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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Les Alarmes d&#8217;Eros</title>
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		<title>Laurent de Sutter, pour un nouvel art de jouir</title>
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		<pubDate>Wed, 28 Dec 2011 20:58:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>

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		<description><![CDATA[Contre l&#8217;érotisme[i] Un philosophe belge, amateur de films X[ii], qui conteste l’érotisme et l’influence qu’il exerce sur notre époque, il y a de quoi y regarder de plus près. On se doute dès le départ que la validité de sa position dépend étroitement de la manière dont il définit l’érotisme : « la manipulation des organes génitaux [...]]]></description>
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<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fles-alarmes-deros%252Flaurent-de-sutter-pour-un-nouvel-art-de-jouir%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Laurent%20de%20Sutter%2C%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir%20%23%22%20%7D);"></div>
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/les-alarmes-deros/laurent-de-sutter-pour-un-nouvel-art-de-jouir/attachment/sutter/" rel="attachment wp-att-4450"><img class="alignleft size-full wp-image-4450" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/sutter.gif" alt="" width="333" height="475" /></a></p>
<p><em>Contre l&#8217;érotisme</em><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn1">[i]</a></p>
<p>Un philosophe belge, amateur de films X<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn2">[ii]</a>, qui conteste l’érotisme et l’influence qu’il exerce sur notre époque, il y a de quoi y regarder de plus près. On se doute dès le départ que la validité de sa position dépend étroitement de la manière dont il définit l’érotisme : « la manipulation des organes génitaux orientée vers le bonheur amoureux » (p. 37). Passons sur l’emploi plus qu’équivoque du terme « manipulation », qui surprend, cet essai étant fort élégamment écrit par ailleurs. Cette surprenante définition se fonde en particulier sur deux égalités dont l’auteur repère les traces omniprésentes dans notre idéologie : Vivre = jouir, et jouir = « orgasmer » (p. 15). Ainsi, seul l’orgasme permettrait d’accéder à des expériences intenses ou dignes d’être vécus. Admettons, mais pourquoi l’amour ? Au nom de quoi identifier l’orgasme et l’amour ?</p>
<p>&nbsp;&raquo; Ce que l’époque considère le plus déterminant dans la vie est connu : la santé – ce qui se dit aussi bien, dans le vocabulaire de la sexualité, l’amour » (p. 18). Ne s’agit-il pas plutôt, pour qui veut rester en forme, de faire l’amour que d’aimer ? On pourrait croire que l’auteur joue sur les mots ; telle n’est pourtant pas son intention. L’examen des magazines (féminins ?), des traités de bien-être ou des annonces des sites de rencontre lui permet de conclure que nous sommes bien des obsédés à la fois du sexe et de l’amour. Ainsi se trouve justifiée une autre de ses définitions de l’érotisme : «  la gymnastique de l’amour » (p. 19).</p>
<p>L’importance grandissante des sexologues, qui dressent  le « catalogue des orgasmes possibles dans le cadre de l’hédonisme contemporain » (p. 37), constitue selon L. de Sutter un signe supplémentaire de la domination sur notre époque de l’érotisme tel qu’il l’entend.</p>
<p>De là à conclure à l’échec de la révolution sexuelle, il n’y a qu’un pas. Le discours des magazines comme la doxa des sexologues aboutissent en effet au même résultat : restreindre le domaine des plaisirs permis. C’est le signe que la révolution sexuelle n’a pas su se libérer complètement du « puritanisme ». Mais ce n’est pas tout : focalisée sur les plaisirs génitaux – dont on sait qu’ils demeurent étroitement liées aux exigences de la reproduction de l’espèce – elle n’est rien d’autre qu’ « une variante contemporaine du programme de la nature éternelle » (p. 35). <em>Ergo</em>, la révolution sexuelle n’a pas su s’affranchir non plus du « naturalisme ».</p>
<p>Il est en effet vrai que la plupart des acteurs de la révolution sexuelle n’étaient pas partisans d’un rejet complet de la morale<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn3">[iii]</a>. Par ailleurs, ce n’est pas parce que le coït est génital que toute pratique génitale est orientée vers la reproduction et les adeptes de la révolution sexuelle défendaient des pratiques (masturbation, homosexualité, fellation, etc.) qui ne visaient en aucune manière la reproduction de l’espèce. Il est vrai néanmoins qu’ils les considéraient comme tout aussi « naturelles » que le coït reproductif. La réalité des faits nous pousse donc à accorder à L. de Sutter que la révolution sexuelle n’était pas complètement amorale et qu’elle s’inscrivait dans le cadre de la nature<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn4">[iv]</a>. Reste à voir ce que notre auteur sera capable d’avancer pour remédier à ces deux défauts.</p>
<p>Le réquisitoire, cependant, ne s’arrête pas là. La révolution sexuelle n’était pas seulement défaillante dans ses principes, selon L. de Sutter, elle aurait tout aussi lamentablement échoué au niveau de ses résultats. Car que cherchaient ses acteurs, au fond, sinon de mettre fin à leur misère sexuelle ? Loin d’y être parvenu, nous dit L. de Sutter, ils n’auraient réussi qu’à multiplier les occasions de coït, c’est-à-dire simplement à transformer une « misère de rareté » en une « misère d’abondance »<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn5">[v]</a> ! Est-il légitime de parler de « misère d’abondance » ? À chacun d’en juger. En tout état de cause, le problème, c’est qu’on a rarement vu quelqu’un dans une situation pareille lui préférer la « misère de rareté ». Alors que l’inverse est à peu près unanimement vrai.</p>
<p>C’est donc sur la base d’une critique bien branlante de « l’érotisme » et de la révolution sexuelle que L. de Sutter entreprend de proposer mieux : la pornographie. Le terme risque de choquer et l’on peut gager qu’il a été choisi à dessein. Mais tout dépend, à nouveau, du sens qu’on veut lui donner. Il est défini dans l’ouvrage comme « l’exploration de la collection infinie des jouissances possibles » (p. 42), bien loin donc du <em>Petit Robert</em><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn6">[vi]</a>. Contrairement aux manuels sexologiques et autres <em>Kama Sutra</em> qui énumèrent une série finie de gestes et de positions, cette « pornographie » a la particularité de déborder le génital pour se confondre avec l’ensemble de toutes les jouissances que l’on peut dire « sexuelles », ensemble sinon infini du moins hors de portée d’une simple existence humaine. Freud, nous rappelle L. de Sutter, distinguait le domaine du <em>Geschlecht</em> (les organes sexuels supports de l’orgasme) du <em>Sexual</em> (qui englobe également tous les autres plaisirs sexuels). Le nouvel hédonisme prôné par l’auteur vise donc à redonner toute sa place au <em>Sexual</em>.</p>
<p>Faut-il prendre au pied de la lettre la définition proposée de la « pornographie » ? Plus précisément, toutes les jouissances possibles sont-elles légitimement explorables ? À cette question L. de Sutter répond oui sans hésiter : il n’y a pas de perversion, selon lui, sauf à admettre qu’il n’y a rien de plus normal que les perversions ! Freud ne parlait-il pas de « perversion polymorphe » à propos de la sexualité enfantine ? Ainsi, pour L. de Sutter, la « pornographie », la sexualité entendue le plus largement possible, ne reconnaissent aucune règle ; elles sont « antipolitiques ».</p>
<p>Une remarque surprenante qui s’explique cependant à la lumière du raisonnement précédent : la révolution sexuelle n’a pas seulement échoué, elle « n’a pas eu lieu » (p. 50) ! Certes, la révolution sexuelle – ceux qui l’ont vécue s’en souviennent – était clairement politique. Or, dans la logique suterrienne, à partir de ce moment-là elle ne pouvait plus être « sexuelle » (puisque la sexualité, comme la « pornographie » sont décrétées « antipolitiques »). C’est pourquoi quelque chose comme une révolution « sexuelle » ne pouvait pas exister (cqfd). Mais toute la démonstration, on le voit, repose sur l’affirmation que la « pornographie » serait nécessairement « antipolitique ». Or ce n’est pas plus vrai pour la « pornographie » que pour l’anarchie. Les anarchistes ont beau proclamer la fin du politique, ils ne contestent pas que la lutte pour s’affranchir du politique soit elle-même politique. En outre tous ceux parmi eux qui ont réfléchi à l’organisation d’une société « anarchiste », se sont trouvés contraints de prévoir un certain nombre de règles<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn7">[vii]</a>. On ne voit pas comment il pourrait en aller autrement pour la « pornographie » de L. de Sutter.</p>
<p>Retour, donc, à la question précédente : N’importe quelle pratique peut-elle être tolérée en « pornographie » ? L’auteur, là-dessus, ne varie pas d’un iota : « la sexualité relève toute entière de la logique du goût. Il n’est rien qui ne puisse y être dit pouvoir tenir son existence d’une quelconque nécessité – sinon celle de l’arbitraire le plus complet » (p. 55). Ou bien, plus crûment : « en tant que goût, la sentimentalité n’est pas moins cochonne que la scatologie » (p. 54). Peut-être bien, mais <em>quid</em> du pédophile, de l’incestueux ? Peuvent-ils prendre leur plaisir comme ils l’entendent, sans considération des traumatismes qu’ils risquent d’infliger à d’innocentes victimes ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, tel est le parti auquel L. de Sutter persiste à vouloir se ranger</p>
<p><em>« Le catalogue sexologique des orgasmes s’était construit sur le refus d’un certain nombre de pratiques, contraires au bonheur qu’il postulait par ailleurs. Cette exclusion n’existe pas en matière de jouissance – parce que l’exploration qui en constitue la collection ignore le statut de ce qu’elle rencontre dans son cours »</em> (p. 47).</p>
<p>On ne saurait mieux dire. Le jouisseur n’a pas à se préoccuper du « statut » des objets de plaisir. Une thèse aussi extrémiste («  il n’existe nulle éthique de la jouissance » &#8211; p. 59) devrait être sérieusement justifiée. Il ne suffit pas en effet d’écrire que « le jouisseur est un esthète » et que « chaque vie est une œuvre d’art pornographique » (p. 60), sans autres règles que celles que l’on s’invente… pour les transgresser aussitôt. Cette position parfaitement solipsiste (je suis l’unique sujet et le reste de l’univers n’est là que pour me procurer les instruments de mes plaisirs) est provocatrice, amusante si l’on veut, mais elle ne tient pas mieux la route que les élucubrations du marquis de Sade. Violences, tortures, viols, tout cela deviendrait permis, puisque les autres n’existent pour moi qu’en tant qu’objet ? Soyons sérieux !</p>
<p>« Une libre et sauvage création de principes répondant aux exigences de liberté et de sauvagerie de la jouissance – c’est-à-dire la vie. Telle est la sexualité. » Le livre se termine sur cette dernière formule. Une sexualité libre ? Sans doute à condition d’admettre l’axiome de bon sens : ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Quant à la sauvagerie ? Tant qu’elle reste un jeu entre adultes consentants : ola ! Mais s’il s’agit de cautionner des pratiques barbares, non merci.</p>
<p>Tout ceci conduit à s’interroger sur les véritables intentions de l’auteur. Outre l’outrance du propos, la tonalité du texte de la quatrième de couverture fournit un indice. On y lit en effet ceci : « un but [ce nouvel art de jouir] qu’il ne sera possible d’atteindre qu’au prix d’un bouleversement complet du partage entre admissible et inadmissible en matière de sexe. En serez-vous capables ? » Cette question – « En serez-vous capables ? » – livre sans doute la clé du livre. Évidemment que nous ne serons pas capables de suivre l’auteur dans tous ses développements et encore moins dans ses conclusions. Il faut donc prendre son travail<a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_edn8">[viii]</a> comme un exercice de style, un canular de philosophe… qui a néanmoins l’avantage de nous inviter à réfléchir sur les limites que nous imposons volontairement à notre Éros.</p>
<p>Décembre 2011.</p>
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<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref1">[i]</a> Laurent de Sutter : <em>Contre l’érotisme</em>, Paris, La Musardine, 2011, 81 p.</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref2">[ii]</a>  Il est l’auteur de <em>Pornostars, fragments d’une métaphysique du X</em>, Paris, La Musardine, 2007.</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref3">[iii]</a> Malgré le slogan soixante-huitard bien connu : « il est interdit d’interdire ».</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref4">[iv]</a> Ce qui est la moindre des choses, les humains étant des êtres naturels.</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref5">[v]</a> Conformément à ce que l’auteur appelle le « théorème de Houellebecq » (p. 36).</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref6">[vi]</a> « Pornographie : Représentation (par écrits, dessins, peintures, photos) de choses obscènes destinées à être communiquées au public » (<em>Dictionnaire Robert</em>, éd. de 1973).</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref7">[vii]</a> Par exemple, chez Bakounine, l’égalité des droits de la femme et de l’homme, la réglementation de l’héritage et même le contrôle de l’éducation des enfants par les parents. Cf. M. Herland : « La tentation anarchiste » (2011), à paraître.</p>
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<p><a title="" href="/Users/Q/Downloads/herlan%20Laurent%20de%20Sutter%20pour%20un%20nouvel%20art%20de%20jouir.doc#_ednref8">[viii]</a> Dont témoignent les nombreuses et savantes références rassemblées à la fin du volume.</p>
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		<title>La sainte famille</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Dec 2011 21:18:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ddimitrievich</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>

