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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Politiques</title>
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		<title>Hollande: un parfum de IIIème République…</title>
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		<pubDate>Thu, 17 May 2012 22:53:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lrosenzweig</dc:creator>
				<category><![CDATA[La chronique de Luc Rosenzweig]]></category>
		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Le Président parie sur les valeurs sûres et s’entoure de vrais amis François Hollande aura beaucoup appris de Nicolas Sarkozy. Notamment qu’une entrée par trop décoiffante dans la fonction présidentielle peut vous pourrir un quinquennat. Le Fouquet’s et le yacht de Bolloré sont restés dans les mémoires, alors que l’hommage rendu le 16 mai 2007 aux martyrs [...]]]></description>
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<h2>Le Président parie sur les valeurs sûres et s’entoure de vrais amis</h2>
<p><img src="http://extremecentre.org/wp-content/uploads/2012/05/Francois-Hollande-trempe-pluie-champs-elysees-le-temps-se-gate.jpg" alt="" /></p>
<p>François Hollande aura beaucoup appris de Nicolas Sarkozy. Notamment qu’une entrée par trop décoiffante dans la fonction présidentielle peut vous pourrir un quinquennat. Le <em>Fouquet’s</em> et le yacht de Bolloré sont restés dans les mémoires, alors que l’hommage rendu le 16 mai 2007 aux martyrs de la Résistance du Bois de Boulogne par un Nicolas Sarkozy tout juste investi est tombé dans l’oubli…</p>
<p>Ce sera sans doute le cas des propos tenus par François Hollande au cours de la journée du 6 Mai, à l’Elysée, devant la statue de Jules Ferry aux Tuileries, et lors de la réception à l’Hôtel de ville de Paris. Il ne faisait que reprendre les thèmes de sa campagne : l’exigence de justice dans la répartition des sacrifices inévitables, la priorité donnée à l’école, à la jeunesse, et à la recherche. Il n’est cependant pas indifférent que les deux personnalités symboliques auxquelles il a tenu à rendre hommage dès son entrée en fonction représentent l’idée de progrès telle qu’elle s’est épanouie sous la IIIème République : celui qui se fonde sur l’étude et sur l’avancement des sciences. Les enfants des écoles aux Tuileries, et les blouses blanches des piliers de laboratoire à l’institut Curie : François Hollande nous fait savoir qu’il ne craint aucun procès, ni pour ringardise par les esprits forts du déconstructivisme, ni pour illusion productiviste par les khmers verts et associés. Cela mérite d’être salué, car l’intention est bonne : on doit aider l’école à mieux remplir son rôle de transmission du savoir indispensable à l’émancipation des individus, et donner à ceux qui repoussent toujours plus loin les limites de la connaissance les moyens de faire que notre pays demeure une grande nation de science et d’industrie. C’est, bien entendu, plus facile à dire qu’à faire et de bonnes intentions ne produisent pas toujours une bonne politique. Reste que les mots engagent, et ceux qui les entendent sauront, le moment venu, juger s’ils ont été suivis d’effets.</p>
<p>Les esprits resteront donc marqués, plus que par ses discours, par le déchaînement des éléments que le nouveau président dut subir dès sa sortie de l’Elysée : trombes d’eau en remontant les Champs du même nom, averse de grêle devant la statue de Pierre et Marie Curie, et enfin coup de foudre sur l’avion le conduisant à Berlin.</p>
<p>Le ciel semblait vouloir tenir le rôle assigné à l’esclave qui tenait la couronne de laurier au dessus de la tête des Césars triomphants : placé tout prêt de lui alors que le peuple de Rome acclame l’empereur vainqueur, il lui chuchote sans cesse : « Souviens-toi que tu es mortel ! ». Cette coutume était destinée à protéger les souverains de l’<em>hubris</em>, cette démesure qui s’empare de ceux qui sont parvenus au sommet de la gloire et du pouvoir. On n’a beau être le président de la République, on subi la météo comme les citoyens ordinaires… Mais un président, fût-il normal, n’est pas un citoyen ordinaire : celui qui resterait debout à l’arrière d’une automobile décapotable alors qu’il pleut à verse serait tenu pour un original. Mais au bout du compte, François Hollande n’aura pas trop à se plaindre de l’intervention de Zeus dans un cérémonial qui avait été réglé au millimètre : le dieu du tonnerre lui a offert une métaphore imprévue : « Je tiens le cap sans frémir au milieu des tempêtes ! ». On aura également admiré le sens pratique d’un président qui a toujours un costard prêt à se substituer à celui que l’eau du ciel a transformé en serpillère.</p>
<p>On a également pris connaissance des premières nominations, celles des principaux conseillers du président, et celle du premier ministre Jean-Marc Ayrault. Elles en disent beaucoup sur la manière dont François Hollande s’apprête à exercer le pouvoir. Il ne sera pas cet hyperprésident décidant de tout au vu de tous, comme le fut son prédécesseur, mais il veille que ceux à qui il délègue une partie des responsabilités soient insoupçonnables quant à leur loyauté. Rien ne vaut les camarades de promo de l’ENA pour faire fonctionner la machine élyséenne : ce sera la tâche de Pierre-André Lemas, secrétaire général de l’Elysée et de Sophie Hubac, directrice de cabinet. Le conseiller spécial, Aquilino Morelle est, lui, l’exact équivalent d’Henri Guaino chez Sarkozy : écrivain des discours, il ne vient pas de l’école delorienne et européiste qui a formé François Hollande. Opposé au Traité constitutionnel européen, il fut le principal conseiller d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste. L’important, c’est aussi de bien choisir, à ses côtés, celui qui ne pense pas comme vous, mais qui a du talent.</p>
<p>Le premier ministre, chef du gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation » (article 20 de la Constitution) est l’un des rares hiérarques socialistes qui n’a jamais « manqué » à François Hollande, même lorsque celui-ci ne semblait pas être le mieux placé dans la course à l’Elysée 2012. Il serait surprenant qu’entré à Matignon, il se place sur une trajectoire de confrontation avec le président de la République. Bien malin serait d’ailleurs celui qui pourrait expliquer en quoi les philosophies politiques des deux hommes pourraient diverger, alors que ce petit exercice est aisé avec Martine Aubry, ou Laurent Fabius. Jean-Marc Ayrault, qui fut brièvement prof avant de ce lancer avec succès dans la vie politique, devra jouer le rôle de surveillant général<sup><a id="fnref-17534-1" href="http://www.causeur.fr/hollande-un-parfum-de-iiieme-republique%e2%80%a6,17534#fn-17534-1">1</a></sup> d’une équipe gouvernementale où des personnalités dotés d’un ego surdimensionné, mais dont la présence est indispensable en raison de leur poids politique devront cohabiter.</p>
<p>L’annonce de la composition de ce gouvernement ne devrait pas comporter de surprise de taille. Le coup médiatico-politique n’est pas le genre de la maison. Il semblerait même que François Hollande prenne un malin plaisir à rendre ennuyeuse l’observation de la vie publique et des lieux de pouvoir, ayant délégué à sa compagne Valérie Trierweiler la tâche de donner au peuple la dose de ragots « people » qu’il exige désormais de ses gouvernants.</p>
<div id="post-footnotes">
<ol>
<li id="fn-17534-1">Je sais. On dit aujourd’hui « conseiller principal d’éducation ». Mais le « surgé » reste la figure emblématique de la loi et l’ordre scolaire. <a href="http://www.causeur.fr/hollande-un-parfum-de-iiieme-republique%e2%80%a6,17534#fnref-17534-1">↩</a></li>
</ol>
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		<title>La victoire de Hollande : un jour sans Histoire</title>
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		<pubDate>Mon, 07 May 2012 08:25:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lrosenzweig</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[La chronique de Luc Rosenzweig]]></category>
		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Rien de très nouveau sous le soleil de l’Elysée  L’homme politique le plus stupide de la nomenklatura européenne est sans doute Guido Westerwelle, qui exerce les fonctions de ministre des affaires étrangères en Allemagne. Son insignifiance le contraint, pour avoir un semblant d’existence aux côtés de l’envahissante Angela Merkel, à sortir des déclarations à la [...]]]></description>
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<p><strong>Rien de très nouveau sous le soleil de l’Elysée </strong></p>
<p>L’homme politique le plus stupide de la nomenklatura européenne est sans doute Guido Westerwelle, qui exerce les fonctions de ministre des affaires étrangères en Allemagne. Son insignifiance le contraint, pour avoir un semblant d’existence aux côtés de l’envahissante Angela Merkel, à sortir des déclarations à la mode de Lucky Luke. Plus vite que son ombre, mais à la différence des coups de revolvers du héros de Morris et Goscinny, elles ratent régulièrement leur cible. Ainsi, dimanche soir, aux alentours de 20h30, notre Rantanplan d’outre-Rhin qualifia la victoire de François Hollande d’« événement historique ». En V.O. cela donne « ein historisches Ereignis ». Cela a en jette pour les ignorants, mais on est très loin de Goethe, présent sur le champ de bataille de Valmy, déclarant à des officiers allemands : « A partir d’aujourd’hui commence une nouvelle époque de l’histoire du monde, et vous pourrez dire, j’y étais ! ».</p>
<p>L’élection de François Hollande à la présidence de la République française est un événement politique d’une importance certaine, mais on a pu constater qu’aucun de ses partisans présents sur les plateaux de télévision ne se sont risqués à invoquer l’Histoire pour qualifier le succès de leur champion. Ils ont eu raison.</p>
<p>Les images de liesse de la place de la Bastille et de désolation au palais de la Mutualité (on ne dit plus la « Mutu » depuis que ce lieu a été squatté par la droite) évoquent plus les soirées d’après match des supporters des vainqueurs et des vaincus que les « grandes journées qui ont fait la France ». François Hollande aura d’ailleurs fait le nécessaire pour évacuer l’Histoire de cet épisode de la Vème République. Son discours de Tulle n’était pas de nature à donner aux braves gens de Corrèze, ayant bravé la pluie pour l’entendre, le souvenir impérissable qui ferait briller les yeux de leurs petits-enfants à qui ils le raconteraient, le soir à la veillée.</p>
<p>Aujourd’hui, on change de président comme on change de bagnole. On est fier, quelques heures, quelques jours au plus de la nouvelle voiture, on est soulagé de s’être débarrassé de l’ancienne qui nous sortait par les yeux en dépit de quelques dizaines de milliers de kilomètres de bons et loyaux services, et on passe vite à autre chose.<br />
Les antisarkozystes viscéraux vont bientôt se sentir orphelins de leur objet de détestation, et vont très vite se mettre en quête d’un nouveau punching ball. Il n’est pas certain qu’ils trouvent une nouvelle cible de la qualité de la précédente, à moins que Bibi Netanyahou ne décide de débarrasser une bonne fois son pays de la menace nucléaire iranienne. C’est bien triste pour eux, mais on me permettra d’avoir une compassion modérée pour leur frustration.</p>
<p>Le 6 Mai 2012, la France n’a pas réélu le président sortant. So what ? On avait déjà vu cela en 1981… Elle en a élu un nouveau qui leur vend à peu près la même chose que l’ancien, avec un nouvel emballage, et un nouvel argumentaire de vente. Il n’y a donc pas de raison d’en faire toute une histoire. L’Histoire, la vraie, reviendra très sûrement un jour, de manière aussi brutale qu’inattendue. On verra alors si notre président « normal », s’il est toujours en fonction, est capable d’en faire sa compagne pour la postérité.</p>

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		<title>François Hollande, l’homme qui n’aime pas les passions</title>
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		<pubDate>Thu, 26 Apr 2012 19:52:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lrosenzweig</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[La chronique de Luc Rosenzweig]]></category>
		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Un bon arbitre fait-il un bon président ? &#160; A un journaliste qui l’interrogeait sur le peu de ferveur suscitée dans les foules par sa candidature, François Hollande a répondu « Je préfère être élu sans ferveur que battu avec !». Certains ont vu dans cette boutade une pique adressée à son ex-compagne qui avait, elle, [...]]]></description>
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<h2>Un bon arbitre fait-il un bon président ?<a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/francois-hollande-l%e2%80%99homme-qui-n%e2%80%99aime-pas-les-passions/attachment/caricature_francois_hollande_by_cyrielkiller-d4psysm-2/" rel="attachment wp-att-4695"><img class="alignleft size-medium wp-image-4695" title="caricature_francois_hollande_by_cyrielkiller-d4psysm" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/04/caricature_francois_hollande_by_cyrielkiller-d4psysm1-236x300.jpg" alt="" width="236" height="300" /></a></h2>
<p>&nbsp;</p>
<div id="post-head"></div>
<p>A un journaliste qui l’interrogeait sur le peu de ferveur suscitée dans les foules par sa candidature, François Hollande a répondu « Je préfère être élu sans ferveur que battu avec !». Certains ont vu dans cette boutade une pique adressée à son ex-compagne qui avait, elle, mobilisé les affects des militants et sympathisants de gauche lors de son duel avec Nicolas Sarkozy en 2007, avec le résultat que l’on connaît. Cette interprétation est un peu réductrice, car la flèche visait également Nicolas Sarkozy, qui ne manque pas une occasion de faire de sa personne le réceptacle des sentiments, positifs ou négatifs, qui animent les électrices et les électeurs.</p>
<p>Lorsque l’on est pas le meilleur dans un registre, on se trouve face à une alternative : soit l’on s’efforce de se hisser au niveau de ses concurrents, soit l’on décide d’abandonner ce terrain pour jouer une partition qui vous convient mieux. C’est cette dernière solution que François Hollande a choisie, avec l’aide, sans doute, de communicants moins faisandés que Jacques Séguéla. Fade je suis, fade je resterai, car l’époque n’est plus à la flamboyance baroque de dirigeants se conduisant comme de vulgaires pipoles, brisant tous les tabous de la bienséance bourgeoise, comme Silvio Berlusconi ou, dans une moindre mesure, Nicolas Sarkozy. Mario Monti ou Mariano Rajoy ont le charisme d’une huître, ce qui ne les empêche pas de bénéficier, pour l’instant, du soutien de la majorité de leurs concitoyens. Voilà pour le message. Pour la tactique, François Hollande se sert des inévitables passions émergeant à l’occasion de la « mère de toutes les élections » comme un judoka du poids de son adversaire, qui peut être fatal à ce dernier s’il n’est pas utilisé à bon escient. En dramatisant les enjeux, Nicolas Sarkozy galvanise ses partisans, mais aussi ses adversaires, dont l’antisarkozysme viscéral défie toutes les lois de la raison. Durant la campagne du premier tour, Mélenchon, Joly<sup><a id="fnref-17214-1" href="http://www.causeur.fr/francois-hollande-l%e2%80%99homme-qui-n%e2%80%99aime-pas-les-passions,17214#fn-17214-1">1</a></sup> et Marine Le Pen se sont livrés au Sarko-bashing sans retenue, dispensant ainsi le candidat socialiste de se vautrer dans la basse polémique.</p>
