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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Langues</title>
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		<title>Emprunts ou &#171;&#160;pollution&#160;&#187; ? Le cas des apports de l&#8217;arabe au français.</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Nov 2011 16:12:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mperret</dc:creator>
				<category><![CDATA[Afriques]]></category>
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		<category><![CDATA[langue française. langue arabe. linguistique. emprunts.]]></category>

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<p>Contrairement à ce que pensent certains esprits chagrins, l’emprunt n’est pas une « pollution ». L&#8217;emprunt provient souvent de la nécessité de trouver un mot pour désigner un objet ou un concept nouveau. Parfois aussi, l&#8217;emprunt n&#8217;est que le simple effet du contact de deux langues sur le même territoire. Enfin, il correspond parfois aussi à un besoin d’expressivité : dire les choses de façons plus originales, plus frappantes, en utilisant les termes d’une autre langue.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La nécessité d’emprunter provient souvent de la supériorité technique de la civilisation à laquelle on emprunte. C’est ce qui se passe avec les très nombreux emprunts que le monde occidental fait à l’arabe au Moyen Age. Les Arabes, héritiers entre autres de la culture grecque, ont en effet été très en avance sur leur temps dans les domaines de la médecine, de l&#8217;alchimie, des mathématiques et de l&#8217;astronomie. Certains des termes qui sont passés en français à partir du latin scientifique médiéval avaient d’ailleurs d&#8217;abord été empruntés par l&#8217;arabe au grec : <em>alchimie, </em>arabe <em>al kimiya</em>,<em> </em>provenant du<em> </em>grec <em>khêmia </em>; <em>alambic</em>, arabe <em>al</em> <em>anbiq</em>, du grec <em>anbix</em>, par exemple.</p>
<p>Les emprunts à l&#8217;arabe au Moyen Age n’ont pas été le fait du seul français : ils sont le plus souvent passés par l&#8217;Espagne ou l&#8217;Italie. Ce sont surtout des emprunts de type technique : <em>algèbre, chiffre </em>et<em> zéro </em>(même origine, l&#8217;arabe <em>sifr </em>: &#8216;zéro&#8217;),<em> alambic, alchimie </em>(puis <em>chimie </em>par suppression de l&#8217;article <em>al</em>), <em>sirop, zénith, camphre, alcool </em>et si des noms de plantes comme <em>épinard, estragon, safran, </em>ont aussi été empruntés c&#8217;est que ces plantes s&#8217;utilisaient en médecine<em>. </em></p>
<p>Les emprunts faits sur place pendant les Croisades (langues en contact) sont beaucoup plus rares. Citons cependant le mot médiéval <em>meschine</em> (arabe <em>miskin</em> : &#8216;humble, pauvre&#8217;) qui a désigné, dans l&#8217;Orient des croisades d&#8217;abord, puis en France, la jeune servante et par extension la jeune fille. Le mot a disparu, mais au début du XVII° siècle, on a emprunté à nouveau, sous la forme <em>mesquin</em> un terme, <em>meschino </em>(&#8216;avare&#8217;), que les Italiens avaient eux-mêmes reçu de l’arabe.</p>
<p>D’autres doublets (mots ayant la même origine) proviennent de mots empruntés plusieurs fois, à des époques différentes, comme les doublets <em>amiral </em>et <em>émir, </em>tous deux venus de l&#8217;arabe <em>amir</em> : &#8216;chef&#8217;. <em>Amiral</em> apparaît le premier, dès la <em>Chanson de Roland,</em> sous les formes <em>amiralt</em>, <em>aumirant</em> et désigne d&#8217;abord un chef sarrasin ; il prend le sens de &#8216;chef de la flotte&#8217; sous influence sicilienne. <em>Emir</em> est emprunté au XIII° siècle et garde le sens de &#8216;prince musulman&#8217;.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La seconde vague d’emprunts à l’arabe a eu lieu au XIX e siècle, dans les débuts de la colonisation, pendant les guerres coloniales : ce sont des termes d’argot militaire comme <em>caoua </em>(café), <em>toubib</em>, <em>gourbi</em>, <em>klebs</em>, complètement démodés de nos jours car ce sont, en général, les termes d’argot qui s’usent le plus vite (<em>klebs</em>, cependant été conservé, francisé en l’argotique <em>clébard</em>). Nés d’un besoin d’expressivité, les mots d’argot perdent leur force dès qu’ils entrent dans le langage courant. Et ce d’autant plus qu’en l’occurrence, ces termes avaient une connotation plus ou moins méprisante. D’autres sont entrés dans la langue, parfois en changeant de sens comme <em>souk</em> qui désigne plutôt le désordre (<em>Quel souk !</em>) <em>smala, </em>famille nombreuse (<em>Il est venu avec toute sa smala</em>), <em>ramdam </em>: joyeux tapage (<em>C’est fini, ce ramdam ?</em>). D’autres enfin, restent tels quels parce qu’ils correspondent à des éléments civilisationnels. On en trouverait beaucoup, je ne citerai ici que deux exemples <em>burnous</em>, terme d’habillement et <em>médina</em>, qui désigne une réalité urbaine spécifique des villes du Maghreb.</p>
<p>Quelques emprunt sont cependant antérieurs à la colonisation et proviennent de l’arabe à travers ce que l’on a appelé la <em>lingua franca,</em> langue véhiculaire composite, sorte de sabir formé par un mélange d’arabe, de français, d’italien et d’espagnol, longtemps utilisé, du Moyen Age au XIXe siècle, dans les ports de la Méditerranée par les marins, pour les échanges commerciaux. C’est le cas de <em>macach</em> <em>bono, </em>que j’ai trouvé sous la plume<em> </em>d’auteurs un peu vieillots, ou du sinistre <em>mouquère</em>, emprunté d’abord par l’arabe à l’espagnol <em>mujer </em>et qui est attesté à Alger avant la conquête sous la forme <em>mouchera</em> avec le sens d’épouse.</p>
<p>Les années soixante ont vu se populariser en France la cuisine maghrébine, la langue française a alors emprunté les mots correspondant aux plats : <em>couscous, tagine, tchoutchouka, merghez, méchoui. </em>C’est là un fait très courant, ainsi toutes les langues du monde ont emprunté au français et adapté à leur prononciation des termes culinaires comme <em>croissant, marron glacé, entrecôte, crêpe, omelette </em>; le français, pour sa part, a emprunté à l’américain des termes comme <em>hot</em> <em>dog</em> ou <em>hamburger</em>, à l’espagnol, comme <em>paella</em> ou <em>gaspacho</em>, etc.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De nos jours, une troisième vague d’emprunts se généralise à partir du contact des langues dû à l’immigration. Ce ne sont plus des termes désignant des objets ou des êtres humains, mais des expressions comme <em>fissa, oualou, inch’Allah </em>(largement employé par des non-musulmans), <em>mektoub, </em>pas <em>bézef, </em>un <em>chouia</em>… Quelques termes sont aussi entrés par l’argot  des truands : un <em>chouf</em>, la <em>baraka, </em>la <em>shkoumoun</em> (qui a même été le titre d’un film policier déjà ancien).</p>
<p>On peut aussi noter un emprunt d’ordre phonétique, assez instable d’ailleurs, car le français résiste : la prononciation en verlan du son noté par <em>eu</em>, beaucoup plus fermé qu’en français dans des mots comme <em>feuj</em>, <em>meuf, teuf, keuf</em> etc. J’ai moi-même constaté, entre les années 80 et nos jours, l’évolution du mot <em>beur, </em>dont le <em>eu </em> se prononçait dans les premières années de son apparition avec un <em>eu</em> fermé comme dans <em>peu, bleu, </em>alors qu’aujourd’hui, complètement capté par les habitudes du français, il se prononce comme  <em>beurre</em> et a même a été féminisé au moyen d’un suffixe français <em>-ette</em>. Toujours à propos du verlan, on remarquera que la voyelle centrale des mots précédemment cités, celle que note les lettres <em>eu</em>, ne correspond pas à celle des mots d’origine : <em>j<strong>ui</strong>f, femme </em>(prononciation <em>f<strong>a</strong>me</em>), <em>(A)r<strong>a</strong>be, fl<strong>i</strong>c</em> : la voyelle du verlan provient de la neutralisation des voyelles dans le système phonétique arabe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Je ne parlerai pas ici des emprunts à l’arabe qui foisonnent dans le français d’Algérie, une langue savoureuse qui finira par se perdre. Ces emprunts sont si nombreux qu’il y aurait là le sujet d’un autre article (voir un livre très documenté sur la question, la thèse de A. Lanly <em>Le français d’Afrique du Nord</em>, P.U.F, 1962).</p>
<p>Je ne parlerai pas non plus, et c’est dommage, des emprunts de l’arabe maghrébin au français, n’étant pas qualifiée pour cela. Une de mes étudiantes, Farida Tighanimine, avait fait, à ma demande, une excellente petite étude sur l’arabe du Maroc : elle montrait comment le plus gros stock d’emprunt était constitué, non de termes techniques (quoique <em>latriciti…</em>), mais plutôt administratif (<em>latrite</em>). Elle montrait aussi qu’il s’agissait d’emprunts à part entière, qui s’étaient intégrés dans la langue arabe « dialectale » en adoptant son phonétisme et sa morphologie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>En conclusion de cet article, né d’un coup de colère contre les « puristes » de toutes sortes qui s’imaginent qu’il faut préserver une langue en la gardant telle qu’elle était prétendument dans un passé mythique – ce qui va le plus souvent de pair avec un conservatisme, pour ne pas dire un obscurantisme, dans les choix politiques – j’espère avoir démontré</p>
<ul>
<li>que les emprunts sont une nécessité dans la vie des langues, qui savent très bien les adapter à leurs structures,</li>
<li>que, bien que très commandés par l’histoire, ils n’ont, dans la majeure partie des cas, pas de rapport avec l’infériorisation d’un peuple dû à une colonisation,</li>
<li>et que les emprunts inutiles qui encombrent les langues, après avoir été un temps à la mode pour leur expressivité, finissent par disparaître sans qu’on ait à s’en soucier ni a s’en irriter !</li>
</ul>

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		<title>Personnage et espace dans l’univers romanesque de J.G. Le Clezio.</title>
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		<pubDate>Fri, 14 Oct 2011 22:21:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ikanga</dc:creator>
				<category><![CDATA[Langues]]></category>
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		<description><![CDATA[ La liberté est fondamentalement indéniable pour l’épanouissement de l’individu. Lui en priver créerait en ce dernier une sorte de rébellion. Comme expression de liberté, le sujet enfermé se comporte alors en anticonformiste C’est de cette tentative de libération du carcan du modernisme qui caractérise les protagonistes lecléziens dont il sera question. La présente analyse porte [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;"> La liberté est fondamentalement indéniable pour l’épanouissement de l’individu. Lui en priver créerait en ce dernier une sorte de rébellion. Comme expression de liberté, le sujet enfermé se comporte alors en anticonformiste</p>
<p style="text-align: justify;">C’est de cette tentative de libération du carcan du modernisme qui caractérise les protagonistes lecléziens dont il sera question. La présente analyse porte sur <span style="text-decoration: underline;">Mondo et d’autres histoires</span>, un des romans de J.G. LéClezio. Dans ce texte, Mondo, Lullaby et Daniel recherchent le bonheur de l’homme en dehors des voies habituelles. Pour ce faire, ils adoptent de nouvelles attitudes opposées aux institutions du monde moderne. Ne s’agirait-il pas là d’un anti-conformisme à la modernité ? Ceci est perceptible dans leurs rapports avec la nature, les hommes et les éléments cosmiques. En effet, pour eux, ce monde est un espace perverti, ses lois privent l’homme de sa liberté. L’école, comme principal symbole du modernisme, est l’élément particulier dont ils se passent.</p>
<p style="text-align: justify;"> Si Mondo lui, ne sait ni lire ni écrire, Lullaby et Daniel le savent mais ils abandonnent les études pour mener une vie libre dans la nature. L’amour envers cette dernière et les rencontres avec des inconnus les caractérisent en commun. Chacun, à sa façon, se comporte de manière à trouver un mode de vie favorable à la liberté, au bonheur.</p>
<p style="text-align: justify;">D’emblée, ils se caractérisent par la désobéissance aux parents et aux institutions qui les représentent. Ceci expliquerait leur volonté individuelle et manifeste de se comporter en rebelles dans la société. Pour ces jeunes gens, l’école est à l’image des parents. De par son caractère carcéral, elle les aliène, de ce fait, elle ne saurait en rien les mener à la liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">Lullaby s’adresse à ses parents pour abandonner l’école. Quant à Mondo et Daniel, ils ne disent rien des leurs. De Mondo nous lisons : « Personne n’aurait pu dire d’où venait Mondo. Il était arrivé un jour, par hasard, ici dans notre ville, sans qu’on en aperçoive, et puis on s’était habitué à lui » (11). De Lullaby, la lettre nous dit que «  le jour que Lullaby décida qu’elle n’irait plus à l’école, c’était encore très tôt le matin» (77). Et au sujet de Daniel : « Quand les pensionnaires se sont réveillés, dans le grand dortoir gris, il avait disparu » (163). Si on ne sait d’où est venu Mondo, on peut s’imaginer que c’est un enfant qui a échappé aux contrôles des siens pour se tisser un monde plus libre que celui de ses parents. Il en serait de même de Lullaby et Daniel.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour arriver à de telles observations nous nous sommes proposés de travailler en fonction des oppositions binaires présentes dans la narration afin de faire ressortir les faits conduisant à la quête de la liberté chez les protagonistes. Dans un premier temps, nous traiterons des protagonistes. Ensuite nous analyserons la spatialité. Puis, nous terminons par traiter des relations interpersonnelles des protagonistes.</p>
<p style="text-align: justify;">   En ce qui concerne les protagonistes, il faut faire remarquer qu’ils sont apparemment des congénères; tous relativement des enfants. C’est à peine s’ils peuvent avoir atteint la puberté. Ceci est général dans l’ensemble de l’œuvre de Le Clézio. On peut le constater avec l’âge de Martin, Mondo, Lullaby, Petite croix Orlamnode. Qu’est-ce qui expliquerait ce choix d’enfants chez ce prix Nobel des littératures? L’enfant est une personne simple, mais complexe. Ce qui n’est pas loin du roman picaresque dans l’histoire des littératures du monde. Frederick Westerlund (1964) dira à ce sujet: « L’enfant représente l’âme pure. » Ce à quoi Pierre Maury renchérit: « Le Clézio dit ressentir un refus de l’insertion dans le monde […] des adultes qui ne répond pas aux besoins de l’adolescent » (94). Le monde des adultes est un monde aux apparences et corrompues, un mode qui a perdu toute pureté. Un tel monde altéré n’est plus libre. Ce qui pourrait justifier ici le choix de ces types de personnages car ils sont le reflet de l’innocence de la vie. Coenem-Mennemeie (1984) avance que « loin de rester aussi simple en apparence, l’enfant incarne cette complexité d’un être pure devant l’adulte corrompu » (124). Même si certaines différences les caractérisent, cela ne les éloignent pas tellement l’un de l’autre. Daniel et Lullaby sont des élèves alors que Mondo ne sait ni lire ni écrire. Mais si ce dernier finit par demander au vieil homme de lui apprendre à lire et à écrire : « je voudrais que vous m’appreniez à lire et à écrire, s’il vous plaît » (57), il ne va pourtant pas à l’école au sens littéral du monde moderne. Un tel apprentissage favorise sa liberté de jouir de la nature. En effet, Mondo semble ne pas prendre au sérieux sa demande. Et quand il apprend à lire et à écrire, ce qu’il écrit fait ressortir les images qui lui plaisent. Ici, il n’y a rien de contraignant. Son soit disant Maître lui a appris à lire en interprétant l’alphabet par des images profondes et faciles à retenir. N’est-ce pas là une manière de créer un monde libéré de toutes les contraintes de l’école moderne ? Mondo et son maître contournent l’usage normal de l’alphabet romain. C’est ce qui fait que Mondo écrive des lettres aux images qui reflètent son intérieur, loin de l’usage conventionnel de l’écriture. De toutes les images alphabétiques qu’il a apprises, apparaissent avec prédilection des lettres apparentées à diverses réalités. Ainsi, par exemple, quand on lui demande d’écrire son nom: « Il y avait toujours beaucoup de O et de I parce que c’est eux qu’il préférait. Il aimait aussi les T, les Z et les oiseaux V W. Voici le texte de Mondo: « OVO OWO OTTO IZTI ».</p>
<p style="text-align: justify;"> En fait le choix de Mondo n’est pas moins significatif. S’il choisit par exemple des oiseaux, qui représentent les lettres V et W, ceci n’a rien d’étrange. L’oiseau est un animal libre de circulation. Il flâne partout dans la nature où lui dicte sa volonté. Ce qui semble ne pas être loin de l’obsession de Mondo. Friant de la liberté il ne peut s’identifier qu’aux êtres libres de leurs mouvements. Par ailleurs, la présence de la lettre T se justifierait par sa beauté, la beauté du monde, ce monde que la modernité rend laid par sa brutalité au nom de la science sacrée. La présence du O ferait penser à la lune. Non seulement que cet astre est à l’image d’une roue – symbole de mouvement libre – mais aussi il s’agit là de l’espace lointain qui invite à l’errance. D’autre part, il est question de l’espace céleste qui est l’un des mondes de prédilection de Mondo. De son côté, le Z représentant un serpent ferait penser au fait de ne pas adopter une seule voie. Il y a ici la déconstruction du pré-bâti. Un peu comme pour dire « toute voie mène à l’objectif ». Il faut ajouter que ces mille zigzags en prédilection chez Mondo sont une simple expression qui s’oppose à la linéarité de la vie. Ceci se comprend tant il est vrai que, comme le dit Onimus (1981) :<strong> </strong></p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Les protagonistes sont en mouvement perpétuel. Parfois ils marchent d&#8217;une impatience existentielle, d&#8217;une fièvre métaphysique à une fuite de la nostalgie de l&#8217;innocence, un énervement qui se révèle jusque dans l&#8217;écriture. (95)</p>
<p style="text-align: justify;">Si Onimus considère leur déplacement comme tel, Franz (1977) vient ajouter un autre élément. Il s’agit de s’écarter d’un mal que les autres prennent pour un bien, la civilisation occidentale et ses effets néfastes sur l’homme. Ainsi se justifie sa déclaration de manière suivante par rapport aux personnages de Le Clézio :</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Ils donnent l&#8217;impression d&#8217;être hantés par un désir sous-jacent d&#8217;un ailleurs, de quitter la civilisation, la ville pour s&#8217;unir aux éléments, comme Besson dans <em>Le Déluge</em> ou Adam Pollo dans <em>Le Procès-verbal</em>. Gaspar dans <em>Les bergers</em> ou Antoine dans <em>Le jeu d&#8217;Anne</em> sont déjà près des éléments, comme presque tous les enfants. D&#8217;autres ne trouvent pas d&#8217;issue, comme Bea B dans <em>La Guerre</em> ou Mondo. S&#8217;ils cèdent, la réconciliation avec le monde est possible. (21)</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi, pourrait s’expliquer l’intervention de certaines lettres de l’alphabet chez le personnage de Le Clézio. De ce fait, pour Mondo, l’usage du I ferait penser à la danse. Expression de la liberté de mouvement du corps, la danse a une place importante chez l’humain. Elle met l’homme en communication avec le monde invisible tout en lui ouvrant ainsi la vérité de l’univers inconnue par l’homme moderne. Elle libère le corps de sa masse, de son poids de toujours. Quoiqu’écrive Mondo, c’est en forme de desseins qu’apparaissent ses textes. Le dessin est l’expression de la liberté de la pensée individuelle. Le dessin parle un langage commun accessible à tout le monde. Différent de l’alphabet de n’importe quelle langue, le dessin se prête à la vue et est facilement compréhensible. Quiconque n’a pas appris l’alphabet ne peut décoder le message derrière l’écriture. Alors que le dessin reste ouvert à tous sans distinction ; sauf aux aveugles bien sûr. Dans ce sens, l’écriture alphabétique porte la marque d’exclusion. En effet, aujourd’hui, celui qui ne sait ni lire ni écrire est un aliéné au sens premier. Mondo ne passe pourtant pas par là. Le vieil homme qui lui apprend à lire et à écrire, le fait autrement quand bien même il utilise le même alphabet. À ce stade l’alphabet devient le symbole des certaines réalités facilement visibles au travers des lettres habituelles. Ces symboles permettent donc de dire autre chose qui soit plus pratique et facile à saisir pour apprendre à lire et à écrire. C’est une façon de régénérer le monde, l’affranchir d’un langage qui éloigne l’individu des vérités profondes de l’univers. Au total, l’alphabet tel qu’il est, universalisé, devient par lui-même carcéral pour l’élève. Par contre, la méthodologie du vieil homme d’enseigner l’alphabet à Mondo ne serait-elle pas un contour pour échapper au carcan de l’écriture moderne et ce qu’elle représenterait ?</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, cette technique facilite l’apprentissage et la pratique même ordinaire. Elle libère ainsi tout apprenant de la servitude scolaire. On va le retrouver même dans la manière de s’exprimer des protagonistes ; Mondo, Lullaby et Daniel. Tous veulent se libérer du langage de tous les jours selon la perception des linguistes et sémioticiens, quand on sait que, selon Bourdet (1966) :</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Le rôle du langage en tant que moyen de communication entre le moi et le monde cède la place au langage comme moyen d’expression des sensations, pour lesquelles les contraintes du temps et de l’espace sont trop exigeantes. (118)</p>
<p style="text-align: justify;">Aussi, pour mieux dire ce qu’ils ont à dire, on trouve des dessins, des cartes, des pancartes, dans les textes de Le Clézio. À ce sujet Brée (1990) dit qu’ « Ils font tous éclater la linéarité du texte au profit du rapprochement entre la fiction et la réalité » (11). À ce niveau, le langage perd de sa fonction sociale, celle de communication entre les humains. Mais le héros de Le Clézio en fait un autre usage, comme on le voit avec le vieil homme qui apprend à Mondo à lire et à écrire, et qu’il veut écrire son nom. Ceci se justifierait par la ferme volonté du héros le clézien de transformer le monde. Ainsi on dira avec Konaté:</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">[….] le héros le clézien, quand il s’intéresse à une langue inventée par l’homme moderne, s’amuse principalement à détourner les mots de leurs fonctions habituelles pour n’en faire qu’un usage privé, subjectif, personnel et ludique. (333)</p>
<p style="text-align: justify;">Comme pour renforcer l’idée d’une quête de la liberté que l’école et ses corollaires semblent confisquer, nous voyons ici comment Lullaby et Daniel quittent l’école pour la nature:</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Le jour où Lullaby quitta décida qu’elle n’irait plus à l’école, c’était encore très tôt le matin, vers le milieu du mois d’octobre. Elle quitta son lit, elle traversa pieds nus sa chambre et elle écarta un peu les lames des stores pour regarder dehors. (77)</p>
<p style="text-align: justify;"> Du côté de Daniel nous lisons:</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">[…], il avait disparu. On s’en est aperçu tout de suite, dès qu’on a ouvert les yeux, parce que son lit n’était pas défait. Les couvertures étaient tirées avec soin, et tout était en ordre. Alors on a dit seulement: Tiens. Daniel est parti. (163)</p>
<p style="text-align: justify;"> La fuite de l’école que partagent Lullaby et Daniel est une expression beaucoup plus claire de la recherche de l’autonomie, une quête de liberté fondamentale. À ce niveau, l’école se traduirait comme un milieu carcéral en dépit de ce qu’on y enseigne. L’espace scolaire semble ne pas permettre le développement complet de l’enfant. Les lois de l’école, ses murs et ses autorités deviennent pour l’enfant un monde duquel il faut s’échapper afin de se sentir libre. Ces enfants fuient l’école en cherchant non seulement leurs propres matières à apprendre mais aussi un milieu d’apprentissage capable de leur conférer le bonheur et les rendre plus joyeux. Ne douteraient-ils donc pas ici des connaissances ou des valeurs acquises à l’école ? Konaté (2006) explique qu’« Ils sont persuadés que les valeurs et les idées répandues dans ce monde sont fausses et inefficaces, car elles ne leur permettent pas de vivre heureux et en harmonie avec l’univers » (325). Cette conception de la vie, peut se lire dans l’acte de Lullaby qui se débarrasse de l’horloge que son père lui fit en cadeau pour l’école:</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Cher Papa, je voudrais bien que tu / viennes reprendre le réveille-matin. / Tu me l’avais donné avant que je parte de Téhéran / et maman et sœur Laurence avaient dit qu’il / était très beau. Moi aussi je trouve / très beau, mais je crois que maintenant il ne / me servira plus. C’est pourquoi je voudrais / que tu viennes le prendre./ Il te servira à nouveau.(78-79)</p>
<p style="text-align: justify;">Ce passage est bien révélateur de ce refus manifeste de continuer à se rendre dans une institution qui enferme l’homme. Si Lullaby se réveille au rythme du réveille-matin, c’est malgré elle. Ceci est compréhensible dans la mesure où le réveille-matin est le symbole de soumission au temps pour éviter d’être en retard. Son bruit qui coupe brutalement le sommeil, sépare le sujet du lit. Il le met dans une situation inconfortable malgré lui. Le sommeil et le lit sont pourtant des métaphores de liberté de mouvement et de temps pour tout le monde. L’homme moderne n’a-t-il pas perdu cela ? Lullaby voudrait les lui restituer. Ce qui justifierait son comportement par rapport au réveille-matin. Elle déconstruit la notion du temps pour l’homme. Siganos (1982) dira à ce sujet : « <strong> </strong>L&#8217;enfant n&#8217;est pas lié à un concept fixé du temps, ce qui ouvre la voie à la beauté terrestre, qui, à son tour, rend possible l&#8217;extase matérielle » (22). Il lui faut son propre temps libre pendant lequel l’homme peut jouir de la plénitude de la vie. S’il est soumis au temps physique, il perd alors son humanité et devient un automate comme le réveille-matin. Il devient esclave du temps car il faut absolument se réveiller à l’heure pour ne pas être en retard avec toutes les conséquences qui en découlent, selon les normes de l’entreprise. C’est ce à quoi Lullaby refuse de se soumettre, soit la vie de la ville et donc la vie du monde moderne. Lullaby préfère, comme Mondo et Daniel, une vie affranchie de ce temps qui frise la corvée et étouffe l’homme. Il s’agirait ici d’un binarisme où le temps libre équivaudrait à la vie et celui du réveille-matin à la mort.</p>
<p style="text-align: justify;">De plus, pour plus de liberté et de joie de vivre, d’autres éléments semblent faire la prédilection des protagonistes. Il s’agit ici des relations interpersonnelles, de la nature et de ses éléments cosmiques. Ceci devient plus compréhensible quand l’on voit le type de personnes et le genre d’espaces préférées de ces enfants. Il existe une sorte de déconstruction des relations avec l’espace et le personnage pour ces protagonistes. Quant à l’espace, par exemple, il fait naître opposition : nature/ville. L’espace occupe donc une place non négligeable dans l’ensemble de l’œuvre de Le Clézio. La nature est l’espace de prédilection du héros le clézien. En effet, celui-ci lui confère le bonheur de jouir de la plénitude de la vie. C’est donc cette joie de vivre que procure la nature, grâce à ses multiples éléments et à ses caractéristiques attrayantes, que poursuivent Mondo, Lullaby et Daniel à la différence de la ville qu’ils jugent invivable. Cette dernière, représenterait pour eux, le mal qui ravage l’homme ; il ne sait plus le tenir en dépit de ses connaissances scientifiques. La ville, avec sa population qui se déplace sans cesse, dans tous les sens et à tout moment, ses bruits de tous genres, ses poubelles, et ses multiples activités se transforme en un espace où l’individu cesse de vivre ; il y a perte de tous sens de l’homme comme on peut le lire dans les lignes suivantes selon Konate (2006) :</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">La ville, symbole concret et parfait de la civilisation contemporaine, est présentée comme une vaste prison, un labyrinthe ou encore un monstre implacable dont le mécanisme bien huile permet aisément de piéger, dépersonnaliser et aliéner le citadin, le transformer en véritable esclave. (337)</p>
<p style="text-align: justify;">La relation avec l’espace reste un élément non négligeable en littérature comme nous le montre Françoise-Simasotchi Bornes :</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">La mobilité des personnages, leur répartition dans l’espace, et leurs déplacements plus ou moins amples ou plus ou moins nombreux, jalonnent la diégèse romanesque, et sont à mettre en relation avec d’autres impératifs narratifs comme le temps et l’action. Ils manifestent un projet de territorialisation dont la valeur est bien plus ample qu’un simple enjeu spatial. Le système spatial rend compte de l’état des relations interpersonnelles dans le roman et du changement intervenant dans les rapports du personnage avec l’espace, qui passent de l’ordre de la problématique référentielle à celui du symbolique. (132-133)</p>
<p style="text-align: justify;">On ne devrait donc pas se passer de la relation entre le personnage et son espace dans un roman. Ceci pourra nous aider à comprendre la raison pour laquelle Lullaby et Daniel abandonnent la ville pour la campagne. Ici, la nature et ses éléments deviennent favorables à la contemplation qui satisfait aux sens des protagonistes. Parmi tant d’autres, nous pouvons citer la mer, les rochers, les collines, les montagnes, les animaux sauvages et marins, les oiseaux, le ciel, les nuages, la lune, et les étoiles. La relation entre les protagonistes et la nature leur dicte une nouvelle vision du monde plus vitale que la scolarisation ordinaire, c’est-à-dire une vie où s’effectue un réel échange qui donne  la vie. Si Mondo prend la mer et le ciel pour des éléments transformateurs après ses mille libres tours en ville (14), Lullaby, elle, après avoir fui l’école, n’en revient pas au vrai contact visuel avec le ciel et la mer. L’invitation à son père n’est pas moins éloquente ici:</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Il fait beau aujourd’hui, le ciel est/ comme j’aime très beau. Je voudrais/ bien que tu sois là pour voir le ciel / la mer aussi est très bleue.[…] J’espère que tu pourras/ venir bientôt parce que je ne sais / si le ciel et la mer vont pouvoir t’attendre. (78-79)</p>
<p style="text-align: justify;">À la lecture de ce passage on peut bien se rendre compte de la valeur que la fille accorde aux éléments de la nature. Déjà en demandant à son père de faire diligence pour ne pas manquer ce spectacle. Elle est chargée d’une force sémique liée aux objets observés. Cet attrait esthétique de ces éléments cosmiques fait découvrir à Lullaby la beauté de la nature. Daniel de son côté, n’en dit pas moins. Il n’avait d’ailleurs jamais vu la mer. Si ses étonnements sont plus graves que ceux d’autres, cela se comprend bien. Il prend même pour presque miraculeux le mot « mer » car :</p>
<p style="padding-left: 60px; text-align: justify;">Au fond de lui-même, Daniel a répété le beau nom plusieurs fois, comme cela : La mer, la mer, la mer…la tête pleine de bruit et de vertige. Il avait envie de parler, de crier même, mais sa gorge ne laissait pas passer sa voix. Alors il fallait qu’il parte en criant, en jetant très loin son sac bleu qui roula dans le sable, il fallait qu’il parte en agitant ses bras et ses jambes comme quelqu’un qui traverse une autoroute.[…] Il ôtait ses chaussures et ses chaussettes, et pieds nus, il courait encore plus vite, sans sentir les épines des chardons. (66)</p>
<p style="text-align: justify;"> Ne pouvant pas s’arrêter de répéter ce nom, on voit à quel point la perception de la mer au loin rend Daniel presque fou. Il est agité jusqu’aux mouvements non habituels. Mais c’est grâce aux contacts (visuels, tactiles, gustatifs, etc.) avec la mer que les choses deviennent plus importantes encore pour Daniel :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">C’était bien la mer, sa mer, pour lui seul maintenant,[…]. L’eau froide mordit d’abord ses oreilles et ses chevilles et les insensibilisa.[…]. Daniel avait soif. Dans les creux de sa main, il prit un peu d’eau et d’écumes et il but une gorgée. Le sel brûla sa bouche et sa langue, mais Daniel continua à boire parce qu’il aimait le goût de la mer. (167-168)</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’ensemble, il est clair de voir le goût de la liberté auquel aspirent les trois protagonistes si l’on ne considère que la relation à la mer. Mais bien plus, Daniel accorde à la mer une considération supérieure et humaine même. Il lui parle comme s’il s’adressait à un individu. Sa personnalisation suivante de la mer en est une preuve tangible : « Viens ! Monte jusqu’ici, arrive ! Viens. Tu es belle, tu vas venir et tu vas recouvrir toute la terre, toutes les villes, tu vas monter jusqu’en haut des montagnes » (169). La satisfaction du contact visuel crée une satisfaction tactile et une intériorisation, ou même une intimité avec la mer, comme le suggère l’invitation que Daniel offre à la mer. Mais l’intention de Daniel est plus profonde que la simple présence au monde des humains. Ce dernier étant taré, Daniel lui veut une nouvelle image par l’engloutissement des eaux de la mer. Ceci est compréhensible quand on connait la fonction purificatrice de l’eau. C’est donc dans ce sens que Daniel invite la mer. L’eau viendra donc laver les souillures de ce monde pour en créer un nouveau favorable à l’homme. Ici, cette occasion fournie par la liberté, la contemplation de la nature, fait de l’individu un être capable de forces qui dépassent la vie de tous les jours. La relation avec les éléments cosmiques transforme l’homme en démiurge. Ses nouvelles capacités lui confèrent de nouveaux sens que ne possède pas l’homme moderne, victime de ses bruits discordants et de sa pollution, source de milles maladies graves et incurables. En dépit de ses connaissances dites scientifiques, le citadin n’est plus capable d’interpréter certains mouvements de la nature. Son langage ne dit rien de profond, son écriture reste superficielle, sa vue n’en est pas une, ses mouvements sont les mêmes liés à la recherche de la survie jusqu’à la solitude, au mal de vivre. Tout ceci rend l’individu contemporain esclave de son monde. La réponse favorable devient la nature s’il veut redevenir aussi libre que Mondo, Daniel et Lullaby. Pour contourner ou se détourner de cette vie de moderne, combien défavorable à la liberté de l’individu, le héros de Le Clézio marche dans le sens contraire de celui de l’homme contemporain :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">Les gens allaient travailler. Ils roulaient dans leurs autos, le long de l’avenue, dans le la direction du centre de la ville, alors que Lullaby allait dans la direction opposée, vers les collines et les rochers. (81)</p>
<p style="text-align: justify;">On peut le voir, ils marchent toujours à pieds. Mondo, Daniel et Lullaby sont des simples piétons qui ne changent pas leur façon de marcher. Ils ne sollicitent pas d’aide en termes de transport moderne, ils ne sont pas pressés. Comme cela, ils se sentent libres. Ils ne se soucient pas de tous les problèmes qu’ont les citadins. Le temps de Mondo, Lullaby et Daniel est si élastique qu’ils n’en souffrent pas.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autres parts, l’espace vient renforcer la notion de la liberté de ces protagonistes. Ils partent de la ville aux superbes constructions pour habiter des vieilles maisons abandonnées. On peut se rappeler les cas de la Maison de la lumière d’Or (41) située dans la brousse où Mondo vit en harmonie avec Thi Chi, la vieille femme vietnamienne. Les protagonistes en louent la beauté et le calme contre la ville. Cette façon de voir les choses n’a rien de surprenant pour y habiter. De tels espaces sont opposés à la ville par plus d’un facteur. À part qu’ils sont éloignés des bruits de la ville, ils sont dans un cadre favorable à l’épanouissement individuel en conférant à ce dernier un espace libre où ils peuvent facilement entrer en contact avec la nature que le citadin tue. Konaté (2006) dit à ce sujet :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">Ces lieux très peu peuplés permettent aux personnages de se réaliser pleinement librement en totale complicité avec les autres éléments de l’univers, où sont abolies les contraintes sociales en vigueur dans la ville moderne. (329)</p>
<p style="text-align: justify;">Comme on peut le remarquer, la préoccupation de Mondo, Lullaby et Daniel est différente de celle des hommes de la ville. Alors que ces derniers sont liés à la recherche du bonheur par le travail, qui pourtant les rend encore plus malheureux, les protagonistes de Le Clézio trouve la source de leur bonheur dans une liberté totale. En effet, un homme privé de liberté ne peut prétendre à aucun bonheur, aussi riche matériellement soit-il. C’est le cas des citadins, à la différence de Mondo, Lullaby et Daniel. On les a vus inviter leurs parents ou enseignants à se joindre à eux afin de partager la découverte de la beauté de la nature. Nous pensons ici à Lullaby dans sa lettre à son père et à ses déclarations auprès de ses autorités scolaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Par ailleurs, tous les amis des protagonistes sont des personnes négligées par la société contemporaine : ce sont des personnes âgées, des fous, des clochards, des mendiants, bref des individus qui ne peuvent matériellement rien produire et vivre en harmonie dans la société contemporaine. Ils vivent par contre d’acrobaties et autres astuces de très faibles contraintes alors que l’homme moderne se dépasse jusqu’à s’oublier, s’ignorer et devenir esclave du travail. Nous pouvons faire allusion au trio de Mondo : Gitan, Dadi et le Cosaque qui n’ont pas activité enviable pour vivre en ville. L’âge les trahit déjà pour vivre en ville. C’est ainsi qu’ils vivent de travaux différents de ceux des citadins. Ce sont des acrobates. Quand la nuit tombait, Mondo allait voir Dadi sur l’esplanade. Il travaillait avec le Gitan et le Cosaque pour la représentation publique, c’est-à-dire qu’il était assis un peu à l’écart avec sa valise jaune pendant que le Gitan jouait du banjo et que le Cosaque parlait avec sa grosse voix pour attirer les badauds. (25-26)</p>
<p style="text-align: justify;">Mais leur relation reste de grande importance car ce sont des connaisseurs des choses de la nature bien plus que les hommes de la ville. Ils font plus que les hommes de science. On peut se souvenir du port d’une valise trouée contenant les trois colombes blanches – Pilou et Zoé – dont ne se sépare le Gitan. On ne peut pas surtout oublier ses démonstrations moyennant les deux œufs (26-27) dont on ignorait la provenance et aussi les deux colombes. Ces jeux étaient pourtant applaudis par le niveau de performance qui dépassait l’entendement humain. À ce niveau, ces jeux défient le monde scientifique par son mythe d’omniscience.</p>
<p style="text-align: justify;">La présence des personnes âgées auprès des protagonistes s’inscrit dans le cadre de la continuité du monde de l’enfant. Ces personnes redeviennent enfants par la façon de voir le monde. Si l’enfant a la profondeur de l’imagination libre basée sur la pureté, le vieil homme dont le corps exige un repos plus libre, lui, il a plus d’imagination en fonction de son expérience de la vie. La ville, par contre, n’accorde de la valeur ni aux enfants ni aux personnes âgées mais aux hommes de science. Ceci se comprend dans la société moderne car ni l’un ni l’autre ne produisent rien. Ils ne font que consommer. Comme la société moderne est basée sur la production, c’est à cela que s’opposent enfants et personnes âgées chez Le Clézio. Ils revendiquent leur place au soleil. N’est-ce pas que les jeux du trio auxquels s’associe Mondo font du plaisir aux hommes de la ville au point de jeter plus des pièces de monnaie afin que continue le spectacle ?  La distraction s’inscrit contre la consommation des heures que les travaux de la ville absorbent. Elle est ici, non pas une perte de temps,  mais un renouvellement de la vie dénaturée par la ville et ses corollaires.</p>
<p style="text-align: justify;">L’espace et les personnages de Le Clézio devraient être lus comme une métaphore du changement. Sans ce dernier l’homme reste aliéné par les contraintes du monde moderne. Selon les protagonistes romanesques dans la présente analyse, un monde sans liberté est un espace sans vie. Ainsi, le comportement de Mondo, Lullaby et Daniel, et la relation qu’ils entretiennent avec leur entourage, s’inscrivent dans la dynamique de la quête de la liberté de l’homme. Ces personnages refusent de se laisser trainer par un modèle social où l’homme devient l’instrument de ce qu’il a produit. Il perd son vrai statut d’homme et devient plus animal que l’animal. De quelle manière pensent-ils reconstruire le monde et conférer à l’homme la chance de se refaire ? Pour eux la réponse est simple : rester en contact avec la nature. De cette manière, l’être humain est maître de soi en tout et pour tout. Il devrait ainsi être capable de gérer son temps, d’user de tous ses sens et de jouir de sa vie en conformité avec sa propre volonté. On l’a vu avec Mondo, Lullaby et Daniel, où chacun tire profit de son contact avec la nature et ses éléments. C’est ce qui leur permet un épanouissement individuel contrairement à la vie moderne représentée par l’école et ses corolaires. Un des éléments clés du modernisme, pour les protagonistes, est l’incarnation de l’aliénation de l’homme. Métaphore d’enfermement, l’école se définirait comme une prison. Lullaby le dit en des termes clairs dans la lettre à son père :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">Peut-être que je fais des bêtises. Il ne faut pas m’en vouloir. J’avais vraiment l’impression d’être dans une prison. Enfin, si, peut-être que tu sais tout ça mais toi tu as eu le courage de rester, pas moi. Imagine-toi tous murs partout, tellement de murs que tu ne pourrais pas les compter, avec des fils barbelés, des grillages, des barreaux aux fenêtres ! (86)</p>
