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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Economies</title>
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		<title>NOS TROIS NOUVEAUX CONCURRENTS LE BRÉSIL, LA CHINE ET L’INDE</title>
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		<pubDate>Tue, 17 Jan 2012 18:03:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>dclambert</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>

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<p style="text-align: justify;" align="center">           Avant 1914 l’Angleterre, économie dominante, avait vu surgir de nouveaux concurrents : les Etats-Unis, l’Allemagne et la France, et même le Japon et la Russie tsariste. En 1945, quand les Etats-Unis accaparaient les deux tiers de la richesse mondiale et l’essentiel du commerce mondial, il n’y avait plus de concurrents, car l’Europe et le Japon avaient été détruits par la seconde guerre mondiale. Au cours de cette première moitié du siècle dernier, aucun observateur n’aurait eu l’idée de citer le Brésil,la Chine ou l’Inde comme des concurrents commerciaux et des puissances émergentes, voire émergées ! Ces pays très pauvres étaient des illustrations de ce que le Président Truman allait qualifier en 1948 de pays sous-développés en leur promettant une aide, comme l’Amérique l’avait fait avec le programme Marshall pour l’Europe. Il faut rappeler qu’à cette époque de pénurie la Chine et l’Inde étaient  dans une situation de dépendance alimentaire, leur population était périodiquement affectée par la famine. Même au Brésil, que le sociologue Josué de Castro décrivait comme une terre stérile de famines, personne ne pouvait imaginer l’émergence d’une puissance agricole. Les Occidentaux restaient persuadés qui leur faudrait nourrir le « tiers-monde » pendant des siècles !</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui il est bien évident que ces trois pays sont de nouveaux concurrents commerciaux, des puissances mondiales et bientôt les nouvelles économies dominantes. Et pourtant ces trois pays présentent autant de différences que de similarités.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les différences : leur histoire, la démographie.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour certains, une seule différence compte : la démocratie. La Chine reste un régime communiste autoritaire, sans libertés politiques. L’Inde est un miracle de survie d’un régime parlementaire démocratique, les élections se poursuivent et sont respectées. Le Brésil est aujourd’hui une démocratie, un régime présidentiel où est assurée la liberté d’expression et où les élections sont respectées.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous estimons que deux autres contrastes doivent être soulignés : le poids de l’histoire et l’évolution de la démographie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1- L’histoire.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le <strong>Brésil</strong> est un pays neuf : à peine cinq siècles de civilisation à partir de sa découverte par Cabral en 1503. C’est le seul pays de population métisse : indiens, européens, noirs, asiatiques, où le mélange des races se soit poursuivi pendant un demi-millénaire. Pendant un siècle, l’apport migratoire des conquérants portugais fut restreint, puis arrivèrent les esclaves noirs (la moitié des esclaves de la traite africaine). L’influence portugaise pendant le régime colonial et l’Empire de Don Pedro II a dominé la culture de ce pays, apportant sa langue, ses églises et sa religion catholique. Cependant à la différence de ses voisins et surtout du Mexique, le Brésil a échappé aux révolutions et aux invasions de ses voisins. Par voie de conséquence, les principaux monuments de la période coloniale sont encore debout. La plupart des villes brésiliennes sont récentes, mais elles conservent leur nom, Rio reste Rio. En Inde et en Chine, on a changé le nom presque toutes les villes : Bombay ou Canton ont un autre nom. Est-ce une façon d’abolir le passé ?</p>
<p style="text-align: justify;">La <strong>Chine</strong> est l’une des plus anciennes civilisations de la planète, berceau des plus anciennes religions: Bouddhisme, Taoïsme et Confucianisme. Alors que la Chine avait connu des périodes brillantes au Moyen Âge, les cinq derniers siècles furent une succession de phases stables et prospères et de périodes de chaos et de déclin. En 1900, 1950 et même 1970 la Chine restait une population très pauvre, ce n’était pas un partenaire commercial : Hong Kong exportait plus quela Chine ! En revanche, la trajectoire de prospérité des 30 dernières années (10% de croissance économique annuelle, doublement tous les sept ans) a suscité une modernisation et un enrichissement sans précédent. En contrepartie la Chine moderne, celle des grattes-ciel et des autoroutes, ne préserve que difficilement son patrimoine du passé.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’Inde</strong>, dans ses frontières actuelles, est un peu moins peuplée (1.2 milliards d’habitants) que la Chine. Quand elle était le joyau de l’Empire des Indes, elle s’étendait à toute la péninsule et à la Birmanie (elle était alors beaucoup plus peuplée que la Chine). Il est probable que la péninsule indienne a toujours été la région la plus peuplée du monde et surtout la plus dense. L’ancienneté des civilisations est, avec la Mésopotamie, la plus reculée (IV et V<sup>ème</sup> millénaire avant Jésus-Christ). Ce passé lointain a laissé des vestiges restreints, mais il ne saurait être répudié. Cependant l’Inde n’était avant l’époque moderne qu’une juxtaposition de royaumes hostiles. Ce qui différencie l’Inde de la Chine est son hétérogénéité ethnique, religieuse, linguistique ; celle-ci reste un obstacle important à l’intégration du territoire. Le démarrage de l’Inde est beaucoup plus récent, il débute dans les années 1990 et succède à des siècles de stagnation.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2- La démographie.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les trois pays concurrents sont entrés en phase de transition démographique. Il y a encore une dizaine d’années les Nations Unies classaient les données démographiques de différentes nations en fonction de leur fiabilité. Depuis certains pays ayant protesté, surtout en Afrique, cette information a disparu. C’est pourquoi beaucoup estiment que la population de la Chine est sous-évaluée. Quant au Brésil et à l’Inde, comment compter les naissances et les décès dans un bidonville ?</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup pensent encore que le Brésil est une région de faible population et que la Chine est beaucoup plus peuplée que l’Inde. Ce n’est pas tout à fait exact : le Brésil approche de 200 millions d’habitants, la Chinede 1.3 milliards et l’Inde de 1.2 milliards. Mais dans 40 ans, l’Inde aura dépassé La Chine. Si l&#8217;on ajoute le Pakistan et le Bangladesh, la péninsule indienne sera peuplée de 2,2 milliards d’habitants (1.5 en 2010). La population de la Chine sera la même qu’en 2010, et le Brésil aura 223 millions d’habitants. La croissance démographique actuelle est de 1,5% par an en Inde, celle du Brésil de 0.9% et celle de la Chinede 0.5% ! <em>En 2010 il naissait 28 millions d’Indiens, 16 Millions de Chinois, 3 millions de Brésiliens … (et 5,4  millions dans l’Europe des 27) !</em></p>
<p style="text-align: justify;">La densité est la différenciation majeure de ces trois pays-continents ; le Brésil est encore un pays vide. <em>Le record de densité est celui de l’Inde</em>, 378 habitants au km<sup>2</sup>, autant qu’en Hollande, dans un immense pays entièrement occupé ; le second niveau est celui de la Chine : 141 habitants/km<sup>2</sup>, mais dans un pays ont les 2/3 sont désertiques ou à très faible peuplement, enfin vient le Brésil, seulement 23 habitants au kilomètre carré, mais dans un pays dont la plus grande partie n’est pas habitée, en particulier l’Amazonie.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors intervient le taux d’urbanisation. La divergence est beaucoup plus importante :<em> 86% des Brésiliens habitent dans les villes</em>, 43% des Chinois et seulement 29% des Indiens, ce qui n’empêche pas ces trois pays d’avoir créé des mégalopoles de 10 à 20 millions d’habitants : Sao Paulo, Rio ; Mumbai (Bombay), Chennai (Madras) ; Shanghai, Pékin …</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’équilibre des sexes, le trait commun entre la Chine et l’Inde est le rapport de masculinité des naissances qui favorise la survie des garçons, de telle sorte qu<em>’il manque 150 à 200 millions de femmes dans les deux pays</em>. Au contraire au Brésil il y a autant de femmes que d’hommes.</p>
<p style="text-align: justify;">La <em>répartition ethnique</em> oppose le Brésil, nation métisse, et l’Inde, juxtaposant des milliers d’ethnies qui se mélangent peu, à la Chine, seul pays, avec le Japon, qui soit ethniquement homogène où 90% des habitants sont d’origine Han, malgré la présence et parfois résistance de minorités ethniques (Tibet, Mongolie).</p>