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		<description><![CDATA[Marie est dans la suite du Mama Shelter que Joseph a louée pour eux deux. Une escapade en amoureux comme il en organise parfois. Le motif est toujours le même : voyage d’affaires, des clients à voir, à Paris cette fois. Il n’est pas encore rentré de ses rendez-vous. Marie s’ennuie un peu, mais pas pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
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<p style="text-align: justify;">Marie est dans la suite du Mama Shelter que Joseph a louée pour eux deux. Une escapade en amoureux comme il en organise parfois. Le motif est toujours le même : voyage d’affaires, des clients à voir, à Paris cette fois. Il n’est pas encore rentré de ses rendez-vous. Marie s’ennuie un peu, mais pas pour cette raison-là. Elle feuillette les magazines mis par l’hôtel à la disposition de ses clients, le numéro de FHM avec des photos de filles aux formes parfaites ne contribue pas à lui remonter le moral. Par contre elle apprécie la décoration <em>gothique-design</em> de la chambre, avec sa moquette noire chargée d’inscriptions dont certaines invitent à l’amour, ses murs et son plafond en béton ciré, ses meubles en verre et acier brossé, les masques difformes en guise de luminaires. C’est elle qui a insisté pour retenir dans cet hôtel dont elle avait eu connaissance par un magazine féminin et Joseph s’était laissé tenter, bien que l’adresse, au fin fond du vingtième arrondissement, ne fût guère commode pour lui. De toute façon, Joseph ne refuse pas grand-chose à Marie. C’est bien normal quand on a deux fois l’âge de sa maîtresse.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie s’ennuie de Jésus qu’elle n’a pas encore vu depuis son arrivée à Paris. Elle avait pourtant prévu de passer la journée avec lui pendant que Joseph serait à ses rendez-vous. Elle avait tout organisé pour cela, convaincu Jésus de « monter » à Paris en même temps qu’elle, et comme le Mama Shelter n’était pas dans ses moyens, elle avait payé elle-même une chambre pour lui. Mais voilà, Jésus a décidé, lui aussi, de « rentabiliser » ce déplacement à la capitale et de montrer ses œuvres à des galeristes. Il avait bien promis de rentrer tôt mais n’est toujours pas de retour.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie ne déteste pas Joseph. Après tout, à cinquante ans, on n’est pas vieux de nos jours. Il est riche, ne lui demande pas grand-chose et, en échange des faveurs qu’elle lui consent avec plus de plaisir que de peine, il lui verse un salaire double de ce à quoi elle pourrait normalement prétendre. Joseph est son homme, celui sur lequel elle peut s’appuyer, elle l’admire parce qu’il en impose, parce qu’il est sorti de rien et a bâti une entreprise solide, le plus gros employeur de leur ville de province. Quant à Jésus…, Jésus c’est tout différent, il a vingt ans de moins que Joseph mais ce n’est pas cela l’important, Jésus est fou, il peint des tableaux stupéfiants, complètement fous eux aussi. Il n’a peur de rien. Il passe son temps à monter des coups pendables, histoire de scandaliser les bourgeois (qui ne cessent pas pour autant d’acheter ses toiles, snobisme oblige). Il est l’idole de la jeunesse locale. Et il a la beauté sauvage d’un aventurier. Et il baise comme un faune. Et il trouve Marie tout à fait à son goût. Alors Marie est folle elle aussi, folle de Jésus.</p>
<p style="text-align: justify;">L’évocation de ses deux amants rend Marie rêveuse. Que se passerait-il si elle devait faire l’amour avec les deux en même temps ? C’est une éventualité qui lui a déjà traversé l’esprit et qu’elle rejette toujours car elle est sûre que Joseph serait affreusement gêné et qu’il perdrait tous ses moyens. En outre, il n’apprécie pas du tout Jésus. Elle l’a traîné une fois voir la dernière exposition du jeune prodige (c’est-à-dire qu’ils y étaient allés séparément et s’y étaient retrouvés comme par hasard) et il s’était comporté d’une manière désagréable, voire carrément impolie, ne dissimulant pas son agacement devant des tableaux qui, il est vrai, étalaient sans vergogne le narcissisme de l’artiste. Jésus s’était peint lui-même sur toutes les toiles, plus grand que nature, affublé d’accessoires le plus souvent animaliers (cornes, peaux de bête, etc.) dans des positions pour le moins équivoques (par exemple embrassant sur la gueule un jeune zèbre qu’il tenait dans ses bras comme il aurait fait d’une amante). Autant dire que Joseph, esprit rassis, ne pouvait guère se montrer réceptif envers une œuvre que les « connaisseurs » décrivaient pourtant comme imaginative et puissante. Et puis peut-être avait-il senti que quelque chose passait entre elle et ce Jésus…</p>
<p style="text-align: justify;">Désœuvrée, Marie, étendue sur la couette en satin de son lit, envisage vaguement de se caresser, puis y renonce. En désespoir de cause, elle allume l’écran du Mac fixé au mur et cherche un film qui lui fera passer le temps. Elle fixe son choix sur <em>Coco</em>, la vie de Mademoiselle Chanel incarnée par Audrey Tautou. Mais plus le film avance et plus Marie s’enfonce dans le marasme : pourquoi n’est-elle pas elle-même capable d’accomplir de grandes choses comme cette Coco. A vingt-cinq ans, il est temps qu’elle cesse de se laisser vivre. Joseph ne quittera jamais son épouse et finira par se lasser de sa maîtresse. Quant à Jésus, ce n’est même pas la peine d’y penser. Marie est consciente de ses limites : ses formes aguichantes sont son seul véritable atout ; elle a intérêt à se dépêcher de mettre le grappin sur un mec – bien sous tous rapports si possible – qui acceptera de lui mettre la bague au doigt.</p>
<p style="text-align: justify;">L’après-midi est bien avancé. Marie appelle Jésus pour la deuxième fois. Cette fois, il décroche. Il vient de sortir d’une galerie, ça s’est bien passé, il espère une exposition. Mais il ne rentre pas encore tout de suite, un autre galeriste à rencontrer. Marie n’est pas contente, elle craint que Joseph ne revienne à l’hôtel avant Jésus. Or c’est de Jésus qu’elle a envie, tout de suite, elle voudrait le voir pénétrer dans la chambre, avec le sourire un peu narquois qu’il arbore habituellement. Il se précipiterait vers elle et se mettrait à l’embrasser sauvagement avant de la prendre sans s’être donné la peine de la et de se déshabiller. Ou bien il se contenterait de la regarder de loin et elle devrait se lever pour l’attirer vers le lit. Il se laisserait faire sans dire un seul mot pendant qu’elle lui ôterait ses vêtement, un à un. Elle jouerait longuement avec les muscles du garçon : les biceps pour commencer puis le thorax, les abdos bien dessinés, les cuisses enfin. Pendant ce temps, elle observerait la queue qui se dresse et se gonfle jusqu’au point où elle ne pourrait pas résister à la tentation de l’effleurer d’un coup de langue. Alors seulement elle entreprendrait elle-même de se déshabiller. Lentement, afin qu’il ne perde pas une miette du savant effeuillage. Elle commencerait par relever sa jupe jusqu’à la taille, puis se mettrait à califourchon au-dessus de lui. Elle ouvrirait son chemisier, bouton après bouton, avant de le faire glisser sur ses épaules, puis dégraferait son soutien-gorge, ferait tomber les épaulettes avant de lui faire admirer les seins encore à demi couverts. Ce n’est que ce cérémonial accompli qu’elle finirait de dénuder ses appas, et se penchant vers le garçon affamé, les lui donnerait à lécher. Enfin, écartant légèrement son string elle s’empalerait sur le sexe dressé. La fête pourrait alors commencer vraiment. Elle saurait, dans cette position, atteindre rapidement son plaisir. Elle lui interdirait de prendre le sien tant qu’elle n’aurait pas joui une deuxième fois. Enfin elle le laisserait faire d’elle ce qu’il voudrait, car elle apprécie  son imagination dans le domaine amoureux. Faire l’amour avec Jésus c’est comme un feu d’artifice avec des fusées qui partent dans tous les sens. Dans tous les sens, oui !</p>
<p style="text-align: justify;">Rien à voir avec la manière de Joseph, laquelle, pourtant, ne manque pas d’agrément. Elle l’aime bien son Joseph, Marie. Pas seulement pour le confort qu’il lui apporte. Il ne lui déplaît pas qu’il l’ait choisie, elle entre toutes celles qui, pourvues de qualités similaires, auraient pu prendre la place.  Pour un homme de cinquante ans il est bien conservé, sans cette horrible bedaine qui alourdit la plupart de ses contemporains. Il s’entretient, son Joseph, il a une salle de sport chez lui et, à en croire son corps musclé, il y consacre du temps. Et puis il adore lui faire l’amour et le plaisir qu’il y prend est communicatif. Il est doux, attentif, expérimenté, il est rare qu’elle ne parvienne pas au plaisir avec lui et même s’il peut lui arriver de s’imaginer dans les bras de Jésus quand elle le fait avec Joseph, c’est seulement pour ajouter une pointe de piment à une situation déjà goûteuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand on pense au loup… Ce qu’elle craignait : Joseph est de retour avant Jésus. Et plein d’idées, avec ça. Il a déjà ôté sa veste et sa cravate avant d’avoir refermé la porte ; la vue de Marie allongée ou plutôt alanguie sur le lit suffit pour réveiller chez lui un réflexe de vieux primate. Il continue de se déshabiller (de toute façon il adore être nu) et Marie constate que son sexe s’est dressé aussitôt libéré du caleçon. Arrivé près d’elle, il s’attaque à ses vêtements à elle. Il la veut nue et il la veut tout de suite. Si ce n’est évidemment pas le scénario que Marie avait imaginé, elle se laisse faire de bonne grâce. C’est bien fait pour Jésus, il n’avait qu’à se dépêcher un peu ! D’ailleurs elle entreprend de donner à Joseph les caresses prévues pour Jésus, tâtant délicatement ses muscles, l’un après l’autre. Joseph, cependant, est impatient. Sans tergiverser davantage, il adopte l’attitude dite du 69. Son intention est de boire à la source de Marie tout en espérant que cette dernière fera preuve d’une envie similaire envers sa queue. Il n’est pas déçu puisque Marie a justement décidé de se venger de Jésus en donnant à Joseph tout ce qu’il demande.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à ce moment-là que le téléphone de Marie se manifeste.  Trop tard et la sonnerie s’interrompt bientôt, Jésus ayant fatalement deviné, vu l’heure, qu’elle n’était plus en position de répondre. Et de fait Marie, la bouche pleine de la pine gonflée de Joseph et délicieusement chatouillée par la langue de ce monsieur, est suffisamment occupée. Concentrée, elle accompagne du bassin les mouvements de la langue de l’homme, attentive à la montée du plaisir, jusqu’au moment où celui-ci la déborde. Elle crie, elle en redemande, ses ongles s’incrustent  dans les fesses de son partenaire qui supporte stoïquement l’assaut sans interrompre ses bons et loyaux services, jusqu’à ce qu’elle demande grâce. Alors Joseph, la bouche pleine de jus, se retourne, approche sa bouche de celle de Marie pour partager avec elle le nectar délicieux. Sans se laisser distraire pour autant de ce vers quoi le poussent des centaines de milliers d’années qui ont consolidé chez les être vivants le besoin de se reproduire et plus précisément, chez les mammifères mâles, le besoin d’enfoncer leur organe reproductif dans celui d’une femelle. Car c’est précisément ce qu’il est en train de faire, Joseph, profitant de la totale disponibilité de sa compagne, en qui il immerge sa queue, comme dans une mer chaude et accueillante.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Joseph préfère être placé sous sa partenaire. Basculant sur le côté, il l’installe à califourchon au dessus de lui. Il peut ainsi la saisir par la taille qu’elle a fine à souhait et se repaître du spectacle des deux merveilleux globes juste au-dessus de lui, les lécher-sucer au gré de sa fantaisie. Ils sont parfaitement rodés tous les deux à ce jeu-là. Marie sait exactement quoi faire pour atteindre un nouveau sommet sans précipiter la jouissance de l’homme. Lequel pourtant râle déjà de plaisir. Depuis qu’il a embauché Marie et l’a mise dans son lit, il ne cesse de se féliciter de son destin : il ne voit pas comment il pourrait être plus heureux ! Cette fille est exactement ce qu’il lui faut : elle aime faire l’amour, elle le fait bien, elle est excitante, ne fait pas d’histoire contrairement à tant de femmes frustrées sans raison, et ne se montre pas exagérément intéressée, c’est-à-dire juste ce qu’il faut pour rassurer Joseph : Marie ne le laissera pas tomber comme ça…</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin ils parviennent à leur fin tous les deux, ce qui ne manque pas de leur donner… faim. Ils s’habillent et Joseph veille à ce que la tenue de Marie soit <em>too much</em>. Pour une fois qu’ils sont loin de chez eux, où ils doivent constamment se surveiller, Joseph tient absolument à être accompagné d’une bimbissime qui ne passera pas inaperçue. Marie se prête volontiers à ce jeu qu’elle adore et qu’ils pratiquent chaque fois qu’ils voyagent ensemble. Ils dîneront à l’hôtel, donc il est inutile de se vêtir chaudement. Elle opte ce soir-là pour un short en cuir fauve qui ne fait pas plus de quinze centimètres de haut, autant dire qu’il ne couvre que le strict minimum, des bottes dans la même teinte et, pour le haut, un cache cœur en cachemire façon léopard, fermé par un seul bouton pour dégager les seins autant qu’il est licite sans risquer d’être poursuivi pour attentat à la pudeur. Cela a demandé un peu de préparation, du scotch double-face dont Marie a toujours une provision, pour coller le cache-cœur de telle sorte que la face interne du sein soit complètement visible, tout en dissimulant l’aréole. Marie ne porte rien d’autre que ces deux petits bouts de vêtements, le cache cœur et le short : elle n’est pas plus habillée qu’une fille de music-hall. C’est un peu trop, un peu ou plutôt beaucoup trop peu. Elle se couvrira d’un châle pour descendre jusqu’au restaurant, un châle ou plutôt un voile dans une mousseline presque transparente, pour laisser quand même deviner qu’elle est à peu près nue dessous. Joseph, obligatoirement plus sage, a revêtu un costume cintré sur un col roulé en soie, ainsi que des bottines pointues, le tout sentant le bon faiseur.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme prévu, leur entrée dans le restaurant du Mama Shelter est sensationnelle. On se retourne pour la regarder. Mais l’on s’intéresse également à lui, indirectement ; on se dit qu’il ne doit pas être n’importe qui pour sortir une fille comme celle-là. Lui qui jouit sans complexe de la situation : il a toujours voulu qu’on l’admire et particulièrement pour ses conquêtes féminines. Quant à Marie, elle a adopté ce regard perdu – spécialité des hôtesses de l’air qui ne veulent pas être importunées par les réclamations des passagers – qui permet de voir tout ce qu’il y a à voir, en donnant l’impression qu’on ne regarde pas. Balayant la salle du restaurant bondée de monde en ce vendredi soir, elle tombe sur un spectacle auquel elle ne s’attendait pas : Jésus attablé, accompagné et pas de n’importe qui, de deux filles visiblement très jeunes et, pis que ça, très belles. Et lui, faisant le joli cœur, avec son teint de métèque, ses cheveux longs tombant sur le col d’une veste savamment déstructurée, pas exactement ce qu’elle avait envie de voir à ce moment-là !</p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins : Regarde qui est là, dit-elle en tirant Joseph par la manche, notre grand artiste, tu te souviens ? Joseph acquiesce et, ce soir, il n’est pas du tout agacé par Jésus dans lequel il reconnaît immédiatement un bon macho comme lui-même. Pouvoir montrer ouvertement que Marie est à lui l’a délivré du malaise qu’il avait éprouvé lorsque celle-ci l’avait traîné voir l’exposition de Jésus. En outre, intuitivement, il n’a aucune crainte que Jésus aille colporter partout dans leur province qu’il se promène à Paris avec sa secrétaire chérie : à tort ou à raison Joseph croit à la solidarité masculine ! Marie a fait la bise à Jésus et, d’autorité, s’est assise à sa table. Avec Joseph, lequel, pour les raisons susdites, n’a rien trouvé à redire. Au contraire, il se sent encore plus émoustillé par la présence de deux très affriolantes jeunes filles. Et pas mécontent de prouver à Jésus que sa propre conquête ne l’est pas moins.</p>
<p style="text-align: justify;">Jésus ne s’attendait pas à cela – en fait, il n’avait  appelé Marie, tout à l’heure, que pour se décommander – mais, en vieux routier de l’érotisme, il entrevoit déjà des possibilités intéressantes. Le repas se déroula donc très agréablement. Les deux filles, Marthe et Madeleine, se comportaient comme deux cruches – ou faisaient semblant – riant à la moindre saillie (verbale) de l’un ou l’autre des hommes, qui n’en demandaient pas davantage, et contribuant ainsi à la bonne humeur générale. Marie, au début, s’était crue obligée de rester un rang en dessus. Elle avait ôtée son voile et s’exhibait dans la gloire de sa beauté bientôt mûre, histoire de bien faire comprendre aux deux jeunettes qu’elles n’étaient que de misérables oies. Mais, passé le premier moment d’indignation contre ce salaud de Jésus et ses deux petites putes, elle se mit au diapason des autres et participa gaiement à la conversation. Il faut dire que, à défaut de la chère – sans autre rapport avec son prix que le snobisme de la clientèle – la cave du Mama Shelter était bien fournie et propice à l’euphorie.</p>
<p style="text-align: justify;">Marthe et Madeleine sont âgées de 17ans. Elles ont débarqué l’après-midi de Liège pour le week-end avec la ferme intention de faire les magasins et de s’amuser. Non seulement leurs parents n’avaient rien trouvé à redire à cette escapade mais ils les avaient, pour la circonstance, lestées d’un budget généreux. Elles se trouvaient donc au bar de l’hôtel en train de déguster un apéritif corsé quand Jésus avait fait son apparition et, comme elles étaient réellement mignonnes, elles n’avaient eu aucun mal à attirer son attention et même à la retenir. Il faut dire que, sans aller jusqu’à l’outrance de Marie, elles n’avaient rien dans leurs tenues qui pût les assimiler à des oies, en tout cas pas à des oies blanches. Marthe portait une petite robe noire au-dessus du genou, qui paraissait très classique… jusqu’à ce qu’elle se retourne et qu’on découvre son dos nu jusque bien en dessous du niveau où l’on aurait dû apercevoir la cordelette de son string, si elle en avait porté un. Quant à Madeleine, elle avait opté pour un pantalon en jeans strech et pour le haut une sorte de calicot retravaillé à l’encolure très large qui, suivant la manière dont elle en jouait, pouvait descendre très bas sur un côté jusqu’à dénuder complètement un sein. Aucune des deux ne portait de soutien-gorge. Elles n’en avaient d’ailleurs nul besoin, ayant toutes les deux la poitrine ferme et menue.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le dîner, elles s’étaient assises de chaque côté de Jésus. Elles le serraient de près, davantage depuis l’arrivée de deux convives supplémentaires et la réduction afférente de l’espace dévolu à chacun. Marie avait regardé, au début, leur manège avec l’agacement qu’on a dit mais qui ne dura point. Après tout elle venait de baiser, très bien, et elle n’était pas mariée avec Jésus, ni lui avec elle. Joseph, pour sa part, était carrément sous le charme des deux petites. Il avait une fille du même âge, une déjà femme dans laquelle il se contraignait à ne voir qu’une enfant. Là, avec ces deux inconnues, il n’avait pas besoin de se priver de les trouver très désirables. Enfin Jésus, au centre du tableau, jouissait triplement : deux fois à cause des deux mignonnes qui ne cessaient de se frotter contre lui et une troisième fois à cause de Marie qui faisait un peu la gueule , malgré tout, ce qui ne pouvait que le flatter davantage. A ce dernier détail près – l’incertitude sur le véritable état d’esprit de Marie – il est incontestable que le désir circulait très agréablement autour de la table.</p>
<p style="text-align: justify;">Joseph avait Marthe à sa gauche et Marie à sa droite. Comme Joseph savait y faire avec les femmes, il parvint facilement intéresser Marthe. Il aurait pu être son père, ce qui ne les laissait indifférents ni l’un ni l’autre. Placé où il était, il avait presque constamment sous les yeux le dos nu de sa voisine, le creux des reins offert  à sa concupiscence, et ce spectacle lui paraissait la chose la plus excitante du monde. Quand ses propos le justifiaient aussi peu que ce fut, il hasardait une caresse de la main gauche sur ce dos. La petite se cabrait un peu, non sans plonger en même temps dans les siens des yeux qui démentaient immédiatement toute idée de refus. Jésus développait lui aussi un tropisme du même genre pour ce dos à la nudité provocante ; c’est sa main droite qui s’égarait de temps en temps sur la peau luisante de Marthe. Ainsi arrivait-il que la main de Jésus et celle de Joseph se rencontrassent sur un bout d’épiderme tentateur. Passé la première surprise, ils s’en accommodèrent et la fille ne semblait pas trouver déplaisant d’être paluchée par deux chevaliers servants.</p>
<p style="text-align: justify;">Jésus devait s’occuper de Madeleine comme de Marthe. Sa main gauche passée sous le calicot, il la prenait par la taille qu’il pressait doucement. Mais Madeleine, pour l’heure, semblait surtout intéressée par Marie, sa voisine de gauche, un intérêt qui semblait réciproque. Etait-ce parce qu’elles avaient décidé, ce soir-là, de jouer toutes les deux de leurs seins comme appât ? Étaient-elles déçues, jalouses ? Peut-être au premier abord, mais elles se montrèrent très vite complices. Comme si elles s’étaient reconnues. Madeleine était hypnotisée par la poitrine généreuse de Marie et cette dernière était fascinée par l’aisance avec laquelle Madeleine jouait de son calicot pour découvrir tantôt un sein tantôt l’autre. Elles se racontaient toutes les deux, et parfois leurs doigts se touchaient, jusqu’à ce que, n’y tenant plus, la plus jeune effleure du bout des doigts la poitrine de Marie, un geste que Marie continua à sa façon en se penchant vers le sein alors dénudé de Madeleine pour y poser un rapide baiser.</p>
<p style="text-align: justify;">Toutes ces attentions particulières n’empêchaient pas la poursuite simultanée d’une conversation tournant pour l’essentiel autour de Jésus, des tableaux de Jésus, de l’accueil qu’on lui avait réservé dans les galeries parisiennes, de son espoir de voir bientôt une exposition de ses œuvres organisée dans la capitale. Marie, qui était la seule à bien connaître ce que faisait le peintre, lui donnait la réplique. Elle en profitait pour lui adresser des regards langoureux auxquels il ne manquait pas de répondre par un sourire charmeur et qui signifiait : Quoi qu’il arrive ce soir, notre histoire ne sera pas ternie par les deux jeunes Belges.</p>
<p style="text-align: justify;">Justement, le repas tirant vers sa fin, il fallait décider quoi faire après. Au départ Marie avait imaginé passer un long moment avec Jésus dans la journée puis se consacrer à Joseph. Ce dernier ignorait le plan diurne de Marie mais partageait le même plan nocturne. Jésus n’était pas contre <em>a priori</em> le plan de Marie mais ses visites dans les galeries en avaient décidé autrement. Il n’avait pas eu de plan pour la soirée avant de tomber sur les deux jeunes filles d’outre-Quiévrain. Quant à celles-ci, elles avaient prévu de sortir en boîte mais, depuis qu’elles avaient rencontré Jésus, elles ne voulaient plus que faire la même chose que lui. Après un rapide échange muet avec Jésus pour vérifier s’il le suivrait, Joseph proposa un dernier verre chez lui, dans la suite qu’il partage avec Marie, plus adaptée pour la suite des événements qui se préparent que les chambres standards du Mama Shelter, à l’espace chichement distribué, où sont logés Jésus et les deux filles.</p>
<p style="text-align: justify;">La proposition ne soulevant pas d’objection, tout le monde s’est tassé dans l’ascenseur pour monter à l’étage de Marie et de Joseph. Joseph a passé commande d’une bouteille de Champagne accompagnée de cinq flutes. Cela s’imposait, même si personne n’avait vraiment soif. Il suggéra pour la forme que tout le monde se mît à l’aise, bien que cela ne fût guère possible, pour les filles, à moins de se mettre nues d’emblée. Il n’y eut donc que les deux hommes pour se débarrasser de leurs vestes. On mit un peu de musique, des clips qui défilaient sur une chaîne de télé, histoire d’entretenir l’ambiance. Nul ne niera, n’est-ce pas, l’influence de ces images sur le comportement érotique de nos contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y eut quelques instants de flottement. Marthe et Madeleine s’éclipsèrent dans la salle de bains, puis Marie. L’arrivée du Champagne fut un soulagement. Et bien que tout le monde ait bu plus que de raison tout au long du repas, personne ne refusa un petit supplément. Les filles se mirent alors à danser. Elles étaient très douées, s’amusaient à imiter celles qui s’agitaient sur l’écran et y parvenaient fort bien, jusqu’aux mines exagérément lascives des danseuses black. Elles dansaient pour les deux hommes, chacun calé dans un fauteuil, un verre à la main.  Elles s’exhibaient. Marie dégrafait son short, jusqu’à faire apparaître son mont de Venus ; Marthe serrait les épaules pour faire descendre un peu plus sa robe et montrer ses fesses ; Madeleine saisissait son calicot à deux mains pour le faire remonter et dégager entièrement la vue sur sa poitrine. Le spectacle de ces trois filles – Marie, belle rousse bien en chair au visage délicatement parsemé de tâches de rousseur, Madeleine, petite blonde délicate, et Marthe, impressionnante brune longiligne aux allures de <em>top model</em> – était charmant, suggestif et prometteur à la fois. Les deux hommes le savouraient en connaisseurs. Vint un morceau moins inspirant pour les danseuses, qui par ailleurs avaient besoin d’un peu de repos. Marie, fine stratège, sut saisir son instant : elle atterrit sur les genoux… de Jésus bien sûr. Elle effectuait ainsi un test – comment Joseph allait-il réagir ? – sans grand risque, à vrai dire, car elle voyait bien que Joseph, pour l’heure, semblait plus intéressé par les deux petites oies. Et de fait, Marthe l’imita bientôt qui se posa sur une cuisse de Joseph. Restait Madeleine ? Qu’allait-elle faire ? Elle choisit bien sûr Jésus et Madeleine, à cause de Jésus et à cause de Madeleine.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, on pouvait passer aux choses sérieuses. Ces moments délicieux où l’on abandonne la conversation faite de mots au profit de cet autre genre de conversation qui passe par les caresses, les baisers ne sont-ils pas ceux qui sont les plus « sérieux » dans la vie d’un homme ou d’une femme, ceux qui les marqueront les plus durablement, ceux auxquels ils ne cesseront de repenser jusque dans le grand âge ? Et ces moments ne sont-ils pas encore plus délicieux lorsque vécus avec un nouveau partenaire ? Or ils se trouvaient tous les cinq dans cette enviable situation de découverte : Joseph et Marthe, Jésus et Madeleine, Marie et Madeleine.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie fit tout de suite passer le calicot par-dessus la tête de Madeleine. Madeleine se laissa faire d’autant plus volontiers qu’elle était en train de faire la même chose avec la chemise de Jésus. Pour ne pas être en reste, celui-ci qui connaissait bien les petites astuces de Marie, décolla délicatement les deux bouts de scotch puis défit le dernier bouton du cache cœur avant de l’escamoter prestement, faisant ainsi apparaître dans toute leur gloire les deux seins de Marie, qui débordaient du soutien pigeonnant. Pendant ce temps Joseph avait fait relever Marthe. Soulevant sa robe, il avait collé son visage contre la motte de la jeune fille et s’était mis incontinent à la sucer, qui mouillait déjà abondamment. Marthe, qui avait déjà apprécié la fermeté du buste musclé de Joseph à travers son col roulé, en profita pour le lui enlever. Pendant qu’il s’occupait d’elle, elle lui caressait le dos, puis se mit à le labourer avec ses ongles lorsque son plaisir devint plus intense.</p>
<p style="text-align: justify;">Marthe criait déjà alors que les autres n’en étaient qu’aux préliminaires. Il faut dire que c’est moins simple à trois qu’à deux. Et même si Jésus n’avait rien à apprendre en matière d’amour plurigame, il fallait quand même décider par quoi, ou qui, commencer. De toute façon, à trois sur un fauteuil, c’est encore plus compliqué. Aussi Marie prit-elle l’initiative d’amener ses deux compagnons jusqu’au lit. Avant qu’ils ne s’y installent, elle défit la ceinture de Jésus, ouvrit sa braguette, puis asseyant Jésus sur le lit, elle et Madeleine lui ôtèrent d’abord ses chaussures et enfin, tirant chacune sur une jambe, le débarrassèrent de son pantalon et de son caleçon. Compréhensive, la queue de Jésus prit immédiatement la fière attitude qui convenait. Il était toujours assis, elles étaient à genoux devant l’idole qui poussait de son ventre, comme deux vestales des temps antiques prêtes à accomplir un rite sacré.</p>
<p style="text-align: justify;">Jésus était donc désormais entièrement nu ; il leur demanda de se déshabiller l’une l’autre, ce qu’elles firent avec une certaine componction. Marie dégrafa les trois boutons qui fermaient le pantalon de Madeleine, lui donna un baiser sur le nombril avant de la faire asseoir, comme Jésus, sur le lit, de défaire les brides des escarpins et de tirer (fort) sur les jambes du pantalon pour l’enlever. Madeleine eut la tâche plus facile avec Marie. Elle commença par tirer les bottes, puis faisant coucher Marie sur le dos, elle lui demanda de se cambrer pour faire glisser d’un même mouvement le short et le string. Elle décida, provisoirement, de laisser à Marie son soutien-gorge.</p>
<p style="text-align: justify;">Jésus, qui connaissait sa Marie, ne bougeait pas. Il attendait, laissant aux filles le soin de prendre l’initiative. Ce qu’elles firent en le laissant provisoirement de côté, c’est-à-dire spectateur de leurs ébats. Des ébats dans lesquels, à vrai dire, Marie se révélait plus novice que la plus jeune qui avait déjà exploré tous les plaisirs de Lesbos avec son amie Marthe. Marie, jusque là, n’en avait eu ni l’envie ni l’occasion mais enfin elle avait vu suffisamment de films pornos pour savoir quoi faire. Et puis même sans ça, elle aurait su : cette Madeleine avait un corps adorable, on avait envie de le toucher, de le lécher partout. Elles se bécotèrent, s’embrassèrent, se cajolèrent un long moment sans chercher, néanmoins, un plaisir plus profond. C’est que, sans avoir eu besoin de se concerter, elles l’attendaient ce plaisir du bel organe masculin qui pour l’heure se contentait de rester au garde-à-vous devant elles.</p>
<p style="text-align: justify;">Joseph et Marthe avaient besoin eux aussi de plus d’espace pour leurs ébats. Délaissant leur fauteuil, ils se dirigèrent vers le canapé de la suite, tout en se déshabillant. Pour Marthe, sitôt pensé sitôt fait, sa robe légère s’envola par-dessus sa tête. Comme elle n’avait rien dessous, elle resta simplement perchée sur les talons qui la cambraient si agréablement. Joseph, qui était gêné aux entournures par une encombrante bandaison, se débarrassa lui aussi en vitesse des vêtements qui lui restaient. Ils s’affalèrent sur le canapé, Marthe sur Joseph. Elle voulait qu’il la pénètre tout de suite, mais il fallait d’abord un préservatif qu’elle alla pêcher dans son sac. Elle en avait toujours quelques-uns avec elle, et n’avait pas manqué de se réapprovisionner avant ce voyage à Paris. La queue de Joseph vite emmaillotée, Marthe l’introduisit  sans coup férir dans son con qui n’attendait que cela depuis un bon moment et elle s’activa tant et si bien qu’elle eut rapidement un deuxième orgasme. Soumit à un traitement aussi énergique, Joseph eut peur de ne pouvoir se retenir. Il n’y parvint parce que la séance précédente avec Marie lui avait déjà permis de « se vider les burnes » comme on disait, se souvint-il, dans sa jeunesse.</p>
<p style="text-align: justify;">Joseph et Marthe étaient aussi excités l’un que l’autre. Marthe, évidemment n’était pas pucelle. A dix-sept ans, voyons ! Mais si elle l’avait fait souvent, c’était toujours avec des garçons de son âge, des camarades de lycée ou de vacances. Jamais avec un homme, un vrai, à l’instar de son père, lequel – comme elle ne l’ignorait pas – multipliait les conquêtes féminines. Et Joseph était un tel homme : elle l’avait trouvé ! Qu’il sorte une fille comme l’éblouissante Marie en était la preuve suffisante. Et quant à Joseph – qui était, sans se l’avouer, taraudé par le désir de sa propre fille, qui se contraignait à ne pas penser à elle comme à une femme – il était inconsciemment à la recherche d’une Marthe, jeune et désirable, et il l’avait trouvée. Le tabou de l’inceste est, paraît-il, aussi vieux que l’humanité – n’est-ce pas docteur Freud ? – alors il faut biaiser. Exactement ce qu’étaient en train de faire Joseph et Marthe et, à entendre les grognements de l’un et les petits cris de l’autre, ils s’en portaient visiblement très bien.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces cris et ces grognements décidèrent Marie et Madeleine. Il était temps de s’intéresser à leur compagnon, beau comme un Christ, qui les contemplait avec bienveillance mais qui était très visiblement prêt à démontrer autrement ses charitables intentions. Charitable, Marie l’était aussi, car elle laissa Madeleine s’occuper en premier de l’amant au corps christique et de son organe sacré. Il est vrai qu’elle, Marie, connaissait déjà Jésus par cœur et qu’elle avait envie, à ce moment-là, de seulement le regarder en train de baiser. Comme Marthe quelques instants plus tôt, Madeleine alla donc pêcher dans son sac une de ces enveloppes caoutchoutées dont il convient, par prudence, de couvrir le sexe des hommes. Ce qu’elle fit. Puis, comme Marthe encore, elle enfourcha le brave Jésus. (Vous aurez remarqué que la position dite du missionnaire n’est pas celle qui vient en premier à l’esprit de ces gens-là.) Elle prit vite son plaisir, et pas très bien, parce que – également animée de bonnes intentions – elle était soucieuse de laisser sa place à Marie. Comme chacun cherchait  avant tout le plaisir de l’autre dans ce trio biblique, Marie demanda alors à Madeleine de se coucher de tout son long, cuisses bien écartées, afin qu’elle puisse la faire jouir avec sa langue, pendant que Jésus la prendrait elle-même en levrette. Marie savait que Jésus adorait cette position qui lui permettait d’avoir le meilleur point de vue sur sa croupe rebondie, couronnant une taille de guêpe. Elle se félicitait d’avoir gardé son soutien-gorge car c’est justement dans cette position (il est vrai la plus commode pour ce) que Jésus avait l’habitude de le dégrafer avant de saisir ses seins à pleines mains tout en la besognant. Jésus, faisant toujours preuve de la même mansuétude, exécuta tout cela en amant accompli, tandis que, pour une première fois, Marie fut très satisfaite du résultat qu’elle obtint chez Madeleine. Astiquant le bouton, d’abord avec ses doigts, puis avec sa langue, comme ses hommes savaient si bien le faire, elle fut stupéfaite de voir que tant de jus pouvait s’écouler du sexe de la jeune fille et elle éprouva presqu’autant de plaisir à la faire jouir qu’elle en recevait de la part de Jésus.</p>
<p style="text-align: justify;">Ils étaient cinq dans cette suite du Mama Shelter, cinq dans le plus simple appareil, celui que nous donne la nature, cinq entièrement immergés dans leur sensualité, comme si rien d’autre n’importait que la poursuite de la jouissance. Mais ils restaient encore disjoints : deux d’un côté, trois de l’autre. Or le lit <em>king size</em> de la suite pouvait les accueillir tous. Comment Joseph et Marthe furent-ils attirés vers les trois autres ? Était-ce simplement une manifestation de l’instinct grégaire chez les humains, ou leur cerveau reptilien les y força-t-il parce qu’il y avait là l’occasion de nouvelles sensations, ou leur cerveau supérieur le leur fit-il comprendre ? Peu importe. Ils étaient là désormais, tous les cinq réunis sur ce lit qui les contenait pour certains complètement, tandis que d’autres en débordaient un peu, qui d’une jambe, qui d’un bras ou d’une tête, mais enfin ils étaient là tous proches à se toucher. Aussi l’échange des partenaires s’organisa-t-il tout seul. Marthe s’intéressa tout de suite à Jésus, elle se plaqua contre son dos, se mit à lui lécher les fesses  et à l’agacer tant et si bien qu’après avoir fait parvenir Marie au septième ciel, il s’en retira pour pénétrer Marthe de son sexe toujours divinement gonflé (non sans qu’elle l’eût préalablement enveloppé d’un nouveau capuchon). Joseph qui venait de réaliser son rêve le plus cher, et le plus chair, en faisant l’amour avec Marthe découvrit soudain qu’il pouvait l’accomplir à nouveau avec une fille tout aussi jeune et désirable. Il donna à Madeleine un baiser passionné sur la bouche auquel elle répondit comme une amante non moins passionnée. Il avait enlevé son préservatif et lui fourra son engin dans la bouche. Elle sut faire avec une expertise qui ravit Joseph, bien que, à l’arrière-plan de sa conscience, il fut un peu choqué, ne pouvant s’empêcher de penser que sa propre fille se montrait probablement tout aussi experte.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis les figures s’enchaînèrent sur un rythme qu’on dirait « endiablé » si ce terme n’était, en l’occurrence, complètement déplacé. Chacun voulait goûter tout de l’autre, de tous les autres. On passait du con de l’une à la bouche de l’autre, de la bouche de l’un à sa verge, à ses roustons. On s’empoignait, on se pénétrait, on criait, on jouissait à pleine gorge, sans s’inquiéter d’être entendu des chambres voisines.</p>
<p style="text-align: justify;">Si les trois filles s’ébattaient en toute liberté, aussi à l’aise à fouailler un vagin qu’à astiquer un bâton sacré, il n’en était pas tout à fait ainsi des deux hommes. Même si rien du sexe n’était étranger à Jésus, sa préférence allait clairement aux femmes. Quant à Joseph, il n’avait jamais imaginé se retrouver dans un lit avec un autre homme. Plusieurs femmes, oui, certes, mais un autre homme jamais ! Frôler par inadvertance une main masculine caressant le même dos que vous dans un restaurant est une chose, être nu à côté de lui, le sexe dressé, en est une autre. Pardon ! Sexe dressé ou plutôt maintenant redressé car à force de s’escrimer dans toutes les positions, les deux hommes avaient fini par succomber. Ils s’étaient vidés, conformément aux classiques du cinéma de genre, dans une explosion de semence sur le visage d’une fille qu’il faut bien croire consentante puisqu’elle l’avait elle-même provoquée. Mais sollicités par des mains, des lèvres, des langues expertes Jésus puis Joseph n’avaient pas tardé à retrouver leur vigueur. Et la fête avait continué, les échanges constants, le plaisir commencé avec l’un ou l’une, poursuivi avec un ou une autre et culminant avec encore un ou une autre. Sauf que si les trois filles passaient bien indifféremment d’un homme à une autre fille, les deux hommes, pour leur part se contentaient d’échanger une fille contre une autre.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant…, cependant le désir naissait d’essayer autre chose. Si Joseph, en particulier, avait pu manifester quelques préventions contre Jésus, lorsqu’il l’avait rencontré pour la première fois, ce n’était plus du tout le cas ce soir-là. Et plus la soirée se prolongeait, plus Joseph se sentait subjugué par la plastique – christique, on l’a dit – de Jésus. À un moment, sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, et alors que Jésus, à genoux, s’occupait à nouveau de Marie, à quatre pattes devant lui, Joseph, bandant comme un bouc, s’approcha de Jésus pour d’abord effleurer son dos, puis lui caresser les fesses, puis ses doigts cherchèrent comme malgré eux un passage dans le cul et enfin, l’ayant trouvé, il s’y enfonça sans coup férir. Jésus – on l’a dit aussi – avait tout expérimenté. Aussi reçut-il Joseph sans faire d’histoire. Au contraire, il y prit plaisir. Il lui plaisait d’être pris par derrière pendant qu’il prenait lui-même Marie ainsi. Et Joseph était ravi de faire coup double, baisant en même temps Jésus et, par son intermédiaire, Marie, sa Marie. Seule cette dernière, pauvre innocente, était tenue à l’écart de ces complications, croyant être prise tout simplement par Jésus comme il le faisait si souvent. Tandis que les deux jeunes Belges – qu’on ne saurait décidément plus jamais considérer comme des oies – regardaient, attendries, le spectacle fourni par Jésus-Marie-Joseph, ces trois que leurs prénoms prédestinaient à une entente parfaite.</p>
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		<title>Jeu des stéréotypes et séduction dans Comment faire l&#8217;amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière</title>
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		<pubDate>Thu, 10 Nov 2011 15:10:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>accaille</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
		<category><![CDATA[Psychés]]></category>