<p style="text-align: justify;">Les exigences de la société moderne, mais surtout l’école et les matières qu’on y étudie, tout reste à l’image carcérale. Ceci explique la fuite de ces élèves de leur école et le plaisir dont ils jouissent en pleine aventure dans la nature. Ici, l’homme est maître de soi, de ses sentiments. Ne rechercherait-il pas un monde perdu qu’on retrouve chez l’enfant ? En effet, l’adulte lui, a une vision forgée par le monde moderne, un monde corrompu. L’esprit de ce dernier est tellement perverti que rien d’humain ne lui reste. De ses actes à son langage, tout est porteur des traces visibles de perversion, qui le rendent ainsi inadapté dans son propre monde. Quelle serait la place de multiples inventions de l’homme pour dominer le monde ? De tout cela, c’est le revers de la médaille. Le sauveur devient la victime. Ses propres inventions : langage et la modernité privent l’homme de sa liberté fondamentale. Des espaces comme la ville et les institutions qui en découlent restent des endroits où l’homme est plutôt esclave alors qu’il croyait se libérer des traumatismes de la vie. Il se disait dominer la nature. Au contraire celle-ci le domine. Il se disait contrôler le temps, il en est plutôt esclave jusqu’à lui en causer différentes maladies. Il n’est ni plus ni moins lui-même sous le contrôle du temps. C’est à ce niveau que le modèle de l’enfant qui vide l’espace scolaire pour se contenter de la nature devient la métaphore de la volonté de rénover le monde. L’éloignement de la nature par l’homme ne constituerait-elle pas la source de malheur de l’individu contemporain ? Non seulement il s’en est tellement éloigné mais pire encore il a même commencé à la violenter sous le nom sacré de la fameuse science. Séparé de la nature et de ses éléments, l’homme moderne voit sa vie bouleversée par les effets de la modernité. Pourtant, les autres éléments de la nature sont des personnes avec lesquels notre collaboration commune sauverait l’humanité de sa mort imminente. Le Clézio (1978) nous le dit :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">Il ya des gens autour de nous. Vous savez, on n’est pas seuls. Ils parlent, ils bougent, ils s’amusent, là, tout autour, les voisins: oiseaux, grillons, feuilles, gouttes d’eau, papiers fous, pierres aiguës, verres qui se fêlent, sable, poussière.</p>
<p style="text-align: justify;">L’homme devra donc revoir ses relations avec l’univers pour mener une vie libre et heureuse. Au cas contraire, il devra continuer à ignorer la nature au profit des seules institutions modernes, et ainsi rester encore plus esclave qu’il ne le pensait. C’est à ce monde-là, ouvert à la nature, que l’enfant, ce héros le clézien par prédilection, nous invite pour un jubilé de l’épanouissement et de la liberté de l’Homme.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Références bibliographiques </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bourdet, Denise. JM.G. Le Clézio. Entretien. Revue de Paris (Mai 1966) : 115-20.</p>
<p style="text-align: justify;">Brée, Germaine. <span style="text-decoration: underline;">Le Monde fabuleux de J. M. G. Le Clézio. Collection Monographique Rodopi en Littérature française 2</span>. Amsterdam: Rodopi, 1990.</p>
<p style="text-align: justify;">Franz, Alain. Le Clézio à travers la presse. <span style="text-decoration: underline;">Romance notes</span> 18 (1977) : 18-22.</p>
<p style="text-align: justify;">Konaté, Christophe. <span style="text-decoration: underline;">Mondo et autres histories de J.M.G.Le Clézio</span>. Paris: Gallimard, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Clézio, J.-M.G. <span style="text-decoration: underline;">Mondo et autres histoires</span>. Paris: Gallimard, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">&#8212;. <span style="text-decoration: underline;">L’inconnu sur la terre</span>. Paris : Gallimard, 1978.</p>
<p style="text-align: justify;">Maury, Pierre. « Le Clézio: retour aux origines », propos recueillis par Pierre Maury. Magazine littéraire 230 (May 1986): 92–97.</p>
<p style="text-align: justify;">Onimus, Jean. Deux contemplateurs : H. Bosco, J.M.G. Le Clézio. <span style="text-decoration: underline;">Cahiers d’Henri Bosco 21</span> (1981) :91-103.</p>
<p style="text-align: justify;">Siganos, André &laquo;&nbsp;L&#8217;insecte initiatique chez J.M.G Le Clézio.&nbsp;&raquo; Arquipélago. No IV, Janiero: 7-22.</p>
<p style="text-align: justify;">Weterland, Frederick. <a href="http://www.multi.fi/~fredw/index.html">http://www.multi.fi/~fredw/index.html</a>.</p>

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		<title>Sur &#171;&#160;L&#8217;Éloge de la Créolité&#160;&#187;: Un entretien avec Patrick Chamoiseau.</title>
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		<pubDate>Thu, 15 Sep 2011 13:52:22 +0000</pubDate>
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		<title>Une toponymie cadienne: Le français cadien à travers l&#8217;étude des noms de lieux en Louisiane: Témoignage de survie ou preuve d&#8217;extinction?</title>
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		<pubDate>Fri, 26 Aug 2011 14:31:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mcrackower</dc:creator>
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		<description><![CDATA[* Cet article a été présenté à Louisiana State University, Baton Rouge,  lors de la Cinquième Conférence Annuelle du Département des Études Françaises de LSU.                Qui se souvient de Bayou Chêne? Du lac Tasse? Quelle est la forme correcte: &#171;&#160;Je vais à Opelousas&#160;&#187; ou &#171;&#160;Je vais aux Opelousas&#160;&#187;? Ces interrogations sont loin d&#8217;être mineures pour [...]]]></description>
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<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fcreolisations%252Fune-toponymie-cadienne-le-francais-cadien-a-travers-letude-des-noms-de-lieux-en-louisiane-temoignage-de-survie-ou-preuve-dextinction%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Une%20toponymie%20cadienne%3A%20Le%20fran%C3%A7ais%20cadien%20%C3%A0%20travers%20l%27%C3%A9tude%20des%20noms%20de%20lieux%20en%20Louisiane%3A%20T%C3%A9moignage%20de%20survie%20ou%20preuve%20d%27extinction%3F%20%23%22%20%7D);"></div>
<p style="text-align: justify;">* <em>Cet article a <em>ét<em>é pr<em>ésent<em>é <em>à Louisiana State University, Baton Rouge,</em>  lors de la Cinqui<em>ème Conf<em>érence Annuelle du D<em>épartement des <em>É</em><em>tudes Françaises de LSU</em></em><em><em><em><em>.</em></em></em></em></em></em></em></em></em></em></em></p>
<p style="text-align: justify;">               Qui se souvient de Bayou Chêne? Du lac Tasse? Quelle est la forme correcte: &laquo;&nbsp;Je vais à Opelousas&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;Je vais aux Opelousas&nbsp;&raquo;? Ces interrogations sont loin d&#8217;être mineures pour les habitants de l&#8217;Acadie. Elles révèlent une réalité qui frappe en plein le sud de la Louisiane: Celle de son identité. Lorsqu&#8217;un peuple s&#8217;établit sur une place, il se l&#8217;approprie de différentes manières. Deux cent cinquante ans d&#8217;histoire cadienne et francophone dans le Sud de la Louisiane, ne sont pas passés sans laisser de traces dans le temps et dans l&#8217;espace: Baton-Rouge, Louisiane, Lafayette sont des noms bien connus d&#8217;un point de vue local, national ou international. L&#8217;étude des noms de lieux, ou toponymie, consiste en une branche de la science onomastique, spécialisée dans l&#8217;espace. La toponymie est directement liée à la culture identitaire, l&#8217;Histoire, la Géographie et même le commerce, soit tout ce qui est connecté à la gestion de l&#8217;espace par un peuple. Quel sens pouvons-nous donner aujourd&#8217;hui à une toponymie cadienne? Comment le recensement systématique des noms de lieux à consonance francophone peut-il nous aider à comprendre où en est aujourd&#8217;hui le peuple cadien? La Constitution de Louisiane, en 1921, déclarait l&#8217;anglais seule langue parlée à l&#8217;école. Par conséquent, conduisit le français à amorcer sa lente mais sûre, descente vers les oubliettes. A cause des liens étroits existants entre le langage et la terre, ce qui disparaît dans le temps, disparaît aussi dans l&#8217;espace. Ne laissant que des traces à l&#8217;état de fossile. Quels sont les risques identifiables aujourd&#8217;hui dans l&#8217;espace? Si la publication d&#8217;un <em>Dictionary of Louisiana French </em>a permis l&#8217;institutionnalisation de la langue, il n&#8217;en demeure pas moins la première étape d&#8217;un long processus de reconnaissance. Une toponymie cadienne peut-elle être la démonstration d&#8217;une survie malgré tout ou d&#8217;une régression inévitable? Il est nécessaire de voir comment la toponymie permet de révéler l&#8217;état de la situation, l&#8217;importance des lieux et comment ils ont contribué à l&#8217;élaboration de l&#8217;histoire locale et de son patrimoine. Puis, expliquer l&#8217;origine des noms. Enfin, quels sont les dangers aujourd&#8217;hui identifiables, et comment est-ce qu’un &laquo;&nbsp;linguicide&nbsp;&raquo;, ainsi nommé par les scientifiques, a pu affecter non seulement une culture qui était surtout orale, mais aussi ses racines sa patrie ?</p>
<p style="text-align: justify;">         <img class="aligncenter size-full wp-image-4189" title="carte de LA acadienne" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/08/carte-de-LA-acadienne2.png" alt="" width="509" height="399" />  </p>
<p style="text-align: justify;">Parce qu’un nom n’est jamais donné au hasard, il est marqué par le sentiment personnel; parce qu’un nom n’est pas figé, comme la langue il évolue, se transforme ou change selon les circonstances. Les habitants portent le nom de la ville parce que membres de la communauté. Ainsi Isaac Taylor présente-t-il la toponymie dans son ouvrage <em>Words and Places :</em>    </p>
<p style="text-align: justify;">            Local names -whether they belong to provinces, cities, and villages, or are the designations of rivers and mountains- are never mere arbitrary sounds, devoid of  meaning. They may always be regarded as records of the past, inviting and        rewarding a careful historical interpretation. (1)</p>
<p style="text-align: justify;">Prenons l’exemple d’une petite communauté locale, établie depuis le XVIIème siècle, connue aujourd’hui sous le nom de Saint Martinville. Si l’on compare les cartes du XIXème siècle, Saint Martinville a connu pas moins de huit écritures différentes. Au début du siècle, moins de quinze ans après la vente de la Louisiane par Napoléon, le nom est encore écrit à la française: Saint Martin (<em>Louisiana </em>1814). Cependant, l’influence anglophone se fait très vite ressentir: voir l&#8217;écriture du nom sur <em>A Map of the State of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabama from Actual Survey of </em>1816: Saint Martin’s, l&#8217;apostrophe et le &laquo;&nbsp;s&nbsp;&raquo; étant effectivement les marqueurs de la possession en anglais. Par la suite, le nom va balancer entre anglais et français: Saint Martins (<em>Louisiana </em>1817), avec de temps en temps de bien surprenantes écritures: Saint Marions [sic] sur la <em>Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana de </em>1823. Parfois, deux écritures sont attestées sur des cartes publiées la même année: nous retrouvons Saint Martinsville (<em>Louisiana </em>1830), et Saint Martins Ville (<em>The Travellers Pocket Map of Louisiana with Its Canals and Roads from Place to Place along the Stage and Steam Boats Routes</em>) en 1830. Un autre exemple tout aussi explicite, sera Point Chevreuil, en 1816 on <em>Map of the state of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabame from Actual Survey</em>, s&#8217;écrit Point Chevreule en 1823 sur <em>Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana, </em>puis Point Chevreuille (<em>The Travellers Pocket Map of Louisiana </em>en 1830), avec un détour par l&#8217;espagnol Venados Point, dont l&#8217;utilisation de Point et l&#8217;inversion du nom et de son complément révèlent encore l&#8217;influence anglaise et son combat pour rester dans l&#8217;espace. Enfin, le nom francophone Point Chevreuil reprend le dessus en 1838, pour une courte période de temps (<em>North America Sheet XIII: Parts of Louisiana, Arkansas, Mississippi, Alabama, and Florida) </em>pour devenir et rester, Chevreuil Point en 1842. Pourquoi tant de différences sur une si courte période de temps? Bien des raisons peuvent être évoquées. Il peut s’agir d’erreurs de copies, de mauvaise compréhension, de mauvaises écritures dues au fait que les géographes n’étaient pas toujours des francophones (plusieurs des cartes citées plus hauts ont été publiées à Philadelphie, Pennsylvanie par exemple), ou bien du fait que les noms évoluent dans le temps. Raisons auxquelles s&#8217;ajoute le fait que l’éducation n’était pas la priorité, peu importait aux locaux l’écriture du nom de leur ville.</p>
<p style="text-align: justify;">            Par conséquent, du fait de l&#8217;étroit lien entre la langue et le territoire, si l&#8217;une disparaît dans le temps, l&#8217;autre ne tardera pas à disparaître dans l&#8217;espace car tout est lié à la langue. L&#8217;espace est identifié par la langue. George Steward pose sa problématique ainsi dans son ouvrage <em>Names on the Globe</em>, et ce dès la première page de son introduction : &laquo;&nbsp;A sense of place is older than man. What is a « haunt » or a « lair » but a place known      and remembered -known, remembered, and set apart from other places ? (3).Assiste-t-on à la fossilisation d&#8217;une culture? Après tout, un fossile n&#8217;est rien d&#8217;autre que la trace d&#8217;un organisme qui fut vivant. Ne nous reste-t-il que des traces de la culture francophone? La question peut sembler n’être que pure rhétorique. Pourtant, aujourd’hui, le lieu est partout où l’homme vit, travaille, ou mange. Il fait partie du milieu et en cela doit être apprivoisé, retenu ou conquis. Il doit aussi être identifié. Ici, c’est chez moi et j’y mets mon nom. Personne ne peut me le prendre. D’où l’existence de très nombreuses villes cadiennes nommées d’après le nom d&#8217;un ancien habitant. Quiconque y entre doit être ami. On lui met alors des limites, on créé des frontières parce qu’ailleurs, c’est différent, ce n’est pas chez soi. La perception de l’espace varie selon la nature des lieux : ils sont arides et secs, ou chauds et humides ; parfois inhospitaliers, d’autres fois plus accueillants. Dans bien des cas, ils sont habités et abrités. L’homme s’y établit, prend possession des lieux. Pour cela la meilleure façon c’est de lui donner un nom. Nous pouvons déclarer avec Steward qu’il est peu d’espaces sans hommes, donc sans nom : &laquo;&nbsp;Though a place may be conceived as existing in itself or as standing in the consciousness of an animal, a place-name exists only with men, being a part of language- « No names without people ! » The converse also is true, « With people, names ! » (<em>Names on the Globe</em> 4).</p>
<p style="text-align: justify;">            Il est vrai que le nom fait partie, à part entière, de l’identité d’une personne. C’est par le nom donné par les parents que cette personne sera identifiée pour le reste de sa vie. La langue et le contexte influencent le choix. Le goût personnel aussi. Pourquoi le nom ne ferait-il pas alors partie de l’identité d’un pays, d’une région, ou bien d’une ville au même titre que pour des personnes ? De la même façon que les parents donnent un nom à leur enfant, les localités sont aussi nommées, dit-on baptisées, par les explorateurs d’abord ou par ceux qui vivent dans un lieu donné. La liste de toponymes qui suit n&#8217;est pas exhaustive. Pour des raisons matérielles, je me suis concentrée sur les exemples les plus fragrants que j&#8217;ai épicés de quelques autres moins connus<strong>. </strong>Toutefois, j&#8217;essaie de couvrir un large panel d&#8217;exemples de bayous et chenaux qui sont tout aussi importants que l&#8217;île la plus haute ou la ville la plus grande, car nommer n&#8217;est que l&#8217;aboutissement d&#8217;un processus de pensée propre à un peuple. Ce que Sidonie de la Houssaye a très bien exprimé en 1888 en ces termes dans sa Nouvelle Acadienne <em>Pouponne et Balthazar </em>(son explication se centralise essentiellement sur les Cadiens):</p>
<p style="text-align: justify;"><em>            On dit que les Troyens exilés donnaient des noms aimés aux lieux inconnus où ils étaient    venus chercher une nouvelle patrie. [. . . ]. Pour eux, [les Acadiens], la terre qui allait   boire leurs sueurs et leurs larmes, recueillir leurs dernières espérances, donner des  fleurs à leur vieillesse et garder leurs cendres bénies, la terre où leurs enfants devaient naître et mourir, ne pouvait s&#8217;appeler autrement que celle où ils avaient appris à     connaître tout ce que la vie donne de délices dans les joies pures du foyer [. . .], ils firent comme ces autres pèlerins de l&#8217;Ausonie; ils nommèrent le coin de terre qu&#8217;ils venaient d&#8217;adopter la Petite Cadie, du nom de la patrie perdue. (6-7)</em></p>
<p style="text-align: justify;">La description de Sidonie de la Houssaye confère à l&#8217;action d&#8217;identification un aspect très sentimental, presque charnel, et très personnel venu du fond du cœur. Démonstration de l&#8217;importance que revêt l&#8217;espace dans la construction identitaire d&#8217;un peuple. Parce qu&#8217;il reste toute la vie, parce qu&#8217;il devient LE lieu, le lien entre tous, le nom commun à tous les habitants, aucun nom n&#8217;est donné au hasard. C&#8217;est le cas de la Cadie ainsi que le décrit de la Houssaye ou d&#8217;Abbeville (paroisse de Vermilion) nommée d&#8217;après la ville d&#8217;origine de son fondateur, Abbeville, dans le Nord de la France.</p>
<p style="text-align: justify;">            Ensuite, il faut signaler publiquement l&#8217;appartenance d&#8217;un territoire à une famille. Quelle meilleure façon que d&#8217;y apposer son patronyme? De là découle l’existence de très nombreuses places, villes, bayous, ponts, portant le patronyme d’une famille. Pas moins de quatre-vingt-un patronymes pour les paroisses d’Ibérie, Lafayette, Saint Martin, Vermilion et trente-neuf prénoms ont été recensés jusqu&#8217;à présent. Certains tirent leur nom des fondateurs de la communauté: c&#8217;est le cas de Broussard (Lafayette) par exemple ainsi que l&#8217;explique Clare d&#8217;Artois Leeper dans <em>Louisiana Places: A Collection of the Columns from the Baton-Rouge Sunday Advocate </em>(43); ou d&#8217;anciens propriétaires terriens: Cade (Iberia), Delcambre (Iberia) et Delcambre canal (Saint Martin) Delahoussaye (Iberia) et Delahoussaye canal (Saint Martin) qui n‘est pas sans rappeler le nom que j‘ai cité plus tôt, Gueydan ( Vermilion); Patout canal (Saint Martin) et Patoutvile (Iberia) noms retrouvés sur d’anciennes cartes. La famille Patout possédait sept parcelles de terre plus une au nord de NI, partagée avec la famille Olivier (Iberia), Chopin, Bayou Chéramie, Darbuie, Mabeuf, Begnard Bay (Saint Martin), Berard, Bouderaux (Iberia), Billeaud (Lafayette). Les personnes qui ont aidé la communauté ont aussi laissé leur nom. C&#8217;est le cas de Pont Breaux (ou Pont de Breaux): Clare d&#8217;Artois Leeper explique qu&#8217;Agricolé Breaux avait construit un pont gratuit pour remplacer un ferry (Saint Martin) (<em>Louisiana Places </em>42). Certains personnages historiques comme Lafayette (dont le nom vient de Marie Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, Marquis de La Fayette). Pour les prénoms, les occurrences sont similaires, très souvent d&#8217;anciens habitants: Maurice (Maurice Villin), Camille ( Vermilion); Anselm Coulee (Lafayette), Bayou Alexandre, Benoit Bayou, Bayou Eugene, Bayou Jean-Louis, (Saint Martin); Bayou Pierre, Caroline, Cassie (Iberia) qui, d’après Clare d’Artois Leeper (<em>Louisiana Places Supplement </em>272) était le prénom de l&#8217;intersection de deux voies ferrées au nord de la paroisse de Ibérie. Le nom viendrait de Miss Cassie Landry, fille du propriétaire d’une plantation Léon Landry. D’ajouter que ce nom n’est écrit sur aucune carte.</p>
<p style="text-align: justify;">Les personnes n&#8217;ont pas été les seules à laisser leur nom. La nature a su tirer son épingle du jeu en fournissant les éléments de base de baptême. Des descriptions relatives à la taille sont très fréquentes. Dans la seule paroisse de Saint Martin se trouvent Grand Lake, Petit Lac, Lake Rond, Lake Fausse Pointe Cut, Grand Anse, Grand Coulee. De même pour la topographie et le relief: Anse la Buttetire son nom d&#8217;une anse, un méandre décrit par une rivière qui contourne ici une butte. Sur la carte de 1861, on voit bien le Bayou Petite Anse contourner une sorte de colline appelée Petite Anse Island (Iberia) plus connue aujourd’hui sous le nom d’Avery Island et pour son usine de Tabasco. La végétation a servi de point de repère, notamment le chêne, un arbre très présent le long des bayous de Louisiane: Bayou Chêne (Saint Martin et  Vermilion), Bayou Chene Cut (Saint Martin), Little Bayou Chene (Saint Martin et  Vermilion), Big Bayou Chene&#8230; des chenières (chêneraies): Cheniere Canal (Saint Martin) et Cheniere au Tigre ( Vermilion); ou des arbres tordus : Crook Chene Bayou et Crook Chene Cove (Saint Martin) doivent leur nom à un chêne extrêmement tordu qui se trouvait là explique Gladys Calhoon Case dans ses mémoires Bayou Chêne Story:</p>
<p style="text-align: justify;">It was so crooked that even the smallest piece of driftwood seemed to get snagged on a bend in the bayou causing the drift to pile up and stay. Logs and debris got so thick that one could walk accross the bayou and no water traffic could be routed that way.Finally, the parish of St. Martin agreed to spend a small sum of money, contracting to have a group of men use dynamite to loosen the logs that had accumulated aver the years, thus clearing the channel for navigation and making a shorter route to Dauterive Landing and New Iberia. (27)</p>
<p style="text-align: justify;">Le bayou de Louisiane est un écosystème abritant de très nombreuses espèces d’oiseaux, de poissons, de reptiles dont le roi est l’alligator ou cocodrie en français cadien. Le Bayou Cocodrie, et la coulée Cocodrie (Saint Martin) cohabitent avec le Bayou Tortue et bayou Queue de Tortue (Lafayette). Point Grosbeak fait référence à un oiseau définit par le <em>Dictionary of Louisiana French </em>comme étant un héron de nuit, bayou chevreuil et Prairie Grand Chevreuil (Saint Martin) recensés sur la carte de 1817. Quelques noms énigmatiques existent comme Cheniere au Tigre. Y aurait-il eu des tigres en Louisiane ? Les noms de lieux y faisant référence sont abondants. Un, ou des tigres, qui plus est, essentiellement situés dans la paroisse de Vermilion et en bordure d’Ibérie. Ainsi, on peut traverser Cheniere au Tigre ( Vermilion), Cheniere au Tigre Bayou ( Vermilion), West Cheniere au Tigre Canal ( Vermilion), Tigre Bayou (Iberia), Tigre Lagoon (Iberia), Tigre Point ( Vermilion). Tous ces noms de lieux font en fait référence à un événement inexpliqué qui arriva dans cette île du sud de la paroisse de  Vermilion. Jim Bradshaw, journaliste au <em>Daily Advertiser</em>, explique l’origine du nom dans son article « Cheniere au Tigre Has Romantic History » paru le 24 juin 1997. Ce n’est pas tant à l’existence d’un félin qu’il est fait référence mais plutôt à un accident inexpliqué qui arriva au début du XIXème siècle :</p>
<p style="text-align: justify;">The most popular version of the origin of Cheniere au Tigre’s name concerns a party exploring the areas around the beginning of the 19th century. As the story goes, the party left a boy to watch a boat at a place called Hell Hole Bayou. When theyreturned, they found him clawed nearly to death and speculated that it had been done by a large wildcat.</p>
<p style="text-align: justify;">            La liste pourrait s’allonger témoignant ainsi de la bonne santé de la culture cadienne. Qu&#8217;en est-il réellement? L&#8217;incessante lutte contre le français à l&#8217;école, son extinction progressive n&#8217;a pas pu rester sans conséquences dans l&#8217;espace. Quels sont les dangers identifiables aujourd’hui?</p>
<p style="text-align: justify;">            Beaucoup de noms jamais écrits sur les cartes, beaucoup de communautés ont disparu, et ne subsistent que dans les mémoires: Or la mémoire, si elle n’est pas partagée, s’éteint avec son propriétaire. Ce dont je me souviens, ce que l’on m’a transmis disparaît avec moi. C&#8217;est le cas des « gares » où s&#8217;arrêtaient les machines à vapeur pour remplir leurs réservoirs d&#8217;eau: des communautés s’étaient développées autour, souvent avec un télégraphe. Un ancien employé des chemins de fer, monsieur William J. Thibodeaux m&#8217;expliquait que beaucoup de ces noms ont changé parce que les chauffeurs de locomotives à vapeur, Anglophones, ne pouvaient pas les prononcer. Près de Youngsville, Louisiana se trouve aujourd’hui un groupe de maisons qui était un vrai village autrefois. De toutes les infrastructures, Il ne reste aujourd’hui qu’une église qui sert de hall de réception pour les mariages. D’autres noms identifiés sur les cartes du XIXe siècle ont aussi disparu: En 1814, sur la carte <em>Louisiana</em>, apparaît entre Vermilion Bay et le Golfe du Mexique l’Île au Croix que je n’ai trouvée sur aucune autre carte du XIXe. Pareil pour la Baie des Jadaiches. En 1816, <em>A Map of the state of Louisiana</em> mentionne la Prairie Grand Chevreuil et Saint Maur, Lake Tasse, Côte Carlines&#8230; Les deux premiers subsistent sur la carte de 1817 puis disparaissent. Lake Tasse devient Spanish Lake sur la carte de 1878, nom toujours employé aujourd&#8217;hui. Un autre exemple frappant, datant du XXe siècle serait Bayou Chêne, une petite communauté installée au milieu de l’Atchafalaya inondée en 1927. Elle tenait son nom d’une rangée de chênes placée près des bayous. Cette communauté survit dans les mémoires grâce à Gladys Calhoon Case qui a rassemblé ses souvenirs dans un ouvrage intitulé <em>Bayou Chene Story</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">            N&#8217;oublions pas de mentionner aussi les cacographies, ces fautes d&#8217;orthographes qui, avec le temps, finissent par devenir la réalité: Sont-elles les témoignages de l’anglicisation lente mais irréversible de l&#8217;espace cadien? Certaines écritures ont été changées, c&#8217;est le cas de la paroisse Saint Landry qui s’écrivait Saint Landré sur les cartes du XIXè s (1816, 1830), qui en 1842, devient Saint Landry. Voir aussi Pont Breaux devenu Breaux Bridge.</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les autres cacographies figurent les accents: Lorsque les transcriptions sont faites par des non francophones travaillant sur des noms d’une autre langue, le risque est l’oubli ou la négligence de ces signes, minuscules mais importants, que sont les accents: soit ils changent le son, soit ils sont la réminiscence d’un « s » ancien. C&#8217;est le cas de Baton-Rouge, qui devrait s&#8217;écrire Bâton-Rouge, ou des noms comprenant le mot chêne: il perd systématiquement son accent. Preuve d&#8217;anglicisation? Probablement. Enfin, les &laquo;&nbsp;e&nbsp;&raquo; muets à la fin des mots ont disparu: Pointe devient Point, comme dans Chicot Point, Chevreuil Point, (Lake fausse Point)&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, des mots se sont collés avec le temps: ce sont les erreurs de segmentation: Lafayette, si venant vraiment du Marquis devrait s&#8217;écrire La Fayette (Cette dernière écriture est attestée sur une carte de 1838) et Delahoussaye, n&#8217;est pas sans rappeler Sidonie de la Houssaye, nom à particule.</p>
<p style="text-align: justify;">            La disparition est lente mais effective. Même si ce ne sont pas les noms des grandes villes qui sont menacés (quoique, la Nouvelle Orléans est désormais appelée New Orleans), l’interdiction de la langue française en 1921 dans les écoles où seul l’anglais pouvait être parlé entraîne forcément avec elle son histoire et sa culture. Le temps marque l’espace. Il est je suis sûre des coins de pêche ou de chasse connus des grands amateurs, transmis de bouche à oreille; des communautés dont les personnes âgées d’aujourd’hui se souviennent encore qui sombrent dans l‘oubli. Alors que faire pour éviter la disparition du petit patrimoine local? N’oublions pas que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Ecrire. Recenser des souvenirs. La tâche est immense, le temps compté. Car la population francophone de Louisiane a connu pendant longtemps la punition et hésite aujourd’hui à parler. Si on ne se réveille pas, ce n’est pas « Repose en paix » qui figurera sur le sud des cartes de Louisiane mais bien « Rest in Peace ». Et la dernière chose que nous aimerions voir c&#8217;est bien un Dictionnaire du français louisianais figurant entre un dictionnaire de latin et de grec ancien au rayon langues mortes des bibliothèques.</p>
<p style="text-align: justify;">________________________</p>
<p style="text-align: center;"> <strong>OUVRAGES CITÉS.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Bradshaw, Jim. &laquo;&nbsp;Chenieere au Tigre has Romantic History&nbsp;&raquo;. <em>Daily Advertiser</em> 24 juin 1997,            Lafayette: n. p. <em>Carencrohighschool. </em>Web. 2 mars 2011.</p>
<p style="text-align: justify;">Calhoon Case, Gladys. <em>Bayou Chene Story. A History of the Atchafalaya Basin and Its People.      </em>Detroit: Harlo P. 1973. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Leeper, Clare D’Artois. <em>Louisiana Places. A Collection of the Columns From the Baton Rouge      Sunday Advocate. 1975 Supplement</em>. Baton Rouge: Legacy Publishing Company, 1976.          Print<em></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Geographical, Statistical, and Historical Map of Louisiana. </em>Carte. 1823. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Houssaye, Sidonie de la. <em>Pouponne et Balthazar, une nouvelle acadienne</em>. Nouvelle Orléans:         Librairie de l&#8217;Opinion<em>. </em>1888<em>. Google Books</em>. Web. 2 mars 2011.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Louisiana</em>. Carte. 1814. Print</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Louisiana</em>. Carte. Baltimore : F. Lucas, 1817. Print</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Louisiana</em>. Carte. 1830. Print.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Louisiana</em>. Carte. 1838.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Louisiana</em>. Carte. Chicago : Rand McNally, 2006. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Louisiana Historical Records Survey. <em>Inventory of the Parish Archives of Lousiana</em>. U LA : The    Department of Archives, LSU, 1938. Print.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Map of the State of Louisiana with Parts of the State of Mississippi and Territory of Alabama          from Actual Survey by William Darby</em>. Map. New York et New Orleans : James Olmstead         et Benjamin Levy, 1816. Print.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>North America. Sheet XIII. Parts of Louisiana, Arkansas, Mississippi, Lalbama, and Florida. </em>        Carte. Pub. Baldwin et Gradock. Londres: n. p. 1833. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Stewart, George R. <em>Names on the Globe</em>. New York : Oxford UP, 1975. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Taylor, Isaac. <em>Words and Places</em>. 4<sup>ème</sup> éd. London : J. M. Dent and Son Ltd, 1936. Print.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>The Travellers Pocket Map of Louisiana with Its Canals and Roads from Place to Place along       the Stage and Steam Boats Routes</em>. 1830. Print.</p>
<p style="text-align: justify;">Valdman, Albert, et al. <em>Dictionary of Louisiana French as Spoken in Cajun, Creole, and    American Indian Communities</em>. Jackson: UP of Mississippi, 2010. Print.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">_____________________________</p>

]]></content:encoded>
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		<title>Le français sur le  métier à tisser tropical: lecture socio-écolinguistique du récit contemporain au Cameroun</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Jun 2011 00:11:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Blaise Tsoualla</dc:creator>
				<category><![CDATA[Afriques]]></category>
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		<description><![CDATA[Introduction A la faveur d’une pratique légitimant la surimposition de la rue linguistique, romanciers et nouvellistes contemporains semblent de plus en plus filer le français sur une sorte de métier à tisser tropical au Cameroun.  Diverses perles langagières procédant d’un « hétérolinguisme créatif » (Moura 1999 : 79) fleurissent çà et là dans les univers construits pour devenir, d’un [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify">Introduction<strong><br />
</strong></p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">A la faveur d’une pratique légitimant la surimposition de la rue linguistique, romanciers et nouvellistes contemporains semblent de plus en plus filer le français sur une sorte de métier à tisser tropical au Cameroun.  Diverses perles langagières procédant d’un « hétérolinguisme créatif » (Moura 1999 : 79) fleurissent çà et là dans les univers construits pour devenir, d’un point de vue socio- et écolinguistique ou culturel, un éclairage précieux sur les différentes œuvres considérées, à savoir de Patrice Alain Nganang: <em>Temps de chien</em> (<em>TC </em>ou <em>Temps…</em>), <em>La Joie de</em> <em>vivre </em>(<em>JV </em>ou <em>La</em> <em>Joie…</em>) ; de Gabriel Kuitche Fonkou: <em>Moi taximan </em>(<em>MT</em> ou<em> Moi…</em>), <em>Les Vins aigres</em> (<em>VA </em>ou <em>Les Vins…</em>) ; de Nathalie Etoke: <em>Je vois du soleil dans tes yeux (JVS </em>ou<em> Je vois…)</em> et de Marcel Njanke Kemadjou: <em>Dieu n’a pas besoin de ce mensonge</em> (<em>DBM </em>ou<em> Dieu…</em>). De ce point de vue, nous entendons décrypter les jeux et les enjeux de l’expression populaire qui marque les textes supra et les constitue en laboratoire d’expérimentation d’une « surconscience linguistique » (Gauvin 2010 : 7) de la part des écrivains « passeurs de langue »<em> </em>(Moura 1999 : 78). Alors, par quels côtés les récits analysés articulent-ils une parole propre à la rue? Pourquoi Nganang, Kuitche aussi bien qu’Etoke ou Kemadjou optent-ils de livrer au lecteur un enregistrement quasi brut du trottoir et du tréfonds du village ?  Répondre à ces questions, c’est aussi souligner combien les faits de langue étudiés sont emblématiques d’un « français négrifié »<em> </em>chez des auteurs décidés à<em> </em>« rompre le cordon ombilical avec la langue matricielle » au moyen d’une écriture « décentrée, figure de la fugue [et] métaphore de l’instabilité » tout à la fois (Blachère 1993 : 187 et 241).Voilà<em> </em>qui a partie liée avec l’hypothèse « écolinguistique » de Calvet (1999 : 60).</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">I- Pour une perspective socio-écolinguistique et culturelle</p>
<p style="text-align: justify">Les textes de Kuitche, Nganang, Etoke et Kemadjou sont travaillés par leur environnement socio-écolinguistique. Les termes leur servant de « noyaux énergétiques » (Huet-Brichard, citée par Bédia 2009 : 59) le démontrent à suffisance par leur marquage géolinguistique.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">1-      Haro sur « la gromologie » !</p>
<p style="text-align: justify">« Tu es même quelle espèce d’Africain ? Tu ne peux donc pas suivre une conversation au village ? Mon père m’invitait souvent à me mettre autant à l’école du village qu’à celle du Blanc. Je te transmets son invitation »<em> </em>(<em>MT</em>, 14). Voilà en quels termes un collègue interpelle Jo le taximan, héros de <em>Moi…</em>. L’apostrophe tient de ce que Jo ne comprend rien à l’expression idiomatique de sa propre langue maternelle dans une société où la tendance est à l’indigénisation des pratiques linguistiques. Pareil déphasage langagier caractérise également un protagoniste d’Etoke à qui il est demandé: « Tu ne peux pas parler comme tout le monde ? » L’homme qui épiloguait sur la « pondérance [sic] et la prestance » d’une fille se voit en fait reprocher la « gromologie », c’est-à-dire sa tendance tapageuse à «  percer les tympans avec [son] français et [ses] gros mots » (<em>JVS</em>, 68). De même, le vocabulaire abscons d’un livre convainc Christophe, le poète de Kemadjou,  de ce qu’il s’agit « de gros mots [et] de vraies gromologies qui sonnent dans [son] esprit comme des termes d’une langue inconnue » (<em>DBM</em>, 126). En contexte, le néologisme de « gromologie »<em> </em> apparaît comme un discours qui, par sa grandiloquence, sonne faux. Kuitche, Etoke et Kemadjou déclarent ainsi leur parti pris de censurer une langue en fossilisation;  ce que Nganang  pratique plus qu’il ne  théorise.</p>
<p style="text-align: justify">Justement, il y a un principe « d’appropriation sociologique et socioculturelle de la langue [qui] n’est pas un instrument coupé de son contexte » (Tabi, cité par Noumssi 2009 : 94).<em> </em>Aussi vrai que les auteurs camerounais affichent de plus en plus leur « volonté d’utiliser les formes linguistiques les plus courantes  et les plus disponibles au sein de la communauté » (Biloa 2007 : p.275), on peut, en référence à Calvet (1999 : 39), parier sur le caractère complexe de la texture de leurs œuvres prenant racine dans le contexte de « pluralité langagière » (Moura 1999 : 73-74)<em> </em>qui les stimule.</p>
<p style="text-align: justify"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify"><strong> </strong>2-<strong> </strong>Vive la truculente grammaire des milieux populaires<strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify">Au niveau symbolique, la liquidation de la préciosité du langage bourgeois se traduit, chez Etoke par exemple, par la rupture des origines tout aussi bourgeoises : son héros Ruben quitte le château familial au quartier résidentiel de « Santa Barbara » (<em>JVS</em>, 81) – du nom de la féerique cité américaine de l’État de Californie –  pour s’installer au milieu des déshérités dans le bidonville de « S’en-fout-la-mort »<em> </em>(<em>JVS, </em>109)<em>.</em> Ntonfo (2003 : 14) signale les échos du<em> </em>« sous-quartier élevé à la dignité littéraire » qui sourdent de <em>Temps…</em>, tout comme de  <em>La Joie…</em> de Nganang.  La voie d’accès à « l’école du village » de Kuitche est la rue où l’auteur situe <em>Moi…</em>; ce qui donne l’occasion inespérée à son héros taximan de rencontrer Monsieur-Tout-le Monde et d’échanger avec lui. Kemadjou glane les histoires  pimentées  et  épicées en toile de fond de <em>Dieu…</em> au hasard des incidents dans les milieux populaires.</p>
<p style="text-align: justify">C’est bien là qu’il faut aller chercher  les recalés de la « civilisation » dont les écrivains scrutent le truculent discours aux accents de défense et d’illustration d’une « conscience linguistique subséquente à une conscience culturelle » (Moura 1999 : 42) en démonstration de vitalité. La rue, mais aussi bien le bidonville que le sous-quartier se présentent ici comme de vivantes SIL (sections d’initiation au langage) dont l’offre d’enseignement se ramène à  une norme langagière  bigarrée, au gré des lexèmes semés à tout vent.</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">3- Entre « nkongossa » et  « racontages »</p>
<p style="text-align: justify">Etoke fait allusion aux « nkongossa, ces fameux ragots dont raffolent tous les bons à rien » (<em>JVS</em>, 139). Nganang y décèle des « commérages » (<em>JV</em>, 402 et <em>TC</em>, 365)  et les met dans la bouche des personnages qui les manipulent à l’envi.<strong><em> </em></strong>Kemadjou les honore et les désigne du nom de « racontages » (racontars ?), adoptant ainsi de la rue camerounaise un néologisme fécond qu’il adapte comme genre littéraire. En fait, précise son narrateur, « un racontage tire sa source de la réalité et peut être brodé de mensonges et d’artifices »<em> (DBM</em>, 3).</p>
<p style="text-align: justify">Voilà autant de preuves que les prosateurs camerounais donnent comme perspective d’ensemble à leur projet scriptural des notions linguistiques du commerce quotidien. L’attention se trouve polarisée sur les déclassés et ce qui fait d’eux une identité remarquable : leur grammaire sur fond d’inventivité déclarée ou suggérée. On voit alors se profiler la théorie de l’ « écologie des langues dont l’idée de base »<em>, </em>à<em> </em>en croire Calvet (1999 : 35),</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify">est que les pratiques qui constituent les langues, d’une part, et leur environnement d’autre part, forment un système écolinguistique dans lequel les langues se multiplient, se croisent, varient, s’influencent, sont en concurrence ou en convergence. Ce système, [insiste-t-il], est en interrelation avec le milieu.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify">Du reste, on peut le vérifier au décryptage des frasques du trottoir linguistique.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">II- Des frasques du trottoir linguistique</p>
<p style="text-align: justify">La grammaire de la rue qui tient la vedette participe de l’option de complexifier et de bousculer le français. De nombreux faits de langue y concourent.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">1-      Systématisation de l’alternance codique</p>
