Renée Balibar, Eulalie et Ludwig (in memoriam)

Colloque à LSU

J’ai rencontré Renée Balibar pour la première fois en octobre 1990; je l’avais invitée au colloque « La chose médiévale », tenu à Louisiana State University, à la suite de la lecture de L’institution du français, livre dont l’intelligence et la liberté m’avait frappé. Nous nous revîmes ensuite en 1994 dans sa belle demeure de Tréguier, et nous conversâmes longuement à propos de sainte Eulalie et du roi Ludwig II, petit-fils de Charles le Chauve.

La pensée passionée de Renée Balibar est, dans le paysage intellectuel français et parmi les médiévistes, unique. Son originalité éclate dans plusieurs domaines; tout d’abord, sur le plan de la méthode: Renée Balibar a vu que lorsqu’il s’agit des premiers monuments du français (Serments de Strasbourg, en 842, Cantilène de Sainte Eulalie en 881), il était impossible de les interpréter hors contexte, c’est-à-dire sans faire appel aux traditions culturelles postcoloniales (et prénationales) qui émergent à la suite de la chute de l’Empire romain. Dans les manuscrits, ces monuments sont en effet juxtaposés à des textes en grec, latin et germanique, constituant un ensemble qui relève de la notion que Renée Balibar a inventée, le colinguisme. Balibar dépasse donc le contexte étroit des traditions universitaires nationalistes. Plus encore, au-delà de la linguistique historique, son exégèse fait appel à d’autres disciplines, en particulier l’histoire, la théologie et la patristique.

Sa vision est elle aussi singulière; elle est enracinée tout d’abord, et fondamentalement, dans le moment de la Pentecôte, qui abolit la notion de langue sacrée, dont la connaissance est réservée à une caste religieuse et érudite. À partir de la Pentecôte, toute langue est susceptible de révélation et de vérité. Ensuite, Renée Balibar souligne sans cesse le caractère divin de l’écriture, « don de Dieu » depuis les Tables de la Loi. Là encore, la Pentecôte présuppose que ce don doive être partagé avec tous, sans distinction de sexe, de nation ou de classe. L’histoire est donc, pour Renée Balibar, téléologique: la Pentecôte aboutit lentement mais nécessairement à l’école de Jules Ferry, qui démocratisera un français national, tous en partage. Et pourquoi pas? On peut certes avoir quelque doute sur la finalité positive  de l’histoire, surtout quand elle est laissée aux mains d’une Éducation nationale qui la dilapide par pusillanimité. Ce qui est hors de doute, cependant, c’est la puissance explicative de la vision prônée par Renée Balibar: cette conception téléologique est celle-là même de l’homme médiéval, elle rend donc cohérent le labeur immense que le Moyen-âge a accompli sur les langues.

La fille de Renée Balibar, Antoinette Balibar-Mrabti, a eu l’heureuse idée de réunir les études posthumes de mon amie, décédée en 1998. Que sa mémoire accepte ce modeste hommage.

Renée Balibar, Eulalie et Ludwig, POIEN, E.M.E, 2004

Par Alexandre Leupin, , publié le 04/07/2010 | Comments (0)
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