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		<description><![CDATA[Les jeunes Blanches de Montréal du premier roman de Dany Laferrière semblent être des proies faciles pour les « nègres » du quartier Saint-Louis. Mais en sont-elles seulement les « proies »? Et si elles le sont, de quel(s) type(s) de chasse ou mode(s) de capture sont-elles victimes? Est-ce d&#8217;une chasse comparable à celle du chasseur, du requin, ou plutôt d&#8217;un [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Les jeunes Blanches de Montréal du premier roman de Dany Laferrière semblent être des proies faciles pour les « nègres » du quartier Saint-Louis. Mais en sont-elles <em>seulement </em>les « proies »? Et si elles le sont, de quel(s) type(s) de chasse ou mode(s) de capture sont-elles victimes? Est-ce d&#8217;une chasse comparable à celle du chasseur, du requin, ou plutôt d&#8217;un mode de capture tel que celui du braconnier ou de l&#8217;araignée ?</p>
<p style="text-align: justify;">Chaque stratégie est tour à tour visible dans ce roman se présentant comme un manuel de savoir-faire. Son titre n&#8217;est-il pas lui-même un appât trompeur ? Ceux qui liront le livre dans l&#8217;espoir de satisfaire une curiosité naïve resteront sur leur faim. Le titre du roman intra-diégétique – <em>Paradis du dragueur nègre</em> – semble constituer un énoncé plus proche du contrat rempli par le roman qui l&#8217;exhibe. Mystérieuse inversion de point de vue qui fait par avance du « nègre » l&#8217;objet-jouet d&#8217;un plaisir sexuel dont on nous livrerait le secret mode d&#8217;emploi, puis nous place immédiatement à l&#8217;intérieur du corps de celui-ci pour nous montrer comment lui-même joue de son statut pour jouir des autres. Toutefois pour que le terrain de jeu se change en paradis, il faut en maîtriser les subtilités. Mais ses subtilités sont-elles bien subtiles ? La grande subtilité ne réside-t-elle pas dans l&#8217;acceptation des valeurs grossières héritées du passé, qui stimulent d&#8217;autant plus le désir qu&#8217;elles permettent de le confronter à de célèbres interdits, désormais susceptibles d&#8217;être transgressés à moindre peine ?</p>
<p style="text-align: justify;">Et si en définitive le titre du roman réel n&#8217;attendait pas la révélation d&#8217;un secret, mais qu&#8217;il était lui-même le secret de cet autre projet annoncé par le roman fictif : <em>publier</em> la transformation du monde « occidental » en paradis hédoniste pour « ceux » qui en ont été les esclaves silencieux ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au fond la sexualité, et plus spécifiquement ici, l&#8217;hétérosexualité masculine, est-elle tout entière un mauvais investissement – de temps, d&#8217;efforts, et quelquefois d&#8217;argent ? Nos protagonistes ont l&#8217;avantage de ne pas avoir à affronter cette question de ce dernier point de vue, ayant à peine de quoi remplir leur appartement insalubre de quelques provisions nécessaires à la survie. Mais tout d&#8217;abord pourquoi et comment s&#8217;adresser cette question, qu&#8217;il est peut-être étonnant de voir apparaître entre deux jeunes hommes apparemment séduisants dans un contexte social qui semble favoriser leurs succès ? On se serait beaucoup attendu à une discussion sur les méthodes à succès avec les femmes, à des récits de conquêtes présentes et passées, ou au récit des désirs de conquêtes futures, mais sans doute pas à une discussion de fond sur la valeur de la sexualité ? Encore moins à une sorte de critique de la faculté de juger (au sens de Kant), s&#8217;attaquant au problème de la Beauté, de sa relation avec le désir, de sa position entre désir et plaisir.</p>
<p style="text-align: justify;">Le point de vue de Bouba est qu&#8217;une éthique sexuelle bien pensée consiste à substituer à la quête d&#8217;un objet de désir, celle d&#8217;un <em>sujet</em> de désir ; et cela, non pas par une sorte d&#8217;égard kantien (« Agis de façon telle que tu traites l&#8217;humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme moyen »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn1">[1]</a>), mais par souci hédoniste, <em>du point de vue du plaisir</em>. Du point de vue du plaisir, le meilleur investissement est du côté de l&#8217;autre comme <em>sujet de désir</em>, et non de l&#8217;autre comme objet de plaisir fantasmé.</p>
<p style="text-align: justify;">La raison profonde de l&#8217;erreur du désirant, pour Bouba, est de ne pas avoir une lecture freudienne – freudienne au sens de Bouba et qui est peut-être davantage encore proustienne – de l&#8217;acte sexuel. Dans l&#8217;acte sexuel, l&#8217;objet fantasmé disparaît : un simple baiser fait disparaître la bouche de l&#8217;autre. Et la bouche que notre esprit met sur l&#8217;autre au moment du baiser, est une bouche de rêve, une bouche simplement rêvée.</p>
<p style="text-align: justify;">Faire l&#8217;amour avec <em>un(e)</em> désirant(e), plutôt qu&#8217;être <em>le</em> désirant du rapport amoureux, cela permet au contraire d&#8217;expérimenter le plaisir que donne <em>réellement</em> l&#8217;autre, plutôt que le plaisir qu&#8217;on <em>entend</em> prendre avec elle. Et cela permet d&#8217;expérimenter ce plaisir en dehors du danger d&#8217;un plaisir qui demeurerait toujours de nature essentiellement fantasmatique, insaisissable, trompeuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Telle est l&#8217;éthique hédoniste de Bouba, qui se défie de tout un pan de la sexualité comme susceptible de n&#8217;être qu&#8217;un leurre.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Bouba passe ses journées, apparemment, à ne rien faire. En réalité, il purifie l&#8217;univers. Le sommeil nous guérit de toutes les impuretés physiques, les maladies mentales et les perversions morales. Bouba fait, entre deux lectures du Coran, des cures de sommeil qui peuvent durer jusqu&#8217;à trois jours. Le Coran, dans sa sagesse infinie, dit : « Tout âme subira la mort. Vous recevrez vos récompenses au jour de la résurrection. Celui qui aura évité le feu et qui entrera dans le paradis, celui-là sera bienheureux, car la vie d&#8217;ici-bas n&#8217;est qu&#8217;une jouissance trompeuse. » »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn2">[2]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Mais si le narrateur, colocataire et ami de Bouba l&#8217;écoute patiemment et l&#8217;admire, il ne le suit pas pour autant. Lui, dont le regard perçant sur la société pluriethnique dans laquelle il vit, perçoit les mécanismes inconscients de désir sur lesquels elle repose, ne serait-il pas cependant encore prisonnier d&#8217;une fantasmatique qui l&#8217;englobe lui-même autant que ses propres proies ?</p>
<p style="text-align: justify;">De Miz Littérature et des autres belles jeunes filles de bonnes familles, au sommet de l&#8217;échelle sociale, qui viennent chez lui appâtées par leurs propres fantasmes, à lui qui semble ironiquement en profiter, n&#8217;y a-t-il pas une <em>parenté</em> de fonctionnement psychologique en dépit de la grande distance sociale qui les sépare et du mouvement inverse qui les réunit ?</p>
<p style="text-align: justify;">L&#8217;attirance de ce locataire d&#8217;un appartement sordide et empuanti pour ce qui brille, sent bon et frais, est peut-être le talon d&#8217;Achille de son système apparemment bien huilé. La compréhension du fonctionnement du désir de l&#8217;autre, du désir des personnes qu&#8217;il regarde comme des objets virtuels de son plaisir, lui procure une jouissance, un contentement ironique de l&#8217;ordre d&#8217;une revanche socioculturelle et raciale, une intense et profonde jouissance qui fait vibrer de multiples couches de fantasmes tassées dans sa conscience. Mais le plaisir que lui procure la compréhension du fonctionnement du désir de l&#8217;autre est aussi ce qui entrave un processus critique à l&#8217;égard du fonctionnement de son propre désir. La stéréotypie dans laquelle se prend le désir des belles jeunes femmes blanches privilégiées, fonctionne bien comme une toile d&#8217;araignée, mais comme une toile d&#8217;araignée où toutes les proies sont elles-mêmes des araignées, toutes les araignées elles-mêmes des proies, des victimes de la toile des stéréotypes, qui tiennent les uns par les autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Comment sortir de cette toile ? Il y a la méthode Bouba, qui est non seulement un parti pris pour le plaisir à l&#8217;encontre du désir, mais encore une vraie usine à défaire la stéréotypie. Une usine à fantasmes, mais à fantasmes anti-stéréotypiques.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Bouba est affalé sur le Divan dans sa pose habituelle (couché sur le côté gauche, face à la Mecque) à siroter du thé de Shanghai tout en feuilletant un bouquin de Freud. Comme Bouba est complètement toqué de jazz et qu&#8217;il ne reconnaît qu&#8217;un gourou (Allah est grand, et Freud est son prophète), ça ne lui a pas pris de temps à bricoler cette thèse complexe et sophistiquée où, au bout du compte, Sigmund Freud devient l&#8217;inventeur du jazz. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn3">[3]</a></p>
<p style="text-align: justify;">«  Et me voici avalé, absorbé, annihilé, bu, digéré, mastiqué par ce Niagara de mots débités, dans un délire fantastique, avec une diction paranoïaque, le tout secoué de pulsations jazzées au rythme des incantations de sourates, avant de comprendre que Bouba me fait une lecture hachée, syncopée des tranquilles pages 68 et 69 de<em>Totem et tabou</em>. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn4">[4]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Mais il y a aussi la méthode du narrateur, qui consiste à tisser une autre toile, une toile plus difficile à concevoir parce qu&#8217;au contraire de la toile des stéréotypes, il faut soi-même la tisser, une toile qui permet d&#8217;échapper au danger du leurre, au danger d&#8217;une séduction basée sur la transformation réciproque de soi et de l&#8217;autre en images fantasmatiques. Cette toile du sens difficile, c&#8217;est celle du texte bien sûr, celle du texte qui déjoue les stéréotypes, décèle le sens de leur jeu, dit ce que les stéréotypes ne disent pas d&#8217;eux-mêmes, se gardant de révéler leur propre fragilité. A l&#8217;art oral et inspiré de Bouba s&#8217;oppose l&#8217;art pénible, souvent menacé d&#8217;infertilité, de l&#8217;écriture.</p>
<p style="text-align: justify;">Que l&#8217;écrit ait quelque chose à voir avec un art de la toile pour le narrateur, celui-ci en donne quelques indications, par exemple celle-ci : « Les mots m&#8217;apparaissent comme des esquisses de mouches. Les lettres tremblantes, secouées de légers frissons. La phrase cahotante, vivante, bougeant sous mes yeux. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn5">[5]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cependant si l&#8217;on parle de l&#8217;art de l&#8217;écriture dans ce roman, de quel roman parle-t-on ? Le roman du narrateur correspond-il <em>au</em> roman de l&#8217;écrivain ? Ou correspond-il <em>avec</em> lui ? Les fantasmes que montre le <em>récit</em> du narrateur sont-ils les fantasmes du romancier <em>réel</em> ? Ou sont-ils ceux que la publication de <em>son</em> <em>roman</em> permettrait au narrateur (des amours avec une Carole Laure pour groupie numéro 1) ? Ce roman du narrateur est-il lui-même autre chose qu&#8217;un fantasme, un fantasme logé au creux d&#8217;un roman bien réel d&#8217;un écrivain qui avait déjà une vie bien rangée en arrivant à Montréal ?</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui importe à travers cette structure où le fantasme est contagieux au point de contaminer tout le projet dans lequel il prend place, c&#8217;est peut-être la place accordée au tabou, qui est ici le nœud du rapport entre stéréotypie et séduction, entre diaspora, mémoire et forme du roman. Remémorons-nous un instant les bases du concept de tabou.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Pour nous, le tabou présente deux significations opposées : d&#8217;un côté, celle de sacré, consacré; de l&#8217;autre, celle d&#8217;inquiétant, de dangereux, d&#8217;interdit, d&#8217;impur. En polynésien, le contraire de tabou se dit <em>noa,</em> ce qui est ordinaire, accessible à tout le monde. C&#8217;est ainsi qu&#8217;au tabou se rattache la notion d&#8217;une sorte de réserve, et le tabou se manifeste essentiellement par des interdictions et restrictions. Notre expression terreur sacrée rendrait souvent, le sens de tabou. Les restrictions taboues sont autre chose que des prohibitions purement morales ou religieuses. Elles ne sont pas ramenées à un commandement divin, mais se recommandent d&#8217;elles-mêmes. Ce qui les distingue des prohibitions morales, c&#8217;est qu&#8217;elles ne font pas partie d&#8217;un système considérant les abstentions comme nécessaires d&#8217;une façon générale et donnant les raisons de cette nécessité. Les prohibitions taboues ne se fondent sur aucune raison; leur origine est inconnue; incompréhensibles pour nous, elles paraissent naturelles à ceux qui vivent sous leur empire. »</p>
<p style="text-align: justify;">Freud citant l&#8217;article de l&#8217;<em>Encyclopedia britannica</em> écrit par Northcote :</p>
<p style="text-align: justify;">«  Envisagé à un point de vue plus vaste, tabou présente plusieurs variétés : 1° un tabou naturel ou direct, qui est le produit d&#8217;une force mystérieuse (Mana) attachée à une personne ou à une chose; 2° un tabou transmis ou indirect, émanant de la même force, mais qui est ou a) acquis ou b) emprunté à un prêtre, à un chef, etc., etc.; enfin, 3° un tabou intermédiaire entre les deux premiers, se composant des deux facteurs précédents, comme, par exemple, dans l&#8217;appropriation d&#8217;une femme par un homme. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn6">[6]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Citation du roman :</p>
<p style="text-align: justify;">«  Ça la touche de me voir manger. Elle est incroyable, Miz Littérature. Elle a été dressée à croire à tout ce qu&#8217;on lui dit. C&#8217;est sa culture. Je peux lui raconter n&#8217;importe quel boniment, elle secoue la tête avec des yeux émus. Elle est touchée. Je peux lui dire que je mange de la chair humaine, que quelque part dans mon code génétique se trouve inscrit ce désir de manger de la chair blanche, que mes nuits sont hantées par ses seins, ses hanches, ses cuisses, vraiment, je le jure, je peux lui dire ça et elle comprendra. D&#8217;abord, elle me croira. Tu t&#8217;imagines, elle étudie à McGill (une vénérable institution où la bourgeoisie place ses enfants pour leur apprendre la clarté, l&#8217;analyse et le doute scientifique) et le premier Nègre qui lui raconte la première histoire à dormir debout la baise. Pourquoi ? Parce qu&#8217;elle peut se payer ce luxe. Si je me permets la moindre naïveté, ne serait-ce qu&#8217;une seconde, je suis un Nègre mort. Littéralement. Je dois être une cible mouvante ; sinon à la première émotion, ma peau ne vaudra pas cher. Miz Littérature peut bien se permettre d&#8217;avoir une conscience pure, claire et honnête. Elle en a les moyens. Quant à moi, j&#8217;ai su très tôt qu&#8217;il fallait en finir avec ce produit de luxe. Pas de conscience. Pas de paradis perdu. Pas de terre promise. Dis- moi : quelle aide une conscience peut-elle bien m&#8217;apporter ? Elle ne peut être qu&#8217;une cause d&#8217;embêtements pour un Nègre rempli à craquer de fantasmes, de désirs et de rêves inassouvis. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn7">[7]</a></p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait dire que dans ce roman-monde, l&#8217;homme noir pour la jeune femme WASP relève du premier type de tabou (celui-ci doit faire attention de ne pas perdre à ses yeux ses mystérieux pouvoirs : il ne peut la capturer qu&#8217;à condition de la captiver, en se reposant sur sa <em>mauvaise</em> conscience, c&#8217;est-à-dire l&#8217;inconscient collectif, foyer de toutes les stéréotypies), la jeune femme WASP pour l&#8217;homme noir relève du second, et leur relation du troisième.</p>
<p style="text-align: justify;">Cependant ce cynisme quant à la nature de leur relation (celle-ci vivant comme un parasite d&#8217;une vilaine bête, le tabou) cache peut-être lui-même autre chose, un autre désir, d&#8217;une autre nature, meilleure.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Je me surprends à regarder Miz Littérature d&#8217;un autre œil. Elle a l&#8217;air tout à fait normal, pourtant. C&#8217;est une grande fille légèrement cassée à la taille avec des bras d&#8217;albatros, des yeux trop vifs (trop confiants) des doigts fins et un visage étonnamment régulier. Il semble qu&#8217;elle n&#8217;a jamais porté d&#8217;appareil aux dents, ce qui est à peine croyable pour une fille d&#8217;Outremont. Elle a aussi de petits seins et elle chausse du 10.</p>
<p style="text-align: justify;">- Tu ne manges pas ? Lui dis-je.</p>
<p style="text-align: justify;">- Non.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle me répond avec un sourire. Le sourire est une invention britannique. Pour être précis, les Anglais l&#8217;ont rapporté de leur campagne japonaise. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn8">[8]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Il faut se méfier des courtes descriptions toutes simples, qui sont comme des temps faibles, de petits temps morts entre les tirades sur-vitaminées avec leurs déclarations en coup de mitraillette ; il faut se méfier de ces courts passages presque neutres, qui témoignent d&#8217;une attention au réel sans emportement, d&#8217;une attention aux détails presque invisibles ou inaudibles de ce qui est là sous les yeux ou à une facile portée d&#8217;oreille, et qui disparaît sous le foisonnement du fantasme ; il faut se méfier des courtes descriptions toutes simples, chez un auteur qui a écrit <em>L&#8217;Odeur du café</em>, parce qu&#8217;avec l&#8217;attention aux détails commence la compassion et la tendresse.</p>
<p style="text-align: justify;">Rappelons l&#8217;ouverture du roman :</p>
<p style="text-align: justify;">« Le nègre est un meuble. »</p>
<p style="text-align: justify;">Code Noir,</p>
<p style="text-align: justify;">art. 1, 1685<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn9">[9]</a></p>
<p style="text-align: justify;">S&#8217;agissait-il alors simplement dans ce roman de témoigner du remplacement d&#8217;un rapport à l&#8217;autre unilatéral de nature utilitaire par un rapport à l&#8217;autre réciproque de nature fantasmatique ? La forme du roman ménage des temps faibles faisant écho à un éloge de la faiblesse, à un éloge de ce qui est habituellement désigné comme faiblesse, des temps faibles où retombe l&#8217;espace d&#8217;un instant le tourbillon des fantasmes et des stéréotypes, où la réalité trouve une maigre ouverture pour apparaître. Ainsi était décrite l&#8217;inactivité de Bouba : « Bouba passe ses journées, apparemment, à ne rien faire. En réalité, il purifie l&#8217;univers. Le sommeil nous guérit de toutes les impuretés physiques, les maladies mentales et les perversions morales. » Et c&#8217;est à un Bouba réel que le roman réel est dédié.</p>
<p style="text-align: justify;">Sous l&#8217;expression crûment générique du titre « faire l&#8217;amour avec un nègre » (sous-entendant : peu importe lequel), apparaît un monde où même la contemporanéité et la colocation les plus étroites ne suffisent pas à réduire l&#8217;altérité à l&#8217;identique, l&#8217;individualité au genre : sous un même toit cohabitent deux nègres avec lesquels faire l&#8217;amour n&#8217;est en rien équivalent, deux régimes des plaisirs ou deux conceptions de la sexualité à la fois voisines et infiniment éloignées.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Supposons que nous entreprenions d&#8217;écrire une histoire de l&#8217;amour ou de la sexualité à travers les âges. Nous pourrions être satisfaits de notre travail jusqu&#8217;au point où le lecteur y lirait quelles variations les païens ou bien les chrétiens, dans leurs idées et leurs pratiques, avaient modulées sur le thème bien connu qu&#8217;est le sexe. Mais supposons qu&#8217;arrivé à ce point quelque chose nous tracasse encore, que nous croyions devoir pousser l&#8217;analyse plus loin ; nous avons senti, par exemple, que telle ou telle façon de s&#8217;exprimer d&#8217;un auteur grec ou médiéval, tels mots, tel tour de phrase laissaient après notre analyse un résidu, une nuance qui impliquait quelque chose que nous n&#8217;avions pas vu. Et qu&#8217;au lieu de négliger ce résidu comme n&#8217;étant qu&#8217;une expression maladroite, un à-peu-près, une partie morte du texte, nous fassions un effort de plus pour expliciter ce qu&#8217;il paraissait impliquer et que nous y parvenions. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn10">[10]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Voisines leurs conceptions le sont par l&#8217;axe sous lequel elles posent le problème de la sexualité : comment retirer le plus de plaisir ou le meilleur plaisir ? Infiniment éloignées par leurs manières de le solutionner : d&#8217;une part l&#8217;appât esthétique de la beauté et les techniques qui s&#8217;ensuivent pour appâter à son tour et capturer le bel objet, d&#8217;autre part une défiance vis-à-vis de la beauté plastique perçue comme mirage et un investissement dans une sensualité qui ne passe pas prioritairement par le jugement de l’œil.</p>
<p style="text-align: justify;">«  Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l&#8217;amour, c&#8217;est sentir son corps se refermer sur soi, c&#8217;est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l&#8217;autre. Sous les doigts de l&#8217;autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l&#8217;autre les vôtres deviennent sensibles, devant <em>ses</em> yeux mi-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées. L&#8217;amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l&#8217;utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l&#8217;enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C&#8217;est pourquoi il est si proche parent de l&#8217;illusion du miroir et de la menace de la mort ; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l&#8217;entourent, on aime tant faire l&#8217;amour, c&#8217;est parce que dans l&#8217;amour le corps est <em>ici</em>. »<a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftn11">[11]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Aucune de ces deux conceptions de la sexualité ne s&#8217;assimile complètement à un « faire l&#8217;amour » entendu comme rapport à l&#8217;autre qui fait être son <em>et</em> <em>mon</em> corps, qui désutopise le corps propre. Mais des deux, celle de l&#8217;anti-esthète ou du para-esthète est celle qui s&#8217;en approche sans doute le plus ; et quant à l&#8217;autre, elle laisse en effet apparaître dans ses marges, dans ses temps faibles, son envers, l&#8217;aperception de l&#8217;autre comme singularité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="text-decoration: underline;">Ouvrages cités</span></strong></p>
<p style="text-align: justify;">- Foucault, Michel, et Daniel Defert. <em>Le Corps utopique ; Suivi de Les Hétérotopies</em>. Paris: Nouvelles éditions Lignes, 2009. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;">- Freud, Sigmund. <em>Totem et tabou</em>. Trad. Samuel Jankélévitch. <em>Totem Et Tabou</em>. Paris: Payot &amp; Rivages, 2001. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;">- Kant, Emmanuel. <em>Critique de la faculté de juger</em>. Trad. Alexis Philonenko. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin, 1993. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>&#8212;. Métaphysique des mœurs. </em>Trad. et Alain Renaut. Paris: Flammarion, 1994. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;">- Laferrière, Dany. <em>Comment faire l&#8217;amour avec un nègre sans se fatiguer</em>. Paris: Le Serpent à Plumes, 1999. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8212;. <em>L&#8217;Odeur du café</em>. Paris: Serpent à Plumes, 2001. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;">- Veyne, Paul. <em>Foucault, sa pensée, sa personne</em>. Paris: Albin Michel, 2008. Imprimé.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref1">[1]</a> Célèbre énoncé de l&#8217;impératif catégorique, dans la<em> Métaphysique des mœurs</em> (fondation, deuxième section, p. 108).</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref2">[2]</a><em> CFA</em>, pp. 12-13.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref3">[3]</a><em> CFA</em>, pp. 13-14.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref4">[4]</a><em> CFA</em>, pp. 14-15.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref5">[5]</a><em> CFA</em>, pp. 23.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref6">[6]</a><em> Totem et tabou</em>, Chap. 2, partie 1, pp. 35-36.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref7">[7]</a><em> CFA</em>, pp. 31-32.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref8">[8]</a><em> CFA</em>, p. 30.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref9">[9]</a><em> CFA</em>, p. 9.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref10">[10]</a> Paul Veyne, <em>Foucault, sa pensée, sa personne</em>, pp. 16-17.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Jeu%20des%20st%C3%A9r%C3%A9otypes%20et%20s%C3%A9duction%20dans%20Comment%20faire%20l'amour%20avec%20un%20n%C3%A8gre%20sans%20se%20fatiguer%20de%20Dany%20Laferri%C3%A8re.doc#_ftnref11">[11]</a> Michel Foucault, <em>Le Corps utopique</em>, pp. 19-20.</p>

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		<title>VIOL-ENCE</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Aug 2011 14:33:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>eseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
		<category><![CDATA[Psychés]]></category>

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		<description><![CDATA[Ses yeux s’étaient brouillés pour se persuader n’avoir pas lu qu’être violée, ça ne justifie pas d’être traumatisée, qu’on s’en remet toujours. Sans doute. Mais on oublie de dire que si on s’en remet, le viol  n’est jamais éclipsé, il vous revient toujours, en pleine figure si l’on peut dire, d’une manière ou d’une autre, [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;">Ses yeux s’étaient brouillés pour se persuader n’avoir pas lu qu’être violée, ça ne justifie pas d’être traumatisée, qu’on s’en remet toujours.</p>
<p style="text-align: justify;">Sans doute. Mais on oublie de dire que si on s’en remet, le viol  n’est jamais éclipsé, il vous revient toujours, en pleine figure si l’on peut dire, d’une manière ou d’une autre, au détour de l’actualité bien sûr, des faits divers abominables, mais au détour aussi des blessures infligées par les uns ou les autres ; il vous revient, il est là comme si jamais il ne s’était enfui de vous et ce jour-là il se rappelle à vous et il vous semble qu’il est là tous les jours, que hier aussi et avant-hier, il était là, que tous les jours vous l’avez  porté, supporté, qu’il vous colle à la peau, qu’il vous barre la vue, qu’il fait partie de vous, qu’il est votre Blessure, jamais cicatrisée parce que, cercle vicieux, aiguisant votre craintive sensibilité, il vous a rendu vulnérable, ouverte à la cruauté sans pitié des natures orgueilleuses, dominatrices, qui ré-ouvre la plaie et vous déchire une fois encore le corps et l’âme. Aux meilleurs jours, vous vous croyez guérie, tellement vous désireriez l’être, et vous réalisez par quelques mots désobligeants ou regards méprisants que vous êtes marquée à vie, comme ces animaux qu’on marque d’un signe dans le creux de l’oreille, bon pour la boucherie, celle qui va vous saigner, et même si pour vous, la mort, celle du corps, vient plus tard, vous vous sentez humiliée, fracassée, depuis ce jour où tout a basculé. Vous ne supportez pas qu’on ne vous aime pas, repérant comme un chien qui renifle la mort à cent lieux, l’odeur de celui ou celle que vous dérangez, que vous agacez, même s’ils se taisent ou ne font rien.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais surtout on oublie de comprendre, enfin, on ne veut pas comprendre qu’il n’y a pas « le viol » ou enfin pas toujours. Qu’on ne peut pas réduire le viol à l’agression  forcée, parce que le viol c’est toute une situation aussi, au sujet de laquelle il serait vain de chercher à savoir, à décider, pour être sur de l’acte viol, s’il y a eu contrainte ou bien consentement.</p>
<p style="text-align: justify;">Car le pire des viols et non le moindre est la contrainte consentie, la « servitude volontaire », l’impossibilité de se sentir hors soumission, la passivité presqu’offerte, dans le regard au désespoir ou seulement en désarroi de quelque dame, interprété par les violeurs comme leur donnant droit à forcer sans avoir à contraindre.</p>
<p style="text-align: justify;">Et tels avaient été ses viols. Non pas à proprement parler des viols, il n’y avait pas eu violence et elle s’était prêté à tout, à tous leurs petit jeux et leur pénétration, sauvage, sans avoir eu le temps de s’étonner ou alors pétrifiée de surprise qu’ainsi on débarque chez elle et qu’à peine arrivé, on dégrafe son pantalon, se donnant presque comme pour accepter qu’on la prenne, sur le bureau, brutalement, évidemment.</p>
<p style="text-align: justify;">Se doutaient-ils, ces hommes, de son innocence et de sa naïveté, s’amusaient ils à l’exploiter au comble du sadisme, ou croyaient-ils  qu’elle se laisserait faire avec le plaisir triste des abonnées du sexe dont ses terribles yeux cernés pour eux peut-être témoignaient ?</p>
<p style="text-align: justify;">Après toutes ces années, les mêmes images revenaient la hanter dès qu’elle sentait quelqu’un la mépriser, la moquer, l’agresser ou trahir sa confiance. Les moindres déceptions la meurtrissaient,  la plaie originelle se ré-ouvrait, béante, gonflée d’un venin brulant qui lui donnait la rage, elle avait mal, si mal qu’elle se tordait de pleurs, elle aurait tant voulu que tout soit simple et beau, aimer tout le monde, et puis qu’on l’aime !</p>
<p style="text-align: justify;">Elle se disait parfois qu’elle avait eu pourtant une certaine chance : aujourd’hui on viole et on coupe en morceaux, on étrangle, on égorge.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle, on lui avait laissé la vie, une vie à partager avec quelques fantômes grimaçants, comme dans les pires cauchemars. Ils devaient se traîner, se pavaner ? à cette heure, bedonnants, grisonnants, et peut-être impuissants à moins qu’ils ne rigolent encore de leur forfaits à jamais impunis.</p>
<p style="text-align: justify;">_______________________________</p>