<p>Jean-François Copé accusait, au lendemain du premier tour, François Hollande de se comporter comme une anguille, un poisson qui, comme chacun sait, vous file entre les doigts dès qu’on cherche à le saisir. C’est une forme d’aveu : on a beau le chercher, le pousser à la faute, il est quasi impossible de transformer ce quinquagénaire sympathique pour les deux tiers des Français en épouvantail à bourgeois. Son implantation en Corrèze l’a instruit de l’expérience des deux grands hommes politiques du terroir : Henri Queuille, pour qui « il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout » et Jacques Chirac, qui avait l’art de susciter la sympathie pour sa personne, sinon pour ses idées… Qui va se lever pour faire barrage à une anguille ? D’autant plus que le bonhomme a l’air franc du collier, ne promet pas la lune et le reste, et cultive une discrétion de bon aloi sur sa vie privée<sup><a id="fnref-17214-2" href="http://www.causeur.fr/francois-hollande-l%e2%80%99homme-qui-n%e2%80%99aime-pas-les-passions,17214#fn-17214-2">2</a></sup>.<br />
Ce candidat « antipassionnel » pourra-t-il, en cas de victoire, exercer le pouvoir comme il fit campagne, sans bruit ni fureur, avec juste ce qu’il faut de fougue rhétorique pour éviter aux auditoires de s’ennuyer ?</p>
<p>Constatons d’abord qu’au seuil de la soixantaine, il est très rare que les traits de caractère fondamentaux d’un individu se modifient radicalement. Le « J’ai changé ! » de Sarkozy ne convainc personne, ni ses amis qui l’aiment comme il est, ni ses adversaires qui adorent le détester comme tel. Le pouvoir ne transfigure pas ceux qui sont amenés à l’exercer, sinon tous les présidents de la République finiraient par se ressembler, ce qui est loin d’être le cas. Les sobriquets dont on a affublé Hollande (Flanby, Culbuto) sont, certes, désobligeants et pour une part injuste, mais ils pointent des traits de caractère qui ont émergé de sa longue carrière politique. Son aversion pour les conflits a fait de lui l’homme de la synthèse qui surgit au bout de la longue nuit de la commission des résolutions du congrès du PS. Qui peut imaginer qu’il se comportera d’une manière totalement différente une fois installé à l’Elysée ? Il rassemblera autour de lui les ducs, comtes et barons du PS, primus inter pares d’une aristocratie des féodaux des pouvoirs locaux et régionaux. Il veillera, à l’inverse de Lionel Jospin, à ce que la possession des leviers du pouvoir central ne mette pas en danger la solidité des fiefs électoraux de ses plus fermes soutiens. Il sera l’arbitre de leurs différends et de leurs querelles de préséance, ce qui n’est pas une mince affaire. En bon disciple de Mitterrand, il enverra son premier ministre au feu de l’impopularité en lui faisant porter le poids des inévitables décisions douloureuses exigées par la situation économique. Il sera l’artisan des motions de synthèse bruxelloises qui remettront au surlendemain ce qu’il était urgent de faire l’avant-veille, s’attirant ainsi les bonnes grâces d’Angela Merkel qui va apprécier en lui l’homme prévisible, qui n’aime ni les « coups », ni les tables renversées.</p>
<p>Cela fera-t-il un bon président ? Rien n’est moins sûr, mais rien n’est exclu non plus, car l’Histoire est rusée. On n’est pas un bon, ou un grand homme d’Etat du fait de ses seules qualités personnelles. Il faut que celles-ci soient adaptées aux situations qui se présentent. Churchill, on s’en souvient, fut un calamiteux ministre des finances en temps de paix…<br />
Denis Jeambar, l’ancien directeur de <em>L’Express</em>, qui vient de passer plusieurs mois dans la proximité de François Hollande pour les besoins d’un documentaire, le compare à un galet « lisse à l’extérieur, mais dur à l’intérieur ». Fort bien. Mais n’oublions pas que le destin des galets est d’être emportés par le courant.</p>
<div id="post-footnotes">
<ol>
<li id="fn-17214-1">La candidate écologiste, véritable Rantanplan de la campagne du premier tour, en a même fait un peu trop dans ce registre, avec l’effet inverse de celui escompté. <a href="http://www.causeur.fr/francois-hollande-l%e2%80%99homme-qui-n%e2%80%99aime-pas-les-passions,17214#fnref-17214-1">↩</a></li>
<li id="fn-17214-2">La médiatisation familiale antérieure était le fait de Ségolène Royal. Il est à craindre que Valérie Trierweiler, qui n’a pas peur de la lumière, assure le rond de serviette du couple présidentiel dans les magazines people. Mais il n’est pas indifférent de choisir ce genre de compagne… <a href="http://www.causeur.fr/francois-hollande-l%e2%80%99homme-qui-n%e2%80%99aime-pas-les-passions,17214#fnref-17214-2">↩</a></li>
</ol>
</div>

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		<title>Chroniques martiennes (11)</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Apr 2012 22:23:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>quiestemont</dc:creator>
				<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Dérèglementer Comme je devais attendre deux jours avant de retrouver mon économiste, je pus satisfaire mon envie de visiter un peu plus à fond la capitale de l’Empire. Jusque là on ne m’avait montré que les monuments les plus remarquables, les quartiers les plus à même de susciter l’admiration d’un visiteur étranger. Étant libre d’organiser [...]]]></description>
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<p>Dérèglementer</p>
<p>Comme je devais attendre deux jours avant de retrouver mon économiste, je pus satisfaire mon envie de visiter un peu plus à fond la capitale de l’Empire. Jusque là on ne m’avait montré que les monuments les plus remarquables, les quartiers les plus à même de susciter l’admiration d’un visiteur étranger. Étant libre d’organiser mon temps, je demandais qu’on me promenât à travers toute la ville à bord d’un de ces quadricyles si prisés des Martiens, quoique abominablement polluants. Cela étant, je dois reconnaître que celui qui fut mis à ma disposition était très confortable, infiniment supérieur en tout cas, sous ce rapport, aux oiseaux de transport et autres trains souterrains, sans parler des insectes volants !</p>
<p>Ce tour me fit prendre conscience à la fois de l’étendue de la ville et de la variété de ses constructions comme de ses habitants. Si je ne parvenais pas encore à distinguer les sexes chez les Martiens, je commençais à mieux saisir les nuances de leur verdâtre et je constatais qu’ils avaient l’habitude de se regrouper en fonction de la couleur de leur peau. Il y avait ainsi des quartiers où se concentraient les verts plus clairs, à côté d’autres quartiers à forte majorité de verts plus sombres. Je remarquais par ailleurs une relation entre l’apparence extérieure des Rancis et la teinte de leur peau. Les plus clairs étaient généralement mieux habillés et paraissaient plus prospères que les plus sombres. Je confirmais cette observation en comparant les quartiers dans lesquels les uns et les autres se trouvaient en plus grand nombre : aux clairs les beaux immeubles en pierre, les magasins luxueusement décorés ; aux sombres les constructions disgracieuses en matériaux bon marché et les boutiques misérables. Je constatais ainsi <em>de visu</em> à quel point la société rancie était malade pour tolérer de telles inégalités entre ses membres et je m’étonnais qu’une simple nuance de la couleur de la peau pût exercer une influence aussi déterminante.</p>
<p>Lorsque j’étais las de rouler, ou parce que j’étais désireux de considérer de plus près tel ou tel endroit que nous étions en train de traverser, je faisais arrêter mon véhicule. Je marchais dans les rues, j’entrais ici ou là, parfois j’interrogeais un passant. Dès que j’étais identifié comme « Le Terrien » dont parlaient toutes les gazettes, on répondait volontiers à mes questions. Je m’intéressais surtout aux malheureux. Trop souvent, ce qu’ils me racontèrent me glaça le sang : ce qu’ils enduraient passait mon imagination. Je sentis néanmoins chez eux une envie forcenée de vivre, sans laquelle, à vrai dire, ils n’auraient jamais pu supporter leur condition. Comme je m’y attendais, je constatais que les plus malheureux étaient des étrangers. Je ne pus m’empêcher de frémir en les entendant m’avouer qu’ils préféraient leur situation – pourtant indigne, à mes yeux de Terrien, de toute créature vivante ! – à celle qu’ils avaient quittée dans leur pays.  </p>
<p>Après ces deux jours de pérégrination et d’observation, je me trouvais à nouveau installé dans le salon de mon économiste, afin d’écouter ce qu’il avait encore à m’apprendre. Comme il était d’un commerce fort agréable, j’étais bien aise de le revoir. En même temps, je commençais, comme je l’ai dit précédemment, à me fatiguer de ses explications. Il avait beau essayer de me montrer la logique qui se cachait derrière le comportement de ses semblables, tout cela restait pour moi un fatras d’absurdités. Enfin, il n’est jamais inutile de s’instruire, me disais-je, pour me mettre en condition de suivre sa leçon.</p>
<p>« J’ignore, commença-t-il, combien de temps vous resterez parmi nous. Qui sait, peut-être êtes-vous destiné à finir vos jours sur Mars ? Je n’y verrais personnellement aucune objection car vous m’êtes sympathique et parce que je suis certain que vous avez une foule de choses à nous apprendre. Je conçois néanmoins que vous aspiriez à rentrer chez vous. Si tel est le cas, et si votre vœu est exaucé, je ne voudrais pas que vous partiez sans avoir compris comment marche notre système financier. Il est à la fois le cœur de notre économie et le symbole de tous ses dysfonctionnements. »</p>
<p>Je l’écoutais sans réagir autrement que par un signe de tête qui ne m’engageait à rien. Je voulais faire entendre à mon économiste que j’étais effectivement désireux de rentrer chez moi, mais que je n’en ferais pas un drame si je devais rester sur Mars. En réalité, l’effet de surprise initial s’était peu à peu dissipé et, sans vouloir l’avouer à un hôte aussi aimable, j’avais hâte, désormais, de retrouver les miens ainsi que mon environnement familier. Je ne savais pas, alors, combien je serais vite exaucé. Cependant, l’économiste continuait son discours.</p>
<p>« Je vais être obligé de rentrer dans des détails qui risquent de vous surprendre. Il faut d’abord que vous sachiez que la propriété de nos grandes entreprises est divisée entre de très nombreux capitalistes, chacun n’ayant en général qu’une très petite part, insuffisante pour lui permettre de participer à la direction. Par contre, rien n’empêche un même capitaliste de détenir des parts de propriété sur plusieurs entreprises. A quoi cela peut-il bien servir d’être copropriétaire de plusieurs entreprises si l’on ne peut pas intervenir sur leur gestion ? La réponse risque de vous surprendre : ces capitalistes-là ne sont nullement intéressés à la marche de leurs entreprises et ne se sentent, à vrai dire, nullement propriétaires de ces dernières. Leur finalité est toute autre : ils espèrent gagner beaucoup d’argent en jouant sur les variations des cours de leurs titres de propriété. Le principe est d’acheter quand les cours sont bas et de revendre quand ils sont élevés. Je simplifie, il existe des moyens un peu plus subtils, mais, pour l’essentiel, vous avez là tout le secret de la spéculation ».</p>
<p>A ce point, je ne pus m’empêcher de l’interrompre : « Vous voulez dire que les capitalistes, qui dominent l’économie de votre planète, passent leur temps à s’amuser, à essayer de deviner l’évolution future des prix de leurs titres ? » Alors que je m’attendais à m’ennuyer, je m’étais laissé prendre une nouvelle fois aux explications abracadabrantes de l’économiste martien </p>
<p>« Exactement, me fut-il répondu. C’est pourquoi mon maître, le grand économiste Keyn, comparait la bourse (le lieu où s’échangent les titres) à un casino. De fait, les gains ou les pertes qui proviennent de la spéculation ne sont pas beaucoup moins irrationnels que ceux des jeux de hasard. Malheureusement, même si la plupart des capitalistes se soucient peu, au fond, de ce qui se passe réellement dans les entreprises, la situation de ces dernières n’est pas déconnectée des évolutions désordonnées de la bourse. L’effondrement périodique des cours des titres a des conséquences sur l’économie réelle : des entreprises font faillite, le chômage augmente. Tout cela est inévitable dans une économie capitaliste, en tout cas telle que nous la concevons sur Mars. A tort ou à raison, nous nous y sommes habitués. Mais cela, c’était avant l’arrivée des néolibs. Dans leur programme, il y avait, outre les privatisations et la mondialisation (la libre circulation des marchandises et des capitaux à travers toute la planète), la dérèglementation. Selon les néolibs, rappelez-vous, il suffit de laisser faire les capitalistes et les entrepreneurs pour que tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L’agenda des néolibs incluait donc la suppression de toutes les règles – inutiles et même nuisibles selon eux – par lesquelles les États encadrent l’initiative privée. Avec la victoire de cette idéologie, la dérèglementation est devenue effective. Cette dernière a eu de nombreuses conséquences, en particulier dans les États-Unis d’Améric – le pays le plus riche de Mars, celui où est née l’idéologie néolib – où, par exemple, les compagnies de transport par gros oiseaux ont fait faillite les unes après les autres. Encore ne s’agit-il que d’un pays et d’un secteur, mais la dérèglementation a eu une conséquence bien plus grave, qui a affecté toute la planète. Vous devez savoir que toute l’économie martienne repose sur ses banques. Celles-ci sont des entreprises d’un type très particulier, qui ont pour fonction de créer la monnaie sans laquelle aucune production, aucun échange n’auraient lieu. Si l’existence des banques est menacée, c’est toute l’économie qui s’effondre. C’est pourquoi il est impératif d’empêcher les banques de prendre des risques qui puissent mettre leur existence en danger. Avec la dérèglementation, les règles encadrant la création de monnaie par les banques ont sauté, évidemment, et les banques se sont lancées à corps perdu dans la spéculation. Dès lors, ce qui devait advenir arriva : Mars est en train de traverser la crise la plus grave de son histoire, après celle qui eut lieu du vivant de mon maître Keyn, celle qui fut à l’origine de ses découvertes majeures en économie politique. Ah, que n’a-t-on su retenir l’enseignement de cet immense économiste ! Je suis le premier à reconnaître que le monde a changé depuis son temps et que son message doit être réinterprété, mais, plutôt que se livrer à cet exercice nécessaire, on s’est jeté sans réfléchir dans la pseudo-science néolib, et nous ne cessons, depuis, d’en payer les conséquences. »</p>
