p>
<p>Venu du sanscrit <em>avatara, </em>le mot évoque l’idée de <em>descente, </em>en particulier de descente d’un dieu sur terre, avec pour signification corrélative celle de <em>métamorphose</em>. Voici qui n’est pas sans parenté avec l’expérience de la <em>chute </em>du héros,<em> </em>suivie de celle de la transformation de tout son rapport au monde. Il y a plus, car le mot a pris le sens familier de <em>mésaventure, </em>de<em> malheur. </em>C’est donc bien de l’<em>avatar </em>de Jasper, tombé du haut de ses certitudes, que traite ce livre dense et déchirant. De l’homme ivre de verticalité ne va bientôt plus rester qu’un tragique <em>ludion </em>cloué, humilié sur son super-grabat à l’état de <em>gisant</em> (on pense à l’étonnant <em>clinitron </em>contre lequel il se rebiffe, car il le prive de ses contours).</p>
<p>Le motif de la chute revient sans cesse <em>en abyme </em>au fil des pages de journal que contient le livre, fatalité intrinsèque à l’écriture qui multiplie les chutes dans la chute à la faveur d’un étourdissant inventaire : celle de Jim Morrison, furieux qu’on lui porte secours ; de Pierre, l’ami tombé en montagne, passé en trombe à quelques centimètres de lui ; celles, toujours menaçantes, de la double expédition au Piz Badile. À cela s’ajoutent les images de <em>gouffres </em>qui s’ouvrent ça et là, comme celui, subit, dans lequel tout bascule durant le concert des Rolling Stones remémoré, au cours duquel une femme est poignardée… et alors ce sont les rêves, les utopies dont ils se croyaient porteurs qui s’effondrent. À quoi font contrepoids les réminiscences de caves visitées, lieux obscurs de magiques et prémonitoires évolutions.</p>
<p>Ce n’est pas tout : pensons aux incessants renvois à l’expérience des profondeurs, à la <em>Tiefenpsychologie </em>particulière de Jasper qui entrevoit dans la descente, dans le bas, dans le noir de lui-même une possible révélation au sein même de son infortune. Apparaissent alors de façon insistante les thèmes géologiques du <em>gisement, </em>des masses de minéraux exploitables comme dans les entrailles de la terre, des strates intimes dans lesquelles fouiller sans fin pour son salut, bref, de la <em>mine, </em>et mieux encore, du <em>filon </em>(du <em>bon filon</em>) à exploiter, que Jasper rencontre dans une lecture providentielle, celle de Rick Bass, avec l’espoir de gagner ou de regagner sa nature propre et redevenir vivant à part entière. C’est le côté chercheur d’or du personnage. Voici alors conjuré l’effroi de l’effondrement, du sentiment de « sol qui se dérobe » et d’ « étages traversés », sa seconde chute, en somme, la plus grave, lorsqu’il apprend l’ampleur des dégâts sur son lit d’hôpital ; voici réunies les prémisses d’une remontée après avoir <em>touché le fond </em>archéologique de soi-même – et celles de l’écriture.</p>
<p>« Ta perception va changer », lui explique un ami qui l’a précédé dans un accident semblable et qui dit avoir plongé à l’intérieur de lui-même, condition impliquant à la fois solitude et conquête créatrice de sens. Mésaventure métamorphosée en grisante redécouverte (se redécouvrir, c’est peut-être prendre véritablement possession de soi), si joliment et timidement pressentie et transposée dans le tableau du monde de l’avant-dernière section du livre : on se prend à envier en tremblant cette paradoxale « chance » qui s’est offerte à Jasper aux dires d’une inconnue venue lui rendre visite, elle aussi grièvement blessée dans une chute en Patagonie, à envier l’effervescence des <em>remontées </em>successives – comme celle procurée par la voix âpre du Deleuze de l’<em>Abécédaire, </em>par exemple. Sans une terrible secousse, sans le riche et pathétique <em>avatar</em> tel que Jasper l’expérimente, peut-être est-il vain de prétendre à un changement radical de notre rapport au monde et restons-nous prisonniers de mille petites habitudes, de mille petits goûts convenus qui nous enserrent. Prisonniers en surface, retenus, incapables de nous enfoncer dans l’étrange pays intérieur où veillent tant de choses…</p>
<p>Reste le titre du livre, dont un mot provient de l’exclamation dédicatoire d’une amie offrant des roses : « A mon gisant préféré ! », et qui fait réfléchir Jasper. <em>Dits du gisant.</em></p>
<p>Il fallait <em>dire </em>tout cela, on l’a poussé (Elias, le Dr. Boher). On sait que le <em>dit </em>est un genre littéraire du Moyen Age, vers ou chanson, traitant un sujet familier. Cette définition ne nous avance guère pour comprendre ce choix précieux. À l’origine, le mot renvoie simplement à la parole. Peut-être est-il préférable alors de se souvenir de la remarque si éclairante de Paul Valéry, qui affirme qu’on ne pense jamais que ce qu’on est capable de se dire à soi-même. Pascal lui aussi parle, dans une de ses pensées, de l’entretien intérieur que chacun nourrit en soi (et qu’il importe, selon lui, de « bien régler »). C’est le cas de Jasper dans ce texte polyphonique orchestré à plusieurs voix, celles des sentiments, des sens, de l’esprit, de la culture. En son for intérieur inquiet tour à tour médisant, maudissant, prédisant, trouvant à redire, redisant de mille manières sa douleur, ses élans, ses tragiques prises de conscience de « pantin cassé », et partant les objectivant, stockant autant de matière pensée propre à être exploitée, consciemment ou non, par l’écriture à venir, et utile à ses montages.</p>
<p>Quant au « gisant », il renvoie au sens funèbre de statue représentant un mort étendu, sur un tombeau. Dérivé du latin « jacere », qui signifie proprement « être dans l’état d’une chose jetée » ! C’est là le sentiment du pauvre Jasper échoué, si l’on ose dire, dans son vibrant « paquebot », non loin du terrible « ci-gît » signalant un mort couché dans sa tombe. Mais prenons garde pour finir à la logique induite par le mot, en remarquant un peu par jeu que « gésir », c’est paradoxalement l’activité essentielle d’un Jasper qu’on peut dire, en retenant son initiale, littéralement <em>« Jisant ».</em> Car s’il est bien étendu, <em>immobile</em> sur la couche de sa cabine, dans le « paquebot » qui l’emmène il ignore où, il est le lieu d’une <em>mobilisation </em>générale de toutes sortes de facultés, exacerbées par sa condition, demi-mort condamné à vivre des ressources de sa mémoire personnelle et culturelle. Il lui faut « mobiliser l’armée de petits soldats qui est à son service », comme le lui dit le spécialiste de l’hypnose venu l’aider à vaincre la douleur.</p>
<p>Ne manquons pas enfin de relever la parenté du verbe « gésir » avec le terme de « gésine », même s’il faut en réactiver le sens devenu archaïque désignant l’accouchement : « en gésine », c’est-à-dire « en train d’accoucher ».</p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Le gisant en gésine accouchera d’un livre</em>.</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, VI</title>