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		<title>Matricule 2806</title>
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		<pubDate>Sat, 25 Jun 2011 15:51:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ddimitrievich</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>

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		<description><![CDATA[« Les femmes sont des pièges qui guettent les hommes de tous côtés, pour les entraîner vers leur propre finitude » &#8211; Franz Kafka. Bientôt l’heure de la soupe. Matricule 2806 l’attend depuis déjà un bon moment. Au bout de quinze ans de détention, on a appris à apprécier même les plus modestes plaisirs. Pour quelqu’un comme [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fles-alarmes-deros%252Fmatricule-2806%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Matricule%202806%20%23%22%20%7D);"></div>
<p style="padding-left: 30px;text-align: justify">« Les femmes sont des pièges qui guettent les hommes de tous côtés, pour les entraîner vers leur propre finitude » &#8211; Franz Kafka.</p>
<p style="text-align: justify">Bientôt l’heure de la soupe. Matricule 2806 l’attend depuis déjà un bon moment. Au bout de quinze ans de détention, on a appris à apprécier même les plus modestes plaisirs. Pour quelqu’un comme lui qui ne fréquentait que les palaces et les restaurants étoilés, le choc fut rude. Heureusement qu’il était résilient, comme on dit dans les manuels d’économie et de psychologie, deux disciplines qu’il a étudiées, la première avant, quand il était un homme libre, la seconde après, quand il avait essayé de comprendre ce qui lui était arrivé. De la seconde, il avait conclu que l’on expliquait encore moins bien le comportement individuel que les variations de la conjoncture, qu’il y avait trop de facteurs inconnus, bref que ce qu’il avait fait, ce qui lui valait une condamnation à perpétuité était plus difficile à anticiper que la crise financière de 2008, que pas mal de gens avaient prévue, au demeurant, même s’ils avaient été peu nombreux à prendre à temps les mesures qui s’imposaient.</p>
<p style="text-align: justify">Bien que tout cela soit si loin, désormais, Matricule 2806 repense avec toujours le même plaisir à cette crise mondiale qui a coïncidé avec le sommet de son ascension sociale. Dans ces occasions, il ne peut s’empêcher de se comparer à son père, modeste tailleur d’une obscure ville de banlieue, à l’époque où il y avait encore des tailleurs pour les petites gens, avant que le prêt-à-porter n’ait tout balayé. Pour sa part, c’était autant par fidélité que par goût du luxe qu’il avait gardé l’habitude des costumes sur mesure. Dès que ses moyens le lui avaient permis, il était devenu client des meilleurs tailleurs, à Londres ou à Paris. S’il compte tout ce qu’il a dépensé chez ces gens-là, du temps de sa splendeur, il y en a pour plusieurs vies de smicards ! Une pensée qui ne le trouble pas plus que ça. Qu’on l’ait considéré jadis comme l’un des plus éminents représentants de la « gauche caviar » ne l’a jamais dérangé. Il ne voit d’ailleurs toujours pas où est le problème. Est-ce que « être de gauche » signifierait faire vœu de pauvreté, par hasard ? Il faut être sérieux : être de gauche, c’est bien sûr vouloir que les pauvres s’enrichissent, pas que les riches s’appauvrissent !</p>
<p style="text-align: justify">N’empêche que son goût pour les costumes parfaitement coupés dans les tissus les plus fins, ça ne collait pas vraiment avec ce qu’on voulait faire de lui. Car ses amis s’étaient mis en tête de le faire élire président de son pays. Un petit pays, merdique, perdu dans ses rêves de grandeur… passée, alors qu’il ne pesait plus rien en termes de puissance. Franchement, il n’aurait pas eu de lui-même l’idée de briguer ce poste. Président sans pouvoir, il ne voyait pas l’intérêt. Et se faire accuser en permanence de ne pas réaliser ce qu’à l’évidence il n’était pas en mesure de réaliser, très peu pour lui. Mais il était joueur, et jouisseur. Alors il avait fini par se laisser convaincre. Pourquoi pas, s’était-il dit : faire semblant de gouverner, ça pourrait être amusant ? Après tout, le pouvoir, il connaissait. Au poste où il se trouvait à ce moment-là, il pouvait dicter ses conditions aux chefs d’États du monde entier, enfin tous les chefs des États en difficulté financière, ce qui en faisait déjà un bon paquet en ces temps de crise. Mais il est vrai qu’il ne disposait pas d’un train de vie semblable au leur. Les palais, les cortèges escortés par les motards, le chef d’État-major particulier assis à ses côtés, le palais présidentiel, les châteaux, la garde à cheval : toute cette pompe qui est en principe destinée à inspirer au peuple de la révérence pour ceux qui le gouvernent, et qui doit bien procurer quelques plaisirs à ceux qui en profitent, sinon ils ne seraient pas si nombreux à se battre pour elle. Il connaissait le pouvoir sans la pompe ; pourquoi ne pas changer pour la pompe sans le pouvoir ? C’est ainsi, <em>volens nolens</em>, qu’il s’était mis sur les rangs. Et c’est donc à ce point qu’un concurrent mal intentionné (de son propre parti, pour ce qu’il en savait) avait attiré l’attention d’un journaliste en mal de copie sur ses tailleurs. Aussitôt les rumeurs les plus invraisemblables s’étaient mises à circuler dans l’horrible « blogosphère ». À en croire certains bloggeurs, ses costumes auraient coûté plus cher qu’une robe haute-couture. Il ne fallait quand même pas exagérer : ses costumes ne coûtaient pas autant que les robes de sa femme ! Mais l’on ne prête qu’aux riches…</p>
<p style="text-align: justify">Toujours est-il que son train de vie ne convenait pas vraiment  à la posture qu’on attendait d’un candidat de gauche. Il s’en rendait parfaitement compte, mais ne voyait pas comment il eût été possible de modifier son image. Il n’allait quand même pas distribuer tous ses biens et se mettre à vivre comme un ermite ! D’ailleurs les gens le connaissaient (le couple qu’il formait avec sa richissime épouse était largement médiatisé) et cela ne l’empêchait pas de caracoler en tête des sondages. Il était donc partagé. Enclin, d’un côté, à négliger l’avertissement que fut l’affaire du costume – même si elle s’était éteinte aussi vite qu’un feu de paille. Tenté, d’un autre côté, de laisser tomber une candidature qui risquait de lui procurer davantage d’ennuis que de plaisirs.</p>
<p style="text-align: justify">Matricule 2806 – ou Daniel Lévy-Korn dit encore « DLK », puisque son identité n’est un secret pour personne – repasse dans sa tête pour la dix-millième fois, au moins, ces événements lointains, en attendant l’arrivée du chariot de la soupe, précieuse diversion. Le gardien qui déverrouille la porte, le prisonnier qui pousse le chariot, celui qui sert les aliments, cela fait de la présence humaine bonne à prendre, faute de mieux. Car c’est par la solitude et l’ennui qu’on châtie les V.I.P. dans le monde civilisé. Et ce n’est pas une petite punition ! Même si le sort des autres criminels doit être encore moins enviable, enfermés qu’ils sont dans des prisons sans droit où règnent les caïds, les violents, les violeurs…</p>
<p style="text-align: justify">« Violeur » : le mot laisse Daniel songeur ; n’est-il pas là justement parce qu’on l’a accusé de tentative de viol ? Pour autant, il ne se considère pas du tout comme les « pointeurs » qui asservissent des détenus plus jeunes dans des geôles de misère. D’abord parce qu’il est un fait qu’il n’a jamais violé personne. Ensuite parce que s’il lui est arrivé effectivement de tenter quelque chose qui pouvait peut-être s’apparenter à un viol, il ne se voit pas, mais alors vraiment pas, se mettre à violer un de ses codétenus. Lui n’aime (n’aimait), par principe et suivant une habitude bien ancrée, que les femmes, toutes les femmes : les raffinées qui exigent qu’on leur fasse la cour, comme les stipendiées qui s’allongent sans faire de façon ; les fragiles qu’il faut manier avec délicatesse, comme les bien en chair qui se laissent malaxer sans faire d’histoire ; les blondes et les brunes, les ministres et les étudiantes, les bourgeoises et les femmes de ménages, les blanches et les noires. Et même, hélas, une femme de ménage noire, si d’aventure il s’en trouve une sur sa route.  Il les aime toutes, ou plutôt il les aimait car l’instinct sexuel en lui est désormais complètement éteint</p>
<p style="text-align: justify">Mais jusqu’aux événements qui l’ont conduit en prison, il est vrai que les femmes furent la grande affaire de sa vie. Tout le reste – ses études, sa carrière, ses carrières plutôt, à l’université, au barreau, au Parlement, comme ministre de son pays et jusqu’à la tête de l’institution la plus puissante de la planète – passait au second plan, pourvu qu’un jupon surmonté d’un séduisant minois passât à sa portée. Cela aurait pu lui nuire s’il n’avait eu la chance d’être citoyen d’un pays où l’on montre la plus grande indulgence pour les frasques sexuelles. Ses collaborateurs, ses amis (qui étaient souvent les mêmes) étaient habitués et savaient excuser les absences incompréhensibles comme les simples retards à des rendez-vous importants.</p>
<p style="text-align: justify">Ce papillonneur s’était pourtant marié deux fois. Une première épouse s’était rapidement lassée de ses escapades.  La seconde, contre toute attente, s’était habituée sans trop de mal à son infidélité. Ce comportement surprenait d’autant plus qu’elle n’avait nullement besoin de lui, étant riche, belle et reconnue pour sa compétence professionnelle. La rumeur, qui a réponse à tout comme à tous, expliquait que la dame tolérait les mœurs dissolues de son mari parce que les siennes l’étaient tout autant, que d’ailleurs il était « de notoriété publique » – ainsi s’exprime la rumeur – qu’ils partouzaient gaiement de conserve.</p>
<p style="text-align: justify">Il est en tout cas avéré que Daniel Lévy-Korn était un séducteur né. Il charmait tous ceux qui le rencontraient, hommes comme femmes (ce qui explique qu’il n’était entouré que d’amis). Néanmoins, les années passant, son <em>sex appeal</em> n’était plus le même qu’à vingt ans. Certes, il était toujours capable de faire chavirer le cœur (ou de chatouiller les sens) de ses contemporaines, mais il réussissait moins bien auprès des jeunes femmes. Or ses préférences n’avaient pas changé. A vingt ans, il aimait des filles de vingt ans.  A quarante ans, il recherchait les femmes de trente ans. Devenu sexagénaire, il était toujours attiré par des trentenaires, des femmes qui avaient désormais la moitié de son âge. Oh ! on ne dira pas qu’il était le seul homme dans ce cas. Mais les autres se font une raison : habitués à subir les rebuffades des personnes du sexe, ils sont conscients, l’âge venu, de n’avoir aucune chance de conquérir une jouvencelle. Rien de tel chez notre Daniel. Accoutumé, pour sa part, à vaincre sans coup férir, il lui manquait cette lucidité qui retient les hommes ordinaires. Le barbon convoitait les tendrons et la violence de son désir se nourrissait du dégoût que, de plus en plus souvent, elles lui manifestaient.  Il ne pouvait plus compter, à vrai dire, que sur des jeunes femmes très vénales, ou très ambitieuses, ou très vicieuses pour assouvir son envie de chair fraîche.</p>
<p style="text-align: justify">Il ne faudrait pas vieillir. Le dicton est encore plus juste pour celui dont les dieux ont favorisé la jeunesse et l’âge mûr. Le naufrage, pour celui-là, est à la mesure de ses succès passés. Ainsi la vieillesse avait-elle pris DLK par surprise, sans qu’il ait eu le temps de l’apprivoiser. Un jour, il était encore le séducteur de ces dames ; un certain regard dont il avait le secret suffisait pour qu’elles le suivent docilement. Le lendemain, il n’était plus rien ; son fameux regard n’opérait plus. Et de fait, en se contemplant dans la glace, il devait bien reconnaître que sa peau était flasque et ridée, que ses yeux n’avaient plus l’éclat d’antan. Mais, dans sa tête, il n’avait pas changé. Et – jusqu’au fatal incident – son corps, bien que gagné par la décrépitude, était toujours agité par les mêmes désirs.  Doté d’un surmoi suffisant, il se serait accommodé d’une évolution inéluctable. Rien cependant, dans la vie qu’il avait menée, faite uniquement de succès immédiats ou d’épreuves tout de suite surmontées, n’avait pu bâtir en lui un tel surmoi. Il n’était pas homme à supporter la moindre frustration.</p>
<p style="text-align: justify">Il se mit alors à multiplier les faux-pas. Comme il s’agit d’affaires privées, peu transpirèrent. Malgré tout, on en sait assez pour pouvoir affirmer que la scène du palace londonien avait eu des précédents. Ainsi l’anecdote avec la journaliste avait-elle fait le tour des gazettes. Il s’agissait d’une de ses compatriotes, une camarade de parti qui espérait sans doute obtenir de lui un scoop. Il y eut bien le scoop mais c’est elle qui en fit les frais lorsque sa mésaventure s’ébruita. DLK, tout affriolé à la vue de la charmante blondinette, lui avait donné rendez-vous dans sa garçonnière. Et là, au lieu de se prêter au jeu de l’interview, il était passé tout de suite à un autre jeu, plus brutal. C’est ainsi, du moins, que cela fut rapporté. Quant à lui, il en gardait un souvenir différent. Car enfin, chacun sait que les femmes ont besoin qu’on les force un peu. Elles ne demandent que ça, faire l’amour, mais on doit quand même les y aider, puisque, faute d’être suffisamment pressées, elles préfèrent – pour respecter la conception tordue qu’elles se font des convenances – se priver du plaisir que pourtant elles désirent. DLK en avait fait si souvent l’expérience ; il avait entendu tellement de « jamais » qui ne tardaient pas à devenir des « encore », qu’il ne voyait pas ce que la blondinette pouvait avoir à lui reprocher. Il avait essayé – elle lui plaisait, il eût été stupide de ne pas le faire – elle avait refusé, il l’avait laissée partir. Où était le mal ? Parce qu’il l’avait un peu bousculée ? Et alors ? Comment aurait-il pu savoir, sinon, que son refus était sincère ? Et comment aurait-elle pu savoir, elle, que ses intentions à lui étaient sérieuses ? Ou bien la blondinette était une oie blanche – elle n’en avait pourtant pas l’air ; DLK se souvenait d’un décolleté des plus affriolants – ou bien elle avait voulu lui nuire en rapportant un non-événement.</p>
<p style="text-align: justify">Depuis qu’il se trouve derrière les barreaux de la cellule 2806, Daniel Lévy-Korn est tenté de voir des ennemis partout. Des ennemis parmi lesquels il range, bien sûr, celle qui a précipité sa perte (encore qu’il s’en veuille bien plus qu’il ne lui en veut). Il y a eu tellement de supputations, d’interrogations à propos de ce qui s’est passé entre eux, qu’il n’est plus très sûr de rien. S’il en sait quand même davantage que toutes les personnes soi-disant au courant qui se sont mises en tête de raconter son histoire en l’agrémentant de commentaires plus ou moins farfelus, la scène qui lui vaut de se retrouver en prison jusqu’à la fin de ses jours conserve à ses yeux un caractère d’irréalité. Il y a eu tout d’un coup cette superbe noire dans la suite du palace qu’il était sur le point de quitter. La porte était-elle verrouillée ou non ? Il n’en sait rien. Et ça ne le préoccupe pas. Dans les deux cas, il est évident pour lui que nul n’aurait dû pénétrer dans sa suite, à moins d’y avoir été dûment invité. Or il ne se souvient pas d’avoir autorisé qui que ce soit à rentrer, encore moins d’avoir déverrouillé sa porte pour laisser entrer quelqu’un. Il sortait de sa douche – non pas nu comme on l’a raconté, par souci du sensationnel, mais couvert du confortable peignoir mis à sa disposition par l’hôtel – lorsqu’il la vit, cette beauté exotique moulée dans un tailleur qui ressemblait davantage à ceux des élégantes qu’on croisait dans le lobby de l’hôtel qu’à la tenue d’une femme de ménage. C’est ce qu’il a vu d’abord, cette silhouette élégante et sensuelle à la fois. Puis il a remarqué le visage aux traits incroyablement fins, comme seules en possèdent les femmes de certaines ethnies africaines.  De fait, elle était noire, avec une peau brillante sur laquelle on croyait deviner des reflets plus clairs. Cette femme ou fille – elle paraissait toute jeune – était un cadeau imprévu, le plus merveilleux cadeau que l’on pût faire à un homme comme lui. Eût-il donc fallu qu’il se privât d’en user ? Qu’il méprisât une pareille créature ? Elle aurait tenté de se retirer lorsqu’elle se fut rendu compte que la suite était encore occupée ? Il n’en a cure. Il l’a retenue Restez donc, vous ne me dérangez pas du tout. Je m’en vais dans un instant. Il lui parlait, la regardait et se sentait durcir en même temps, instant délicieux.</p>
<p style="text-align: justify">Je ne pouvais quand même pas la laisser partir. Je me suis approché. <em>A-t-elle eu un mouvement de recul ? </em>C’est possible. Je ne voyais que ses yeux, sa bouche aux lèvres étonnamment pulpeuses dans un visage si délicat. J’attrapai un de ses bras, mince et musclé sous la fine étoffe du tailleur. Je ne cessais de lui parler, je lui disais combien elle était belle, une femme pour moi, qu’elle aurait de moi tout ce qu’elle désirait pourvu qu’elle voulût bien dégrafer son corsage, me laisser admirer les seins qui gonflaient si agréablement sa veste, qu’elle était la femme la plus adorable que j’avais jamais rencontrée, que je regrettais de n’être pas né sous les cieux bénis de l’Afrique, que j’étais riche et puissant, que je pouvais la combler d’argent, lui procurer une situation plus digne de ce qu’elle méritait. <em>Elle se débattait ? </em>Peut-être mais une femme farouche n’est pas nécessairement effarouchée, n’est-ce pas ? D’ailleurs elle ne criait pas, n’appelait pas à l’aide, cela j’en suis sûr. Quant à moi, je bandais maintenant comme un bouc, je lui montrai mon phallus dressé, qui pointait entre les pans du peignoir, la suppliai de prendre en considération mon état, faisant valoir qu’il témoignait suffisamment de la violence de mes sentiments à son égard. <em>Elle se débattait toujours ?</em> Oui, enfin peut-être, je ne sais plus. Je l’amenai – qu’est-ce que tu dis ? – la tirai peut-être jusqu’à mon attaché-case, en sortit une liasse de billets de 100 livres, la fourrai dans sa veste toujours boutonnée. Je ne me souviens pas qu’elle les ait rejetés : le fait est, en tout cas, qu’on ne les a jamais retrouvés. <em>Si j’étais de plus en plus pressant ? </em>Pressant ? Sans doute, quel homme ne l’aurait pas été en présence d’une femme pareille ? Enfin, elle s’est mise à genoux devant moi pour… ce que tu sais. <em>Une fellation ?</em> Je ne l’appelle pas comme ça. Je la tenais par la nuque, je vois ma queue bien juteuse à l’entrée de cette bouche de rêve, et puis, et puis… <em>Oui : « et puis », allez, dis ce qui s’est passé</em>. Je ne sais pas, je ne sais plus. <em>Il s’est pourtant passé quelque chose, tu n’es pas le seul à avoir pris une douche, ce jour-là. </em>Je ne sais pas, je ne me souviens plus. <em>Allez, fais un effort.</em> J’ai honte. <em>Tu peux me le dire, ça restera entre nous.</em> Non, j’ai trop honte. <em>Sois un peu courageux. Au point où tu en es. </em>Certes… Seulement, savoir que c’était la dernière et avoir tout loupé comme un gamin trop pressé, tu comprends que je l’aie mauvaise, non ? <em>Ô que oui, que je comprends. Mais c’est tout ce que tu as loupé, d’après toi ? Et ta carrière, la présidence ?</em> Bof, ça…</p>
<p style="text-align: justify">Juin 2011</p>
<p style="text-align: justify"> </p>
<p style="text-align: justify"> </p>

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		<title>Les caprices de Marianne</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Apr 2011 15:13:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ddimitrievich</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>