<p>Quant à moi, j’étais toujours confronté à la même énigme : pourquoi ces Martiens, qui avaient toutes les apparences de créatures intelligentes, n’étaient-ils pas capables de surmonter des difficultés qui m’apparaissaient, à moi, loin d’être insurmontables ? Comme je m’en ouvrais, à nouveau, à mon hôte, il me répondit en des termes qui – comme les fois précédentes – ne pouvaient guère me satisfaire.</p>
<p>« Immédiatement après le déclenchement de cette crise, Nicol s’est répandu en déclarations tonitruantes<strong> </strong>: On allait voir de quoi il était capable ; ce qu’on avait dérèglementé, il se faisait fort, lui, de le rerèglementer ; et il imposerait sa nouvelle manière de voir à la planète entière. Or que constatons-nous, plusieurs années après ces rodomontades ? Que non seulement il n’a rien imposé aux chefs d’État étrangers, mais qu’il n’a même pas été capable de mettre un peu d’ordre chez lui : les banques rancies ont continué leurs activités spéculatives et leurs patrons ont très vite recommencé à se verser des salaires exorbitants. »</p>
<p>Cette dernière remarque me rappela ce que j’avais constaté lors de ma visite de Sipar, ces inégalités si choquantes pour un Terrien. Je voulus savoir l’opinion de mon économiste à ce sujet. Avant qu’il ne me réponde, nous méritions, déclara-t-il, un peu de cette boisson réconfortante que nous appréciions tant tous les deux. Vous devinez que j’applaudis des deux mains à cette proposition. Ce n’est qu’après que nous ayons trempé tous les deux les lèvres dans le breuvage délicieux qu’il reprit la parole.</p>
<p>« Vous venez de toucher, me dit-il, le point le plus douloureux, pour moi, dans le nouveau cours de mon pays. Pendant la GlorieuseÉpoque, dont je vous ai parlé à plusieurs reprises, la Rancie était attentive au sort des plus faibles, les chômeurs étaient très peu nombreux, les malades, les vieux étaient correctement soignés, le niveau d’instruction progressait, les meilleurs enfants du peuple pouvaient espérer atteindre les plus hautes fonctions, enfin, d’une manière générale, les inégalités se réduisaient. Tout a changé avec les néolibs. Tout d’un coup l’argent est devenu la valeur principale. Alors qu’il était mal vu, auparavant, d’étaler ses richesses, celles-ci sont devenues notre critère de comparaison. Seul celui qui est capable de gagner beaucoup d’argent est reconnu par les autres comme digne d’envie. Alors s’est enclenchée une course à l’argent qui a permis, certes, aux plus malins ou aux mieux placés d’en gagner beaucoup, mais ils l’ont fait au détriment des plus faibles. Ainsi que je vous l’ai déjà expliqué, profitant de la mondialisation, les patrons se sont livrés sans aucune honte au chantage à la délocalisation. Ce sont des exemples. Il y en a bien d’autres. Vous connaissez bien celui des transbordeurs de Madin : ceux-là ne font pas partie des plus malins, ils ont simplement la chance de se trouver à la bonne place pour prélever leur rente de monopole. Dans le même ordre d’idées, avez-vous entendu parler de notre sport national, le ballon-pied ? Il consiste à taper sur un ballon uniquement avec le pied ou la tête, les mains étant interdites. Cela réclame de l’adresse, de la vitesse, de l’endurance, des qualités qui sont loin d’être uniformément partagées entre les Martiens. Comme ce sport est très apprécié par notre peuple, il draine beaucoup d’argent. Du coup, les meilleurs joueurs sont en mesure de gagner des sommes à côté desquelles les revenus des transbordeurs paraissent complètement dérisoires : avec les patrons des grandes entreprises, les meilleurs joueurs de ballon-pied font partie des plus riches des Martiens. Si vous voulez avoir une idée de l’ampleur des inégalités qui sont considérées aujourd’hui comme normales sur Mars, un très bon joueur de ballon-pied ou un grand patron peuvent gagner en un an ce que le salarié ranci situé en bas de l’échelle, travaillant à plein-temps mais payé au salaire minimum, gagnerait en deux mille ans. En supposant que le salarié en question puisse travailler pendant trente cinq ans (ce qui est loin d’être garanti de nos jours, vu l’ampleur du chômage), il devrait disposer d’environ <em>soixante vies</em> de labeur pour gagner la même somme que les plus riches en <em>une seule année</em> ! Même si j’ai du mal à lire l’expression de votre visage d’extra-martien, je crois deviner votre stupéfaction. Et vous avez raison de vous scandaliser : l’état de notre planète est révoltant. Je voudrais pouvoir vous dire que cela va changer, que nous allons revenir vers la situation dela Glorieuse Époque. Hélas, pour que cela soit vrai, je crois bien que vous avez raison, finalement, … il ne faudrait pas moins qu’une révolution, … sauf que je ne la vois guère possible. »</p>
<p>Il ne dit plus un mot. Il semblait profondément affecté. Je ne l’étais pas moins, je crois, en pensant à ces pauvres Martiens, si proches de nous par l’apparence – à croire que nous sommes leurs cousins – et si éloignés du chemin du bonheur. Nous bûmes notre alcol en silence et je pris congé de notre économiste. Je promis de revenir le voir bientôt puisque je m’étais engagé à répondre à mon tour à ses questions. Mais je fus retransporté sur Terre pendant la nuit qui suivit, aussi mystérieusement que j’avais été amené sur Mars. Si je suis soulagé d’être revenu chez moi, et heureux d’avoir retrouvé la compagnie de ceux qui me sont chers, je ne parviens pas à oublier la promesse faite à mon ami martien. Parce que je me devais de tenir ma parole et, surtout, parce que je ne puis m’empêcher de penser que les institutions terriennes, dont nous avons tout lieu d’être satisfaits (n’est-ce pas ?), pourraient utilement servir de modèle à nos lointains cousins.</p>
<p>FIN</p>
<p>Quiestemont, écrit à Paris, a.d. 2012.</p>

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		<title>Chroniques martiennes (10)</title>
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		<pubDate>Tue, 10 Apr 2012 12:10:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>quiestemont</dc:creator>
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<p>Privatiser</p>
<p>Je me réjouissais de rencontrer à nouveau mon économiste. Il était le seul de mes interlocuteurs martiens avec lequel je pouvais avoir des conversations à peu près semblables à celles que j’avais sur Terre. Je me préparais et rejoignis mon escorte qui m’attendait dans le hall de l’hôtel. Comme je l’ai déjà signalé, je ne sortais jamais sans être accompagné. Lorsqu’il s’agissait de me conduire simplement à un rendez-vous, on m’affectait toujours la même créature. Celle-ci semblait fort intimidée de se trouver en ma présence et je dus insister pour apprendre qu’il s’agissait d’une jeune Martienne (et non d’un Martien, contrairement à ce que j’aurais cru), qu’elle était sortie depuis peu de l’école de police et qu’elle appartenait au service des personnalités. D’une grande discrétion, elle ne montrait aucune curiosité à mon égard. Je sus néanmoins qu’elle n’était pas mécontente d’être chargée de moi, une tâche moins monotone que de rester en faction pendant des heures devant le domicile privé d’un membre du gouvernement.</p>
<p>Nous prîmes une nouvelle fois le véhicule sous-terrain. Je commençais à m’habituer à ce mode de transport ; j’étais moins dérangé par la saleté, les odeurs, les graffitis sur les parois des voitures et les taches sur les sièges. Utilisée par des créatures plus civilisées que les Martiens (que les Rancis plutôt, car je dois laisser le bénéfice du doute aux autres nations martiennes), c’est une innovation à recommander. J’en étais là de mes réflexions lorsque le train dans lequel je me trouvais s’arrêta brutalement entre deux stations. J’étais mal à l’aise car, en dépit de ce que je viens d’expliquer, il ne me plaisait pas d’être emprisonné dans une boite malodorante. Les créatures présentes ne semblant ni inquiètes ni impatientes, il me parut sage, néanmoins, de calquer mon comportement sur le leur. Au bout d’un moment, une voix sortie de je ne sais où nous apprit qu’un incident mécanique s’était produit et que nous devions patienter. Ce que nous fîmes. J’observais les Martiens, tous plongés dans une occupation solitaire : ils dormaient, ou lisaient, ou écoutaient de la musique par le truchement d’un petit appareil qu’ils avaient accroché à l’oreille. Ils ne parlaient pas entre eux mais certains avaient sorti le moyen de télécommunication portatif dont les Martiens font grand usage et entamaient une conversation avec une autre créature, au loin.</p>
<p>Au bout d’un autre moment, qui me parut assez long, la voix nous apprit que nous devrions patienter environ un quart d’heure, après quoi notre train pourrait repartir. Le quart d’heure passa, le train ne redémarra pas mais la voix se fit entendre pour annoncer un autre délai. Ce petit jeu se répéta plusieurs fois. Et nous arrivâmes chez l’économiste avec deux bonnes heures de retard. Non sans mal. En effet, pendant que le trafic était interrompu, des Martiens s’étaient agglutinés en grand nombre dans les stations et notre train fut pris d’assaut. J’étais soulagé quant notre véhicule s’ébranla enfin ; je le fus moins lorsque je me vis compressé au milieu d’une foule de Martiens plus grands et plus gros que moi ; je respirais à grand peine ; je n’avais qu’une hâte, que nous parvenions au bout de notre voyage. Lorsque je me fus extirpé de notre voiture, j’interrogeais mon escorte car j’étais désireux de savoir si de tels incidents étaient fréquents. J’appris que, en effet, le matériel étant vétuste et les agents souvent en grève, le transport sous-terrain était fréquemment interrompu, que c’était ainsi et qu’on n’y pouvait rien !</p>
<p>Ce n’est qu’une fois arrivé chez l’économiste et bien callé dans l’un de ses confortables fauteuils que je pus reprendre mes esprits. J’étais venu avec plusieurs questions mais je voulus d’abord qu’il m’expliquât pourquoi le transport sous-terrain fonctionnait si mal.</p>
<p>« Comment, lui dis-je, comment est-il possible que l’empire – qui, comme je l’ai constaté, distribue généreusement ses largesses aux populations de ses colonies – traite si mal les habitants de sa capitale ? Et comment est-il possible que le peuple de la capitale, dont dépend au premier chef la stabilité du trône, accepte d’être aussi mal traité ? Les deux points sont pour moi, je l’avoue, inconcevables. »</p>
<p>« Je comprends votre surprise. Quel être raisonnable accepterait une situation pareille, en effet ? Laissons tomber le problème des colonies, si vous voulez bien. Il est entièrement à part et vous le connaissez sans doute mieux que moi qui n’ai jamais eu l’occasion de me rendre dans ces lointains territoires, où, d’ailleurs, je n’aurais rien à faire. »</p>
<p>« Il faudra quand même que vous m’éclairiez sur le fonctionnement de la porte de Madin. Car celui qui m’en a parlé établissait un rapport entre les transbordeurs et les transporteurs de Sipar. »</p>
<p>« Eh bien commençons par là, si vous voulez. Le cas de la porte de Madin est célèbre à travers tout l’empire et peut-être dans tout notre monde. Il est avéré que les frais de transit à la porte de Madin sont les plus élevés de toute la planète. C’est ce qu’on obtient quand on laisse un monopole exploiter son pouvoir sans intervenir. Car on accepte que les transbordeurs de Madin contrôlent l’approvisionnement de l’île. Ils peuvent ainsi rendre les marchandises rares à volonté. La rente dont ils bénéficient est le revenu de cette rareté artificielle. Dès qu’il y a monopole, il y a rareté et il y a rente. Considérons maintenant le transport public de Sipar, pour apprécier en quoi il est différent. Il est également organisé en monopole. Ce qui explique la fréquence des arrêts de travail. Comme il s’agit d’un monopole public, qu’il n’y a donc pas de patron capitaliste qui cherche à augmenter ses profits, les agents de cette entreprise sont les seuls bénéficiaires de la rente. Mais nous ne sommes pas ici dans les colonies, où toutes les aberrations sont possibles. En outre, les agents des transports publics de Sipar sont bien plus nombreux que les transbordeurs de Madin. Pour ces deux raisons, les avantages individuels qu’ils ont obtenus restent limités par rapport au droit commun : la sécurité de l’emploi, un peu plus de salaire, un peu plus de congé, des services sociaux un peu plus performants, rien de vraiment scandaleux en fait. »</p>
<p>Je voyais mieux désormais ce qu’était un monopole et que son pouvoir n’était pas absolu. Mais ces explications nous avaient éloignés de ma question initiale. Pourquoi tous ces incidents techniques qui interrompent le trafic pour une durée indéterminée ? Je la posais donc à nouveau.</p>
<p>« Le point que vous soulevez  est d’autant plus surprenant que les services publics rancis ont longtemps été considérés comme des modèles. Ils étaient réputés performants, à la fois très fiables et peu coûteux. Cela peut paraître contradictoire et ça l’est en effet. Nos services publics n’étaient peu coûteux pour les usagers que parce qu’ils étaient, en règle générale, lourdement subventionnés par l’État. Une part importante de leur coût était donc supportée par les contribuables. Mais depuis la victoire de l’idéologie néolib, l’État a de plus en plus de mal à faire rentrer les impôts : il n’y a qu’à voir la dérive de la dette publique ! Les riches payent de moins en moins d’impôt et menacent de s’expatrier chaque fois qu’on veut leur en faire payer davantage : la dégradation de nos services publics n’a pas d’autre explication. La logique néolib s’applique ici implacablement. Selon celle-ci, les services publics sont à proscrire parce que non concurrentiels, de même que les impôts parce qu’ils découragent l’effort, l’investissement, l’innovation, le progrès, etc. Les néolibs se sont battus pour obtenir en priorité la baisse de la fiscalité sur les plus riches – qui sont, à vrai dire, les seuls susceptibles d’investir. Ils y sont parvenus à partir du moment où tous les contrôles sur les mouvements internationaux des capitaux ont été supprimés. Les recettes fiscales sont alors devenues insuffisantes pour que l’État continue à subventionner les services publics autant qu’il le faisait antérieurement. La baisse des subventions a une répercussion immédiate sur la qualité de ces services. Il était facile, ensuite, de prendre prétexte de la détérioration du service pour prôner la privatisation, laquelle est en train de se produire partout, de manière plus ou moins larvée. L’un des moyens les plus simples, qui ne suppose aucun bouleversement législatif consiste, par exemple, pour une entreprise publique, à faire remplir des tâches de plus en plus nombreuses par des sous-traitants privés. Quitte à prendre des risques inacceptables du côté de la sécurité, comme c’est le cas dans nos usines qui produisent l’électricité. »</p>