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		<pubDate>Sun, 14 Feb 2010 21:26:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lbarfuss</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Sommaire Comme je suis quelqu’un de poli, les tourtereaux, je les laisse entre eux. Ils se sont éloignés dans le lac en s’ébrouant, en se giclant et en riant sous cape. J’en avais assez vu. À la Rote Fabrik, j’ai commandé un pousse-café sans café en devant subir le regard apitoyé de la jeune serveuse. [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>Comme je suis quelqu’un de poli, les tourtereaux, je les laisse entre eux. Ils se sont éloignés dans le lac en s’ébrouant, en se giclant et en riant sous cape. J’en avais assez vu. À la Rote Fabrik, j’ai commandé un pousse-café sans café en devant subir le regard apitoyé de la jeune serveuse. Lorsqu’elle m’a apporté le Schnaps, j’ai été piqué sur le bras par un ignoble moustique, un culens pipiens. Au moment où j’ai voulu l’écraser, je me suis souvenu d’un vieux truc pour faire éclater les moustiques, un amusement génial si l’on est prêt à supporter pendant plusieurs jours des démangeaisons.</p>
<p>« Regardez bien ! », ai-je lancé à la serveuse.</p>
<p>J’ai d’abord compressé ma peau à droite et à gauche de la trompe afin de resserrer mes pores et d’empêcher l’insecte de retirer son arme de ma chair. Peu à peu, la pression capillaire a fait gonfler le moustique qui est devenu deux fois puis trois fois plus gros que nature et qui a éclaté après quatre ou cinq minutes.</p>
<p>Évidemment, le résultat n’est pas une explosion à proprement parler et le moustique s’est dégonflé, laissant une tache de sang environ dix fois plus grosse que son cadavre. Ecœurée, la serveuse est repartie, moi, cela m’avait beaucoup amusé de voir avec quel désespoir le moustique avait tenté de se libérer, comment il avait tiré sur sa trompe et comment il s’était dilaté telle une pâte à levure sur le feu. Je ne pense pas que les moustiques soient d’une quelconque façon préparés à affronter un sort aussi improbable et je sais bien évidemment qu’ils ne disposent pas de capacités expressives, mais je n’en voyais pas moins en lui l’impertinent baigneur méditerranéen réduit à la taille d’un insecte. Il s’était débattu et tortillé et moi je lui avais intérieurement chuchoté : tu vois, voilà ce qui arrive lorsque l’on n’est jamais rassasié et qu’on n’a pas de limite.</p>
<p>Marie-Claire dormait déjà lorsque je me suis glissé contre elle, nous avons fait l’amour au cours de la nuit. Elle était tendre, sensuelle et réconfortante, je lui ai demandé pardon de façon muette et ses douces caresses m’ont servi d’absolution. Mais je me suis soudain bêtement souvenu du moustique, et le sang a giclé de ma piqûre de la façon dont il avait giclé d’un coup hors du corps l’insecte. En guise de consolation, Marie-Claire m’a préparé une tartine de beurre et de confiture aux groseilles faite maison. Cela n’a pas suffi à me remettre sur les roues.</p>
<p>J’ai été arrêté six jours plus tard sur mon lieu de travail à l’université. Bliggenstorfer, le recteur, a lui-même accompagné les deux fonctionnaires dans mon bureau, deux ridicules silhouettes en costumes confectionnés expressément pour la police criminelle. On aurait dit qu’ils avaient été habillés par Caritas. Le plus jeune portait un veston fuchsia d’où émergeait un cou rachitique, l’autre ressemblait à une tapisserie médiévale non figurative.</p>
<p>Ils avaient découvert deux jours auparavant le corps de Sidonia dans le barrage de la Werdinsel. Il était resté accroché à une turbine, son corps avait dû tourner dans le mécanisme pendant plusieurs heures.</p>
<p>Ils m’ont conduit à Zurich au poste de police où ils m’ont interrogé pendant tout l’après-midi. « Vous étiez avec Sidonia Soguel à la Rote Fabrik, on vous a vu, vous n’allez pas le nier ? »</p>
<p>Il me regardait avec des yeux de soûlard, comme si j’étais une bouteille de Schnaps qu’il n’arrivait pas à déboucher.</p>
<p>« Vous avez commandé trois décis de rouge, la femme un blanc limé, et vous êtes allés nager. Nu, pour être exact. Alors que c’est interdit, là-bas. Je croyais que les romanistes étaient des gens cultivés. J’ai dû me tromper. »</p>
<p>Son compère ricanait et gribouillait quelque chose sur son bloc-notes.</p>
<p>« Nous savons tout sur vous. Vos préférences. Vous aimez Cendrars, non ? Kambli, aidez-moi.»</p>
<p>« Blaise Cendrars, en fait Frédéric Sauser, écrivain français d’origine suisse… »</p>
<p>« … et porc dévoyé, on peut le dire comme ça, non, Kambli ? »</p>
<p>« C’est parfaitement exact et légitime de le dire ainsi, chef. »</p>
<p>« Ça se présente mal pour vous, professeur. »</p>
<p>Il souriait en me montrant ses dents gâtées.</p>
<p>« C’est interdit d’aimer Blaise Cendrars ? »</p>
<p>« Ne commencez pas comme ça avec moi, maudit rat de bibliothèque ! On sait bien ce que des gens comme vous ont dans la tête. Fumer de l’opium. Agacer des petites filles entre les jambes. Sucer du sucre candi et vivre aux crochets de la société. Mais ici, on n’est pas sur le Lotterberg, comment il s’appelle, Kambli ? »</p>
<p>« Monte Verità, a répondu ce dernier, ça veut dire Mont de la Vérité. »</p>
<p>« Mont de la Vérité, parfait ! Je note pour l’album de poésie de mon cadet. Mais ici on est à Zurich. Bien. Vous êtes donc allé nager. »</p>
<p>« Je ne suis pas allé nager. »</p>
<p>« Puis vous avez encore bu un Träsch. Et fait un jeu pervers avec un moustique. Il était environ 21h.30. Sidonia Soguel n’était plus avec vous. Parce que vous l’aviez déjà noyée. »</p>
<p>« C’est absurde. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je les avais laissés les deux seuls. »</p>
<p>« Les deux ? »</p>
<p>« Sidonia et l’autre. »</p>
<p>« Ah, le troisième homme. Excellent, très original. Vous lisez trop, mon cher lettreux, beaucoup trop. »</p>
<p>« Il s’appelle Severino Pozzi. Il a vécu à Genève. »</p>
<p>« Tu ne t’en tireras pas comme ça, mon vermillon des lettres. »</p>
<p>« Vous allez certainement le trouver. »</p>
<p>« Kambli, vérifie ! »</p>
<p>Le fonctionnaire de police calé en littérature s’est levé et a quitté la salle d’interrogatoire.</p>
<p>« Parfait. Maintenant que nous sommes seuls, nous allons parler d’homme à homme. Je veux dire que je vous comprends. Cette femme des Grisons, je veux dire, moi aussi j’ai passé des vacances en Engadine. Le diable sait ce que ces femmes de Chalanda Marz provoquent. Ce sont des primitives pulsionnelles. Je ne veux pas dire par là qu’il faut toutes les jeter au fond du lac… »</p>
<p>« Sidonia était une femme formidable. »</p>
<p>« Et elle s’est fait mettre enceinte par ce Casutt. Nous avons vérifié. Un mec repoussant. Il écrit des poèmes, ou quelque chose comme ça. Répugnant. Vous saviez qu’ils étaient parents ? »</p>
<p>« Sidonia et Casutt ? »</p>
<p>« Dans les Grisons, ils sont tous parents. De la pure consanguinité. Vous avez déjà vu le fils ? Il est pas beau à voir. »</p>
<p>« Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant, avec Nino ? »</p>
<p>L’homme a reniflé et s’est essuyé la morve du dos de la main.</p>
<p>« Il aura une famille d’accueil. Des éleveurs de cochons dans l’Oberland. De bons chrétiens, notre service de la jeunesse y veille. Au fond, le gamin a de la chance. On ne peut évidemment pas réparer les dommages héréditaires, mais, au moins, il se sort de ce trou à merde pseudo poétique. »</p>
<p>À ce moment, Kambli est revenu avec une expression triomphale.</p>
<p>« Et alors, qu’est-ce qu’il se passe ? »</p>