<p style="text-align: justify">Un va-et-vient  savamment orchestré entre le français et d’autres codes opère en permanence dans les récits camerounais. Pareille mise en concurrence des supports linguistiques participe du phénomène de l’ « alternance codique »<em> </em>au sens où cette expression désigne, sous la plume de Gumperz (1982 : 57), « la juxtaposition, à l’intérieur d’un même échange verbal, de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents ».</p>
<p style="text-align: justify">a- Croisement français / autres langues étrangères</p>
<p style="text-align: justify">L’anglais est la langue étrangère (non camerounaise) qui s’immisce le plus à celle de Molière dans les textes analysés. Il procède sans doute du double héritage colonial anglo-français qui a fait que le Cameroun l’adopte comme langue officielle, parallèlement au français. Pour sa propre gouverne, Jo a retenu la leçon du « très anglais « Time is money » inoculé en nous [Camerounais] à travers la colonisation britannique »<em> </em>(<em>MT, </em>49). Le bilinguisme officiel (français/anglais) du Cameroun se donne des mascottes à fière allure avec les personnages d’Etoke qui passent si aisément d’un code à l’autre. En témoigne la conduite à tenir que la prostituée Valérie prescrit à son amie Wéli : « Trouve-toi un WHITE, more WHITE than WHITE, the WHITEST » (<em>JVS, </em>12).<em> </em>Ici, comme dans d’autres fragments, on assiste au collage linguistique grâce auquel la langue de Voltaire croise celle de la Reine dans un tissage bilingue.</p>
<p style="text-align: justify">La culture d’Etoke se met souvent en valeur par divers latinismes dont la citation « labor improdus omnia vincit » (un travail opiniâtre vient à bout de tout ; <em>JVS</em>, 160). La société à laquelle aspire la Camerounaise repose sur l’amour dans son étymologie latine : «  éros, philia et  agapè »<em> </em>(<em>JVS</em>, 193). Ailleurs, c’est dans la langue de Cervantès que ses créatures expriment leur détermination : « Aluta Continua » (la lutte continue ; <em>JVS</em>, 61). Par le jeu de l’intertextualité, Etoke déclame l’hymne sud-africain en zoulou : « Nkosi,sikelel’iAfrika » (Que Dieu bénisse l’Afrique ;<em> JVS</em>, 191).</p>
<p style="text-align: justify">Recourir à tant de codes verbaux exogènes – français, anglais, latin, espagnol et zoulou –atteste  d’une attitude internationaliste de  la part d’Etoke qui se réclame  d’ailleurs des « enfants de la postcolonie » (<em>JVS</em>, 94). Ce concept du Djiboutien Waberi  (1998 : <img src='http://mondesfrancophones.com/wp-includes/images/smilies/icon_cool.gif' alt='8)' class='wp-smiley' /> s’applique à une « génération d’écrivains francophones d’Afrique noire » acquis à un art déterritorialisé, entre les mondes et les cultures. Les créatures polyglottes d’Etoke  sont effectivement des métisses ayant souvent « grandi entre l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis » (<em>JVS</em>, 78).<em> </em></p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">b- Croisement français / langues camerounaises</p>
<p style="text-align: justify">La présence des langues camerounaises est manifeste à un discours truffé des mots, expressions et phrases qui leur sont empruntés. Voilà recomposé le substrat des œuvres dont le background sociologique s’affiche fièrement : le Cameroun. Ainsi, le terme « maguidas »<em> </em>(<em>M T</em>, 59) par lequel Jo désigne ses compatriotes du grand nord  s’extrait des langues de cette zone sahélienne. « Tchédé » équivalant à argent sous la plume d’Etoke s’emprunte au fulfulde, une langue de la même région (<em>JVS</em>, 13). L’écrivaine transpose ce mot dans les parlers bamiléké (Ouest-Cameroun) où il se traduit par « nkap ». Du mediùmba, une langue de la sphère bamiléké, on retiendra les noms dont l’artiste Christophe baptise ses fleurs: « mbangteu (parapluie), loune-lag-nyam (quémandeur de soleil), fiagnchu (accueillant), Nte’mbu (main en prière), ntu’u (canari) »<em>, (DBM</em>, 19). Le lexique mediùmba s’enrichit dans <em>Temps…</em> où Nganang propose la formule de salutation<em> </em>« menmmà, you tcho fia ? » (frère, as-tu la paix ? <em>; </em>p. 52), formule  rendue par « bonjour » dans <em>La Joie…<strong> </strong></em>(p.145) où évoluent « Magni et Tagni » (titres décernés aux parents des jumeaux, la mère et le père respectivement; p. 168).</p>
<p style="text-align: justify">L’insertion des éléments du ngèmba-mùngùm au français est exclusive à Kuitche qui l’a comme langue maternelle. Citons, dans <em>Moi…</em>, « le mekwum » (membre masqué d’une société secrète), les paroles d’approbation et d’exhortation telles que « nge pin, a pon, a bha’a,  handi » ou bien encore « ndi », titre d’obséquiosité réservé aux notabilités (pp. 14, 93 et157). Ces données sémio-linguistiques reviennent dans <em>Les Vins…</em>, escortées par les exclamations ponctuant certaines répliques des personnages dans des situations insolites: « kessa nekang ! »<em> </em>ou « ketcho neti ! » (p.157).</p>
<p style="text-align: justify">Les apports de l’éwondo au français se mesurent à une expression comme<em> </em>« le tobo a ssi » (philtre des femmes libres) que reprennent Kuitche (<em>MT</em>, 105), Kemadjou (<em>DBM</em>, 37) et Nganang (<em>TC</em>, 151). D’autres emprunts à cette langue du Centre et du Sud se disséminent dans <em>Temps…</em> où on a « ma din wa » (je t’aime), « bia boya alors ? » (on va faire comment alors ?),<em> </em>etc.<em> </em>(pp. 22 et 163). Au crédit de l’éwondo, Kuitche verse encore du « kong » (sorcellerie des gens du Centre et du Sud) ou du  «ngwati » (sorcellerie des gens de l’Est ; <em>VA</em>, 107) quand Etoke y ajoute du <em> </em>« kwem » (plat de feuilles de manioc ; <em>JVS</em>, 176).</p>
<p style="text-align: justify">Après quoi, elle s’entretient en douala avec le Chinois du « makossa » (rythme musical sawa), un certain Liu Kamer qui, entouré des danseuses en « kaba » (vêtement ample de femme, <em>JVS</em>, 52), interprète la chanson <em>Muyengue</em> de Grâce Decca. Plus proche du douala, se trouve le bassa auquel on doit le « messong » (sorcellerie) dans  <em>La Joie…<strong> </strong></em>(p.92), roman dont le lexème vedette est<em> </em>« kunde » (indépendance, p.55).</p>
<p style="text-align: justify">Toutefois, les langues maternelles ne sont pas seules à empiéter sur le français. Dans<strong><em> </em></strong><em>Moi…</em>, il faut un interprète du<em> </em>« pidgin »<em> </em>(p.57) à un homme d’affaires qui ne maîtrise que ce code transcommunautaire. Qu’on en juge: « Takam give him. And tell him say a want see them big massa ».<em> </em>(Prends, donne-lui. Et dis-lui que je veux rencontrer leur directeur général)<em>.</em> Lors d’une rafle, trois répliques en pidgin sont aussi rapportées dans <em>Dieu&#8230;<strong> </strong></em>(p.80).<em> </em></p>
<p style="text-align: justify">« Stigmatisé comme une langue de voyou »<em> </em>par Quefellec que reprend Bédia (2009 : 55),  le camfranglais demeure malgré tout la langue dont les apports sont des plus nombreux à la prose narrative, y signalant ainsi une forte emprise de la rue. Nganang en use aussi bien dans <em>Temps…<strong> </strong></em>que dans<strong><em> </em></strong><em>La Joie…<strong> </strong></em>où<strong><em> </em>« </strong>bo-o » (gars !) et « nangaboko » (sans domicile fixe) l’ont comme lingua franca. Le lexique du camfranglais fourmille dans <em>Dieu…</em>. où Kemadjou s’approprie le très populaire dicton « erreur fo mboutoukou na damé fo ndoss » (La bêtise de l’idiot profite au rusé ; p.<em> </em>8).  La meilleure illustration de ce parler de rue en milieu jeune est d’Etoke qui reproduit la célèbre chanson <em>Si tu vois ma go</em> du rappeur Koppo:<em> </em>« Si tu vois ma go dis-lui que je go (si tu vois ma petite amie, dis-lui que je pars; <em>JVS</em>, 106).</p>
<p style="text-align: justify">Soulignons qu’avec les emprunts aux langues locales,  certains termes traversent d’un auteur à l’autre, que lesdits auteurs  soient locuteurs ou non de la langue concernée. Ainsi en va-t-il de « ndolè » (sauce aux légumes amers préalablement épurés de leur amertume par lavage à chaud), « kaba », « nkongossa », « mapane» (chemin de traverse), « benskin » (moto qui sert de taxi), « foléré » (jus d’oseille local),<em> </em>« kwem » et autres « tchoko » (corruption), « famla » (sorcellerie bamiléké), « maguida » ou « tchédé ». D’ailleurs, aucun des quatre écrivains considérés n’est locuteur originel du bassa, de l’éwondo ou des langues du Nord-Cameroun dont les structures saturent pourtant les textes. Les emprunts faits à ces langues par des auteurs non locuteurs se puisent du corpus des mots transrégionaux ; ils sont des sortes de ponts jetés çà et là pour franchir les frontières de l’étroite identité régionale et s’inscrire au vaste patrimoine de l’ensemble national.  Temkeng (2007 : 115) a donc raison : en s’investissant dans la sphère littéraire, tous ces emprunts, pense-t-il, « donnent aux textes étudiés une atmosphère particulière révélatrice d’une  hétérogénéité sociologique qui débouche irrémédiablement sur  l’adoption des compromis sociolinguistiques ». Quand malgré tout l’écrivain demeure insatisfait, il peut se faire transporter sur les ailes de<em> </em>« l’oiseau de la fantaisie » (<em>JV</em>, 399) que lui affrète Nganang, à destination du pays des mots nouveaux où il  a la liberté de se les cultiver et de se les cueillir à profusion avec la floraison des néologismes.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">2-      Floraison des néologismes</p>
<p style="text-align: justify">Les auteurs camerounais usent de la licence pour « fabriquer de nouvelles unités ou pour employer un signifiant existant déjà dans la langue considérée, en lui conférant un contenu qu’il n’avait pas jusqu’alors »<em> </em>(Dubois et al<em>.</em> 1994 : 322). Le premier procédé se réfère à la néologie de forme et le second à la néologie de sens.</p>
<p style="text-align: justify">La néologie de forme est  la marque de fabrique de Nganang qui se joue habilement de  la composition, de la dérivation et du sens pour obtenir des mots, des expressions ou des phrases tels que « canitude » (condition de l’espèce canine), « je thèse, j’antithèse, je prothèse leur quotidien » (j’analyse leur quotidien sous toutes les coutures), « retué, reretué, rereretué » ( tué quatre fois), « déslipper le garde-manger » (enlever le slip du bassin où se trouve le sexe de la femme), «  je humais je rehumais je rerehumais et je rererehumais le goudron »<strong> </strong>(je humais quatre fois le goudron)<strong> </strong> (<em>TC</em>, 26, 60, 367). <em>La joie…</em><strong> </strong>s’illustre avec des trouvailles du genre « victime d’un attachage » (victime d’un envoûtement), « attachage du bangala » (exigence du planning familial), « unident »<em> </em>(qui a une dent unique), « nauséabonder »<em> </em>(exhaler des odeurs nauséabondes),<em> </em>« silencier » (faire taire), « huiler, rehuiler et rerehuiler le moteur » pour dire mettre de l’huile trois fois dans le moteur (pp. 16, 24, 43, 60, 87, 153).</p>
<p style="text-align: justify">Dans l’univers des autres écrivains, apparaît une expression comme « mange-mille » appliquée aux policiers qui arnaquent les chauffeurs de taxi en leur extorquant la somme de mille francs lors des contrôles routiers (<em>MT, </em>12). On y relève aussi « clando »<em> </em>(taxi clandestin),<em> </em>« attaquant »<em> </em>(chauffeur d’appoint),<em> </em>« tchouquer »<em> </em>(démarrer une voiture ou tout autre engin en dévalant une pente et en mettant la vitesse au plus fort de la course),<em> </em>etc.<em> </em>(<em>MT</em>, 12, 63, 73).  <em>Dieu…</em>, retient l’attention avec<em> </em>« pédophiler »<em> </em>(copuler avec une enfant), « long-long rang » (très long rang),<em> </em>« poilicier »<em> </em>(policier au système pileux abondant),<em> </em>« tournedos »<em> </em>(restaurant de fortune en plein air où les clients ont le dos contre la rue ; pp. 34, 46, 97, 106, 107, 111). De son côté,<strong><em> </em></strong>Etoke invente la nomenclature des offres de prostitution en termes de<em> </em>« CDD (coup à durée déterminée) »<em> </em>et de « CDI (coup à durée indéterminée) » avant d’afficher le code vestimentaire susceptible de booster les revenus du sexe : « SRNV (Sexy, Raffinée et Non Vulgaire) »<em>.</em> Ce à quoi, elle ajoute<em> </em>« cyberlove »<em> </em>(cyber-prostitution)<em>, </em>« webeuse »<em> </em>(cyber-prostituée), « sexitude » (condition de travailleuse du sexe) et autres « fais-quoi fais-quoi » (quoi qu’il arrive) ou  « on monte, on descend » (quoi qu’on fasse ; <em>JVS</em>, 18, 29, 145, 155, 156). Le tableau se veut plutôt léger avec le « saut en profondeur », c’est-à-dire la<em> </em>pénétration sexuelle que propose Kuitche (<em>VA</em>, 128).</p>
<p style="text-align: justify">Les néologismes ici inventoriés, eux aussi, passent d’un auteur à l’autre pour la plupart : ils sont repris au trottoir où ils tombent dans le domaine de la copropriété. Se démarquant du farci que l’on observe avec le collage de l’alternance codique, les nouveaux termes générés cristallisent une réelle créativité : ils se comprennent en contexte avec l’exploitation de la fonction métalinguistique du langage. La participation à la culture camerounaise demeure néanmoins un atout pour accéder à leur sens : la connivence avec l’archi-lecteur dispense quelquefois les auteurs de la fonction métalinguistique ou des notes explicatives.</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">3-      Sur le sibyllin patron national</p>
<p style="text-align: justify">La deutérocanonique grammaire des écrivains camerounais se reconnaît davantage  aux structures procédant des langues du terroir et ce,<em> </em>« par un processus de redistribution sémique ou de calques morphosyntaxiques » (Noumssi et Wamba 2002 : 32).  Volontiers, la syntaxe se bâtit sur le sibyllin patron national dont voici quelques échantillons : « Tumi m’a lancé avec les cailloux » (J’ai reçu des cailloux de Tumi) ou<em> </em>« qu’on lève le coude »<em> </em>pour dire<em> </em>qu’on prenne un verre (<em>DBM</em>, 126 et 129). Ailleurs, le même type de discours est assuré par  « on les avait sifflés » (on les avait interpellés) ou « casser la caisse » qui renvoie au fait de redistribuer l’épargne et les intérêts générés (<em>MT</em>, 89 et 91). Bien plus, Kuitche évoque la pratique du lévirat dans la sphère culturelle bamiléké où l’expression « laver une veuve »<em> </em>veut dire la prendre comme épouse (<em>VA</em>, 61). Il en résulte des copies de structures linguistiques, d’une plus grande densité chez Nganang dont on suspecte les personnages  de « vendre un match » (JV, 13), c’est-à-dire d’assurer la victoire à l’adversaire contre des dessous de table. Dans <em>Temps…</em>, on a  « je tapais mon corps pour rien »<em>,</em> pour signifier la peine perdue du locuteur.</p>
<p style="text-align: justify">D’apparentes agrammaticalités syntaxiques et sémantiques déferlent au gré d’une écriture dont les courbes fusent et désaxent. On s’en rend compte à la reproduction de la figure de défi commune aux langues du grassfield camerounais : « Des chiens errants mesuraient leurs forces sur moi » (se mesuraient à moi ; <em>TC</em>, 223). La multiplication de tels calques donne au récit camerounais de se constituer en caisse de résonance pour la rue, comme en une remontée au stade premier de l’oralité.<strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify">4-<em> </em>Remontée   au stade premier de l’oralité<em> </em></p>
<p style="text-align: justify">Les éléments sémio-linguistiques ci-dessus analysés participent d’une  poétique de la parole proférée. Celle-ci tient singulièrement des formes spectaculaires du bouche à oreille  avec les tics, les interjections et les  onomatopées. Le retour de ces lexèmes dans tous les textes et dans des circonstances analogues atteste des attitudes culturellement codifiées, lesquelles installent en pleine liturgie de la parole par l’inflation des mots-réflexes. Les plus caractéristiques s’étendent au phonème vocalique long «o-o » marquant l’insistance par son étirement dans « ici-o », « sooooont bêt-ooooo ! » ou « malchance-o ! ».<em> </em>D’un récit à l’autre, on note l’étonnement du locuteur qui s’écrie : « ah ! vvvrrrraaaaiiiiiiiment » ou « ye maley ! » ; son empressement  se restitue par<em> </em>« là ! là ! là ! » (sur le champ) et son exaspération par<em> </em>« aaaaahhhh ! », en concurrence avec l’insultant « mouf ! ». Quand il n’en peut plus, il laisse éclater sa détresse que dénotent,  « tuhtuhtuhtuhtuh » ou « woh wohoho ». La satisfaction d’être vengé est rendue par « aschouka ! » (c’est bien fait) quand « ye yee, woueuch ! » et « ouh ouhouhou ! » traduisent la désapprobation  en tant que huées. « Kriiing ! » et « priiip ! » miment respectivement la sonnerie du téléphone et  le retentissement du coup de sifflet. Opposer à la question « qui ? » le si populaire   « quiquiriqui ! » comme le font parfois certains personnages, c’est signifier catégoriquement à son interlocuteur qu’on n’entend nullement décliner l’identité qu’il veut avoir.</p>
<p style="text-align: justify">Ces interjections et onomatopées s’imposent,  par leur haute fréquence, comme le meilleur moyen de consacrer l’ordre  de l’oralité. L’interjection est le mode de régulation du dialogue. L’onomatopée indique le déni de conceptualisation au profit d’une mimésis phonique. Avec l’une et l’autre, on écoute des clichés sonores, l’homme de la rue collant dès son premier mouvement à la nature ou jouant sur le timbre de la voix dans son expression instantanée. C’est le triomphe d’une parole jaillissant de la rebelle source informelle des rues  et amplifiant la portée d’un mode d’écriture qu’il convient de saisir.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify"><em> </em>III- Stylisation de la rue linguistique : portée d’un mode d’écriture</p>
<p style="text-align: justify">Pourquoi les romanciers et nouvellistes optent-ils de renvoyer au lecteur la lumière crue et même cruelle de la syntaxe au premier jet depuis les confins des sous-quartiers?</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">1- Interpréter l’insécurité sociale par temps de chien au moyen de l’insécurité linguistique<strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify">Comment traduire<em> </em>«la fièvre de changement qui soudain s’était saisie de Madagascar, qui avait emballé Yaoundé, qui avait entraîné tout le Cameroun dans son élan, qui, paraît-il, secouait toute l’Afrique » (<em>TC</em>, 364) ? Communiant avec son peuple, l’écrivain incube naturellement sa saine colère qui ravage à l’éclosion. Écoutons plutôt Nganang rapporter la ferveur communicative des uns et des autres dans cette atmosphère sociale insurrectionnelle aux allures d’exorcisme ou de délivrance collective :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify">Une phrase identique explosait devant les portes : ‘ Carton rouge à Paul Biya !’ Une phrase mille fois, dix mille fois un million de fois, oui, douze millions de fois répétée. Une Phrase récalcitrante devant l’assaut rampant de la mort, une phrase-marteau des rues bruyantes : ‘BIYA MUST GO !’ Une phrase aboyable seulement, en définitive. […] Chacun ici était à l’écoute de sa dissémination incontrôlable. Que dis-je être à l’écoute ? Chacun contribuait à sa propagation subversive. C’était le kongossa, c’était radio-trottoir (<em>TC,</em> 364-365).</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">Le déploiement de la rue linguistique participe ainsi d’une stratégie de communication consistant à amplifier la clameur d’un peuple qui hurle son ras-le-bol. Le chiffre « douze millions de fois » que mentionne Nganang est symbolique du nombre de Camerounais au début des années 1990,  celles de lutte pour les libertés en toile de fond de <em>Temps…</em>.Évidemment, on ne peut entendre qu’un chaos langagier quand douze millions de personnes, à la fois, font monter leur misère.</p>
<p style="text-align: justify">Pareille élocution en altération épouse l’arythmie  d’un malaise profond. Hébété, le peuple semble en perdre l’usage licite de la parole ; celle-ci se désarticule dans une syntaxe dont le diagramme se restitue en excentricités du mode d’expression favori des misérables: le cri, le cri de détresse que l’on entend au strident et vrillant «  woudidididididididididididididididi ! »<em> </em>(<em>JV</em>, 17) du<em> </em>Bamiléké. Ce strident et vrillant cri de détresse, Nganang le pousse au plus fort de l’insécurité sociale générant l’insécurité linguistique par temps de chien. Voilà qui en rajoute à un imaginaire linguistique débridé.</p>
<p style="text-align: justify"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify">2-      Illustrer un imaginaire linguistique débridé</p>
<p style="text-align: justify">Certes les divers éléments linguistiques incorporés au français articulent l’interaction entre les codes verbaux en présence, mais ils témoignent davantage de l’inconfort des auteurs qui ressentent la norme classique comme un carcan. Du coup, l’offre linguistique française inexistante ou peu expressive est substituée par des pièces de rechange d’autres langues. De cette mise à contribution des possibilités de divers codes, il résulte une « interlangue faite de connaissances intermédiaires »<em>,</em> à en croire Temkeng (2007 : 118) qui se réfère à Bernard Py. Par souci d’efficacité dans la communication, il arrive même que  le français soit  évincé par une langue locale. Une femme-médecin ne consulte-t-elle pas ses patients en leur parlant « la langue du pays », le ngèmba-mùngùm (<em>VA</em>, 97) ?<em> </em>Elle peut ainsi tisser avec eux une relation de proximité par la communauté de code, imprimer à son discours l’estampille sociolinguistique et identitaire garantissant la rassurante présence camerounaise. Voilà qui administre la preuve – s’il en était encore besoin – qu’ «à chaque instant, la langue est soumise à des stimuli extérieurs auxquels elle s’adapte » (Calvet 1999 : 35).<strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">La néo Babel camerounaise appréhendée au départ comme un  handicap du point de vue communicationnel se mue donc en un clavier aux touches infinies, au grand bonheur du locuteur qui peut y surfer à sa guise. « Pareille ‘diglossie’, affirme Bédia (2009 : 58), répond […] au désir de conserver à la pensée son expression la plus spontanée et la plus adéquate ». En fait, le Cameroun n’échappe pas à l’espace francophone où, observe Gauvin (2010 : 8), la vision postcolonialiste donne à l’écrivain de problématiser son rapport au français et d’inaugurer l’ère d’ « une pratique [linguistique] du soupçon ».</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">3- « Une pratique [linguistique] du soupçon »</p>
<p style="text-align: justify">En investissant les déclassés comme héros de l’histoire, les écrivains les « mettent en haut »<em> </em>selon l’équivalent camerounais de l’expression mettre à l’honneur ; ils les élèvent et tout ce qui va avec eux, leur grammaire notamment. Il y a donc une reconsidération des sphères sociale et linguistique : le centre d’intérêt  s’est déplacé, l’œil de la caméra  embrassant désormais la périphérie avec son discours indocile. On est de plain-pied dans « ces littératures de l’intranquillité quant à la langue » dont parle Moura (1999 : 43), littératures francophones de la postcolonie qui<em> </em>« supposent une relation plus consciente, plus soupçonneuse aussi, à l’égard de l’usage littéraire ».  Inapte par bien des côtés à exprimer les subtilités de l’identité culturelle camerounaise, la marque déposée du bon usage se voit surclasser par la truculence de la rue nationale qui épouse si élégamment les contours de cette  personnalité. Pabé Mongo (2005 : 124) propose alors de générer le « francophonien », « cette langue littéraire que les écrivains vont extraire du croisement du français d’origine avec les limons locaux ». <strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">Il faut bien cesser de voir dans l’appropriation du français en Afrique un simple zeste de couleur locale aux fins de saupoudrage comme s’y complaît si paresseusement le regard folklorisant de la critique exotique. Cette dernière a tôt fait de s’enivrer à la forte odeur d’épices tropicales qui s’en dégage et de brouiller la nécessité du débat devant s’instaurer sur le statut du français en Afrique: aujourd’hui plus qu’hier, la langue de Voltaire ne saurait continuer d’enfiler ses attributs royaux sur ce continent comme sur une tabula rasa linguistique. La conscience et même la surconscience linguistique des écrivains camerounais les amènent à privilégier « l’expérience […] d’éclatement du discours » (Moura  1999 : 43). Les trésors du maquis linguistique camerounais investis dans les textes participent du choix de censurer « les secrets de la [syntaxe à la] Vaugelas » (<em>VA</em>, 114) dont se prévaut Maurice Xavier Gonflan alias MX, un personnage fantasque  des <em>Vins aigres. </em>Par conséquent, la matière d’œuvre se prend en charge sous le mode du  « langagement », c’est-à-dire de « l’engagement dans la langue » dont parle Gauvin (2010 : 8), « langagement » qui peut pousser jusqu’à la violence tragique du mythe  avec la manducation symbolique de l’ogresse glottophage langue française.<em> </em></p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong></p>
<p style="text-align: justify">4-      « Bouffer » l’ogresse glottophage  langue française ! Pourquoi pas ?</p>
<p style="text-align: justify">Perçue comme dévorante par les écrivains camerounais, la langue française est dorénavant tenue en respect dans la position ironique de « bouffeuse  bouffée » parce que fécondée contre nature par subversion ou par défiguration hypertrophiées, deux figures du viol. Kuitche et Nganang autant qu’Etoke et Kemadjou  n’ont de cesse, à son égard, de<em> </em>« multiplier dans le chaos des malédictions en medùmba » (<em>TC</em>, 210) et en d’autres langues locales. L’insulte<em> </em>« schouain » (<em>JV</em>, 48), altération de l’allemand « Schwein » (cochon) lui est aussitôt décochée dans le dos. Voilà qui sonne le tocsin pour l’encercler et l’envahir dans un inextricable « écosystème linguistique » où sa « niche écologique (c’est-à-dire ses relations avec les autres langues, sa place et ses rapports avec le milieu) », pour emprunter à l’éco-terminologie de Calvet (1999 : 35), semble plutôt marquée du sceau  de la désacralisation. Dans la partie qui se joue,  les codes verbaux autochtones que le français rencontre sur le terrain le saccagent proprement sur la base de la dure loi naturaliste de l’influence du milieu, « au large d’un Centre dépouillé de son imperium » selon une heureuse métaphore de Blachère (1993 : 247). Dans leur corps-à-corps avec le français, les auteurs de la postcolonie camerounaise le livrent au chaos de la rue, se contentant de  procéder  à des enregistrements quasi bruts à l’instar des journalistes promenant leurs micros pour des vox pop. C’est l’éloge du melting-pot linguistique avec la surenchère des effets locaux de langue en carnaval dans les textes. Comment l’expliquer ?</p>
<p style="text-align: justify">Du temps des revendications démocratiques dans la décennie 1990, on s’en souvient, le mot d’ordre au Cameroun fut au boycott des produits français, les Camerounais voyant en l’Hexagone le bras séculier d’un régime dictatorial responsable de leurs misères. Transposant cette consigne à la sphère des biens symboliques, les écrivains entrent en désobéissance linguistique au profit d’une consommation/promotion de l’élocution nationale en mission culturelle. Qu’on songe aux multiples notes de bas de pages qui émaillent les textes  (cent vingt-huit dans la première édition de <em>Temps…</em>, celle de 2001).<em> </em>Commentant cet aspect qui traduit le côté  géolinguistique du texte, Pabé Mongo (2005 : 159) dit à juste titre que « Nganang a délibérément choisi de rester linguistiquement tout-venantiste [et qu’] il abdique sa fonction de traiteur de langue pour se nourrir exclusivement du crachin du peuple ». Il y a là une ignorance pure et simple des injonctions culturellement génocidaires d’une virtuelle Centrale Française de Codification ; la démarche qui s’apparente à celle du mythe se charge en même temps de symbole parce que correspondant à l’entreprise œdipienne  de décapitation de la Loi, figure  du Père castrateur.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">Conclusion</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong> Si l’on se réfère à l’ « écologie des  langues » avec Calvet (1999 : 142), la rue linguistique si en verve dans la prose narrative se donne à lire comme la métaphore la plus expressive d’un français en phase d’ « acclimatation » après son « acclimatement » au Cameroun. Sous la pression des stimuli extérieurs qu’il a su réguler, la langue de Molière est bien parvenue à s’adapter à son environnent dans ce pays. Là où Noumssi et Wamba (2002 : 28) voient un simple « enrichissement du français » comme ils le font à propos de la langue de Kourouma, Pabé Mongo (2005 : 124) signale les prémices d’une langue de consensus, une nouvelle grammaire inter francophone à négocier et à porter sur les fonts baptismaux sous le nom de « francophonien ». Qu’il s’agisse de l’alternance codique qui  jette un bel éclairage sur les emprunts aux autres langues, qu’il s’agisse des néologismes fécondant une créativité inouïe, qu’il s’agisse de la syntaxe du terroir et d’autres modes opératoires, toutes ces entrées sémio-linguistiques constituent quelques unes des figures que le trottoir linguistique revêt avec bonheur. La prose narrative se moule bien dans tous ces aspects  et en porte les zébrures polychromes d’un patchwork. Pouvait-il en être  autrement ? La mosaïque des langues camerounaises n’est-elle pas en palabre, mais davantage en conflit avec le français dont les statuts de langue de civilisation dans la nuit coloniale et, plus tard, de langue officielle, d’enseignement et d’administration  au lendemain de l’indépendance ont servi de levain à sa nature glottophage ? En sorte que filer les mots français sur le métier à tisser des langues autochtones procède, pour  les écrivains camerounais, de l’urgence d’entrer en désobéissance linguistique pour survivre culturellement. Quoi qu’il en soit,  le français de France qui a voyagé au Cameroun ne pouvait plus retourner pur sang dans le sein de Marianne malgré les appréhensions du Français dit de souche. Le français du Cameroun lui apporte, à la table de l’échange, le viatique de la sibylline syntaxe camerounaise s’enrobant des enjeux de la rue linguistique, rue érigée en mythe littéraire  au cœur battant de ce pays si lointain qui se niche au creux du Golfe de Guinée.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify"><strong><em> </em></strong>Blaise TSOUALLA (Université de Buea, Cameroun)</p>
<p style="text-align: justify"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify">A-    <strong>Corpus </strong></p>
<p style="text-align: justify">ETOKE Nathalie, 2008. <em>Je vois du soleil dans tes yeux </em>: Presses de l’Université Catholique d’Afrique Centrale, Yaoundé.</p>
<p style="text-align: justify">KEMADJOU NJANKE Marcel, 2009. <em>Dieu n’a pas besoin de ce mensonge </em>: Editions Ifrikiya,  Yaoundé.</p>
<p style="text-align: justify">KUITCHE FONKOU Gabriel, 2001. <em>Moi taximan </em>: L’Harmattan, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">KUITCHE FONKOU Gabriel, 2008. <em>Les Vins aigres </em>: Clé, Yaoundé.</p>
<p style="text-align: justify">NGANANG Alain Patrice, 2007. <em>Temps de chien </em>: Groupe Privat/Le Rocher, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">NGANANG Alain Patrice, 2003. <em>La Joie de vivre </em>: Le Serpent à Plumes, Paris.</p>
<p style="text-align: justify"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify"><strong>B- </strong><strong>Autres références</strong></p>
<p style="text-align: justify">BÉDIA  Jean-Fernand, 2009. <em>« Le « Français de rue » et l’écriture de la guerre : portée et signification »,  Présence francophone</em>, n°73, pp. 55-65.</p>
<p style="text-align: justify">BILOA Edmond, 2007. <em>La Langue des romanciers africains </em>: L’Harmattan, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">BLACHERE Jean-Claude, 1993.  <em>Négritures. Les écrivains d’Afrique noire et la langue française </em>: L’Harmattan, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">BRUNEL Pierre et al., 1988.  <em>Dictionnaire des mythes littéraires </em>: Paris, Editions du Rocher.</p>
<p style="text-align: justify">CALVET Louis-Jean, 1999. <em>Pour une écologie des langues du monde </em>: Plon, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">DUBOIS et al., 1994. <em>Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage </em>: Larousse, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">GAUVIN Lise, 2010. « Entre rupture et affirmation : les manifestes francophones » : <em>Études littéraires africaines</em>, n°29, pp. 7-14.</p>
<p style="text-align: justify">GUMPERZ J. J., 1989. <em>Sociolinguistique interactionnelle : une approche interprétative </em>: L’Harmattan, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">MONGO Pabé, 2005. <em> La NOLICA (La Nouvelle littérature camerounaise) – Du maquis à la cité </em>: Presses  Universitaires de Yaoundé, Yaoundé.</p>
<p style="text-align: justify">MOURA Jean-Marc, 1999 : <em>Littératures francophones et théorie postcoloniale </em>: PUF, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">NOUMSSI Gérard Marie, 2009.  <em>La Créativité langagière dans la prose romanesque d’Ahmadou Kourouma </em>: L’Harmattan, Paris.</p>
<p style="text-align: justify">NOUMSSI Gérard Marie et Wamba Rodolphine, 2002. «  <em>Créativité esthétique et enrichissement du français dans la prose romanesque d’Ahmadou Kourouma </em>», <em> Présence Francophone, </em>n°59, pp. 28-51.</p>
<p style="text-align: justify">NTONFO André, 2003.  « <em>Le Sous-quartier élevé à la dignité littéraire </em>», <em> Patrimoine, Mensuel de la culture et des sciences sociales</em>, n°0038, pp. 14-15.</p>
<p style="text-align: justify">TEMKENG Albert Etienne, 2007. « <em>Sémiologie du chaos et folie dans le roman camerounais : Temps de chien de Patrice Nganang et Moi taximan de Gabriel Kuitche Fonkou</em> »,  <em>Ethiopiques </em>: n°78, 1<sup>e</sup> semestre pp.109-128.</p>
<p style="text-align: justify">WABERI Abdourhaman, 1998. « <em>Les enfants de la postcolonie. Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire </em>», <em>Notre Librairie </em>: n°135, sept. – déc.</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify">&nbsp;</p>

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		<title>« La littérature camerounaise d’expression anglaise : heurs et malheurs d’un champ culturel en constitution »</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Mar 2011 20:02:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>pfandio</dc:creator>
				<category><![CDATA[Afriques]]></category>
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<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span><strong><span style="font-size: small;">Résumé</span></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Bien qu’il soit aujourd’hui impensable, même pour des non spécialistes, de douter de l’existence d’une littérature camerounaise, cette dernière expression se confond encore très largement et parfois exclusivement avec l’expression « littérature camerounaise d’expression française », du fait de l’histoire particulière du pays. Or, la vérité est qu’il se met en place, depuis la fin des années 70, un segment dynamique de la littérature camerounaise produite dans la langue de Shakespeare. Malheureusement, pour des raisons que cette communication entend expliciter, l’</span><tt><em>Anglophone Cameroon Writing</em></tt><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn1"><em><strong>[1]</strong></em></a><span style="font-size: small;"> semble voguer essentiellement  entre le ghetto et la marge, dans un champ littéraire national qui, bon an mal, semble engagé dans la voie d’une certaine autonomisation. Ainsi s’explique, au moins en partie, pourquoi l’écriture camerounaise d’expression anglaise reste cruellement peu présentée, mal représentée et parfois carrément exclue de nombre d’instances susceptibles de concourir à sa consécration effective.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">Introduction</span></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">« Comment peut-on être écrivain camerounais… de langue anglaise ? » Tel est le titre d’une communication que j’ai commise en 2004, à la demande de deux collègues qui souhaitaient que j’écrive quelques lignes sur la littérature camerounaise, pour un dossier consacré à la culture au Cameroun dans le cadre d’une revue parisienne « grand public », <em>Africultures</em></span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn2">[2]</a><span style="font-size: small;">. Cette boutade sur le mode de l’interrogation des Parisiens des <em>Lettres persanes</em> à propos des <em>Lettres Persanes</em> de Montesquieu me semble refléter largement la situation de la littérature camerounaise d’expression anglaise. En effet, s’il est aujourd’hui difficile pour des spécialistes de douter de l’existence d’une littérature camerounaise, il reste que, pour nombre d’africanistes, et même parmi les plus réputés, « écriture camerounaise » s’entend encore et exclusivement comme « écriture camerounaise d’expression française. » </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Pourtant, à côté de la production littéraire en langue française se développe, depuis la fin des années 50, une littérature en langue anglaise qui, bon an mal an, semble se constituer en champ plus ou moins en voie d’autonomisation, avec un ensemble d’instances plus ou moins distinctes. Dans le champ littéraire camerounais qui se confond, pour ainsi dire, avec le champ littéraire francophone, il semble se mettre progressivement en place un sous-champ spécifique dans la langue de Shakespeare, avec lequel le champ initial entretient des rapports compréhensibles de compétition ainsi que le dirait Pierre Bourdieu : ses créateurs, ses éditeurs, ses instances de réception et de diffusion, ses instances de légitimation, ses paradoxes, etc<strong>.</strong></span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">I-      Une histoire singulière</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Tous les observables recueillis attestent qu’au lendemain de l’indépendance des territoires, le nouvel Etat met un accent particulier sur la formation des cadres nationaux dont nombre d’entre eux ne tardent d’ailleurs pas à prendre la plume, aussi bien à l’Ouest qu’a l’Est de la Mungo River. En effet, « l’ordre nouveau » auquel aspirait le peuple colonisé, s’est traduit au niveau de la politique de la formation, par une « école nouvelle » : la carte scolaire s’étend, s’étoffe et se diversifie sur le double plan qualitatif et surtout quantitatif, autant en zone francophone qu’en zone anglophone, et à tous les niveaux de l’enseignement. Si en zone francophone les fruits tiennent tout simplement la promesse des fleurs coloniales, dans le Southern Cameroon, on assiste à une véritable explosion de l’offre de formation dans la langue d’écriture, toutes choses en contradiction avec la situation coloniale.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">1)      Les beaux soleils des indépendances</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Dès le début des années 60 et à l’image de leurs homologues des autres pays d’Afrique, les nouvelles autorités camerounaises décident de « changer l’école pour changer la société »</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn3">[3]</a><span style="font-size: small;">. L’école devient ainsi la « priorité des priorités » des nouveaux gouvernants. L’éducation et la formation de la jeunesse entre 1960 et 1970 par exemple, engloutissent, à elles seules, plus du tiers du budget de l’Etat. Ce projet se traduit dans les faits par l’ouverture, non seulement des établissements secondaires à cycle complet dans des villes moyennes Mbalmayo, Bertoua, Bafoussam, etc., mais aussi celles d’établissements primaires qui constituent le vivier des établissements cités plus haut. De même, de nombreux établissements de formation des maîtres, les Ecoles Normales d’Instituteurs, ENI et les Instituts de Pédagogie Appliquée Rurale, IPAR, sont créés dans les chefs lieux des régions : Dschang, Edéa, Douala, Yaoundé, Buea, etc. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La politique gouvernementale en la matière qui prône et applique la gratuité effective</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn4">[4]</a><span style="font-size: small;"> de l’enseignement, à tous les niveaux, comprend en outre l’octroi de bourses d’étude et des aides diverses aux élèves du secondaire et tous les élèves des écoles de formation. Les nombreux établissements privés, confessionnels ou laïcs, reçoivent, quant à eux, des subventions conséquentes, en même temps que leur personnel enseignant est formé gracieusement dans les établissements publics destinés à la formation des personnels de l’Etat. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En zone francophone, les conditions réellement motivantes de cette aube des « temps nouveaux » auront ainsi attiré de nombreux talents dans le métier d’enseignant. C’est ainsi que chaque année, pendant la période de référence, des Camerounais de deux sexes, de tous horizons et de toutes conditions, accèdent par milliers dans le cercle prestigieux et jadis très réservé de lecteurs ou d’écrivains potentiels de/dans la langue de Molière. A la fin des années 60, le Cameroun dispose ainsi sur la rive droite de la Mungo River, de l’un des taux de scolarisation les plus élevés de l’Afrique francophone, plus de 50 %.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">De même, afin de permettre un égal accès aux citoyens des deux ex-territoires anglais et français à l’école, les nouvelles autorités déploient de moyens plus importants encore dans cette partie occidentale du territoire national, tant en matière de création et d’équipement des établissements que de la formation du personnel enseignant dans tous les ordres et degrés d’enseignement. Au West Cameroon, plus qu’ailleurs dans le pays, l’école connaît effectivement une véritable explosion, autant dans le secteur privé que le secteur public, et à tous les niveaux de l’enseignement.