<p>Chaque fois que mon économiste se lançait dans une explication, il soulevait de nouvelles questions. Je résolus de l’interroger plus tard sur ces privatisations qu’il venait d’évoquer. Auparavant, il fallait qu’il m’explique pourquoi les Rancis acceptaient la dégradation du service de transport sans réagir.</p>
<p>« Je vous ai déjà montré comment les ouvriers de ce pays ne sont plus en mesure de défendre leurs droits sociaux à cause des menaces de délocalisation. Le cas des services publics est différent : le transport public des habitants de la capitale doit obligatoirement être produit à Sipar. Par ailleurs les nuisances entrainées par toute interruption – volontaire ou non – du trafic sont considérables. Alors pourquoi n’y-a-il aucune levée en masse des Sipars ? Au premier abord, je vous répondrai que je n’en sais rien. Vous êtes déçu ? Si je réfléchis un peu plus, je vous dirai que le problème est complexe, que je peux tout au plus hasarder des hypothèses. Il faut distinguer entre les interruptions du trafic volontaires (les grèves), ou non (les pannes). Concernant les grèves, pour commencer, la plupart des usagers des transports publics sont des salariés : ils ne sont pas prêts à s’opposer à d’autres travailleurs. Surtout, peut-être, lorsqu’ils sont eux-mêmes empêchés de faire grève, en raison de la précarité de leur emploi. A cela s’ajoute que les grèves des agents du transport public n’ont pas toujours pour objectif la défense ou le renforcement de leurs avantages ; elles visent de plus en plus souvent la défense des services publics. Les pannes, me direz-vous, sont une autre affaire. En fait non : la défense du service public, c’est d’abord celle de la qualité de ce service… Mais revenons à la réaction, ou plutôt à l’absence de réaction des usagers face aux pannes de plus en plus fréquentes. J’ignore ce que sont les relations entre les Terriens, si vous formez ou non un ensemble cohérent, capable de ce fait de défendre vos intérêts communs. Ce n’est certes pas notre cas à nous Martiens. Plus le nombre d’individus concernés par un problème s’étend et plus il devient difficile de le régler. C’est la raison pour laquelle nous ne parvenons pas, par exemple, à affronter les menaces qui pèsent sur la santé de notre planète. Vous connaissez d’ailleurs déjà le contre-exemple parfait de ce manque de cohésion et de l’impuissance qui en découle : pour les transbordeurs de Madin, qui ne sont que quelques dizaines, il est très facile d’adopter une stratégie commune et de la poursuivre jusqu’à ce que leurs objectifs soient satisfaits. La même règle s’applique, <em>mutatis mutandis</em>, comme disaient nos anciens, pour le transport public à Sipar. Ses agents disposent également d’un pouvoir de monopole, mais il est moins absolu que celui des transbordeurs (on peut, par exemple, recourir aux transports privés). Surtout, ils sont nettement plus nombreux que les transbordeurs. C’est pourquoi, comme j’en ai déjà fait la remarque, les avantages qu’ils ont obtenus par rapport aux autres salariés demeurent modérés. Quant aux usagers du service public, ils sont, à l’instar des consommateurs de Madin, beaucoup trop nombreux pour pouvoir s’entendre, d’autant que leurs intérêts et leurs idéologies sont loin d’être les mêmes. »</p>
<p>Je hochais la tête. Les Martiens étaient décidément de drôles de créatures. Je voyais bien, en écoutant l’économiste, qu’il n’y avait jamais d’explication simple à leur comportement. J’aurais cru qu’étant des créatures intelligentes, elles se dirigeaient elles-mêmes. Mais plus j’avançais dans ma connaissance de ce monde étranger et plus je découvrais qu’elles étaient le jouet des circonstances. Celles qui avaient la chance de se trouver dans une position favorable l’exploitaient sans vergogne. Quant aux autres, elles se résignaient à leur sort de victime.</p>
<p>Cependant, après sa dernière tirade, mon hôte s’était levé pour quérir le flacon contenant l’alcol, décidément l’une des meilleures choses produites sur Mars. Il nous en servit à chacun un godet et j’abandonnais un instant mes réflexions pour déguster le nectar délicieux. Je n’oubliais pas pour autant que je devais encore interroger mon hôte sur les privatisations. Ce que je fis, dès qu’il eut reposé son godet.</p>
<p>« Il est donc écrit que vous ne me laisserez aucun répit ! commença-t-il, sur un ton néanmoins aimable. Je ne vous en veux pas. Je comprends votre curiosité. Mais il faudra bien que ce soit un jour à votre tour de m’expliquer comment fonctionnent les Terriens… En attendant, je vais m’efforcer de répondre à votre dernière question, qui n’est pas la plus simple de celles que vous m’avez posées. La planète Mars a adopté désormais un seul système économique : le capitalisme. Celui-ci est caractérisé par deux traits<strong> </strong>principaux : la propriété privée des moyens de production, d’une part – la séparation des capitalistes (qui détiennent seuls les moyens de production) et des prolétaires (qui vivent de leur travail), ou si vous préférez des patrons et des employés, d’autre part. Vous percevez tout de suite que ce système est inégalitaire par essence. S’il a malgré tout triomphé, ce n’est pas faute d’en avoir essayé d’autres, mais parce que c’est lui, à l’expérience, qui s’est révélé le meilleur, au sens où il est le seul capable d’apporter à la fois la liberté et la prospérité. Encore faut-il s’entendre sur ces termes. La liberté dont je parle n’est pas l’absence de règle, puisque l’anarchie, loin de conduire à la prospérité, assoit simplement la domination des forts sur les faibles (en l’occurrence des capitalistes sur les prolétaires). Quant à la prospérité, si elle peut être à peu près générale, elle ne sera jamais la même pour tous,<strong> </strong>car le capitalisme ne saurait se passer des inégalités. Je vous ai parlé de notre Glorieuse Époque : elle fut l’âge d’or du capitalisme ! Mais vous attendez de moi des réponses et non que je radote mes regrets. Vous connaissant, je parierais que vous vous posez déjà une autre question : ‘Pourquoi parler de privatisation dans une économie qui est déjà privée ?’ C’est qu’elle peut être pour la plus grande part privée sans l’être complètement. Privé s’oppose ici à public. Ainsi l’État fait-il partie du ‘secteur public’. De même, jusqu’à récemment, on considérait, au moins dans les pays les plus avancés, que les monopoles devaient être publics, tout simplement parce qu’on ne tolérait pas les privilèges des rentiers. Lorsque les néolibs sont arrivés, ils n’ont pas dit qu’il fallait supprimer les monopoles publics pour permettre aux capitalistes de se transformer en rentiers. C’eût été évidemment maladroit. Ils ont expliqué que les entreprises publiques étaient mal gérées, et que par ailleurs il n’y avait pas de véritable monopole, que tout cela était purement conventionnel, qu’il fallait donc casser chaque entreprise publique et la remplacer par plusieurs entreprises privées concurrentes. Comme je vous l’ai déjà indiqué, ils poussaient simultanément les États à adopter des décisions qui affaiblissaient les entreprises publiques, ce qui confortait leur argument relatif à l’inefficacité de ces entreprises. Et quand je dis les entreprises, je suis trop partiel. C’est le secteur public tout entier qui s’est trouvé affaibli, à commencer par l’école. En Rancie, le déclin de l’instruction publique semble irrémédiable ; tous les Rancis aspirent désormais à inscrire leurs enfants dans des écoles privées. En ce qui concerne les entreprises elles-mêmes, le processus de privatisation est déjà bien avancé. C’est le cas par exemple pour l’électricité et pour les chemins de fer. Or les privatisations posent des problèmes pratiques considérables. Je n’en citerai qu’un. Auparavant, l’existence d’un monopole public permettait de vendre l’électricité ou le transport ferroviaire au même prix unitaire à travers toute la Rancie, sans pénaliser les clients (particuliers ou entreprises) qui se trouvaient dans des régions excentrées et peu peuplées, donc avec des coûts de production de l’électricité, ou du transport, plus élevés. Le monopole fixait son prix de vente de telle sorte qu’il couvre le coût de production moyen. A partir du moment où plusieurs entreprises se font concurrence, elles se disputent les clients qui peuvent leur apporter le plus de profit, donc ceux qui présentent les coûts les plus faibles, et se désintéressent des autres clients. De telle sorte que ces derniers ne seraient plus approvisionnés si l’État n’intervenait pas pour contraindre les producteurs : l’État chassé par la porte est forcé de rentrer par la fenêtre, ce qui prouve, au passage, l’absurdité de la doctrine néolib. »</p>
<p>Mon économiste s’interrompit à ce point pour prendre une gorgée d’alcol. Il avait parlé d’une traite et méritait ce réconfort. Quant à moi, je me demandais une nouvelle fois comment il se pouvait que les Rancis se comportassent d’une manière aussi évidemment contraire à leurs intérêts. Et plus je me le demandais et plus je me persuadais que je n’aurais jamais une réponse satisfaisante. D’ailleurs il était tard, il n’était plus temps de harceler mon hôte avec mes questions. Je le priais d’utiliser son moyen de télécommunication portatif pour appeler mon escorte qui était partie faire un tour pendant que je m’instruisais. Dès qu’elle fut revenue, nous prîmes congé. Je crois bien que, à ce moment-là, j’aurais renoncé à rentrer plus avant dans les méandres de la société rancie et me serais contenté, pour la suite de mon séjour, de faire un peu de tourisme, si mon économiste ne m’avait engagé à revenir le voir afin de m’éclairer sur le secteur financier, un point que personne n’avait encore abordé avec moi, et pourtant, m’assura-t-il, des plus importants. </p>
<p>(À suivre)</p>

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		<title>Derrière Mélenchon, le printemps des staliniens</title>
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		<pubDate>Sun, 08 Apr 2012 17:21:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lrosenzweig</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[La chronique de Luc Rosenzweig]]></category>
		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Le nouveau printemps du totalitarisme mondain Dans les dîners en ville de la capitale, il est du dernier chic de faire son « coming out » mélenchonien, à la suite de quelques pipoles qui annoncent sur Youtube leur ralliement au candidat du Front de gauche, comme le psychanalyste mondain Gérard Miller, ou l’actrice Sophie de la Rochefoucauld, [...]]]></description>
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<p><strong><span style="color: #800080;">Le nouveau printemps du totalitarisme mondain</span></strong></p>
<div id="post-meta">
<p><img title="stalmel" src="http://www.causeur.fr/wp-content/uploads/2012/04/stalmel.jpg" alt="" width="460" height="280" /></p>
</div>
<div id="BlogContent">
<p>Dans les dîners en ville de la capitale, il est du dernier chic de faire son « coming out » mélenchonien, à la suite de quelques pipoles qui annoncent sur Youtube leur ralliement au candidat du Front de gauche, comme le psychanalyste mondain Gérard Miller, ou l’actrice Sophie de la Rochefoucauld, arrière-petite-fille de Pierre de La Rochefoucauld (1853-1930), duc de La Roche-Guyon, petite fille du comte Jacques de La Rochefoucauld (1897-1981) et de Jacqueline de Cassagne de Beaufort (1902-1966), et fille du cinéaste Jean-Dominique de La Rochefoucauld<sup><a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fn-16914-1" rel="external">1</a> <sup>[1]</sup></sup>. La conversation portera alors sur la question de savoir si le tribun issu du trotskisme est en train de plumer la volaille stalinienne, ou si, à l’inverse l’ancien « lambertiste » Mélenchon n’est pas devenu l’idiot utile permettant aux héritiers de Staline retranchés place du Colonel-Fabien de se refaire une santé électorale. On se gardera bien, ici, de se prononcer sur cette question cruciale, qui fera l’an prochain les choux gras des maîtres de conférences à Sciences Po tout contents d’expliquer la généalogie du mélenchonisme à un public d’étudiant(es) en état de pamoison.</p>
<p>Mais il faut bien constater que le printemps des sondages dont bénéficie Jean-Luc Mélenchon a fait éclore des plantes dont les graines, telles celles des végétaux du désert, attendaient depuis deux décennies la pluie salvatrice. Ainsi, on avait cru qu’avec la mort de Jeannette Vermeersch en 2001, l’espèce <em>Stalinistus galliensis</em> s’était définitivement éteinte. Grave erreur ! Il existe encore, dans notre pays, des gens qui considèrent que la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS ont été une catastrophe pour l’humanité. Il ne s’agit pas, pour eux, de se raccrocher à « l’hypothèse communiste » d’Alain Badiou, qui fait du passé table rase pour ne penser la révolution qu’au futur, mais d’affirmer que le « socialisme réellement existant », en URSS et dans les pays satellites ne manquait pas de vertus. J’exagère ? Je renvoie les sceptiques à la réécoute, sur le site de France-Culture de l’émission <em>Les retours du dimanche</em> diffusée le 1er avril, et qui n’avait rien d’un canular, hélas ! Cette émission avait convié un estimable professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean Salem, qui vient de publier un petit livre, <em>Elections, piège à cons ?</em>, qui veut mettre en garde les possesseurs d’une carte d’électeur contre les illusions provoquées par l’idée stupide d’en faire usage à l’occasion du prochain scrutin présidentiel. Pourtant Salem n’est pas sectaire : il ira voter Mélenchon au premier tour, et s’abstiendra au second. Issu d’une célèbre famille de communistes orthodoxes<sup><a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fn-16914-2" rel="external">2</a> <sup>[2]</sup></sup>, Salem peut sans susciter la moindre contradiction chez ses hôtes de France-Culture développer une analyse historique décoiffante. L’URSS et l’ensemble des forces progressistes à travers le monde ont, selon lui, été victime d’un complot ourdi par les Etats-Unis de Ronald Reagan, qui ont contraint l’URSS à courir au suicide économique en la forçant à une course aux armement démentielle. Ce complot visait, toujours selon Salem, à soumettre les classes laborieuses du monde entier à la domination sans partage du capital. Sans le bouclier d’un « socialisme réel » puissant, il n’est pas d’espoir pour les opprimés d’espérer leur émancipation.</p>