<p>« Nous l’avons effectivement trouvé, ce Pozzi. À Genève, comme il l’a dit. »</p>
<p>« Et voilà ! »</p>
<p>« Pas trop vite, mon ami. Pozzi était lieutenant dans les troupes de défense aérienne. Jusqu’au jour où un Pinzgauer* lui a roulé sur les genoux. Il est maintenant sur une chaise roulante, amputé des deux jambes. Il écrit des romans de gare. »</p>
<p>« Encore un putain d’écrivain. Il n’y a que ça, sur terre ? Il était comment, déjà ? »</p>
<p>«Avachi. Ivre. Rêveur. Suicidaire.»</p>
<p>« Comment imaginer cet homme venir à Zurich ? »</p>
<p>« Il va à peine jusqu’au bistro. »</p>
<p>« L’imaginer se baigner ? »</p>
<p>« Se baigner sans jambes ? Difficile, chef. »</p>
<p>« L’imaginer noyant une femme des Grisons vigoureuse et saine ? »</p>
<p>« Impossible, chef, impossible. »</p>
<p>C’était pas possible. Je l’avais vu, pourtant. Sa grimace stupide, le regard lubrique qu’il avait jeté sur Sidonia… Est-ce que je m’étais trompé ? Mais c’était qui, si ce n’était pas Pozzi ?</p>
<p>J’ai alors dit ce que je n’aurais jamais cru devoir dire un jour :</p>
<p>« Je crois que j’ai besoin d’un avocat. »</p>
<p style="text-align: center;">*****************</p>
<p>*Pinzgauer : camion militaire autrichien devenu très à la mode</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, V</title>
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		<pubDate>Tue, 19 Jan 2010 19:10:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>cjaquet</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Sommaire Je réalisai alors que, vêtu seulement de mes lunettes et de mes chaussettes, et eu égard à mon aspect général, je ne devais, vraisemblablement, en imposer à personne. En posant sur mon nez la monture d’écaille – « de teinte claire » avait prôné la vendeuse de mon opticien, « ça vous donnera meilleure mine » &#8211; je [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>Je réalisai alors que, vêtu seulement de mes lunettes et de mes chaussettes, et eu égard à mon aspect général, je ne devais, vraisemblablement, en imposer à personne.</p>
<p>En posant sur mon nez la monture d’écaille – « de teinte claire » avait prôné la vendeuse de mon opticien, « ça vous donnera meilleure mine » &#8211; je me demandais si j’avais réellement bien fait d’investir dans un accessoire aussi coûteux. Car, malgré l’aide qu’étaient censés m’apporter les petits hublots, je craignais d’être saisi d’hallucinations.<br />
Il se tenait en face de moi, nu.<br />
Sur son corps bronzé, des gouttes d’eau glissaient langoureusement. Ses cheveux, dégoûtaient lentement sur ses épaules. Aurais-je été une femme, que j’aurais eu envie de gober ce liquide sur son corps. En l’occurrence, ce garçon n’avait jamais éveillé en moi que de la répulsion.<br />
Ce n’était pas le cas de Sidonia, dont les seins se tenaient au garde-à-vous et dont je ne pouvais évaluer si le frémissement dépendait de la fraîcheur de l’air ou de la présence de cet homme.<br />
Son regard balaya ma personne dans un aller-retour discret. Il esquissa un petit sourire avant de me dire :<br />
- Je suis persuadé que tu ne t’attendais pas à me trouver ici.<br />
 </p>
<p style="text-align: center;">***<br />
 </p>
<p>À l’époque où je l’avais connu, il était déjà très beau.<br />
Sur les bancs de l’École de traduction et d’interprétation de l’Université de Genève, nous avions partagé des cours en commun le temps d’un semestre. Il était né entre nous une amitié qui n’aurait jamais dû porter ce nom. C’était une relation, intéressée au départ, pour le Suisse-allemand que j’étais, débarquant au bout du lac Léman sans connaissances ni contacts. Ce garçon brillant, visiblement plein de succès auprès des filles, allait – pensai-je ! – m’ouvrir la porte des mille secrets émoustillants de cette ville. Curieux, quand j’y pense, que ce soit au bord de l’eau qu’eut déjà lieu notre première rencontre…<br />
Les cours avaient repris au milieu de l’automne, mais la saison était douce. Tout le monde finissait ses journées sur les pierres au bord du lac, près d’un bar qu’il fallait fréquenter pour être quelqu’un dans notre milieu.<br />
J’avais repéré de loin cet homme qui ne se déplaçait pas sans un essaim de filles autour de lui. Elles avaient toutes alors, dans les yeux, la lumière qu’avaient aujourd’hui ceux de Sidonia au bord de la plage. Je m’étais débrouillé pour lui devenir scolairement indispensable. Il avait, en plus de son charme, une indécente aisance à pratiquer les langues. L’italien, dans sa bouche, devenait chanson ; le romanche – langue qualifiée de rude par des oreilles non averties &#8211; prenait chez lui des airs de mélodie. Il parlait même l’allemand avec des arrondis qui auraient fait aimer notre vocabulaire aux plus antigermaniques de ses concitoyens.<br />
J’étais alors LE Suisse-allemand du groupe. Combien ma naissance outre-Sarine ne m’a-t-elle pas alors valu de surnoms plus ou moins poétiques ? Je compris rapidement que son arme secrète était un alliage fin et fort bien dosé de virilité, épicée d’une forme de féminitude qui séduisait les femmes mieux que n’importe quel argument : il écrivait. C’était un homme qui disait l’amour et ne se contentait pas de le faire. Il avait ce que toutes les femmes recherchaient, ce langage des mots s’alliant à celui du corps. Pour chacune, même s’il mentait un peu, il avait le verbe juste, une phrase, une description, pour chacune un code secret qui lui était propre.<br />
Il laissait derrière lui des messages, il écrivait des lettres, certes brèves, mais rédigées sur des papiers choisis. Celles qui les recevaient ne pouvaient qu’éprouver le trouble que l’on ressent lorsque l’on se croit élu. À force d’écrire, bien sûr, il composa des manuscrits. Mais en français. Tout interprète et traducteur qu’il était de nos langues nationales vers sa langue maternelle, il affirmait ne pas oser écrire dans un verbiage qui ne se serait pas inscrit en lui depuis le berceau. Contrairement à bon nombre d’entre nous, il savait mettre en scène de vraies histoires d’amour. Des récits déchirants à faire pleurer les midinettes.<br />
Aucun éditeur suisse n’avait jusqu’ici estimé nécessaire de le publier. Peut-être n’entrait-il pas dans les canons dictés de l’écriture helvétique ? Il avait fait sa réputation en France, dans des collections couleur pastelle, auprès de lectrices se fournissant en supermarché. </p>
<p>Il m’avait donc été facile de crier avec les loups. De mépriser cette écriture pour fleurs bleues, cette « sous-littérature » comme aimaient à la qualifier ceux d’entre nous qui se vantaient d’écrire, eux, de vrais romans. J’avais pris une part d’autant plus enthousiaste à la curée générale, que ses petits ouvrages cartonnés et fragiles s’étaient vendus cent fois mieux que les miens. Ce qui était très agaçant.<br />
Pourtant, un de mes opuscules avait – une fois ! – atteint le chiffre de quatre cent cinquante exemplaires vendus. J’avais failli offrir le champagne à ma femme.<br />
Lui, il diffusait quelque cinquante mille bouquins à chaque sortie ! Bien sûr, me direz-vous, il ne touchait que quelques centimes par spécimen vendu… mais multiplié par cinquante mille, ça fait toujours plus que mes deux ou trois francs fois trois cents !! </p>