<p style="text-align: justify;">Dernière différence le vieillissement : la jeunesse de la population reste un atout au regard de l’Occident, mais aujourd’hui l’accroissement de la population âgée pose <em>un problème sérieux pour le financement des retraites.</em> Si la France a déjà 20 000 centenaires, on comprend que pour une population 20 fois plus grande, la Chine aura à prendre en charge des centaines de milliers de personnes très âgées et dépendantes !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les similarités : pays-continents, puissances militaires, corruption</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1-      </strong><strong>Pays-continents.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les pays-continents ont pour caractéristique l’ampleur des distances, comme en Amérique du Nord : en Chine et en Inde, du nord au sud et d’ouest en est, les distances sont de 4000 kilomètres, en Inde de 3000 ! La Chine, dotée de plus de 9 millions de kilomètres carrés, constitue un véritable pays-continent, aussi vaste que les Etats-Unis et peuplé de plus de 1 milliard d’habitants. Elle est deux fois plus vaste que l’Union européenne (à 27), sa densité est un peu plus élevée. Or l’Europe est formée de nations très riches en phase de stagnation, dont les marchés intérieurs sont saturés. Au contraire la Chine est un marché intérieur potentiel presque sans limites. La situation du Brésil est similaire (8,5 millions de Km<sup>2</sup>) ; ils vivent pour les 4/5èmes dans des villes géantes. La supériorité du Brésil a été d’avoir mis en place depuis longtemps une infrastructure moderne (routes, aéroports) et une industrie très diversifiée. L’avantage de la Chine est de pouvoir construire une infrastructure, utilisant des techniques plus récentes : elle leur permet de relier au marché les régions isolées. La croissance très rapide de la Chine, semblant échapper à la crise économique et financière actuelle, reste une exception … pourvu que cela dure, les exponentielles se brisent un jour ou l’autre ! Le talon d’Achille de l’Inde reste la pauvreté de masse de la plus grande partie de la population. Comme en Chine, une classe moyenne aisée et éduquée s’est formée, mais la croissance économique est récente : pendant des décennies l’Inde était restée stagnante, au moment oùla Chine décollait.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>2. Des puissances militaires.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">La Chineet l’Inde sont des puissances atomiques, leurs forces aériennes et terrestres sont considérables ; l’industrie militaire brésilienne est la plus importante de l’Amérique latine. Les trois pays sont des acheteurs d’armement et plus encore des vendeurs d’armement. Les mitraillettes, bazookas, bombes et missiles utilisés sur les 35 sites de guerres du tiers monde sont en partie produits dans l’ex-URSS, mais de plus en plus fabriqués par  les complexes militaro-industriels de la Chine, de l’Inde et du Brésil. L’Inde a connu cinq guerres de confrontation avec le Pakistan, les deux puissances disposent de l’arme atomique. La Chine a diminué de moitié ses effectifs (2 millions de soldats) et augmenté de moitié son budget militaire estimé à 100 milliards de dollars.  Elle a investi des ressources considérables dans son industrie nucléaire et spatiale ; ses forces navales ont été développées. Le Brésil dispose d’un atout essentiel, son industrie aéronautique (avions et hélicoptères). Pourla France, qui est le quatrième vendeur d’armement dans le monde, la compétition n’est pas limitée aux Etats-Unis et à la Russie, de plus en plus les concurrents sont Chinois, Brésiliens et Indiens !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3. Des pays corrompus.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il faut noter une correspondance entre la corruption et la criminalité : là où les détournements de fonds publics, les pots de vin et le trafic d’influence sont les plus répandus, il règne le plus souvent une criminalité très élevée, par exemple au Brésil et en Inde, où les taux d’homicide des grandes villes sont proches de ceux de la Colombie et du Mexique. Sur ce plan, la Chinene fait pas état de la « mort violente », car ces faits divers ne font pas partie des messages des pouvoirs publics.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois pays concurrents se trouvent au milieu de la liste des pays corrompus (Transparency International), échelle de 10 (pas de corruption) à 1 (corruption maximale) à des niveaux assez proches de la Tunisie : le plus corrompu serait l’Inde (note 3.3), à faible distance de la Chine (3.5), et le moins corrompu serait le Brésil (3.7). Il faut noter que la Russie en 154<sup>ème</sup> position (2.1) est perçue comme presque aussi corrompue que l’Afrique subsaharienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand et comment le Brésil, la Chine et l’Inde sont-ils devenus des concurrents redoutés des puissances occidentales ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le critère de la  compétition pour nos concitoyens est l’arrivée dans nos foyers de produits fabriqués provenant de ces contrées lointaines et la délocalisation de nos activités, notamment industrielles, ou même la prise de contrôle de nos entreprises par des groupes inconnus. Cette « menace » ne doit pas être exagérée : les trois concurrents ne représentent qu’une faible part de notre commerce extérieur, nous continuons d’acheter et de vendre à proximité dans le marché commun, nos délocalisations se dirigent vers l’Europe centrale ou l’Amérique du Nord, nous fabriquons plus de voitures en Roumanie qu’au Brésil, nous vendons plus d’armes au Moyen Orient qu’en Chine. Dans l’avenir, nous pensons que les changements seront très rapides ; l’Europe et le monde arabe peuvent devenir durablement des régions stagnantes, nous devrons réorienter nos échanges vers les zones de croissance : précisément le cas du Brésil, de la Chine et de l’Inde.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>I-                   </strong><strong>AU BRÉSIL, UNE PUISSANCE AGRO-INDUSTRIELLE</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au Brésil, la stabilité politique du dix-neuvième siècle, a permis d’asseoir la modernisation actuelle sur une longue transition, car l’industrialisation ne débute que dans les années 1930. En fait, suivant l’économiste-historien Angus Maddison, qui a évalué les performances à long terme du monde (1820-2000), le Brésil est le  pays qui a bénéficié de la croissance économique la plus forte, aux cotés des Etats-Unis, une expansion beaucoup plus rapide qu’en Russie ou même au Japon.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Brésil n’a pas eu à supporter le coût des guerres et des révolutions, alors que beaucoup de grandes puissances ont subi de longues périodes de régression économique. 5 à 6% de croissance économique aujourd’hui assure une progression rapide du revenu par habitant, du niveau d’instruction et de santé des la population. L’expansion brésilienne repose sur deux moteurs : l’agriculture et l’industrie.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong> <a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-1.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-4481" title="Map Brazil" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-1.jpg" alt="" width="441" height="418" /></a></strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1. La puissance agricole.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La chance du Brésil depuis l’an 2000 a été l’augmentation des prix de toutes les matières premières agricoles et minérales.  À la différence des premiers chocs pétroliers, les cours des grands produits agricoles (blé, riz, maïs, soja), même tropicaux (café, sucre, cacao) ont accompagné la hausse du pétrole, du fait de la demande croissante de la Chine. Ainsi le Brésil est devenu en peu de temps l’un des principaux exportateurs agricoles.</p>
<p style="text-align: justify;">Les entreprises agricoles parviennent à des échelles de production que l’on ne peut retrouver qu’en Amérique du Nord. Le Brésil sur ce plan est incontestablement le potentiel agricole le plus dynamique. Pourquoi ?</p>
<p style="text-align: justify;">1- Le premier atout est la <em>progression continue des frontières agricoles</em>. Ce phénomène était au départ caractéristique du Sud-Est du Brésil, quand la culture du café s’est déplacée de la région de Baia vers l’Etat de São Paulo et le Paranà. Puis les zones de culture ont été étendues en direction du Nord-Est, avec le transfert de la capitale à Brasilia et la construction des routes transamazoniennes. La véritable extension de la mise en valeur agricole du « <em>cerrado</em> » dans le Goias et le Mato Grosso est récente : elle accompagne la production de maïs et de canne à sucre (distillation de l’éthanol) et la culture du soja. De vastes régions antérieurement consacrées à l’élevage extensif ont été défrichées et ensemencées. Ce sont d’immenses domaines, très mécanisés, où des centaines de machines agricoles et d’engins de travaux publics sont à l’œuvre, peu de main d’œuvre, des laboratoires de biotechnologies, des silos, des routes, des avions cargos. La farine, l’huile et les tourteaux de soja sont aujourd’hui inséparables des nouveaux modes de consommation des humains et surtout des animaux, non seulement les bovins, mais surtout les gallinacés. Le Brésil est devenu l’un des principaux producteurs et exportateur de poulets. Si la Chine devient son client privilégié, c’est également du fait que le soja et le poulet sont une composante essentielle du régime alimentaire des Chinois !</p>
<p style="text-align: justify;">2. Un deuxième atout est la <em>diversité des productions agricoles,</em> qui bénéficient de zones climatiques différentes : on cultive des vergers et la vigne (le vin blanc et même rouge) dans le Rio Grande du Sul ; les caféiers et cacaoyers, la canne à sucre, le coton, le tabac, le soja, les bananiers, les manguiers, l’igname et la patate douce en zone tropicale ou équatoriale. La forêt primaire et les nouvelles exploitations rationnelles du bassin de l’Amazone sont une richesse traditionnelle du Brésil (les Eucalyptus peuvent pousser cinq fois plus vite qu’en Chine ou en Inde) ; enfin le Brésil est un pays de pêche, doté d’un littoral très étendu et de grandes rivières poissonneuses, mais il semble que le développement de l’aquaculture soit embryonnaire (à la différence de l’Asie des moussons) … Le  Brésil occupe à l’exportation le premier ou deuxième rang pour la plupart de ces denrées : il les commercialise en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie.</p>