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Entre 1961 et 1966, dans la seule région de Bamenda par exemple, près d’une vingtaine d’établissements primaires sont créés dont 13 privés catholiques. Au niveau de l’enseignement secondaire, le jeune Etat met un accent tout particulier sur la «démocratisation » de l’enseignement secondaire jadis réservé ici aux seuls enfants privilégiés des familles aisées, parce que payant et dont les structures d’accueil étaient souvent très éloignées des centres de forte concentration de populations. Des lycées publics d’enseignement général sont aussi ouverts dans presque toutes les villes d’importance moyenne, et même dans les régions enclavées. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Ainsi, dans la province du Sud-Ouest (l’une des deux provinces issues de l’ex-Southern Cameroon) par exemple, un grand lycée est ouvert à Buea, le Government Bilingual Grammar School de Molyko en 1963, à 25 km de Victoria (actuel Limbe) qui héberge le Government High School (1966) ou 70 km de Kumba, siège du Cameroon College of Arts and Science. A côté de ces établissements à cycle complet, et dans la même région, se trouvent des nombreux collèges d’enseignement secondaire, notamment à Mamfe et à Mudemba.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En plus de la gratuité</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn5">[5]</a><span style="font-size: small;"> effective (qui est une nouveauté absolue en zone anglophone) de la scolarisation à tous les niveaux primaire, secondaire et professionnel, des bourses d’études sont allouées aux meilleurs élèves de tous les cycles et de tous les types d’enseignement, publics, confessionnels ou laïcs. Les subventions étatiques auront ainsi favorisé une vulgarisation effective de l’enseignement dans notre zone de référence. Entre 1961 et 1965 seulement, selon les auteurs de <em>L’Enseignement catholique au Cameroun 1890-1990/ Catholic Education in Cameroon 1890-1990</em>, pas moins de 5 nouveaux établissements secondaires ont vu le jour dans cette zone, dont quatre au Nord Ouest : Sacred Heart College Mankon Bamenda (1960), St. Bedes’ College Ashing Kom de Fundong (1963), Our Lady of Lourdes Secondary School de Mankon Bamenda (1963) et St. Augustine’s College de Nso Mbui (1964). Le dernier établissement, Our Lady Seat of Wisdom College, est ouvert dans la partie la moins accessible du Sud-Ouest, à Fontem en 1966</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn6">[6]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">A ces établissements d’enseignement général, il convient d’ajouter, toujours en zone anglophone, un nombre élevé de Collèges d’Enseignement Normal et/ou Professionnel: le Presbyterian Teacher Training College de Kumba, le Baptist Training College de Njinikom Boyo, etc. Des initiatives privées laïques n’ont pas manqué d’apporter leur contribution à la formation de la population lettrée de cette partie du pays. Relevons rapidement quelques cas : le Cameroon College of Commerce de Bamenda et de Kumba, le Longla Commercial College de Bamenda, le Providence Commercial College de Bamenda, etc. Les efforts gouvernementaux, ceux des missions chrétiennes et des laïcs auront ainsi transformé assez rapidement « le désert éducationnel » de la période coloniale qu’était le Southern Cameroon en « Quartier latin » potentiel.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Cette politique volontariste de l’éducation et de la formation de la jeunesse de l’autre rive de la Mungo River renforce notablement<strong> </strong>le parc scolaire national. Bien plus, la politique d’attribution massive de bourses nationales d’études ajoutée aux subventions et aides internationales de tous genres, aura permis la formation rapide d’une élite camerounaise d’expression anglaise, autant en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada ou même en France (Simon Ashidi Achu, anglophone et ex-premier ministre du Cameroun a étudié en France), élite parmi laquelle se recrutent massivement les producteurs et les consommateurs de la littérature camerounaise dans la langue de Sa Majesté: Bernard Fonlon, Bole Butake, Nalova Lyonga, Linus Asong, Mbella Sonne Dipoko, etc. Ainsi, en une décennie seulement d’indépendance, la formation de lecteurs et d’écrivains potentiels connaît-elle une accélération fulgurante.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span><strong><span style="font-size: small;">2)     La distraite obligeance des « Gentlemen »</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Cependant, l’on se doit surtout de ne pas oublier que, au lendemain des défaites allemandes de 1918 et 1945, la gestion des territoires de l’empire colonial de Bismarck officiellement devenus « propriétés » de la Société Des Nations, SDN, et plus tard de l’Organisation des Nations Unies, ONU, sont confiés provisoirement aux grands vainqueurs des deux guerres mondiales. En Afrique équatoriale, la France et la Grande Bretagne, pour des raisons stratégiques et économiques, ne peuvent se départager sur le protectorat du Kamerun qui est alors, contrairement à la Tanzanie, au Togo ou à la Namibie, divisé en deux parties que chaque puissance essaie d&#8217;incorporer dans son empire existant. Alors que la partie orientale accordée à la France est intégrée sur le plan de la gestion,dans l’Afrique Equatoriale Française, les parties septentrionale (Northern Cameroon) et occidentale (Southern Cameroon) revenues aux Britanniques sont, elles,  rattachées à la possession voisine du Nigeria.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Arrivé (trop) tard dans une fédération constituée depuis plus de 50 ans, les British Cameroons ne bénéficient que d’une obligeance distraite des autorités britanniques, comme on l’a relevé au chapitre 1. Les infrastructures de communication, de l’administration ou scolaires ne reçoivent par conséquent aucune attention spécifique. Au contraire, les crédits débloqués par Londres pour développer le Southern Cameroon, par exemple, n’atteignent le territoire qu’après être passés par Lagos, Ibadan, etc., lesquelles capitales régionales en prélèvent à chaque étape, d’importantes « taxes. » L’école, par exemple, reste ici curieusement embryonnaire alors que l’université fait partie du paysage intellectuel du Nigeria. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">De plus, « l’Indirect Rule » qui reconnaît une certaine compétence aux autorités locales pour la gestion des domaines comme le commerce ou la formation des agents locaux de l’œuvre coloniale, se traduit ici par &laquo;&nbsp;l’invasion&nbsp;&raquo; massive des populations venues du Nigeria, essentiellement des Ibo, qui tiennent le commerce et l’administration. C’est donc à de véritables sous colonies de la colonie anglaise du Nigeria qu’est proposée l’alternative de la réunification avec le Cameroun Oriental ou la Fédération du Nigeria, aux lendemains de l’indépendance du Cameroun Français et de la Fédération du Nigeria, en 1960 et 1961, respectivement. Tandis que le Northern Cameroon se rattache au Nigeria, le Southern Cameroon, lui, choisit de se lier à la République du Cameroun pour donner naissance à la République Fédérale du Cameroun<strong>. </strong></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Ainsi, avant l’indépendance et la réunification des deux Cameroun, aucun établissement scolaire public, primaire ou secondaire, n’existe dans la partie anglophone du pays. De même, l’enseignement secondaire se réduit alors à trois établissements confessionnel : le Saint Joseph College de Sasse dans la banlieue de Buea (1939), The Queen of the Rosary Secondary School OKoyong, Mamfe (1956) et le Cameroon Protestant College de Bali, près de Bamenda (1949). L’accès des Camerounais d’expression anglaise à l’éducation occidentale est ainsi rendu difficile autant par le coût des études que par l’offre même de l’école. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">On comprend dès lors pourquoi, à l’indépendance, contrairement au Cameroun Oriental, le Cameroun Occidental ne dispose à proprement parler pas d’élite intellectuelle, population au sein de laquelle s’est recrutée, aussi bien dans les colonies anglaises que lusophones ou françaises, les premiers écrivains en langues occidentales. On appréhende aussi pourquoi le premier texte littéraire publié par un ressortissant de la rive gauche de la Mungo River est publié à Ibadan, et en 1959, c’est-à-dire, à quelques mois seulement de l’indépendance du territoire, alors que les premiers écrits connus de Camerounais de l’autre rive remontent, eux, aux lendemains mêmes de la Première Guerre Mondiale. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Venus tard à l’écriture, les créateurs de la littérature camerounaise d’expression anglaise n’ont pas, pour ainsi dire, et contrairement à leurs collègues de la rive droite de la Mungo River ou même du Nigeria voisin, participé à l’exaltante aventure de la littérature coloniale africaine. Bien que selon Bole Butake et Nalova Lyonga</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn7">[7]</a><span style="font-size: small;">, Bernard Fonlon et Vincent Nchami eussent écrit de poèmes et des nouvelles dont certaines sont même diffusées sur les ondes de la radio nigériane au début des années 50, l’histoire effective de la littérature écrite d’expression anglaise se confond ainsi, pourrait-on dire, avec celle de la postcolonie camerounaise.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">3)      L’écriture de l’exil après l’exil de l’écriture ?</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La littérature camerounaise d’expression anglaise est ainsi née en exil. En effet, <em>I Am Vindicated</em> est publié chez Ibadan University Press au Nigeria alors que Sankie Maimo, l’un des rares ressortissants du Southern Cameroon à avoir fait des études supérieures à cette époque, est étudiant à l’université d’Ibadan. Si elle n’est pas nécessairement celle de l’exil, sa thématique initiale est bien plus proche de celle-ci que de la préoccupation des congénères des créateurs alors « sous mandat » britannique. Coloniale ou postcoloniale, la littérature camerounaise est, comme on le sait, généralement réputée engagée. Cependant, les premiers textes de la littérature camerounaise d’expression anglaise ne semblent point briller par leur encrage dans les préoccupations des populations qui les ont suscités. On pourrait même effectivement dire que cette dernière est plutôt déconnectée de la réalité ambiante. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En effet, alors que René Philombe, Mongo Beti ou Daniel Ewandé connaissent la prison ou l’exil parce que leurs écrits heurtent de front le pouvoir de Yaoundé au lendemain de l’indépendance, alors que les accords de Foumban qui créent deux Républiques Fédérées du Cameroun et garantissent les libertés fondamentales aux citoyens des deux territoires sont mis hors-jeu par une série d’ordonnances et de lois d’exception anticonstitutionnelles (1961, 1963, 1966, etc.), alors que le régime du président Ahidjo exclue systématiquement l’héritage britannique pourtant déclaré officiellement comme faisant partie intégrante du patrimoine national de la vie publique, alors que sous prétexte de « pacification » du pays, la soldatesque du même Ahidjo, « assistée » par l’armée française, assassine à tour de bras les patriotes camerounais (plus de 400 000 morts dans les seuls Mungo, la Sanaga Maritime ou l’Ouest), bref, pendant que « Rome brûle », nombre de créateurs de la minorité anglophone semblent chanter, comme la cigale de la fable. <em>Adventuring with Jaja</em> (1962) de Sankie Maimo, <em>A Few Days and Nights</em> (1966) ou <em>Because of Women</em> (1968), <em>Black and White in Love</em> (1972) de Mbella Sonne Dipoko, <em>Taboo Love</em> (1980), de Joseph Ngongwikuo, par exemple, célèbrent la romance. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Et, quand quelques écrits se départissent de l’amour et de ses déclinaisons, ils semblent se préoccuper essentiellement des thèmes « omnibus » qui, ainsi que les définit Pierre Bourdieu « intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn8">[8]</a><span style="font-size: small;">. » <em>I Am Vindicated</em> (1958), Sov Mbang the Soothsayer (1968) et <em>The Succession in Sarkov</em> <em>(1980) </em>de Sankie Maimo, <em>The White Man of God</em> (1980) et Lukong and the Leopard (1975) <em>de Kenjo</em> <em>Jumbam</em>, The Taboo Kingdom <em>(1986) </em>de Joseph Ngongwikuo, <em>The Good Food</em> <em>(1977) </em>de Nsanda Eba ou <em>The Footprints of Destiny </em>(1985) de Azanwi Nchami traitent invariablement de l’éternel conflit entre la tradition et la modernité qui, ici, se termine à l’avantage de la première. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Si sur le plan esthétique on peut relever que Bella Sone Dipoko ou Kenjo Jumban par exemple, font montre d’une maîtrise incontestable de la langue d’écriture ou de l’art de la poésie ou du roman et de la nouvelle, tandis que les autres ne brillent guère par la qualité intrinsèque de leurs textes, il reste que cette thématique éculée éloigne l’élite écrivante anglophone autant de leurs congénères de langue française que de la communauté anglophone avec qui elle partage la culture (coloniale) britannique. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Pire, par cette contemplation coupable, les écrivains semblent cautionner complaisamment la « francisation » brutale et systématique de tout le Cameroun pourtant reconnu Etat « bi-culturel » par la constitution même de l’Etat fédéral. L’essayiste Bernard Fonlon, élite intellectuelle du Cameroun Occidental (West Cameroon), ne manqua d’ailleurs pas d’attirer courageusement</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn9">[9]</a><span style="font-size: small;"> l’attention de l’intelligentsia anglophone sur cette passivité répréhensible et cet « appétit de domination » de la majorité francophone qui ouvre la porte à la re-colonisation pure et simple du Southern Cameroon et consacre la marginalisation des Anglophones :</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;En trois ans de Réunification, grâce aux articles 5 et 6 de la constitution fédérale, plusieurs pratiques et institutions sont venues de l’Est dans l’Ouest. […]. Mais, en vain, ai-je cherché une seule institution ramenée de l’Ouest dans l’Est. Hors de ses frontières fédérées, l’influence du Cameroun Occidental est pratiquement nulle. Ainsi, par la force des circonstances, on combat l’influence anglo-saxonne dans la République fédérale. Et il est clair que si nous laissons les choses au hasard et que si la volonté et le choix positif de nos dirigeants n’interviennent pas, il y a peu d’espoir que quelques coutumes et institutions britanniques survivent dans notre système à venir</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn10">&laquo;&nbsp;[10]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">II-     Ecrire du terroir, (d) écrire le terroir</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Il a fallu donc attendre la fin des années 70, voire le milieu des années 80 pour que la littérature camerounaise d’expression anglaise devienne effectivement nationale au sens où l’entendent les promoteurs de la Harlem Renaissance ou même de la Négritude, dans la mesure où elle semble vouloir, enfin, traduire des préoccupations de nombre de ceux que Stephen Arnold appelle des « orphelins à la recherche de leur identité</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn11">[11]</a><span style="font-size: small;">. » Il est vrai que cette période coïncide avec l’avènement d’un régime politique qui se veut plutôt libéral au Cameroun. En réalité, ce temps aura été surtout nécessaire pour que la politique volontariste que le premier gouvernement du Cameroun indépendant mène dans cette partie du territoire, en matière d’éducation et de formation, porte ses premiers fruits. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En fait, en deux décennies d’indépendance, a pu enfin émerger une élite intellectuelle originaire de l’ex-Southern Cameroon, une population suffisante de producteurs et de consommateurs potentiels de la littérature écrite. Le corrélation entre le nombre de la population écrivante et la population lisante potentielles d’une part et la formation des producteurs et celles des consommateurs du livre est d’une importance capitale comme le montre bien Robert Escarpit. En effet, affirme l’auteur de <em>La Révolution</em><em> du livre</em>, </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;Il ne peut y avoir de production littéraire originale dans un pays s’il n’existe pas une population d’écrivains suffisante pour alimenter cette production et s’il n’existe pas une population de lecteurs suffisante pour permettre la consommation, soit doctrinalement, soit économiquement&nbsp;&raquo;</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn12">[12]</a><span style="font-size: small;">. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Ainsi, en dehors du nombre jamais atteint de lettrés en la langue de Shakespeare que connaît le Cameroun, la revue <em>Abbia</em> publiée par la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l’Université Fédérale du Cameroun, aura permis à de nombreux Camerounais autant d’expression française que d’expression anglaise, de faire leurs premières armes, soit comme critiques, soit comme créateurs ou les deux à la fois, sous la direction clairvoyante de Bernard Fonlon. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Nombre des ex-collaborateurs de <em>Abbia</em> sont d’ailleurs aujourd’hui des références incontestées de la critique littéraire camerounaise: Ambroise Kom, Nalova Lyonga, Bole Butake, etc. En effet, ce féru des lettres anglaises et françaises, et passionné de la littérature camerounaise originaire de l’ex-Cameroun Occidental et qui manie avec une aisance exceptionnelle la langue de la reine d’Angleterre et celle de Molière, a dirigé pendant 20 ans (1962-1982) la revue <em>Abbia</em> qui peut à juste titre être considérée comme l’une des toutes premières pierres de l’édifice de toute l’institution littéraire camerounaise.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Un peu comme pour enfin faire écho aux multiples cris de détresse de Bernard Fonlon, qui décrie la démission de ses compatriotes d’expressions anglaise face à leur responsabilité devant « l’histoire nationale», nombre de pièces de théâtre, <em>The Tragedy of Mr. No-Balance</em> de Victor Musinga, <em>The Rapt of Michelle</em> (1984) de Bole Butake, <em>The Most Cruel Death of the Talkative Zombie</em> (1986) de Bate Besong ou même <em>The Mask</em> (1980) de Sankie Maimo, régulièrement représentées à Yaoundé, Buea, Bamenda etc., semblent s’inscrire d’emblée dans le paradigme de la dénonciation de la corruption, du népotisme, de la décadence morale et de l’immoralité qui imprègnent les nouveaux rapports entre les membres de la communauté nationale, et surtout les attitudes des nouveaux dirigeants du Cameroun indépendant, comme <em>Perpétue et l’habitude des malheurs</em> (1974) de Mongo Beti, <em>Le Caméléon</em> (1980) de Patrice Ndedi Penda, <em>Le Bal des caïmans</em> (1980) de Yodi Karone ou <em>Les Chauves-souris</em> (1980) de Bernard Nanga.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">1)      Ce que l’Histoire a voulu séparé…</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Mais c’est surtout dans ce qui ressemble fort à « la défense et l’illustration» de l’héritage colonial britannique que de nombreux auteurs qui, bien que n’ayant, pour la plupart, connu que très brièvement la colonisation anglaise, n’en sont pas moins imprégnés, semblent finalement trouver leurs véritables marques. Nombre de créations qui tendent toutes visiblement à revaloriser à défaut de réapproprier l’héritage britannique camerounais, dénoncent, parfois avec une rare violence, les travers de la réunification des deux territoires qui s’est traduite, aux yeux des auteurs, par une « re-colonisation » de l’autre Etat et à l’humiliation des citoyens qui en sont originaires. Sont ainsi tancés, sans ménagement, tous les « Frogs » (Francophones), compte non tenu ni de leur position sur l’échiquier politique ni même de leurs aspirations légitimes non contradictoires avec celles de la communauté anglophone, etc. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Contrairement aux textes auguraux, la littérature d’expression anglaise devient plus résolument anglophone au sens idéologique du terme, voire nationaliste, en ce sens qu’elle entend traduire les sentiments et les ressentiments d’une communauté de Camerounais clairement identifiable et qui s’estime exclue de la table du « banquet national »</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn13">[13]</a><span style="font-size: small;"> ainsi que l’on peut aisément le remarquer, dès les titres mêmes de nombre de textes : <em>The Banquet</em>, <em>Beasts of no Nation</em>,<em> The Rapt of Michelle</em>, <em>Cry of the Destitute</em>, <em>Obasinjom Warrior With Poems after Detention,</em> <em>The Most Cruel Death of the Talkative Zombie, No Way to Die</em><em>,</em> etc. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Les thèmes comme l’humiliation, l’ostracisme, le pillage des richesses de l’ex-Southern Cameroon etc. constituent ainsi les principaux chevaux de bataille de cette écriture débridée, pour cause : “In Cameroon, affirme l’une des figures de proue de cet ordre littéraire, the neo-colonial power structure dates back to Foumban and you cannot understand its nature without a firm grasp of how the Plebiscite that led to the Re-Unification of the“&#8230; two, equal unifying parts”, evolved</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn14">[14]</a><span style="font-size: small;"> ».</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"><em>What God has Put Asunder</em> de Victor Ngome Epie qu’on pourrait traduire par « <em>Ce que Dieu a voulu séparé</em> » peut ainsi se lire comme une métaphore de la réunification (1961) et surtout de l’unification (1972) des deux ex-Cameroun français et britannique, Weka la mariée dont le nom est constitué des initiales de West Kamerun (la partie occidentale du Cameroun allemand d’avant la défaite du Reich et actuelles provinces du Nord et du Sud Ouest) tenant le rôle du Cameroun Occidental et Miché Garba celui du Cameroun Oriental. Il serait sans doute fastidieux de revenir ici sur la scénographie interne de l’ensemble de la pièce ou même sur la biographie des deux époux, leur éducation, les réactions respectives de leurs tuteurs, l’onomastique, etc. qui reflètent plutôt fidèlement le destin de deux territoires. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">On peut toutefois rapidement retenir que ce classique de la littérature camerounaise d’expression anglaise relate l’histoire de la jeune orpheline, Weka, élevée dans un orphelinat catholique. Arrivée à l’âge nubile, elle est appelée à choisir un époux entre deux prétendants : un certain Monsieur (en français dans la pièce&#8230; ) Miché Garba, musulman, et Emeka, un ex-pensionnaire du même orphelinat dirigé par le R.P. Gordon et le R.S. Sabeth. Bien que Emeka ait voulu faire valoir son amitié de longue date et ses solides relations tissées avec la jeune Weka pendant leur long séjour commun au pensionnat, cette dernière est décidée par le prêtre anglais, le R.P. Gordon, bien malgré elle, d’épouser l’étranger, Miché Garba. Le mariage provisoire célébré par le Révérend Unor (Entendre : United Nations Organization ?) ne devant être définitivement validé que, si après une période de probation de 10 ans, les époux désirent toujours vivre ensemble. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Mais pendant la période d’essai, l’union est un véritable enfer pour l’orpheline et ses enfants. Miché Garba se révèle comme un homme fourbe et hypocrite: coureur de jupon invétéré, il dilapide aussi bien le patrimoine de l’entreprise qu’il dirige que l’héritage des parents de son épouse, au profit de ses multiples concubines et d’autres extravagances. En une décennie de cohabitation et grâce à des stratégies qui tiennent à la fois de la violence symbolique et morale et du procès idéologique, Miché Garba tente avec un certain succès, de faire de Weka une étrangère à elle-même et à tous les siens. De guerre lasse, l’épouse martyrisée abandonne le foyer conjugal et retourne dans la concession familiale mise à sac par son époux et qu’elle entreprend de reconstruire. Elle y est vite rattrapée par le mari tyrannique qui les ramène de force, elle et ses enfants, dans le foyer infernal. L’affaire est portée devant le tribunal dont un arrêt consacre la séparation de corps : les deux parties doivent désormais vivre physiquement séparées, se devant égards et respect mutuels, en attendant qu’une décision ultérieure de la justice indique la conduite à tenir.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Métaphoriquement, ainsi que le relèvent objectivement nombre de lecteurs attentifs dont le dramaturge et critique littéraire Bate Besong, la pièce de Victor Epie’ Ngome est l’histoire à peine romancée du Cameroun : </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;[Weka] pins the events of Ngome’s drama down to a particular period i.e. the Reunification of the Cameroon(s) and to specific geoagraphical as well as historical personnage. On that score, the orphanage becomes the British nursery of colonial, indirect rule as represented by Rev. Gordon and Sr. Sabeth. Emeka would represent the federation of Nigeria which also grew under the British Lugardian orphanage. [...] Rev. Unor who solemnized Weka’s unusual wedding to Miché Garba would unarguably be Mr. Djala Abdoh, the United Nation’s High Commisionner, who organised the 1959 Plebiscite. Miché Garba would be the Moslem, El Hadj Amadou Ahidjo whose Louis is reminiscent</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn15">&laquo;&nbsp;[15]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Par la fin inéluctable de cette union bancale qui a conduit à l’animalisation pure et simple de la partenaire, Victor Epie Ngome postule soit le retour au fédéralisme, soit la naissance d’autres formes d’union entre les deux partenaires, ou alors la sédition et la sécession dont le dramaturge se garde prudemment d’énoncer clairement les modalités.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La dimension exemplaire autant que le poids symbolique de la pièce est tout aussi mis en avant par nombre de locuteurs camerounais de la langue de Shakespeare au Cameroun : </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;Within the Cameroon context, precise pour sa part le Professeur S.A. Ambanasom, that play and its themes have a greater symbolic significance. For instance, the marriage metaphor relates to the political union of Anglophone Cameroon and the Francophone counterpart. Hence, Weka stands for the former Southern Cameroons, and Garba for <em>La République</em><em> du Cameroun</em>; Weka’s parents represent the British Government that relinquished responsibility over Southern Cameroons; Rev. Gordon and the orphanage stand for the UN trusteeship mandate over Southern Cameroons; the Louis mentioned in the play is France; Emeka is Nigeria, etc. [...] Garba’s neglectful but exploitative attitude towards Weka represents the attitude of the Francophone leadership towards Anglophone in present day Cameroon, a behaviour that has come to represent the central grievance in what Anglophone Cameroonians have identified as the “Anglophone Problem in Cameroon</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn16">[16]</a><span style="font-size: small;">.”</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Bate Besong qui, aussi bien par le nombre de ses textes publiés, la qualité même de certains d’entre eux que son exposition médiatique plutôt réussie, est à juste titre, un écrivain d’expression anglaise de premier plan ces dernières années : il est des plus intransigeant voire emporté. Poète, nouvelliste, dramaturge et critique littéraire, le créateur de <em>The Achwiimgbe Trilogy</em> (2004) est aussi controversé que populaire parmi une certaine jeunesse lettrée anglophone. <em>Change Waka and His Man Sawa Boy</em> (CLE, 2002) et surtout <em>Beasts of no Nation</em> (1990) dont le titre reprend celui d’un album à succès du célèbre musicien nigérian Anikulapo Fela Kuti, bête noire de tous les régimes civils ou militaires du Nigéria, illustrent de manière exemplaire cette virulence. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Dans cette dernière pièce dont le titre pourrait se traduire par « Bêtes sans nations », et à la différence notable d’un <em>Lake God</em> ou d’un <em>The Rapt of Michelle</em> de Bole Butake, par exemple, le pouvoir francophone post colonial est peint comme la source de tous les malheurs des citoyens camerounais, et surtout ceux d’expression anglaise. Aussi l’écrivain anglophone se voit-il investi du devoir quasi messianique</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn17">[17]</a><span style="font-size: small;"> de porter haut la parole de « ses » frères laissés sans voix et, si nécessaire, de porter le fer dans la plaie :</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">“New Deal” politics has been a disruptive phenomenon. It excludes rather than includes social elements whose perception of reality is diametrically opposed to its worldview. [...] The writer of my generation questions history, questions his environment, and questions people in authority. He uses his talents if I may put it crudely – to call things by their names, including the old aphorism that the emperor has no clothes. He has therefore been unpopular with the power-besotted men at the Ministry of the Education. [...] We need the necessary perspicacity of vision and ability to domesticate, in school curricula, for the benefit of the present and future generations, the two colonial perspectives to suit the temper and subjectivities of the envisaged Cameroonian commonwealth. Otherwise, if I may borrow from Jimmy Baldwin: “in the fire next time”. No one wants to be integrated into a burning house&nbsp;&raquo;</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn18">[18]</a><span style="font-size: small;">!</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">2)      Etre Anglophone ou ne pas être</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La (re)conquête de l’identité perdue des Anglophones, passage obligé vers un mieux être collectif, apparaît alors, pour nombre de dramaturges, de nouvellistes ou des poètes de cette génération, comme un impératif catégorique à réaliser, même au prix d’une insurrection sanglante. Le titre même du deuxième recueil de poésies publié de Gahlia Gwangwa’a est assez pertinent dans ce sens : <em>Cry of the Destitute</em>. Certains intitulés mêmes de poèmes aussi bien que leurs contenus, peuvent être compris comme un appel pressant la prise de conscience individuelle et collective de la singularité et de l’inconfort de la situation de l’Anglophone, suite aux multiples injustices dont s’estiment victimes le « peuple anglophone » comme dans “In Search of my People” (« A la recherche de mon peuple »)</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn19">[19]</a><span style="font-size: small;"> ou “ Who are We ” (Qui sommes-nous ? »)</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn20">[20]</a><span style="font-size: small;">. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Quant aux autres, ils ressemblent fort un appel à la révolution : « Frogs with us » (Des crapauds chez nous »), « If an Anglophone must die » (&laquo;&nbsp;Si un Anglophone doit mourir &laquo;&nbsp;), etc. Le dernier poème cité est absolument intéressant dans cette perspective : il a tout l’air d’une invite appuyée au martyr doublée d’une ouverture sans ambiguïté de la chasse … aux Francophones :</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;If an Anglophone must die, let it be a noble death</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">So that his precious blood is not spilled in vain</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Let no scream be heard in the final glimpse and breast</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Though, by grenades, he suffers much in utter pain.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">If an Anglophone must die, let it not be like a dog</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">That is hunted down and killed in dirty spot,</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">By the “frogs” continuous feigning for dialogue</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">While grimacing a monkery of Anglophone dying lot</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">[...]</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Anglophones! Fiercely face whatever be the attack;</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">When helmed in a corner, die fighting back.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Those who survive the fight of your might</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Will lead the rest with your light</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn21">&laquo;&nbsp;[21]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Pour bien marquer cette « mutilation » culturelle, sociale et économique d’une part, et d’autre part, justifier la révolte ou la révolution rendues incontournables, Bate Besong présente généralement, quant à lui, ses « bêtes sans nations » comme les hommes et femmes de seconde zone sinon des esclaves face à leurs compatriotes d’expression française qui, eux, tiennent les premiers rôles. Les personnages anglophones sont ainsi, presque invariablement, désignés par des étiquettes nominales essentiellement anonymantes et systématiquement dégradantes et dévalorisantes : Blindman (Homme aveugle), Cripple Woman (Femme paralysée des pieds), Woman (Femme), Boy (Domestique), Night Soil Men (Videurs de pots de nuits), Workers (Travailleurs), Minority Nnyanyen (Minorité Nnyanyen), Mister Nobody (Monsieur Personne), etc. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Quant à la corruption, la prévarication, le despotisme et l’essentiel des autres maux qui minent l’Afrique post coloniale, ils semblent, d’après un nombre important et croissant de textes de la littérature camerounaise d’expression anglaise, le fait des locuteurs et assimilés de l’autre langue, les Francophones. C’est notamment le cas de Monsieur le Commissaire, de Sous-Préfet, etc. tout comme Jean-Pierre Engo ou Monsieur Mongo Meka dont les noms sont en français respectivement dans <em>Change Waka and His Man Sawa Boy</em> de Bate Besong et <em>The Death</em> <em>Cerificate</em> de Alobwed’Epie (CLE, 2004). Parfois, ces travers sont directement le fait de personnages issus de ce que Alobwed’Epie « First province » (« La Première province »), quelques groupes ethniques facilement identifiables par tout Camerounais. Les portraits physiques et moraux ou même les actions de certains protagonistes de la fiction sont trop proches de ceux des personnes physiques qui existent ou qui ont réellement existé dans la société camerounaise, pour ne pas faire penser immédiatement à ces derniers. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Ainsi, dans <em>Requiem for the Last Kaiser</em> (1991) de Bate Besong, Françoise Hyppopo alias The People’s CFA 1.5 Billiards Wife rappelle aussi bien le physique que l’action de Françoise Foning, femme d’affaires et députée du parti présidentiel que la presse populaire accuse régulièrement d’avoir ruiné de nombreuses institutions bancaires camerounaises</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn22">[22]</a><span style="font-size: small;"> ; tandis que Holy Prophet Atangana alias Monsignor the Marabout fait objectivement penser à Monseigneur Jean Zoa, archevêque de Yaoundé qui « pactisa » aussi bien avec le premier que le deuxième régimes de Yaoundé et qui restera sans doute dans l’histoire de l’Eglise catholique en Afrique comme celui qui témoigna iniquement contre son confrère, archevêque de Nkongsamba. On se souvient sans doute comment, accusé de collusion avec l’opposition armée au régime de M. Ahidjo, Mgr Albert Dongmo ne dut la vie sauve qu’à l’intervention énergique du Vatican après une mascarade de procès dont parle par exemple <em>Main basse sur le Cameroun</em></span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn23">[23]</a><span style="font-size: small;">. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Quant à Etat-Major Andze Abessolo alias Career Toe-Breaker and Torturer, le seul nom est suffisamment éloquent pour qu’on n’y voit pas Gilbert Andze Tchoungui qui occupa aussi bien sous la première que sous la deuxième Républiques, des hautes fonctions dont celle de ministre de l’administration territoriale et qui « pacifia » les régions de l’Ouest du pays, du Moungo et la Sanaga Maritime, au prix de « quelque » quarante mille morts, sous le règne du président Ahmadou Ahidjo. Pour Harl Ngongo alias Iduote Frog Mouthed Laureate, le nom et la profession peuvent aisément se lire comme Charles Ndongo qui est effectivement éditorialiste à la radio et à la télévision d’Etat. Pendant longtemps, en effet, celui-ci a été le « journaliste du président » ; car c’est lui couvrait systématiquement toutes les nombreuses visites officielles du président Biya à l’étranger. De plus, il fait tout aussi systématiquement partie des journalistes qui « expliquent » la « pensée » du chef de l’Etat camerounais, après chacune de ses allocutions radiotélévisées. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">« Iduote », lui, se déchiffre très aisément comme un simple anagramme d’Etoudi, nom du quartier qui abrite la présidence de la République à Yaoundé et qui, par métonymie et par paronomase, renvoie à la présidence elle-même et parfois à la personne du président de la République Paul Biya. Ce dernier protagoniste, tout comme les autres agents de la pièce théâtrale de Bate Besong est, ainsi que le signale explicitement son étiquette nominale, un « Frog »</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn24">[24]</a><span style="font-size: small;">, un natif de l’ex-Cameroun français, que le poète Gahlia N. Gwangwa’a définit dans son recueil de poésie,<em> Cry of the Destitute,</em> comme des êtres arrogants, égoïstes, sans moralité et sans scrupules :</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">“Frogs show no care</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">And there’s no time they’ll share”</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn25">[25]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Nombre de vues de ces nouveaux écrivains exprimées métaphoriquement par <em>What God has Put Asunder</em>, <em>Cry of The Destitute</em>, <em>Beasts of no Nation</em>, etc., corroborent ainsi largement les revendications des sécessionnistes anglophones dont la Conférence de Buea au milieu des années 90 met en lumière la plate-forme des revendications qu’ils justifient comme par le fait que</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;Within these twenty-two years, our union accord has been violated. We have been disenfranchised, marginalized and treated with suspicion. Our interests have been disregarded. Our participation in national life has been limited to no-essential functions. Our natural resources have been recklessly exploited without any benefit accruing to our territory or to its people&nbsp;&raquo;</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn26">[26]</a><span style="font-size: small;">.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">IV-    Nouvelle écriture, meilleures instances de production et de promotion</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Par delà les nouvelles thématiques qui pourraient caractériser cette « nouvelle littérature », se remarquent sur le plan de l’institution même de la littérature, des tentatives plus ou moins heureuses de mettre en place les instances qui permettent d’instituer la littérature anglophone. L’une des premières instances notables est celle de l’édition qui se rapatrie effectivement et se professionnalise plus ou moins. On sait que les premiers textes de la communauté anglophone sont le fait d’éditeurs étrangers, comme ceux de nombreux auteurs de la littérature francophone d’ailleurs. Mais après les premiers textes de Maimo et Dipoko notamment, la littérature anglophone est généralement le fait d’éditeurs locaux de fortune ou de publications à compte d’auteurs qui ne disent pas leur nom. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">J’ai d’ailleurs montré dans le chapitre quatre de mon essai <em>La Littérature</em><em> camerounaise dans le champ social. Grandeurs, misères et défis</em>, comment les éditions Nouremac à l’origine de près du quart de la production avant le milieu des années 80 sont, en réalité, une modeste imprimerie basée à Limbe qui n’a aucune ambition éditoriale au sens où on entend habituellement ce mot. <em>The Past Tense of Shit </em>ou <em>A Time of Hope, </em>par exemple (qui ont en plus en commun d&#8217;être écrits en anglais), sont en réalité, seulement imprimés et non édités chez Nouremac, tadis que Rotcod Gobata et Tita Julius Che exploitent tous simplement le label de la maison qui jouit d&#8217;une notoriété certaine dans la région anglophone du Cameroun, pour vendre leurs textes. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">George Ngwane et ses collègues perpétuent ainsi tout simplement, avec une meilleure technologie, la tradition du « Shoesting Publishers », cheville ouvrière de la « Onitsha Market Literature ». C&#8217;est ce qui explique que la qualité technique de certains ouvrages ainsi mis sur le marché autant que la qualité esthétique propre des autres, laisse parfois franchement à désirer. Nombre de textes ainsi publiés ne connaissent d&#8217;ailleurs qu&#8217;une diffusion confidentielle : ils sont introuvables à Buea, capitale intellectuelle du Cameroun anglophone depuis l&#8217;avènement de l&#8217;université du même nom, située à 20 minutes de route de leur ville supposée d&#8217;édition.