<p>Il est symptomatique qu’un tel discours puisse aujourd’hui trouver des médias pour le relayer, et des oreilles pour y prêter attention. Vingt ans et des poussières après l’effondrement du communisme soviétique, arrive à l’âge politique une génération qui n’a pas eu l’expérience sensible de la guerre froide, de l’existence, moins d’une heure d’avion de la France, de pays où l’on emprisonnait les dissidents, muselait la presse, et procédait à des parodies d’élections où les sortants étaient régulièrement reconduits avec 95% des voix au minimum. Il arrivait même que l’on construise des murs pour empêcher les habitants de ces « démocraties populaires » d’aller voir à côté si l’herbe n’était pas plus verte.</p>
<p>Cette génération, qui pour la première fois est appelée à élire un président de la République française a tout à fait le droit de revisiter cette histoire à la lumière de ses propres aspirations. Les vieux staliniens sortent donc de leurs tanières où ils s’étaient terrés pendant vingt ans, et s’engouffrent dans la brèche que leur ouvrent les Hessel et les Mélenchon. Ce phénomène ne concerne pas que la France. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin, Margot Honecker, la veuve, exilée au Chili, du dernier satrape stalinien de la défunte RDA a accordé un long entretien à une chaine de télévision allemande. Cette dame, âgée aujourd’hui de 84 ans, saine de corps et d’esprit, s’étonne encore aujourd’hui que certains de ses concitoyens ait eu l’idée saugrenue de tenter, au péril de leur vie, de franchir le « mur de protection antifasciste » édifié par son défunt époux à Berlin « La question que nous nous sommes toujours posée, c’est: “pourquoi ont-ils pris ce risque ?” Ils n’avaient pas besoin de faire cela, pas besoin de franchir le Mur. C’est quand même dur de payer de sa vie une telle stupidité » explique-t-elle candidement. Et d’ajouter que si Honecker n’avait pas été lâchement abandonné par Mikhaïl Gorbatchev, la RDA aurait pu réaliser des grandes choses. Enfin, Margot Honecker, qui fut ministre de l’éducation de RDA de 1963 à 1989, et responsable de l’endoctrinement marxiste-léniniste des enfants dès la maternelle se plaint amèrement du montant « scandaleusement insuffisant » de la pension mensuelle de 1500 € (net d’impôts) que lui accorde le gouvernement de la RFA<sup><a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fn-16914-3" rel="external">3</a> <sup>[3]</sup></sup>. En Allemagne, ces propos ont provoqué un scandale. En France, ils sont passés inaperçus, sauf du Figaro. On aurait bien aimé entendre l’ami Jean-Luc à ce sujet.</p>
<div id="post-footnotes">
<ol>
<li id="fn-16914-1">Je me moque, mais j’ai tort. Sophie de la Rochefoucauld est une militante de longue date de toutes les causes impliquant des « sans » (papiers, logis etc…) <a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fnref-16914-1" rel="external">↩</a> <sup>[4]</sup></li>
<li id="fn-16914-2">Jean Salem est le fils d’Henri Alleg, dirigeant du Parti communiste algérien, arrêté et torturé en 1957 par la police française en raison de son soutien actif au FLN. <a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fnref-16914-2" rel="external">↩</a> <sup>[5]</sup></li>
<li id="fn-16914-3">N’ayant pas été condamné, car son procès a été suspendu en 1992 pour raisons de santé, Erich Honecker a bénéficié jusqu’à sa mort d’une pension versée par les autorités allemandes, comme à tous les anciens fonctionnaires est-allemands, à l’exception des membres de la police politique. Margot Honecker touche aujourd’hui la pension de réversion de son défunt époux. <a href="http://www.causeur.fr/derriere-melenchon-le-printemps-des-staliniens,16914/print#fnref-16914-3" rel="external">↩</a> <sup>[6]</sup></li>
</ol>
</div>
</div>

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		<title>Jasmins virtuels</title>
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		<pubDate>Fri, 06 Apr 2012 14:09:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mperret</dc:creator>
				<category><![CDATA[Afriques]]></category>
		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Que les révolutions sont belles quand elles sont jeunes ! Les symbolise toujours, sur fond de foules en colère, une fille éclatante de fraîcheur et de santé : face aux forces noires de la flicaille, elle brandit un drapeau, hissée sur les épaules d’un manifestant ou debout sur une voiture. Son image à la Delacroix fait le [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Que les révolutions sont belles quand elles sont jeunes !</p>
<p style="text-align: justify;">Les symbolise toujours, sur fond de foules en colère, une fille éclatante de fraîcheur et de santé : face aux forces noires de la flicaille, elle brandit un drapeau, hissée sur les épaules d’un manifestant ou debout sur une voiture. Son image à la Delacroix fait le tour du monde, joyeuse et invincible comme la liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">Là, encore aujourd’hui, j’en revois deux, l’une criait à pleins poumons, un foulard vert autour du cou, et brandissait une pancarte <em>Dégage</em>, l’autre, portée par la foule, riait en agitant son drapeau rouge et blanc. Je revois aussi d’autres photos de garçons et de filles : dans les débuts des révolutions, les manifestants sont incroyablement jeunes, rient, hurlent, chahutent, brandissent des drapeaux et des pancartes, juchés sur des édifices, des réverbères, des balcons, à la fois tendus et infiniment gais – et ils savent (nous aussi) que certains d’entre eux vont mourir. Pendant les jeunes révolutions, la jeunesse part à la mort l’amour au cœur et une fleur entre les dents.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous, nous n’étions déjà plus si jeunes. Sur Facebook, nous étions une sorte de nébuleuse, dont la partie la plus dense était en rapport avec le Maghreb et surtout l’Algérie. Désabusés. Unis par quelques références communes, le goût de certaines musiques, d’une certaine poésie, de certains souvenirs, de la liberté. C’est comme ça, dans les réseaux sociaux, on pourrait tracer des lignes magnétiques, comme celles de la limaille attirée par l’aimant dans les manuels scolaires de notre jeune âge.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette révolution-ci nous était arrivée en douce, par l’annonce de l’immolation d’un pauvre bougre dont on ne disait encore ni le nom ni l’âge et par celles d’émeutes dans sa région lointaine. Pas encore de belles pétroleuses ni d’images, juste un lien mis sur le Net par je ne sais qui…</p>
<p style="text-align: justify;">Sur nos sites, les communications se succédèrent bientôt, brèves, mais on commençait à sentir un frémissement, des informations s’échangeaient, l’excitation montait : <em>l’Algérie suivait, l’Algérie suivait !</em> Onze immolations dont nous nous sommes informés les uns les autres, un ami retourné au pays pour un mariage qui envoyait en temps réel  à partir de son iPhone les débuts d’émeutes dans la région de Bougie, pauvres images d’amateur, un peu tremblées, que nous faisions circuler sans modération : nous étions fiers de ce pays qui était encore dans nos coeurs, quelle que soit la raison pour laquelle certains de nous en étaient partis. La vague d’effervescence montait en Tunisie, de ville en ville. Les appels à manifester en Algérie se multipliaient aussi, répercutés sans fin, mais le quadrillage était tel qu’on ne voyait le plus souvent qu’une trentaine de personnes noyées dans une foule immense de policiers. <em>Bab-el-Oued s’enflamme !!</em> – Fiasco, pauvres photos de gamins en fuite. En guise de belle pasionaria, une image de répression avait circulé, une vieille petite dame en costume traditionnel, <em>haïk</em> et foulard de bas de visage : tenue à bras le corps par des policiers, elle agitait ses petites jambes, une de ses chaussures à petits talons était tombée.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, la vague de soulèvements atteignait Tunis, les vieux désabusés que nous étions commençaient à y croire – bien avant les officiels français. C’est alors qu’apparurent les belles en cheveux, les photos et vidéos de cette jeunesse qui se battait en riant, images d’une jeune révolution triomphante. Et nous nous diffusions de site en site <em>Ciao bella</em>,<em> </em>le chant des partisans italiens. Une complicité joyeuse, toutes origines confondues, se renouait très forte, entre les deux rives. Nous avions oublié nos déchirures, nous nous sentions citoyens du monde !</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, <em>piano</em>, <em>piano</em> les charognards commençaient à s’insinuer : ceux d’Algérie tentaient d’endoctriner les gamins de Bab-el-Oued, ceux de Tunisie s’associaient aux appels à la révolte et venaient se prosterner, dans l’indifférence générale. Personne n’y faisait encore attention : le vent de la liberté se propageait à toutes les dictatures, la Libye, la Jordanie, Oman, le  Yémen, l’Egypte, Bahrein, la Syrie… Les médias s’excitaient.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le Net, les vieux libertaires, restés au pays ou réfugiés des successives diasporas, vibraient, reprenaient espoir. Quant les Ben Ali s’enfuirent, ils délirèrent de joie. <em>Et de un !</em>  posta laconiquement une grande dame du féminisme. De graves professeurs d’université, de tendres poétesses remplaçaient leurs photos par des bouquets de jasmin. Une chanson de Bruel, <em>Le café des délices,</em> circulait, légèrement détournée, avec en surimpression :<em> Merci à ceux qui ont donné leur âme pour que la Tunisie reste le pays du jasmin</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant, comme toujours, à l’ombre du jasmin, les prédateurs se faufilaient : les féministes tunisiennes se mirent à envoyer des vidéos et des récits de manifestations tabassées, des Egyptiens, place Tahrir, se livrèrent à quelques démonstrations publiques assez suspectes, et les Libyens, aïe, les Libyens !&#8230; Nous avions été quelques unes à nous investir comme des diablesses dans une pétition pour que soit sauvé Bengazi : quelques jours plus tard, un ami nous a alertées sur les intentions douteuses de certains rebelles. Les diablesses, déjà ébranlées par les drones et les Tomahawks de sinistre mémoire, se sentirent un peu péteuses !</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, il y eut une grande explosion de joie, après la chute de Moubarak (<em>Et de deux !</em> dit la dame), mais en privé, les amis commençaient à se confier leur souci : trop peu de femmes dans ces foules. Bientôt ne resta que l’inquiétude : Bahrein, la Syrie étaient écrasés dans le sang, tandis que les prédateurs, avec leurs valises de pétrodollars, leurs télévisions, leurs baratins, s’installaient en vainqueurs. <em>Et s’ils gagnent, où pourrons nous  nous réfugier ?</em> s’affolaient maintenant les belles militantes.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le groupe, le ton avait changé. Début octobre, avant les élections, ce n’était plus que manifestes de laïcité, dénonciations d’une violence extrême contre les confiscateurs putrides de la révolution. <em>Où fuirons-nous ? Où ? Où ?</em>&#8230;<em> </em>Le spectre des morts d’Algérie hantait les esprits : <em>Amis tunisiens, mes compatriotes d’Afrique du Nord, n’oubliez pas les 200.000 morts d’Algérie !</em> suppliait un Algérien dans un ultime appel<em>.</em> Une jeune amie diffusait, en un dernier poème, ses doutes sur la saison à venir :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>(…) seraient-ce prémices de solstice</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Dures déchirures… de tendre  printemps</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>D’hiver torride ou froid néant ?</em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Jasmins%20virtuelsMF.doc#_ftn1">[1]</a><em></em></p>
<p style="text-align: justify;">… Ce fut l’hiver glacial, puis la chape de néant. <em></em></p>
<p style="text-align: justify;">Où êtes-vous, aujourd’hui, les filles du printemps aux sourires de joyeuses ogresses ? Dans quels sépulcres de terre, de tissus ou de caillasses vont-ils vous ensevelir ? Et vous, les militants de l’autre rive, amis perdus, désormais interdits de Facebook ?  Et vous, l’attendrissante révoltée algéroise, dans le <em>haïk</em> de votre jeunesse ?</p>
<p style="text-align: justify;">… Cauchemar de révolution confisquée.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais le jasmin est vivace, le printemps revient toujours. Et les filles aux sourires d’ogresse tiennent bon dans les orages, les vieilles dames révoltées en ont vu d’autres…</p>
<p style="text-align: justify;">Que les démocraties sont belles quand elles sont jeunes et qu’elles résistent aux vautours – les profiteurs, les prédateurs, les dictateurs !</p>
<p style="text-align: justify;">                                                                                    (Paris,6 octobre 2011)</p>
<p style="text-align: justify;">(Une version de courte de ce texte a été publiée dans les <em>Histoire minuscules des révolutions arabes</em>, ouvrage collectif sous la direction de Wassyla Tamzali)</p>
<div>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div>
<p style="text-align: justify;"><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Jasmins%20virtuelsMF.doc#_ftnref1">[1]</a> Amel Belkacemi, « Les envers du revers », <em>Lèse-Art ReMue </em>(21)</p>
</div>
</div>

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		<title>Chroniques martiennes (9)</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Apr 2012 08:16:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>quiestemont</dc:creator>
				<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Concurrencer Si la Rancie, je l’ai dit, a jadis dominé sa planète, elle n’est plus désormais qu’une puissance moyenne. Cela a incité ses empereurs, au cours des dernières décennies, à multiplier les alliances avec ses voisins. Les liens devenant de plus en plus étroits, tous ces pays décidèrent qu’ils formeraient désormais une union, appelée Europ, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fpolitiques%252Fchronique-martienne-9%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Chroniques%20martiennes%20%289%29%20%23%22%20%7D);"></div>
<p style="text-align: justify">Concurrencer</p>