<p style="text-align: justify;">3. Le dernier atout est bien sûr <em>la fertilité des sols</em> : elle fait mentir la conviction des grands géographes persuadés que les sols des zones tropicales et surtout équatoriales restaient peu fertiles, faute d’humus, de saisons, d’arbres à feuilles caduques. Il est vrai que le café et la canne à sucre épuisent les sols, que la destruction de la forêt et la culture sur brulis engendrent des déserts de latérite lessivés par les pluies tropicales. Cependant il n’y a pas un seul climat et uniquement des incendies et déforestations sauvages. Les nouveaux fermiers sont ouverts aux derniers progrès des assolements, des engrais et pesticides, et des OGM : les terroirs de soja n’ont pas été stérilisés par des faire-valoir imprudents.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2. La puissance industrielle.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au Brésil, l’agriculture ne représente  plus que 6% du produit intérieur brut, comme en l’Europe, l’industrie représente encore 25% de la richesse globale, plus que chez nous, les services les trois quarts du PIB, comme chez nous &#8230; Cette importance des services ne doit pas surprendre, car la plupart des citadins sont des employés et prestataires de services, y compris les habitants des bidonvilles ! Et pourtant le Brésil est devenu depuis quelques décennies une grande puissance industrielle. Cette mutation s’explique par l’importance des ressources énergétiques, la place essentielle de la sidérurgie, des complexes chimiques, des industries mécaniques et de l’industrie automobile, l’importance de l’industrie aéronautique et des infrastructures de transport ou de travaux publics et surtout l’essor des activités de technologie avancée : électronique grand public, industrie pharmaceutique …</p>
<p style="text-align: justify;">Le Brésil est beaucoup moins vulnérable que ses concurrents pour l’énergie. Il était au moment des premiers chocs pétroliers (1973) très dépendant des importations de <strong><em>pétrole</em></strong>. Les dirigeants se sont alors lancés dans plusieurs directions, d’abord l’aménagement des grands barrages sur le fleuve Paranà qui leur offrit un excédent de production électrique, le développement des centrales nucléaires, des éoliennes et plaques photovoltaïques, la production et utilisation de l’éthanol comme carburant, et bien sur l’intensification de la prospection pétrolière. Cette dernière orientation a permis de trouver en <em>off-shore</em>, près de la côte de Rio et Santos, des gisements qui ont assuré son autonomie pétrolière.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>L’industrie automobile</em> brésilienne est surtout orientée vers le marché intérieur, elle produit de petites voitures adaptées aux embouteillages de ses villes, les carburants y sont chers au regard du pouvoir d’achat local. Le parc de 30 millions de véhicules est plus faible qu’en France, mais le marché potentiel est considérable : tous les Brésiliens voudraient une voiture ! La fragilité principale de cette industrie est la présence d’un trop grand nombre d’opérateurs, les principales firmes européennes, japonaises et américaines sont venues monter des voitures, sans atteindre les capacités minimales de production (5000 voitures par jour). Il faudrait réduire à 3 ou 4 entreprises le nombre d’opérateurs et de sites, de façon à pouvoir exporter davantage.</p>
<p style="text-align: justify;">L’industrie <em>aéronautique</em> <em>et spatiale</em> brésilienne est l’une des seules d’Amérique Latine, elle est ancienne et très puissante. Une coopération privilégiée s’est nouée avec la France, nos entreprises (EADS, Eurocopter, Ariane espace) et nos gouvernements ont fini par accepter des transferts majeurs de technologie. La fabrication d’avions de ligne est nourrie par l’accroissement du trafic aérien ; pour franchir 5000 à 10 000 kilomètres il n’y a que l’avion qui est rentable. Des milliers d’aéroports en dur relient les grandes villes, il faut y ajouter tous les petits aéroports aux pistes de latérite des plantations et des centres miniers. Par ailleurs, la fabrication d’hélicoptères de combat, de transport de gros matériels et de passagers est légitimisée par la difficulté d’accès aux régions enclavées. Beaucoup plus tard, la Chine et l’Inde sont entrés sur ce marché, mais le Brésil (et Israël) possède un bénéfice d’antériorité.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, source de conflit sur la protection des brevets, l’industrie pharmaceutique brésilienne se substitue progressivement aux importations.</p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><strong>II- EN CHINE, UNE STRATÉGIE DE REMONTÉE DE GAMME</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La Chine est déjà la deuxième puissance économique mondiale et probablement le deuxième exportateur, ce qui était impensable il y a 30 ans. Le revenu par habitant est aujourd’hui proche de celui du Brésil (en parité de pouvoir d’achat) ; la pauvreté a diminué de moitié. Pendant longtemps la Chinea été considérée (à l’exception de la soie) comme une zone d’activité industrielle de bas de gamme, où l’on fabriquait des jouets et des « tee-shirts », des chaussures de mauvaise qualité ; on imitait ce qui était facile à recopier … Cette image est périmée, du fait que les Occidentaux ont sous-estimé la vitesse de la modernisation et les valeurs de la civilisation chinoise : la puissance de la solidarité familiale, l’attachement au travail et à l’épargne et surtout la soif d’instruction. L’instruction est la valeur suprême de la famille (les enfants peu nombreux doivent honorer leur famille par leurs résultats scolaires et universitaires). Faut-il rappeler que partout dans le monde les enfants chinois ont les meilleures performances dans les tests mathématiques et scientifiques. Ils partagent cet atout avec les Japonais, du fait que leur population est homogène, que l’enseignement et les examens sont impitoyables. L’uniforme des écoliers et lycéens, la persistance de la séparation des sexes, l’ordre qui règne dans les établissements découle d’une discipline rigoureuse. Quel contraste avec les écoles françaises ou les universités grecques !</p>
<p style="text-align: justify;">Trois mutations fondent la montée en puissance dela Chine : une expansion agricole sans précédent, le gigantisme des infrastructures, et la diversification des activités industrielles.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: center;" align="center"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-2.jpg"><img class="aligncenter size-large wp-image-4482" title="Map China" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-2-1024x983.jpg" alt="" width="502" height="482" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1. De la pénurie à l’abondance agro-alimentaire</strong>.</p>
<p style="text-align: justify;">La Chine surpeuplée a été pendant longtemps une terre de famines, où la survie de la population paysanne était subordonnée aux bonnes récoltes et aux caprices de la nature : sécheresse, inondations et séismes … Jusqu’en 1950 les quatre cinquièmes de la population vivaient de l’agriculture. La rizière dans les régions de plaines a toujours été une culture intensive, susceptible de produire trois récoltes par an. Cependant cette production alimentaire augmentait moins vite que la population (la loi de Malthus) ! La collectivisation des terres et le « grand bond en avant » ont d’ailleurs abouti à l’une des plus grandes famines de l’histoire de la Chine.</p>
<p style="text-align: justify;">Aujourd’hui la Chine est sortie du seuil de la famine, la production et les exportations agro-alimentaires ont augmenté dans les mêmes proportions qu’au Brésil. C’est la première puissance agricole mondiale. La moindre portion de terre arable est cultivée, d’abord en zone alluviale, puis dans les sites de collines et montagnes, où la rizière s’étage en terrasses, enfin et de plus en plus dans les serres, le toit des immeubles, la cour des bidonvilles ou le fond des barques et sampans … Les productions dominantes répondent à la demande de la population et à leur régime alimentaire : riz, blé, soja, sucre, thé, champignons, fruits et légumes, huile ; les protéines animales sont surtout fournies par les poissons, les insectes, le porc et le poulet. La Chine est souvent le premier producteur, exportateur et importateur mondial … Ce qui est le plus frappant c&#8217;est la capacité d’innovation ou d’imitation de ce pays qui a introduit plus vite et plus massivement les changements techniques induits par l’internationalisation des échanges agro-alimentaires. Nous en prendrons deux exemples : l’aquaculture et les fleurs, la Chine en est le premier producteur mondial.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>L’aquaculture</em> s’est diffusée au cours des trente dernières années ; rapidement ont vit surgir de nouveaux concurrents : la crevette, pour un temps dominée par l’Équateur, puis aujourd’hui par les élevages de la Thaïlande et surtout de la Chine. L’atout de la Chine repose sur les échelles de production, des exploitations de plusieurs milliers d’hectares ont surgi : elles approvisionnent plus d’un milliard de Chinois et une demande mondiale insatiable … La réussite la plus innovante a été l’élevage du poisson plat, beaucoup plus cher, le turbot et la sole. Il n’est pas étonnant que la hausse du niveau de vie en ville et à la campagne ait eu un effet sanitaire pervers, dans ce pays où les citadins mangent toute la journée : l’obésité a progressé beaucoup plus vite qu’en Occident !</p>