<p>La CASTORP avait été sollicitée pour la traduction de ses livres (il en avait déjà publié vingt-cinq !), mais nous n’avions pas eu beaucoup d’efforts à faire pour ne pas même entrer en matière sur ce type d’écrit. Nous avions décidé de privilégier la littérature et nous étions mieux placés que quiconque pour savoir ce que c’était.</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;">***</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p>Sur cette, à moins d’un mètre de Sidonia, il se tenait nu avec une aisance insupportable. Il m’avait au moins rendu le service de supprimer totalement mon érection. Mon sexe devait avoir à l’heure actuelle la même allure que mes chaussettes se ratatinant sur le bas de mes mollets.<br />
L’attraction qu’il y avait entre lui et Sidonia était palpable. Je n’aurais pas été étonné d’apprendre que ces deux-là se connaissaient plus intimement.<br />
Alors me vint cette idée que vous jugerez certainement méprisable : avait-il séduit Sidonia afin de conduire un assaut répété sur notre commission aux fins d’obtenir les subsides nécessaires à la traduction de son « œuvre », en vue de sa diffusion dans tout notre pays ?<br />
La vie rembourse parfois les efforts que l’on fait.<br />
Il n’était pas grand’ chose dans l’élite intellectuelle de notre pays, écrivaillon de bas étage, qui n’avait dû collectionner que les filles et pas le moindre prix littéraire depuis l’époque où je l’avais perdu de vue.<br />
Mais j’avais, moi, ce qu’il n’aurait jamais : Marie-Claire, la plus belle fille de l’école, était devenue MA femme. Elle n’avait jamais cédé à son charme, j’en étais certain. Marie-Claire, qui avait poussé son amour pour moi jusqu’à quitter sa Romandie pour vivre en terre alémanique.<br />
Oh, sans doute avait-il depuis longtemps oublié cette magnifique fille aux cheveux roux, sur laquelle il s’était maintes fois retourné.<br />
Mais Marie-Claire était une pure intellectuelle. Les charmes latins du beau garçon la laissèrent froide. C’est avec moi qu’elle avait fait sa vie.<br />
Aujourd’hui, toutes les cartes étaient entre mes mains.<br />
Enfin.<br />
Je le croyais encore il y avait quelques instants.<br />
Parce qu’il avait sans doute vu mon sexe pointer vers le lac, en direction de Sidonia. Il avait dû deviner le but de ma présence ici. Ma nudité lui devenait un atout.<br />
Dieu m’était témoin. J’étais fidèle. La plupart du temps en tout cas. Devais-je me justifier ? Pouvais-je trouver une raison logique et rationnelle à ma présence en ces lieux, équipé de mes seules chaussettes face à cette brune plantureuse ?<br />
Et s’il alertait Marie Claire sur mon infidélité ? Et s’il osait le faire, que me demanderait-il en échange de son silence ? </p>
<p>Sidonia, à cent lieues de ces questions, innocente qu’elle était dans notre histoire commune, ne se doutait pas du chapelet d’idées qui tournait dans ma tête à l’instant précis.<br />
Elle éclata de rire, nous prit tous deux par la main et proposa : « Et si nous allions nous baigner, tous les trois ? »</p>
<p>J’ai réalisé à ce moment qu’en la détournant de son chemin sur le quai de la gare de Zurich, j’avais commis le plus grave impair de toute mon existence.</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, IV</title>
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		<pubDate>Thu, 03 Dec 2009 03:26:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mmettler</dc:creator>
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<p align="left"><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p align="left">Mon érection allait immédiatement se calmer, et ce d’une façon aussi confuse qu’étonnante. En principe, je n’ai pas tendance à ce que nous identifions sous le terme de priapisme universitaire, un symptôme qui trône en bonne place dans la médecine du campus. Pourtant, je sais être le sujet d’érections intempestives aux fins douteuses. Là mon érection s’est calmée sous l’effet de l’imagination, soit d’une façon totalement atypique, comme je l’ai déjà dit. Ah ! le fantasme prometteur, pouvoir béni des dieux, n’est-ce pas lui qui, habituellement, soit deux à trois fois par semestre, accorde au rachitique fétichiste summa cum laude le coup de fouet décisif devant inéluctablement provoquer de gênantes situations dans le sauna mixte ?</p>
<p align="left"> </p>
<p align="left">Cette fois, c’est le contraire qui s’est passé, cette fois, l’imagination m’a dégrisé. Car, alors que je regardais le lac de Zurich, tandis que la silhouette bondissante de Sidonia se rapprochait de la rive, je vis un changement se produire sur la surface calme et bleue, et je sus au même instant qu’elle aurait un effet durable sur la géographie suisse : sur la géographie de la politique culturelle, sur la clé d’attribution de ces donneurs de subventions que je soigne amoureusement, bref, sur tout ce qui concerne le dialogue entre les régions linguistiques ! Fort de cette certitude et l’estomac totalement retourné, je perdis d’un seul coup toutes mes velléités érotiques et amoureuses et plongeai dans une obsession grandiose, celle d’une apothéose du fédéralisme qui, tel un animal préhistorique, ouvrait une gueule béante au fond du lac de Zurich.</p>
<p align="left"> </p>
<p align="left">Permettez-moi de m’expliquer. En tant qu’expert du dialogue entre les différentes parties du pays, j’avais été nommé dans le comité de patronage de la fondation SWISSTRANS. Ne vous inquiétez pas, cela n’a à voir ni avec l’organe central de la médecine de transplantation de notre pays ni avec un groupe d’activistes qui représenteraient les intérêts des transsexuels suisses ; c’est une fondation portée par des forces économiques et des visionnaires ayant pour but une Suisse connectée par des métros-fusées qui relieraient les différentes régions en une demi-heure. Toute la zone bâtie du pays serait devenue la ville qui se serait appelée SWISSCITY ou SWISSITY – on se disputait encore sur le choix du nom –, les Alpes auraient, elles, formé la ceinture verte et servi de parc de promenade agrandi.</p>
<p align="left">J’imaginais la tête de Gieri Casutt apprenant que le canton des Grisons deviendrait une région de convalescence pour les habitants de SWISSITY, totalement clôturée, équipée de poubelles citadines et dont les portails de fer forgé se refermeraient le soir à une heure précise&#8230;</p>
<p align="left">Mon idée de casque à écouteurs vient de cette expérience avec SWISSTRANS. Côté communication, la fondation était à la pointe, en tout cas pour ce qui est des moyens techniques. Les vidéos-conférences entre Tokyo et Malmö en <em>rumantsch grischun</em> étaient parfaitement banales, la plupart des membres du conseil de fondation ayant des postes dans les transports et étant souvent en déplacement. Gieri que, pris d’un élan sadique, j’avais intégré au comité (« Mon cher, je te réserve quelque chose, m’étais-je dit, quelle tête tu vas faire en apprenant qu’on va parler de ta réserve de poètes d’outre-Rhin »), Gieri, donc, aimait se connecter depuis Berlin, Rome ou Londres où il bénéficiait d’une prétendue résidence d’écrivain. Casanier de naissance, moi seul me manifestait depuis mes pénates banlieusards d’Altstetten. Je n’ai tenté qu’une seule fois d’échanger la banalité de mon domicile avec une destination caribéenne que je venais de découvrir sur la toile peinte d’un spectacle de théâtre. Le résultat avait été désastreux car, au pire moment, Marie-Claire était entrée dans la chambre avec l’aspirateur et avait démoli ma fiction cosmopolite.</p>