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La fin des années 80 et surtout les années 90 voient, quant à eux, émerger des éditeurs professionnels : Buma Kor, Patron Publishing House, Cosmos Educationnal Publishers, etc. qui font de l’édition un véritable métier ; tandis que les Editions CLE de Yaoundé, après une hibernation de près d’une décennie, inscrivent quelques titres dans leur catalogue : <em>Lake God and Other Plays</em> (CLE, 1999) de Bole Butake, <em>Change Waka and His Man Sawa Boy</em> (CLE, 2001) et <em>Three Plays</em> (CLE 2003) de Bate Besong, <em>The Death</em> <em>Cerificate</em> (CLE, 2005) de Alobwed’Epie, etc. L’activité éditoriale professionnelle remarquée est appuyée par une presse littéraire qui, pour être modeste, ne manque pas, dès la fin des années 80, « d’apporter un soutien à la cause.» Des émissions de radio comme <em>Literary Half Hour</em> du poste national de la radio d’Etat, non seulement présentent des œuvres d’auteurs camerounais anglophones, mais aussi invitent très régulièrement ces mêmes auteurs et parfois des acteurs de théâtre qui discutent de leur art, de leurs œuvres ou des performances des autres<strong>. </strong></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Dans le même ordre d’idées, <em>Cameroon Report</em> qui est rebaptisée plus tard <em>Cameroon Calling</em>, l’émission de la radio d’Etat la plus écoutée par la communauté anglophone, ne manque pas, à l’occasion, d’inviter des intellectuels anglophones dont des écrivains qui parlent des publications ou des auteurs du champ : Bole Butake, Bate Besong, Epie Ngome, Eyoh, George Ngwane, etc. A la télévision nationale, en dépit d’une programmation de plus hasardeuses et des plus irrégulières (qui ne sont d’ailleurs pas l’apanage des seules dites tranches d’antenne), en plus de la présentation des textes, des acteurs ou des auteurs comme <em>Literary Half Hour</em>, <em>Focus on Arts</em> diffuse régulièrement des extraits de pièces jouées par des troupes locales qui sont commentés à l’occasion par des dramaturges, des critiques ou des metteurs en scène et acteurs divers : Hansel Ndumbe Eyoh, Bole Butake, Gilbert Doho, Victor Epie Ngome, Bate Besong etc. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">La presse privée d’expression anglaise qui a fleuri depuis le début des années 90 accorde, elle aussi, une certaine audience aux écrivains qui par ailleurs sont généralement des leaders d’opinion. Bate Besong est ainsi, depuis le milieu des années 90 jusqu’à sa mort en 2007, l’écrivain anglophone le plus présent dans <em>Cameroon Post</em>, <em>The Herald</em> ou même <em>Cameroon Life</em>, il est vrai, pas seulement pour des raisons littéraires. La librairie Cosmopen Booshop a, elle aussi, été de tous les combats pour la connaissance et la reconnaissance de la littérature camerounaise d’expression anglaise dans la capitale culturelle et intellectuelle camerounaise, Yaoundé, avant l’avènement d’autres universités à l’intérieur du pays. Tirant partie de toute l’exposition médiatique des acteurs de la littérature anglophone camerounaise, elle aura ainsi, et très efficacement, jusqu’à la fin des années 80 au moins, apporté solution à l’essentiel de la demande des consommateurs de la littérature anglophone, notamment aux étudiants et aux enseignants de l’université de Yaoundé avec lesquels elle a longtemps entretenu d’excellentes relations de complémentarité. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Cette vitalité est parachevée par une critique universitaire endogène qui s’exprime dans des revues qui, malheureusement, comme de nombreux enfants du Tiers-monde, disparaissent avant d’avoir fêté leur premier anniversaire. Après la disparition de la revue <em>Abbia</em>, nombre de critiques et d’universitaires qui, pour la plupart, ont fait leurs premières armes dans le support irremplaçable de Bernard Fonlon, n’ont cessé d’essayer de (re)donner vie à la critique littéraire et à la littérature camerounaises exprimées dans la langue de Shakespeare. Toutefois, si <em>The Mould, African Theatre Review, Cameroon Literay Journal, New Horizons</em>, <em>Fako</em>, <em>Sosongho,</em> <em>Weka</em>, etc. ont rarement dépassé le cap de 5 numéros, chacune aura, à la manière de <em>Légitime Défense</em> ou <em>L’Etudiant noir</em>,<em> </em>en leur temps (toute proportion gardée), marqué la vie intellectuelle de la communauté des créateurs et des critiques camerounaise. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En outre, cette vie intellectuelle et littéraire reçoit l’appui remarqué des troupes théâtrales dirigées par les mêmes dramaturges universitaires, critiques ou enseignants : The Univerity of Yaoundé Theatre, Musinga Drama Group, The Mutual Drapoets, The Flame Mayer, etc. Pour être éphémères comme celles des revues, les sorties desdites troupes n’en constituent pas moins, elles aussi, des moments importants de la vie littéraire de la communauté au nom de laquelle le Cameroun adhère au Commonwealth of Nations, le &laquo;&nbsp;Club des Gentlemen&nbsp;&raquo;.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">V-     La diffusion, deux Cameroun, deux destins</span></strong><strong><span style="font-size: small;"> </span></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">On se souvient sans doute que, pendant la période qui précède l’indépendance et en l’absence de bibliothèques publiques, les bibliothèques scolaires et les centres de documentation des séminaires sont les moyens de choix de la diffusion de livre au Cameroun. Avec l’avènement de l’indépendance, la carte scolaire du pays s’élargit. La bibliothèque scolaire qui suit le mouvement est secondée pour la première fois par des bibliothèques municipales et celles des centres culturels des missions diplomatiques étrangères installées à Yaoundé, Douala et Buea.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">1)</span> <strong><span style="font-size: small;">La zone francophone, la confirmation</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Aux bibliothèques des lycées Général Leclerc de Yaoundé, du Manengoumba à Nkongsamba, etc., s’ajoutent désormais celles des nombreux autres établissements créés entre 1962 et 1972. Aussi, l’ouverture du Lycée Classique de Bafoussam et celle du Lycée Classique et Moderne de Garoua, sont concomitantes à celle des bibliothèques scolaires dignes de ce nom dans lesdits établissements. Conçus sur le modèle des lycées français de l’époque, ces établissements sont, pour la plupart, dirigés par des Assistants techniques français ou canadiens qui, de l’avis des élèves de cette période interviewés, mettent un accent tout particulier sur l’acquisition des livres et leur mise effective à la disposition des élèves. Les collèges missionnaires ne sont pas en reste : les frères canadiens qui dirigent la plupart d’entre eux sont tout aussi sensibles que leurs homologues français à l’importance de la lecture dans la formation de l’homme. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Bien plus, selon les témoignages des anciens élèves de cette période, en plus des bibliothèques très bien fournies en livres de toutes sortes, les manuels scolaires sont alors offerts gracieusement aux élèves par les autorités académiques. A côté de ces bibliothèques «fonctionnelles », des missions diplomatiques accréditées au Cameroun ouvrent sous leurs bannières des bibliothèques générales. Les services culturels de l’Ambassade de France au Cameroun disposent ainsi d’une bibliothèque dans les Centres Culturels Français de Yaoundé (1964), de Douala (1965) et de Buea (1966).</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">2)</span> <strong><span style="font-size: small;">La zone anglophone, l’éclosion</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">A la veille de l’indépendance du Southern Cameroon, trois bibliothèques seulement sont inventoriées respectivement à Sasse, à Bali et à Mamfé. Quand on sait que pour la même<em> </em>période la bibliothèque publique est une réalité absolument inconnue du paysage culturel national, il devient fort aisé de constater que la probabilité d’accéder au livre littéraire camerounais pour un Camerounais d’expression anglaise par le biais de la bibliothèque est alors presque nulle. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Cependant, au lendemain de 1961, année de l’indépendance du West Cameroon, l’explosion de l’enseignement tant privé confessionnel ou laïc que public évoqué plus haut, aura été suivie par l’édification d’un réseau de bibliothèques scolaires conséquent. Généralement copiés sur le modèle anglais alors en vogue au Nigeria voisin, tous les établissements disposent impérativement d’une bibliothèque. Ces établissements qui sont presque tous à régime d’internat comptent en général de bibliothèques fournies tandis que l’utilisation de la bibliothèque, contrairement au système en vigueur à l’Est de la Mungo River, fait partie intégrante du programme d’enseignement. C’est donc sans surprise que l’on voit naître dans cette partie du pays le tout premier embryon de bibliothèque publique avec la Native Authority Library au tout début des années 60, à Bamenda.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">VI-      De la délégitimation d’une imposture à la légitimation de la position ?</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Si la « nouvelle écriture anglophone», contrairement aux premiers textes, se caractérise par une maîtrise de plus en plus indiscutable de la langue d’écriture et même par des recherches formelles appréciables, le poncif y prend bien souvent le pas sur la réflexion tandis que certaines pièces de théâtre, chez Bate Besong notamment, tiennent plus du pamphlet que de toute autre chose. Le plus grand écueil de cette littérature émergente n’est sans doute pas, à ce niveau, celui du manque de lecteurs comme le pensent certains créateurs de la communauté</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn27">[27]</a><span style="font-size: small;">. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Car, si une issue devait être trouvée au problème de la consommation endogène de la littérature camerounaise ou même africaine en général, elle ne pourrait être qu’une solution d’ensemble</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn28">[28]</a><span style="font-size: small;">. En tout cas, le fait par exemple que trop peu d’éditeurs étrangers aient, jusqu’à ce jour, « pris le risque »</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn29">[29]</a><span style="font-size: small;"> de publier les écrits de cette « nouvelle écriture » semble une question dont la recherche en littérature camerounaise ne peut faire l’économie pendant longtemps encore.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">L’un des plus grands défis de la littérature anglophone camerounaise contemporaine demeure donc, dans ces conditions, celui d’une réelle « connexion » de l’élite écrivante avec les préoccupations de la communauté en particulier ou du pays en général. La saturation thématique constatée, un certain déficit d’imagination qui se traduit par un manichéisme par trop simplificateur qui, métaphoriquement, désigne invariablement certains Camerounais –les Anglophones- comme les victimes innocentes et les autres –les Francophones- comme les bourreaux impénitents, etc. pourrait contribuer à faire penser que l’essentiel de cette « nouvelle écriture» demeure le fait d’une élite urbaine et intellectuelle, coupée des ruraux et autres « gens du peuple » au nom desquels les écrivains entendent pourtant parler. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Il est en effet difficile de faire admettre à un observateur attentif de la société de référence que le sort du paysan de Babong dans la Manyu (Province du Sud-Ouest) est strictement différent de celui de son collègue de Mongonam dans la Kadei (Province de l’Est), ou même que celui du travailleur agricole de la Cameroon Development Cooporation (CDC) qui a accaparé l’essentiel des terres fertiles des provinces du Sud-Ouest, du Nord-ouest et d’une partie de l’Ouest, est spécifiquement différent de celui de son congénère de Hévécam ou de Camsuco, tout simplement parce que les premiers se trouvent en zone anglophone alors que les seconds vivent en zone dite francophone. En tout état de cause, des travaux crédibles comme <em>L’Afrique des villages,</em> (1982) ou Q<em>uand l’Etat pénètre en brousse, les ripostes paysannes à la crise</em>, (1989) du sociologue camerounais Jean Marc Ela incitent objectivement à en douter. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Il est sans doute utile de préciser que, en dépit du taux de scolarisation qui est, comparativement à celui des autres Etats africains, plutôt respectable dans les deux langues officielles du Cameroun et dans les deux ex-Etats fédérés, la population écrivante potentielle effective dans les deux langues représente encore moins de 10% de la population totale du pays</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn30">[30]</a><span style="font-size: small;">. De fait, les écrivains anglophones du Cameroun, minorité parmi la minorité, pourraient apparaître comme les représentants de la frange exclue du champ du pouvoir dominant et qui par essence aspire elle aussi à dominer et, en attendant, occupe malheureusement, « des postes mal définis, plutôt à faire que faits»</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn31">[31]</a><span style="font-size: small;"> dans la hiérarchie du pouvoir. Elle se positionnerait ainsi, par son activisme, dans la course au « banquet national », au détriment, une fois de plus, de la masse de « sans-voix », anglophone comme elle, pour qui elle prétend parler.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size: small;">VII-  Comment exister entre marge et ghetto ?</span></strong><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">L’absence actuelle d’une véritable critique littéraire indépendante des créateurs et par conséquent capable d’avoir un regard franchement extérieur, est susceptible d’éloigner encore plus l’émergente écriture camerounaise de langue anglaise des préoccupations affichées siennes, du fait du manque de distance critique dont un nombre important de ses agents semblent faire preuve tant par rapport à l’objet que par rapport au sujet de l’écriture. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Une lecture du discours critique produit par des anglophones camerounais sur des textes anglophones camerounais ces dernières années montre combien la critique littéraire ressemble bien souvent à des règlements de compte entre deux ou plusieurs camps constitués, non sur des bases littéraires mais plutôt idéologiques, politiques ou même claniques : Bate Besong vs Edward Ako ; Bate Besong vs Talla Kashim, Bate Besong vs Ndumbe Eyoh, etc.</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn32">[32]</a><span style="font-size: small;"> Et la réponse de Bate Besong à cette question que je lui ai posée à l’occasion d’un entretien pour la revue <em>Africultures</em> évoquée plus haut ne semble point indiquer la voie… </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En attendant, l’écriture camerounaise d’expression anglaise est cruellement peu présentée, mal représentée et parfois carrément exclue de nombre d’instances qui concourent directement ou indirectement à la reconnaissance autonome de toute littérature nationale : les prix littéraires, les programmes scolaires, les colloques scientifiques, les séminaires, etc. Au contraire, et selon l’une des figures de proue de cette « littérature alternative », </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">&laquo;&nbsp;Thus, while [the Anglophone writer] has won honours and literary prizes abroad, under a wastrel and nepotistic landscape, he is condemned to the ghetto of humiliation, physical abuse, and kidnappings&#8230; His name is anathema. And, like in North Korea, he meets the President’s men, even in the air he breathes!&nbsp;&raquo;</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn33">[33]</a></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Cette position entre la marge et le ghetto pourrait sans doute être interprétée comme une « autre » preuve de l’échec de la politique culturelle post coloniale du Cameroun si ce n’est tout simplement celle de « l’unité » ou de « l’intégration » nationales, slogans respectifs des régimes politiques successifs de Yaoundé, comme le laissent entendre nombre de textes. Elle pourrait même être perçue comme la traduction effective du désir de l’ordre post colonial camerounais de faire fi de l’héritage culturel du près du tiers de ses populations&#8230; </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">En tout état de cause, la décentralisation administrative du Cameroun qui semble avoir commencé par la création des universités d’Etat à l’intérieur du pays confère à l’Université de Buea, seule université « de tradition anglo saxonne » (dixit le décret de création)</span><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftn34">[34]</a><span style="font-size: small;">, par la force des choses, plus qu’une mission herculéenne ou messianique, mais un véritable challenge.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"> </span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes sur l’auteur:</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;">Diplômé des universités de Yaoundé, Stendhal (Grenoble 3) et de Franche-Comté à Besançon, Pierre Fandio est professeur qualifié du CNU. Il enseigne depuis 1993 la littérature comparée, la littérature africaine et les études françaises à l’université de Buea au Cameroun. Auteur d’une cinquantaine de communications scientifiques, il a aussi contribué à des ouvrages collectifs dont <em>Dictionnaire des œuvres littéraires négro africaines d&#8217;expression française au sud du Sahara, Vol. II (1996)</em>; <em>Les Littératures africaines : transpositions ? (2002)</em>; <em>La Littérature</em><em> camerounaise depuis l’époque coloniale. Figures, esthétiques et thématiques (2004) </em>; <em>Anthologie de la littérature camerounaise (2006), </em><em>Enseigner le mode noir. Mélanges offerts à Jacques Chevrier (</em>2008 : En collaboration avec Bernard Lecherbonnier, Jean François Durand et Edmond Jouve),<em> </em>etc. Il est l’auteur de <em>La Littérature camerounaise. Grandeurs, misères et défis (</em>2006), <em>Figures de l’histoire et imaginaire au Cameroun</em> (2007) et de <em>Amadou Koné. La littérature ivoirienne entre narrations et tradition</em> (2009). Son essai, <em>Les Lieux incertains du champ littéraire camerounais. La postcolonie à partir de la marge</em>, est sous presse. Lauréat du Programme de Mobilité de l’Agence Universitaire de la Francophonie 2007/2008, Pierre Fandio qui est en aussi directeur du Groupe de recherche sur l’Imaginaire de l’Afrique et de la Diaspora de l’université de Buea, édite actuellement un ouvrage collectif intitulé <em>Exils et migrations postcoloniales. De l’urgence du départ à la nécessité du retour. </em>Il est<em> </em>Membre fondateur du « Collectif des chercheurs sur les littératures au Sud » de l’Agence Universitaire de la Francophonie et ses recherches récentes portent aussi sur les cultures populaires contemporaines.</span></p>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref1">[1]</a><span style="font-size: x-small;"> Une polémique non encore résolue oppose autant les créateurs que les critiques sur le sujet. Les uns préfèrent « Cameroon Literature in English » alors que d’autres parlent de « Cameroon English Literature », d’autres encore ne jurent que par « Cameroon English Writing ». On peut consulter à ce sujet notre entretien avec Bate Besong dont les versions française et anglaise sont consultables gratuitement sur les sites respectifs de <em>Africultures</em> et Batebesong.com, ou alors en version papier dans<em> Africultures N° 60, </em>juillet –septembre 2004 et  <em>Ala Bulletin Vol. 30 N° 2, Fall 2004 /N° 31 Winter 2005</em>, pp. 90-104 et </span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref2">[2]</a><span style="font-size: x-small;"> Lire Pierre Fandio,<em> </em>« Comment peut-on être écrivain camerounais … de langue anglaise ? »<em> Cameroun : la culture sacrifiée. Africultures N° 60, </em>juillet –septembre 2004<em>, </em>pp. 46-54</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref3">[3]</a><span style="font-size: x-small;">Lire Pierre Fandio, « Enseignement des langues étrangères et problématique de l’intégration nationale en Afrique post coloniale : le cas du Cameroun », <em>Bulletin francophone de Finlande n° 9.</em></span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref4">[4]</a><span style="font-size: x-small;"> Les choses ont radicalement changé depuis le milieu des années 80. Et si depuis 2003, le gouvernement dans le cadre de la « lute contre la pauvreté » parle de « la gratuité de l’enseignement primaire », il s’agit, bien souvent dans la pratique, de la démission pure et simple des autorités qui semblent avoir ainsi trouvé le moyen d’abandonner les écoles aux parents d’élèves qui sont obligés de tout prendre en charge : de la construction à l’équipement des salles de classe au recrutement et des enseignants dits « vacataires »…</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref5">[5]</a><span style="font-size: x-small;"> L’école publique et gratuite est absente du paysage scolaire colonial anglais, contrairement à la zone sous influence française, comme on vient de voir plus haut.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref6">[6]</a><span style="font-size: x-small;"> <em>L’Enseignement catholique au Cameroun 1890-1990/Catholic Education in Cameroon 19890-1990</em>, une publication du centenaire, Rome, 1993.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref7">[7]</a><span style="font-size: x-small;"><tt> </tt><tt>Nalova Lyonga and Bole Butake, “Cameroon Literature in English: An Appraisal”, <em>Abbia 38-39-40</em>, p. 198</tt>.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref8">[8]</a><span style="font-size: x-small;"> Pierre Bourdieu, <em>Sur la télévision</em>, Paris, Liber/Raison d’agir, 1996<em>, </em>p.16.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref9">[9]</a><span style="font-size: x-small;"> Bien de Camerounais ont été internés dans des Centres de Rééducation Civique (sorte de goulags tropicaux) pour moins que cela, ainsi que nous l’a révélé Célestin Lingo, ancien détenu politique, lors d’un entretien en 2005, dans le cadre de notre ouvrage, <em>Figures de l’histoire et imaginaire au Cameroun</em> <strong><em>Actors of History and Artistic Creativity</em></strong>, Paris, L’Harmattan, 2007.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref10">[10]</a> Cité par Abel Eyinga, <em>Introduction à la politique camerounaise</em>, Paris, l’Harmattan, 1984, p. 283-284.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref11">[11]</a> <tt>Stephen Arnold,</tt><tt> « Orphelins à la recherche de leur identité », <em>Notre Librairie N° 99. Littérature camerounaise 1,</em> Paris CLEF, 1989</tt>, p. 105</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref12">[12]</a><span style="font-size: x-small;"> Explicité par Robert Escarpit<em>, La Révolution du livre</em>, UNESCO/ PUF, Paris, 1969.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref13">[13]</a><span style="font-size: x-small;"> <em>The Banquet</em> est justement le titre d’une des pièces de théâtre de Bate Besong.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref14">[14]</a><span style="font-size: x-small;"> Pierre Fandio, “Anglophone Cameroon Literature at the Cross Roads: An Interview with Dr Bate Besong”, <em>Ala</em><em> Bulletin Vol. 30 N° 2, Fall 2004 /N° 31 Winter 2005</em>, pp. 90-104. </span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref15">[15]</a><span style="font-size: x-small;"> Bate Besong, “Ontogenesis of modern Anglophone Cameroon drama and its criticism: Excursus”, <em>Voices. The Wisconsin Review of African Languages and Literatures, Spring 2002, Issue 5</em>.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref16">[16]</a><span style="font-size: x-small;"> S.A. Ambanasom, “Pedagogy of the deprived: a study of the palys of Victor Epie Ngome, Bole Butake and Bate Besong”, <em>Epasa Moto Vol.1 </em>N° 3, October 1996, Buea, University of Buea, p. 219.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref17">[17]</a><span style="font-size: x-small;"> “The Town Crier ‘s Omen“ est le titre d’un poème de Gahlia N. Gwangwa’a,<em> Cry of the Destitute</em>, <em>op. cit.,</em> p. 16.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref18">[18]</a> Pierre Fandio, “Anglophone Cameroon Literature at the Cross Roads: An Interview with Dr Bate Besong”, <em>Ala</em><em> Bulletin Vol. 30 N° 2 Fall 2004 /N° 31 Winter 2005</em>, pp. 90-104</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref19">[19]</a><span style="font-size: x-small;"> Gahlia N. Gwangwa’a, “In Search of my People”, <em>Cry of the Destitute. </em>Limbe, Nooremac Press, 1995, p. 22.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref20">[20]</a><span style="font-size: x-small;"> Gahlia N. Gwangwa’a, <em>Cry of the Destitute</em>, <em>op. cit., </em>p. 18.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref21">[21]</a><span style="font-size: x-small;"> Gahlia N. Gwangwa’a, <em>Cry of the Destitute</em>, <em>op. cit.,</em> p. 46.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref22">[22]</a><span style="font-size: x-small;"> Le même portrait est régulièrement repris et caricaturé dans le théâtre populaire. J’en parle brièvement au chapitre suivant, ici même.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref23">[23]</a><span style="font-size: x-small;"> Mongo Beti, <em>Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation </em>Paris, Maspéro, 1972.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref24">[24]</a><span style="font-size: x-small;"> On peut lire un historique de cette étiquette dont les Camerounais anglophones affublent leurs compatriotes de l’autre côté de la Mungo River dans l’article de Edward Ako, “Nationalism in recent Cameroon Anglophone literature,” <em>Epasa Moto Vol.1 N° 1 N° 4, June 2001</em></span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref25">[25]</a><span style="font-size: x-small;"> Gahlia N. Gwangwa’a, “Frogs with us”, <em>Cry of the Destitute</em>, <em>op. cit., </em>p. 23<em>.</em></span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref26">[26]</a><span style="font-size: x-small;"> Cité par S.A. Ambanasom, “Pedagogy of the deprived: a study of the plays of Victor Epie Ngome, Bole Butake and Bate Besong”, <em>Epasa Moto Vol.1 N° 3, October 1996</em>, Buea, University of Buea, p. 219-220.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref27">[27]</a> Bole Butake, « Cameroon literature in English », <em>Notre Librairie N° 99. Littérature camerounaise 1,</em> Paris, CLEF, 1989, p. 103.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref28">[28]</a><span style="font-size: x-small;"> Lire à cet effet le chapitre 5, ici même. </span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref29">[29]</a><span style="font-size: x-small;"> On se souvient ici que l’édition, après le cinéma, est l’investissement le plus risqué.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref30">[30]</a> <tt>Ambroise Kom, « Conflits interculturels et tentations séparatistes au Cameroun », <em>Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale 5-9, Y a-t-il un dialogue interculturel dans les pays francophones ? Acte du colloque International de l’AEFECO Vienne 18-23 avril 1995, Tome 2 »</em> Pécs/Vienne,</tt> 1993, p. 146.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref31">[31]</a><span style="font-size: x-small;"> Pierre Bourdieu, « Le champ littéraire », <em>op. cit</em>.</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref32">[32]</a><span style="font-size: x-small;"> Lire par exemple Peter Abety, « The Literary Podium and the Political Pulpit: Medium and Message in Anglophone Cameroon Drama, » <em>Epasa Moto Vol.1 N° 2 October 1996</em> ; Bate Besong, « The Limits of Manichean Vision and the Egoist Hero in Post Colonial Bourgeois Theatre », <em>Epasa Moto Vol.1 N° 1 N° 4, </em>June 2001; Edward Ako, Nationalism in Recent Cameroon, Anglophone Literature, 2001, <em>Moto Vol.1 N° 1 N° 4, </em>June 2001; Pierre Fandio “Anglophone Cameroon Literature at the Cross Roads: An Interview With Dr Bate Besong”, Ala Bulletin Vol. 30 N° 2 Fall 2004 /N° 31 Winter 2005, pp. 90-104</span></p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref33">[33]</a><span style="font-size: x-small;"> Pierre Fandio, “Anglophone Cameroon Literature at the Cross Roads: An Interview with Dr Bate Besong”, <em>Ala</em><em> Bulletin Vol. 30 N° 2 Fall 2004 /N° 31 Winter 2005</em>, pp. 90- 104.</span></p>
</div>
<div>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=3393#_ftnref34">[34]</a><span style="font-family: Times; font-size: x-small;"> Le récent décret de décembre 2010 qui crée l’université de Bamenda, la deuxième de la zone anglophone du pays, n’est pas aussi  explicite sur le sujet, contrairement à celui qui crée l’université de Buea de 1992.</span></p>
</div>
<p></span></div>

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		<title>De l’onirique et du réalisme comme deux topiques adversatives au XIXe siècle : Le cas de &#171;&#160;Madame Bovary&#160;&#187; de Gustave Flaubert</title>
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		<pubDate>Fri, 12 Mar 2010 22:59:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>gvokeng</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Langues]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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<p>Étrange XIXe siècle qui porte en lui les symptômes du mal de vivre, il est d’abord une époque d’incertitude, d’inquiétude, de crise, de bouleversement et surtout de conscience des imperfections de la modernité dont la littérature enregistre, amplifie, critique ou prolonge les mouvements accélérés. Ainsi, après la révolution de 1848 qui marque la fin des illusions romantiques, les écrivains choisissent la voie du réalisme. En deçà et au-delà du réalisme d’école, d’une durée somme toute éphémère, le réalisme caractérise en fait une grande partie des romans français du XIXe siècle, depuis Balzac, qui étudie l’interaction du milieu et de l’individu dans l’ensemble de <em>La comédie humaine</em>, jusqu’à Zola qui pense pouvoir faire du roman le « laboratoire expérimental de la société ». Par ailleurs, certains écrivains à l’instar de Gustave Flaubert concilient monde idéal et monde réel. Ils se réfugient pour ainsi dire dans l’idéal et le rêve. <em>Madame Bovary </em>de Flaubert qui baigne dans une atmosphère onirique en est une illustration parfaite. Ce roman de la tentation est alors la description de rêves délirants causés par l’échec d’un amour chimérique et dramatique. S’il est vrai que <em>La vie est un songe </em>pour reprendre ce célèbre titre de la comédie métaphysique de Calderon, nous pourrions dire que grâce à cet épanchement de songe dans la vie réelle, Flaubert finit par faire découvrir la bêtise humaine qui consiste à porter un regard négateur et/ ou nihiliste sur sa condition. Dès lors, nous voudrions montrer dans la présente analyse que l’idéalisme et le réalisme au XIXe siècle forment un couple tumultueux résultant d’une liaison dangereuse. Pour parvenir à ses fins, la réflexion partira de la médiocrité au vide existentiel manifesté par le néant et la mort qui expriment la fascination pour l’ailleurs, le sentimentalisme artificiel, l’idéalisme des sentiments, bref la rêverie.</p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong>1- Vanité des rêves et vacuité des idées reçues</strong></p>
<p>Analyse, psychologie, sentiment : tout semble concourir pour faire de <em>Madame Bovary</em> un roman sinon d’amour, du moins sur l’amour. Les aventures d’Emma, la passion de Charles, la circulation des amants : tout nous renvoie à cette dimension, simple sans doute, mais essentielle. À travers le personnage d’Emma, Flaubert fait un violent réquisitoire contre le langage et les mots. Emma, en effet, est entièrement prisonnière de l’univers des mots. Grande consommatrice de romans, elle est habitée par les mots de sa lecture : « Elle avait lu <em>Paul et Virginie </em>et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domigo, le chien fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des cloches, ou qui court pieds nus sur le sable, vous rapportant un nid d’oiseau. »(<em>Madame Bovary, </em>p. 301) Emma est enfermée dans le monde fictif des romans et de leurs héros. Elle vit dans l’illusion des mots. Emma vit essentiellement des mots et c’est à partir d’eux qu’elle bâtit son univers. Les noms propres notamment ont sur elle un réel pouvoir, que Roland Barthes (1972 : 25) appelle un « pouvoir d’exploration ».Chaque nom propre déclenche une vision et avec chacun d’eux Emma se fabrique un univers. Elle pratique ainsi un cratylisme <strong>(1)</strong> personnel, vision du monde dont on sait qu’elle nie l’arbitraire du signe et postule que les noms ont un lien direct avec leurs significations : « [Pa-ris] quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix pour se faire plaisir » (<em>Madame Bovary,</em> p. 74).<em> </em>Les images liées à Paris viennent donc justifier le signifiant mieux la matière sonore qui la désigne. Le mot s’emplit d’une charge affective dépassant largement la simple fonction référentielle du signifiant. Il ne désigne plus pour ainsi dire une réalité objective mais il est le siège de la subjectivité émotionnelle. Dans ce cas, Roland Barthes (1970 : 74) semble avoir raison lorsqu’il affirme que « lorsque des scènes traversent à plusieurs reprises le même nom propre et semblent s’y fixent, il naît un personnage »</p>
<p>On le voit bien, pour Emma, les mots signifient ce qu’elle en a lu dans les ouvrages romantiques. On note qu’au couvent, elle n’arrive pas à comprendre le sens connoté des expressions contenues dans les sermons tels qu’ « amant céleste, mariage éternel. » Dans cette logique, elle se forge un idéal d’homme auquel Charles a le seul malheur de ne pas correspondre : « un homme, au contraire ne devrait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? » (<em>Madame Bovary, </em>p. 56) Ainsi</p>
<p style="padding-left: 30px;">« cette découverte paraît d’autant plus importante qu’elle accompagne une fascination pour le modèle livresque, qui est fétichisé. Dans cette mesure, [<em>Madame </em>Bovary] semble bien mettre en scène, pour le démontrer, un processus qui parcourt l’œuvre flaubertienne : celui de la fétichisation absolue d’un modèle, qu’il s’agisse de reproduire littéralement. C’est le processus de la stéréotypie, au centre de la problématique flaubertienne, dont il est ainsi donné une lecture réflexive, dans la mesure où ce processus met en jeu la référence à un modèle fétichisé comme tel, et sa répétition littérale. » (Anne Herschberg-Pierrot, 1980 : 343)</p>
<p>La jeune femme charge alors chaque mot d’un lot d’idées préconçues qui limitent forcément son horizon et la détournent de la réalité. Tout porte à croire que « l’idée reçue, abstraite des contingences de la détermination singulière, prend les marques de l’objectivité scientifique, l’endoxal se fait vérité universelle » (Ibid. : 341). Emma Bovary ne vit plus dans la réalité. Une consommation sans discernement des romans la conduit à la perte du sens des réalités. Elle ne sait ni ce qui est humainement possible ni ce qui est moralement correct. Emma rêve trop. Elle croit que la littérature est la réalité oubliant ainsi son côté fictif. Elle est comme l’écrit Flaubert « l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, le vague de tous les volumes des vers. » (<em>Madame Bovary,</em> p. 315) Pour Emma, le rêve est un moyen d’apporter par l’imaginaire une solution à son drame. La vie pour elle est un roman, une rêverie c’est-à-dire un univers qui se conjugue en « amours, amants, dames persécutées s’évanouissant dans les pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles au cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme ne l’est, pas toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes » (<em>Ibid. </em>: pp. 54-55).</p>
<p>On comprend alors qu’elle éprouve le besoin de voir les mots de ses lectures confirmer sa vie. Après son premier adultère, elle vérifie la conformité de son ouverture avec son univers livresque : « j’ai un amant ! un amant » dit-elle tout d’abord. Puis le narrateur précise : « Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus. » (<em>Ibid. </em>: pp. 194-195) Le récit de cet épanchement du songe dans la vie réelle manifeste une exceptionnelle lucidité. La rêveuse s’analyse pour connaître le secret de la vie. L’écriture lui sert à ordonner le désordre de ses hallucinations. Rêver la vie est une façon d’y échapper, pour Emma qui transforme ce qui peut apparaître comme faiblesse de l’esprit en pouvoir surnaturel de communication avec les mondes invisibles. Dès lors, la rêverie qui l’illumine et la déchire, cette « seconde vie » qui s’épanche dans la vie réelle, devient l’univers peuplé de signes mystérieux où Emma Bovary cherche inlassablement le sens de sa destinée. De ce point de vue, Flaubert pousse les portes du songe et de la mémoire et fait de l’écriture un irremplaçable moyen d’exploration de l’inconnu. Le comportement d’Emma dans son mariage montre d’ailleurs qu’elle est raseuse c’est-à-dire « une femme mal accordée à son milieu, qui a mal choisi son point de chute ou qui est mal tombée, qui parle cuisine dans dîner de philosophes ou philosophie dans un dîner d’andouilles, une révoltée mais faible » (<em>Madame Bovary</em>, p. 8). Elle a commis le délit de rêverie et là-dessus, Flaubert nous éclaircit en ces termes : « Tout bourgeois, dans l’échauffement de sa jeunesse, ne fut-ce qu’un jour, une minute, s’est cru capable d’immenses passions, de hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé de sultanes ; chaque notaire porte en soi le débris d’un poète. » (<em>Ibid. </em>: pp. 342-343) La rêverie, par l’abandon qu’elle implique, est dans ce cas associée à la mélancolie. Elle devient mode d’expression habituel du sentiment d’insatisfaction et d’inadaptation. L’exploration des rêves est le seul moyen de combler le fossé qu’Emma Bovary a creusé entre le monde et son moi. Emma n’est donc pas une lucide rêveuse car elle se nourrit d’enthousiasmes vagues et d’espoirs incertains. En ce sens, « Je est un autre » pour reprendre cette magistrale formule d’Arthur Rimbaud <strong>(2)</strong>. Autrement dit, au moi superficiel et banal d’Emma, s’oppose le moi de ses rêves qu’il s’agit pour elle d’explorer par un long, immense et raisonné dérèglement de tous ses sens. Elle accorde une place prépondérante à toutes les valeurs de l’imaginaire. Le rêve est pour elle une façon privilégiée de s’évader de la laideur du monde et d’évoluer dans un monde certes artificiel, mais où la conscience vit en harmonie avec l’univers.</p>
<p>Emma Bovary, héroïne du roman à succès et à scandale qui porte son nom, est demeurée comme le plus représentatif des personnages créés par Flaubert à ce tournant du XIXe siècle où le romantisme moribond reçoit de plein fouet le choc de la modernité. En quête de la perfection, elle cherche à échapper à la platitude existentielle à travers le désir effréné de l’absolu et de la négation de son historicité. Cependant, lorsqu’elle ne peut pas obtenir l’objet de sa quête, elle s’en prend à Charles, son souffre-douleur : « C’est qui l’exaspérait, c’est que Charles n’avait pas l’air de se douter de son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile. » (<em>Madame Bovary,</em> p. 133) Au terme de cette quête de l’absolu, c’est une femme désabusée, meurtrie, froide et humiliée. Sa dernière entrevue avec Rodolphe témoigne de cette désillusion et de ce désenchantement : « Oh ! Ta lettre m’a déchiré le cœur ! Et puis, quand je reviens vers lui, qui est riche, heureux, libre pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coûterait trois mille francs ! » (<em>Ibid. </em>: pp. 363-363) Emma est prisonnière de ses rêves, prisonnière des types et modèles. Son drame réside dans cette volonté de fuir le quotidien, un monde qu’elle juge banal. Malheureusement, elle se rend compte que c’est pour l’échanger contre un monde plus cruel, parce que non seulement tout aussi banal mais en plus fait de menterie et d’imposture. Ainsi, Emma Bovary est à « la quête incertaine d’une identité en construction » (Arielle Thauvin-Chapot, 1999 : 125), à laquelle viendra s’ajouter quelques velléités d’accès à l’absolu. Elle vit le mirage des formes préfabriquées, dans un décalage généralisé car les mots qu’elle aime sont démentis par la réalité et véhiculent une image fausse du réel. Dès lors, elle se retrouve prisonnière d’un univers qu’elle ne comprend pas et qui ne la comprend pas. Elle construit essentiellement son imaginaire à base des clichés qui contribuent souvent à la vraisemblance du récit comme le rappelle Felman (1973 : 294) : « La fonction des clichés […] est donc de nous forcer à réfléchir l’arbitraire du signe, qu’ils mettent en évidence en dénonçant du même coup l’illusion réaliste et référentielle ». L’illusion va donc servir d’exutoire à la misère de la réalité vécue. On pourrait penser que l’illusion réaliste s’inscrit dans la mouvance d’un « locus amoenus compensatoire face à une réalité […] aliénante » (Fosso, 1996 : 132). Le rêve est l’occasion d’une lucidité plus aiguë et le lien d’une révélation.</p>