<p style="text-align: justify;">Le deuxième exemple moins connu est celui de la <em>culture des fleurs</em>, plus particulièrement celle des roses. Les roses que nous cultivons en plaine sont exploitées dans les zones intertropicales en altitude, par exemple dans les Andes ou le Yunnan. Là encore, nous découvrons des exploitations gigantesques, pourvues de laboratoires et de chercheurs, une infrastructure de transport aérien rapide, des marchés de gros bourrés d’ordinateurs. Les Français ont vu arriver les roses d’Équateur et les anglo-américains celles du Kenya, demain ils achèteront les roses de Chine ! Les Chinois en quelques années sont devenus les premiers producteurs de fleurs. Sur le marché de Shanghai et de Kunming au Yunnan, la demande de fleurs coupées (roses), de fleurs artificielles et d’orchidées provient des pays voisins (Japon) ou de l’Europe et de l’Amérique ; elle est encore marginale, ce qui compte est l’amour des Chinois pour les fleurs !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2. Le gigantisme des infrastructures.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong></strong>La Chine, comme le Brésil, est une région couverte de chantiers, de constructions nouvelles, d’échafaudages, de béton, de grues ; ces chantiers travaillent 24 heures sur 24, 365 jours par an … À Lyon depuis deux ans, la place Bellecour est en chantier, les grues sont en activité un jour sur trois pendant une heure …À Shanghaï, les travaux auraient pris une semaine ! Sur le Yang Tsé, le barrage des trois gorges est le plus grand du monde, il a été achevé beaucoup plus vite qu’Itaipu au Brésil, et fournit une source d’électricité bien précieuse dans ce pays pollué, où la plupart des centrales sont au charbon. L’énergie n’était pas le seul goulot d’étranglement, car il n’y avait pratiquement pas de routes asphaltées il y a une génération, les voyageurs et les marchandises ne circulaient qu’à très petite vitesse. Aujourd’hui, la Chine est sillonnée par des autoroutes, de nouvelles lignes de chemin de fer, jusqu’au Tibet, et même un TGV ! Tout est gigantesque, les ponts les plus audacieux et les plus longs, les immeubles les plus hauts, les aéroports les plus vastes …</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>3. Diversification industrielle et primat de la science.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On croit en Chine autant au progrès que jadis en Europe aux débuts de la révolution industrielle. La transformation industrielle exige au départ des matières premières, notamment minérales, dont le territoire est insuffisamment pourvu. Elle exploite au maximum ses réserves de charbon, mais doit importer son pétrole, qui n’est pas à la mesure de ses besoins. Dès lors la Chine importe massivement d’Afrique et d’Amérique latine ses minerais : fer, cuivre, bauxite, phosphates … La montée en puissance industrielle de la Chine rappelle celle du Japon il y a une génération : chaque année on peut enregistrer de nouveaux records, première banque mondiale (HSBC), premier producteur et exportateur d’automobiles … Les exportations industrielles sont prédominantes en direction des pays occidentaux et de l’Asie. En 1970 l’exportation ne représentait que 5% du PIB, aujourd’hui 27%. La production textile est toujours l’un des plus forts employeurs, mais c’est une industrie mécanisée et une industrie de capitaux.</p>
<p style="text-align: justify;">La <em>remontée de gamme</em> est caractéristique dans les industries <em>électriques et électroniques</em> ; d’abord les circuits intégrés et imprimés, puis ce furent les industries motrices de ses rivaux (Japon, Corée, Taiwan) : écrans plats, téléphones portables, ordinateurs, nanotechnologies, radars, matériel de radiologie, composants de l’industrie automobile, aéronautique et spatiale. En moins d’une décennie, l’industrie spatiale chinoise a équipé quatre bases de lancement, dont Jiuquan dans le désert de Gobi,  et atteint sa maturité en fabriquant ses lanceurs, ses satellites et même une capsule habitée …</p>
<p style="text-align: justify;">Le <em>primat de la science</em> fut une option jadis affirmée par le Japon : la <em>recherche scientifique</em> bénéficie d’une haute priorité dans les choix éducatifs et dans l’orientation des investissements : la Chine affecte désormais 3% de ses ressources à la recherche, plus que l’Europe, elle est le deuxième budget de recherche après les États-Unis. Or la Chine affecte 40% de ses ressources à l’investissement, les Chinois épargnent la moitié de leurs revenus : les sommes disponibles pour la recherche scientifique militaire et civile sont beaucoup plus importantes que chez nous. Ses Universités sont classées parmi les premières du monde : il en sort beaucoup plus de chercheurs, de chimistes, d’ingénieurs et de techniciens que chez nous ! C’est d’ailleurs une dimension que nous allons retrouver en Inde.</p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><strong>III- EN INDE, LA COMPLÉMENTARITÉ DE L’INDUSTRIE ET DES SERVICES</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Un nombre restreint d’observateurs avaient constaté à la fin du siècle dernier que l’Inde s’était arrachée au seuil potentiel de la famine, quand la « révolution verte » et la sélection de nouvelles variétés de céréales (riz, blé, maïs) avaient permis d’accroître massivement les rendements des cultivateurs. L’Inde sortait au début des années quatre-vingt d’une longue période de stagnation et de croissance lente, puis décennie après décennie, le taux annuel de croissance économique s’accélère : 1,4% à l’époque de Nehru et l’Indira Gandhi, puis 3.7% ; 6% depuis l’an 2000 et 8% en 2010 ! Moins de 200 $ par habitant en 1960, cinq fois plus aujourd’hui, et même 2500 dollars en parité de pouvoir d’achat. Cependant le niveau de vie des Indiens reste beaucoup plus faible que celui des Brésiliens et des Chinois, les salaires en sont l’expression ; quelques centaines d’euros. Une autre différence avec la Chine est le fait que le « secteur informel » est prédominant : le travail familial n’est pas rémunéré, les enfants sont exploités comme aux débuts de la révolution industrielle jadis en Europe …</p>
<p style="text-align: justify;">Cette misère omniprésente a empêché beaucoup d’économistes et de sociologues de percevoir à temps, vers 1990 la montée en puissance de l’Inde. Dans les campagnes et les villages, la production agroalimentaire suivait l’augmentation des superficies irriguées : les engrais et pesticides, les cultures nouvelles (le maïs, le soja), les cultures industrielles (le coton, chanvre, lin, coprah, canne à sucre) et surtout le recours au progrès des sciences agricoles (hybridation, OGM, culture sous serres) ont multiplié les rendements et les revenus. L’agriculture occupe encore la  moitié de la main d’œuvre (comme en France en 1900) et 22% du PIB. Cependant les inégalités régionales sont aussi fortes qu’au Brésil, des différences de niveau de vie de 1 à 5 ; les régions pauvres sont peuplées de 50 à 100 millions d’habitants, ce qui explique que le tiers de la population vit encore sous la ligne de pauvreté. Bien que l’Inde soit aujourd’hui un important exportateur agricole (quatrième), ce n’est pas une puissance agricole comme le Brésil et la Chine. En revanche, l’Inde est devenue une grande puissance industrielle et une économie de services hautement qualifiés ; ce sont ses deux atouts, car les prix de revient y sont beaucoup plus faibles que chez ses concurrents. Les deux spécialisations sont étroitement complémentaires.</p>
<p style="text-align: center;"> <a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-3.jpg"><img class="aligncenter size-full wp-image-4483" title="Map India" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2012/01/Map-3.jpg" alt="" width="560" height="716" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>1- Des capacités de production considérables dans l’industrie.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’Inde a constitué des pôles de croissance aux capacités de production gigantesques : sidérurgie, chimie, industrie pharmaceutique, électronique, aéronautique, armement, engrais, cimenteries, automobile, construction navale et bien sûr industrie textile … Certes il existe deux goulots d’étranglement, l’énergie et les transports.</p>
<p style="text-align: justify;">L’énergie est une fausse limite que nous apprécions en termes d’environnement et de pollution, car les ressources en charbon (comme en Chine) sont presque illimitées : l’Inde est déjà, et restera, l’un des pays les plus pollués de la planète, mais elle continuera à tirer son électricité de ses centrales thermiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Les transports sont le véritable goulot d’étranglement : bien que dotée de l’un des réseaux ferroviaires les plus denses et de quantité de routes, cette infrastructure est périmée ; les camions, comme les trains, progressent à une vitesse moyenne de 20 kilomètres à l’heure. Pour reprendre une expression de Gilbert Etienne, spécialiste de l’Inde, « La route fait le développement », les Brésiliens et Chinois l’ont bien compris : pour l’Inde il faudra attendre ! En dehors des sites industriels portuaires, les coûts et la durée des transports pèsent sur les prix de revient.</p>
<p style="text-align: justify;">L’industrie lourde a été privilégiée. Les capacités de production de la sidérurgie (Mittal, Tata), de l’industrie automobile (on vend aux Indiens des voitures « <em>Tata nano</em> » à 2000 dollars), de la construction navale et de la chimie sont très supérieures à celles de nos usines. Or ce sont précisément ces usines polluantes qui sont délocalisées vers l’Inde ou la Chine ! L’atout industriel indien méconnu est celui de l’industrie pharmaceutique qui approvisionne plus d’un milliard d’habitants et le marché mondial. L’atout bien connu est celui des industries électriques et électroniques et cette nouvelle « <em>Silicon Valley</em> » qu’est Bangalore, pourtant loin de la mer : on y fabrique à grande échelle cartes à puces, écrans plats, décodeurs, boitiers, téléphones portables, appareillages médicaux … Les ingénieurs informaticiens coûtent 50 à 75% mois cher qu’en Europe et en Amérique, nous cherchons à les débaucher … Ce complexe industriel est l’illustration parfaite de la complémentarité entre l’industrie et les services.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2- Spécialisation dans les services à fort contenu technique et scientifique.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les services contribuent en Inde à la moitié de la production. A côté des services traditionnels caractéristiques des villes du tiers monde (commerce, petits fonctionnaires, domesticité, tourisme), il existe en Inde un secteur avancé, celui que nous pensions être le seul atout de nos propres sociétés postindustrielles. Ce choix est d’autant plus surprenant que le tiers de la population est analphabète (alors que ce fléau a presque disparu en Chine et même au Brésil). Dans les régions les plus riches à Delhi ou Bombay et dans le Sud, les enfants sont scolarisés ; beaucoup seront envoyés à l’université, parfois à l’étranger. Ils sont anglophones à la différence des Brésiliens et Chinois, et formeront les bataillons d’ingénieurs et de techniciens des industries électriques et électroniques.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons ici souligné les atouts de trois pays, qui deviendront probablement les premières puissances économiques mondiales et dont le niveau de vie finira par se rapprocher de celui de l’Occident. On ne peut cependant ignorer leur dépendance à l’égard de l’exportation vers l’Europe et l’Amérique, dont la crise économique et financière risquerait de briser leur expansion. Une autre fragilité peut accompagner la rapidité de la pollution de l’environnement de ses trois régions et les répercussions climatiques qui peuvent en résulter. Le véritable danger serait l’émergence d’un impérialisme qui a souvent tenté les grandes puissances. L’initiative nord-américaine de créer une zone de libre-échange trans-pacifique reliant les Amériques à l’Asie peut également marginaliser l’Europe. Il ne faut pas oublier un quatrième concurrent: la Russie.</p>