<p align="left">Mais quel rapport avec le lac de Zurich ? Eh ! bien, le projet de SWISSTRANS, que je participais à populariser, consistait à relier les régions entre elles. Et le lac qui s’étale devant la Rote Fabrik et sur la surface duquel mon imagination voyait se dessiner de nouveaux mouvements, les mouvements d’une musique entraînante et futuriste, ce lac, donc, devait devenir le médiateur d’un nouveau lien fédéral interne. J’eus l’impression de voir toutes ses eaux se ramasser en un énorme tourbillon, un gigantesque écoulement qui évacuait déjà toute l’eau dans laquelle les derniers réfugiés du football cherchaient encore un peu de fraîcheur. Mais où allait-elle déboucher, cette eau ? Je ne le savais que trop : en Suisse romande.</p>
<p align="left">Tous les textes, les concepts d’exposition, les spectacles de théâtre et même tout ce qui n’était qu’à l’état de projet serait emporté par ce tourbillon et recraché en un magistral jet au-dessus du lac de Genève en étant déjà édité et accompagné des critiques de rigueur – éreintements et louanges répartis à parts parfaitement égales. Vu que le pays est divisé en deux et change continuellement de pôle d’influence, le mouvement s’inverserait : le Léman deviendrait un tourbillon, et un jet culturel surgirait au-dessus du lac de Zurich qui répandrait sur la Suisse allemande des œuvres francophones impeccablement traduites et soigneusement traitées. Et ainsi à l’infini : on pourrait conceptualiser le plus aride des recueils poétiques, le déposer dans le tourbillon et on le verrait recraché de l’autre côté de la barrière linguistique, parfaitement réalisé, magnifiquement relié, agrémenté d’un signet et accompagné d’un épais dossier de presse ne contenant que des critiques bienveillantes.</p>
<p align="left">J’ai regardé la surface de l’eau et j’ai eu l’impression que les têtes des nageurs, petites comme des têtes d’épingles sur la mouvante masse bleue, disparaissaient. J’ai vu se former avec une lenteur majestueuse une spirale, prélude à la trombe d’eau. J’ai bondi, remarquant à peine que je piétinais avec mépris et avec mes chaussures que je n’avais toujours pas enlevées la serviette de bain soigneusement étendue par Sidonia. « Un système souterrain d’écoulement de l’art, ai-je crié à la façon d’un prêtre étrusque extatique et tout en sautillant, une machine à laver réciproque pour l’argenterie culturelle ! Les lacs de Zurich et de Genève comme vases communicants ! »</p>
<p align="left">Des rastas m’ont zyeuté étrangement, des couples enlacés m’ont lancé des regards courroucés. Un adepte d’Hare-Krishna m’a dévisagé avec un sourire compatissant. Mais plus rien ne pouvait me retenir, désormais. « Sidonia, toi qui es un enfant de notre Sud, imagine : il n’y aura pas seulement une voie de communication souterraine, nous suivrons aussi la voie aquatique pour nous rapprocher ! »</p>
<p align="left">Je trébuchai sur une bouteille de bière vide, ce qui me ramena quelque peu à la raison. Ah ! oui, juste, il fallait encore trouver quelque chose pour la Suisse italienne et pour les Romanches. Sans oublier de faire quelques concessions pour calmer les lobbyistes du lac de Constance. Autre question brûlante : fallait-il choisir la rive italienne du lac de Lugano ou celle du lac Majeur ? Ah ! ces bisbilles politico-régionales qui lézardent notre solarium préféré ! Et arriverions-nous à extraire de la terre en si peu de temps un plan d’eau stagnante dans l’espace rhéto-roman qui serait suffisamment grand pour concourir à chances égales dans le jeu des masses aquatiques fédérales ?</p>
<p align="left">C’est à ce moment que je compris le lien, que je pressentais mais que je n’arrivais pas à définir, unissant mes fonctions à la CASTORP et chez SWISSTRANS : le gain d’énergie. Un lac artificiel qui noierait tous les Grisons et servirait de réservoir à une centrale électrique serait la solution à tous les problèmes en matière d’échanges culturels et en matière d’alimentation énergético-techniques de SWISSCITY. Il engloutirait dans sa masse aqueuse toutes les escarmouches qui éclatent depuis des décennies entre les fractions des différents dialectes romanches. Last but not least, grâce à ce lac, toutes les parties du pays seraient reliées par un système vasculaire aussi inédit qu’infaillible. « Pas par-dessus, vociférai-je, par-dessous ! »</p>
<p align="left">À ce stade, j’étais arrivé à une fin provisoire de mes rêveries destinées à calmer mon érection. En premier lieu, il fallait trouver une excuse valable pour avoir honteusement abandonné Sidonia à ses velléités de rafraîchissement. Tout en dégourdissant mes membres devenus rigides dans la fraîcheur du soir, je l’ai regardée s’approcher telle une gracieuse amphore d’Arcadie. Mais, à ses côtés, je crus apercevoir une autre silhouette. Celle d’un homme ? Je me penchai prestement vers ma serviette de bain pour prendre mes lunettes…</p>
<p align="left"> </p>
<p align="left"> </p>

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		<title>Ces voisins inconnus, III</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Nov 2009 00:59:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Sommaire Je retroussai mon pantalon et testai une nouvelle fois la température de l’eau. Mordante et inodore, pensai-je, sans ces relents de vase et d’algues qui vous prennent à la gorge lors des grandes chaleurs. Le lac à la mi-juin semblait étrangement propre, cristallin, malgré tous les secrets qu’on y avait jetés depuis des siècles. [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>Je retroussai mon pantalon et testai une nouvelle fois la température de l’eau. Mordante et inodore, pensai-je, sans ces relents de vase et d’algues qui vous prennent à la gorge lors des grandes chaleurs. Le lac à la mi-juin semblait étrangement propre, cristallin, malgré tous les secrets qu’on y avait jetés depuis des siècles. Sidonia avait raison : je n’avais nul besoin d’un maillot de bain ; quelques personnes autour de nous étaient nues et vaquaient à leurs occupations de manière très naturelle. Un homme déjà âgé, aux bourses lâches lui pendant sur les cuisses, jouait au badminton avec une fille qui devait être sa fille. Un couple d’étudiants riait très fort, parfois ils passaient une main sur leurs corps d’une innocence blasphématoire.</p>
<p>Je n’osais guère me déshabiller ainsi devant Sidonia, mais il était désormais impossible de reculer. Déjà, ses seins lourds et blancs encore du long hiver et du mauvais printemps se balançaient sous mes yeux au rythme de son rire. Ses jambes musclées – tous les dimanches, avait-elle gravi des sommets avec le viril Gieri ? – donnaient tout alentour une fête féline. Une fois mon pantalon ôté, je restai soudain en chaussettes, comme paralysé. C’était bien ça : j’avais été chassé du paradis. Jamais mon corps ne m’avait contredit autant qu’en cet instant.</p>