<p style="text-align: justify">Si la Rancie, je l’ai dit, a jadis dominé sa planète, elle n’est plus désormais qu’une puissance moyenne. Cela a incité ses empereurs, au cours des dernières décennies, à multiplier les alliances avec ses voisins. Les liens devenant de plus en plus étroits, tous ces pays décidèrent qu’ils formeraient désormais une union, appelée Europ, du nom du continent où ils se situent. Lorsqu’on m’apprit cela, je fus fort surpris. Pour moi, une union signifie que plusieurs unités auparavant disjointes n’en font plus qu’une. Dès lors je ne comprenais pas comment la Rancie pouvait encore avoir son propre empereur. Une fois de plus, je raisonnais bien à tort. Je savais pourtant que je devais m’attendre, de la part des Rancis, à des décisions tout sauf raisonnables. Je mis du temps à démêler les mystères de leur union, mais je crois désormais pouvoir en rendre compte assez exactement.</p>
<p style="text-align: justify">Je crus d’abord que l’Europ n’était qu’un de ces leurres que l’on jette aux Martiens trop crédules pour leur faire croire qu’on poursuit un grand dessein, qu’il s’agissait d’une simple ligue au lieu d’une union. De fait, chaque pays de l’Europ conserve un gouvernement avec toute sa pompe : palais aux lambris dorés, garde d’honneur, carrosses ministériels, serviteurs en habit d’apparat, etc. En outre, comme chaque pays prétend continuer à se gouverner en toute indépendance, les décisions importantes doivent être prises à l’unanimité, ce qui signifie concrètement l’impossibilité de prendre aucune grande décision, chaque pays raisonnant suivant ses propres intérêts et non ceux de la ligue. Les pays membres de l’Europ demeurent libres de leur politique étrangère, et donc d’engager leur armée dans les aventures guerrières de leur choix, pourvu qu’elles ne soient pas dirigées contre un autre membre. Tous ces pays ont gardé leur corps de diplomates, luxueusement traités dans toutes les capitales de la planète. Car les nations martiennes voient dans la magnificence des édifices, nommés ambassades, où ils logent leurs diplomates, un signe de leur puissance. Aussi la profession d’ambassadeur est-elle l’une des plus recherchée par les Martiens, d’autant que, avec les modernes moyens de communication, les ambassadeurs se trouvent écartés des négociations un tant soit peu importantes, qui sont traitées directement de gouvernement à gouvernement. C’est pourquoi l’on ne s’étonne plus de voir bombardé dans telle ou telle de ces sinécures prestigieuses un simple favori du prince, sans la moindre qualification pour la diplomatie.</p>
<p style="text-align: justify">Mais, comme vous le savez désormais, sur Mars tout est plus compliqué que sur Terre. Bien que l’Europ, sans armée ni gouvernement, n’ait pas d’existence véritable sur le plan politique, il s’est vu conférer certaines responsabilités majeures dans le domaine économique. On aboutit ainsi à des absurdités : les gouvernements nationaux demeurent seuls responsables de la croissance et de l’emploi dans leur pays alors qu’ils ont perdu la maîtrise de la monnaie et des échanges internationaux, désormais du ressort de l’Europ. Or, comme mon économiste martien me l’a expliqué, ce sont là des instruments indispensables si l’on veut réduire le chômage, par exemple.</p>
<p style="text-align: justify">Les questions économiques sont ennuyeuses, surtout pour nous qui les avons résolues depuis longtemps. Le cas martien m’a néanmoins intéressé, car il m’a fait mesurer combien les faiblesses dans ce domaine peuvent prendre des proportions dramatiques, pour peu qu’on ne leur apporte pas les soins appropriés. J’ai parlé avec quelque légèreté jusqu’ici des faux chômeurs, ces travailleurs qui pratiquent en toute impunité l’escroquerie à l’assurance. Je dois maintenant brosser un tableau plus sombre du chômage, véritable fléau de la planète Mars. Pour me limiter à la Rancie, le seul pays que j’ai visité – mais l’on m’a assuré qu’il n’est pas le moins bien loti – plus d’un travailleur sur dix est sans emploi. Je ne peux pas être plus précis, car les Martiens ne s’accordent pas concernant la mesure de leur chômage. Néanmoins l’on conviendra avec moi que le chiffre que j’ai retenu est suffisamment impressionnant. L’emploi n’est-il pas chez nous un droit imprescriptible ? Comment prétendrait-on à une vie digne si l’on n’était pas assuré de pouvoir la gagner grâce à son travail ? Eh bien, sur la planète Mars, ce droit élémentaire n’est pas reconnu. Lorsque je m’y trouvais, on parlait beaucoup des suicides qui se multipliaient à ce moment-là, dans les pays les plus pauvres, parmi les jeunes Martiens incapables d’obtenir un emploi. La Rancie, pour sa part, compte parmi les pays riches, il est donc rare qu’on y arrive à une telle extrémité : les Rancis qui perdent leur emploi bénéficient d’une assurance, comme on l’a déjà vu, et, lorsque leur droit à l’assurance se trouve épuisé, ils reçoivent d’autres secours publics qui les empêchent au moins de mourir de faim. Quant aux jeunes Rancis qui n’ont jamais travaillé, ils bénéficient eux aussi de la charité publique, par exemple sous la forme des bourses universitaires distribuées sans aucun contrôle d’aptitude.</p>
<p style="text-align: justify">Malgré tous ces palliatifs, on ne saurait nier que le chômage soit un fléau, y compris en Rancie. J’ai été surpris, en écoutant mon économiste, d’apprendre que l’empire avait connu pendant longtemps le plein-emploi. Cette période reste marquée dans leur histoire comme la « Glorieuse Époque », ce par quoi il faut plutôt entendre le temps de la prospérité. J’appris ainsi que la gloire ne signifiait pas uniquement, pour les Martiens, les hauts faits militaires, les guerres de conquête, l’héroïsme des combattants.</p>
<p style="text-align: justify">Cette question de vocabulaire importe peu, je le reconnais. J’étais plutôt désireux de comprendre pourquoi la Rancie ne se trouvait plus dans cette situation « glorieuse ». Pourquoi ne pas recourir encore aux moyens qui ont déjà fait la preuve de leur efficacité ? Je vis comme un léger sourire se dessiner sur le visage de mon interlocuteur lorsque je l’interrogeais là-dessus. Pour la première fois, il m’avait invité chez lui. Nous étions tous les deux confortablement installés dans des fauteuils recouverts en peau de bête. Il habite à quelques kilomètres du centre de Sipar, dans une coquette maison du type appelé « pavillon ». On s’y rend en empruntant un train de voitures sur rail, dont le trajet est souterrain dans sa plus grande partie. C’est assez commode, comme je l’ai déjà signalé, lorsque tout fonctionne sans encombre et si l’on n’est pas forcé de voyager en même temps que toutes les créatures qui partent à leur travail au lever du jour, ou en reviennent à la nuit tombée.</p>
<p style="text-align: justify">Le sourire de l’économiste ne parvenait pas à dissimuler sa tristesse. Même moi j’étais capable de le percevoir.</p>
<p style="text-align: justify">« Hélas, me dit-il, la mode a changé. »</p>
<p style="text-align: justify">« La mode ? Est-ce à dire que le bonheur de vos concitoyens, leur prospérité, la ‘gloire’ de votre économie, dépendent des caprices de la mode ? » Je n’en revenais pas. Mon interlocuteur sentit qu’il devait se faire plus explicite.</p>
<p style="text-align: justify">« Il me faut résumer, même très rapidement, l’histoire de notre planète. Pendant des millénaires et des millénaires les Martiens étaient tous des paysans. Ils cultivaient péniblement de quoi subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants ; les échanges entre eux étaient très limités. Ils subissaient les caprices du climat. Si ce dernier était propice, la récolte était bonne, on était heureux. S’il faisait trop froid, ou s’il ne pleuvait pas assez, la récolte était insuffisante et les gens souffraient. Puis sont venus des progrès dans l’agriculture, les famines ont disparu (sauf dans les coins les plus rétrogrades de la planète) et le nombre de paysans nécessaire pour nourrir toute la population n’a cessé de diminuer. Beaucoup de Martiens ont alors abandonné l’agriculture et sont partis vers les villes où, justement, l’industrie naissante avait besoin de bras. A partir de ce moment-là, notre niveau de vie n’a cessé d’augmenter. L’industrie, favorisée par de nombreuses innovations, fournissait une quantité toujours plus abondante de biens aux consommateurs. Cependant la marche du progrès était loin d’être harmonieuse. A intervalles plus ou moins réguliers, survenaient des crises de surproduction. Faute de pouvoir vendre toutes leurs marchandises, de nombreuses entreprises étaient contraintes à la faillite, et beaucoup d’ouvriers se retrouvaient au chômage. On finit par comprendre que, tant qu’on laisserait l’économie se diriger seule, les crises seraient inévitables. C’est alors qu’apparut le plus grand des économistes, celui qui est mon maître, le fameux Keyn. Il découvrit à la fois le mécanisme des crises et le moyen d’y mettre fin. Comme ses explications arrivèrent lors d’une crise particulièrement profonde et durable, elles furent écoutées et c’est ainsi que nous sommes rentrés dans la Glorieuse Époque. »</p>
<p style="text-align: justify">A ce point, comme je commençais à trouver ses explications un peu longues, et craignait qu’il ne se lançât dans un panégyrique de son maître, j’osais l’interrompre :</p>
<p style="text-align: justify">« Mais comment en êtes-vous sortis ? », demandai-je.</p>
<p style="text-align: justify">« Eh bien, comme je vous le disais, la mode a changé. Le contrôle des États sur l’économie, ce que nous appelons l’interventionnisme économique, est passé de mode. On s’est habitué à la prospérité. Dès qu’une difficulté survenait, on cherchait un bouc-émissaire et comme les gouvernements se réclamaient de Keyn, au lieu de se demander si l’on avait suffisamment bien compris son message, on se mit à le décrier.  Aussitôt, de soi-disant économistes, qui n’étaient en fait que des idéologues, se sont répandus partout pour défendre les vertus du laisser-faire. Comme si l’on ne savait pas déjà, d’expérience, à quoi conduirait l’absence de contrôle ! Hélas, les Martiens ont la mémoire courte et ces soi-disant économistes, les ‘néolibs’ étaient de beaux-parleurs. Surtout, ils avaient un discours qui ne pouvait que plaire aux patrons. Selon les néolibs, les travailleurs étaient responsables de toutes les difficultés : ils coûtaient trop cher, ils étaient trop protégés, si bien que les entreprises étaient obligées de garder leurs employés même lorsqu’elles n’en avaient plus besoin, etc. Les néolibs, appuyés par les patrons, finirent par convaincre les gouvernements que la bonne santé de l’économie exigeait l’adoption du programme de laisser-faire. Nous en sommes là aujourd’hui. »</p>
<p style="text-align: justify">« Vous voulez dire que vous êtes revenus à l’époque d’avant votre Keyn, que vous acceptez que votre économie connaisse des crises ? »</p>
<p style="text-align: justify">« Oui, c’est ce que je veux dire. Incroyable n’est-ce pas ? » Il s’interrompit pour hocher la tête, avec une expression pensive, puis reprit le fil de son discours. « Avec une différence par rapport aux crises d’antan. Comme il reste certains amortisseurs hérités de la période interventionniste (l’assurance chômage, par exemple), les crises actuelles ont des conséquences sociales moins dramatiques. Cependant même ces amortisseurs sont remis en cause aujourd’hui. Le remboursement des soins en cas de maladie, les indemnités versées aux chômeurs, tout cela a tendance à se réduire. »</p>
<p style="text-align: justify">« Et quelle est la responsabilité de l’Europ dans tout cela ? » Mon économiste était parti de là ; nous nous en étions, me semblait-il, fort éloignés.</p>
<p style="text-align: justify">« Vous avez raison de me ramener à l’Europ, car il a joué un rôle essentiel dans notre décadence économique. Cela est d’autant plus choquant que l’Europ s’est construit autour d’un projet uniquement économique. L’idée de départ était et demeure très bonne : supprimer les obstacles à la constitution d’un grand marché intérieur, c’est-à-dire, d’une part, les frontières douanières entre les pays membres et, d’autre part, les taux de change entre leurs monnaies. Car on peut entraver les mouvements internationaux de marchandises aussi bien en augmentant les tarifs douaniers qu’en provoquant une dévaluation de sa monnaie. Ainsi le marché unique et la monnaie unique sont-ils les deux piliers de l’Europ économique. Les avantages d’un grand marché entre des pays suffisamment homogènes ne sont contestés par aucun économiste. Par contre, s’ils ne le sont pas suffisamment, des déséquilibres surviennent immanquablement, c’est-à-dire que certains pays s’enrichissent au détriment des autres. Hélas, les technocrates qui sont à la tête de l’Europ sont tellement contaminés par l’idéologie du laisser-faire qu’ils ont cru qu’il suffisait de supprimer les frontières et de réaliser l’union monétaire ! Ils ont laissé entrer dans l’Europ de plus en plus de pays, sans se soucier de préserver l’homogénéité de l’union, et ils ont refusé de prendre les mesures nécessaires pour que la concurrence entre les pays membres demeure socialement acceptable. Il serait indispensable par exemple que la politique sociale (qui régit les assurances dont nous avons parlé) et la politique fiscale soient unifiées. Or, aussi bizarre que cela risque de vous paraître, cela n’est absolument pas le cas. Alors, évidemment, les capitaux se déplacent vers les pays où les cotisations sociales et les impôts sont les plus faibles, avec un résultat dévastateur pour les autres pays. Pour que leurs entreprises demeurent compétitives, ils sont obligés de réduire eux aussi les cotisations sociales (qui constituent la part indirecte des revenus des travailleurs) et les impôts (donc les ressources de l’État, qui est contraint de s’endetter davantage – la compression des dépenses trouvant rapidement sa limite). »</p>
<p style="text-align: justify">Il s’interrompit. Il prit le godet dans lequel il restait un peu de cet alcol martien auquel on s’habitue facilement. Depuis mon premier voyage dans le gros oiseau mécanique, ma connaissance de l’alcol s’était affinée. Il y en a de plusieurs sortes, avec des saveurs différentes, et, consommé avec modération, il n’a pas toujours l’effet soporifique que j’avais d’abord cru, en tout cas pas immédiatement. J’avais moi-même déjà vidé mon godet. L’économiste en fit autant du sien avant de poursuivre.</p>