<p style="text-align: center;" align="center">*   *</p>
<p style="text-align: center;" align="center">*</p>

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		<title>L’avenir de l’homme est-il dans la métamorphose ? Variation sur un thème d’Edgar Morin.</title>
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		<pubDate>Fri, 13 Jan 2012 20:36:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
		<category><![CDATA[Philosophies]]></category>
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<p style="text-align: justify;">Invité de la Région Martinique, Edgar Morin a présenté une conférence à Fort-de-France, le 27 décembre 2011, sur le thème : « La métamorphose, avenir de l’humanité ». Après une introduction de Patrick Chamoiseau, E. Morin a consacré son préambule à la description des méfaits du néolibéralisme, et particulièrement à la manière dont il se manifeste dans la crise actuelle (aux multiples dimensions : économique, sociale, financière, écologique et morale), pour conclure ce premier temps de son discours sur une prophétie : l’humanité court tout droit à la catastrophe, à moins qu’elle ne trouve en elle les ressources pour se « métamorphoser ».</p>
<p style="text-align: justify;">E. Morin distingue en effet la <em>révolution</em> qui consiste à faire table rase du passé pour tenter de construire du neuf, une démarche vouée à l’échec selon lui, de la <em>métamorphose</em> qui permet de se régénérer en se nourrissant du passé. Concrètement, la métamorphose souhaitée reviendrait à consommer moins, ou en tout cas mieux, à produire de manière durable et à se développer « par enveloppement »,  sans créer la misère à côté de l’abondance. E. Morin a eu de belles formules pour décrire l’objectif final que nous devrions tous viser, celui de la vie bonne des sages antiques (qu’il préfère appeler le « bien vivre »), sans oublier de chatouiller dans le sens du poil certains chantres de la « poétique de la relation »<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/E%20Morin%20Atrium.doc#_edn1">[i]</a> présents dans la salle (« la prose c’est survivre, la poésie c’est vivre »). Inutile de dire que tous les auditeurs étaient d’accord avec ce beau programme. Mais ils n’avaient pas besoin d’un E. Morin pour être convaincus. On l’attendait moins sur les buts, trop consensuels, que sur l’analyse et sur les moyens.</p>
<p style="text-align: justify;">Car on aimerait qu’on nous explique une bonne fois pourquoi, alors que « tout le monde sait » à quoi il faudrait renoncer (consommer n’importe quoi, creuser les inégalités, épuiser les ressources naturelles, détruire notre environnement), les gouvernements qui nous représentent sont incapables de nous réorienter dans la bonne direction. On se doute que la question est complexe, mais, justement, E. Morin est célèbre pour ses analyses de la complexité. Alors pourquoi n’a-t-il pas tenté de nous expliquer le monde réel ? Par exemple les événements de 2009 aux Antilles françaises : les peuples de Guadeloupe et de Martinique levés fièrement pour dénoncer la « profitation », une grande effervescence populaire qui traduisait un ras-le-bol général, et tout cela débouchant sur rien, ou presque rien, voire sur l’inverse du résultat considéré comme souhaitable (puisque le mouvement s’est finalement traduit par un accroissement de la dépendance des deux îles envers la Métropole). Cet échec – qui est en particulier celui des auteurs du <em>Manifeste pour les produits de « haute » nécessité</em> <a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/E%20Morin%20Atrium.doc#_edn2">[ii]</a> – n’a rien d’anodin dans la perspective défendue par E. Morin. C’est pourquoi on aurait particulièrement aimé apprendre en quoi sa fameuse « Méthode » pouvait nous aider à le comprendre.</p>
<p style="text-align: justify;">On dira peut-être qu’E. Morin ne connaissait pas suffisamment les Antilles, qu’il aurait fait preuve de prétention en voulant expliquer une situation qu’il venait à peine de découvrir. Dont acte. Mais pourquoi n’a-t-il expliqué aucun autre fait concret ? Par exemple : La « métamorphose » qu’il appelle de ses vœux sera écologique ou ne sera pas ; or il y a un fait massif, qu’aucun intellectuel ne saurait ignorer, c’est « l’émergence » de la Chine qui est devenue le premier pollueur mondial. Tout en sachant que s’ils polluent, certes, la planète, ils se polluent d’abord eux-mêmes. Cela n’empêche pas que le gouvernement chinois freine systématiquement (voir les sommets de Copenhague, de Durban) toute initiative contraignante visant à protéger l’environnement. Hélas, E. Morin prône la métamorphose à base écologique sans mentionner ses adversaires les plus résolus, ni <em>a fortiori</em> expliquer leur comportement. Mais alors, comment vaincre un ennemi qu’on ne comprend pas ?  Et ce qui est valable pour l’écologie vaut tout aussi bien pour la finance, autre exemple d’un domaine où « tout le monde sait » ce qu’il ne faudrait plus faire, sans que cela se traduise par les réformes nécessaires.</p>
<p style="text-align: justify;">A la messe non plus, on ne va jamais au fond des choses ; on ne nous explique pas, en particulier, pourquoi un Dieu d’amour tolère des abominations ; par contre on nous invite à bien nous comporter. Telle fut exactement l’attitude d’E. Morin lors de sa conférence. À la question d’un auditeur qui l’interrogeait sur les forces sociales capables de lutter contre les aspects les plus délétères de notre modernité, E. Morin a répondu qu’il comptait d’abord sur des « hommes de bonne volonté », en espérant que leurs initiatives feraient tache d’huile et finiraient par se « relier ». La réussite exceptionnelle et imprévisible des Bouddha, Jésus et autre Mahomet démontre selon lui qu’un simple individu déviant par rapport aux normes de son temps, peut en réunir d’autres autour de lui et finir par changer le monde. Ainsi la « déviance » peut-elle devenir une « tendance » et la tendance » une « force » capable de déplacer des montagnes. Est-ce si sûr ? L’exemple des religions est-il vraiment aussi probant ? Toute la sagesse bouddhique n’empêche pas que des Indiens meurent de faim dans la rue. Le christianisme fut fort mais c’était au temps de l’inquisition et de croisades. Quant à la civilisation musulmane, elle a atteint son sommet au temps des empires esclavagistes et l’islam se manifeste surtout aujourd’hui par l’obscurantisme de ses intégristes.</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, E. Morin a absolument raison de souligner que la mondialisation, malgré tous ses inconvénients, présente au moins l’avantage d’imposer aux hommes la conscience de leur communauté de destin, au moment où la crise écologique impose un sursaut au plan mondial. C’est pourquoi nous nous trouverions collectivement, selon lui, face à cette simple alternative : continuer sur la pente fatale qui mène au chaos (aggravation des inégalités, guerres autour des ressources, appauvrissement général, tout cela conduisant à une décadence majeure de notre civilisation et peut-être même à la fin de l’humanité) ; ou bien prendre en main notre destin, changer radicalement nos comportements et sortir par le haut de la crise dans laquelle nous nous trouvons.</p>
<p style="text-align: justify;">Sans doute rien ne serait-il meilleur pour l’humanité que de se « métamorphoser » comme le souhaite E. Morin. Malheureusement, il n’est pas du tout certain que l’humanité accepte l’alternative qu’il lui propose. Il faudrait plus de pages pour justifier ce qui va suivre, mais croire que l’humanité serait capable de connaître une véritable métamorphose sous la pression des circonstances laisse rêveur. Quoi qu’en pensent certains philosophes, la nature humaine existe et, depuis Freud, nous savons un peu mieux de quoi il retourne : un combat incessant entre l’instinct de plaisir et l’instinct de mort. La succession des empires, faite de phases de conquête et de déclin, ne fait que confirmer, à un niveau plus large, cette constante de notre nature. Aussi l’alternative n’est-elle pas vraiment entre le chaos et une métamorphose bien improbable mais plutôt entre le chaos (une hypothèse qu’on ne saurait en effet nullement écarter) et l’émergence d’un nouvel empire qui saura imposer un usage raisonné des ressources rares à son profit et au détriment du reste de la planète.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette dernière perspective paraît d’autant plus crédible que le candidat à la direction du nouvel empire est déjà identifié. Quel pays est à la fois le plus peuplé, celui qui connaît depuis plusieurs décennies la plus forte croissance économique, celui qui s’enrichit en inondant le monde entier des ses produits, au détriment de ses clients qui connaissent la désindustrialisation et le chômage ? Quel pays pratique la rétention des « terres rares », dont il est le principal producteur, matières premières indispensables de l’industrie de pointe ? Quel pays est en train de s’assurer le contrôle des richesses du continent africain (en attendant d’en faire autant ailleurs) en usant de la corruption au point d’effrayer les anciennes puissances coloniales (qui pensaient n’avoir rien à apprendre en la matière) ? Toutes ces questions appellent une seule réponse. Le nouvel empire est en marche et l’on ne voit pas comment les hommes de bonne volonté pourront l’arrêter.</p>