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		<description><![CDATA[Marianne et Jules sont follement amoureux l’un de l’autre. Depuis qu’ils se sont rencontrés, ils ne se quittent plus. Jules s’est installé chez Marianne, il couche dans son lit. Il ne cesse de s’extasier sur la beauté de sa maîtresse. Il peut le jurer, jamais, il n’en a eu de semblable, jamais une qui soit [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify">Marianne et Jules sont follement amoureux l’un de l’autre. Depuis qu’ils se sont rencontrés, ils ne se quittent plus.</p>
<p style="text-align: justify">Jules s’est installé chez Marianne, il couche dans son lit. Il ne cesse de s’extasier sur la beauté de sa maîtresse. Il peut le jurer, jamais, il n’en a eu de semblable, jamais une qui soit aussi belle, aussi sensuelle, aussi femme enfin. Quand les yeux de Jules croisent le regard de Marianne, son cœur s’accélère, quand il touche ne serait-ce que le bout du petit doigt de Marianne, tout son corps s’électrise, quand il dégrafe le corsage de Marianne, il croit défaillir, quand il pose les lèvres sur le sein de Marianne, il a quitté la terre, il est au paradis. Quand sa branche s’est glissée dans la grotte humide de Marianne, il oublie tout le reste : il n’est plus qu’une machine, la machine à fabriquer une jouissance infinie. Jules n’a jamais été en manque de partenaires de lit. Il est drôle, charmeur, intelligent. Et il est tellement beau ! Il aurait la beauté du diable, si le diable était beau. Un corps ferme, avec des muscles dessinés sur lesquels les dames aiment à porter la main. Un teint mat, des cheveux très noirs, des yeux de chat, pleins de promesses et de mystère, d’un vert très doux, une bouche qui attire les baisers. Grand, toujours élégamment vêtu, l’allure sportive, à cet âge indécis où l’on peut passer aussi bien pour un jeune homme que pour déjà un homme, il est l’un des rares spécimens du sexe dit fort sur lesquels les filles et les femmes se retournent. Il ignore tout de la drague, des manœuvres d’approche plus ou moins subtiles par lesquelles un homme ordinaire se doit de passer pour faire d’une femme sa proie. Il n’a pas besoin de séduire : il séduit. On le sollicite : il dit oui, il dit non ; c’est à lui de choisir.</p>
<p style="text-align: justify">Jules a 25 ans. Il est encore étudiant à la faculté d’Assas, à Paris, se prépare à devenir avocat. Il n’est pas pressé. Les études ne sont pas pour lui un obstacle, mais la vie offre tant de possibilités ! Alors, il a pris son temps, il a voyagé. Il connaît mieux la Californie que la Côte d’azur, Londres que Limoges où son père possède une usine. Une brillante carrière d’avocat d’affaires l’attend. Il le sait. Il ne se trompe pas. Il ne s’est jamais trompé sur ses capacités.</p>
<p style="text-align: justify">Marianne est, elle, déjà associée dans l’un des principaux cabinets parisiens. A quarante ans, elle n’est pas encore au sommet de sa carrière mais peut-être au sommet de sa beauté. Elle est immensément sûre d’elle, brillante, autoritaire, toutes qualités dont elle a absolument besoin pour s’imposer à ses clients, des hommes arrivés qui pourraient être facilement portés, si elle les laissait faire, à la traiter comme la potiche de service. Car de la potiche elle a en effet tous les attributs. Des formes callipyges, que les tailleurs noir ou gris d’uniforme ne dissimulent en aucune façon. Des yeux de biche qui pourraient vous faire croire qu’elle vous implore si vous ne saviez qu’elle vous ordonne. Des lèvres à damner un saint, à ceci près que, même si vous n’êtes pas un saint, il ne sera jamais question de vous damner avec elle, à moins qu’elle ne vous le demande, bien sûr.</p>
<p style="text-align: justify">Jules a fait un stage dans le cabinet où travaille Marianne. Il était son assistant. Ils se sont jaugés, ils se sont reconnus pour ce qu’ils étaient, deux prédateurs gâtés par le destin, ils se sont tout de suite désirés. Elle s’est laissé prendre, il l’a prise dès le premier soir, lui debout, elle assise sur un bureau, jupe relevée jusqu’à la ceinture, cuisses écartées. Deux jours plus tard, Jules déménageait chez Marianne. Six mois plus tard, il y est toujours.</p>
<p style="text-align: justify">Si Marianne a eu d’innombrables amants elle n’avait jamais vécu jusque là avec l’un d’eux. Si elle aimait le sexe, elle faisait passer sa carrière avant l’amour et tenait par-dessus tout à son indépendance. A dix-huit ans, toute jeune étudiante mais déjà lancée dans le monde, elle s’est trouvée enceinte, un peu par hasard ; prise d’un désir de maternité, elle a décidé de garder l’enfant. C’est ainsi que Maryse est née ; elle a aujourd’hui vingt-deux ans. Marianne n’a pas songé un seul instant à avertir l’homme qui l’avait imprudemment engrossée, un journaliste connu et très bourgeoisement marié, qu’il allait devenir père. Elle ne voulait surtout pas voir un homme interférer dans sa vie, et n’envisageait pas un instant de compter sur l’assistance financière de qui que ce soit pour élever sa fille. Elle se hâta de terminer ses études et confia Maryse, en attendant, à la garde de sa grand-mère. Plusieurs années passèrent, Marianne avait déjà connu ses premiers succès professionnels lorsqu’elle résolut d’avoir un nouvel enfant. Elle choisit un amant dans l’unique perspective d’en faire un bon géniteur, mais celui-ci, finalement, n’était pas très différent de ceux qu’elle avait déjà eus, puisqu’elle se limitait toujours au haut du panier. Mariette a aujourd’hui 16 ans. Marion, la dernière, est une adorable petite fille de douze ans.</p>
<p style="text-align: justify">Les trois sœurs s’entendent à merveille. Si elles se ressemblent peu, puisque nées de pères différents, elles sont toutes les trois très belles : Marianne n’aurait jamais pris le risque qu’il en fût autrement. Mariette a la peau claire, de grandes boucles blondes et l’allure un peu guindée de son père. Maryse a le visage ovale et le teint olivâtre d’une jolie mexicaine. Quant à Marion, elle a un je ne sais quoi de maghrébin dans la bouche, la tignasse de cheveux crépus et les yeux charbonneux. Les deux aînées, chacune dans leur genre, sont de belles plantes avec des formes agréablement évocatrices, des muscles déliés par la pratique sportive et une tête déjà bien pleine. De la petite dernière, on se dit qu’elle promet.</p>
<p style="text-align: justify">Avec une mère prise par un métier aussi absorbant que passionnant mais n’ayant jamais renoncé aux plaisirs de l’amour, les filles se sont retrouvées livrées à elles-mêmes, elles ont resserré entre elles trois les tendres liens que leur mère ne se souciait pas de nouer. Habituées à voir les hommes se succéder dans le lit de Marianne au gré de ses caprices, elles ne démontrent à son égard ni une véritable tendresse ni un véritable respect. Elles voient en elle une pourvoyeuse dont la générosité traduit moins de l’affection que le remord de ne pas remplir toutes les fonctions d’une mère. Elles manifestent en sa présence une forme de déférence toute extérieure, elles admirent sa compétence, envient sa beauté qu’elles jugent supérieure à la leur, elles ne l’aiment pas.</p>
<p style="text-align: justify">L’arrivée de Jules à la maison fit une grande révolution chez les filles. Jamais leur maison n’avait hébergé un homme. Certes, il n’était pas rare que leur mère accueille un homme dans son lit, surtout si l’homme était marié – ce qui était généralement le cas, car les meilleurs sont déjà en main, n’est-ce pas ? – s’il ne disposait pas d’une garçonnière, et s’ils étaient trop occupés l’un et l’autre pour s’échapper hors de Paris. En dehors des rares week-ends en tête à tête que lui permettait son métier, elle détestait en effet dormir à l’hôtel et préférait ramener chez elle son amant du moment. Elle n’avait jamais honte de le montrer à ses filles, au contraire elle considérait de son devoir de leur présenter des hommes riches, beaux et puissants afin qu’elles ne soient jamais tentées de commettre le plus infamant des péchés dont une femme pût se rendre coupable, à ses yeux : céder aux avances d’un homme vulgaire.</p>
<p style="text-align: justify">Avec Jules, c’était tout-à-fait différent. Au lieu de passer, il habitait dans la même maison que les filles. Alors que les autres auraient pu être leur père, celui-là avait l’âge d’être leur camarade. C’est d’ailleurs ainsi qu’il se comportait avec elles. Comme il était beau, charmant, elles l’adorèrent tout de suite. Il jouait avec Marion, plaisantait avec Mariette, discutait droit ou politique avec Maryse, brillante élève de Sciences-Po. Très épris de Marianne, il se comportait sans aucune arrière-pensée avec celles qu’il considéra très vite comme des sœurs. D’ailleurs ses vrais sœurs, car il en avait, n’étaient pas très différentes des filles de Marianne : riches, jolies, sportives, intelligentes, un peu provinciales peut-être, Limoges oblige, mais si peu… il n’y a plus vraiment de Province de nos jours.</p>
<p style="text-align: justify">Si les idées de Jules étaient claires, celles des filles ne l’étaient pas moins. Après une brève période d’observation, elles conclurent que s’il était bon pour leur mère, il n’y avait aucun obstacle à ce qu’il le fût également pour elles. Certes, elles ne mettaient pas le même contenu derrière ces mots. Si Maryse et Mariette voyaient en lui un amant à conquérir, les souhaits de Marion n’allaient pas aussi loin. Quant aux deux sœurs aînées, elles n’avaient, croyaient-elles, plus rien à apprendre des hommes. Le voudrait-elle, une belle fille ne peut passer indemne à travers des séjours réguliers au ski l’hiver et en Angleterre l’été, n’est-ce pas ? Ces deux là n’ayant aucun goût pour la chasteté, et comme les jeunes garçons qui skiaient ou baragouinaient l’anglais avec elles étaient du même milieu privilégié que le leur, elles ne crurent pas déroger en se laissant embrasser, déshabiller, dépuceler,… à moins que ce ne fût l’inverse. A Paris, le Racing, dont leur mère, évidemment, était membre – comme ses associés et la plupart de ses clients – fournissait un éventail d’hommes et de garçons plus varié. A l’instar de Marianne au même âge, Maryse était en puissance d’un amant riche et marié. Quant à Mariette, elle préférait pour le moment baguenauder avec des jeunes gens plus frais, rejetons de parents de l’âge de sa mère ou de l’amant de sa sœur. Et Marion ? Marion, pour l’heure, se contentait d’observer – sans se faire remarquer (croyait-elle) – le manège de Mariette, lorsque cette dernière se livrait à l’acte de chair à la maison, de Mariette seulement puisque Maryse, pour sa part, faisait cela ailleurs.</p>
<p style="text-align: justify">Les trois sœurs, on l’a dit, étaient très proches les unes des autres. Elles ne se cachaient rien. Maryse et Mariette discutaient librement de Jules devant Marion. Au début, il s’agissait seulement de se raconter leurs fantasmes. Elles en vinrent très vite à échafauder des plans. Comme c’était la première fois qu’elles se découvraient amoureuses du même garçon, elles décidèrent de « l’avoir » ensemble. À Marion, qui réclamait sa part, on répondit qu’elle aurait le droit d’assister à tout et, lui précisa-t-on, sans qu’elle ait besoin de se cacher. Restait à passer à l’action. Les deux aînées connaissaient déjà suffisamment la gent masculine pour ne pas prévoir de trop grandes difficultés. Elles avaient bien compris, à l’attitude de Jules à leur égard, qu’il était fort épris… de leur mère, mais un homme n’a pas besoin d’être amoureux pour honorer de séduisantes jeunes femmes, n’est-il pas vrai ?</p>
<p style="text-align: justify">Alors Maryse et Mariette se mirent à porter systématiquement les vêtements les plus sexy possible chaque fois que Jules se trouvait à la maison en l’absence de leur mère, ce qui se produisait à peu près tous les soirs, Marianne rentrant fort tard du bureau. Maryse, qui portait à l’ordinaire la tenue stricte des élèves de son école, ne mettait plus que des jeans à la taille si basse qu’on ne pouvait pas rater la raie de ses fesses, avec des hauts toujours assez petits pour dégager son nombril, sans parler des seins, évidemment, qui n’auraient pu échapper qu’au regard… d’un aveugle. Mariette préférait les mini-robes qui offraient à qui traînait par là une vue imprenable sur son derrière bien rond (merci à l’inventeur du string) pour peu qu’elle se penchât… un tant soit peu. Marion, faute de pouvoir étaler un <em>sex appeal </em>encore à naître, prit l’habitude de s’assoir sur les genoux de Jules et de lui soutirer des baisers dès que l’occasion se présentait.</p>
<p style="text-align: justify">Jules l’ignorait mais il était cerné, bientôt il serait acculé. Ce qui se passa le plus naturellement du monde. Ils avaient dîné sans Marianne, ils étaient tous les quatre devant la télévision, Marion, comme de juste, sur les genoux du jeune homme. Après un signe à ses deux sœurs, Maryse qui, sous prétexte qu’elle avait chaud, avait laissé son chemisier complètement ouvert, afin de mieux exhiber sa poitrine pigeonnante, se leva, prit la place de Marion et embrassa Jules sur la bouche. Il aurait pu aisément, à ce moment-là, crier, se débattre, quitter le salon : la vérité oblige à dire qu’il n’en fit rien. Maryse n’eut pas besoin d’encouragement plus précis pour commencer à déboutonner la chemise de Jules. Pendant ce temps, Mariette, qui s’était rapprochée à son tour, s’attaquait au pantalon. Jules fut nu en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter. Tandis que Maryse continuait ses baisers, Mariette s’activait sur la verge du garçon, l’objet viril qui avait atteint une dimension plus qu’honorable avant même qu’on ne lui prodigue des soins… Mariette eût été très déçue, pour Madame sa mère, s’il en avait été autrement. Aussi ne fut-ce pas pour un motif d’utilité mais entièrement de bonheur qu’elle engloutit dans sa bouche la pine déjà efflorescente, tout en massant les fesses fermes et rebondies du garçon. A seize ans, si elle n’avait pas déjà connu tout l’alphabet des plaisirs, elle n’eût pas été de son époque ni de son milieu.</p>
<p style="text-align: justify">Bien que très amoureux de Marianne, Jules sans se l’avouer, n’était pas insensible au charme des trois filles. Il les avait considérées jusque là comme des sœurs, c’est vrai, mais comment se serait-il comporté si ses vraies sœurs, si charmantes elles aussi, s’étaient précipitées sur lui animées d’intentions lubriques ? Mieux vaut ne pas se poser la question. Quoi qu’il en soit, si le cœur de Jules parlait toujours pour Marianne, son corps se trouvait bien aise du traitement qu’il recevait de la part de Maryse et Mariette. Le temps n’était d’ailleurs plus à la réflexion. Ses sens le sollicitaient tout entier, le poussaient à l’action. D’un geste brusque, il déchira le chemisier arachnéen de Maryse et dégrafa d’un geste d’expert son soutien-gorge pour la téter, goulûment. Un râle de plaisir répondit à ce geste que la fille avait déjà imaginé, dans les rêveries où elle se mettait en scène avec Jules. Ainsi encouragée, elle déboutonna son jeans, se contorsionna un instant pour le faire descendre suffisamment et approcha son losange épilé de frais de la bouche de Jules, afin qu’il lui rendît le service qu’il recevait lui-même de Mariette. Il s’exécuta volontiers, dégustant en connaisseur les premières gouttes du jus de l’aînée de ces demoiselles. Pendant ce temps, il lui caressait la taille, le cul, comparait avec les sensations que lui procuraient ces mêmes objets chez la maman.</p>
<p style="text-align: justify">Mariette, cependant, ne voulait pas être en reste. Délaissant la pine de Jules, elle déclara que c’était son tour de profiter de la langue du garçon. Sa robe se releva toute seule, quand elle s’installa à califourchon au-dessus de lui. Elle écarta d’un doigt son string, sans prendre la peine de l’enlever. Contrairement à sa sœur, elle avait gardé une minuscule moustache autour de sa fente, deux lignes herbeuses qui chatouillaient la bouche de Jules. Quant à Maryse, désireuse de passer maintenant aux choses sérieuses, elle attrapa un préservatif dans la boite qu’on avait dissimulée non loin de là et s’apprêtait à en coiffer la hampe du garçon lorsqu’elle croisa le regard implorant de Marion. La petite, qui n’avait rien perdu du manège de ses sœurs, contemplait, fascinée, le bâton d’amour. Elle avait déjà regardé des films pornos avec des copines mais c’était la première fois qu’elle voyait un sexe d’homme en vrai. Elle avança un doigt pour toucher, puis se pencha pour engloutir comme elle avait vu faire Mariette. Maryse, cependant, voulut se comporter en aînée responsable. On a dit que tu te contenterais de regarder, alors tu arrêtes ! Marion prit un air si triste que Maryse sentit son cœur fondre. Elle tendit le préservatif à sa petite sœur afin qu’elle le pose elle-même sur le sexe de Jules : À défaut de pouvoir participer aux agapes, Marion pouvait au moins être la servante de l’amour. Il fallut lui expliquer comment s’y prendre, mais Marion était adroite et réussit du premier coup une tâche qu’elle n’aurait plus guère l’occasion d’accomplir dans la suite de son existence.</p>
<p style="text-align: justify">Sa mission accomplie, Marion fut priée de se cantonner désormais à son rôle d’observatrice et Maryse put enfin s’enfourcher sur le pieu dûment couvert de Jules. Elle s’agita sur lui, cherchant son plaisir. Elle pensait atteindre le nirvana avec Jules : comme elle n’était pas complètement en paix avec sa conscience, elle eut beau se remuer tant et plus, elle ne réussit qu’à provoquer la jouissance du garçon. Car si Jules n’était pas exempt non plus d’un certain sentiment caché de culpabilité, il arrive un moment, n’est-ce pas, où à force de le titiller, le sexe de l’homme se vide.</p>
<p style="text-align: justify">Maryse était déçue. Quant à Jules, il eut enfin l’occasion de reprendre ses esprits. Prenant par la taille Mariette, qui n’était pas non plus parvenue au nirvana, il la fit asseoir à côté de lui. Ils se dévisagèrent tous les trois, sentiment mêlés. Eh bien, fit-il, je ne crois pas que c’était une si bonne idée. Je vous aime bien, mais c’est votre maman que j’aime. C’est la première fois, vous savez, que je suis vraiment amoureux, je ne veux pas gâter cette chance. Et vous, vous voyez bien que ça n’a aucun sens de vouloir coucher avec le mec de votre mère. Vous n’êtes pas frustrées, que je sache ! Et puis regardez la petite Marion, vous croyez que c’est un spectacle pour elle ? Alors, on se rhabille et on oublie tout. D’accord ? Sans attendre une réponse, il se leva et disparut dans la partie de la maison qu’il partageait avec Marianne.</p>
<p style="text-align: justify">Jules avait tenu un discours de raison. Mais le corps a ses raisons que la raison ne connaît pas. Si Jules croyait avoir réglé le problème des filles, il était loin d’avoir réglé son propre problème : il ne parvenait pas à oublier et – faut-il le préciser ? – ses souvenirs étaient loin d’être désagréables. Quant aux filles, les deux grandes, elles étaient restées sur un échec et, si leur mère leur avait appris quelque chose, c’était bien de ne tolérer aucun échec.</p>
<p style="text-align: justify">Chacun, cependant, faisait semblant de vivre comme avant. Jules aimait toujours Marianne, Maryse jouissait toujours dans les bras de son riche amant, Mariette papillonnait un peu plus qu’à l’ordinaire, la petite Marion souffrait d’avoir moins souvent sa place sur les genoux de Jules.</p>
<p style="text-align: justify">Qui a osé raconter que les humains sont libres ? Nos personnages sont dans la main du destin. Nul auteur ne pourra les faire dévier de leur chemin.</p>
<p style="text-align: justify">Les jours passaient. Jules et Maryse s’étaient mis sérieusement au travail ; Mariette préparait son bac de français ; seule Marion ne sentait pas peser sur elle la pression qui empoisonne le printemps des jeunes gens et filles consignés pour cause d’examen. Or l’état de pression perturbe. Il peut pousser à accomplir des actes déraisonnables. Ni Maryse ni Mariette n’avaient renoncé à leurs vêtements très dénudés. Et Jules n’était plus insensible à leurs efforts pour le séduire. Il repassait dans sa tête leur séance précédente et plus il y pensait plus il se trouvait tenté. Son amour pour Marianne n’était pas diminué ; il la trouvait toujours plus belle, plus désirable, bref plus aimable que ses filles. Mais ces dernières prises ensemble lui offraient des perspectives bien troublantes. Maryse et Mariette, quant à elles, s’étaient bien rendu compte que l’état d’esprit de Jules avait changé depuis qu’il leur avait conseillé de l’oublier. Cependant, pour que leur revanche fût complète, il était indispensable qu’il fît les premiers pas. Elles continuèrent donc leur jeu de la tentation, sans rien faire elles-mêmes qui pût passer pour une invite. Elles étaient souriantes, enjouées, mais ne se permettaient aucune provocation en dehors de leurs vêtements. Elles avaient d&#8217;ailleurs une réponse toute prête à cet égard : puisque Jules ne s’intéressait pas à elles, en quoi leur manière de s’habiller pouvait-elle le déranger ?</p>
<p style="text-align: justify">Bien sûr que ces filles le dérangeaient, ou plutôt qu’elles le troublaient délicieusement. Il les regardait, il ne savait plus si elles étaient belles, il était certain de les trouver très désirables. Il finit par céder à la tentation. Cela commença par des frôlements, une main qui se pose comme par inadvertance sur un bras, sur une épaule, puis qui tarde à se détacher. Les deux sœurs, qui frémissaient intérieurement à ce contact, affectaient de ne rien ressentir. Cela continua ainsi pendant quelques jours. Un soir, sous prétexte de regarder de près une photo, Jules se trouva entre les deux sœurs, il n’eut qu’à étendre les bras pour les enlacer toutes les deux. Il lui suffit ensuite de resserrer légèrement son étreinte pour qu’elles pivotent vers lui. Il embrassa rapidement Mariette qui s’était approchée la première, puis en fit autant avec Maryse. Elles se laissaient faire toutes les deux, muettes. Sans prononcer lui-même un seul mot, il les fit s’allonger sur le grand sofa du salon et les déshabilla à la hâte. Il tira le jeans de Maryse qu’elle portait sans slip dessous, lui ôta son chemisier. Quand ce fut le tour de Mariette, il n’eut aucun mal à la débarrasser de sa petite robe. Comme elle ne portait, pour sa part, pas de soutien-gorge, elle se retrouva vêtue seulement de son string, tandis que sa sœur, au contraire, ne portait rien d’autre que le Wonder-Bra qui rendait sa poitrine encore plus glorieuse. Après l’avoir baissé un tantinet pour dégager les tétons, Jules prit les mains de Maryse et les posa sur les boutons de sa chemise, celles de Mariette sur la ceinture de son jeans. Comme elles estimaient qu’il avait suffisamment démontré sa flamme, les deux filles obtempérèrent. Il fut bientôt complètement nu, bandant comme le brave bouc qu’il était. Marion, qui n’avait rien perdu de la scène, était déjà là, le préservatif à la main. Elle demanda si elle pouvait encagouler la verge de Jules. On lui répondit d’attendre, que ce n’était pas encore le moment. Alors elle voulut toucher. On l’y autorisa. Elle prit la queue de Jules entre le pouce et l’index et commença un mouvement de va-et-vient si bien exécuté que tout le monde se mit à rire. Cela détendit l’atmosphère ; la fête pouvait commencer.</p>
<p style="text-align: justify">Les quatre personnages de cette scène en garderont un souvenir mitigé. Car le sexe a beau être le meilleur des amusements offerts aux humains par leur créateur, il est recommandé d’y réfléchir à deux fois avant de se jeter à tête perdue dans le stupre et la fornication. Mais pour l’heure nos trois jeunes gens, faisant preuve d’une audace de bon aloi, se livrent avec un enthousiasme certain aux manœuvres de circonstance : les attouchements, les caresses, les baisers, les trois formes de pénétration, enfin tous les moyens connus pour atteindre la volupté. S’y adonnant avec d’autant plus de bonheur qu’ils ne connaissent pas d’autre définition du bonheur que celle-là.</p>
<p style="text-align: justify">Jules, cette fois, a décidé de prendre l’initiative. A son âge, avec son passé de séducteur, ce n’était pas pour lui, contrairement à ses deux partenaires, sa première expérience d’amour polygame. Guidées par Jules, Maryse et Mariette se donnèrent pour la première fois l’une à l’autre du plaisir. Elles n’ignoraient pas, bien sûr, que les femmes pouvaient faire cela entre elles, mais n’avaient jamais auparavant cultivé l’art de Lesbos et, surtout, n’auraient jamais imaginé le faire entre sœurs. Jules, cependant, ne cessait de varier les positions, passant de celles qu’il avait déjà expérimentées à d’autres qu’il imaginait. Les deux sœurs se pliaient complaisamment à ses indications. Il lui suffisait de suggérer ce qu’il attendait d’elles puisque, depuis le début, elles avaient résolu de le laisser faire. Il importait avant tout qu’il fût bien clair que l’initiative venait de Jules, qu’il faisait exactement le contraire de ce qu’il avait décrété, bref qu’elles avaient gagné leur bras de fer amoureux.</p>
<p style="text-align: justify">Ces arrière-pensées n’excluaient pas le plaisir, au contraire. Rarement la queue de Jules avait été à pareille fête, passant de la bouche de Mariette au con de Maryse, au conelet de Mariette, à la bouche de Maryse. Ses mains caressaient des poitrines, des culs, sa bouche baisait des seins, sa langue léchait les lèvres que le beau sexe dissimule en son jardin, ses doigts fouillaient, chatouillaient le bouton secret, son dard roide et pourtant si doux explorait les minous veloutés, les gorges profondes, transperçait les fleurs de Sodome. Il y eut des cris de plaisir, des cris de douleur vite transformés en gémissements de délice, des halètements, des mots sans suite. Du haut des cieux, Éros les contemplait et jugeait que cela était bon. Comme Jules était jeune et vigoureux, Marion dut débarrasser plusieurs fois sa tige du capuchon rempli du liquide sacré – ou maudit, c’est selon – avant de l’encapuchonner à nouveau. Les demoiselles, ce soir-là, eurent aussi leur jouissance, et plusieurs fois. Triomphantes dans leurs têtes et comblées dans leurs corps, elles n’avaient rien à envier à leur seigneur et maître.</p>
<p style="text-align: justify">Tout à ses plaisirs ou, en ce qui concerne Marion, à la contemplation fascinée des plaisirs des plus grands, on s’oublie, on oublie l’heure, on oublie la maîtresse, la maman. Le sexe est une ivresse, s’il est réussi, mais l’ivresse est chargée de périls. Voilà une leçon que les trois filles, pas plus que le garçon, n’oublieront. Car Marianne rentra. Il n’était pas question qu’elle ne rentrât point et sans cette sorte de délire où ils étaient plongés, ils auraient su s’arrêter à temps. (Et qui sait qu’elle eût été, alors, la suite de cette histoire ?) Mais la lucidité leur manqua. Et Marianne revint, vit tout : Maryse et Mariette s’ébattant dans son salon dans le plus simple appareil. Et sous les yeux de qui ? De sa petite fille qu’elle croyait encore si pure (pour les autres elle ne se faisait plus aucune illusion). Et avec qui ? C’était cela le pire, la vraie cause de sa fureur (car envers ses filles elle s’était toujours montrée – trop ? – libérale) : avec ce salaud, ce traître, ce petit con de Jules. Qui osait non seulement la tromper, mais sous son toit, mais avec ses propres filles, ses deux filles ensemble. Il était donc partouzard, en plus, ce con ! Il ne lui manquait plus que ça ! (Marianne abhorrait jusqu’à l’idée des partouzes.)</p>
<p style="text-align: justify">La vengeance de Marianne fut à la hauteur de sa fureur. Maryse chassée de la maison et invitée à pourvoir elle-même à ses nombreux besoins. Mais maman ? Débrouille-toi, ma grande, fais la pute, si tu veux, puisque tu as les dispositions qu’il faut. Mariette exilée dans une pension en Suisse, avec l’interdiction d’en sortir, y compris pendant les vacances. Marianne ne garda que Marion à la maison. Après avoir renvoyé la domestique béninoise qui s’occupait de tout jusqu’alors, elle fit de la benjamine sa boniche : puisque tu sais déjà faire la souillon de bordel, tu feras très bien la cuisine et le ménage chez moi… Et Jules ? Elle comptait sur l’amour de Jules pour rendre sa punition  effective : elle le chassa, jeta ses affaires dans la rue et lui ordonna de ne plus jamais se présenter devant elle.</p>
<p style="text-align: justify">Maryse n’était pas trop inquiète : n’y avait-il pas le riche amant, sa garçonnière ? Il se révéla pourtant que l’amant, lorsqu’il fut informé, refusa de se montrer coopératif. Il connaissait la maman, envers laquelle il était redevable en affaires, par ailleurs une de ses ex, enfin il ne tenait pas que Marianne sût qu’il aidait une Maryse décrétée hors-la-loi. Celle-ci connut alors des hauts et des bas. Il lui arriva, effectivement, de faire la pute, ou plus précisément de choisir des amants qui n’avaient pour seul charme que de bien vouloir lui signer un gros chèque. Elle s’en sortit quand même, car elle avait été à bonne école. Elle termina ses études, devint avocate. Elle a rencontré à plusieurs reprises sa mère comme partie adverse. Elles sont finalement plutôt fières l’une de l’autre.</p>
<p style="text-align: justify">Mariette profita moins bien de ses années dans la prison où sa mère l’avait enfermée. Le fait de se retrouver dans un univers uniquement féminin, ajouté à ce qu’elle avait appris à goûter chez sa sœur, lors de sa dernière soirée à la maison, fit qu’elle développa une passion exclusive pour son sexe. Sans réelle ambition, et privée de tout financement maternel, elle ne poursuivit pas d’études après le baccalauréat. Comme elle était très sexy, très féminine, elle fut successivement la compagne de lesbiennes célèbres et puissantes. Elle finirait dans la misère si la mort de sa mère ne devait lui apporter un petit capital, au moment où, la cinquantaine venue, sa valeur marchande allait tomber à rien.</p>
<p style="text-align: justify">Le sort de Marion n’est pas beaucoup plus heureux. Dépourvue de toute vocation pour le métier de boniche, elle a fait d’énormes efforts pour réussir dans ses études, tout en accomplissant les tâches domestiques qui étaient désormais son lot. A force de volonté – car elle n’était pas la plus douée des trois sœurs – elle réussit le concours de l’ENA. Elle accomplit depuis un parcours sans éclat dans l’administration des finances. Elle est toujours fascinée par les choses de l’amour mais quelque chose la retient de s’y livrer. Elle vit seule, entourée de chats et de cassettes pornos.</p>
<p style="text-align: justify">Jules, d’abord, ne crut pas que Marianne refuserait de le revoir. Il fit son siège pendant plusieurs semaines avant d’admettre que la réputation d’inflexibilité de Marianne valait aussi dans les affaires de cœur. Alors vint pour lui le temps du désespoir. Car Jules aimait Marianne d’amour : et c’est au moment-même où elle le rejetait qu’il en avait le plus la certitude. Il connut les affres de la passion, un mot qu’il tenait jusque là comme une simple invention des romanciers. Il se détourna des femmes pendant plusieurs années, devint un avocat réputé. À lui aussi, il arrive de se trouver en face de Marianne à l’occasion d’une négociation ou d’un procès. Leurs duels, alors, sont féroces. Il lui arrive également de rencontrer Maryse, et pas uniquement dans un cadre professionnel. Ils ne s’aiment pas : leur seul plaisir, lorsqu’ils se retrouvent dans le même lit, est de braver l’interdit de Marianne.</p>
<p style="text-align: justify">Marianne est fière et orgueilleuse. Elle eut la satisfaction d’avoir démontré qu’une fois de plus elle était la plus forte. Néanmoins… Néanmoins elle est femme aussi. Jamais avant cette fois, elle n’avait invité un homme à habiter chez elle, à aucun elle n’avait donné autant d’elle-même qu’à Jules. Si l’on peut imaginer Marianne capable d’amour, à coup sûr elle aimait Jules.  Son départ fut pour elle un déchirement infiniment plus grand que celui de ses deux ainées. Elle souffrit. Elle commença à se défier des hommes, espaça les amants. Elle est désormais immergée dans une carrière dont, en dépit de ses succès et de sa réputation, elle tire de moins en moins de satisfactions.</p>
<p style="text-align: justify">A.D. 2011</p>
</div>
<p style="text-align: justify"> </p>