<p>J’étais un homme trop grand, légèrement replet déjà, aux muscles atrophiés par l’étude, aux épaules voûtées sous la charge de la pensée. Mes jambes étaient comme deux branches mortes, blanchâtres, sans relief, à peine capables de me porter. Assurément, hors d’une société dominée par le secteur tertiaire, avec ses bureaux chauffés et ses calories à portée de main, j’étais foutu. J’avais déjà, pour tout dire, mis mon corps en berne. Moi qui me moquais des poèmes de Gieri Casutt, je l’imaginais maintenant en alpiniste valeureux, sa main experte et pileuse faisant jouir Sidonia.</p>
<p>Je gagnai du temps en pliant soigneusement mes habits, puis en me détournant pour contempler la <em>goldene Küste</em> où tant de corps riches comme le mien s’affaissaient peu à peu dans un luxe obscène. Seule la force physique de centaines de manœuvres étrangers, d’ouvriers à la chaîne hébétés, de nettoyeuses portugaises lancées vers les arrêts de bus dans le petit jour, seuls les gestes des ouvriers agricoles et des serveuses dans les restaurants assuraient ma survie, comme si je m’appuyais sur leurs corps voûtés eux aussi et meurtris par la tâche. Contrairement à Gieri, je passais mes dimanches à lire et écrire. Je craignais la vie et ses dehors périssables. Les animaux, les arbres me dégoûtaient parfois. Jamais je n’avais affronté l’aveugle force des éléments, leur massive évidence qui aurait nié d’un seul coup le freluquet crépusculaire que j’étais.</p>
<p>Sidonia s’approcha de moi, et j’eus le désespoir de n’être pas Tarzan. Cette image ridicule me torturait sottement. Mais, après tout, que pouvais-je faire ? J’avais passé des années de ma vie à lire, bien au chaud en novembre, à l’ombre fraîche de mon jardin en juillet, des ouvrages savants qui n’intéressaient plus grand monde. Je m’étais gavé sans réserve d’une culture magnifique mais qui, pour la plupart de mes compatriotes, ne signifiait plus rien. La Suisse n’avait jamais été une nation littéraire : après un boom économique tardif, ce pays miséreux, sans matières premières ni idées grandioses, où l’on <em>freine à la montée </em>comme disent ses habitants, s’était jeté à corps perdu dans la spéculation boursière, l’usure et la fabrication d’armes. La plupart des gens y étaient voués à vie à des travaux absurdes qui m’auraient quant à moi convaincu du suicide en trois jours – confectionner des hamburgers, présider des conseils d’administration, tenir des portes d’hôtels, dicter des règlements, établir des factures.</p>
<p>M’étais-je assez joué la comédie du professeur, valeureux pourvoyeur de savoirs libérateurs dans un monde ignorant ? M’étais-je assez dissimulé que ces idéaux couvraient à peine mon narcissisme bon marché, une coquetterie vestimentaire dérisoire et un souci comptable de récent petit propriétaire ? Mon corps aussi blanc et flasque que celui d’un ver, exposé au regard de Sidonia, me rappelait brutalement cette condition et ce qu’elle avait de tragiquement faussé. J’étais très bien payé pour dispenser mollement quelques cours de culture générale à de jeunes bourgeois arrogants, futurs <em>managers</em> ou nettoyeurs d’entreprises surdotées en personnel. Le dimanche, à l’opéra, ils prendraient bien sûr des allures d’humanistes. Jamais ils ne feraient d’autre usage que mondain des écrits si décisifs dont je leur vantais ou vendais la valeur universelle. Avais-je déjà converti le regard d’un seul de ces étudiants ? Mes propos désabusés, mon cynisme social de privilégié n’avaient-ils pas déjà lugubré tous leurs rêves ? Mais peut-être m’attribuais-je trop de pouvoir : après tout, avec l’éducation reçue dans leurs milieux, cela faisait déjà longtemps qu’ils n’en avaient plus, de rêves.</p>
<p>Oui, me disais-je soudain en découvrant mes pieds déformés, aux ongles mal taillés, la culture générale n’est qu’une culture particulière, fruit d’admirations arbitraires ou forcées, et de négligences injustifiables. Un formidable hold-up mental. Maintenant, une salle de concert bruissante de conversations alertes me semblait aussi obscène que les manteaux à la mode qui, dans mon enfance, se montraient à la messe dominicale, sous le regard de Personne. Tout ce que j’enseignais, les grands auteurs, les hauts styles, tout cela n’avait peut-être pour effet suprême et inaperçu que d’assurer des suprématies faciles, de dompter les corps. Bref, de fixer le monde dans sa gangue et d’en clore toutes les issues. J’avais lu Deleuze, Bourdieu, Debord, mais leurs engagements concrets étaient demeurés irréels pour moi. J’en parlais comme on décrit la mer d’un balcon élevé, sans s’y être plongé, avec la distance de l’observateur, ou sa lâcheté. Même Gieri Casutt, qui m’avait semblé jusque-là un provincial mal dégrossi, un naïf, m’apparaissait d’un coup comme un être plus complet que moi. Je devais l’idéaliser, comme toujours dans ces cas-là, mais n’en avait-il pas moins troublé Sidonia Soguel et goûté son corps ?</p>
<p>Cet air ahuri que j’avais gardé, debout en chaussettes devant le lac, aurait dû faire fuir Sidonia vers de plus alertes mâles. Mais il n’en fut rien, elle s’approcha de moi et posa sa main sur ma nuque.</p>
<p>— Tu as l’air tellement égaré, Hubert Hubert, moi qui pensais qu’une baignade te ferait du bien.</p>
<p>— Oh ! je ne m’attendais pas à me retrouver ici, avec toi, presque libre ou désœuvré. D’ordinaire, je cours après mon agenda : les obligations dictent tout au point que je n’ai pas à réfléchir à ce que je fais. Et là…</p>
<p>— Là, tu ne sais pas que faire ?</p>
<p>— Ce matin, j’ai noté une phrase dans mon carnet. Depuis que je l’ai lue, je me sens comme un pantin désarticulé. Un économiste, Max Weber, l’a écrite vers 1904. Il s’intéressait au sérieux professionnel des protestants…</p>
<p>— Tu es sûr que tu ne veux pas que l’on se baigne d’abord ?</p>
<p>— Écoute ça : « À partir du moment où l’ascèse quitta la cellule monastique pour être transposée dans la vie professionnelle et commença à exercer son empire sur la moralité intramondaine, elle contribua à construire le puissant cosmos de l’ordre économique moderne, tributaires de la production machinisée. Les contraintes écrasantes de cet ordre mécanique déterminent aujourd’hui le style de vie de tous les individus nés dans ses rouages et le détermineront jusqu’à ce que le dernier quintal de carburant fossile soit consumé.»</p>
<p>— Brrrrrr… Ça fiche les frissons, plus encore que l’eau. Mais en quoi cela te concerne, ce genre de fatalité ?</p>
<p>— Écoute, Sidonia, tu es notre secrétaire et interprète, je préside nos réunions, je ne devrais pas me montrer ainsi à toi… Mais je suis sur pilote automatique depuis trop longtemps. À la CASTORP, je feuillette les dossiers distraitement, nous attribuons peu ou prou toujours les mêmes subsides aux mêmes amis… Maintenant que j’en suis une sorte d’entrepreneur, la littérature qui me passionnait tant autrefois m’apparaît comme une épicerie sordide, bradant des haines, soldant des jalousies.</p>
<p>Je n’osais pas me retourner vers Sidonia. Bêtement, sa main sur mon cou – car elle l’y avait laissée et le caressait doucement – me fichait une érection que je ne savais plus comment cacher… J’avais toujours fui la «vie dangereuse» comme l’appelait Cendrars, et maintenant que cette vie frappait à ma porte sous les espèces de Sidonia, je lui tournais le dos, confit de honte.</p>