<div>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/E%20Morin%20Atrium.doc#_ednref1">[i]</a> Cf. Édouard Glissant, <em>Poétique de la relation</em> (Paris, Gallimard, 1990). Originaire de la Martinique, É. Glissant (1928-2011) a influencé nombre d’intellectuels de l’île.</p>
</div>
<div>
<p style="text-align: justify;"><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/E%20Morin%20Atrium.doc#_ednref2">[ii]</a> <em>Manifeste pour les « produits » de haute nécessité</em>, cosigné par neuf intellectuels martiniquais : Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Édouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William (Paris, Éd. Galaade – Institut du Tout-monde, 2009).</p>
</div>
</div>

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		<title>De l’Afrique aux Antilles : le dialogue de deux sages</title>
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		<pubDate>Tue, 06 Dec 2011 21:35:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Thierry Michalon et Ebézéner Njoh Mouelle : l’État et les clivages ethniques en Afrique [i] Deux intellectuels de bonne volonté dialoguent de part et d’autre de l’Atlantique : un Camerounais, Ebézéner Njoh Mouelle, universitaire, ancien ministre et un Français, Thierry Michalon, universitaire lui aussi, qui a effectué une partie de sa carrière en Afrique avant de se [...]]]></description>
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<dl>
<dt><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Mouelle-Michalon.jpg"><br />
<img class="size-full wp-image-4411 " src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Mouelle-Michalon.jpg" alt="" width="235" height="363" /></a></dt>
<dd>Thierry Michalon et Ebézéner Njoh Mouelle : l’État et les clivages ethniques en Afrique <a title="" href="/Users/Jess/Downloads/Art%20NM%20-%20TM%20(MF).doc#_edn1">[i]</a></dd>
</dl>
</div>
<p style="text-align: justify">Deux intellectuels de bonne volonté dialoguent de part et d’autre de l’Atlantique : un Camerounais, Ebézéner Njoh Mouelle, universitaire, ancien ministre et un Français, Thierry Michalon, universitaire lui aussi, qui a effectué une partie de sa carrière en Afrique avant de se retrouver aux Antilles françaises, en Martinique. Tous les deux auteurs d’ouvrages décapants dans lesquels ils ne se privent pas de mettre le doigt là où ça fait mal<a title="" href="/Users/Jess/Downloads/Art%20NM%20-%20TM%20(MF).doc#_edn2">[ii]</a>. Les malheurs des Africains indépendants d’un côté, et le malaise des Antillais toujours dépendants de la France de l’autre, sont connus. Encore faut-il les comprendre et être prêt à proposer des solutions – en acceptant, certes, le risque qu’elles soient contestées. Thierry Michalon et E. Njoh Mouelle ont fait, chacun de leur côté, cet effort de compréhension et ils ont pris ce risque. Ils confrontent leurs points de vue dans <em>l’État et les clivages ethniques en Afrique</em>, un ouvrage bref mais dense et qui déborde d’ailleurs largement le thème indiqué par le titre. <em></em></p>
<p style="text-align: justify">Deux auteurs, donc, deux honnêtes hommes, « pessimistes actifs » qui, sans se cacher l’ampleur des difficultés, conservent l’espoir du monde meilleur dont ils cherchent à définir les contours. Ils sont amis, ce qui ne les empêche pas d’aboutir souvent à des constats de désaccord, par exemple lorsqu’il s’agit de peser la responsabilité de l’Occident dans les malheurs du continent africain. Ces points de divergence entre eux ne sont pas les moins instructifs, et ce aussi bien pour les auteurs – qui sont contraints de s’interroger sur la validité de leurs arguments – que pour nous lecteurs – obligés que nous sommes à réfléchir par nous-mêmes puisqu’aucune « vérité » ne nous est imposée.</p>
<p style="text-align: justify">Th. Michalon est un constitutionnaliste. Un temps partisan d’un « fédéralisme ethnique » pour les États africains, il défend maintenant un modèle de démocratie « consociative » (« un type d’État <em>unitaire</em> fondé sur la représentation – à la proportionnelle – des citoyens selon leurs appartenances communautaires, culturelles, identitaires »), s’étant rendu compte que la fameuse « solidarité » africaine, dont on fait si grand cas, a surtout pour effet de faire peser sur les individus des contraintes (familiales, claniques, etc.) qui s’opposent à l’intérêt général bien plus qu’elles ne le favorisent. D’où l’idée qu’il est préférable de confier l’essentiel des responsabilités en matière politique à l’État central plutôt qu’à l’échelon local, pourvu que soit assurée une représentation équitable de toutes les composantes de la société. L’État central, plus « éloigné » de la population, est davantage capable en effet d’imposer les règles de droit. Il devra s’appuyer pour ce faire sur des corps d’élite de préfets et de magistrats, ses instruments au service d’une « déconcentration solide ».</p>
<p style="text-align: justify">Un tel schéma soulève néanmoins des objections. E. Njoh Mouelle remarque par exemple que les groupes les plus faibles numériquement ne pourraient jamais faire prévaloir leur point de vue (à moins qu’il ne coïncide avec celui de la majorité). Il est vrai que Th. Michalon fait preuve là-dessus de beaucoup d’optimisme puisqu’il soutient que la démocratie s’avère la procédure efficace pour faire émerger les compromis indispensables entre les intérêts particuliers, dès lors que « l’égalité face à la règle » est garantie. Sans doute, mais peut-on lui demander, comment émergeront les corps d’élite chargés de faire respecter les lois dans des pays gangrénés par la corruption et le népotisme ? Même en admettant que l’on puisse former des cadres compétents et intègres à l’étranger, et leur assurer un revenu suffisant pour qu’ils ne soient pas immédiatement tentés de s’enrichir aux dépens de la collectivité, les préfets et magistrats seront soumis à l’autorité de responsables politiques élus, en position de leur imposer des décisions contraires à l’intérêt général. Que l’on songe simplement à ce qui se passe dans un pays comme la France, pourtant « patrie des droits de l’homme », où la justice n’est toujours pas vraiment indépendante après des siècles d’apprentissage de la démocratie ! Comment croire, au vu de cet exemple, qu’un simple changement des institutions suffirait à mettre fin aux problèmes les plus graves que rencontrent les États africains ?</p>
<p style="text-align: justify">Sans doute n’y a-t-il aucune raison de désespérer de l’Afrique sur le long terme. Mais en attendant, il est frappant que les deux auteurs – bien qu’ils divergent sur les causes – se rejoignent sur le constat qui a fait tellement hurler venant du président Sarkozy : « L’Africain n&#8217;est pas encore dans le coup de l&#8217;organisation moderne et industrielle de la production. Il continue de se comporter, par rapport au temps, selon le mode induit par l&#8217;organisation préindustrielle de la production » (E. Njoh Mouelle). « Les sociétés africaines s&#8217;avèrent peu aptes au développement de l&#8217;économie de marché, la culture prévalant en leur sein décourageant l&#8217;investissement, le profit, la réussite personnelle, etc. » (Th. Michalon). En admettant que ce constat soit fondé, est-il malgré tout possible d’accélérer la marche de l’Afrique vers le progrès ?  Faut-il compter, comme le fait E. Njoh Mouelle, sur l’apparition d’un homme providentiel ? Si la proposition peut choquer – et elle ne manque pas de faire réagir Th. Michalon – n’a-t-elle pas néanmoins quelque chose de séduisant ? Car il est vrai que certains pays ont connu un développement particulièrement remarquable sous la houlette d’un dictateur éclairé, Singapour étant peut-être le cas le plus emblématique. On ne peut pas ne pas voir combien ce serait stimulant pour tous les pays de l’Afrique sub-saharienne si l’un d’entre eux au moins donnait l’exemple d’une réussite semblable. Nous n’en sommes malheureusement pas là pour l’instant, puisque les pays jadis les plus exemplaires comme le Sénégal (pour son régime politique) oula Côte-d’Ivoire (pour ses performances économiques) sont entrés en décadence. Les dictateurs ne manquent pas en Afrique, hélas, les lumières leur manquent !</p>
<p style="text-align: justify">Il est impossible, dans le cadre d’une brève recension, de rendre compte de l’ensemble de ce livre, petit par le nombre de pages mais très dense quant aux idées qu’il met en avant. Pour autant, on ne saurait faire l’impasse sur l’avant-dernier chapitre, intitulé « Dans les territoires insulaires français, des blocages semblables à ceux de l’Afrique ? », car lesdits territoires (Corse comprise) sont caractérisés par une forte résistance à la règle et par une faible légitimité de l’État, deux traits qui ne sont pas sans rapport avec ceux que l’on peut observer dans les « démocraties » à l’africaine. Les mêmes maux appellent les mêmes remèdes : il importe que les principaux cadres d’État <em>ne</em> soient <em>pas</em> originaires du territoire qu’ils ont à administrer, dans ces territoires isolés de la République française aussi bien que dans les circonscriptions ou autres districts africains. « Si la démocratie demande à chacun d’exprimer ses <em>désirs</em>, la République lui demande au contraire de les taire, et lui <em>impose </em>le respect des règles », souligne Th. Michalon. Or on impose très difficilement à son voisin ou son cousin une règle qui, bien que d’intérêt général, contredit son intérêt particulier ; d’où l’importance d’avoir des représentants de l’État étrangers au lieu où ils sont appelés à exercer. À bon entendeur, salut !</p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p><a title="" href="/Users/Jess/Downloads/Art%20NM%20-%20TM%20(MF).doc#_ednref1">[i]</a> Thierry Michalon et Ebézéner Njoh Mouelle : <em>l’État et les clivages ethniques en Afrique – Dialogues et propos échangés sur internet</em>, ouvrage édité simultanément par Ifrikiya, collection « Interlignes », BP 6627 Yaoundé, Cameroun, 2011, 135 pages, 5.000 francs CFA et par les Éditions du CERAP, collection « Controverses », Abidjan, 2011, 174 pages, 5.000 francs CFA.</p>