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		<title>Mercenaire</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Mar 2011 15:19:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ddimitrievich</dc:creator>
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<dt class="wp-caption-dt"><a rel="attachment wp-att-3992" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/les-alarmes-deros/mercenaire/attachment/dessin-m-lehmann/"><img class="size-full wp-image-3992 " title="Dessin M. Lehmann" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/03/Dessin-M.-Lehmann.jpg" alt="" width="228" height="358" /></a><p class="wp-caption-text">Dessin M. Lehmann</p></div>
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</dl>
</div>
<div style="text-align: justify;">Cet homme est un individu plutôt ordinaire tel que le monde occidental en a produit à la pelle au tournant du XXIème siècle. Il a été plus jeune ; il a cru à de belles choses : l’honneur, la patrie, le drapeau, le service ; la vie s’est chargée de lui remettre les idées en place. Il était officier dans l’armée de l’air, prêt à mourir pour son pays en échange d’une modeste solde ; il fait partie maintenant de la garde rapproché du Président.  Chef du SSE, le Service de Sécurité de l’État, en fait la sécurité du chef de l’État. Il se voit plutôt en exécuteur des basses œuvres. On peut considérer qu’il est au-dessus des lois ; on peut plus justement voir en lui un hors-la-loi qui ne doit l’impunité qu’à l’autorité de son commanditaire.<br />
Il serait faux de le croire complètement en paix avec sa conscience. Malgré un port altier, une belle crinière où le sel commence à se mêler au poivre, un visage buriné d’aventurier, il mesure exactement combien lui coûtent le costume sur mesure et la Mercedes classe CLS dans lesquels il est installé pour attendre la demoiselle qui se trouve être actuellement le principal souci du Président.<br />
S’il n’attache guère d’importance à ses costumes de bonne  coupe, il n’a pas encore épuisé la jouissance qu’il tire de cette voiture à la ligne racée et au confort cossu, à laquelle les ministres eux-mêmes n’ont pas droit, pour cause de préférence nationale et de luxe par trop ostentatoire.<br />
Il ne sait toujours pas pourquoi on est allé le chercher, lui, pour lui confier des missions que même  les services secrets officiels ne doivent pas connaitre ; peut-être parce qu’il avait une réputation d’officier casse-cou mais loyal et efficace, peut-être à cause de sa gueule, ou de sa particule, comment savoir ? Il se souvient de son premier jour au palais, l’entretien avec le chef d’État-major particulier du Président, et dans la foulée avec le Président lui-même. Visiblement, ces messieurs le connaissaient mieux qu’il ne se connaissait lui-même… Il n’a pas hésité longtemps avant de dire oui. Il pensait alors faire son service autrement, à ceci près qu’il s’effectuerait dans l’ombre ; il n’imaginait pas qu’il pût s’agir d’un tout autre service. Il faut avouer que les conditions qu’on lui offrait ne l’incitaient guère à réfléchir. On ne refuse pas un traitement de préfet de région, un logement de fonction dans les beaux quartiers, une voiture de PDG. Il est toujours de cet avis. Sans doute, le bonheur ne se résume-t-il pas à la possession des biens matériels, aussi prestigieux soient-ils ; ils y contribuent, néanmoins, pour une part que lui estime toujours considérable. Suffisamment pour faire taire sa conscience dans les circonstances où elle aurait dû s’exprimer. Jusqu’ici en tout cas.<br />
Il se carre dans le fauteuil au cuir douillet de la Mercedes. Il allume l’un des cigares Davidoff qu’il a rapportés de sa dernière mission à Genève. Un de ces voyages où l’on part avec des valises pleines et d’où l’on retourne à vide. Fumer le culpabilise davantage que son métier, mais que faire d’autre quand on est coincé pour plusieurs heures dans l’habitacle, aussi confortable soit-il, d’une voiture ? Il écoute la radio. À cette heure avancée de la nuit, il y a surtout  de la musique, et surtout ces chansons d’aujourd’hui, répétitives et d’une pauvreté mélodique attristante. Quant aux paroles, il n’essaye même pas de les comprendre, tellement il sait d’avance qu’elles seront aussi misérables que la musique. Il réussit néanmoins à capter une émission politique. Sûrement la rediffusion d’une émission de la journée. Un journaliste connu du paysage audiovisuel interroge la chef de l’opposition, personnage sans grâce qui espère pourtant, contre toute vraisemblance, prendre la place du Président aux prochaines élections. La future candidate (à moins qu’un coup-fourré de ses camarades de parti ne l’éjecte d’ici-là) égrène les promesses. À l’en croire, elle fera repartir la croissance, supprimera le chômage, rétablira les comptes sociaux, réduira le déficit budgétaire et cela évidemment sans hausse des cotisations ni des impôts. Et bien sûr le journaliste est trop complaisant – à moins qu’il ne soit trop bête – pour lui opposer la moindre objection. Il pourrait, par exemple, demander à la future (ou bientôt ex-future) candidate s’il lui est déjà venu à l’idée que les politiques apparaissent désormais aux yeux de tous (sauf d’eux-mêmes, apparemment) comme des fantoches capables au mieux de gérer la pénurie. Poussant plus avant, il pourrait suggérer que si elle se refuse à augmenter cotisations et impôts, ce n’est pas par choix mais faute de pouvoir faire autrement, étant donné que le capital, les investissements ne manqueraient pas de quitter le pays au moindre signe de hausse du coût du travail ou des taxes sur les profits.<br />
Le journaliste, bien sûr, ne va pas chercher aussi loin, préférant titiller son interlocutrice sur les bisbilles internes à l’opposition. La chef se défend plutôt mollement. Et celui qui l’écoute au cœur de la nuit est surtout frappé qu’elle ne se montre pas plus virulente à l’encontre du Président. Il y a tellement de points sur lesquels on pourrait l’attaquer ! Mais si elle conteste sa politique – comme si elle était capable de faire mieux ! –, elle se garde bien de mentionner ses affaires, ou sa vie privée. Sans doute a-t-elle compris qu’elle ne convaincrait qu’une minorité de ses concitoyens, les autres refusant obstinément, et depuis des années, de tenir rigueur au Président de ses frasques. Loin de les condamner, la plupart les admirent et ne regrettent qu’une chose : ne pas pouvoir en faire autant (ou pire)… Que pourrait-elle dire, au demeurant, que l’on ne sache déjà ? Si elle a connaissance de quelques-unes de ces choses bien plus graves dont le Président s’est rendu coupable, elle sait nécessairement combien il serait dangereux de les évoquer publiquement. Aussi s’en dispensera-t-elle. Et c’est tant mieux, car si elle commençait à être un peu trop bavarde, ce serait justement à celui qui l’écoute dans la nuit de l’en empêcher. Définitivement.<br />
Il voit enfin venir les deux policiers qu’il a postés à la sortie de la boite. Ils sont bien accompagnés de Zhora. Tout s’est donc passé comme prévu. Il allume ses phares : la fille est vraiment sublime. Il ne l’a jamais aperçue, sinon en photo ; elle n’est pas du gibier pour lui, trop chère, beaucoup trop chère. La lumière des phares éclaire ses jambes nues jusqu’à la robe très courte et légère, un manteau qu’elle n’a pas eu le temps, ou la volonté, d’enfiler pend à son bras, elle porte des escarpins à la mode d’aujourd’hui, avec des talons d’une hauteur démesurée qui ne semblent nullement la gêner et un petit sac en bandoulière dont il n’a pas besoin de connaître la marque pour savoir que son prix se compte en milliers d’euros. Ravissante vraiment. Et même plus que ça ! Il demande à vérifier quand elle se sera rapprochée mais il sent qu’elle se classera sans coup férir dans la catégorie des irrésistibles. Dommage, vraiment dommage…<br />
La fille n’a pas l’air content. Elle parlemente avec les deux pandores. Les menace-t-elle à nouveau des foudres du Président ? Elle se rassérène dès qu’elle constate qu’on l’amène à la Mercedes. Rien de tel que le luxe, n’est-ce pas, pour calmer une nana dans son genre. Pour elle, qui a été élevée dans la misère, le fric égale la sécurité. Et plus de fric égale encore plus de sécurité. Que ne savait-elle, la pauvre…<br />
Il ouvre la portière, côté passager. Elle s’assied sans faire de difficulté, se tourne vers lui. Il est immédiatement subjugué par les yeux de biche aux abois, la bouche à la sensualité torride, le décolleté qui laisse émerger deux globes voluptueux. Dans un second temps, il remarque la perfection du visage, le casque de cheveux noirs coupés très court, les cuisses effilées. Elle a croisé les jambes, la robe est remontée à la limite de l’indécence. Elle n’a pas peur. Elle connaît ses atouts et s’apprête à s’en servir. L’homme qui est au volant est trop bien vêtu pour être un vulgaire chauffeur de maître. Il est donc riche. Il est encore jeune, il est beau. Bien que ne sachant pas ce qu’il lui veut, elle n’en attend que du bien. Elle passe la langue sur ses lèvres pour les rendre plus brillantes, bombe le torse pour faire sortir davantage les seins. Elle se tait, car elle a commencé à apprendre la valeur du silence. Comme l’homme ne semble pas non plus pressé de parler – il a démarré la voiture et commencé à rouler vers une destination inconnue – elle sort de son sac un crayon et entreprend de redessiner ses sourcils. Puis elle passe au rouge et ses lèvres déjà spectaculaires brillent encore plus intensément. Comme l’homme reste muet, elle sort sa brosse à rimmel et ses cils paraissent soudain plus longs. Enfin, n’y tenant plus, elle l’interroge, Qui êtes-vous ? – Un ami du Président. – Où me conduisez-vous ? – Sur l’Odyssée. – L’Odyssée ? – Le yacht du Président ; vous ne connaissez pas ? – Non, pas encore. – Il vous plaira, je crois. – Je n’en doute pas. – Pourquoi vous, pourquoi ces flics ? – Après votre « coup d’éclat », la discrétion s’imposait, non ? – Je me suis fait piéger : quelqu’un a prévenu les médias ; sinon, personne n’aurait jamais rien su ! – Cette idée d’en appeler tout de suite au Président sous prétexte qu’on vous avait prise avec un peu de poudre, elle n’était quand même pas très brillante, non ? – Les choses n’ont pas tourné comme je l’avais prévu. – Il faut pourtant prévoir toutes les éventualités ; mais vous êtes encore très jeune, n’est-ce pas ? – Dix-huit ans. – Quelque chose me dit que vous n’en avez pas encore seize. – Et alors, cela vous gêne ? – Moi non, au contraire ; mais ce n’est pas exactement ce qu’il faut pour la réputation du Président. – Je croyais qu’elle n’était plus à faire ! – Là vous marquez un point ; il se trouve malgré tout que tout le bruit autour de cette affaire l’a dérangé. – Et alors ? Il veut me donner la fessée sur son yacht, c’est ça ? Ça ne serait pas la première fois (pour la fessée, je veux dire). – Et vous aimez ? – Qu’est-ce que vous croyez ? – Je ne saurais dire ; je manque d’expérience dans le domaine. – Je n’en doute point.  – Eh bien, vous avez raison ; maintenant je vous suggère de vous reposer car nous avons une longue  route à faire ; vous pouvez incliner votre siège complètement ; vous verrez, ça vaut presque un bon lit.<br />
Comme la nuit est déjà bien avancée, que Zhora a beaucoup dansé et qu’elle a absorbé pas mal de boissons fortes, elle ne se le fait pas dire deux fois. Bien que toujours intriguée par la personnalité de son chauffeur, elle a accepté ses explications. Elle s’allonge sur le siège, se couvre de son manteau et ne tarde pas à s’endormir.<br />
L’homme conduit. Il conduit très vite sur l’autoroute qui descend vers le sud. Encore un avantage de son métier : pouvoir accélérer sans la peur des radars où des gendarmes. Un CD dans la boite à musique : Cesaria Evora chante en sourdine. Il conduit et il réfléchit. Cette fille l’agace : elle est trop belle, trop sûre d’elle, elle n’aura que ce qu’elle mérite. En même temps, il est forcé de s’avouer que sa faute n’est pas de celles qui méritent un châtiment cruel. Elle est jeune, donc naïve malgré ses airs d’affranchie ; elle n’a tout simplement pas compris qu’elle risquait de gêner le Président ; elle a cru qu’il suffirait de prononcer son nom pour qu’on la laisse tranquille. Mais le pays n’est pas tout à fait une dictature et beaucoup de gens sont prêts à sauter sur tous les prétextes pour embarrasser le Président.<br />
Zhora a un sommeil agité. Au bout d’un moment elle se couche sur le côté, dos tourné au conducteur, son manteau est tombé, sa robe est relevée jusqu’à la ceinture, dénudant deux fesses adorables à peine soulignées par les ficelles rouges du string. La main droite de l’homme est attirée, comme par un aimant, jusqu’au cul complaisamment offert par la créature de rêve inconsciente dans son sommeil. Plus il le caresse et plus son érection grandit. Son sexe pousse le pantalon à travers le slip (il n’aime pas les caleçons) ; il défait sa ceinture, sa braguette pour lui donner plus d’aisance. Quant à elle, aussi profondément qu’elle ait été endormie, les caresses répétées sur son cul ont fini par la réveiller. Sans manifester quoi que ce soit, elle se surprend à ressentir du plaisir. Elle qui a fait l’amour si souvent – plus précisément qui s’est laissé faire l’amour par tant d’hommes différents, soit qu’on l’ait forcée, quand elle n’était qu’une petite fille, soit qu’elle ait cédé par un pur motif d’intérêt –, pour une fois, une première fois, elle jouit de la caresse du bel homme à la Mercedes. Instinctivement, elle cambre ses reins pour rapprocher son cul de la main de l’homme. Elle le laisse faire pendant un long moment, puis, prise d’un autre désir, elle se couche sur le dos, écarte largement les jambes, dans l’attente d’une autre caresse. L’homme n’a pas besoin de mots pour comprendre ce qu’elle veut. De l’index, il écarte le string et commence à s’activer sur le sexe de la wondergirl. Incroyable ! Cette petite pute qu’il n’a jamais rencontrée auparavant, avec laquelle il n’a échangé que quelques mots bien peu galants, est en train de mouiller comme une demoiselle (ou une dame) enamourée. L’homme s’en donne à cœur joie. Il n’en était pas conscient mais il se rend compte tout d’un coup qu’il avait justement envie de cela, de caresser le sexe de la fille de rêve, de titiller son bouton, d’enfoncer un doigt, puis deux,  puis trois, aussi profond qu’il peut. Pendant ce temps, Zhora, toujours concentrée sur ce qu’il lui fait, persiste à ne rien manifester. À ceci près que son bassin, par moments, se soulève imperceptiblement en réponse à certains attouchements, plus jouissifs sans doute.<br />
L’homme contrôle de moins en moins ses actes. Ce n’est pas qu’il ne connaisse rien aux femmes. Au contraire, il n’a pas plus de complexe à avoir sur ce point que sur les autres côtés de ce qu’on appelle communément une vie réussie ; il a connu un certain nombre de ces femmes qui rendent facilement envieux les autres hommes, et orgueilleux celui qui a le privilège de les soumettre (fût-ce brièvement). Mais il ne s’est jamais senti inférieur à ces femmes-là. Avec Zhora, c’est complètement différent. Il interprète comme un privilège rare de pouvoir simplement la toucher. La pénétrer de ses doigts lui semble une grâce extraordinaire. Il n’a plus qu’une ambition : la faire jouir. Il cherche le clitoris, touche, frôle, effleure, câline. Il sort ses doigts pour les porter à sa bouche et se gorger du suc de la belle tarentine, avant de les replonger dans le tabernacle des délices. La déesse se cambre soudain, écartant encore plus largement les jambes et laissant s’exhaler un murmure, un râle léger que l’homme interprète immédiatement. Garant brutalement la voiture sur le bas-côté, pantalon descendu jusqu’aux chevilles, il enjambe le levier de vitesses et pénètre la fille illico. En signe de bienvenue, Zhora a soulevé les jambes puis les a serrées bien fort autour des cuisses de l’homme. C’est ainsi, soudés l’un à l’autre qu’ils vont s’aimer. L’homme s’écarte un instant pour soulever  complètement la robe, arracher le soutien-gorge, prendre un sein dans sa bouche, puis l’autre. Et enfin, ultime étape, coller ses lèvres contre celles de Zhora.<br />
Un baiser d’adolescent ; alors que son sexe l’a déjà pénétrée, il sait maintenant avec une certitude absolue, définitive, qu’il lui fallait absolument ce baiser, qu’il signifiait bien plus que tout le reste, et que la manière dont Zhora y répondrait serait le signe infaillible de ses sentiments envers lui. L’homme est dans la jeune fille, il s’agite en elle comme les mâles lorsqu’ils font l’amour, mais son esprit (son cœur ?) est à mille lieux de ces plaisirs vulgaires. Contre toute attente, il se découvre amoureux de la petite pute du Président. Et s’il faut en croire la manière dont elle répond à ses baisers, elle-même se trouve dans un état assez voisin du sien.<br />
Elle est, en tout cas, de plus en plus surprise. Elle a l’habitude de voir les représentants du sexe dit fort soit comme des menaces – dont elle se débarrasse facilement désormais – soit comme des occasions de profit, des vaches à cornes dont elle sait traire, à côté d’un lait désagréablement poisseux, des espèces délicieusement fiduciaires. Mais l’homme est indéniablement différent de ces mâles qui la considèrent comme un simple objet. Il l’a caressée avec la délicatesse d’un enfant, il l’embrasse comme un adolescent à son premier baiser et il la baise comme seul peut le faire un homme entièrement voué au plaisir de la femme adorée. On peut se vouloir femme fatale et se retrouver midinette. Ainsi en est-il de notre Zhora.<br />
Aussi sont-ils dans une sorte d’égalité. L’homme qui croyait son cœur fermé à jamais et la jeune femme, la jeune fille qui ne croyait pas qu’elle pût en avoir un. Laissons-les donc à leur bonheur virginal.<br />
Quoique… Si virginité, il y a, chez ces deux-là, elle ne concerne pas les corps depuis longtemps exercés aux figures de l’amour. Vous vous souvenez de la main de l’homme caressant le cul de Zhora et de Zhora cambrant ses reins pour mieux sentir les caresses de l’homme. Leurs cœurs s’expriment dans leurs baisers, mais leurs corps exigent une nourriture plus épicée. Lorsque l’homme a fait jouir la petite pute du Président, ni lui ni elle ne se sont estimés satisfaits. Dans un coin du cerveau de l’homme, il y a le cul de Zhora, le lieu des premiers attouchements. Et dans un coin du cerveau de Zhora, il y a la jouissance des premières caresses de l’homme en cet endroit. Aussi, lorsque l’homme, s’étant détaché d’elle, l’a retournée sur le ventre, son sphincter s’est-il immédiatement détendu pour accueillir la queue gorgée de sperme de l’homme. Car c’est là qu’il veut maintenant dégorger. Quant à elle, qui a déjà subi si souvent les outrages sodomites de ses amants précédents, elle  découvre, au bord de cette autoroute, en cette fin de nuit perturbée par le vrombissement croissant puis décroissant des voitures qui s’approchent puis s’éloignent, qu’elle a envie de la queue de l’homme dans son cul. Si bien qu’il la pénètre presque aussi aisément par derrière que par devant ; et elle jouit encore plus vite derrière que devant. Si vite qu’il a pu encore se retenir. Alors un nouvel objet emporte son désir ; retournant à nouveau le corps si léger de la jeune fille, il approche de sa bouche la queue gluante de leur jus et souillée de quelques traces de merde. Zhora engloutit cette queue et se régale du sperme qui ne tarde pas à s’en écouler comme du plus délicieux des mets des triples étoilés chez lesquels elle a parfois dîné.<br />
Tout cela est très banal. Pas de quoi, sans doute, alimenter un scénario de film porno. Mais ni Zhora, ni l’homme ne sont au cinéma ; ils sont dans la vraie vie, leur vraie vie. Et ces séquences obligées – qu’ils ont déjà chacun jouées et rejouées avec tant d’autres partenaires – prennent pour eux une signification toute nouvelle. Quoique immergés dans  le sexe, ils sont bien loin du sexe. Ils sont – n’en déplaise à certains – dans cette autre dimension où parfois fusionnent les âmes.<br />
L’homme redémarre la Mercedes sans même se rajuster. Il stationne sur la première aire de repos, rejoint sa passagère sur sa couchette improvisée, la prend dans ses bras. Ils dorment.<br />
Deux heures plus tard, l’homme, réveillé, fait quelques pas dehors – c’est l’heure où l’aube blanchit la campagne –, se réinstalle au volant et reprend la route vers le sud, tandis que la délicieuse, toujours plus qu’à moitié nue repose endormie sur son siège-couchette. Il conduit toujours aussi vite, ne s’arrêtant que deux fois pour boire un café. Lorsqu’elle se réveille, ils sont déjà presque arrivés au port d’attache du yacht présidentiel. Elle lui demande de s’arrêter sur une plage ; elle veut nager. Il s’écarte de sa route jusqu’à une crique qu’il connaît, encore à demi sauvage. Elle quitte la voiture en courant. Il y a longtemps qu’elle n’a plus ni string ni soutien-gorge ; elle laisse tomber sa robe froissée sur le sable ; elle est dans la splendeur de ses presque seize ans, corps parfait et déjà ô combien voluptueux ; l’homme, quelques pas en arrière, est totalement subjugué. Il ne croyait pas qu’une telle merveille pût exister en vrai. Sur des photos retouchées, oui bien sûr, mais une fille en chair et en os, non il ne croyait pas cela possible. Elle est déjà dans l’eau et s’éloigne de la côte d’un crawl vigoureux. Il se déshabille à son tour et se précipite à sa suite. Si elle est bonne nageuse, il est meilleur encore et ne tarde pas à la rattraper. II la prend par la taille, embrasse les seins, la bouche de la fille qui lui rend un baiser passionné. Ils rient. Le bonheur existe puisqu’ils l’ont rencontré. Il caresse ses fesses. Elle attrape la queue déjà bandée qui, à ce contact, bande plus fort. Ils nagent de conserve vers le rivage, s’arrêtent dès qu’ils ont pied. Il la soulève sous les fesses, l’empale sur sa queue dressée. Elle enserre avec ses jambes la taille de l’homme, s’arrime à son cou, approche ses lèvres des siennes. Ils s’embrassent, ils se baisent. Ils ne seront jamais rassasiés l’un de l’autre.  Leur plaisir est moins brutal que dans la voiture, moins précipité, ondoyant comme la mer, ils ont la vie devant eux, une vie de fête et de félicité sensuelle. L’orgasme les prend par surprise, elle d’abord, et l’homme qui suit. Ils sortent de l’eau, se couchent sur le sable, bien serrés l’un contre l’autre, bouche contre bouche, avec les langues qui se mélangent.<br />
Il faut repartir. Qu’est-ce que je vais me mettre ? Je ne peux quand même pas me présenter avec cette robe toute froissée. On va faire des achats ? – Ce ne sera pas la peine, regarde, dit-il en ouvrant le coffre. Elle reconnaît ses valises, en ouvre une, constate qu’elle est remplie de vêtements, choisit de quoi se changer. Qu’est-ce que ça signifie, tu m’as cambriolée ? – Pas moi, non, mais des hommes à moi, oui. – Ils ont bien pris tout ce qui m’appartient ? – Tu veux dire les bijoux et une assez grosse somme en argent liquide ? Oui, tu trouveras tout cela dans un de tes sacs, dans le coffre. Au fait, il faut que je te dise, je ne suis pas vraiment un ami du Président, je suis le chef de sa sécurité. – Et  pourquoi m’accompagnes-tu ? Tu crois que je vais attenter à la vie du Président ? – Non, mais tu lui as déjà suffisamment nui comme ça ; on va t’exfiltrer vers le Maroc ; le Roi est d’accord ; une vedette de la Marine royale accostera l’Odyssée en pleine mer et te ramènera chez toi. – C’est vraiment décidé ? Il n’y a pas moyen de revenir en arrière ? Et nous deux, on arrête là alors ? – Je ne crois pas, non. Qu’est-ce que tu en penses ? – Je pense que tu es le mec qu’il me faut. Mais tu crois que je suis vraiment obligée de rentrer au Maroc, chez moi comme tu dis ? Tu me vois au fin fond de l’Atlas avec un fichu sur la tête en train de tisser des tapis, sous le regard concupiscent d’un patron intégriste et moustachu ? – Pour l’instant, je ne vois rien. Je n’avais pas prévu de…, comment dit-on, de tomber amoureux, tu sais ? Pour tout te dire, jusqu’à cette nuit, je croyais que l’amour n’existait pas ! Quant au Maroc, c’est à toi de plaider ta cause avec le Président quand il arrivera sur son yacht. – Tu seras là ? – Oui, c’est moi qui assurerai sa sécurité sur le bateau.<br />
L’Odyssée est un vrai yacht de milliardaire. Piscine, hélicoptère, planches à voile, scooters des mers, vaste plage dissimulée dans la coque à tribord, qu’on abaisse, bateau à l’arrêt, afin que le propriétaire et ses invités n’aient aucun mal à se mettre à l’eau, si l’envie les prend d’un bain de mer. Un grand salon prolonge le pont inférieur, permettant aux hôtes du bateau de jouir à leur gré, suivant les caprices du temps ou de leur humeur, des avantages de l’intérieur ou de l’extérieur. La suite du propriétaire donne sur le pont supérieur, de même que les cabines de ses invités de marque (en général des filles de son harem, lequel se résumera en la circonstance à la seule Zhora) et, naturellement, par nécessité de service, celle de la personne chargée de sa sécurité. L’Odyssée largue les amarres dès qu’ils sont montés à bord. Le Président sera déposé le lendemain samedi par un hélicoptère de l’armée ; il lui restera tout le week-end, un dernier week-end pour profiter incognito de la si belle et si jeune Zhora avant de la renvoyer ad patres.<br />
En attendant, l’homme et Zhora ont une nuit pour eux. On leur a servi un somptueux dîner aux chandelles, puis le maître d’hôtel s’est retiré dans ses quartiers et ils sont restés tous les deux seuls. Ils sont rentrés chacun dans sa cabine, en attendant que tout soit tranquille à bord. La jeune fille est venue frapper à la porte de l’homme. Elle a revêtu un déshabillé totalement indécent, ouvert, fendu partout où il faut pour ne pas dissimuler les parties les plus érotiques de son anatomie, accessoire dont l’efficacité est prouvée lorsqu’il s’agit de réveiller la libido de ses amants riches, mais vieux, si rassasiés de plaisirs et accablés de tant de soucis, et préoccupés de tant d’intrigues, qu’ils ne sont pas toujours dans la disposition physique et morale nécessaire pour accueillir comme il convient une fille de joie, même aussi exceptionnellement sensuelle que l’est notre Zhora. L’homme, quant à lui, n’a aucunement besoin d’adjuvant pour honorer sa belle. Il n’est ni riche – bien que son traitement d’homme de l’ombre lui assure, grâce à divers avantages annexes, un train de vie bien plus que confortable – ni vieux, ni blasé, n’intrigue nullement et n’avait aucun réel souci jusqu’à ce que le destin mette la belle Zhora sur son chemin. Aussi la tenue affriolante de cette dernière l’amuse plutôt. Il entreprend d’explorer tout ce qu’elle fait semblant de dissimuler : avec les mains, avec la bouche, avec la queue aussi bien, car il est, lui, couvert d’un léger peignoir qui ne demande qu’à s’entrouvrir pour laisser passer l’appendice viril déjà superbement érigé, qui fait sa fierté en même temps que l’admiration de sa belle.<br />
Celle-ci se prête au jeu d’autant plus facilement qu’elle a entrepris, réciproquement, d’explorer ce qui se dissimule sous le peignoir. Négligeant pour un moment le phallus trop ostensible, elle écarte la sortie de bain pour faire apparaître le thorax puis le buste tout entier, histoire de vérifier, d’un doigt délicat, que sont toujours là les abdos qui saillaient, le matin, sur la plage. Rassurée sur ce point, elle fait le tour de son homme et soulève les pans du peignoir pour examiner les fesses. Zhora aime l’argent, on l’a compris, c’est pourquoi elle a privilégié jusqu’ici des amants non seulement riches mais encore assez vieux pour accepter de payer fort cher ce que, plus jeune, ils obtenaient gratis. Or le corps des vieux – aussi fringants et liftés soient-ils, à l’instar du Président – pèche toujours du côté de l’abdomen, déformé qu’il est par une répugnante bedaine, comme des fesses qui s’avachissent inexorablement.  L’amant, évidemment, n’a pas ces défauts. Grand, athlétique, le port altier, et la crinière abondante, comme on a déjà plus ou moins dit, il a tous les muscles qu’il faut là où il faut. Aussi Zhora considère-t-elle avec respect le cul rebondi à souhait, avant de s’agenouiller pour passer une langue humide dans la fente entre les fesses, tandis que, pour ne plus oublier maintenant l’essentiel, ses mains, contournant le corps de l’homme, se saisissent de la queue jusqu’ici orpheline.<br />
Raconterait-on leur nuit d’amour que vous ne tarderiez pas à vous ennuyer. Il suffira donc de dire ici qu’ils se montrèrent très doués, bien plus que lors de leurs exercices précédents, qui, de fait, doivent apparaître au lecteur, rétrospectivement, comme de simples gammes, des arpèges qui ne prennent tout leur sens que le soir du concert, cette nuit-ci donc, à bord de l’Odyssée, tout au long de laquelle ils ont joué, ils ont joui souvent, bruyamment, quoique avec beaucoup de sentiment, et le plus souvent dans un ensemble irréprochable. Ils se quittent au petit matin sur un dernier accord parfait, aussi plein de regrets que riche de promesses.<br />
Ils ont à peine eu le temps de se remettre de leurs émotions lorsque se fait entendre le bruit saccadé d’un hélicoptère. Il ne se pose qu’un instant. Le Président en descend lestement ; il est en forme, bronzé, ses efforts pour paraître moins que son âge n’ont pas été en vain. Pour qui n’est pas trop regardant sur les principes, il est concevable de se laisser séduire par le caractère de battant du chef de l’État, par son inlassable énergie.<br />
Zhora, petite demoiselle docile, se précipite à sa rencontre. Échange de bises ; les choses sérieuses seront pour plus tard. L’homme est resté en arrière avec le capitaine de l’Odyssée. Poignées de main lorsque le Président arrive à leur hauteur. Le capitaine au rapport : rien à signaler, le bateau poursuit son cap vers la grande île.<br />
Le Président invite le chef du SSE à s’entretenir en privé avec lui. Vous avez mis la petite au courant ? – Oui Président, elle sait qu’elle doit retourner au Maroc. – En fait, non ; le plan a changé ; la renvoyer là-bas ne ferait qu’exciter davantage les chiens pendus à mes basques ; je n’ai pas contacté le roi dont, par ailleurs, je ne veux pas devenir l’obligé ; j’envisage une solution plus radicale. – Bien Monsieur. À quoi pensez-vous donc ? – Cette petite a fait son temps ; je la garde jusqu’à demain et après pfut. – Pfut ? – Oui et c’est là où vous intervenez ; puisque vous êtes pilote, nous lui raconterons que le transfert jusqu’à la vedette marocaine se fera par la voie des airs ; je lui ferai boire un puissant sédatif juste avant de la faire monter dans l’hélicoptère du bateau ; comme cela, vous l’aurez endormie à votre disposition ; vous lui attacherez un bon poids aux chevilles et vous la balancerez à la flotte ; après avoir régalé les messieurs, elle régalera les poissons. Ni vu, ni connu. Pas d’objection, officier ? Naturellement, vous recevrez une gratification exceptionnelle, comme à chaque fois. – Cette fille n’est-elle pas bien jeune et bien peu coupable du scandale qu’elle a, malgré elle, entraîné ? – Vous objecteriez donc ? Ressaisissez-vous, officier ; nul n’est irremplaçable, comme on dit. – Pardon Président ; vous avez bien sûr raison ; le sort de cette petite n’a aucune importance ; j’exécuterai vos instructions à la lettre ; comme chaque fois.<br />
Que croyez-vous qu’il arriva ? L’amour est plus fort que la raison. Surtout quand la raison déraisonne.  L’amant parle à l’amante. Puis, la nuit, quand le temps est venu de satisfaire les caprices du Président, elle lui en donne plus qu’il n’en demande, le pousse à accomplir des prouesses qu’il croyait depuis longtemps hors de sa portée. Et lorsqu’elle a tant épuisé le Président, tant tiré de jus de sa pauvre queue de vieux queutard qu’il finit par s’effondrer à demi groggy, elle va vite chercher l’homme. Et que fait l’homme ? Il serre si fort la poitrine de Président que le cœur de Président s’arrête. Président est mort. Ni vu, ni connu, comme il disait. L’homme regagne alors sa cabine. Zhora se couche, comme si de rien n’était, à côté du cadavre de Président, attendant le matin pour donner l’alerte. Le Président est mort dans son sommeil. Sûrement un accident cardiaque, ce que confirmera l’autopsie.<br />
La mort de Président eut un grand retentissement dans le monde entier. Des commentateurs commentèrent avec autorité : avec Président, dirent-ils, c’est un style de gouvernement, plus monarchique que républicain, qui disparaît à jamais ! Quant aux citoyens de son pays, passé le choc initial, ils se sont réveillés du cauchemar dans lequel Président les avait plongés. Ils ont décidé de ne plus élire que des présidents modestes et honnêtes, bons maris et parents exemplaires.  Tel est bien, en tout cas, le premier successeur de Président.<br />
Et Zhora ? Et l’homme ? L’homme a démissionné de la fonction publique et s’est fait mercenaire sur des champs de bataille exotiques. Quant à Zhora, elle continue, bien sûr, son métier de mercenaire du sexe. Ils sont toujours follement amoureux l’un de l’autre et se retrouvent aussi souvent que les hasards de leurs existences mouvementées les y autorisent.</div>