<p>On le voit, ce mélange cruel dans une conscience d’aspirations et d’élans parfois naïfs est brisé par le poids d’une réalité intenable voire impitoyable. La rêverie dans <em>Madame Bovary </em>de Flaubert se contente du reflet du médiateur sur le réel. Il se développe pour paraphraser Jacques Neefs en deux « illusions corollaires » : croire que la défaillance du monde puisse être comblée par les désirs, les phantasmes et les projections. <em>Madame Bovary </em>apparaît alors comme un roman psychologique puissamment conçu, une étude si solide qu’on peut désormais dire « une Bovary » comme on dit « un Tartuffe » en référence à Molière. Jules de Gautier a d’ailleurs créé le mot « bovarysme » pour rendre compte de l’attitude mentale décrite par Flaubert : celle qui consiste à partir des modèles préconçus, à demander « les oranges aux pommiers », dans une éternelle « gloutonnerie frustrée » selon l’expression de Victor Brombert (1975 : 75). C’est sans doute dans cette logique que Baudelaire a félicité Gustave Flaubert d’avoir écrit un chef-d’œuvre sur « la donnée la plus usée, la plus prostituée, l’orgue de barbarie le plus éreinté. » (cité par Jean-Pierre Beaumarchais et al., 1994 : 639) On comprend pourquoi dans une lettre écrite en 1830, Flaubert répondait déjà à l’entreprise de démolition que constitue <em>Madame Bovary </em>:<em> </em>« Le livre que je fais pourrait avoir pour sous-titre : encyclopédie de la bêtise humaine. » (<em>Ibid</em>. : 636)</p>
<p><em>  </em></p>
<p><strong>2<em>- Madame Bovary</em> de Flaubert ou le règne de la médiocrité et de la bêtise</strong></p>
<p><em>Madame Bovary</em>, envisagé au point de vue philosophique, n’est point moral. En effet, on trouve dans ce roman de la tentation la dénonciation de la médiocrité et de la bêtise du discours social. Flaubert vilipende la vacuité et le vide des idées reçues bref l’imagerie romanesque. Il révèle la faillite du langage et du discours lorsque celui-ci est sclérosé, mensonger, bloqué ou envahi par la bêtise. Le discours d’Homais en est une illustration emblématique. Il ne pense pas par lui-même et ne parle qu’à travers une série de poncifs d’origines diverses. Grotesque, impertinent et insupportable, ses idées reçues et ses phrases toutes faites en font une caricature du petit bourgeois ambitieux et prétentieux. C’est ce qu’on peut d’ailleurs lire à travers ces propos qu’il adresse à Hippolyte : « par humanité, je voulais te voir débarrassé de ta hideuse claudication » (<em>Madame Bovary,</em> p. 153). C’est donc un personnage non seulement ridicule et odieux, mais bête, d’une bêtise pernicieuse et même dangereuse puisqu’elle prétend lutter contre la bêtise commune. C’est elle que Sartre appellerait « bêtise de deuxième instance »</p>
<p>De même, Rodolphe est un représentant de la médiocrité. Il est lui aussi adepte de ceux qui utilisent le langage à des fins personnelles. Avatar dégradé et médiocre de Don Juan, il cultive l’art de la séduction par les mots. Il sert à Emma les mots qu’il attend pendant les scènes de comices et utilise les mêmes poncifs romantiques dans sa lettre qui est un « modèle de goujaterie et de romantisme bien assimilé. » (Gérard Gengembre, 1990 : 54) C’est à propos de Rodolphe et particulièrement au sujet de son insensibilité que Flaubert affirme concis et péremptoire : « […] La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » (<em>Madame Bovary, </em>227) Par cette accumulation de métaphores, Flaubert montre le caractère dérisoire du langage, toujours trop pauvre ou trop éculé pour transmettre l’intensité et l’authenticité des sentiments. En ce sens, s’il n’y a que mépris et ennui dans l’attitude de Rodolphe dont la narration dit d’ailleurs qu’il était las de « l’éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage » (<em>Ibid. </em>: p. 456), nous dirions qu’il y a illusion tragique chez Emma qui croit à la véracité de ces mêmes paroles : « Elle [Emma] eut même l’inconvenance de se promener avec M. Rodolphe une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde. » (<em>Ibid.)</em> Toute cette phrase relève de la médiocrité car elle résume la médisance de la société</p>
<p>On l’aura deviné, pour Flaubert, la bêtise consiste précisément en cette dépossession de soi qui autorise le règne des idées reçues et des clichés verbaux. De ce point de vue, Anne Herschberg-Pierrot (<em>Op. cit</em>. : 334) déclare : « Flaubert, à ce titre, participe doublement du champ culturel de son époque : par les clichés qu’il profère inconsciemment, mais aussi par la problématique même du cliché, qui le rattache, par-delà les romantiques, au courant réaliste. Les sottisiers deviennent une mode, et la poursuite des clichés, le fait d’un certain discours social. » Quels que soient le lien et l’époque, c’est la bêtise humaine qui est fustigée et mise à l’index par Flaubert : la bêtise de l’égocentrisme d’Homais ou de Bournisien, celle de la lâcheté de Rodolphe et de Léon, celle de l’indifférence des médecins. Flaubert ne nous peint pas des êtres foncièrement méchants mais des hommes que leur préjugé, leur lâcheté et leur absence d’authenticité et d’individualité condamnent à la médiocrité et à la bêtise. Dans cette ambiance, on comprend pourquoi Emma n’a rencontré personne pour la détourner de ses illusions qui font du réel un dépassement caché vers l’imaginaire. Elle n’a aucun mentor qui puisse l’aider dans son parcours. Charles aime authentiquement Emma mais Emma ne voit qu’un lourdaud. La passion amoureuse de ce dernier vient compenser sa médiocrité profonde. Mais Charles est d’une bêtise simpliste et innocente. C’est un homme sans caractère. Au manque de caractère s’ajoute la médiocrité : « Il apprit d’avance toutes les questions par cœur. […] Il fut reçu avec une assez bonne note. » (<em>Ibid. </em>: p. 21) L’ironie flaubertienne montre que Charles est un personnage mésestimé. Loin de libérer Emma du carcan conjugal, il l’entraîne dans la réduplication du mariage : « Emma retrouvait dans l’adultère les platitudes du mariage. » (<em>Madame Bovary,</em> p. 325) Qu’il s’agisse du discours tenu sur les mots ou tenu sur les hommes, le propos de Flaubert est un propos sans illusion. Flaubert aura ainsi consacré des années a écrit un roman sur rien. Cette déromantisation du roman peint un monde dont il est question d’entériner la médiocrité. Bêtise et médiocrité conduisent les hommes à la déchéance. Signes annonciateurs du désir et de la mort, la bêtise et la médiocrité mènent les hommes devant l’abîme au-delà duquel il n’y a que le vide existentiel et la désillusion.</p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong>3- Du néant et de la mort comme expression des illusions perdues</strong></p>
<p>Récit d’une déchéance, <em>Madame Bovary </em>qui dénonce l’illusion romantique montre que la quête de l’absolu est ridicule et mène à la perte. Dans ce roman de la dérive, Emma symbolise une femme complexe, composée de fantasmes, d’images et de représentation de rêves avortés. Entre le corps et l’âme, la vie et la mort, elle passe son temps à s’anéantir dans l’élévation ou le décalage, la torpeur ou l’éblouissement. Figure de la mort, elle trace le chemin toujours déviant de sa chute inexprimable. Dans cette perspective, Emma Bovary en construisant son identité ne s’assume que comme pure négativité, procède elle-même à la dénégation de sa personnalité. Cette déconstruction de soi peut être considérée comme une force de destruction née de l’amertume et de la déception. Il y a pour ainsi dire un lien entre la fascination érotique qu’exerce Emma et la mort : « on sentait près d’elle, pris par un charme glacial, comme l’on frisonne dans les églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des marbres. » (<em>Ibid., </em>p. 141) Tout en étant véritablement absente, Emma se fond dans un « infini de passions » (<em>Ibid., </em>p. 319). Les affres et les sublimités de la mélancolie se redistribuent en elle. Fluidité, passivité, douceur, Emma est toujours emportée et transportée. C’est le glissement perpétuel et l’incessant déplacement vers l’inaccessible. Telle est l’ampleur du rêve dans <em>Madame Bovary</em>. Il mène Emma devant le précipice au-delà duquel il n’y a que le saut. Le saut dans le vide ou le suicide escamoterait l’un des termes du dilemme et partant ne constituerait pas une solution. Le saut dans une croyance qui placerait dans un autre monde les raisons de persévérer en celui-ci, aboutit à la quête de l’intemporel et de l’absolu.</p>
<p>On l’aura compris, le suicide d’Emma, tout en rentrant dans une série littéraire prestigieuse, se donne aussi et surtout à lire comme conclusion logique de la maladie de l’âme qui conduit le personnage à la mort. Devant la monotonie existentielle, le désespoir de celle-ci ne lui laisse aucune issue dans la réalité. Son enfermement dans la féminité bête est signe de réalisation de soi, du rêve et d&#8217;une autre vie. Ainsi, contre la volonté de vivre, le poids des déterminismes et des illusions d’Emma est trop lourd. Le désaccord est total, la partie inégale, la mort certaine. Le tragique flaubertien repose sur une scission profonde dans l’être même d’Emma Bovary partagée entre deux tendances : l’appel du vouloir-vivre et la tendance à l’ascétisme, à la fuite devant la vie. On pourrait légitimement croire qu’</p>
<p style="padding-left: 30px;">« Il y a […] deux thèmes fondamentaux que [Flaubert] traite en des variations toujours nouvelles, et qui ne sont en réalité qu’un seul et même thème. (D’une part) le thème du combat, visible, pour l’affirmation de soi et pour l’existence, qui cache en fait un combat, invisible celui-là, entre le vouloir-vivre et le vouloir-mourir à l’intérieur même [d’Emma]. […], (D’autre part), devant cette nécessité de combattre, le thème de la fuite dans un domaine imaginaire, où l’amour et les sentiments sont inconnus, domaine des bannis de la vie, dans lequel le moi, tristement abstrait, conserve certes sa « pureté », mais à la longue ne peut pas vivre. » (Walter H. Sokel, 1973 : 64)</p>
<p>Ce sentiment d’absence, de veuvage comme eût dit Rimbaud anesthésie Charles qui exprime des émotions devant la mort de sa bien-aimée : « Il y a toujours après la mort de quelqu’un comme une stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant et de se résigner à y croire » (<em>Madame Bovary, </em>p. 314). Cette stupéfaction se manifeste à la mort parce que cette survenue est un mystère qui est difficile de comprendre et de juger. S’il est donc vrai que la mort est la survenue du néant, nous pourrions dire que si le mari béat sent croître son amour en apprenant les adultères de sa femme, que si l’opinion est représentée par des êtres grotesques, que si le sentiment religieux est représenté par un prêtre ridicule, une seule personne a raison, règne et domine : C’est Emma Bovary. D’où cette idée selon laquelle la mort d’Emma est due à la détermination réaliste du destin. À vrai dire, Emma en mourant réintègre la norme. Elle n’est plus qu’une morte relevant des rituels idéaux et religieux. En mourant, elle atteint la véritable grandeur tragique. Elle s’élève au-dessus du banal. On comprend aisément qu’Emma a tellement envie de la vie qu’elle finit par en être étouffée. Le suicide d’Emma pour paraphraser Schopenhauer, loin d’être la négation de la vie est l’affirmation intense de la volonté de vivre. Il s’agit en fait de la dialectique de la chute et de la rédemption.</p>
<p>Récit d’une déchéance, <em>Madame Bovary</em> peint aussi la descente de Charles en enfer. Après la mort d’Emma, il rejoint le clan des misérables. Il accède ainsi au sublime d’Emma : celui de la mort. Scandaleuse, cette mort l’est dans la mesure où elle renvoie la société à sa cruauté, et dans celle où elle sanctifie ce que le roman s’est acharné à détruire : l’amour. Charles se conforme enfin au modèle idéal dont rêvait Emma. Il la rejoint dans le tombeau, ce tombeau dont l’édification occupe significativement une place prépondérante. Voilà <em>Madame Bovary</em>, le roman d’un homme qui a épousé une femme fatale et qui a vu sa vie ruinée par ce dandy aux ambitions démesurées, qui croyait que la vie est semblable à un roman et qui recherchait la perfection au milieu des mortels.</p>
<p>Roman des êtres scandaleux, il ne reste rien quand on l’ouvre, de leur fille demeure un pauvre destin d’ouvrière, de leur société émerge la terrible figure du triomphe bourgeois. <em>Madame Bovary</em> ou le livre sur rien, sur le néant, sur la mort.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Pour conclure</strong></p>
<p>Pour Flaubert, l’âme humaine est double : Elle tend d’un côté vers la satisfaction des désirs matériels, de l’autre, elle se tourne vers l’infini, le sacré, l’idéal, dans un élan mystique. Mais le premier versant, celui de la réalité, s’avère profondément décevant. Le désenchantement romantique se traduit chez Flaubert par la conscience aiguë de l’échec amoureux, l’affirmation du désespoir et le récit des illusions. Reste le versant du songe qui fait entrevoir un monde meilleur. Dans cette quête imaginaire et mystique, la mort est l’élément central du fantastique qui naît d’une hésitation permanente entre la réalité et le rêve, le présent et le souvenir passé. Cette hésitation correspond à une vision mystique d’un monde peuplé par les vivants mais aussi par des apparitions célestes ou infernales, un monde où se multiplient à l’infini les doubles. L’art de Flaubert consiste à faire de cet univers onirique un univers poétique, un monde mystérieux de symboles, un espace où tout signifie et se correspond. L’écriture permet ainsi de fixer le rêve et d’en comprendre le secret. Celui-ci ne meurt plus dans la perte des illusions mais peut être un moyen de connaître le sens de sa destinée, de mêler le visible et l’invisible, le naturel et le surnaturel bref de concilier le matériel et le spirituel.</p>
<p style="text-align: center;">****************</p>
<p><strong>(1) </strong>Cratylisme : de cratyle, dialogue de Platon sur le langage (IVe siècle av. J.-C.). Cratyle prétend que les mots viennent de la nature des choses, contrairement à son interlocuteur qui soutient qu’ils sont dus à une simple convention « voir Saussure et l’arbitraire du signe).<strong> <br />
</strong><strong>(2) </strong>Voir à propos Philippe Lejeune, « <em>Je est un autre</em> », Paris, Le Seuil, 1980.<strong></strong></p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong>Références bibliographiques</strong></p>
<p>Arnauld, Antoine et Nicole, Pierre (1975), <em>La logique ou l’art de penser</em>, Paris, Flammarion.</p>
<p>Barthes, Roland (1970), <em>S/Z</em>, Paris, éd. du Seuil.</p>
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		<title>Autofiction et visibilité chez Azouz Begag</title>
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		<pubDate>Mon, 04 May 2009 19:24:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mbeauchamp</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Introduction   Au printemps 2005, en intégrant le gouvernement de Villepin en qualité de ministre de la Promotion et de l&#8217;Égalité des chances, Azouz Begag, sociologue et écrivain lyonnais, a franchi un cap supplémentaire dans la sphère visible de la société française. S&#8217;il existe une sphère visible, cela signifie qu&#8217;il en existe une invisible. À [...]]]></description>
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<p><strong></strong></p>
<p><strong></strong></p>
<p><strong>Introduction</strong></p>
<p> </p>
<p>Au printemps 2005, en intégrant le gouvernement de Villepin en qualité de ministre de la Promotion et de l&#8217;Égalité des chances, Azouz Begag, sociologue et écrivain lyonnais, a franchi un cap supplémentaire dans la sphère visible de la société française. S&#8217;il existe une sphère visible, cela signifie qu&#8217;il en existe une invisible.</p>
<p>À l&#8217;automne 1983, après de graves émeutes répondant à des violences policières, une poignée d&#8217;habitants des Minguettes, quartier périphérique de l&#8217;agglomération lyonnaise, entamèrent une Marche pour l&#8217;égalité et contre le racisme qui, rebaptisée Marche des beurs, draina 100 000 personnes à Paris le 3 décembre 1983. Azouz Begag faisait partie de ce mouvement. Cette marche symbolique illustre les premiers pas d&#8217;une génération, souvent étiquetée « deuxième génération issue de l&#8217;immigration », en révolte contre une société qui a refusé de voir leurs aînés arrivés une trentaine d&#8217;années plus tôt en France. Cette marche, très médiatisée à l&#8217;époque, marque la volonté de sortir du statut d&#8217;invisibles et de silencieux.</p>
<p>Ce thème de passage à la lumière, de traversée d&#8217;une sphère d&#8217;ombre à une sphère de lumière, est aussi évident dans les écrits d&#8217;Azouz Begag, et plus particulièrement dans ses œuvres autofictionnelles. Notre étude s&#8217;appuiera sur un corpus composé de deux œuvres principales, <em>Le Gone du Chaâba</em> et <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. L&#8217;autofiction est définie dans le Petit Robert comme « récit mêlant la fiction et la réalité autobiographique ». L&#8217;écriture « begaguienne » sera définie comme autofictionnelle car elle est autobiographique, l&#8217;auteur/narrateur raconte ses souvenirs d&#8217;enfance et d&#8217;adulte, mais pas signalée comme telle par Begag puisqu&#8217;il sous-titre chacun de ses deux ouvrages de « roman ». Le genre romanesque étant le genre fictionnel par excellence, l&#8217;autofiction semble qualifier le plus précisément une telle écriture. Le narrateur raconte ses souvenirs personnels, mais certains montrent l&#8217;absence d&#8217;une fidélité totale à la réalité ; par exemple les noms des frères et sœurs du narrateur sont différents d&#8217;un récit à l&#8217;autre. Au-delà de la définition du genre littéraire employé, c&#8217;est bien plutôt la question du choix de l&#8217;autofiction qui nous importe ici. En effet, l&#8217;autofiction est utilisée par Begag comme outil révélateur, comme moyen de mise en lumière de toute la réalité des immigrés « première » et « deuxième génération ». Alors, en quoi l&#8217;autofiction est-elle un medium de visibilité chez Azouz Begag ?</p>
<p>La réponse à cette interrogation sera articulée autour de la définition triple de « medium ». Dans un premier temps, « medium » est défini comme « moyen », on étudiera donc l&#8217;autofiction comme « moyen » de mise en lumière d&#8217;un « nous » collectif, d&#8217;une communauté longtemps maintenue dans l&#8217;ombre. Dans un deuxième temps, « medium » appartient à la famille des latinismes tels « médius » ou « médiator », mots tous fédérés par la notion d&#8217;intermédiaire, d&#8217;entre-deux. Dans notre étude, il sera alors temps d&#8217;analyser l&#8217;autofiction comme intermédiaire dans un exercice de mise en lumière indirecte car tributaire de la médiation d&#8217;un « je » autobiographique. Enfin, le mot latin « medium » devient media au pluriel. L&#8217;autofiction est souvent désignée comme genre médiatique ou de médiatisation de cette littérature dite de la « deuxième génération », on observera alors le statut d&#8217;Azouz Begag par rapport à cette littérature et les interprétations littéraires qui lui sont liées.</p>
<p> </p>
<p><strong>De la périphérie lyonnaise à l&#8217;univers fictionnel</strong></p>
<p> </p>
<p>Les deux autofictions qui composent notre corpus correspondent à deux époques différentes de la vie de l&#8217;auteur, <em>Le Gone du Chaâba</em> décrit l&#8217;enfance du jeune narrateur dans un bidonville de la périphérie lyonnaise, le Chaâba. Quant au <em>Marteau Pique-Cœur,</em> le récit se situe à l&#8217;âge adulte du narrateur, au moment de la mort de son père. Ces deux autofictions mettent en lumière des époques distinctes, des lieux divers, mais une seule communauté, un seul « nous » collectif. L&#8217;autofiction est ici le moyen utilisé pour rendre visible ce « nous » invisible. L&#8217;analyse de ce moyen littéraire de mise en lumière peut s&#8217;articuler autour de trois points : le lieu, le temps et l&#8217;action. Le rapprochement avec le théâtre apparaît dans l&#8217;écriture begaguienne, le soin apporté à la vitalité des dialogues, à la mise en scène des situations, peut justifier cette approche. Le « nous » est présenté tout d&#8217;abord dans un lieu, le Chaâba ou les zones périphériques de la ville, dans un temps, un temps passé, le temps des souvenirs, et dans une action, la vie quotidienne.</p>
<p>Dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> le lien entre le groupe et le lieu d&#8217;habitation est très fort. Le Chaâba, bidonville isolé, caché derrière le boulevard périphérique, est le lieu de vie du groupe d&#8217;immigrés présenté par le jeune narrateur. L&#8217;invisibilité agit à deux niveaux dans le récit de l&#8217;enfance du narrateur, les hommes sont invisibles car ils se lèvent tôt pour aller travailler le matin, et ils se déplacent en dehors des heures de vie de la société, et quand ils travaillent, ils sont dissimulés derrière les murs des usines ou rendus silencieux par le bruit assourdissant des marteaux-piqueurs. Les femmes sont invisibles car elles demeurent au Chaâba toute la journée en attendant le retour de leur mari, et le lieu-même est invisible aux yeux des habitants de la ville. Le jeune narrateur décrit le lieu de vie des Chaâbis :</p>
<p>« Vu du haut du remblai qui le surplombe ou bien lorsqu&#8217;on franchit la grande porte en bois de l&#8217;entrée principale, on se croirait dans une menuiserie. Des baraquements ont poussé côté jardin, en face de la maison. La grande allée centrale, à moitié cimentée, cahoteuse, sépare à présent deux gigantesques tas de tôles et de planches qui pendent et s&#8217;enfuient dans tous les sens. Au bout de l&#8217;allée, la guérite des WC semble bien isolée. La maison de béton d&#8217;origine, celle dans laquelle j&#8217;habite, ne parvient plus à émerger de cette géométrie désordonnée. Les baraquements s&#8217;agglutinent, s&#8217;agrippent les uns aux autres, tout autour d&#8217;elle. Un coup de vent brutal pourrait tout balayer d&#8217;une seule gifle. Cette masse informe s&#8217;harmonise parfaitement aux remblais qui l&#8217;encerclent » (11).</p>
<p> </p>
<p>La description du bidonville montre métaphoriquement la situation de ses habitants. Tout d&#8217;abord, le Chaâba se situe en contrebas du boulevard de ceinture, à l&#8217;abri des regards. Ensuite, le narrateur désigne « des baraquements » qui « s&#8217;agglutinent » et « qui s&#8217;agrippent les uns aux autres », de la même manière, les Chaâbis habitent les uns collés aux autres dans un bidonville miséreux, mais cette misère n&#8217;est jamais considérée comme un fléau. On reviendra plus tard sur l&#8217;insistance de jeune narrateur sur la douceur dans la misère. Enfin, un troisième terme doit être souligné, Begag parle de « la maison d&#8217;origine » qui « ne parvient plus à émerger ». Le maniement habile des mots met en lumière la situation de ce « nous » immigré maintenu dans l&#8217;ombre. La définition du verbe « émerger » dit : « sortir d&#8217;un milieu où l&#8217;on est plongé de manière à apparaître à la surface ; se manifester, apparaître plus clairement ». L&#8217;utilisation de ce verbe n&#8217;est pas anodine. En effet, le narrateur fait subtilement comprendre au lecteur que ce « nous » est empêché, est retenu en dehors de la sphère visible de la société, on l&#8217;empêche d&#8217;émerger. C&#8217;est bien là, alors, l&#8217;ambition de l&#8217;autofiction, que de mettre un terme à cette privation de lumière, en rendant visible cette génération d&#8217;immigrés. Cependant, le Chaâba, recréation urbaine de l&#8217;atmosphère algérienne d&#8217;El Ouricia, va mourir en même temps que sa communauté va se disperser. Quand le « nous » se disperse, le territoire explose :</p>
<p>« il lui aurait certainement fait remarquer que le Chaâba n&#8217;est plus ce qu&#8217;il était, que les hommes ne se regroupent plus comme autrefois autour du café et du poste de radio, dans la cour. [...] Seuls. Nous sommes seuls désormais, abandonnés dans les décombres du Chaâba » (144-145).</p>
<p> </p>
<p>Le « nous » qui constituait l&#8217;âme du Chaâba est parti chercher le « confort » dans des appartements des banlieues lyonnaises, et le Chaâba se meurt. Quand le narrateur et sa famille quitte à son tour le bidonville, c&#8217;est pour s&#8217;installer dans un immeuble de la Croix Rousse. Quand il découvre le quartier, le narrateur dit :</p>
<p>« En partant de la rue Terme, je suis parvenu jusqu&#8217;en haut de la Croix-Rousse en empruntant les traboules. [...] Dans ce quartier habitent de nombreuses familles arabes. Il est environ 6 heures. Il faut rentrer. Je redescends vers la place Sathonay par la montée de la Grande Côte. Magasins d&#8217;alimentation générale, boucheries, coiffeurs, bars, hôtels&#8230; on est en Algérie. Des femmes, habillées comme ma mère, traversent la rue, allègrement, pour entrer dans l&#8217;allée d&#8217;en face. Et devant la vitrine des boutiques, des vieux bouts-filtres (turbans jaune moutarde sur la tête) se dorent la pilule » (170).</p>
<p> </p>
<p>Aussi même en quittant le Chaâba dissimulé, le groupe, que ce soit la famille du narrateur ou bien les autres Chaâbis, se retrouvent dirigés dans des quartiers où ils ne sont pas visibles aux yeux de la société française, car rejetés aux abords des villes, loin des regards du centre. Le narrateur adulte dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> fait la même réflexion quand il s&#8217;attarde sur le quartier où son père a fini ses jours. « Un quartier de pauvres gens dans lequel les travailleurs immigrés mélangeaient leur faciès de sudistes à celui des immigrés venus du talon de l&#8217;Italie » (71).</p>
<p>Ainsi, les immigrés, d&#8217;où qu&#8217;ils viennent, sont entassés, « agglutinés » dans des quartiers aux abords des villes, quartiers à l&#8217;abri des regards de la société dite d&#8217;« accueil ». Le lieu dans lequel évolue le « nous » du groupe est donc dissimulé, caché, à l&#8217;image de ses habitants. Écrire cette dissimulation, c&#8217;est la mettre en lumière, la rendre visible.</p>
<p>Les deux récits autofictionnels rendent également le groupe visible en l&#8217;inscrivant dans un temps, le temps des souvenirs. Ce temps est passé et linéaire dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> et complètement éclaté dans <em>Le marteau Pique-Cœur,</em> oscillant perpétuellement entre passé et présent. Bien que différente, la temporalité des deux autofictions est similaire en deux points : le temps est rythmé par la journée de travail, d&#8217;école, c&#8217;est le temps de l&#8217;effort, et rythmé par la réminiscence des souvenirs, c&#8217;est le temps du réconfort.</p>
<p>Au début du <em>Gone du Chaâba,</em> le narrateur entre à l&#8217;école primaire, à la fin du récit, il est au collège. Le temps des enfants est rythmé par les jours d&#8217;école, par les jeudis de repos, et par les week-ends de jeu dans les bois avoisinant le bidonville, ou bien dans les rues encadrant l&#8217;appartement. Le temps des hommes est divisé différemment, il y a la journée de travail et le retour au Chaâba le soir, moment de discussions avec les frères et les cousins, dans la chaleur humaine et compréhensive du bidonville. Il est intéressant de noter que la conception du temps des immigrés premiers venus est fondée sur la nostalgie. La première définition de nostalgie est surprenante tant elle correspond parfaitement à l&#8217;expérience de ces exilés, elle dit : « état de dépérissement et de langueur causé par le regret obsédant du pays natal, du lieu où l&#8217;on a longtemps vécu ». Les hommes en rentrant au Chaâba le soir, après une journée d&#8217;immersion dans la masse des travailleurs, de soumission au « temps d&#8217;ici », retrouvent le « temps de là-bas ». Ainsi quand Bouchaoui vient rendre visite à la famille Begag dans le Chaâba déserté, le lecteur peut lire : « Les deux hommes ne sont plus là déjà, ils voguent dans les contes, ils retournent à El-Ouricia, ils remontent le temps » (156). Le temps de la nostalgie, des contes du pays, de la réactualisation des racines est omniprésent dans les deux autofictions. Dans <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> le narrateur se remémore avec émotion les dimanches matins de son enfance quand il accompagnait son père au marché. Il se rappelle les odeurs, l&#8217;animation, et aussi les rencontres dans cet espace de libre mouvement. Il raconte :</p>
<p>« Dans ce monde grouillant, mon père rencontre un cousin de là-bas. Monsieur Ali. [...] Et voilà les deux cousins de la montagne qui partent pieds nus sur les chemins des contes. Ils évoquent leur enfance dans les champs de blé en Algérie, quand l&#8217;eau coulait à grands flots dans les ruisseaux, quand les cumulo-nimbus s&#8217;arrêtaient au-dessus du pays pour arroser les grasses prairies, et puis leur voix change quand s&#8217;amène le temps de l&#8217;exil, il se met à pleuvoir, ils posent du papier journal sur leur tête pour que les grêlons français ne leur fassent pas mal » (74-75).</p>
<p> </p>
<p>Ce passage marque la nostalgie comme sentiment dominant du « nous » invisible. L&#8217;épanouissement dans ce pays perçu comme l&#8217;El Dorado qu&#8217;est la France est tellement frustré, qu&#8217;il ne s&#8217;agit plus de regarder loin devant, à un futur qui s&#8217;annonce prometteur, mais bien plutôt de se rassurer et de radoucir ses pensées en s&#8217;emplissant l&#8217;esprit de ce passé idéalisé. La description de la temporalité des immigrés révèle les difficultés de vivre dans un temps où les instants de visibilité sont réduits à néant. Pour se préserver de la tristesse, le temps des souvenirs devient la bouffée d&#8217;oxygène qui évite l&#8217;étouffement. Les deux autofictions que sont <em>Le Gone du Chaâba</em> et <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> jouent avec les repères temporaux. D&#8217;un côté le récit d&#8217;enfance, inscrit dans le passé, utilise largement les heures pour introduire ses paragraphes et nouvelles séquences, heures qui n&#8217;ont plus aucune valeur quand le temps nostalgique des contes prend le dessus, alors que le récit « d&#8217;adulte » passe du présent au passé fréquemment, incitant le lecteur à se mettre dans la position de l&#8217;immigré déchiré en permanence entre un passé regretté, et un présent difficile.</p>
<p>Le dernier angle d&#8217;approche annoncé pour l&#8217;étude de l&#8217;autofiction comme moyen de mise en lumière de la réalité des immigrés est le récit de la vie quotidienne, l&#8217;unité d&#8217;action de ces deux récits. Quand le narrateur, dans <span style="text-decoration: underline;">Le Marte</span><em>au Pique-Cœur, </em>et encore plus dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> décrit le groupe et la vie qu&#8217;il mène au quotidien. Il met en évidence l&#8217;aspect monotone et rituel de l&#8217;existence des immigrés. Comme l&#8217;on a déjà observé dans l&#8217;analyse de la temporalité des deux autofictions, la journée des hommes, des femmes et des enfants du Chaâba est inlassablement la même, entre travail, tâches ménagères et école. D&#8217;un point de vue littéraire, cela permet au narrateur de mettre en lumière précisément le quotidien des immigrés. Les deux premières actions rapportées dans <em>Le Gone du Chaâba</em> sont le rituel de la lessive à l&#8217;unique point d&#8217;eau du bidonville, tâche féminine, et le retour de Bouzid (le père) au Chaâba après une journée de travail. La peinture de ce dernier événement mérite d&#8217;être étudiée de plus près. Le narrateur décrit :</p>
<p>« Bouzid a fini sa journée de travail. Comme à l&#8217;accoutumée, il s&#8217;assied sur sa marche d&#8217;escalier, sort de sa poche une boîte de chemma, la prend dans le creux de sa main gauche et l&#8217;ouvre. Avec trois doigts, il ramasse une boulette de tabac à priser, la malaxe pendant un moment et, ouvrant la bouche comme s&#8217;il était chez le dentiste, fourgue sa chique entre ses molaires et sa joue. Il referme la bouche et la boîte, puis balaie de son regard interrogateur l&#8217;amoncellement de huttes qu&#8217;il a laissées s&#8217;ériger là. Comment refuser l&#8217;hospitalité à tous ces proches d&#8217;El-Ouricia qui ont fui la misère algérienne ? » (12)</p>
<p> </p>
<p>Cette peinture du père rentrant d&#8217;une journée de travail présente de nombreux détails. Tout d&#8217;abord, la description est introduite par l&#8217;expression « comme à l&#8217;accoutumée » qui soutient l&#8217;idée de rituel, de routine. Ensuite, les verbes sont accumulés les uns après les autres sans répétition du sujet pour accentuer la force visuelle de cette description. Les verbes sont tous conjugués au présent, un présent qui marque aussi l&#8217;habitude et qui ôte toute impression de ponctualité d&#8217;une telle action. La question finale souligne la possibilité qu&#8217;a le père de réfléchir après une journée de travail épuisante et aliénante. Quand il « balaie du regard » les baraquements, il pose, du même coup, un regard sur sa vie. L&#8217;objet de cette description est ici un sujet pensant (les verbes ne sont pas conjugués à la voix passive), et non un être invisible supposé utile uniquement aux durs labeurs. L&#8217;intérêt de la mise en lumière de la vie quotidienne des immigrés est qu&#8217;elle est dépourvue de tout misérabilisme chez Begag. Il montre toujours mais ne s&#8217;apitoie jamais. Dans <em>Les Voix de l&#8217;exil,</em> Abdelkader Benarab relève ce trait commun à tous les auteurs dits de la « deuxième génération », il souligne : « l&#8217;autre différence de taille [d'avec les auteurs de la première génération], développée dans l&#8217;écriture des jeunes de la deuxième génération, est le désir incoercible de ne pas apparaître sous un jour défavorable en évitant l&#8217;autodescription misérabiliste. » En effet, Begag décrit une réalité, il ne force pas le trait quand il dépeint la saleté du Chaâba, la fatigue de ses parents, les angoisses de se déplacer dans un univers inconnu. Dans les deux récits, le narrateur raconte à plusieurs reprises les moments de bonheur partagés par la communauté, que ce soit au sein du Chaâba ou dans leurs nouveaux espaces une fois le Chaâba abandonné. Ainsi le quotidien des Chaâbis est marqué par une routine qu&#8217;on ne peut enrayer. Cependant, cette routine ne rime jamais avec ennui pour les plus jeunes générations. En ce qui concerne les adultes, le narrateur ne s&#8217;apitoie jamais, ne met pas en lumière un groupe désespéré et anéanti. Une preuve : ils rêvent encore, « les gens dorment. Les femmes rêvent d&#8217;évasion ; les hommes du pays. » (<em>Le Gone du Chaâba,</em> 65).</p>
<p>À travers les deux autofictions qui composent notre corpus, on a pu voir que l&#8217;auteur utilisait ce genre littéraire comme moyen pour dévoiler, et mettre en lumière une génération demeurée invisible et silencieuse pendant de longues années. Abdelkader Benarab explique que « le travailleur étranger n&#8217;était plus qu&#8217;un nombre parmi les chiffres, qu&#8217;un savant décomptage classait en termes de quotas. On parlait encore de cette première vague de migrants, comme étant une génération du silence, tant la parole était ravalée pour ne laisser s&#8217;échapper qu&#8217;un profond soupir de désespoir. »</p>
<p>C&#8217;est bien précisément l&#8217;enrayement de ce silence que Begag s&#8217;emploie à opérer au moyen de ces deux autofictions. Cette première génération invisible et muette est ici mise en lumière en la resituant dans un espace de vie, dans une temporalité et dans un quotidien. Cependant, cette mise en lumière n&#8217;est pas directe. En effet, l&#8217;autofiction suppose un « je » autobiographique. Ce « je » auteur/narrateur est l&#8217;intermédiaire, la médiation du lever de voile sur les immigrés invisibles.</p>
<p>Comme il a été dit en introduction, le terme « medium » propose différentes significations. Son origine latine l&#8217;intègre dans la famille des mots liés à la notion d&#8217;entre-deux, d&#8217;intermédiaire. Dans notre étude, l&#8217;autofiction, et plus précisément le « je » autofictionnel, est un intermédiaire dans la mise en lumière, dans la démarche de visibilité des immigrés engagée par l&#8217;auteur. « Je » est dans une position de médiation &#8211; « le fait de servir d&#8217;intermédiaire » &#8211; dans le processus de révélation d&#8217;une génération d&#8217;invisibles. On assiste donc à une mise en lumière indirecte. Indirecte par l&#8217;hermétisme des titres des deux autofictions, et indirecte aussi car le « je » autofictionnel joue un rôle d&#8217;intermédiaire, et utilise sa propre visibilité comme médiation dans cette mise en lumière.</p>
<p>Le caractère indirect de l&#8217;enrayement de cette invisibilité est d&#8217;abord présent dans le choix des titres des deux œuvres étudiées. Que ce soit <em>Le Gone du Chaâba</em> ou <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> l&#8217;horizon d&#8217;attente du lecteur demeure plutôt trouble à la lecture de ces titres. En ce qui concerne le premier récit, <em>Le Gone du Chaâba,</em> le lecteur ne peut savoir qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un ouvrage sur l&#8217;enfance d&#8217;un petit garçon dont les parents sont des immigrés algériens. L&#8217;obscurité du titre est double puisqu&#8217;elle associe l&#8217;argot lyonnais à un mot d&#8217;origine arabe inconnu du lectorat français. Abdelkader Benarab commente un tel titre en disant :</p>
<p>« <em>Le Gone du Chaâba</em> est composé de deux substantifs irréductibles l&#8217;un à l&#8217;autre s&#8217;inscrivant dans deux registres sémantiques non identifiables entre eux. Le gone est un mot Lyonnais, de langue populaire, qui veut dire « enfant des rues, gamin ». [...] L&#8217;allusion à la misère (étymologiquement : « mal vêtu ») et à la rue, domaine du dévergondage, ne justifie nullement l&#8217;emploi du Chaâba qui de surcroît est un mot inconnu du grand public français et que le dictionnaire ne retient pas pour le moment. S&#8217;il suggère le goulet ou la ravine, rien n&#8217;autorise une articulation entre ces deux mots si on ignore la langue d&#8217;où est tiré ce substantif littéraire »..</p>
<p> </p>
<p>L&#8217;analyse de M. Benarab est intéressante en ce qui concerne l&#8217;appartenance sémantique éclatée de ces deux termes, entre argot lyonnais et mot arabe, cependant le rapprochement avec la misère ne me semble pas correspondre avec l&#8217;écriture de Begag. Ce titre hermétique à la première lecture prend tout son sens une fois le roman refermé et lu de bout en bout, la résistance première ne dure pas. Le Gone du Chaâba est bien le jeune Azouz, narrateur de ce récit sur l&#8217;enfance dans une famille d&#8217;immigrés. Azouz est un gone, un vrai, un jeune garçon lyonnais, qui a passé les premières années de sa vie dans le Chaâba, ce bidonville occupé par les immigrés algériens d&#8217;El Ouricia. La pluralité sémantique du titre renvoie à la pluralité identitaire du narrateur. Le lecteur n&#8217;est pas mis directement en relation avec le contenu du récit, la visibilité est effectuée indirectement. Il en va de même pour la deuxième autofiction, <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> est tout aussi hermétique du point de vue de l&#8217;horizon d&#8217;attente affichée par le titre. Tout d&#8217;abord, le jeu de mots « pique-cœur » n&#8217;est pas classique, il ne renvoie pas à un maniement habituel de la langue française. Toutefois, il est chargé de sens.</p>
<p>Dans l&#8217;imaginaire français, le marteau-piqueur est traditionnellement associé au travailleur immigré. Michel Tournier dans son roman <em>La Goutte d&#8217;or</em> met son héros &#8211; un jeune homme immigré &#8211; dans la situation du travailleur-type. Son outil de travail, le marteau-piqueur, est décrit comme un « formidable outil à défoncer le bitume ». Chez Begag, le jeu de mots est double selon si « pique » est pris dans son acception en tant que verbe ou en tant que nom. Le verbe « piquer » dispose de différents sens, de percer à l&#8217;aide d&#8217;un outil quelconque à prendre ou voler (un sens datant du XVIe siècle) ou encore blesser (sens lui aussi vieilli), toutes ces significations sont liées par un caractère désagréable, de douleur, d&#8217;inconfort. C&#8217;est bien le travail acharné qui a piqué le cœur de tous ces immigrés, dont le père du narrateur, au point de les faire vieillir dans un état de santé fragile, ou même de les tuer. « Pique » peut aussi être un nom, il renvoie alors aux cartes, à « une des couleurs représentée par un fer de pique noir stylisé ». Il y aurait alors un jeu de mots avec cœur, un autre terme employé dans le champ sémantique des cartes de jeu. Quelle pourrait être l&#8217;interprétation si « pique » est lu dans son sens nominal ? Je passe mon tour&#8230;</p>
<p>Quoiqu&#8217;il en soit, il est évident que la mise en lumière des immigrés de la première génération n&#8217;est pas annoncée « visiblement » par les titres des deux autofictions. Le titre résiste à toute interprétation immédiate, empêche toute impression de transparence de sens. Il faut alors l&#8217;intermédiaire du « je » autofictionnel pour expliquer ses titres obscurs à la première lecture.</p>
<p>Le « je » autofictionnel joue d&#8217;autant plus un rôle de médiation dans la mise en lumière des générations d&#8217;immigrés invisibles qu&#8217;il ne cache pas sa propre visibilité, surtout dans le deuxième récit <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Cette nécessité d&#8217;être visible devient consciente chez le narrateur dès ses premiers pas à l&#8217;école. Il comprend très tôt qu&#8217;il faut être devant le maître, sous ses yeux, pour qu&#8217;il soit vu pour ce qu&#8217;il est, c&#8217;est-à-dire Azouz, un jeune élève brillant. Il dit :</p>
<p>« À partir d&#8217;aujourd&#8217;hui, terminé l&#8217;Arabe de la classe. Il faut que je traite d&#8217;égal à égal avec les Français. Dès que nous avons pénétré dans la salle, je me suis installé au premier rang, juste sous le nez du maître. Celui qui était là avant n&#8217;a pas demandé son reste. Il est allé droit au fond occuper ma place désormais vacante. Le maître m&#8217;a jeté un regard surpris. Je le comprends. Je vais lui montrer que je peux être parmi les plus obéissants, parmi ceux qui tiennent leur carnet du jour le plus proprement, parmi ceux dont les mains et les ongles ne laissent pas filtrer la moindre trace de crasse, parmi les plus actifs en cours » (62).</p>