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<p style="text-align: justify"><a title="" href="/Users/Jess/Downloads/Art%20NM%20-%20TM%20(MF).doc#_ednref2">[ii]</a> Voir en particulier, de Th. Michalon, <em>L’Outre-mer français – Évolutions institutionnelles et affirmations identitaires</em>, dont nous avons rendu compte ici-même.</p>
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		<title>La zone euro : Des Piigs aux Piifs</title>
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		<pubDate>Fri, 11 Nov 2011 12:25:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>

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		<description><![CDATA[&#160; Bien que la situation de la zone euro soit particulièrement instable, ce qui complique la tâche du commentateur, il est quand même possible de s’entendre sur quelques constats. L’unification monétaire de l’Europe en l’absence d’une véritable structure étatique européenne était en tout état de cause risquée ; elle le devenait encore davantage à partir du [...]]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/la-zone-euro-des-piigs-aux-piifs/attachment/crumbling_euro_1483065/" rel="attachment wp-att-4353"><img class="alignleft size-full wp-image-4353" title="crumbling_euro_1483065" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/11/crumbling_euro_1483065.jpg" alt="" width="500" height="399" /></a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Bien que la situation de la zone euro soit particulièrement instable, ce qui complique la tâche du commentateur, il est quand même possible de s’entendre sur quelques constats.</p>
<p>L’unification monétaire de l’Europe en l’absence d’une véritable structure étatique européenne était en tout état de cause risquée ; elle le devenait encore davantage à partir du moment où l’euro s’installait durablement comme une monnaie « forte »</p>
<p>Commençons par le premier point. Les unions monétaires interétatiques ont toujours échoué. Voir par exemple l’Union Latine… Par contre, lorsqu’une fédération se constitue elle adopte tout naturellement une monnaie unique qui devient pour elle un attribut parmi d’autres de sa souveraineté. La différence entre l’union monétaire interétatique et la fédération tient à l’existence d’un exécutif fédéral et d’autres institutions non étatiques pourvues de ressources propres (impôts, cotisations sociales) en provenance de toute la fédération et qui sont dépensées dans toute la fédération. Ce double flux de recettes et de dépenses a pour effet de redistribuer les ressources entre les collectivités composantes. Par exemple si l’un d’elle est affectée par la récession et le chômage, elle versera moins d’impôts et de cotisations sociales à la fédération dont elle recevra par contre des transferts plus importants (subventions diverses, indemnités versées aux chômeurs, etc.). Inversement, une collectivité composante prospère versera au niveau fédéral davantage qu’elle n’en recevra. Ces transferts, appelés stabilisateurs automatiques par les économistes, jouent un rôle essentiel pour aider les collectivités en difficulté. Ils leur permettent de dépenser plus qu’elles ne gagnent – ce qui est nécessaire aussi bien pour stabiliser le niveau de vie que pour relancer l’économie – sans avoir obligatoirement besoin de s’endetter. Il est au demeurant possible – et sans doute souhaitable – que la fédération décide de limiter la capacité d’endettement des collectivités membres ou des organismes sociaux. Une interdiction pure et simple pour les collectivités composantes ne serait cependant pas opportune,  la variation de la dette restant l’un des instruments sur lesquels peut jouer une collectivité en décalage conjoncturel par rapport au reste de la fédération pour modifier sa situation.</p>
<p>En tout état de cause, l’arme budgétaire doit être maniée avec précaution. Dans une fédération où les capitaux se déplacent librement, les taux d’imposition du capital ne peuvent guère se différencier d’une composante à l’autre, à moins d’avoir de très bonnes raisons pour accepter la concurrence fiscale. On peut ainsi imaginer qu’une région particulièrement déprimée soit autorisée à pratiquer des taux d’imposition nettement inférieurs à ceux du reste de la fédération, à condition que ce soit pour une durée limitée.</p>
<p>Il manque à la zone euro, qui demeure pour l’essentiel une construction interétatique, aussi bien l’État fédéral et ses stabilisateurs que les règles limitant la dérive budgétaire des États membres. La crise interne dont nous observons tous les jours les nouvelles péripéties n’a pas d’autre explication. Certes des garde-fous étaient prévus : le déficit budgétaire annuel de chaque État membre devait rester inférieur à 3% du PIB et l’endettement cumulé ne pas dépasser 60% de ce même PIB. On sait ce qu’il en est advenu ! C’est que, dans une organisation confédérale, chacun fait ce qu’il veut. Sans s’appesantir sur le cas de la Grèce dont le déficit s’établit à 10% et la dette à 165 % du PIB, les chiffres correspondants, pour la France, atteignent presque 6% et 90%, bien loin donc des critères de Maastricht. Le budget voté pour 2011 est tout à fait symptomatique à cet égard : « l’impasse » budgétaire s’élevait à 90 milliards sur des dépenses totales de 360 milliards. Vous avez bien lu : les recettes normales (impôts et taxes, soit 270 milliards) ne représentent que les trois quarts des dépenses. L’État français finance le quart de ses dépenses par l’endettement ! Ce chiffre mesure l’ampleur de l’effort à accomplir pour supprimer le déficit : réduire d’un quart les dépenses ou augmenter d’un tiers les recettes fiscales<a title="" href="#_ftn1">[1]</a>.</p>
<p>Un tel effort, on ne voit pas que le président français actuel en soit capable, et encore moins son challenger de gauche. Au demeurant, comme le montre l’exemple grec, adopter aujourd’hui une politique de rigueur, alors que la récession est à notre porte, a toutes les chances d’aboutir à un résultat inverse de celui souhaité, c’est-à-dire d’alourdir le déficit (par baisse des rentrées d’impôts, puisque celles-ci dépendent du niveau d’activité) au lieu de l’alléger.</p>
<p>Il ne faut donc pas s’attendre à ce que l’endettement de la France se réduise suffisamment pour rassurer les marchés : la perte du « triple A » paraît programmée. Les rodomontades présidentielles n’y changeront rien. Des années de laxisme budgétaire, y compris dans les périodes de croissance où l’on aurait pu redresser la barre, finissent toujours par se payer d’une manière ou d’une autre !</p>
<p>On a beaucoup glosé, avec quelques ricanements – en particulier du côté français –, sur les « PIIGS », ces pays fragilisés par un endettement excessif : Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne (Spain). Au point où nous sommes rendus, il est permis de douter que la Grèce – en dépit de ses efforts, et malgré l’aide apportée par les autres pays européens et le FMI – puisse demeurer encore très longtemps dans la zone euro. Par contre, il est plus que vraisemblable que la France basculera sous peu dans le camp des pays considérés comme critiques. Exit donc la Grèce et les « PIIGS » et bienvenue à la France au sein des « PIIFS » !</p>
<p>Pour ceux qui pourraient en douter, le <em>spread</em> (écart) des taux entre les emprunts (à dix ans) du gouvernement français et du gouvernement allemand atteint désormais 1,25 %. C’est certes moins que pour la Grèce (plus de 20%) ou même l’Italie (4,5%) mais ce n’est que le début d’un processus qui semble inéluctable. Or, faut-il le rappeler, chaque fois que le taux auquel un gouvernement s’endette augmente, cela creuse mécaniquement son déficit (en ce qui concerne la France, 1 point de taux d’intérêt supplémentaire entraîne une charge supplémentaire de 15 milliards d’euros).</p>
<p>Quelles sont alors les perspectives de la zone euro ? Face à l’urgence on peut rêver que les pays membres, enfin convaincus que les seules unions monétaires stables s’inscrivent dans un cadre fédéral, décident la transformation de la zone euro en une fédération. Hélas, nul ne croit sérieusement à une telle éventualité, même si elle comblerait d’aise, évidemment, tous ceux qui militent pour des États-Unis d’Europe.</p>
<p>Dans un numéro récent du journal <em>Libération</em> (4 novembre 2011), un certain Pierre Haroche, présenté comme doctorant en science politique, propose un scénario différent. Selon lui, la construction européenne n’est pas la réalisation progressive de l’idéal d’une élite volontariste. Tout au contraire, il la voit comme « un processus largement involontaire, porté par des acteurs ne cherchant qu’à préserver leur pouvoir sous l’emprise de contraintes nouvelles ». S’il faut en croire cet auteur, les gouvernants des pays européens n’accepteront que les budgets nationaux soient mis sous contrôle seulement parce qu’ils veulent échapper aux inconvénients du laxisme budgétaire des autres. Or chacun d’eux ne peut obtenir la discipline des autres que s’il l’accepte lui aussi ! C’est seulement ainsi qu’un progrès vers l’intégration budgétaire pourrait être réalisé.</p>
<p>Les décisions récentes au sein de la zone euro ne contredisent pas cette analyse. Il n’est pas garanti pour autant que les gouvernements se plient mieux à la nouvelle discipline qu’à celle de Maastricht. Les perspectives seraient certes différentes en cas d’une croissance suffisante mais celle-ci n’est pas, pour l’heure, à l’ordre du jour. La Chine ralentit – comme, en Europe même, l’Allemagne – et ce n’est pas le léger sursaut de l’économie américaine qui apportera à l’économie mondiale le sursaut dont elle a besoin.</p>
<p>La situation actuelle a quelque chose de paradoxal : jusqu’ici <em>la crise de la zone euro</em> n’a pas débouché sur <em>une crise de l’euro</em>. Le taux de change euro/dollar reste bloqué en effet autour de 1,40 dollar, un taux beaucoup trop élevé pour permettre à la plupart des pays de la zone de retrouver leur compétitivité. Malgré le confortable excédent de la balance courante de l’Allemagne, la zone euro est désormais déficitaire. Tel est particulièrement le cas de la France, longtemps excédentaire mais dont le déficit des comptes courants « grignote » désormais à lui seul près de la moitié du surplus allemand.</p>
<p>Avec cette divergence de fait entre les situations économiques de la France et de l’Allemagne, il n’est plus imaginable que le « couple franco-allemand » continue bien longtemps d’imposer son leadership politique sur la zone euro.</p>