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		<title>AIMER (1)</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Mar 2011 15:04:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fromano</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>

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		<description><![CDATA[  À Patrick Ménager, ce charmant inconnu, si doué en corrections À ma mère, dont la générosité m’a permis d’écrire ce roman, et qui ne l’appréciera peut-être pas. À tous ceux qui m’ont inspirée, m’ouvrant à d’autres horizons. Le cœur étranger   Lorsqu’Aimé rencontra Aimée, il eut le temps d’apercevoir un minuscule tatouage, une étoile [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
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<p id="internal-source-marker_0.30003554257564247" style="text-align: justify;"> </p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>À Patrick Ménager, ce charmant inconnu, si doué en corrections</li>
<li>À ma mère, dont la générosité m’a permis d’écrire ce roman, et qui ne l’appréciera peut-être pas.</li>
<li>À tous ceux qui m’ont inspirée, m’ouvrant à d’autres horizons.</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;">
<ol style="text-align: justify;">
<li>Le cœur étranger</li>
</ol>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Lorsqu’Aimé rencontra Aimée, il eut le temps d’apercevoir un minuscule tatouage, une étoile bleue derrière le lobe de l’oreille gauche, avant que son mari ne comprenne quelle serait la suite des évènements. Il la mordit donc au visage, afin qu’elle conserve au moins un souvenir. Ensuite, il la photographia tandis qu’elle hurlait, la joue en sang. Il y a des moments comme ça, où l’on sait, du plus profond de soi-même, que tout était  écrit.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Curieusement (ils étaient alors tous trois à Bali), la blessure ne s’infecta pas et il n’y eut pas de cicatrice. Les Balinais opinèrent de concert qu’il s’agissait d’un cas évident de magie noire, le mari photographe ayant consommé des champignons illégaux puis, pris d’une transe absurde, il aurait réalisé un cliché d’une idole interdite qui ne supportait pas les images. Les spécialistes invitèrent donc Aimée à une retraite mystique sur Kuta Beach tandis que son mari rentrerait seul dans son pays. Elle tomba dans la langueur feinte que sa blessure lui autorisait, entre cataplasmes odorants, infusions fruitées et huile d’arbre à thé. L’étrange engouement des Balinais à son égard acheva de l’éreinter.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lorsqu’elle revint enfin à Paris, elle était au dernier stade de sa dépression tropicale. Elle arriva tôt le matin dans leur appartement parisien et surprit son mari en pleine transaction, en train de peser le produit dont il venait de vérifier la qualité. Il ne sut comment réagir et Aimée ignorait si attribuer sa gêne évidente à la morsure. Elle porta la main à son visage, où la chair était encore rose et tendre, comme pour prendre son élan dans le slalom géant des insultes.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Le premier client sonna heureusement en cet instant. C’était Aimé. Il consomma instantanément ce qu’il venait d’acheter. Il prétendait ainsi éviter l’accoutumance et provoquait l’enthousiasme aveugle de beaucoup, il en était même devenu une sorte de légende dans ce petit monde. Comprenant, au silence d’Aimée, la délicatesse de la situation, il lui proposa derechef de l’accompagner en Suisse, où il devait, pour le compte du célèbre artiste Le Peintre, installer entre la source du Rhin et celle du Rhône, deux néons alimentés par capteur solaire, symbolisant l’Europe naissante de tous les signaux, où les fâcheries du passé seraient renvoyées au fin fond des ténèbres muettes auxquelles elles appartenaient. La Communauté Européenne payait pour l’installation, c’était peut-être pour cette raison qu’on allait l’installer en Suisse, dans le cœur rebelle et extracommunautaire de l’Europe, avança Aimé. Le message subliminal  adressé aux Helvètes était que le passé n’avait aucun avenir. C’était si platement néo punk qu’Aimée accepta.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Le mari ne sut que faire, peut-être à cause de la morsure, et, en tout état de cause, choisit de ranger précipitamment tous ses produits dans de petits sachets en plastique. Aimée prépara une valise légère, elle ne tenait pas à emporter grand-chose de cette vie-là. Aux questions de son époux, elle répondit d’un « Je reviendrai » tout aussi laconique qu’improbable. Aimé vint la chercher le lendemain matin et ils se lancèrent aussitôt sur l’autoroute du Sud, sans avoir fait l’amour ni même s’être touchés. Ils partaient, c’était tout, ils ne pouvaient, ni l’un ni l’autre, en dire plus.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Les balbuzards planaient au-dessus du couloir d’air chaud de l’autoroute du Sud, en cette saison seulement fréquentée par les poids lourds. Le corbillard Ford d’Aimé, avec sa peu ergonomique superstructure vitrée pour exposition des défunts, provoquait les klaxons amusés des conducteurs. Aimée en vit quelques-uns se tordre de rire et le prit comme un bon signe. Tel un embranchement d’autoroute, la vie se divisait en deux sortes de manifestations : les bons et les mauvais signes. Le klaxon était « bon », positif, la morsure « mauvaise », négative. Il ne fallait jamais persévérer sur la voie négative, à moins d’être franchement masochiste.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ils filaient bon train vers la Suisse. Un silence étrange régnait dans la voiture alors qu’ils approchaient de Lyon, comme si en fait ils ne savaient pas quoi se dire. Aimé, familier des parcours solitaires, mit la radio, afin de comprendre Lyon, la Part-Dieu et leurs embouteillages. Aimée se sentit piquée au vif, comme si les accents traînants du locuteur mettaient en doute ses propres dons innés de copilote. Elle ne conduisait pas, aussi tenait-elle à faire valoir ses capacités en tant que « partenaire de voyage » et non telle un simple « paquet ». À propos de paquet, ses amies parisiennes lui avaient confié qu’Aimé possédait un engin d’une taille exceptionnelle pour un petit blanc, ce qui expliquait sans doute son attitude directrice et ses choix tranchés. Il fallait certainement apprendre à se connaître. C’était en fin de compte une escapade assez romantique, il devait s’en trouver quelques-unes à Paris bavant d’envie.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Dès la sortie de Lyon, qu’Aimé qualifia mystérieusement de « capitale française du sexe »,  le Rhône perdit son aspect d’égout pollué pour ressembler à un torrent de montagne. Aimée, que la curiosité torturait, lui demanda s’il connaissait Lyon si bien que cela et en quoi on pouvait la considérer comme « capitale française… ». Précipitamment, il répondit que c’était une ville bourgeoise, que les secrets liés à l’hypocrisie s’y mitonnaient au feu brûlant de la pression continuelle entre l’Europe et son cœur étranger tout proche. La seule solution était le sexe, mais un sexe débridé, violent, puissant, obsessif et sans concessions, bref le Sexe avec un S majuscule. Sa langue fourcha sur cette lettre et il dut s’y reprendre à plusieurs fois, sur quoi un silence éloquent s’installa entre eux. Elle ne pouvait s’empêcher de songer qu’il avait eu une aventure avec une ou plusieurs Lyonnaises mais elle n’osa pas pousser l’interrogatoire plus loin.  Ils étaient en partance et le passé n’avait aucun avenir.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ils suivirent le Rhône durant des centaines de kilomètres, ce qui, en-soi, était assez reposant pour des Parisiens. Une profonde tranchée fendait implacablement les montagnes qui s’annonçaient en une pente accentuée. Tout en bas, le Rhône furieux sapait le granit, les niveaux successifs de ses crues ayant désertifié ses berges. Pourtant, de la folle course du fleuve enchâssé dans la pierre qu’il détruisait, naissait une image de vie, on voyait littéralement comment la pulsion attisait la matière.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ensuite, ce fut l’horizon apaisant  du lac de Genève, tel une mer d’altitude d’où semblait naître le Rhône. On oubliait alors le fleuve, le regard était attiré par d’autres choses, les sommets brillants qui entouraient la ville ou encore les résidences de luxe au bord du lac. La visite à cent vingt kilomètres/heure ne permettait que de conserver l’essentiel. Aimée repéra une plaque apposée à l’arrière d’un camion suisse. « Ya pas l’feu au lac », lut-elle avec l’accent traînant de la région, ce qui eut le don de provoquer un rire de tête chez Aimé, tout en l’agaçant prodigieusement. Il dut se l’imaginer au bord de l’orgasme, criant ces mots, pour retrouver suffisamment d’assurance et lui ordonner de chercher l’embranchement de l’autoroute Genève-Zurich vers le col de la Furka.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Avec enthousiasme, elle se plongea dans l’étude de la carte routière et, quelques minutes plus tard, elle annonça, triomphale, qu’il fallait prendre la direction du Tessin. Aimé disconvint, agacé. Pour le moment, il était hors de question de visiter le lac de Côme.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, tandis qu’elle rangeait la carte routière, il se plia à ses directives, jouissant du pervers espoir qu’elle se soit trompée. Il faudrait faire demi-tour et il aurait alors tout le temps de l’humilier, proportionnellement au nombre de kilomètres supplémentaires parcourus. Aimé était incapable de lire dans n’importe quel moyen de transport, la nausée le prenait et il fallait alors s’arrêter et perdre un temps précieux.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Mais elle ne s’était pas trompée. La petite route, merveilleusement entretenue comme dans une publicité pour le chocolat, s’élevait rapidement vers des sommets de plus en plus sauvages et magnifiques, où les neiges éternelles brillaient dans le soleil, les cascades encore glacées patientaient dans l’ombre, les formes minérales aspiraient vers le haut. Il n’y avait plus de circulation, pas même un poids lourd, et les fermes de bois se faisaient de plus en plus rares. De temps à autre, ils apercevaient un troupeau en alpage, jusqu’à ce que cela devienne la seule preuve de civilisation en dehors de la route. Aimé se sentit étrangement lénifié et il en profita pour sourire brièvement à Aimée. Il admit par-devers lui qu’elle était une jolie fille, au demeurant intelligente, mais il se promit de ne pas aller plus loin dans les compliments. Elles semblaient toujours disposées à le piéger, jouant habilement de leurs éventails de grâces pour mieux le priver de sa liberté, toutes ces châtreuses en puissance. Mais cette fois-ci, il avait décidé que ça ne se passerait pas comme ça. Après tout, celle-ci était encore mariée à un autre, ce qui permettait de la renvoyer à son passé à n’importe quel moment. C’était rassurant.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">La pente était raide et le corbillard paraissait s’essouffler dans ce paysage surnaturel et inhumain. Ils arrivèrent enfin au col, qui déboucha sur un lac de montagne parfaitement rond et bleu turquoise, joyau aigu lové au creux d’une grande courbe de la  route, qui disparaissait ensuite entre des pics effilés. Aimé voulut récompenser Aimée, de quoi, il ne savait pas exactement, alors il décida d’un arrêt sur ce site qu’il qualifia d’idyllique. Tandis qu’il quittait la route pour se rapprocher du lac, Aimée se demanda ce qu’il pouvait bien trouver « d’idyllique » à ce panorama  durement  minéral, puis elle aperçut les minuscules gentianes bleues et les edelweiss, lovés entre les rochers, égayant avec la force inouïe des plantes supérieures la végétation rase alentour.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Quelques marmottes se dressèrent sur leurs pattes puis s’enfuirent à l’approche du bruyant corbillard. L’engin s’immobilisa aux abords du lac. Le silence absolu renforçait la sensation admirable des montagnes, comme s’ils les contemplaient au travers d’un œil-de-chat et que s’imposait à eux leur nature vertigineusement panoramique. Les pics pointaient de partout, avec une méchanceté sournoise au-delà de toute humanité.  L’étroite plaine où se lovait le lac semblait absurde dans ce décor inconcevable, mais finalement, on pouvait s’y reposer au beau milieu de ce chaos géologique, en dépit de l’absence absolue d’ombre. La présence bleue turquoise des eaux d’altitude donnait même l’espoir d’une petite trempette rafraîchissante.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Néanmoins, dès qu’ils mirent le pied dehors, le vent glacial des sommets changea tous leurs plans. Ils pique-niqueraient à l’abri de la voiture, dans la superstructure vitrée qui avait servi de lieu d’exposition des défunts et pouvait à présent honnêtement jouer le rôle de restaurant panoramique. En hommage aux grands aventuriers, Aimé décida néanmoins de mettre une bouteille d’eau à rafraîchir dans le lac. Aimée déballa les clubs sandwiches qu’il avait du acheter au drugstore de la Place de l’Etoile, à Paris, comme il avait la manie de faire après chaque nuit blanche. Cependant, après ce voyage somme toute inattendu, l’œuf sentait déjà un peu fort et la mayonnaise avait imprégné et ramolli les tranches de pain à un tel point qu’il était préférable de laisser les sandwiches dans leur film plastique, afin d’éviter leur totale décomposition avant consommation. Miraculeusement, leur goût si unique et citadin s’était préservé jusqu’à ces altitudes sauvages.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Aimée tendit sa part à Aimé, lequel, tout en montant dans la voiture,  lui apprit qu’il n’y aurait pas de baignade, l’eau étant littéralement glacée. « Tant mieux, répondit-elle, ainsi nous n’aurons pas à nous inquiéter des sables mouvants… » Aimé s’interrogea brièvement sur le sens de cette phrase énigmatique avant d’ouvrir la bouche en grand  pour enfourner le plus possible du délicieux club-sandwiche parisien.  Cependant, un quatre-quatre vert kaki, surgi de nulle part, s’avançait vers eux à vive allure, sautillant sur le chemin de terre.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">« Merde, voilà les gardes-chasse, postillonna Aimé ; on doit être en plein parc naturel !». Aimée se retourna. Le quatre-quatre freina tout aussi brusquement qu’impeccablement, projetant quelques graviers en direction du corbillard  et deux types en uniforme vert kaki  en descendirent. Ils étaient jeunes et souriants mais s’exprimaient en romanche. Les deux français leur firent comprendre leur ignorance linguistique à force de maintes grimaces et borborygmes. S’ensuit un conciliabule et ils leur parlèrent en allemand, puis, comme à regret, en français, qu’un seul des deux, le plus petit et le plus empoté, connaissait.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Que faites-vous ici ?</li>
<li>Je t’avais bien dit, chérie, que les Suisses étaient plus stricts que par chez nous ! On n’aurait pas du s’arrêter ! bredouilla Aimé, confus</li>
<li>Est-ce que vous avez fait des photos ? Ou des dessins ? insista l’homme tout en jetant des coups d’œil indiscrets à l’intérieur du corbillard.</li>
<li>Ah, certainement pas. Je travaille dans l’art conceptuel et nous nous rendons au col de la Furka pour une exposition… s’indigna Aimé</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Les deux Suisses échangèrent des regards lourds et Aimé sentit qu’il avait dit une bêtise, même s’il ne s’agissait que de la stricte vérité.  Il s’empêtra alors dans des exégèses confuses, où le mot Furka revenait comme un mantra, sans doute pour éviter d’avoir à expliquer la présence d’Aimée, pour laquelle il n’avait aucune justification tenable. Le Suisse allemand finit par dire quelque chose dans la langue de Goethe  qui sembla éclaircir son collègue.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>C’est vrai, mon collègue vient de me rappeler  qu’il existe un refuge abandonné au col de la Furka. Et moi qui pensais que vous faisiez une exposition à la source du Rhône. C’est notre seul attrait touristique, dans le coin !…</li>
<li>Refuge abandonné, si l’on veut. Disons qu’il s’agit d’une demeure historique qui n’ouvre ses portes au public que quatre mois par an.</li>
<li>Oh, je vois… Comme on dit par chez nous, ya pas l’feu au lac…</li>
<li>… En quelque sorte ! Mais c’est surtout devenu un rendez-vous de l’art conceptuel reconnu au niveau international. Il va y avoir Le Peintre, Catherine Millet, Miller, Annette Messager, Abramovitch, peut-être Bertrand Lavier …</li>
<li>Abramovitch avec un b ou un v ?</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Aimé s’aperçut avec stupéfaction que le garde-chasse francophone notait avec application les noms de ces artistes dans un petit carnet vert kaki. Il s’étonna que des défenseurs de la nature puissent se passionner à ce point pour l’art puis convint qu’après tout, l’art, quand bien même contemporain, se devait d’être démocratique et ouvert à tous. Il esquissa le pâle sourire de connivence des initiés aux gars en uniforme, bien qu’il n’eut jamais ni envisagé que la démagogie l’entraîne jusqu’à de pareils extrêmes. Le germanophone, qui jusque-là était resté de marbre, grommela quelque chose à l’adresse de son collègue, lequel se reprit aussitôt :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Ah oui, venons-en au fait. Vous savez que vous vous trouvez en zone sensible ?</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Tandis qu’Aimé ressentait une légère suée descendre le long de son échine, tout en envisageant la possible amende en francs suisses pour stationnement illicite dans un parc naturel helvète,  Aimée se targua d’avoir repéré les edelweiss, ce qui visiblement impressionna les deux gardes. Le francophone plissa des yeux et lui demanda sur un ton équivoque dans quelle direction ils volaient. Aimé et Aimée se regardèrent comme s’ils venaient de découvrir la dernière réserve d’allumés européens au LSD, après tout, ces deux gars en uniforme pouvaient être déguisés, puisqu’apparemment totalement défoncés et puis enfin le LSD avait bien été inventé en Suisse.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Comme s’ils avaient saisi leurs pensées et pour dissiper tout malentendu, ils exigèrent leurs papiers, ayant décliné leur identité. Le caporal Woerth –le germanophone- s’empara des passeports et se dirigea vers le quatre-quatre, tandis que le lieutenant Blanc –le francophone- leur expliquait qu’ils se trouvaient en pleine zone de manœuvre ultrasecrète de l’armée suisse, qu’il était formellement interdit de s’écarter de la route et qu’enfin les Edelweiss étaient les nouveaux avions de combat top secret de l’armée de l’air suisse. L’atmosphère se détendit un peu lorsque le lieutenant Blanc comprit que les edelweiss qu’Aimée avait aperçus étaient ces charmantes fleurs au demeurant symbole national. Il ajouta que le surnom avait été choisi afin de pouvoir en parler sans attirer l’attention des espions, surtout les européanistes, hélas trop nombreux sur le territoire helvète.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Aimé rit jaune. Il commençait à avoir sérieusement froid. Des frissons incontrôlables le secouaient. Il éternua et le lieutenant Blanc lança un « Jésus» sonore dont l’écho se perdit de loin en loin. Mais le caporal Woerth revint vers le groupe et glissa quelque chose à l’oreille de son supérieur. Le lieutenant Blanc s’esclaffa :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Bon, bon, ils reviennent de Bali. Et alors ? Moi-même,  je suis allé en Thaïlande à Noël ! Bien, messieurs-dames, en vous recommandant de revenir sur la route au plus vite, bonne continuation… Ah, au fait, j’espère que vous ne vous êtes pas approchés du lac… Au revoir !</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Sur ce conseil ambigu, ils disparurent comme ils étaient venus. Lorsqu’Aimé voulut récupérer la bouteille d’eau qu’il avait mis à refroidir dans le lac, celle-ci avait inexplicablement disparu. Il resta un instant sidéré, à considérer les eaux dont le bleu turquoise prit soudain une nuance traîtresse et perverse, mais il ne put se résoudre à accepter cette théorie délirante des sables mouvants dans les lacs d’altitude. Il se garda toutefois de signaler la disparition de la bouteille d’eau à Aimée. Il n’allait, en plus de tout le reste, lui donner raison. Lorsqu’il revint à la voiture, il lui demanda cependant si elle était une adepte de la montagne pour en savoir autant sur les lacs d’altitude. Elle lui répondit que petite, elle avait fait en rêve un voyage astral jusqu’à un lac au pied du mont Kailash, dans la chaîne de l’Himalaya, ce qui l’avait initiée sans faille aux sournois périls des lacs d’altitude. En guise de diversion, Aimé, les dents si serrées qu’elles en grincèrent, démarra la voiture sans le moindre commentaire.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Alors qu’ils retrouvaient la route, Aimée, brusquement comme prise d’un hoquet, prétendit avoir vu le haut d’une montagne s’ouvrir et un avion à réaction sortir de ce hangar improbable. Aimé arrêta la voiture en soupirant. Pourquoi les filles étaient-elles tellement sensibles aux hallucinations d’altitude ? Ça allait être compliqué de lui expliquer. Mais, dans une optique purement statistique quoiqu’un poil psychiatrique, le plus étonnant était que les dits symptômes se développaient de préférence dans des massifs de type alpin.  Les volcans, aux sommets plus arrondis, ne produisaient pas le même effet sur ces dames. Aimé était persuadé que c’était à cause de la forme phallique des montagnes alpines. Mais elle insista : on voyait encore le nez de l’appareil entre les portes entr’ouvertes. Il observa à nouveau la montagne signalée et, effectivement, il discerna deux portes recouvertes de treillis camouflage, en train de se refermer. La fatigue leur jouait des tours. Aimé reprit la route en silence. Il était grandement temps de repartir vers le col de la Furka et pourquoi pas vers le Tessin.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ils n’avaient pas croisé une seule voiture sur tout le chemin. Aimé roulait le plus vite possible et Aimée se gardait de signaler toutes les portes des hangars militaires que semblaient renfermer tous les sommets qui bordaient la route. De temps à autre, ils aperçurent tous deux un couple d’aigles, qui planaient très haut en paraissant ignorer les dangers des Edelweiss volants. La troisième fois qu’ils virent les volatiles, Aimé se demanda s’il s’agissait du même couple, les ayant rattrapés par la magie de courants d’eux seuls connus, ou bien si la région statistiquement présentait la plus importante population d’aigles d’Europe. Aimée murmura que ce n’était peut-être pas des aigles. C’était relativement agaçant cette manie qu’elle avait de lire dans les pensées des autres. Aimé, vis-à-vis d’elle, ne parvenait déjà guère à se sentir plus qu’un « autre ». Les deux aigles s’installèrent au sommet encore enneigé d’un pic, dans un ensemble parfait d’ailes déployées, comme s’ils avaient posé pour la revue du National Geographic. C’était beau comme le souvenir d’une époque disparue, où les animaux sauvages n’avaient pas peur de leurs frères humains.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Juste en-dessous, quelques centaines de mètres plus bas,  un panneau de bois  déglingué à la peinture écaillée indiquait : « Source du Rhône » en français. Cette fois-ci, Aimé n’avait pas envie de récompenser sa passagère mais il suivit toutefois le chemin de terre cabossé qui montait vers une grotte creusée dans un glacier bleu pâle, et d’où s’échappait un torrent tumultueux aux eaux de même couleur : le Rhône !</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">La force et le débit du cours d’eau fascinaient Aimée et lui provoquaient une légère angoisse, comme si elle eut voulu éviter cet immense gaspillage, que ce torrent limpide ne se transformât en égout paresseux en traversant la capitale française du sexe puis ne devint la première source de pollution en Méditerranée occidentale.  Elle songea que cette idée aurait certainement plu aux deux militaires suisses. Et qui sait ? Ils les avaient peut-être orientés vers cette source afin qu’ils prissent conscience et que cette idée leur vint. Cependant, elle ne se confia pas à Aimé, dont elle avait déjà noté l’allergie aux phénomènes de transmission de pensée. Au demeurant, celui-ci se plaignit que les militaires ne l’aient pas averti de la rudesse du chemin d’accès.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Mais il fallut bien reconnaître qu’ils avaient raison, la source du Rhône représentait réellement un attrait touristique indéniable, bien que l’aménagement data de quelques décennies et que l’endroit fut aussi désert que le reste du pays qu’ils avaient traversé jusque-là. Les parois de cristal bleuté scintillaient d’une lueur propre et suintaient une eau pure qui courait rejoindre le reste du flux, grignotant inexorablement le tunnel où ils s’étaient engagés. Des formes tout aussi inhumaines que voluptueuses dansaient dans les remous indicibles du fleuve naissant, dont la grande force faisait battre le cœur et provoquait des déluges d’adrénaline dans le cerveau. Le vacarme se répercutait dans la moindre gouttelette et faisait trembler le sol gelé. Aimé s’accrochait à la rampe rouillée, tordue par les fantaisies de l’hiver et les crues de printemps. A l’entrée du tunnel, ils avaient tous deux discuté s’il fallait qu’Aimé prenne la tête de l’expédition ou s’il était plus sage qu’il se positionne à l’arrière-garde, puis celui-ci décida qu’il ouvrirait le chemin : il avait été scout dans son enfance.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">A présent, il ne regrettait pas son choix. La pente était raide et le sol gelé, les marches directement creusées dans la glace. A tout instant, on pouvait déraper vers le torrent  et ainsi être emporté jusqu’en Méditerranée occidentale, comme une vulgaire pollution. Aimé ne tenait pas à ce que le poids de sa compagne –qui était supérieur au sien- ne l’entraînât vers un tel destin, aussi ouvrait-il la marche et signalait-il les passages difficiles, tout en calculant pour lui-même le prix énergétique d’un sauvetage en haute altitude. Cependant, la beauté éternelle et violente des lieux finit par les lasser avant qu’ils ne parviennent à la véritable source. Aimé prétendit qu’ils étaient déjà en son cœur, aussi tournèrent-ils les talons. A présent, c’était elle qui ouvrait la marche, mais ça avait moins d’importance, puisqu’ils connaissaient déjà le chemin. En tout état de cause, comme à l’aller, si elle glissait, elle partirait seule.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ils reprirent la route, passèrent le col de la Furka qui, de l’autre côté, se nommait Furkapass et ouvrait sur une profonde vallée. Un peu plus bas, au bord de la route se dressait fièrement une maison ancienne, la première qu’ils voyaient depuis le lac aux eaux bleues turquoise. La bâtisse vieillotte veillait sur un paysage immense qui partait du vallon creusé à ses pieds. Ce versant-ci semblait presque riant, avec son herbe drue et ses champs de fleurs en contrebas. « Enfin ! » soupira Aimé, visiblement soulagé. Le refuge de la Furkapass était si proche de la source du Rhône qu’ils comprirent la confusion des militaires.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Un homme aux cheveux de paille ébouriffés, vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon de paysan, (le typique soixante-huitard, pensa Aimée) sortit sur le seuil de la maison, observa lentement ses alentours avant d’agiter la main dans leur direction. « C’est Hans, le galeriste de Zurich… Un vieux pote de la Grande Époque ! » fit Aimé, satisfait, avant de le saluer à son tour, d’un grand geste amical. Il se gara sur le parking désert.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Ils s’embrassèrent entre hommes puis Hans fit un baisemain mutin à Aimée.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Pas trop dur, le voyage ?</li>
<li>On n’en pouvait plus ! On avait vraiment hâte d’arriver ! répondit Aimé, plus joyeux qu’à son accoutumée.</li>
<li>Tu veux t’installer dans votre chambre ? demanda Hans à Aimée qui ne demandait rien.</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">La chambre sentait le renfermé et le  bois verni, l’espace était réduit, l’ameublement sobre mais la vue était réellement à couper le souffle, on avait l’impression d’être en suspens au-dessus du vide. Hans désigna un ruisseau sale qui serpentait entre les herbes au fond du vallon et fièrement annonça qu’il s’agissait du Rhin.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Incroyable, non ?</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;">Le galeriste de Zurich semblait ignorer que de l’autre côté du col naissait un fleuve autrement plus impétueux et grandiose. Aimée songea que Le Peintre aurait de la peine à démontrer toute la symbolique de son œuvre à venir mais décida de s’abstenir de tout commentaire conceptuel et enfin se plongea dans la contemplation d’un porte-bouteilles passablement rouillé qui déparait dans ce mobilier de bois. Hans, avec fierté, annonça que ce « remake de Duchamp » lui avait été offert par Daniel Spoeri en personne. Aimée agita longuement la tête, ce que Hans prit pour une fin de non-recevoir. Il s’éclipsa alors poliment en lui souhaitant un « bon rafraîchissement ».</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Aimée se sentit soulagée de son départ et en profita pour étrenner les toilettes. Elle tenta de lire un journal allemand qui traînait là, mais rien à faire, ça ne venait pas. Les dépressions suivaient toujours le même processus physiologique et durant des jours après avoir tout arrêté. A la suite des nuits de vidange venait le ressaisissement, qui étranglait les tuyaux relâchés. Et tout le mal restait à l’intérieur.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Elle ignorait qui était Daniel Spoeri. Il faudrait qu’elle demandât à Hans, mais discrètement, de façon qu’Aimé ne s’en aperçut pas. Car il était bien évident qu’ils  n’étaient pas si amis que cela et d’ailleurs il régnait dans toute la bicoque cet air raréfié si caractéristique, à moins que ce ne soit tout simplement l’altitude ou encore l’art conceptuel, convint-elle toutefois. Mais elle se sermonna: ces pensées étaient celles de la vie d’avant Bali.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Lorsqu’elle voulut se laver les mains, elle ouvrit le robinet ancien de cuivre.  L’oxydation du métal disparut sous la pression de ses doigts et un robinet précieux, d’un or cuivré rougeâtre, se révéla ainsi. Toutefois, elle eut de la peine à le faire fonctionner, mais finalement obtint ce qu’elle espérait : un épouvantable boucan fit trembler toutes les canalisations de la bicoque. Ça se répercutait puis ça repartait dans tous les sens, c’était affreux et parfait. Elle attendit quelques instants, puis, comme de bien entendu, aucune réaction ne se faisait entendre, elle put enfin partir à leur recherche avec une excuse suffisante. De toute façon, elle savait déjà à quoi s’attendre.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Évidemment, ils étaient dans le bureau, si occupés que la porte en était restée ouverte. On entendait tout depuis le couloir. Aimée leva à peine le pas, surtout pour éviter de faire craquer le plancher de bois.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>T’as amené quelque chose de Zurich ?</li>
<li>Je n’ai pas eu le temps.</li>
<li>Ton nez s’allonge et tes pupilles se rétrécissent.</li>
<li>Eh, Aimé, comprends-moi. Je suis dans un programme, où ils ne nous donnent que le strict nécessaire. C’est fait exprès pour que nous ne puissions pas partager. Une manière comme une autre de détruire notre tissu social.</li>
<li>Oh, ça va, ne me sers pas tes alibis trotskystes. J’avais compris qu’en Suisse, ils avaient autorisé les salles de consommation.</li>
<li>Pour les résidents uniquement. On n’est pas en Hollande, ici. Nous nous en sortons assez bien avec les banques et les montagnes. On n’a pas besoin du tourisme junkie, on ne tient pas à voir débarquer toute l’Europe. Mais à ce propos, comment vas-tu faire pour installer l’œuvre de Le Peintre si tu es tellement accro que ça ?</li>
<li>Oh, mais c’est du passé ! Ça fait plus de dix ans que j’ai tout arrêté. J’en prends seulement de temps à autre, mais alors vraiment de temps à autre…</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Aimée eut la bonté de l’empêcher de supplier en faisant apparition dans le bureau. Ils en restèrent paralysés, leurs gestes en suspens. Aimé prenait de surcroît une teinte écarlate. Quelle salope, quelle sainte-nitouche, s’insurgeait-il. Car il était bien clair qu’elle en cherchait, elle aussi. On ne vit pas impunément avec un zigue comme son mari photographe. Mais elle ignora Aimé et ses regards furibonds pour adresser un de ses sourires enjôleurs à Hans.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>… Je crois qu’il y a un problème de robinets…</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;">Hans tenta de reprendre une discussion qui n’avait jamais eu lieu.</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Comme je te disais, Aimé, Le Peintre arrivera ce soir si tout va bien. Vous pouvez donc vous reposer jusque-là. Quant à moi, je vais essayer d’aller régler le problème des canalisations. Elles sont d’époque et après chaque hiver, c’est la même histoire : elles rechignent à travailler de nouveau. Il faut les traiter avec doigté. Mais c’est de ma faute, j’aurais du vous l’expliquer. Merci toutefois de me l’avoir signalé, Mademoiselle… Euh… Excusez-moi, je ne me rappelle plus bien de votre nom…</li>
<li>Aimée, comme lui !</li>
<li>Ah oui ? C’est charmant !</li>
<li>Avec un e en plus ! s’indigna Aimé.</li>
<li>Aimé et moi nous connaissons depuis des temps révolus.</li>
<li>Oh, je faisais ça seulement pour impressionner les filles…</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Les deux hommes rirent à l’évocation de ces souvenirs. Mais c’était un rire faux, de complices pris sur le fait, quand bien même il n’y eut pas le moindre fait incriminant. Aimée resta quelques instants pensive, se demandant si, finalement, il n’aurait pas mieux valu pour elle rester à Paris. Puis elle suivit Hans, lequel se délecta en lui racontant quelques anecdotes mirifiques de cette « grande » époque où les hommes ne cherchaient que l’amour et ne trouvèrent que les drogues.</p>