<p>L’image d’une amie d’autrefois, Carla, s’imposa à mon esprit. Elle avait eu l’audace de faire ce que ma prévoyance et ma peur m’avaient toujours interdit. En ce moment carrefour de ma vie, elle se rappelait à moi de très loin, bien après que j’avais cru avoir raison sur elle. Nous avions fait nos études ensemble à la faculté des lettres, c’était une bonne amie, racontais-je à Sidonia pour lui expliquer mon désarroi. Son diplôme en poche, l’enseignement à vie l’attendait comme la niche son chien. Et, au grand désespoir de ses parents, elle avait tout plaqué d’un coup. «J’ai refusé de m’appeler Médor», disait-elle, citant son écrivain préféré, Nicolas Bouvier.</p>
<p>— Et qu’a-t-elle fait alors que toi tu n’as jamais osé ? demanda Sidonia.</p>
<p>— Carla avait un rêve, un peu absurde sans doute, mais elle a décidé de l’affronter, quel qu’en soit le prix. Elle dansait merveilleusement le tango. Ses hanches étaient fortes et souples, elle bougeait comme un continent. Elle a suivi quelques stages à Buenos Aires, ça l’a convaincue d’en faire sa vie. Chez elle, les petites chaussures de cuir souple, toutes marquées, montaient en piles jusqu’au plafond ! Elle ne se sentait vivre que dans ce monde de la musique, de la danse. Le tango, une <em>pensée triste qui se danse </em>: suspension, rythme, équilibre toujours menacé des corps… Mais aussi une sorte de <em>vertical sex</em>. Vraiment la meilleure métaphore des relations humaines…</p>
<p>— Oui, mais je ne vois pas où réside l’audace à danser le tango…</p>
<p>— Carla a tout quitté en quelques semaines, son appartement, ses amis, elle a rempli trois malles, vendu ses meubles aux puces, vidé ses comptes en banque. Elle a pris l’avion pour Buenos Aires sans esprit de retour. Là-bas, c’était la crise économique. Elle dansait le tango toutes les nuits et passait ses journées à dormir. Une chambre minable, qu’elle avait dans le <em>barrio</em> du port. Après quelque temps, elle a dû travailler comme vendeuse pour payer ses factures. Elle prenait pas mal d’amants, mais ils étaient fauchés, comme la plupart des danseurs de Buenos Aires. Les cours de tango qu’elle donnait ne lui rapportaient presque rien. Elle buvait trop, c’est sûr, c’était la bohème pour la première fois, elle qui avait été dressée comme une petite fille modèle. Un jour, elle a préféré devenir pute de luxe plutôt que de se vendre chaque matin à un supermarché… D’abord, elle a bien gagné, sans aucune honte d’ailleurs, elle aimait les bijoux, les fringues, tout ça. Et puis elle a subi des vengeances de maquereaux. Un jour, on l’a tabassée gravement devant sa porte. Elle a eu presque tous les os du corps brisés…</p>
<p>— Dis donc, son rêve, à ton amie, il ressemble plutôt à un cauchemar…</p>
<p>— Eh ! bien, figure-toi qu’elle est rentrée en Suisse après cinq ans de cette vie. Son rêve en avait pris un sacré coup, oui, mais une force la portait comme jamais auparavant. A son retour, elle vibrait de toutes les joies et les chagrins qu’elle s’était infligés. Quelque chose de <em>dense</em> émanait d’elle, je ne saurais l’expliquer. Elle avait soulevé la chape de plomb de la peur et de la prudence. Elle avait accepté la « vie dangereuse »…</p>
<p>Sidonia souriait toujours avec ironie ou peut-être tendresse. Je lui proposai d’aller se baigner sans moi, étant trop las pour lutter contre l’eau mordante. Quand elle courut vers la rive, je vis un instant ses fesses pleines et fortes qui me redonnèrent l’envie de vivre. Il fallait pourtant que je trouve le moyen d’en finir avec cette stupide érection.</p>

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		<title>Ces voisins inconnus, II</title>
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		<pubDate>Mon, 09 Nov 2009 18:46:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>pstamm</dc:creator>
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<p align="left"><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p align="left">
Soudainement envahi par les scrupules – et peut-être aussi parce que je ne savais pas encore exactement comment j’allais exploiter ce quart d’heure ou, pour être parfaitement exact, ces onze minutes inattendues, j’ai décidé d’attendre tranquillement le départ du train. J’ai allumé une cigarette et observé les passagers qui étaient montés avec moi se précipiter vers le hall central de la gare ; parmi eux, des jeunes légèrement vêtus semblaient, contrairement à moi, savoir où ils allaient. Certains portaient des sacs de couchage et de minces tapis de mousse. Un jeune homme à la coiffure extravagante avait un énorme ghetto blaster déversant une musique très forte ; cela a accentué ma sensation d’être immobile et vieux dans un monde en mouvement et d’être passé à côté de beaucoup de choses. Le plus simple aurait été d’aller chez moi à Altstetten, de dîner avec ma femme et de m’endormir ensuite devant la télévision ou alors derrière un journal ou encore avec un livre sur les genoux. Marie-Claire m’aurait réveillé à dix heures et dit qu’il était temps de me coucher, je serais encore resté dans mon fauteuil jusqu’à ce qu’elle revienne de la salle de bain. Mais quel sens aurait pris ma fuite si elle n’avait fait que me renvoyer dans la platitude de ma vie ? En étant descendu du train, j’avais l’impression d’être sorti de ma propre vie. Encore quelques minutes et le train redémarrerait et m’abandonnerait dans un espace vide qui m’effrayait.</p>
<p align="left">Au moment où je m’apprêtais à éteindre ma cigarette et à remonter dans le train, j’ai aperçu Sinonia Soguel qui longeait le quai. Je me suis rapidement caché derrière un panneau publicitaire sur lequel paradait une jeune beauté provocante en bikini et j’ai louché dans sa direction. Sidonia portait une robe de lin écru sans manche, elle avait relevé et noué ses longs cheveux bruns. Elle tenait un gobelet à café. En la voyant s’approcher, j’ai eu l’impression que le temps s’était ralenti et qu’autour de moi tout bougeait au ralenti. C’était comme dans un mauvais film, je n’aurais pas été étonné si les haut-parleurs avaient lancé les violons plutôt que la voix informatisée annonçant le départ du train « avec arrêt à Olten, Soleure, Bienne, prochain arrêt Aarau. Attention au départ ! » Sidonia n’était plus éloignée de moi que de quelques mètres. Sans bien savoir ce que je faisais, j’ai surgi de derrière le panneau publicitaire et, au même moment, le temps s’est remis à accélérer. Sidonia a relevé la tête, m’a aperçu et a souri. Sans la saluer, je lui ai dit très vite et à bout de souffle ce qui m’est venu à l’esprit : « La séance a été supprimée. Gieri est malade et Marcello a un décès dans sa famille. Alors, nous avons décidé… »</p>
<p>Sidonia continuait de sourire, comme si elle ne m’avait pas entendu.</p>
<p>« On ne t’a pas appelée ? »</p>
<p align="left">Elle a sorti un téléphone portable de son énorme sac noir, elle a regardé l’écran et pressé sur une touche. Elle n’avait toujours rien dit. Son front était plissé.</p>
<p align="left">« Ma batterie est vide. »</p>