<p style="text-align: justify">« Les inconvénients de l’Europ tel qu’on a voulu le construire ne s’arrêtent malheureusement pas là… » Il s’interrompit à nouveau ; il paraissait déprimé ; enfin il se reprit. « Je suis triste, chaque fois que je réfléchis à l’Europ. J’ai milité dans ma jeunesse pour qu’il se fasse. Pour les gens de ma génération, ça allait de soi que le temps des États-nations était terminé, que trop de guerres fratricides avaient ravagé notre continent, et que de toutes façons chacun d’entre nos États était trop petit, une fois privé de son empire, pour faire face à la concurrence des géants de la planète. Nous ne nous l’avouions pas tous, car cela ne paraissait guère convenable, mais nous rêvions tous d’un Europ puissant et prospère. Malheureusement, la création de ce que nous appelons à tort ‘l’union’ a coïncidé avec l’apparition et la victoire de l’idéologie néolib. Et, deuxième malheur, les pays membres ont transféré à l’Europ les deux instruments – la monnaie et la politique commerciale – qui seraient efficaces pour défendre son économie contre la concurrence souvent déloyale des autres continents… à condition qu’on veuille bien les utiliser.<strong> </strong>Mais avec les néolibs qui ne songent qu’à ouvrir les frontières, toutes les barrières qui nous protégeaient de la concurrence des pays non membres de l’Europ ont disparu. Quant à la banque centrale de l’Europ, ses responsables n’ont qu’une idée en tête<strong> :</strong> maintenir des prix stables (ce qui est une autre antienne des néolibs) <strong>;</strong> dès lors, ils sont très satisfaits de voir notre monnaie s’apprécier par rapport aux autres, puisque, en réduisant le prix de nos importations, cela ralentit automatiquement la hausse des prix chez nous. Et pendant ce temps nos principaux concurrents protègent leurs productions nationales autant qu’ils le veulent, y compris en laissant leur monnaie se déprécier. »</p>
<p style="text-align: justify">L’économiste s’interrompit une nouvelle fois. Il avait l’air de plus en plus découragé. Il  tendit une main vers la bouteille d’alcol, remplit nos godets, but une gorgée, fit claquer sa langue dans sa bouche. Il semblait soudain aller un peu mieux, suffisamment en tout cas pour reprendre son discours.</p>
<p style="text-align: justify">« Les économistes sont en général partisans de la concurrence. Nous avons des théories qui démontrent qu’elle doit être bénéfique à toutes les parties. Néanmoins ces théories, quand on les approfondit un peu, sont subtiles. Elles montrent que la concurrence n’est avantageuse pour tous que si certaines conditions sont remplies. Or il se trouve que les industries de certains de nos partenaires commerciaux extérieurs à l’union bénéficient d’une main d’œuvre courageuse, compétente et bien moins coûteuse que la nôtre. Nos industries sont donc de moins en moins capables de faire face à la concurrence de ces pays, qui prennent soin par ailleurs de garder une monnaie sous-évaluée afin de préserver leur avantage compétitif. A terme, nos usines sont vouées à disparaître et l’Europ n’aura pas d’autres richesses à exploiter qu’un climat favorable à l’agriculture et un patrimoine historique qui attire les touristes de la planète entière. En attendant, nous voyons nos entreprises industrielles fermer les unes après les autres, ou plutôt, bien souvent, se déplacer vers les pays à bas coûts. Un pays comme la Rancie, qui compte parmi les plus riches d’Europ, ressent doublement ce phénomène, puisque ses industries sont concurrencées à la fois par les pays moins avancés en Europ et par ceux des autres continents. Tout cela contribue à notre régression sociale. »</p>
<p style="text-align: justify">Depuis que mon économiste avait commencé à dévider le fil de ses explications, je ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi diable les Rancis acceptaient une telle situation. Voyant que mon hôte s’était de nouveau interrompu, je le remerciais pour tout ce qu’il venait de m’apprendre, que je n’aurais pu, assurément, découvrir par moi-même, puis, m’excusant de lui présenter une objection que j’avais déjà formulée devant lui à propos de l’immigration, je soutins qu’il me paraissait impossible que des êtres raisonnables se comportassent autant contre leurs intérêts. A vrai dire, pour moi, il était acquis que les Martiens n’étaient point des êtres raisonnables, mais je ne pouvais décemment le dire à mon hôte, et j’étais d’ailleurs curieux d’entendre sa réponse. Il eut un soupir, puis s’accorda une nouvelle gorgée d’alcol avant de reprendre la parole.</p>
<p style="text-align: justify">« Je vous ai déjà dit que mes concitoyens sont des êtres trop facilement crédules. Le fait est que beaucoup d’entre eux ont avalé au départ le prêchi-prêcha néolib sans réfléchir. D’autres poussaient à la roue : les capitalistes ont tout de suite compris que les néolibs servaient leurs intérêts. La logique du laisser-faire est imparable, en effet. Ecoutez plutôt. D’un côté les marchandises en provenance des pays nouvellement industrialisés, à faible coût de main d’œuvre, entrent librement en Europ. D’un autre côté les capitaux quittent librement l’Europ. Les capitalistes vont donc produire les marchandises là où c’est le plus rentable pour eux, quitte à fermer les usines dans les vieux pays industriels comme la Rancie. Ce faisant, ils font d’une pierre deux coups. Je veux dire qu’ils se donnent les moyens de gagner sur les deux tableaux. Dans les pays neufs, en exploitant une main d’œuvre bon marché. Dans les pays avancés, en faisant le chantage à la délocalisation : nos ouvriers sont contraints d’accepter des conditions de travail de plus en plus dures et des salaires en baisse (surtout si on compte les salaires indirects, retraites et remboursements des assurances maladie ou chômage), faute de quoi ils savent que leur patron n’hésitera pas à fermer l’entreprise. Les ouvriers ont bien compris, aujourd’hui, qu’ils sont les victimes de l’idéologie néolib. Mais, en raison du chantage qu’ils subissent, ils n’ont tout simplement pas les moyens de la combattre. »</p>
<p style="text-align: justify">Le pessimisme de mon économiste était contagieux. J’étais attristé moi aussi. Oubliant mon statut d’extramartien, je cherchais une issue, comme si j’avais été concerné. Je hasardai une suggestion.</p>
<p style="text-align: justify">« N’est-ce pas l’occasion de faire une révolution ? C’est ce qui se produirait sans nul doute chez moi, sur Terre. »</p>
<p style="text-align: justify">« Ah oui ? » Mon hôte semblait dubitatif. « Sur Mars nous connaissons aussi des révolutions, mais elles apparaissent seulement chez les peuples soumis à des régimes autoritaires qui briment toutes leurs libertés. Contre les capitalistes, nous n’en avons pas encore vu. Il faut comprendre que dans un pays comme la Rancie, chacun est réputé responsable de lui-même et libre de faire ce qu’il veut, pas uniquement les capitalistes. Dès lors beaucoup de malheureux sont tentés de s’accuser eux-mêmes, ou d’incriminer le mauvais sort. Et puis, s’il fallait renverser notre système économique, par quoi le remplacerait-on ? Il y a eu dans l’histoire de la planète des pays qui ont essayé de bâtir un système non capitaliste. Ils ont tous lamentablement échoué. Non, la solution n’est pas dans la révolution. »</p>
<p style="text-align: justify">Naturellement, je m’empressais de lui demander où elle se trouvait, alors. Il me répondit immédiatement. On sentait qu’il y avait déjà mûrement réfléchi.</p>
<p style="text-align: justify">« La solution est connue. Il suffit de revenir au système qui a fait ses preuves pendant la GlorieuseÉpoque. Il n’est pas nécessaire de pendre tous les capitalistes, par contre il est indispensable de leur réapprendre à refreiner leur appétit de profit. Il faut absolument revenir à une société moins inégalitaire, où les riches payeront de nouveau des impôts. Il faut recommencer à produire certains biens de consommation au lieu de les importer, quitte à les payer plus cher. Il faut que l’Europ cesse d’être un marché complètement ouvert, qu’il taxe les produits étrangers dont le bas prix s’explique uniquement par l’exploitation éhontée de la main d’œuvre ou une politique délibérée de sous-évaluation monétaire. En d’autres termes, il faut que l’Europ abandonne sa politique néolib qui ne sert que les intérêts des capitalistes. S’il s’y refuse, je préconise dans un premier temps que la Rancierécupère son autonomie monétaire, afin de pouvoir manipuler son taux de change, comme le font ses concurrents les plus dangereux. Sans quitter le marché unique pour autant, car il ne servirait à rien quela Rancie se lance toute seule dans une augmentation des droits de douane qui entrainerait immédiatement des représailles. Je suis conscient que ma solution coûtera cher à tous les Rancis, enfin à tous ceux qui profitent du système actuel, mais le retour au plein emploi est à ce prix. Je m’efforce pour ma part de montrer à mes concitoyens que le chômage n’est pas une fatalité, sans leur cacher pour autant que la solidarité a un prix. »</p>
<p style="text-align: justify">Je n’en avais pas fini avec mon économiste, mais comme il se faisait tard, je pris congé de lui non sans avoir obtenu un nouveau rendez-vous pour le lendemain.</p>
<p style="text-align: justify">(À suivre)</p>

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		<title>Chroniques martiennes (8)</title>
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		<pubDate>Sun, 25 Mar 2012 18:11:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>quiestemont</dc:creator>
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<p>Immigrer</p>
<p>Comme je le rapportais dans ma chronique précédente, on trouve des faux chômeurs et des travailleurs étrangers clandestins dans toute la Rancie. Cela étant, il ressort de mes observations que les Rancis adoptent une attitude très différente à l’égard des deux sortes de travailleurs illégaux. On croirait pourtant que les Rancis qui demeurent dans la légalité auraient à se plaindre des deux : ce sont en effet les cotisations des travailleurs déclarés qui payent les allocations versées aux faux chômeurs, et les soins de santé de l’ensemble des tricheurs. Les cotisations, les impôts des premiers sont augmentés de ce que les seconds ne payent pas. Or, pour autant que j’aie pu m’en rendre compte, les Rancis ne développent aucune intolérance à l’égard de leurs compatriotes faux chômeurs. Par contre, ils sont nombreux à juger inacceptable la présence de travailleurs étrangers clandestins. Ceci dit, nous nous garderons de jeter la pierre aux Rancis sur ce sujet, car, à y bien réfléchir, nous devons nous avouer qu’il nous arrive aussi, ici sur Terre, de maltraiter les étrangers. A croire que la xénophobie serait une loi de l’univers !</p>
<p>Mais revenons sur Mars. Cette question des travailleurs étrangers est exemplaire de la manière dont l’empire de Nicol 1<sup>er </sup>est gouverné. L’empereur, en effet, ne cesse de proclamer sa volonté de mettre fin à l’immigration illégale et de renvoyer les clandestins chez eux. A l’appui de ses dires, il charge de temps en temps un de ses ministres de monter une opération promotionnelle : on arrête quelques-uns des illégaux les plus faciles à reconnaître à cause d’une nuance de leur verdâtre (très perceptible aux yeux des Martiens) différente de celle des créatures originaires de la Rancie ; on les embarque sous l’œil des caméras dans un oiseau transporteur à destination de leurs pays d’origine. Il s’agit uniquement de spectacle puisque, dans la réalité, le nombre des clandestins ne cesse d’augmenter. Comme je ne comprenais pas ce qui pouvait justifier une telle contradiction entre les intentions affichées par l’empereur et ses résultats, je fus content, à mon retour à Sipar, de tomber sur un économiste qui m’était apparu comme l’une des créatures les plus sensées de cette planète, lorsqu’il m’avait été présenté, peu après mon arrivée sur Mars.</p>
<p>« Tout est dans la loi de l’offre et de la demande, me dit-il. Les étrangers viennent chez nous parce qu’ils savent y trouver un emploi. Car c’est la demande des entreprises qui crée l’offre de travail clandestin. Aussi la politique qui tarirait l’immigration illégale du jour au lendemain n’est-elle pas bien difficile à décrire. Il faut d’abord admettre qu’il est impossible en pratique d’interdire aux étrangers de pénétrer dans l’empire. Même si l’on alignait les policiers tous les dix mètres, le long de nos frontières, cela ne suffirait pas : les étrangers trouveraient le moyen de se faire parachuter chez nous. Seule la dissuasion est donc efficace. En d’autres temps, on aurait exécuté ou réduit en esclavage les clandestins. Cela ne correspond plus à la sensibilité de notre époque, et – si vous voulez mon avis – c’est tant mieux. Les emprisonner ne peut guère les décourager, la vie dans nos prisons étant souvent plus douce que celle qu’ils avaient chez eux. En outre des prisonniers pèsent sur le budget de l’empire. Les renvoyer est difficile, car les pays d’origine, accablés par la misère et le chômage, ne souhaitent pas les voir revenir. La meilleure dissuasion consiste alors à priver les étrangers de toute perspective de revenu, donc d’emploi, en Rancie. Comme les emplois sont fournis par les entreprises, c’est sur elles qu’il faut agir, en faisant payer de lourdes amendes à celles qui embauchent des clandestins et en emprisonnant leurs dirigeants. Or rien n’est plus facile, pour peu qu’on en ait la volonté, que de repérer la présence des clandestins dans les entreprises et d’appréhender leurs dirigeants ».</p>
<p>«  Pourquoi ne vote-t-on pas une telle loi, si c’est si facile ? »</p>
<p>« Mais la loi existe, bien sûr. Elle n’est pas appliquée. C’est tout. »</p>
<p>« A quoi bon vos lois, alors ? »</p>
<p>« Ô, elles sont très utiles. Elles servent à faire croire au peuple que le gouvernement s’efforce de le satisfaire ».</p>
<p>« D’accord. Mais pourquoi Nicol 1<sup>er</sup> ne veut-il pas appliquer cette loi-là ? »</p>
<p>« C’est très simple. L’empereur est contrôlé par les entrepreneurs, ou les capitalistes si vous préférez. Il sert leurs intérêts. Or les entrepreneurs préfèrent embaucher une main d’œuvre bon marché et dépourvue de tous droits, plutôt que des Rancis. Vous connaissez la catégorie des faux chômeurs, peut-être ? Oui ? Eh bien, ils coûtent certes moins cher qu’un travailleur déclaré, mais ils sont beaucoup moins malléables que les clandestins. Car les faux chômeurs touchent une allocation, ils ont donc moins besoin de travailler ; et par ailleurs, ils connaissent le droit (s’ils ne le respectent pas !) Tandis que les clandestins sont corvéables à merci. »</p>
<p>Tout cela éclairait d’un autre jour la situation des étrangers. Les Rancis les présentent habituellement comme des hors-la-loi qu’il faut renvoyer sans ménagement. A entendre mon économiste, il m’apparaissait qu’ils faisaient plutôt partie des victimes du capitalisme martien. Il restait pourtant, dans les explications précédentes, un point difficilement compréhensible pour un terrien. L’empereur avait reçu l’onction du suffrage universel. Alors comment pouvait-il défendre les intérêts d’une minorité, les capitalistes, contre le peuple dont il était l’élu ? Je fis part de mes doutes à l’économiste.</p>