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		<title>Érotisme 1900</title>
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		<pubDate>Fri, 04 Mar 2011 23:09:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
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<p style="text-align: justify;"><img src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/03/axentowicz-teodor-1859-1938.jpg" alt="" width="520" height="720" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un prix <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Civilis%C3%A9s" target="_blank">Goncourt</a> à l’époque, celui de <a href="http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=567" target="_blank">Claude Farrère</a> en 1905, <em>Les Civilisés</em>, la sensualité procédait par évocation, on ne disait pas directement les choses, sauf dans les livres sous le manteau, non publiés, comme ceux de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lou%C3%BFs" target="_blank">Pierre Louÿs</a>, grand ami de Farrère justement. Deux passages qui évoquent très bien l’art de l’écrivain en ce domaine. Le premier sur les nuits de Saigon, la douceur tropicale, propice aux épanchements. Le second, un peu plus poussé, dans une calèche…</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<blockquote><p>C’était une nuit de Saigon, étincelante d’étoiles, chaude comme un jour d’été occidental. Suivis par la Victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage ; — à cause aussi du silence et de la soli­tude ; car Saigon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat, — et dans un petit nombre d’autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.<br />
Rue Catinat, c’est l’agitation mondaine, correcte, — et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères élec­triques, entre les maisons à vérandas masquées de ver­dure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays : Européens, Français surtout, coudoyant l’in­digène avec une insolence bienveillante de conquérants ; et Françaises en robes de soir, promenant leurs épaules sous la convoitise des hommes ; — Asiatiques de toute l’Asie : Chinois du Nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue ; Chinois du Sud, petits, jaunes et vifs ; Malabars, rapaces et câlins ; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens; — Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu’on s’y trompe tout d’abord, et que bientôt on fait semblant de s’y tromper.<br />
On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l’accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n’y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises, — et qu’on est nu, que tout le monde est nu…<br />
Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s’asseoir sur la terrasse d’un grand café d’où l’on dominait la foule. Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Toujours la nuit à Saigon :</p>
<blockquote><p>La victoria sortit des rues et entra dans le jardin, — ce parc unique sur trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous quatre : un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée, — et les engloutit. Il n’y avait pas de brise, mais, quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s’ébrouèrent sourdement quand l’attelage passa ; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphores­centes ; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.<br />
Après, ce fut l’arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques rosés ; l’eau coulait si muette et si noire que l’arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait, — avec des villages de canhas indigènes trop basses pour qu’on les vît dans la nuit.<br />
Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu’on ne comprit pas. Torral et Fierce, par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents. — Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s’agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes… Une voiture venant à leur rencontre les croisa dans le temps d’un éclair. D’autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C’était l’Inspection, — les Acacias de Saïgon où la mode est de se promener la nuit comme le jour. — Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files ; et l’on distinguait les visages des gens ; mais on n’échangeait pas de saluts, par discrétion.<br />
D’une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s’éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe ; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la ren­verse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort.<br />
— C’est très  bête, —  dit Hélène après un petit  mo­ment. — Tous ces gens-là nous ont vus.<br />
Du menton, elle désignait les voitures de la contre file.<br />
— Voyez-les vous-même, — dit Torral en haussant les épaules.<br />
Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. — Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu’ils n’eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu’aux trois quarts.<br />
— Jolie ville, — dit Hélène Liseron. — C’est révol­tant.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Et quelques souvenirs de célibataires :</p>
<blockquote><p>— Mais point du tout, — dit Fierce avec du mépris et de l’indulgence. — C’est tout simplement naturel, et d’un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudi­bonds. D’ailleurs, ma chère, c’est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l’amour et le sexe. Fran­chement, à vous avoir entrevue tout à l’heure, j’imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s’y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire : il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l’ami d’un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu’il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m’en dire tellement que je fus amoureux d’elle à mon tour. Hafner s’en aperçut, n’en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d’ami que j’aie jamais connu. Il m’invita certain soir à souper en tiers avec sa maî­tresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir et se mit à jouer du piano. Il était pas­sionné de musique, et je savais qu’une fois en train, le tonnerre ne l’aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu’il jouait était langoureux, en diable ; si langoureux, que nous n’écoutâmes pas jusqu’au bout. — L’aventure s’acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n’était pas là par simple hasard.<br />
— Je l’espère bien, — dit Torral. — Mais ton Hafner était un garçon pourri d’élégance et truffé d’idéalisme. S’il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t’aurait dit tout clairement : Vous la voulez, la voilà. — Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j’avais pour camarades deux types que je regrette encore : ils sont morts dans l’éboulement d’Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu’une ; nous l’avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n’était pas grand’chose, — je veux dire au point de vue cervelle, — mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle — à tour de rôle. — Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu. — II fait plus froid là-bas qu’ici. — On faisait de la mécanique et de l’analyse. La gosse écoutait, sans permission d’ouvrir le bec. — A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d’ailleurs pas : les mots bébêtes opéraient sur cette petite comme une infusion de cantharides : on n’avait pas tourné deux pages qu’elle était à cheval sur son amant, — son amant du jour. — Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable ! Je ne sache pas qu’il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l’on se cache quand on essaye d’en faire, — ou qu’on fait semblant. Liseron se souleva pour regarder Torral.<br />
— Vous êtes abominable, — dit-elle ; — elle se tourna tendrement vers Raymond : — n’est-ce pas, ami ?<br />
— Oui, — souffla Mévil d’une voix basse et terne, — la voix des gens qui répondent sans avoir entendu. — Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l’ombre. Fierce cligna des yeux pour l’examiner ; mais il l’entendit respirer librement, d’un souffle égal et ne s’inquiéta pas.<br />
‒ Cholon, ‒ cria Torral au saïs.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">****</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://femmefemmefemme.wordpress.com/2008/01/27/teodor-axentowicz-1859-1936/" target="_blank">Autres oeuvres</a> de Teodor Axentowicz</p>

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		<title>&#171;&#160;La sexualité masculine a été bizarrement négligée&#160;&#187; (Transfuges)</title>
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		<pubDate>Mon, 28 Feb 2011 04:19:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
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<p><script type="text/javascript"></script>1/ <strong>Dès les premières pages de votre livre, vous citez des auteurs que vous admirez mais aucun de ces emprunts n’est placé entre guillemets</strong>  <strong>Pour quelles raisons ?</strong></p>
<p>Plusieurs raisons. Prenant exemple sur quelques-uns de mes illustres prédécesseurs comme Diderot ou Lautréamont, je m’approprie sans vergogne les textes des autres. Chaque chose appartient à qui la rend meilleure, disait Brecht. Je n’ai bien entendu pas la prétention de rendre meilleurs les textes cités, mais je leur donne une autre visibilité. Autre raison, esthétique : je n’aime pas la forme de ces petits harpons qui mordent la chair vive d’un écrit. Sortant d’une opération chirurgicale, m’ont suffi bistouris et agrafes diverses. Raison plus sérieuse : ma volonté de faire du texte une nappe fluide où se fondent les voix. Et puis je n’aime pas le mot citation à cause de l’expression : « citation à comparaître ». Enfin, ces textes relevés, je les arrange souvent à ma façon. Mais, politesse élémentaire, je signale toujours le nom des écrivains mis à contribution. En fin de volume, pour les textes mis en italiques, je livre les noms des auteurs des extraits. Mais en vrac. Au lecteur de jouer : trouver à qui appartient le texte.</p>
<p>2/ <strong>Ce titre : La balance des blancs. S’agit-il de la balance entre Eros et Thanatos ?</strong></p>
<p>Entre Éros et Thanatos, entre jour et nuit, bien et mal, hommes et femmes, blanc et noir, Noirs et Blancs, vie sexuelle et nuit sexuelle, orient et occident, écrit et image, instant et éternité…</p>
<p>3/ <strong>Nous sommes le 18 juin 2007. Le narrateur va être opéré d’un cancer de la prostate. Il sait que la plaie que va engendrer cette opération est « une petite crevasse où un monde va s’engouffrer et disparaître ». Quel monde ?</strong></p>
<p>Le sien, celui où il a été jeté, celui que j’appelle polémiquement « le fatras occidental ». Tous ceux qui y sont passés le savent, l’annonce qui vous est faite de ce mal, de ce mal-là, ne vous engage pas dans une expérience anodine. Outre le charcutage de votre chair, vous savez désormais que l’inéluctable horizon de la mort dont tout être humain a le savoir s’est possiblement rapproché. On n’est plus dans l’abstrait, dans les nuages de la métaphysique. Quand, en plus, pour un homme, c’est  son éros qui risque de morfler, comment éviter que ne se produise dans sa vie un véritable basculement, une remise en cause de ses croyances, de ses certitudes, de sa conception de l’existence, notamment de la sexualité qui en est le moteur même. On s’est depuis toujours beaucoup intéressé à la sexualité de la femme, à ce fameux « continent noir » dont a parlé Freud. En revanche, la sexualité masculine a été bizarrement négligée et me semble bien mal connue, autant par les femmes que par les hommes eux-mêmes. Je m’interroge sur ce symptôme dans un chapitre du livre titré <em>Au cœur du phallos</em>. Quand le noyau radioactif d’un sujet humain, le sexe, est touché, sa grille de lecture, aussi bien de la littérature en général, mais aussi de l’histoire où il a été plongé, de sa propre histoire, s’en trouve durablement changée. Il y a une réactivation étrange de la mémoire des événements qu’il a vécus, des engagements qui furent les siens, et, paradoxalement, le désir de brûler ces « broussailles » de son être, voire les « ordures » d’une histoire, d’une civilisation. Un des thèmes insistants du livre est la tentation de l’Orient, le désir de fuite, de lointain exil, qui a taraudé nombre d’écrivains ou d’artistes de notre Occident : Baudelaire, Rimbaud, Nerval, Melville, Gauguin, Segalen, Artaud, Leiris, Massignon, Nizan, Genet, Barthes… Leur rêve, pour la plupart, s’est souvent fracassé sur le dur roc du réel. Mon narrateur, pour ne pas suivre leur trace, lassé de ce va-et-vient est-ouest, ce n’est plus vers le mythique soleil de l’Orient (il revient d’un séjour en Iran) ni vers les lumières de notre Occident qu’il décide de partir, mais vers leur négatif, leur trou noir, là où l’occidental blanc perd tous ses repères, le vaste trou noir de l’Afrique noire. Les dernières pages du livre sont un hymne à la beauté d’une femme noire. Le narrateur quitte l’espace occidental sans colère, sans ressentiment, sans pathos. Il pourrait se contenter dire avec Céline : « Au revoir et merci ». </p>
<p><strong>4/ Vous écrivez que ce ne sont pas les mains des médecins qui ont tracé cette cicatrice sur votre abdomen mais le temps lui-même.</strong></p>
<p>Plus encore que l’intrusion d’une main étrangère dans vos entrailles, la plongée dans la nuit de l’anesthésie, qui n’est pas le noir du sommeil, un sommeil même profond, mais celui sans doute proche du néant de la mort, vous fait entrer dans une autre dimension du temps. Georges Bataille parle de cette expérience qui consiste à se « désinsérer » du temps, Tchouang-tseu, lui, dit, se «désentraver » de la trame du temps. Ce n’est pas une renaissance, mais une délivrance. Délivrance intérieure, psychique, spirituelle…, délivrance de tout ce qui vous encombrait. Que la cohorte des « belles âmes » hégéliennes, les professeurs de « moraline » (indemnes de toute ordure en eux, n’est-ce pas ?) les pleureuses humanistes, les écrits d’écrivains autoproclamés, fassent partie du lot à déposer au premier coin de rue, rien d’étonnant à cela.</p>
<p><strong>Comme Saint-Evremond que vous citez, l’étreinte entre deux amants est pour vous le signe de l’éternité d’un seul instant, « le temps des temps » ?</strong></p>
<p>« L’instantané est la plus divine de toutes les catégories, ce qui n’arrive pas à l’instant vient du malin », affirme Kierkegaard. De l’oublier, l’Occident a été réduit à un triste tombeau sans joie, constate-t-il. C’est aussi ce tombeau sans joie qu’abandonne le narrateur de mon livre. À savoir une conception du temps où celui qui devient <em>le plus malheureux des hommes</em> espère ce qui se trouve derrière lui et ne se ressouvient que de ce qui est devant lui.  C’est l’individu jamais présent à lui-même. Sinistre portrait que nous dresse de lui Kierkegaard : il ne peut vieillir car il n’a jamais été jeune, il ne peut devenir jeune, car il est déjà vieux, il ne peut mourir car il n’a pas vécu, il ne peut vivre car il est déjà mort, il ne peut aimer car l’amour est toujours au présent. Le noir absolu de l’anesthésie, une cicatrice sur l’abdomen, une coupure dans le fil linéaire du temps, et à votre réveil, les amis de la douleur, les élus de la souffrance, les amants malheureux, vous n’avez plus envie de voir leur face d’apôtres de la tristesse. À ces figures du nihilisme contemporain dont Isidore Ducasse a précocement peaufiné le portrait, j’oppose une figure qui est leur exacte opposé et qui occupe une place centrale dans le livre : Giacomo Casanova. Celui pour qui les bonnes choses, les femmes notamment qui ont traversé sa vie, arrivent sans délai. Heureux signe pour le narrateur quand il apprend le nom de son chirurgien : Casanova. Un praticien aux doigts de fée.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>L’un des captivants passages de votre livre (son noyau, son épicentre), concerne les curieux dialogues qui se nouent par-delà les siècles entre Tintoret, son modèle Giulietta, qui pose pour son tableau <em>Suzanne et les vieillards,</em> la biblique Suzanne elle-même, les vieillards voyeurs, et le narrateur…</strong></p>
<p>Vous savez mon intérêt pour la peinture. Tous mes romans sont habités par des homme de l’image, peintres, sculpteurs :  Masaccio, Courbet, Picasso, Maillol, Rodin… J’ai repris en le remaniant un texte ancien qui abordait, via un épisode biblique et la vie de Tintoret, le thème de l’amour, de la vieillesse, de la décrépitude physique, et comment l’intensité de la passion amoureuse fait tenir à chaque instant le peintre à la pointe du temps, et comment il réussit ainsi une des plus belles œuvres de l’histoire de la peinture. À la figure de Tintoret, répond dans un autre chapitre <em>titré la Maison du Jouir, </em>la grande figure de Gauguin. Jouir du temps, via les femmes et la peinture, l’Occident blanc européen, colonialiste, le lui fera payer de sa vie. Vous comprenez quel sens politique aussi je peux donner à mon titre : <em>La balance des blancs</em>…</p>

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