<p align="left">À ce moment, j’ai aperçu Gieri assis exactement en face de nous dans un wagon de première classe. Il tenait un livre devant ses yeux, vraisemblablement parce qu’il était trop coquet pour mettre ses lunettes. Il lisait sûrement ses lamentables poèmes que l’un de ses amis avait publiés et qu’il ressortait à chaque séance bien que nous lui répétions à chaque fois que jamais nous n’entrerions en matière pour subventionner leur traduction. Il était tout de même membre de la commission… Imperturbable, il répondait que seule la qualité compte et non la personnalité de l’auteur. Il ouvrait alors son recueil au hasard et lisait en traduisant simultanément dans son allemand très cru :</p>
<p><em>Laisse-moi baiser les pâturages sur lesquels,<br />
</em><em>Tels deux chamois, les pointes de tes seins<br />
</em><em>se dressent. Laisse-moi<br />
</em><em>boire l’eau sucrée de ta source,<br />
</em><em>Montagne, ma fiancée…</em></p>
<p align="left">J’ai pris Sidonia par le bras et l’ai fait pivoter vers moi pour que Gieri ne puisse pas la voir. « Attention au départ ! », la voix du haut-parleur résonnait. Gieri a regardé dans notre direction. L’étonnement s’est peint sur son visage. Il a bondi pour saisir les poignées inexistantes de la fenêtre. Ce n’est pas la <em>rhätische Bahn</em>, ai-je pensé avec un malin plaisir. Gieri a commencé à frapper comme un fou contre la vitre, mais ses coups se perdaient dans le brouhaha de la gare. Puis j’ai vu qu’il avait disparu de la fenêtre. Il essayait probablement de descendre, mais le train avait déjà démarré.</p>
<p align="left">J’ai suivi Sidonia le long du quai, elle a traversé le grand hall, est passée sous l’ange et elle a débouché à l’extérieur. Je ne l’ai rattrapée que devant la gare.</p>
<p>« Et alors ? », m’a-t-elle a demandé.</p>
<p>« Je suis libre, ai-je dit. Ma femme ne m’attend que demain soir. »</p>
<p>« Tu n’oses pas rentrer chez toi ? », m’a-t-elle demandé avec un sourire ironique.</p>
<p>« Dieu sait ce qu’elle fait lorsque je ne suis pas là. »</p>
<p align="left">Je savais pertinemment que Marie-Claire ne ferait rien d’autre que ce qu’elle fait tous les soirs. En vingt ans de mariage, on a le temps de parfaitement connaître l’autre. Elle mangerait seule, regarderait la télévision, elle appellerait peut-être sa mère et elle irait se coucher.</p>
<p align="left">« Nous pourrions au moins aller boire quelque chose », ai-je dit aussitôt irrité par ma façon de présenter les choses.</p>
<p align="left">« Allons au bord du lac », a répondu Sidonia.</p>
<p align="left">C’est elle qui a eu l’idée d’aller au Ziegel au Lac. Je n’y avais plus mis les pieds depuis des années. La dernière fois, j’avais dû attendre une demi-heure pour un verre de mauvais vin bio et le personnel m’avait tutoyé. L’avantage était que j’étais certain de n’y rencontrer ni amis ni connaissances.</p>
<p align="left">« Au moins, nous serons à l’abri des fans de foot, là-bas », lui ai-je dit.</p>
<p align="left">Pour ce que j’avais compris alors que le sport et tout son cirque m’assomme, la Coupe du monde avait commencé quelques jours auparavant et la Suisse jouait le soir même contre la France.</p>
<p align="left">Le tram était rempli de pendulaires <strong>(1)</strong> en sueur, mais il régnait un silence fantomatique. J’avais l’impression que tout le monde nous regardait. Sidonia n’avait pas l’air de le remarquer. Elle était tout près de moi et parlait d’un enfant qui avait fait ou dit quelque chose de très mignon. Je crois que j’étais le seul, dans le tram, à ne pas l’écouter. Je n’ai jamais eu ni voulu d’enfant. Je les trouve essentiellement ennuyeux et, pour ne rien gâcher, ils sont encore plus sales que les chiens et font un boucan insensé. Dans un virage, Sidonia est tombée contre moi et, pendant un instant, j’ai senti son corps souple contre le mien. Par réflexe, j’avais passé mon bras autour de sa taille pour la soutenir. Elle m’a regardé avec des yeux rieurs et, après une légère hésitation, s’est reculée d’un pas. Près de nous, une femme âgée me regardait comme si j’allais lui arracher son sac. Je suais par tous les pores de ma peau.</p>
<p align="left">La première chose que j’ai vue sur la pelouse de la Rote Fabrik, c’est un énorme écran. À côté, un écriteau annonçait : « Ce soir Suisse – France », un haut-parleur déversait de la musique calypso. Je poussai un gémissement. Sidonia m’a saisi par la main et m’a dit : « Viens ! ». Près du lac, la musique n’était plus qu’assourdie. Nous nous sommes assis à l’ombre d’un imposant marronnier. Sidonia avait raison : c’était le plus bel endroit de la ville pour être au bord du lac.</p>
<p align="left">« Si nous ne mourons pas de soif. »</p>
<p align="left">Mais, cette fois, une jeune femme est rapidement venue à notre table et nous a demandé avec une politesse appuyée ce que nous désirions. Sidonia a choisi un blanc limé, moi trois décis d’un rouge que la serveuse m’a recommandé en m’assurant que je l’apprécierais beaucoup. J’ai contenu à grand-peine une envie de rire. Sidonia parlait de nouveau d’un enfant, d’un garçon de quatre ans qui s’appelait Nino et qui allait dans une crèche au nom ridicule.</p>
<p>« Il y a quelque chose que je n’ai pas compris, lui ai-je dit. « Qui est ce Nino ? »</p>
<p>« Mon fils », a répondu Sidonia en riant.</p>
<p>« Tu as un enfant ? »</p>
<p>« Tu ne le savais pas ? »</p>
<p align="left">Maintenant, je me rappelais vaguement qu’elle avait plusieurs fois parlé d’un enfant, mais je n’en avais jamais fait cas. J’ai demandé si l’enfant avait aussi un père en m’efforçant d’avoir une voix posée. Lorsque Sidonia a prononcé son nom, j’ai eu l’impression d’avoir les viscères transpercés. Gieri Casutt, guide de montagne et germaniste, militant rhéto-romanche et poète raté. Alors, c’était elle, la montagne, la fiancée dont la poitrine l’avait tellement excité qu’elle lui avait inspiré un poème. Je me suis concentré pour me souvenir du reste du poème, mais il ne me restait de sa lecture qu’un vague malaise. J’imaginai la main poilue de Gieri caressant le splendide corps de Sidonia. J’ai secoué la tête pour chasser cette image. Sidonia était assise au bord du lac brillant d’une couleur argentée dans le soleil couchant et elle souriait ironiquement. Elle dit qu’ils n’avaient jamais voulu en parler. C’est tout de même Gieri qui l’avait engagée. J’ai regardé les mains de Sidonia étalées sur la table tels deux animaux au repos. À un doigt, elle portait une énorme bague en forme de fleur. Elle a eu l’air de deviner mes pensées et elle a relevé sa main droite pour me la mettre sous le nez.</p>
<p>« Je suis libre. »</p>
<p>« Tu avais rendez-vous avec lui dans train ? », ai-je demandé en hésitant.</p>
<p>Sidonia a haussé les sourcils et fait la moue.</p>
<p>« Viens, allons nous baigner ! », a-t-elle dit.</p>
<p>« Je n’ai pas mon costume de bain. »</p>
<p>« Tu n’en as pas besoin, ici. »</p>
<p align="left">L’eau était gelée.</p>
<p style="TEXT-ALIGN: center"> *****************</p>
<p> </p>
<p><strong>(1)</strong> Pendulaire : helvétisme correspondant au « navetteur » belge et s’appliquant aux personnes effectuant des trajets quotidiens entre leur domicile et leur lieu de travail.</p>

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