<p> </p>
<p>Cette citation met en lumière plusieurs éléments de la réalité des immigrés, et dans cette situation précise, des plus jeunes générations qui sont, elles, confrontées à la sphère visible dès les premières années de scolarité. Tous les jours, le passage du Chaâba (espace de l&#8217;invisibilité, un « en-dedans protecteur » selon Abdelkader Benarab) à l&#8217;école (espace de visibilité) est assimilé à une traversée dangereuse et effrayante, tout du moins au début. Le jeune Azouz raconte ce déplacement quotidien en disant :</p>
<p>« Après, c&#8217;est Léo Lagrange, l&#8217;école ; mais quelle angoisse de parvenir jusque-là ! Le pont enjambe les eaux brouillonnes et nerveuses du canal. Leur couleur verdâtre suffit à me paralyser. Les jours de grand vent, toute la ferraille claque des dents, alors je m&#8217;agrippe à la rampe de sécurité d&#8217;une main et, de l&#8217;autre, je m&#8217;accroche à la blouse de Zohra. Après ce passage difficile, il ne reste qu&#8217;une centaine de mètres à parcourir » (56-57).</p>
<p> </p>
<p>Cette angoisse de la traversée ne dure pas, en effet, un peu plus loin, alors que l&#8217;heure des vacances d&#8217;été a sonné, le narrateur dit : « Ils [Moustaf et Zohra] commencent à marcher, allègres. Je les suis à quelques mètres, traînant les babouches sur le pont Croix-Luizet dont je n&#8217;ai plus peur à présent&#8230; » (162).</p>
<p>Ces citations ne sont pas anodines car elles montrent à quel point le « je » narrateur est conscient de la nécessité d&#8217;être visible et de maîtriser ses angoisses s&#8217;il veut montrer qui il est, en tant qu&#8217;être humain pensant, et pas en tant que membre d&#8217;une communauté (« terminé l&#8217;Arabe de la classe »). L&#8217;école comme espace de libération et d&#8217;entrée dans la lumière est analysé par Abdelkader Benarab avec les propos suivants :</p>
<p>« Begag [met] en avant le rôle de l&#8217;école comme élément de transformation de la condition socio-culturelle et aussi de libération. [...] Le texte [...] dégage une ambition politique que sous-tend une rhétorique contestataire des évidences présentes dans l&#8217;imaginaire de l&#8217;Autre. La socialisation par l&#8217;apprentissage scolaire est une des premières œuvres de combat que se livre le héros principal dont la réussite est la meilleure arme ».</p>
<p> </p>
<p>L&#8217;école et la réussite sont donc une arme libératrice des filets de l&#8217;invisibilité pour Azouz. Cette conception lui a été inculquée par son père. Alors qu&#8217;un groupe d&#8217;enfants du Chaâba veut aller travailler les jeudis matins au marché pour gagner quelques pièces, Bouzid s&#8217;oppose catégoriquement à ce que ses fils fassent de même, il leur dit :</p>
<p>« Je préfère que vous travailliez à l&#8217;école. Moi je vais à l&#8217;usine pour vous, je me crèverai s&#8217;il le faut, mais je ne veux pas que vous soyez ce que je suis, un pauvre travailleur. Si vous manquez d&#8217;argent, je vous en donnerai, mais je ne veux pas entendre parler de marché » (22).</p>
<p> </p>
<p>Toutes ces citations marquent bien la conviction du narrateur que la sortie de l&#8217;invisibilité passe par l&#8217;école, et la réussite scolaire. Dans <em>Le Marteau Pique-Cœur, </em>le narrateur donne à voir les conséquences de cette conviction née dès les premiers pas dans le système scolaire. La visibilité du « je » est omniprésente dans le deuxième récit, elle est inscrite dans un jeu de contraste avec la persistante invisibilité de ses pairs. Ainsi, à tout moment, quelqu&#8217;un vient rappeler au narrateur son statut d&#8217;écrivain connu et reconnu, même dans les instants les plus douloureux. L&#8217;épisode où cette surexposition amène le narrateur à se trouver face à des situations du domaine de l&#8217;absurde est l&#8217;épisode de la visite rendue à son père alors qu&#8217;il se trouve à l&#8217;hôpital :</p>
<p>« Face à la chambre 33, je poussai tout doucement la porte. [...] La première vision me propulsa en arrière d&#8217;un pas, comme une explosion de gaz. Abboué était à peine reconnaissable, plié en deux sur son lit redressé à cent vingt degrés, affublé d&#8217;une simple blouse blanche, le visage amaigri, gémissant comme un animal blessé. [...] De près, des taches de sang ou de vomi sur son oreiller montraient l&#8217;état d&#8217;abandon dans lequel on l&#8217;avait laissé. [...] Paniqué, je jetai un coup d&#8217;œil sur le voisin. [...]</p>
<p>- Il n&#8217;y a pas d&#8217;infirmières, ici ? Où sont-elles, nom de Dieu ?</p>
<p>Miracle, enchantement, une jeune infirmière entra sur la pointe des pieds. [...]</p>
<p>- Mon père est entrain de souffrir, beaucoup&#8230; réussis-je à placer, je ne sais pas si&#8230;</p>
<p>- Mourir ? sourit-elle.</p>
<p>- Non, j&#8217;ai dit souffrir !</p>
<p>Tout en continuant son tour du lit, réajustant les draps, elle me regarda et écarta les narines.</p>
<p>- C&#8217;est vous l&#8217;écrivain ?</p>
<p>- Oui, je&#8230; fis-je surpris, mais&#8230;</p>
<p>- Je le savais !</p>
<p>- &#8230; et lui c&#8217;est mon père, c&#8217;est&#8230;</p>
<p>- Je le savais !</p>
<p>- &#8230; le héros de mon roman, vous savez&#8230;</p>
<p>Elle frappa sur l&#8217;oreiller plein de taches, sourcilla, décida de changer de taie.</p>
<p>- J&#8217;ai tout lu de vous ! Mais ce qui s&#8217;appelle tout ! [...]</p>
<p>Tandis qu&#8217;un débat littéraire du troisième type s&#8217;instaurait autour de lui, mon père continuait tranquillement de se contorsionner dans son lit, en implorant sa mère » (32-33).</p>
<p> </p>
<p>Dans ce passage, le « je » autofictionnel montre les limites de sa visibilité. Lui, en tant qu&#8217;écrivain reconnu, est visible et peut être l&#8217;intermédiaire dans la mise en lumière de ses frères, cousins, amis qui restent invisibles à la société. Begag peut utiliser la médiation de l&#8217;autofiction, et du « je » autobiographique pour opérer cette mise en lumière dans un cadre littéraire. Cependant, cette mise en lumière semble ne pas dépasser systématiquement les limites du récit littéraire. Ainsi cette mise en mots d&#8217;une situation vécue, situation où les souffrances de son père ne sont même pas vues, mêmes pas reconnues par les infirmières alors que lui, Azouz Begag, est immédiatement reconnu est un épisode qui montre tout le chemin encore à parcourir. Le « je » autofictionnel reconnaît, avec lucidité, que la visibilité et la reconnaissance publique ne sont pas les clés d&#8217;un mieux-être, d&#8217;une meilleure vie entre « eux »/français et « nous »/immigrés ou « issu(e)s de l&#8217;immigration ». Il dit toujours dans sa deuxième autofiction :</p>
<p>« La reconnaissance coûte cher. J&#8217;avais écrit trop de livres sur des histoires d&#8217;amour qui se terminent mal, surexposé ma tête à la télévision, dans les journaux. Pour quels revenus ? Trouver l&#8217;errance, le vagabondage et la solitude. J&#8217;avais décidément mal calculé mon itinéraire » (110).</p>
<p> </p>
<p>Une fois encore, il est évident que la mise en lumière de cette génération d&#8217;invisibles n&#8217;est pas directe, immédiate, elle agit grâce à la médiation d&#8217;un « je » autofictionnel, qui a pris très tôt conscience de son rôle à jouer en tant qu&#8217;individu « issu de l&#8217;immigration » visible. La visibilité, la « socialisation », terme employé par Benarab, passe par la réussite scolaire, et l&#8217;effort personnel. Ainsi, le « je » est le représentant des générations silencieuses, il écrit au nom de son père et de tous les hommes et femmes qui ont quitté leurs terres natales pour venir travailler en France. Mais le rôle du « je » représentant s&#8217;étend-t-il à sa génération à lui, à la « deuxième génération issue de l&#8217;immigration » ? Est-il aussi un intermédiaire pour cette génération-là ?</p>
<p> </p>
<p><strong>La visibilité à travers l&#8217;écriture</strong></p>
<p> </p>
<p>L&#8217;autofiction est un genre traditionnellement utilisé par les auteurs de la dite « deuxième génération issue de l&#8217;immigration ». Son caractère autobiographique donne du crédit à ce qui est dit car le récit est supposé s&#8217;appuyer sur des faits réels, vécus. Christiane Chaulet-Achour parle de « visibilité d&#8217;une subjectivité authentifiée par un vécu » dans <em>Littératures autobiographiques de la francophonie</em>. Ce genre a participé à la médiatisation de cette littérature, littérature qui s&#8217;attache à montrer la vie des premiers immigrés et les difficultés rencontrées par les générations qui ont suivi. À la fin de la partie précédente, on s&#8217;est interrogé sur le rôle éventuel d&#8217;Azouz Begag de représentant de plusieurs générations, dont la sienne. Il semble que le « code » de l&#8217;autofiction soit le seul lien qui existe entre Begag et les autres auteurs de sa génération. Abdelkader Benarab affirme que la « posture » des auteurs de la deuxième génération face à la société française, face à « eux », est double, il s&#8217;agit soit d&#8217;une posture de « rejet », soit de « conformité ». Le travail autofictionnel d&#8217;Azouz Begag de mise en lumière d&#8217;un « nous » illustre-t-il l&#8217;une de ces deux postures ? D&#8217;autre part, les jeunes auteurs expriment souvent les difficultés qu&#8217;ils rencontrent dans leur construction identitaire, entre enracinement et déracinement. On verra ce qu&#8217;il en est du « je » narrateur dans <em>Le Gone du Chaâba </em>et dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Quand Azouz Begag écrit <em>Écart d&#8217;identité</em> avec Abdelatif Chaouite, il semble que le terme « écart » définisse tout particulièrement son positionnement par rapport à la question d&#8217;une visibilité des premières générations, et de l&#8217;attitude des hommes et femmes issus de cette génération.</p>
<p>Par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un récit autofictionnel, Azouz Begag rend leur visibilité aux hommes et aux femmes premiers immigrés arrivés en France. C&#8217;est une double mise en lumière, révélation d&#8217;une première et d&#8217;une deuxième génération. Begag appartient à cette « deuxième génération ». Ce terme me gêne quelque peu car il ne correspond pas à la réalité de la situation. Jean Déjeux, dans son livre <em>La littérature maghrébine d&#8217;expression française,</em> montre l&#8217;absurdité de cette expression, il dit :</p>
<p> « Ces auteurs [...] ne sont de la seconde génération d&#8217;émigrés parce qu&#8217;ils n&#8217;ont émigré de nulle part. Ils sont simplement fils de travailleurs qui ont émigré autrefois. De pères algériens, pour les Algériens, ils sont toujours considérés comme Algériens, même s&#8217;ils sont Français parce que nés en France ou ayant été naturalisés à leur demande ».</p>
<p> </p>
<p>L&#8217;ambiguïté de cette étiquette correspond à l&#8217;ambiguïté du « cas Begag ». En effet, après avoir lu <em>Les Voix de l&#8217;exil</em> d&#8217;Abdelkader Benarab et d&#8217;autres articles rassemblés par Martine Mathieu dans <em>Littératures autobiographiques de la francophonie,</em> il est évident qu&#8217;Azouz Begag ne supporte aucune des étiquettes dont se retrouve affublés ces auteurs, enfants d&#8217;immigrés. Benarab affirme que le jeune narrateur, enfant d&#8217;immigrés, envisage la société française, la société visible, selon une double posture, soit une posture de conformité, soit une posture de rejet. Il explique :</p>
<p>« L&#8217;apparition du « moi » dans l&#8217;espace littéraire de la seconde génération issue de l&#8217;immigration s&#8217;est fait par rapport à une résistance ou un paradoxe créé par le regard d&#8217;autrui. Les personnages développeront une attitude d&#8217;un double choix imposé par ce regard de la société d&#8217;accueil : la conformité ou la révolte ».</p>
<p> </p>
<p>Alors, les jeunes Chaâbis de la France entière devraient soit se conformer à la société française, en se fondant dans la masse, et en niant leurs origines, soit rejeter en bloc cette même société, qui n&#8217;a jamais considéré leurs parents, et qui les repousse en permanence. Cette dichotomie me semble manquer de nuance. Preuve en est, deux affirmations tirées du <em>Marteau Pique-Cœur :</em> « Moi, en fréquentant l&#8217;école de Français, en faisant de Vercingétorix le héros de mes jeux, j&#8217;avais accompli un autre déplacement, moins loin, mais sans retour, j&#8217;étais devenu Franc, Gaulois. » (11) Et deux pages plus loin, le même narrateur, alors qu&#8217;il vole en direction des États-Unis, se fait la réflexion suivante : « Dans cette géométrie aux dimensions si extravagantes, la France faisait figure de petit coin de terre, et l&#8217;Algérie, mon autre fontaine identitaire, de petit bac à sable blanc » (13).</p>
<p>Ces deux citations soulignent le fait que le narrateur accepte sa double culture, sans penser son existence en termes de « rejet » ou de « conformité ». Il est Français, de parents algériens, et bénéficie de la richesse d&#8217;une double culture, son être est façonné de ces deux « sources », il n&#8217;en privilégie pas une pour en mettre de côté une autre. Il est aussi intéressant de noter que l&#8217;idée de l&#8217;école comme espace de construction identitaire est réaffirmée. L&#8217;absence d&#8217;une dualité ou d&#8217;une ambiguïté identitaire semble liée au fait que, contrairement aux idées reçues, le narrateur évolue dans un espace qui est le sien, qui est son « chez lui ». La question de la territorialisation ne se pose pas en terme problématique comme elle a pu l&#8217;être pour la première génération d&#8217;immigrés. Comme le dit le narrateur, « j&#8217;avais accompli un autre déplacement, moins loin, mais sans retour », il est chez lui en France et il ne vit pas avec le mythe du « retour dénifictif », comme il se plaît à le dire dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Dans un passage chargé de tendresse à l&#8217;égard de son père, mort et enterré dans son village natal en Algérie, le narrateur est rassurant et assuré avec les mots suivants :</p>
<p>« Je le [son père] rassure, t&#8217;en fais pas, normalement il ne devrait pas y avoir de problèmes, on va se débrouiller quelques années sans toi avant de te rejoindre, nous avons appris le français, nous prononçons correctement <em>école </em>au lieu d&#8217;<em>icoule</em>, nous ne rêvons pas de <em>retour dénifictif</em>, on est français, j&#8217;y suis, j&#8217;y reste, séjour définitif, nous jouons de l&#8217;imparfait du subjonctif pour nous défendre avec la langue contre ceux qui se disent héritiers exclusifs de Vercingétorix » (188).</p>
<p> </p>
<p>Là encore il n&#8217;y a pas de coupure fondamentale entre les deux cultures, en effet, bien que le narrateur affirme sa « françité », dans le dialogue intérieur avec son père, il lui dit qu&#8217;il le rejoindra. Il n&#8217;y a pas abandon de racines. La question de l&#8217;enracinement et du déracinement est un autre aspect de ce coup de projecteur sur les enfants d&#8217;immigrés.</p>
<p>Le père du narrateur est un déraciné, le narrateur un oiseau migrateur : une cigogne. La question de l&#8217;espace, de la territorialisation est cruciale dans les récits sur l&#8217;immigration. Abdelkader Benarab, dans <em>Les Voix de l&#8217;exil,</em> cite Jankélévitch. Ce dernier énonce la théorie suivante : « Les lieux ne sont jamais interchangeables [...]. C&#8217;est pour les mathématiciens que tout lieu en vaut un autre car la terre où on a vécu dès sa naissance et son enfance constitue un espace de &laquo;&nbsp;géographie pathétique&nbsp;&raquo;. »</p>
<p>Cet « espace de géographie pathétique » est le paradis perdu algérien, l&#8217;Ithaque &#8211; selon la comparaison de Begag &#8211; pour les premières générations. Obligés de quitter cet espace originel, ils expérimentent le déracinement, la déterritorialisation. Une souffrance infinie qu&#8217;ils tentent d&#8217;atténuer en se berçant du mythe du retour définitif.</p>
<p>Dans les deux autofictions, Begag souligne l&#8217;absence de ce sentiment de déterritorialisation chez son personnage autofictionnel. Son espace propre est la France, il se sent déraciné quand il quitte son pays pour partir aux États-Unis par exemple, mais jamais déterritorialisé, car il se définira toujours en tant qu&#8217;appartenant à ce sol gaulois, en même temps qu&#8217;au sol algérien. Il a deux fontaines identitaires, les deux coulent au même rythme, l&#8217;une n&#8217;est jamais à sec, tandis que l&#8217;autre déborde.</p>
<p>Ce caractère d&#8217;ambivalence accepté par le narrateur est une fois encore en contradiction avec les idées reçues simplistes qui disent que les jeunes, enfants d&#8217;immigrés, ne sont pas Français en France et pas Algériens en Algérie. Cette vacuité territoriale ne semble pas affecter le narrateur. Ayant lui-même vécu l&#8217;expérience de l&#8217;exil &#8211; il est parti travailler aux États-Unis pendant plusieurs années &#8211; il comprend le sentiment de manque du pays, de mal du pays, mais c&#8217;est un manque facile à combler car le retour est programmé, et non mythique. En introduction de cette avant-dernière sous-partie, j&#8217;ai comparé le narrateur, Azouz Begag, à une cigogne. Dans le deuxième récit, <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> le lecteur est « baladé » entre quatre espaces géographiques différents : les États-Unis, la France, le Maroc et l&#8217;Algérie. Ces mouvements migratoires permanents, cette dévoration du monde, permet au narrateur de prendre conscience de sa territorialisation, puisqu&#8217;où qu&#8217;il aille, il rentre toujours au même endroit : Lyon. C&#8217;est son port d&#8217;attache.</p>
<p>La référence aux cigognes, ces oiseaux migrateurs célèbres pour leurs déplacements annuels, au fil des saisons, est aussi présente dans le texte. À deux reprises, lors de l&#8217;enterrement du père à El-Ouricia, il est fait référence aux cigognes. « On a l&#8217;air con, lança Kader. Tout le monde nous mate, même les cigognes. » (200), puis quelques pages plus loin, « une cigogne vint survoler les opérations. Tout se déroulait comme prévu depuis toujours. Elle s&#8217;éloigna à tire-d&#8217;aile, après constatation. » (203) Azouz Begag, grâce à l&#8217;intervention des cigognes, dépasse la question de l&#8217;enracinement et du déracinement, en se comparant à cet oiseau qui change de « chez-soi » selon les saisons, mais qui revient toujours au même endroit. C&#8217;est une territorialisation multiple, à l&#8217;image du narrateur. Quand il arrive en Algérie, il fait part de ses sentiments au lecteur : « Nous étions en Algérie. Je souhaitai à ma fille bienvenue dans son autre pays. » (146) Ainsi la question de la territorialisation est abordée et permet d&#8217;éclairer un autre pan de la problématique construction identitaire des enfants d&#8217;immigrés, coincés entre deux espaces. Le narrateur tente de dépasser cette dichotomie en s&#8217;inscrivant dans une double territorialisation, une réelle : la France, et une originelle : l&#8217;Algérie. La façon dont la question est traitée dans les deux récits, est dénué de tout caractère tragique ou fataliste, comme il est habituellement de mise quand ces sujets sont étudiés. Une fois encore Begag se situe à l&#8217;écart de toutes les interprétations, souvent hâtives, proposées sur le thème de la « deuxième génération ».</p>
<p> </p>
<p><strong>Conclusion</strong></p>
<p> </p>
<p>Martine Mathieu, dans l&#8217;introduction du recueil d&#8217;articles intitulés <em>Littératures autobiographiques de la francophonie,</em> annonce un point problématique :</p>
<p>« Si le stade du récit de vie à valeur de manifeste ou de témoignage se trouve dépassé, le « je » mis en scène dans ces littératures francophones est pourtant souvent destiné à s&#8217;amplifier en un « nous » identitaire, porte-parole d&#8217;une communauté, centrale ou marginale (la nation ; les immigrés ; les femmes&#8230;), ou à n&#8217;exister qu&#8217;en opposition à une personne collective » .</p>
<p> </p>
<p>Une fois encore Azouz Begag échappe à cette affirmation. Quand il utilise l&#8217;autofiction pour mettre en lumière et rendre visible toute une génération d&#8217;oubliés, il dépeint un « nous » et un « je », le groupe et l&#8217;individu. Révéler la première génération d&#8217;immigrés correspond certes à une volonté d&#8217;éclairage historique sur une partie de l&#8217;histoire française souvent occultée, mais c&#8217;est aussi, la réhumanisation d&#8217;individus toujours considérés avec un regard groupal, collectif. Begag n&#8217;élargit pas le « je » au « nous ». Il sort le « je » du « nous » pour montrer son individualité. De plus, bien qu&#8217;il aborde les différentes thématiques liées à la question des enfants d&#8217;immigrés, de la construction identitaire, de l&#8217;inscription dans un espace, il demeure en marge des discours reçus. C&#8217;est d&#8217;ailleurs là tout l&#8217;intérêt et en même temps toute la difficulté dans l&#8217;étude des textes d&#8217;Azouz Begag.</p>
<p>Tout est remis en question, le lecteur ne peut pas se satisfaire des interprétations généralisantes acceptées sur la littérature dite « de deuxième génération ». Il faut comprendre la construction, la création que réalise Azouz Begag d&#8217;un nouvel espace qui peut être dédoublé, d&#8217;individus qui peuvent être d&#8217;ici et de là-bas. Pas de misérabilisme sur lequel s&#8217;apitoyer, de la réalité rien que de la réalité offerte dans une langue chargée d&#8217;humour et de poésie, non ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;un auteur est rangé dans la catégorie « auteurs de la deuxième génération issue de l&#8217;immigration » (vous pouvez reprendre votre souffle&#8230;) que le parler doit être le parler des banlieues.</p>
<p>L&#8217;auteur est dans le fictif car il s&#8217;agit du propre de la littérature mais il n&#8217;est pas dans le « dénifictif ». Cet adjectif associé au mot « retour » est intéressant car il peut renvoyer aux débordements et exagérations liés à une médiatisation soudaine et éphémère de la littérature des enfants d&#8217;immigrés. L&#8217;autofiction s&#8217;éloigne peut-être parfois trop d&#8217;une réalité pour répondre aux désirs d&#8217;une société qui ne croit plus que ce que les médias assènent matin et soir. Tout appartient au fictif, tout n&#8217;est qu&#8217;illusion. Azouz Begag se détache de cette obligation de satisfaction d&#8217;un lectorat dont l&#8217;esprit est embrumé par des discours qui refusent de « se coltiner » la réalité. Il dit qu&#8217;il est Français, parce qu&#8217;il le pense et parce qu&#8217;il l&#8217;est tout simplement.</p>
<p>Azouz Begag reste à l&#8217;écart du monde des étiquettes qui dissimulent les individus, les rend invisibles.          </p>
<p> </p>
<p> </p>
<p><strong>BIBLIOGRAPHIE</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><span style="text-decoration: underline;">ROMANS D&#8217;AZOUZ BEGAG</span></p>
<p><em>Le Gone du Chaâba</em>, Paris, éditions du Seuil, coll. Point Virgule, 1986.</p>
<p><em>Le Marteau Pique-Coeur</em>, Paris, éditions du Seuil, 2004.</p>
<p> </p>
<p><span style="text-decoration: underline;">OUVRAGES CRITIQUES</span></p>
<p>BENARAB Abdelkader, <em>Les Voix de l&#8217;exil</em>, Paris, L&#8217;Harmattan, 1994.</p>
<p>Sous la direction de Martine MATHIEU, <em>Littératures autobiographiques de la francophonie</em>, actes du colloque de Bordeaux du 21 au 23 mai 1994, Paris, L&#8217;Harmattan, 1996.</p>
<p>DÉJEUX Jean, <em>La Littérature maghrébine d&#8217;expression française</em>, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.</p>
<p> </p>
<p><span style="text-decoration: underline;">ROMAN CITÉ</span></p>
<p>TOURNIER Michel, <em>La Goutte d&#8217;or</em>, Paris, Folio, 1986.</p>
<p> </p>
<p><strong> </strong></p>
<p><!--[if gte mso 10]><br />
<mce:style><!   /* Style Definitions */  table.MsoNormalTable 	{mso-style-name:"Table Normal"; 	mso-tstyle-rowband-size:0; 	mso-tstyle-colband-size:0; 	mso-style-noshow:yes; 	mso-style-parent:""; 	mso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt; 	mso-para-margin:0cm; 	mso-para-margin-bottom:.0001pt; 	mso-pagination:widow-orphan; 	font-size:10.0pt; 	font-family:"Times New Roman"; 	mso-ansi-language:#0400; 	mso-fareast-language:#0400; 	mso-bidi-language:#0400;}  ></div>
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<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Introduction</span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><span style="text-decoration: none;" mce_style="text-decoration: none;"> </span></span></span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Au printemps 2005, en intégrant le gouvernement de Villepin en qualité de ministre de la Promotion et de l’Égalité des chances, Azouz Begag, sociologue et écrivain lyonnais, a franchi un cap supplémentaire dans la sphère visible de la société française. S’il existe une sphère visible, cela signifie qu’il en existe une invisible. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">À l&#8217;automne 1983, après de graves émeutes répondant à des violences policières, une poignée d’habitants des Minguettes, quartier périphérique de l’agglomération lyonnaise, entamèrent une Marche pour l&#8217;égalité et contre le racisme qui, rebaptisée Marche des beurs, draina 100 000 personnes à Paris le 3 décembre 1983. Azouz Begag faisait partie de ce mouvement. Cette marche symbolique illustre les premiers pas d’une génération, souvent étiquetée « deuxième génération issue de l’immigration », en révolte contre une société qui a refusé de voir leurs aînés arrivés une trentaine d’années plus tôt en France. Cette marche, très médiatisée à l’époque, marque la volonté de sortir du statut d’invisibles et de silencieux. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ce thème de passage à la lumière, de traversée d’une sphère d’ombre à une sphère de lumière, est aussi évident dans les écrits d’Azouz Begag, et plus particulièrement dans ses œuvres autofictionnelles. Notre étude s’appuiera sur un corpus composé de deux œuvres principales, <em>Le Gone du Chaâba</em> et <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. L’autofiction est définie dans le Petit Robert comme « récit mêlant la fiction et la réalité autobiographique ». L’écriture « begaguienne » sera définie comme autofictionnelle car elle est autobiographique, l’auteur/narrateur raconte ses souvenirs d’enfance et d’adulte, mais pas signalée comme telle par Begag puisqu’il sous-titre chacun de ses deux ouvrages de « roman ». Le genre romanesque étant le genre fictionnel par excellence, l’autofiction semble qualifier le plus précisément une telle écriture. Le narrateur raconte ses souvenirs personnels, mais certains montrent l’absence d’une fidélité totale à la réalité ; par exemple les noms des frères et sœurs du narrateur sont différents d’un récit à l’autre. Au-delà de la définition du genre littéraire employé, c’est bien plutôt la question du choix de l’autofiction qui nous importe ici. En effet, l’autofiction est utilisée par Begag comme outil révélateur, comme moyen de mise en lumière de toute la réalité des immigrés « première » et « deuxième génération ». Alors, en quoi l’autofiction est-elle un medium de visibilité chez Azouz Begag ? </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">La réponse à cette interrogation sera articulée autour de la définition triple de « medium ». Dans un premier temps, « medium » est défini comme « moyen », on étudiera donc l’autofiction comme « moyen » de mise en lumière d’un « nous » collectif, d’une communauté longtemps maintenue dans l’ombre. Dans un deuxième temps, « medium » appartient à la famille des latinismes tels « médius » ou « médiator », mots tous fédérés par la notion d’intermédiaire, d’entre-deux. Dans notre étude, il sera alors temps d’analyser l’autofiction comme intermédiaire dans un exercice de mise en lumière indirecte car tributaire de la médiation d’un « je » autobiographique. Enfin, le mot latin « medium » devient media au pluriel. L’autofiction est souvent désignée comme genre médiatique ou de médiatisation de cette littérature dite de la « deuxième génération », on observera alors le statut d’Azouz Begag par rapport à cette littérature et les interprétations littéraires qui lui sont liées. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">De la périphérie lyonnaise à l’univers fictionnel</span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Les deux autofictions qui composent notre corpus correspondent à deux époques différentes de la vie de l’auteur, <em>Le Gone du Chaâba</em> décrit l’enfance du jeune narrateur dans un bidonville de la périphérie lyonnaise, le Chaâba. Quant au <em>Marteau Pique-Cœur,</em> le récit se situe à l’âge adulte du narrateur, au moment de la mort de son père. Ces deux autofictions mettent en lumière des époques distinctes, des lieux divers, mais une seule communauté, un seul « nous » collectif. L’autofiction est ici le moyen utilisé pour rendre visible ce « nous » invisible. L’analyse de ce moyen littéraire de mise en lumière peut s’articuler autour de trois points : le lieu, le temps et l’action. Le rapprochement avec le théâtre apparaît dans l’écriture begaguienne, le soin apporté à la vitalité des dialogues, à la mise en scène des situations, peut justifier cette approche. Le « nous » est présenté tout d’abord dans un lieu, le Chaâba ou les zones périphériques de la ville, dans un temps, un temps passé, le temps des souvenirs, et dans une action, la vie quotidienne. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> le lien entre le groupe et le lieu d’habitation est très fort. Le Chaâba, bidonville isolé, caché derrière le boulevard périphérique, est le lieu de vie du groupe d’immigrés présenté par le jeune narrateur. L’invisibilité agit à deux niveaux dans le récit de l’enfance du narrateur, les hommes sont invisibles car ils se lèvent tôt pour aller travailler le matin, et ils se déplacent en dehors des heures de vie de la société, et quand ils travaillent, ils sont dissimulés derrière les murs des usines ou rendus silencieux par le bruit assourdissant des marteaux-piqueurs. Les femmes sont invisibles car elles demeurent au Chaâba toute la journée en attendant le retour de leur mari, et le lieu-même est invisible aux yeux des habitants de la ville. Le jeune narrateur décrit le lieu de vie des Chaâbis :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Vu du haut du remblai qui le surplombe ou bien lorsqu’on franchit la grande porte en bois de l’entrée principale, on se croirait dans une menuiserie. Des baraquements ont poussé côté jardin, en face de la maison. La grande allée centrale, à moitié cimentée, cahoteuse, sépare à présent deux gigantesques tas de tôles et de planches qui pendent et s’enfuient dans tous les sens. Au bout de l’allée, la guérite des WC semble bien isolée. La maison de béton d’origine, celle dans laquelle j’habite, ne parvient plus à émerger de cette géométrie désordonnée. Les baraquements s’agglutinent, s’agrippent les uns aux autres, tout autour d’elle. Un coup de vent brutal pourrait tout balayer d’une seule gifle. Cette masse informe s’harmonise parfaitement aux remblais qui l’encerclent » (11).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">La description du bidonville montre métaphoriquement la situation de ses habitants. Tout d’abord, le Chaâba se situe en contrebas du boulevard de ceinture, à l’abri des regards. Ensuite, le narrateur désigne « des baraquements » qui « s’agglutinent » et « qui s’agrippent les uns aux autres », de la même manière, les Chaâbis habitent les uns collés aux autres dans un bidonville miséreux, mais cette misère n’est jamais considérée comme un fléau. On reviendra plus tard sur l’insistance de jeune narrateur sur la douceur dans la misère. Enfin, un troisième terme doit être souligné, Begag parle de « la maison d’origine » qui « ne parvient plus à émerger ». Le maniement habile des mots met en lumière la situation de ce « nous » immigré maintenu dans l’ombre. La définition du verbe « émerger » dit : « sortir d’un milieu où l’on est plongé de manière à apparaître à la surface ; se manifester, apparaître plus clairement ». L’utilisation de ce verbe n’est pas anodine. En effet, le narrateur fait subtilement comprendre au lecteur que ce « nous » est empêché, est retenu en dehors de la sphère visible de la société, on l’empêche d’émerger. C’est bien là, alors, l’ambition de l’autofiction, que de mettre un terme à cette privation de lumière, en rendant visible cette génération d’immigrés. Cependant, le Chaâba, recréation urbaine de l’atmosphère algérienne d’El Ouricia, va mourir en même temps que sa communauté va se disperser. Quand le « nous » se disperse, le territoire explose :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« il lui aurait certainement fait remarquer que le Chaâba n’est plus ce qu’il était, que les hommes ne se regroupent plus comme autrefois autour du café et du poste de radio, dans la cour. […] Seuls. Nous sommes seuls désormais, abandonnés dans les décombres du Chaâba » (144-145).</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le « nous » qui constituait l’âme du Chaâba est parti chercher le « confort » dans des appartements des banlieues lyonnaises, et le Chaâba se meurt. Quand le narrateur et sa famille quitte à son tour le bidonville, c’est pour s’installer dans un immeuble de la Croix Rousse. Quand il découvre le quartier, le narrateur dit : </span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« En partant de la rue Terme, je suis parvenu jusqu’en haut de la Croix-Rousse en empruntant les traboules. […] Dans ce quartier habitent de nombreuses familles arabes. Il est environ 6 heures. Il faut rentrer. Je redescends vers la place Sathonay par la montée de la Grande Côte. Magasins d’alimentation générale, boucheries, coiffeurs, bars, hôtels… on est en Algérie. Des femmes, habillées comme ma mère, traversent la rue, allègrement, pour entrer dans l’allée d’en face. Et devant la vitrine des boutiques, des vieux bouts-filtres (turbans jaune moutarde sur la tête) se dorent la pilule » (170).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Aussi même en quittant le Chaâba dissimulé, le groupe, que ce soit la famille du narrateur ou bien les autres Chaâbis, se retrouvent dirigés dans des quartiers où ils ne sont pas visibles aux yeux de la société française, car rejetés aux abords des villes, loin des regards du centre. Le narrateur adulte dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> fait la même réflexion quand il s’attarde sur le quartier où son père a fini ses jours. « Un quartier de pauvres gens dans lequel les travailleurs immigrés mélangeaient leur faciès de sudistes à celui des immigrés venus du talon de l’Italie » (71).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ainsi, les immigrés, d’où qu’ils viennent, sont entassés, « agglutinés » dans des quartiers aux abords des villes, quartiers à l’abri des regards de la société dite d’« accueil ». Le lieu dans lequel évolue le « nous » du groupe est donc dissimulé, caché, à l’image de ses habitants. Écrire cette dissimulation, c’est la mettre en lumière, la rendre visible. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Les deux récits autofictionnels rendent également le groupe visible en l’inscrivant dans un temps, le temps des souvenirs. Ce temps est passé et linéaire dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> et complètement éclaté dans <em>Le marteau Pique-Cœur,</em> oscillant perpétuellement entre passé et présent. Bien que différente, la temporalité des deux autofictions est similaire en deux points : le temps est rythmé par la journée de travail, d’école, c’est le temps de l’effort, et rythmé par la réminiscence des souvenirs, c’est le temps du réconfort. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Au début du <em>Gone du Chaâba,</em> le narrateur entre à l’école primaire, à la fin du récit, il est au collège. Le temps des enfants est rythmé par les jours d’école, par les jeudis de repos, et par les week-ends de jeu dans les bois avoisinant le bidonville, ou bien dans les rues encadrant l’appartement. Le temps des hommes est divisé différemment, il y a la journée de travail et le retour au Chaâba le soir, moment de discussions avec les frères et les cousins, dans la chaleur humaine et compréhensive du bidonville. Il est intéressant de noter que la conception du temps des immigrés premiers venus est fondée sur la nostalgie. La première définition de nostalgie est surprenante tant elle correspond parfaitement à l’expérience de ces exilés, elle dit : « état de dépérissement et de langueur causé par le regret obsédant du pays natal, du lieu où l’on a longtemps vécu ». Les hommes en rentrant au Chaâba le soir, après une journée d’immersion dans la masse des travailleurs, de soumission au « temps d’ici », retrouvent le « temps de là-bas ». Ainsi quand Bouchaoui vient rendre visite à la famille Begag dans le Chaâba déserté, le lecteur peut lire : « Les deux hommes ne sont plus là déjà, ils voguent dans les contes, ils retournent à El-Ouricia, ils remontent le temps » (156). Le temps de la nostalgie, des contes du pays, de la réactualisation des racines est omniprésent dans les deux autofictions. Dans <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> le narrateur se remémore avec émotion les dimanches matins de son enfance quand il accompagnait son père au marché. Il se rappelle les odeurs, l’animation, et aussi les rencontres dans cet espace de libre mouvement. Il raconte :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Dans ce monde grouillant, mon père rencontre un cousin de là-bas. Monsieur Ali. […] Et voilà les deux cousins de la montagne qui partent pieds nus sur les chemins des contes. Ils évoquent leur enfance dans les champs de blé en Algérie, quand l’eau coulait à grands flots dans les ruisseaux, quand les cumulo-nimbus s’arrêtaient au-dessus du pays pour arroser les grasses prairies, et puis leur voix change quand s’amène le temps de l’exil, il se met à pleuvoir, ils posent du papier journal sur leur tête pour que les grêlons français ne leur fassent pas mal » (74-75).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ce passage marque la nostalgie comme sentiment dominant du « nous » invisible. L’épanouissement dans ce pays perçu comme l’El Dorado qu’est la France est tellement frustré, qu’il ne s’agit plus de regarder loin devant, à un futur qui s’annonce prometteur, mais bien plutôt de se rassurer et de radoucir ses pensées en s’emplissant l’esprit de ce passé idéalisé. La description de la temporalité des immigrés révèle les difficultés de vivre dans un temps où les instants de visibilité sont réduits à néant. Pour se préserver de la tristesse, le temps des souvenirs devient la bouffée d’oxygène qui évite l’étouffement. Les deux autofictions que sont <em>Le Gone du Chaâba</em> et <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> jouent avec les repères temporaux. D’un côté le récit d’enfance, inscrit dans le passé, utilise largement les heures pour introduire ses paragraphes et nouvelles séquences, heures qui n’ont plus aucune valeur quand le temps nostalgique des contes prend le dessus, alors que le récit « d’adulte » passe du présent au passé fréquemment, incitant le lecteur à se mettre dans la position de l’immigré déchiré en permanence entre un passé regretté, et un présent difficile. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le dernier angle d’approche annoncé pour l’étude de l’autofiction comme moyen de mise en lumière de la réalité des immigrés est le récit de la vie quotidienne, l’unité d’action de ces deux récits. Quand le narrateur, dans <span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;">Le Marte</span><em>au Pique-Cœur, </em>et encore plus dans <em>Le Gone du Chaâba,</em> décrit le groupe et la vie qu’il mène au quotidien. Il met en évidence l’aspect monotone et rituel de l’existence des immigrés. Comme l’on a déjà observé dans l’analyse de la temporalité des deux autofictions, la journée des hommes, des femmes et des enfants du Chaâba est inlassablement la même, entre travail, tâches ménagères et école. D’un point de vue littéraire, cela permet au narrateur de mettre en lumière précisément le quotidien des immigrés. Les deux premières actions rapportées dans <em>Le Gone du Chaâba</em> sont le rituel de la lessive à l’unique point d’eau du bidonville, tâche féminine, et le retour de Bouzid (le père) au Chaâba après une journée de travail. La peinture de ce dernier événement mérite d’être étudiée de plus près. Le narrateur décrit :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Bouzid a fini sa journée de travail. Comme à l’accoutumée, il s’assied sur sa marche d’escalier, sort de sa poche une boîte de chemma, la prend dans le creux de sa main gauche et l’ouvre. Avec trois doigts, il ramasse une boulette de tabac à priser, la malaxe pendant un moment et, ouvrant la bouche comme s’il était chez le dentiste, fourgue sa chique entre ses molaires et sa joue. Il referme la bouche et la boîte, puis balaie de son regard interrogateur l’amoncellement de huttes qu’il a laissées s’ériger là. Comment refuser l’hospitalité à tous ces proches d’El-Ouricia qui ont fui la misère algérienne ? » (12)</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Cette peinture du père rentrant d’une journée de travail présente de nombreux détails. Tout d’abord, la description est introduite par l’expression « comme à l’accoutumée » qui soutient l’idée de rituel, de routine. Ensuite, les verbes sont accumulés les uns après les autres sans répétition du sujet pour accentuer la force visuelle de cette description. Les verbes sont tous conjugués au présent, un présent qui marque aussi l’habitude et qui ôte toute impression de ponctualité d’une telle action. La question finale souligne la possibilité qu’a le père de réfléchir après une journée de travail épuisante et aliénante. Quand il « balaie du regard » les baraquements, il pose, du même coup, un regard sur sa vie. L’objet de cette description est ici un sujet pensant (les verbes ne sont pas conjugués à la voix passive), et non un être invisible supposé utile uniquement aux durs labeurs. L’intérêt de la mise en lumière de la vie quotidienne des immigrés est qu’elle est dépourvue de tout misérabilisme chez Begag. Il montre toujours mais ne s’apitoie jamais. Dans <em>Les Voix de l’exil,</em> Abdelkader Benarab relève ce trait commun à tous les auteurs dits de la « deuxième génération », il souligne : « l’autre différence de taille [d’avec les auteurs de la première génération], développée dans l’écriture des jeunes de la deuxième génération, est le désir incoercible de ne pas apparaître sous un jour défavorable en évitant l’autodescription misérabiliste. » En effet, Begag décrit une réalité, il ne force pas le trait quand il dépeint la saleté du Chaâba, la fatigue de ses parents, les angoisses de se déplacer dans un univers inconnu. Dans les deux récits, le narrateur raconte à plusieurs reprises les moments de bonheur partagés par la communauté, que ce soit au sein du Chaâba ou dans leurs nouveaux espaces une fois le Chaâba abandonné. Ainsi le quotidien des Chaâbis est marqué par une routine qu’on ne peut enrayer. Cependant, cette routine ne rime jamais avec ennui pour les plus jeunes générations. En ce qui concerne les adultes, le narrateur ne s’apitoie jamais, ne met pas en lumière un groupe désespéré et anéanti. Une preuve : ils rêvent encore, « les gens dorment. Les femmes rêvent d’évasion ; les hommes du pays. » (<em>Le Gone du Chaâba,</em> 65).