<p>« Vous voulez des preuves que Nicol (et pas seulement lui, cela vaut aussi pour ses prédécesseurs immédiats) est au service des capitalistes ? répartit mon économiste. J’en ai plus que vous n’en voudrez entendre. Je vous en donnerai seulement trois. Regardez pour commencer la répartition du revenu global de l’empire, c’est-à-dire la quantité totale de richesses produites pendant une année. La part qui revient aux salariés n’a cessé de diminuer, au cours des dernières décennies, tandis que celle des capitalistes augmentait. C’est encore plus sensible pour le revenu après impôt, la baisse de l’impôt pesant sur le capital étant l’un des éléments qui explique la croissance de la part des capitalistes. Mes deux preuves suivantes concernent une profession particulière, celle des cabaretiers et des gargotiers. Sachez d’abord que, avant son avènement, Nicol leur avait promis une baisse des taxes. Nous croyions, nous les économistes, qu’il l’oublierait aussitôt élu, car nous savions tous qu’une telle mesure aurait un coût démesuré pour les finances publiques, sans autre résultat qu’augmenter les profits des propriétaires des cabarets et gargotes. Eh bien, contre toutes nos prévisions, Nicol, devenu Nicol 1<sup>er</sup>, a tenu sa promesse ! Enfin, ma troisième preuve est en rapport direct avec ce que nous disions tout à l’heure. Les cabarets et les gargotes comptent parmi les entreprises qui emploient le plus de clandestins. Si Nicol voulait vraiment débarrasser l’empire de ces derniers, comme il ne cesse de le prétendre, il devrait viser en priorité ceux-là-mêmes auxquels il vient de consentir son impérial cadeau. Vous vous doutez bien qu’il n’en a nullement l’intention. Vous ai-je suffisamment convaincu ? »</p>
<p>Je le rassurai là-dessus, tout en le remerciant vivement. Cependant quelque chose me préoccupait encore. Si Nicol avait pris parti ouvertement en faveur des capitalistes, pourquoi donc le peuple l’avait-il élu ? J’eus droit de la part de mon économiste à une réponse qui ne me satisfit pas autant que la précédente. Je l’ai notée scrupuleusement.</p>
<p>« Ce n’est pas la première fois, commença l’économiste, que le peuple ranci émet un vœu contraire à ses intérêts. Nicol s’est montré très habile, il a fait des promesses à tout le monde. Il allait rétablir la croissance, permettre à chacun de travailler plus pour gagner plus. Il mettrait fin à l’insécurité et au chômage, chasserait les étrangers réputés responsables de l’une comme de l’autre. On le connaissait bien, on le savait hâbleur, meilleur diseur que faiseur, et pourtant, bien conseillé par des communicants expérimentés, il a réussi à se présenter comme un homme nouveau, avec des idées originales et la capacité de sortir l’empire de l’ornière dans laquelle il se trouvait enlisé. »</p>
<p>Décidément nos cousins martiens sont de bien curieuses créatures, pour se laisser convaincre par un beau parleur qu’ils connaissent déjà comme un menteur. Remercions le Dieu de l’univers de nous avoir faits, nous, les humains, des êtres doués d’un peu plus de raison !</p>
<p>(À suivre)</p>

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		<title>Chroniques martiennes (7)</title>
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		<pubDate>Sun, 18 Mar 2012 23:32:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>quiestemont</dc:creator>
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<p>Attirer</p>
<p>Après Madin, on m’envoya donc, toujours par oiseau transporteur, visiter le Nayug, la plus grande des colonies que l’empire a conservées. Contrairement aux autres, il ne s’agit pas d’une île mais de la portion d’un immense continent dénommé Améric. Beaucoup plus vaste que Madin, elle est cependant deux fois moins peuplée. S’il faut en croire les chiffres officiels…, car une partie considérable de la population n’apparaît pas dans les statistiques.</p>
<p>Les lecteurs de ces chroniques savent déjà que l’empire de Nicol 1<sup>er</sup> est gouverné selon des règles qui défient l’entendement des humains. Et pourtant les Rancis se vantent d’être le peuple le plus intelligent et le plus raisonnable de Mars ! (J’espère pour les autres habitants de cette planète qu’il n’en est rien – Je n’ai pas eu l’occasion de me pencher sur les écrits de ce Descart, auquel les Rancis attribuent l’invention de la raison, mais je ne crois pas devoir le regretter…) Pour en revenir aux méthodes de gouvernement des Rancis, nulle part, à ma connaissance, elles n’atteignent un tel degré d’aberration qu’au Nayug. Et la question démographique n’en est qu’un exemple, comme on le verra.</p>
<p>Il faut d’abord rappeler que, aussi mal gouvernée soit-elle,la Rancie demeure l’un des pays les plus riches de Mars. C’est, au demeurant, le seul motif qui attache les colonisés à l’empire, au Nayug comme à Madin et ailleurs. Mais le cas du Nayug est particulier parce qu’il se trouve immergé dans un continent très peuplé et très pauvre, et n’est séparé de ses voisins que par deux fleuves aisément franchissables sur des embarcations rudimentaires creusées dans des troncs d’arbre. La conséquence d’une telle géographie est aisément prévisible : un flot continu d’immigrés attirés par les richesses de l’empire.</p>
<p>N’étant pas citoyens de l’empire, et dépourvus de visa, les immigrés n’ont en principe aucun droit, sinon celui d’être reconduits à la frontière. Cependant vous avez déjà compris qu’en Rancie le droit est une chose et que la pratique en est une autre. Alors on fait quelques exemples, on arrête quelques clandestins, on les reconduit de l’autre côté du fleuve, mais la plupart d’entre eux ne seront jamais inquiétés. La police n’est guère motivée pour leur faire la chasse et les expulser, sachant d’expérience qu’ils reviendront aussitôt. La solution évidente, pour l’empire, serait de se débarrasser au plus vite de cette colonie ingérable. Elle n’est pourtant envisagée par personne.</p>
<p>Au Nayug coexistent donc deux populations. L’une formée de citoyens de l’empire et l’autre d’étrangers clandestins. On s’attendrait à rencontrer partout ces derniers, puisqu’ils sont dépourvus en principe de tout droit, implorant la charité. Il n’en est rien : ils n’ont pas besoin de tendre la main. Pour tout dire, je crois que les autorités de la colonie, loin d’œuvrer à débarrasser le territoire de ses étrangers, comme elles le prétendent, font tout pour les attirer. Les enfants sont inscrits (gratuitement) dans les écoles ; les malades sont soignés (gratuitement) ; les créatures femelles sont prises en charge lorsqu’elles sont sur le point de mettre au monde un bébé. Tout cela ne donne pas à manger aux étrangers, direz-vous : il leur faut encore gagner de quoi se nourrir !</p>
<p>Question judicieuse, que je n’ai pas manqué de poser moi-même. Les Rancis du Nayug que j’ai interrogés ont reconnu, pour la plupart, qu’ils employaient des étrangers, soit dans leurs boutiques ou leurs entreprises, soit comme domestiques. En outre, m’ont-ils expliqué, les étrangers se livrent à toutes sortes d’agissements illicites – vols innombrables, commerce des stupéfiants, voire crimes de sang – qui font du Nayug la contrée la plus insécure de l’empire.</p>
<p>Il m’apparut alors que la situation du marché du travail est plus complexe encore au Nayug qu’à Madin, puisqu’il y a trois, et non deux, sortes de travailleurs : 1) certains citoyens de l’empire participent au marché du travail légal : ils sont déclarés par leur patron, ce dernier paye des charges et eux-mêmes payent des impôts – en échange, ils bénéficient des protections réservées au travailleurs légaux ; 2) d’autres citoyens de l’empire, qui sont considérés officiellement comme chômeurs, reçoivent une allocation et un salaire exempté d’impôt et de charges puisque non déclaré ; 3) enfin les étrangers, qui ne sont déclarés nulle part, reçoivent un salaire dissimulé et sont donc eux aussi exemptés d’impôt. A tous ceux-là s’ajoutent toutes les créatures (en majorité étrangères d’après ce que j’en sais) qui ne se livrent à aucun travail, préférant vivre de rapine.</p>
<p>De retour en Rancie, j’apprendrai que les faux chômeurs et les travailleurs étrangers clandestins ne sont pas une spécificité coloniale et que la différence est uniquement dans les proportions : les colonies insulaires sont caractérisées par une forte proportion de faux chômeurs et le Nayug par une encore plus forte proportion d’étrangers clandestins. Quoi qu’il en soit, l’existence des travailleurs illégaux, qui font une concurrence déloyale aux travailleurs déclarés, ne me paraît pas normale. Je me la ferai expliquer à la première occasion.</p>
<p>Mais pour l’heure je suis au Nayug, vaste territoire, ainsi que je l’ai dit, presque totalement couvert d’arbres gigantesques. Les Rancis en sont très fier, sans que je puisse dire pourquoi, car ils ne les exploitent pas, ou fort peu. J’utilisai mon prestige de visiteur venu d’une autre planète pour solliciter une visite de cette forêt, présentée comme si extraordinaire. On me dissuada de vouloir y pénétrer, en raison des dangers qu’elle présente, à plus forte raison pour un extramartien comme moi, et l’on me proposa en échange de la contempler par la voie des airs. On me fit monter à cet effet non dans un oiseau de transport – car ceux-ci ne sont adaptés qu’aux longs trajets – mais dans une autre sorte d’appareil volant, semblable à un gros insecte. </p>
<p>Rien de plus monotone que des arbres vus d’en haut. Je commençais à regretter d’avoir entrepris cette expédition, effectuée de surcroit dans un engin bruyant et encore plus inconfortable que les oiseaux mécaniques, lorsque mon attention fut attirée par des signes d’activité, dans une clairière, au cœur de la forêt. J’étais curieux de découvrir ce que cela signifiait et priai qu’on s’approchât davantage car il y avait là un petit nombre de Martiens qui accomplissaient un travail dont je ne percevais pas le sens ; ils n’étaient en tout cas pas des bûcherons. J’attendais des gestes de bienvenue de leur part. Au lieu de quoi je les vis détaler et se mettre à l’abri sous le couvert des arbres, abandonnant la construction rudimentaire autour de laquelle ils s’affairaient avant que nous n’apparûmes. Se pouvait-il qu’ils fussent effrayés par l’insecte volant ?</p>
<p>Comme il n’y avait plus rien à voir, notre appareil repartit vers Neyac, la ville principale, après avoir fait le tour de la clairière désertée. J’essayai de me faire expliquer ce que je venais de voir mais le vrombissement de l’insecte volant était trop fort pour permettre la moindre discussion. Ce n’est que lorsque nous nous fûmes posés que j’appris que les créatures qui s’étaient enfuies devant nous étaient des étrangers qui collectaient un minerai considéré comme le plus précieux sur Mars, le ro. Travaillaient-ils pour le compte de l’empire ? Non, ils travaillaient pour leur propre compte ; dès qu’ils avaient amassé une quantité suffisante de ce ro, ils s’empressaient de retraverser le fleuve et négociaient leur butin dans leur pays. Et l’empire laissait faire ? Non …, enfin oui !</p>
<p>Décidément, les Martiens étaient bons pour me proposer des énigmes. Mais je n’eus pas de mal à deviner, cette fois, ce que l’on voulait me faire entendre. Je me trouvais à nouveau devant une de ces contradictions, si fréquentes sur la planète sœur, entre les discours et les actes. On prétendait faire une chose (chasser les voleurs) et l’on faisait le contraire (en les laissant piller les réserves de ro).</p>
<p>En général, cependant, on trouve toujours un motif derrière ces contradictions. Par exemple, le discours permet de donner satisfaction à certaines créatures et les actes à d’autres créatures ; ainsi le pouvoir espère-t-il les contenter toutes. Or, ici, je fus incapable d’arriver à une explication satisfaisante. Je comprenais bien l’intérêt des pillards. Mais pas celui de l’empire, surtout qu’il pouvait se rendre aisément maître du jeu, selon moi, puisqu’il disposait au Nayug d’un fort contingent de soldats lourdement armés, lesquels viendraient facilement à bout de quelques bandits dépenaillés. Je me trompe peut-être, mais, pour moi, si des étrangers – armés, ainsi qu’on me l’apprit – pénètrent sur un territoire de l’empire pour le piller, cela s’apparente à une situation de guerre et justifie une réponse militaire. Je développais cette argumentation devant quelques Rancis. Aucun n’y fit objection. On m’informa d’ailleurs que l’empereur, lors de sa dernière visite au Nuyag, s’était exprimé à peu près dans les mêmes termes, mais qu’il ne s’était rien passé, depuis lors, sinon quelques rares opérations contre les pillards, couronnées de bien peu de succès puisqu’elles auraient rapporté, d’après la rumeur publique, moins de ro qu’elles n’en auraient coûté en carburant pour les insectes volants. Et pourtant, me disait-on, les chercheurs de ro en ramassent des quantités considérables. Il suffit, pour s’en rendre compte, d’observer l’animation qui règne à Opoc, la ville située de l’autre côté du fleuve frontière, et les quantités d’argent brassées par les négociants qui servent d’intermédiaires aux pillards.</p>
<p>Lorsque je demandai pourquoi ces quelques opérations militaires s’étaient avérées infructueuses, on me donna deux explications. Certains de mes interlocuteurs considéraient qu’on aurait dû autoriser l’armée impériale à faire vraiment la guerre aux étrangers, conformément aux déclarations de l’empereur lui-même. Au lieu de quoi, les soldats avaient eu pour instruction de se comporter en policiers, c’est-à-dire de considérer les pillards comme de simples voleurs, qu’ils devaient appréhender et conduire devant un juge. Or s’il est facile d’anéantir les pillards, il est presqu’impossible de les attraper vivants, avec la forêt toute proche où ils peuvent se dissimuler, eux et leur butin. Quant aux quelques-uns qui sont, malgré tout, appréhendés, les peines de prison qui leur sont appliquées sont trop bénignes pour les empêcher de recommencer, sans parler de dissuader qui que ce soit. D’autres Nayugs, enfin, étaient persuadés que les pillards étaient informés « par un employé du bureau du gouverneur » (on ne savait ou ne voulait m’indiquer lequel) lorsqu’une opération était prévue vers telle ou telle zone d’extraction, ce qui leur permettait de s’échapper avant l’arrivée des forces de l’ordre.</p>
<p>J’appris en outre que l’extraction du ro causait des dommages considérables à la forêt et aux cours d’eaux. Les précautions à prendre pour éviter ces nuisances étaient telles que les entreprises rancies éprouvaient des difficultés extrêmes à obtenir l’autorisation de produire. Ainsi, d’un côté, on entravait l’action des entreprises légales, celles qui auraient pris des précautions, quoique sans doute imparfaites. Tandis que d’un autre côté on laissait faire en toute impunité des entreprises illégales, qui ne se souciaient en aucune manière des dommages qu’elles provoquaient. Cela devenait de plus en plus absurde ! Je renonçais à creuser davantage cette question et fus content d’échapper à ce monde de fous lorsqu’on me mit dans un oiseau en partance pour Sipar, la capitale de l’empire.</p>
<p>(À suivre)</p>

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