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">À travers les deux autofictions qui composent notre corpus, on a pu voir que l’auteur utilisait ce genre littéraire comme moyen pour dévoiler, et mettre en lumière une génération demeurée invisible et silencieuse pendant de longues années. Abdelkader Benarab explique que « le travailleur étranger n’était plus qu’un nombre parmi les chiffres, qu’un savant décomptage classait en termes de quotas. On parlait encore de cette première vague de migrants, comme étant une génération du silence, tant la parole était ravalée pour ne laisser s’échapper qu’un profond soupir de désespoir. » </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">C’est bien précisément l’enrayement de ce silence que Begag s’emploie à opérer au moyen de ces deux autofictions. Cette première génération invisible et muette est ici mise en lumière en la resituant dans un espace de vie, dans une temporalité et dans un quotidien. Cependant, cette mise en lumière n’est pas directe. En effet, l’autofiction suppose un « je » autobiographique. Ce « je » auteur/narrateur est l’intermédiaire, la médiation du lever de voile sur les immigrés invisibles.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Comme il a été dit en introduction, le terme « medium » propose différentes significations. Son origine latine l’intègre dans la famille des mots liés à la notion d’entre-deux, d’intermédiaire. Dans notre étude, l’autofiction, et plus précisément le « je » autofictionnel, est un intermédiaire dans la mise en lumière, dans la démarche de visibilité des immigrés engagée par l’auteur. « Je » est dans une position de médiation – « le fait de servir d’intermédiaire » &#8211; dans le processus de révélation d’une génération d’invisibles. On assiste donc à une mise en lumière indirecte. Indirecte par l’hermétisme des titres des deux autofictions, et indirecte aussi car le « je » autofictionnel joue un rôle d’intermédiaire, et utilise sa propre visibilité comme médiation dans cette mise en lumière.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le caractère indirect de l’enrayement de cette invisibilité est d’abord présent dans le choix des titres des deux œuvres étudiées. Que ce soit <em>Le Gone du Chaâba</em> ou <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> l’horizon d’attente du lecteur demeure plutôt trouble à la lecture de ces titres. En ce qui concerne le premier récit, <em>Le Gone du Chaâba,</em> le lecteur ne peut savoir qu’il s’agit d’un ouvrage sur l’enfance d’un petit garçon dont les parents sont des immigrés algériens. L’obscurité du titre est double puisqu’elle associe l’argot lyonnais à un mot d’origine arabe inconnu du lectorat français. Abdelkader Benarab commente un tel titre en disant :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« <em>Le Gone du Chaâba</em> est composé de deux substantifs irréductibles l’un à l’autre s’inscrivant dans deux registres sémantiques non identifiables entre eux. Le gone est un mot Lyonnais, de langue populaire, qui veut dire « enfant des rues, gamin ». […] L’allusion à la misère (étymologiquement : « mal vêtu ») et à la rue, domaine du dévergondage, ne justifie nullement l’emploi du Chaâba qui de surcroît est un mot inconnu du grand public français et que le dictionnaire ne retient pas pour le moment. S’il suggère le goulet ou la ravine, rien n’autorise une articulation entre ces deux mots si on ignore la langue d’où est tiré ce substantif littéraire »..</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">L’analyse de M. Benarab est intéressante en ce qui concerne l’appartenance sémantique éclatée de ces deux termes, entre argot lyonnais et mot arabe, cependant le rapprochement avec la misère ne me semble pas correspondre avec l’écriture de Begag. Ce titre hermétique à la première lecture prend tout son sens une fois le roman refermé et lu de bout en bout, la résistance première ne dure pas. Le Gone du Chaâba est bien le jeune Azouz, narrateur de ce récit sur l’enfance dans une famille d’immigrés. Azouz est un gone, un vrai, un jeune garçon lyonnais, qui a passé les premières années de sa vie dans le Chaâba, ce bidonville occupé par les immigrés algériens d’El Ouricia. La pluralité sémantique du titre renvoie à la pluralité identitaire du narrateur. Le lecteur n’est pas mis directement en relation avec le contenu du récit, la visibilité est effectuée indirectement. Il en va de même pour la deuxième autofiction, <em>Le Marteau Pique-Cœur</em> est tout aussi hermétique du point de vue de l’horizon d’attente affichée par le titre. Tout d’abord, le jeu de mots « pique-cœur » n’est pas classique, il ne renvoie pas à un maniement habituel de la langue française. Toutefois, il est chargé de sens.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Dans l’imaginaire français, le marteau-piqueur est traditionnellement associé au travailleur immigré. Michel Tournier dans son roman <em>La Goutte d’or</em> met son héros – un jeune homme immigré – dans la situation du travailleur-type. Son outil de travail, le marteau-piqueur, est décrit comme un « formidable outil à défoncer le bitume ». Chez Begag, le jeu de mots est double selon si « pique » est pris dans son acception en tant que verbe ou en tant que nom. Le verbe « piquer » dispose de différents sens, de percer à l’aide d’un outil quelconque à prendre ou voler (un sens datant du XVIe siècle) ou encore blesser (sens lui aussi vieilli), toutes ces significations sont liées par un caractère désagréable, de douleur, d’inconfort. C’est bien le travail acharné qui a piqué le cœur de tous ces immigrés, dont le père du narrateur, au point de les faire vieillir dans un état de santé fragile, ou même de les tuer. « Pique » peut aussi être un nom, il renvoie alors aux cartes, à « une des couleurs représentée par un fer de pique noir stylisé ». Il y aurait alors un jeu de mots avec cœur, un autre terme employé dans le champ sémantique des cartes de jeu. Quelle pourrait être l’interprétation si « pique » est lu dans son sens nominal ? Je passe mon tour…</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Quoiqu’il en soit, il est évident que la mise en lumière des immigrés de la première génération n’est pas annoncée « visiblement » par les titres des deux autofictions. Le titre résiste à toute interprétation immédiate, empêche toute impression de transparence de sens. Il faut alors l’intermédiaire du « je » autofictionnel pour expliquer ses titres obscurs à la première lecture. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le « je » autofictionnel joue d’autant plus un rôle de médiation dans la mise en lumière des générations d’immigrés invisibles qu’il ne cache pas sa propre visibilité, surtout dans le deuxième récit <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Cette nécessité d’être visible devient consciente chez le narrateur dès ses premiers pas à l’école. Il comprend très tôt qu’il faut être devant le maître, sous ses yeux, pour qu’il soit vu pour ce qu’il est, c’est-à-dire Azouz, un jeune élève brillant. Il dit :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« À partir d’aujourd’hui, terminé l’Arabe de la classe. Il faut que je traite d’égal à égal avec les Français. Dès que nous avons pénétré dans la salle, je me suis installé au premier rang, juste sous le nez du maître. Celui qui était là avant n’a pas demandé son reste. Il est allé droit au fond occuper ma place désormais vacante. Le maître m’a jeté un regard surpris. Je le comprends. Je vais lui montrer que je peux être parmi les plus obéissants, parmi ceux qui tiennent leur carnet du jour le plus proprement, parmi ceux dont les mains et les ongles ne laissent pas filtrer la moindre trace de crasse, parmi les plus actifs en cours » (62).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Cette citation met en lumière plusieurs éléments de la réalité des immigrés, et dans cette situation précise, des plus jeunes générations qui sont, elles, confrontées à la sphère visible dès les premières années de scolarité. Tous les jours, le passage du Chaâba (espace de l’invisibilité, un « en-dedans protecteur » selon Abdelkader Benarab) à l’école (espace de visibilité) est assimilé à une traversée dangereuse et effrayante, tout du moins au début. Le jeune Azouz raconte ce déplacement quotidien en disant : </span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Après, c’est Léo Lagrange, l’école ; mais quelle angoisse de parvenir jusque-là ! Le pont enjambe les eaux brouillonnes et nerveuses du canal. Leur couleur verdâtre suffit à me paralyser. Les jours de grand vent, toute la ferraille claque des dents, alors je m’agrippe à la rampe de sécurité d’une main et, de l’autre, je m’accroche à la blouse de Zohra. Après ce passage difficile, il ne reste qu’une centaine de mètres à parcourir » (56-57).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Cette angoisse de la traversée ne dure pas, en effet, un peu plus loin, alors que l’heure des vacances d’été a sonné, le narrateur dit : « Ils [Moustaf et Zohra] commencent à marcher, allègres. Je les suis à quelques mètres, traînant les babouches sur le pont Croix-Luizet dont je n’ai plus peur à présent… » (162).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ces citations ne sont pas anodines car elles montrent à quel point le « je » narrateur est conscient de la nécessité d’être visible et de maîtriser ses angoisses s’il veut montrer qui il est, en tant qu’être humain pensant, et pas en tant que membre d’une communauté (« terminé l’Arabe de la classe »). L’école comme espace de libération et d’entrée dans la lumière est analysé par Abdelkader Benarab avec les propos suivants :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Begag [met] en avant le rôle de l’école comme élément de transformation de la condition socio-culturelle et aussi de libération. […] Le texte […] dégage une ambition politique que sous-tend une rhétorique contestataire des évidences présentes dans l’imaginaire de l’Autre. La socialisation par l’apprentissage scolaire est une des premières œuvres de combat que se livre le héros principal dont la réussite est la meilleure arme ».</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">L’école et la réussite sont donc une arme libératrice des filets de l’invisibilité pour Azouz. Cette conception lui a été inculquée par son père. Alors qu’un groupe d’enfants du Chaâba veut aller travailler les jeudis matins au marché pour gagner quelques pièces, Bouzid s’oppose catégoriquement à ce que ses fils fassent de même, il leur dit :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Je préfère que vous travailliez à l’école. Moi je vais à l’usine pour vous, je me crèverai s’il le faut, mais je ne veux pas que vous soyez ce que je suis, un pauvre travailleur. Si vous manquez d’argent, je vous en donnerai, mais je ne veux pas entendre parler de marché » (22).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Toutes ces citations marquent bien la conviction du narrateur que la sortie de l’invisibilité passe par l’école, et la réussite scolaire. Dans <em>Le Marteau Pique-Cœur, </em>le narrateur donne à voir les conséquences de cette conviction née dès les premiers pas dans le système scolaire. La visibilité du « je » est omniprésente dans le deuxième récit, elle est inscrite dans un jeu de contraste avec la persistante invisibilité de ses pairs. Ainsi, à tout moment, quelqu’un vient rappeler au narrateur son statut d’écrivain connu et reconnu, même dans les instants les plus douloureux. L’épisode où cette surexposition amène le narrateur à se trouver face à des situations du domaine de l’absurde est l’épisode de la visite rendue à son père alors qu’il se trouve à l’hôpital :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Face à la chambre 33, je poussai tout doucement la porte. […] La première vision me propulsa en arrière d’un pas, comme une explosion de gaz. Abboué était à peine reconnaissable, plié en deux sur son lit redressé à cent vingt degrés, affublé d’une simple blouse blanche, le visage amaigri, gémissant comme un animal blessé. […] De près, des taches de sang ou de vomi sur son oreiller montraient l’état d’abandon dans lequel on l’avait laissé. […] Paniqué, je jetai un coup d’œil sur le voisin. […]</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Il n’y a pas d’infirmières, ici ? Où sont-elles, nom de Dieu ?</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Miracle, enchantement, une jeune infirmière entra sur la pointe des pieds. […] </span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Mon père est entrain de souffrir, beaucoup… réussis-je à placer, je ne sais pas si&#8230;</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Mourir ? sourit-elle.</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Non, j’ai dit souffrir !</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Tout en continuant son tour du lit, réajustant les draps, elle me regarda et écarta les narines.</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- C’est vous l’écrivain ?</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Oui, je… fis-je surpris, mais…</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Je le savais !</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- … et lui c’est mon père, c’est…</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- Je le savais !</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- … le héros de mon roman, vous savez…</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Elle frappa sur l’oreiller plein de taches, sourcilla, décida de changer de taie.</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">- J’ai tout lu de vous ! Mais ce qui s’appelle tout ! […]</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Tandis qu’un débat littéraire du troisième type s’instaurait autour de lui, mon père continuait tranquillement de se contorsionner dans son lit, en implorant sa mère » (32-33).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Dans ce passage, le « je » autofictionnel montre les limites de sa visibilité. Lui, en tant qu’écrivain reconnu, est visible et peut être l’intermédiaire dans la mise en lumière de ses frères, cousins, amis qui restent invisibles à la société. Begag peut utiliser la médiation de l’autofiction, et du « je » autobiographique pour opérer cette mise en lumière dans un cadre littéraire. Cependant, cette mise en lumière semble ne pas dépasser systématiquement les limites du récit littéraire. Ainsi cette mise en mots d’une situation vécue, situation où les souffrances de son père ne sont même pas vues, mêmes pas reconnues par les infirmières alors que lui, Azouz Begag, est immédiatement reconnu est un épisode qui montre tout le chemin encore à parcourir. Le « je » autofictionnel reconnaît, avec lucidité, que la visibilité et la reconnaissance publique ne sont pas les clés d’un mieux-être, d’une meilleure vie entre « eux »/français et « nous »/immigrés ou « issu(e)s de l’immigration ». Il dit toujours dans sa deuxième autofiction :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« La reconnaissance coûte cher. J’avais écrit trop de livres sur des histoires d’amour qui se terminent mal, surexposé ma tête à la télévision, dans les journaux. Pour quels revenus ? Trouver l’errance, le vagabondage et la solitude. J’avais décidément mal calculé mon itinéraire » (110).</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Une fois encore, il est évident que la mise en lumière de cette génération d’invisibles n’est pas directe, immédiate, elle agit grâce à la médiation d’un « je » autofictionnel, qui a pris très tôt conscience de son rôle à jouer en tant qu’individu « issu de l’immigration » visible. La visibilité, la « socialisation », terme employé par Benarab, passe par la réussite scolaire, et l’effort personnel. Ainsi, le « je » est le représentant des générations silencieuses, il écrit au nom de son père et de tous les hommes et femmes qui ont quitté leurs terres natales pour venir travailler en France. Mais le rôle du « je » représentant s’étend-t-il à sa génération à lui, à la « deuxième génération issue de l’immigration » ? Est-il aussi un intermédiaire pour cette génération-là ?</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">La visibilité à travers l’écriture</span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">L’autofiction est un genre traditionnellement utilisé par les auteurs de la dite « deuxième génération issue de l’immigration ». Son caractère autobiographique donne du crédit à ce qui est dit car le récit est supposé s’appuyer sur des faits réels, vécus. Christiane Chaulet-Achour parle de « visibilité d’une subjectivité authentifiée par un vécu » dans <em>Littératures autobiographiques de la francophonie</em>. Ce genre a participé à la médiatisation de cette littérature, littérature qui s’attache à montrer la vie des premiers immigrés et les difficultés rencontrées par les générations qui ont suivi. À la fin de la partie précédente, on s’est interrogé sur le rôle éventuel d’Azouz Begag de représentant de plusieurs générations, dont la sienne. Il semble que le « code » de l’autofiction soit le seul lien qui existe entre Begag et les autres auteurs de sa génération. Abdelkader Benarab affirme que la « posture » des auteurs de la deuxième génération face à la société française, face à « eux », est double, il s’agit soit d’une posture de « rejet », soit de « conformité ». Le travail autofictionnel d’Azouz Begag de mise en lumière d’un « nous » illustre-t-il l’une de ces deux postures ? D’autre part, les jeunes auteurs expriment souvent les difficultés qu’ils rencontrent dans leur construction identitaire, entre enracinement et déracinement. On verra ce qu’il en est du « je » narrateur dans <em>Le Gone du Chaâba </em>et dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Quand Azouz Begag écrit <em>Écart d’identité</em> avec Abdelatif Chaouite, il semble que le terme « écart » définisse tout particulièrement son positionnement par rapport à la question d’une visibilité des premières générations, et de l’attitude des hommes et femmes issus de cette génération.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Par l’intermédiaire d’un récit autofictionnel, Azouz Begag rend leur visibilité aux hommes et aux femmes premiers immigrés arrivés en France. C’est une double mise en lumière, révélation d’une première et d’une deuxième génération. Begag appartient à cette « deuxième génération ». Ce terme me gêne quelque peu car il ne correspond pas à la réalité de la situation. Jean Déjeux, dans son livre <em>La littérature maghrébine d’expression française,</em> montre l’absurdité de cette expression, il dit :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><span> </span>« Ces auteurs […] ne sont de la seconde génération d’émigrés parce qu’ils n’ont émigré de nulle part. Ils sont simplement fils de travailleurs qui ont émigré autrefois. De pères algériens, pour les Algériens, ils sont toujours considérés comme Algériens, même s’ils sont Français parce que nés en France ou ayant été naturalisés à leur demande ».</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">L’ambiguïté de cette étiquette correspond à l’ambiguïté du « cas Begag ». En effet, après avoir lu <em>Les Voix de l’exil</em> d’Abdelkader Benarab et d’autres articles rassemblés par Martine Mathieu dans <em>Littératures autobiographiques de la francophonie,</em> il est évident qu’Azouz Begag ne supporte aucune des étiquettes dont se retrouve affublés ces auteurs, enfants d’immigrés. Benarab affirme que le jeune narrateur, enfant d’immigrés, envisage la société française, la société visible, selon une double posture, soit une posture de conformité, soit une posture de rejet. Il explique :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« L’apparition du « moi » dans l’espace littéraire de la seconde génération issue de l’immigration s’est fait par rapport à une résistance ou un paradoxe créé par le regard d’autrui. Les personnages développeront une attitude d’un double choix imposé par ce regard de la société d’accueil : la conformité ou la révolte ».</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Alors, les jeunes Chaâbis de la France entière devraient soit se conformer à la société française, en se fondant dans la masse, et en niant leurs origines, soit rejeter en bloc cette même société, qui n’a jamais considéré leurs parents, et qui les repousse en permanence. Cette dichotomie me semble manquer de nuance. Preuve en est, deux affirmations tirées du <em>Marteau Pique-Cœur :</em> « Moi, en fréquentant l’école de Français, en faisant de Vercingétorix le héros de mes jeux, j’avais accompli un autre déplacement, moins loin, mais sans retour, j’étais devenu Franc, Gaulois. » (11) Et deux pages plus loin, le même narrateur, alors qu’il vole en direction des États-Unis, se fait la réflexion suivante : « Dans cette géométrie aux dimensions si extravagantes, la France faisait figure de petit coin de terre, et l’Algérie, mon autre fontaine identitaire, de petit bac à sable blanc » (13).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ces deux citations soulignent le fait que le narrateur accepte sa double culture, sans penser son existence en termes de « rejet » ou de « conformité ». Il est Français, de parents algériens, et bénéficie de la richesse d’une double culture, son être est façonné de ces deux « sources », il n’en privilégie pas une pour en mettre de côté une autre. Il est aussi intéressant de noter que l’idée de l’école comme espace de construction identitaire est réaffirmée. L’absence d’une dualité ou d’une ambiguïté identitaire semble liée au fait que, contrairement aux idées reçues, le narrateur évolue dans un espace qui est le sien, qui est son « chez lui ». La question de la territorialisation ne se pose pas en terme problématique comme elle a pu l’être pour la première génération d’immigrés. Comme le dit le narrateur, « j’avais accompli un autre déplacement, moins loin, mais sans retour », il est chez lui en France et il ne vit pas avec le mythe du « retour dénifictif », comme il se plaît à le dire dans <em>Le Marteau Pique-Cœur</em>. Dans un passage chargé de tendresse à l’égard de son père, mort et enterré dans son village natal en Algérie, le narrateur est rassurant et assuré avec les mots suivants :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Je le [son père] rassure, t’en fais pas, normalement il ne devrait pas y avoir de problèmes, on va se débrouiller quelques années sans toi avant de te rejoindre, nous avons appris le français, nous prononçons correctement <em>école </em>au lieu d’<em>icoule</em>, nous ne rêvons pas de <em>retour dénifictif</em>, on est français, j’y suis, j’y reste, séjour définitif, nous jouons de l’imparfait du subjonctif pour nous défendre avec la langue contre ceux qui se disent héritiers exclusifs de Vercingétorix » (188).</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Là encore il n’y a pas de coupure fondamentale entre les deux cultures, en effet, bien que le narrateur affirme sa « françité », dans le dialogue intérieur avec son père, il lui dit qu’il le rejoindra. Il n’y a pas abandon de racines. La question de l’enracinement et du déracinement est un autre aspect de ce coup de projecteur sur les enfants d’immigrés.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le père du narrateur est un déraciné, le narrateur un oiseau migrateur : une cigogne. La question de l’espace, de la territorialisation est cruciale dans les récits sur l’immigration. Abdelkader Benarab, dans <em>Les Voix de l’exil,</em> cite Jankélévitch. Ce dernier énonce la théorie suivante : « Les lieux ne sont jamais interchangeables […]. C’est pour les mathématiciens que tout lieu en vaut un autre car la terre où on a vécu dès sa naissance et son enfance constitue un espace de “géographie pathétique”. » </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Cet « espace de géographie pathétique » est le paradis perdu algérien, l’Ithaque – selon la comparaison de Begag – pour les premières générations. Obligés de quitter cet espace originel, ils expérimentent le déracinement, la déterritorialisation. Une souffrance infinie qu’ils tentent d’atténuer en se berçant du mythe du retour définitif.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Dans les deux autofictions, Begag souligne l’absence de ce sentiment de déterritorialisation chez son personnage autofictionnel. Son espace propre est la France, il se sent déraciné quand il quitte son pays pour partir aux États-Unis par exemple, mais jamais déterritorialisé, car il se définira toujours en tant qu’appartenant à ce sol gaulois, en même temps qu’au sol algérien. Il a deux fontaines identitaires, les deux coulent au même rythme, l’une n’est jamais à sec, tandis que l’autre déborde.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Ce caractère d’ambivalence accepté par le narrateur est une fois encore en contradiction avec les idées reçues simplistes qui disent que les jeunes, enfants d’immigrés, ne sont pas Français en France et pas Algériens en Algérie. Cette vacuité territoriale ne semble pas affecter le narrateur. Ayant lui-même vécu l’expérience de l’exil – il est parti travailler aux États-Unis pendant plusieurs années – il comprend le sentiment de manque du pays, de mal du pays, mais c’est un manque facile à combler car le retour est programmé, et non mythique. En introduction de cette avant-dernière sous-partie, j’ai comparé le narrateur, Azouz Begag, à une cigogne. Dans le deuxième récit, <em>Le Marteau Pique-Cœur,</em> le lecteur est « baladé » entre quatre espaces géographiques différents : les États-Unis, la France, le Maroc et l’Algérie. Ces mouvements migratoires permanents, cette dévoration du monde, permet au narrateur de prendre conscience de sa territorialisation, puisqu’où qu’il aille, il rentre toujours au même endroit : Lyon. C’est son port d’attache.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">La référence aux cigognes, ces oiseaux migrateurs célèbres pour leurs déplacements annuels, au fil des saisons, est aussi présente dans le texte. À deux reprises, lors de l’enterrement du père à El-Ouricia, il est fait référence aux cigognes. « On a l’air con, lança Kader. Tout le monde nous mate, même les cigognes. » (200), puis quelques pages plus loin, « une cigogne vint survoler les opérations. Tout se déroulait comme prévu depuis toujours. Elle s’éloigna à tire-d’aile, après constatation. » (203) Azouz Begag, grâce à l’intervention des cigognes, dépasse la question de l’enracinement et du déracinement, en se comparant à cet oiseau qui change de « chez-soi » selon les saisons, mais qui revient toujours au même endroit. C’est une territorialisation multiple, à l’image du narrateur. Quand il arrive en Algérie, il fait part de ses sentiments au lecteur : « Nous étions en Algérie. Je souhaitai à ma fille bienvenue dans son autre pays. » (146) Ainsi la question de la territorialisation est abordée et permet d’éclairer un autre pan de la problématique construction identitaire des enfants d’immigrés, coincés entre deux espaces. Le narrateur tente de dépasser cette dichotomie en s’inscrivant dans une double territorialisation, une réelle : la France, et une originelle : l’Algérie. La façon dont la question est traitée dans les deux récits, est dénué de tout caractère tragique ou fataliste, comme il est habituellement de mise quand ces sujets sont étudiés. Une fois encore Begag se situe à l’écart de toutes les interprétations, souvent hâtives, proposées sur le thème de la « deuxième génération ». </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Conclusion</span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Martine Mathieu, dans l’introduction du recueil d’articles intitulés <em>Littératures autobiographiques de la francophonie,</em> annonce un point problématique :</span></div>
<div class="MsoNormal" style="margin-left: 27pt;" mce_style="margin-left: 27pt;" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">« Si le stade du récit de vie à valeur de manifeste ou de témoignage se trouve dépassé, le « je » mis en scène dans ces littératures francophones est pourtant souvent destiné à s’amplifier en un « nous » identitaire, porte-parole d’une communauté, centrale ou marginale (la nation ; les immigrés ; les femmes…), ou à n’exister qu’en opposition à une personne collective » .</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Une fois encore Azouz Begag échappe à cette affirmation. Quand il utilise l’autofiction pour mettre en lumière et rendre visible toute une génération d’oubliés, il dépeint un « nous » et un « je », le groupe et l’individu. Révéler la première génération d’immigrés correspond certes à une volonté d’éclairage historique sur une partie de l’histoire française souvent occultée, mais c’est aussi, la réhumanisation d’individus toujours considérés avec un regard groupal, collectif. Begag n’élargit pas le « je » au « nous ». Il sort le « je » du « nous » pour montrer son individualité. De plus, bien qu’il aborde les différentes thématiques liées à la question des enfants d’immigrés, de la construction identitaire, de l’inscription dans un espace, il demeure en marge des discours reçus. C’est d’ailleurs là tout l’intérêt et en même temps toute la difficulté dans l’étude des textes d’Azouz Begag.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Tout est remis en question, le lecteur ne peut pas se satisfaire des interprétations généralisantes acceptées sur la littérature dite « de deuxième génération ». Il faut comprendre la construction, la création que réalise Azouz Begag d’un nouvel espace qui peut être dédoublé, d’individus qui peuvent être d’ici et de là-bas. Pas de misérabilisme sur lequel s’apitoyer, de la réalité rien que de la réalité offerte dans une langue chargée d’humour et de poésie, non ce n’est pas parce qu’un auteur est rangé dans la catégorie « auteurs de la deuxième génération issue de l’immigration » (vous pouvez reprendre votre souffle…) que le parler doit être le parler des banlieues.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">L’auteur est dans le fictif car il s’agit du propre de la littérature mais il n’est pas dans le « dénifictif ». Cet adjectif associé au mot « retour » est intéressant car il peut renvoyer aux débordements et exagérations liés à une médiatisation soudaine et éphémère de la littérature des enfants d’immigrés. L’autofiction s’éloigne peut-être parfois trop d’une réalité pour répondre aux désirs d’une société qui ne croit plus que ce que les médias assènent matin et soir. Tout appartient au fictif, tout n’est qu’illusion. Azouz Begag se détache de cette obligation de satisfaction d’un lectorat dont l’esprit est embrumé par des discours qui refusent de « se coltiner » la réalité. Il dit qu’il est Français, parce qu’il le pense et parce qu’il l’est tout simplement. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Azouz Begag reste à l’écart du monde des étiquettes qui dissimulent les individus, les rend invisibles. </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><br />
</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><span> </span></span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">BIBLIOGRAPHIE</span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></strong></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">ROMANS D’AZOUZ BEGAG</span></span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><span style="text-decoration: none;" mce_style="text-decoration: none;"> </span></span></span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><em><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le Gone du Chaâba</span></em><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">, Paris, éditions du Seuil, coll. Point Virgule, 1986.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><em><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Le Marteau Pique-Coeur</span></em><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">, Paris, éditions du Seuil, 2004.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">OUVRAGES CRITIQUES</span></span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">BENARAB Abdelkader, <em>Les Voix de l’exil</em>, Paris, L’Harmattan, 1994.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">Sous la direction de Martine MATHIEU, <em>Littératures autobiographiques de la francophonie</em>, actes du colloque de Bordeaux du 21 au 23 mai 1994, Paris, L’Harmattan, 1996.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">DÉJEUX Jean, <em>La Littérature maghrébine d’expression française</em>, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="text-decoration: underline;" mce_style="text-decoration: underline;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">ROMAN CITÉ</span></span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR">TOURNIER Michel, <em>La Goutte d’or</em>, Paris, Folio, 1986.</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1">
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"><br />
</span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></div>
<div class="MsoNormal" mce_tmp="1"><strong><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" mce_style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;" lang="FR"> </span></strong>< >< >< >< >< ></div>
<div  mce_tmp="1">< >< >< >< >< ></d ></d ></d ></div>
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		<title>LES PRIX MF DE CRÉATION ET D’ESSAI 2008 ONT ÉTÉ DÉCERNÉS !</title>
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		<pubDate>Fri, 02 Jan 2009 02:29:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Alexandre Leupin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Langues]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[  Les prix MF de création et d&#8217;essai récompensent de jeunes auteurs qui ont publié un inédit dans MF au cours de l&#8217;année 2008.   - Le prix de la création va à Rocky McKeon pour son poème L&#8217;argent a peur : le jury a estimé que « l&#8217;énergie et la vitalité dont fait preuve l&#8217;écriture [...]]]></description>
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<p> </p>
<p>Les prix MF de création et d&#8217;essai récompensent de jeunes auteurs qui ont publié un inédit dans MF au cours de l&#8217;année 2008.</p>
<p> </p>
<p>- Le prix de la création va à Rocky McKeon pour son poème <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/Langues/espaces/Louisianes/creations/l-argent-a-peur/?searchterm=peur"><strong>L&#8217;argent a peur</strong></a> : le jury a estimé que « l&#8217;énergie et la vitalité dont fait preuve l&#8217;écriture de McKeon est le signe d&#8217;une prometteuse vocation poétique. »</p>
<p>- Le prix de l&#8217;essai va à Timothy Lachin pour son analyse, extraite d&#8217;un livre à paraître, intitulé <strong><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/Langues/espaces/Psyches/creations/the-dead-gods-of-new-orleans">New Orleans: A Guide for the Inauthentic</a></strong> : selon le jury, « Timothy Lachin produit un croisement singulièrement intéressant entre une discipline, la psychanalyse, une ville, la Nouvelle-Orléans, et une catastrophe, Katrina. » Ces extraits seront ultérieurement traduits en français et montés sur MF.</p>
<p> </p>
<p>Les prix sont rendus possibles par une donation de M. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/Langues/espaces/Langues/bios/dblanchard">Daniel Blanchard</a>.</p>
<p> </p>
<p>La date de clôture pour les prix de l&#8217;année 2009 est le 31 décembre 2009. Ils seront annoncés le 31 janvier 2010.</p>

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		<title>Petites mythologies belges par Jean-Marie Klinkenberg</title>
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		<pubDate>Sat, 16 Aug 2008 18:57:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fprovenzano</dc:creator>
				<category><![CDATA[Langues]]></category>
		<category><![CDATA[Comptes-rendus]]></category>

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		<description><![CDATA[Jean-Marie Klinkenberg : Petites mythologies belges, Bruxelles : Éditions Labor / Espace de Libertés, « Liberté j’écris ton nom », 2003, 95 p., ISBN 2-8040-1835-0

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<p align="center"><strong></strong></p>
<p>On connaissait Jean-Marie Klinkenberg en habile sémioticien du Groupe μ, en sociolinguistique pourfendeur de tous les purismes, ou encore en figure incontournable de l&#8217;historiographie des lettres belges. Dans ce petit livre malicieux, l&#8217;auteur met toutes ses armes théoriques au service du démontage systématique de quelques mythologies qui ont façonné le rapport du Belge (qu&#8217;il est aussi&#8230;) au réel qui l&#8217;entoure.</p>
<p>        En à peine nonante pages, ce ballotin de pralines décline la patate belge en treize saveurs locales, de l&#8217;exil parisien à l&#8217;attachement au roi, en passant par l&#8217;auto-dérision ou le façadisme. On l&#8217;aura compris, il ne faut pas lire cette suite de vignettes colorées comme la collection complète du parfait petit Belge. Car si elles s&#8217;insèrent pleinement dans le très actuel (et tout aussi pérenne) débat identitaire national, ces <em>Petites mythologies </em>y occupent une position tout à fait originale, aussi loin des plaidoyers ardents que des critiques radicales. L&#8217;objectif de l&#8217;auteur n&#8217;est pas de dessiner la matrice culturelle de base du Belge moyen, mais de montrer précisément la vanité de toute recherche essentialiste. Ainsi, chacune des mythologies analysées est dépouillée de la patine immobile des croyances collectives et rendue à la complexité des enchevêtrements historiques, des rapports de force symboliques ou des stratégies de légitimation. Ceux-ci sont évidemment particulièrement présents au sein d&#8217;un des mondes francophones particulièrement problématique. Les mettre à jour, c&#8217;est se donner les moyens d&#8217;échapper à l&#8217;alternative unique d&#8217;un débat souvent condamné à la circularité, ainsi qu&#8217;à la tenaille des stéréotypes. Celle-ci peut revêtir un aspect confortable et c&#8217;est là, nous dit l&#8217;auteur, son plus grand danger. En dynamitant les autoroutes de sens qui balisent les parcours cognitifs de ses concitoyens, le propos de l&#8217;auteur est bien d&#8217;amener à une prise de conscience de la force structurante de la langue sur les réalités quotidiennes.</p>
<p>        Pour ce faire, J.-M. K. a recours aux technologies conceptuelles les plus pointues. Outre l&#8217;éclairage permanent de la sociologie bourdieusienne et de sa notion d&#8217;<em>habitus</em>, les catégories de la sémiotique du discours social ou de l&#8217;anthropologie culturelle viennent constamment nourrir et affiner des analyses qui ne tombent jamais dans le jargon inutile ou la paraphrase pédante. Parce que le théoricien n&#8217;est jamais loin de l&#8217;homme d&#8217;esprit, le livre de J.-M. K. est coloré d&#8217;un humour implacable, d&#8217;un ton jouisseur, d&#8217;une auto-ironie aussi féroce que désenchantée. Ce sont, sans aucun doute, les meilleurs compagnons d&#8217;une lecture plaisante de bout en bout.</p>
<p>        Quant aux contenus des chapitres, à chacun d&#8217;y trouver ce qui correspond à ses propres intérêts ou curiosités. Nettement moins &laquo;&nbsp;serrés&nbsp;&raquo; que la copieuse introduction théorique qui les précède et qui pose avec rigueur les présupposés méthodologiques de la démarche, ceux-ci sont en réalité assez inégaux. On retrouvera dans certains des idées déjà exprimées ailleurs par l&#8217;auteur, d&#8217;autres ne peuvent éviter quelques redites ou longueurs, d&#8217;autres enfin (la majorité) présentent une réelle originalité de vue et trouvent une vraie pertinence critique. C&#8217;est dans ces vignettes en l&#8217;apparence les plus anodines, les plus &laquo;&nbsp;inoffensives&nbsp;&raquo; (« Ovationner le roi », « Trouver les institutions compliquées »), que l&#8217;auteur déploie ses analyses les plus éclairantes et donne à son propos une portée qu&#8217;on n&#8217;hésitera pas à qualifier de politique. Ce n&#8217;est certes pas le moindre des mérites de l&#8217;ouvrage que de restituer à des disciplines théoriques souvent perçues comme des citadelles de glace leur dimension civique, au sens large.</p>
<p>        Au final, on peut dire que ces <em>Petites mythologies belges</em> auront largement atteint leur objectif : « autoriser un regard à la fois dévorant et distancié sur les réalités les plus quotidiennes, et donc, en dernière instance, développer le sens critique » (p. 16). En dotant le débat sur la culture belge d&#8217;un niveau d&#8217;abstraction supplémentaire, l&#8217;auteur répond aussi par là à la question de l&#8217;ethnicité (belgicité, belgitude, etc.), en montrant qu&#8217;elle est aussi un effet de discours, construit et contingent.</p>

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