<p>Nous espérons nous tromper, mais enfin tout porte à redouter un divorce entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Si cette hypothèse se réalise, il en sera fait de la zone euro.</p>
<p>Michel Herland, 8 novembre 2011.</p>
<div><br clear="all" /></p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p><a title="" href="#_ftnref1">[1]</a> Le gouvernement français compte également dégager quelques recettes en vendant ses « bijoux de famille » (hôtels particuliers des ministres, par exemple). Il ne peut s’agir que d’un expédient qui appauvrit l’Etat et trouve rapidement ses limites.</p>
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		<title>Douce France</title>
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		<pubDate>Fri, 14 Oct 2011 18:46:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
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		<category><![CDATA[Politiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Rien ne vaut l’éloignement de la terre natale pour qui veut porter sur elle un jugement tant soit peu objectif. En l’occurrence la distance n’était pas grande puisque nous nous sommes contentés de traverser les Pyrénées. Les Français – enfin beaucoup d’entre eux – ont tendance à voir leur pays comme le nombril du monde. [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify">Rien ne vaut l’éloignement de la terre natale pour qui veut porter sur elle un jugement tant soit peu objectif. En l’occurrence la distance n’était pas grande puisque nous nous sommes contentés de traverser les Pyrénées.</p>
<p style="text-align: justify">Les Français – enfin beaucoup d’entre eux – ont tendance à voir leur pays comme le nombril du monde. Son ancienne culture, ses monuments, le raffinement de sa cuisine, ses écrivains, ses intellectuels et ses artistes sont réputés lui conférer un prestige à nul autre pareil. Un prestige qui ne résiste pas, cependant, à un bref séjour à l’extérieur.</p>
<p style="text-align: justify">A priori l’Espagne ne semble pas une concurrente bien redoutable : ne s’agit-il pas d’un pays qui traverse une crise économique majeure, avec un taux de chômage apocalyptique et une immigration irrépressible ? Ce n’est pas par hasard que l’Espagne <em>(Spain) </em>fait partie des horribles « PIIGS », ces pays dont l‘impéritie menace la zone euro. Un voyage dans ce pays par les transports en commun, et la visite de quelques hauts lieux touristiques à la propreté immaculée, ont suffi pourtant à nous convaincre que les Français avaient bien des choses à lui envier.</p>
<p style="text-align: justify">Ses trains par exemple. Les trains à longue distance de la société nationale « Renfe » offrent un degré de confort en seconde classe supérieur à celui que l’on peut espérer même des wagons de première de la SNCF. Qu’on en juge : une prise de courant sur chaque siège pour ceux qui souhaitent utiliser leur ordinateur, des films projetés sur des écrans judicieusement installés dans tout le wagon, avec distribution d’écouteurs individuels à la clef, comme dans un avion. Le contrôle qui inclut l’examen des bagages dans un scanner (à nouveau comme dans le transport aérien) a lieu avant l’embarquement, ce qui n’empêche pas que des contrôleurs passent à plusieurs reprises dans le train, sans avoir besoin d’importuner les passagers puisqu’ils ont en main la liste des sièges réservés.</p>
<p style="text-align: justify">Rentrés en France, nous nous sommes retrouvés, ma compagne et moi, dans un train interrégional « TEOZ », ralliant Toulouse à Paris. Première déconvenue, le wagon n° 7 dans lequel nos places étaient réservées n’existait tout simplement pas, le train n’en comportant que six. Après avoir consulté vaguement une liste, le contrôleur présent sur le quai a orienté les personnes dans notre cas vers les places numérotées entre 50 et 60 de n’importe quel wagon. Naturellement, beaucoup de ces places étaient déjà occupées, d’autant que nous étions un vendredi soir, à une période de forte affluence. Les voyageurs du wagon n° 7 s’assirent là où ils pouvaient, ou se mirent à errer, en traînant leurs bagages, à la recherche d‘un endroit ou se caser.</p>
<p style="text-align: justify">Une fois le train démarré, un appel des deux contrôleurs du train invita les voyageurs dans notre cas à les rejoindre et des places dûment disponibles nous furent alors distribuées. Ma compagne et moi-même eûmes la chance, croyions-nous, d’être surclassés. Certes, nous n’aurions pas droit au cinéma gratuit et il n’existait que deux prises électriques pour un compartiment de six places (contre aucune en seconde) et qui se révélèrent hors d‘usage (!), néanmoins les sièges étaient plus confortables, le décor un peu plus avenant que dans la classe inférieure. Par contre, rien n’était prévu pour s’essuyer les mains dans les toilettes, pas plus de serviettes en papier que de séchoir électrique…</p>
<p style="text-align: justify">Enfin, nous nous serions malgré tout estimés satisfaits,… s’il n’y avait eu les autres voyageurs ! Sans doute la France fut elle naguère le phare de la civilisation : nous nous plaisons en tout cas à le croire. Force est de constater que ce temps est désormais révolu. La crasse de nos villes, encombrées de canettes vides, de papiers gras et envahies par des déjections qui ne sont pas nécessairement celles des chiens mais trop souvent celles de leurs maîtres, démontre hélas que, contrairement à certains autres peuples, nous n’avons pas vraiment progressé en matière de propreté depuis le Grand Siècle.</p>
<p style="text-align: justify">Des règles existent pourtant, mais elles sont loin d’être suivies par toute la population. Il conviendrait donc, semble-t-il, de les lui inculquer de force. Hélas, le principal des maux français est peut-être cette incapacité à contraindre dont font preuve nos autorités : elles-mêmes souvent peu respectueuses des règles, elles ne seraient au demeurant pas vraiment qualifiées pour imposer une politique d’ordre public…</p>
<p style="text-align: justify">Un examen même superficiel des comportements des fonctionnaires chargés de faire respecter les lois fait apparaître combien ils sont réticents à exercer leur métier. Les policiers répugnent à arrêter des délinquants dont ils savent qu’ils seront absous par les magistrats. Les magistrats répugnent, quant à eux, à condamner ces « petits » délinquants, d’une part faute d’un nombre de places suffisant dans les prisons et d’autre part, peut-être, dans un souci louable d’équité par rapport aux puissants qui savent trop bien échapper au glaive de la Justice. On pourrait faire le même constat pour les inspecteurs du travail, ou du fisc, qui ne pèchent pas – c’est le moins qu’on puisse dire – par excès de zèle ! Et c’est ainsi que se généralise, à tous les échelons de la société, le mépris des lois.</p>
<p style="text-align: justify">Il eût été surprenant que les trains échappassent à ce processus. Au cours d’un voyage d’une durée de sept heures, avec à peu près autant d’arrêts, les contrôleurs ont effectué un seul passage, vers le milieu du trajet. Comme il n’y a pas de contrôle à l’embarquement ni au débarquement, n’importe qui peut donc monter dans le train sans billet vers la fin du voyage, le risque d’être pris en faute étant nul ou presque. Inutile de dire que les personnes les moins éduquées, c’est-à-dire les moins dressées au respect des règles, souvent des jeunes des cités naufragées de la « République », ne refusent pas une occasion pareille. C’est ainsi que nous vîmes monter, deux gares avant la fin du parcours, une bandes de « sauvageons » qui, à l’évidence n’avaient pas un billet de première classe et, probablement, pas de billet tout court.</p>
<p style="text-align: justify">Par chance ceux-là ne démontraient aucune agressivité et n’entreprirent pas de nous dévaliser. Ils se contentèrent – si l’on peut dire – de se comporter comme s’ils étaient seuls au monde, criant et riant, ou hurlant dans leur téléphone, sans aucun égard pour la tranquillité des autres passagers. Or, vu l’heure tardive – on approchait de minuit – ces derniers, pour la plupart depuis de longues heures dans train, aspiraient au repos.</p>
<p style="text-align: justify">Tout cela pour ça ! dira-t-on. Tout ce billet pour un non événement : des jeunes sans doute désargentés qui voyagent gratis et qui s’amusent. Il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat !</p>
<p style="text-align: justify">Effectivement, et l’objet de ce papier n’est nullement de mettre en accusation ces jeunes gens qui n’ont fait que ce qu’ils savaient faire… puisqu’on ne leur a jamais appris autre chose. Lorsque les comportements d’incivilité se multiplient dans une société, il est parfaitement vain d’incriminer les incivils. Quoi qu’en pensent certains indécrottables optimistes, la nature humaine ne produit pas spontanément des individus policés, propres et courtois. L’humain naît inachevé et malléable. Élevé parmi les loups, il deviendra loup. Qu’on lui apprenne donc à respecter les autres comme à se respecter lui-même si l’on veut en faire un citoyen modèle.</p>
<p style="text-align: justify">Évidemment – tous les parents le savent – cet apprentissage exige autant d’efforts de la part des maîtres que des apprentis. La France est-elle capable d’un tel sursaut ? Rien, malheureusement, ne permet de le penser aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify">_______________________________</p>

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		<title>L’euro, drogue dure du Portugal</title>
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		<pubDate>Sun, 28 Aug 2011 12:05:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lrosenzweig</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
		<category><![CDATA[La chronique de Luc Rosenzweig]]></category>

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		<description><![CDATA[Les Lisboètes accros à la dette Lorsque l’on débarque à Porto, deuxième ville du Portugal, c’est dans un aéroport flambant neuf, et visiblement surdimensionné au regard d’un trafic touristique plutôt maigre, même au cœur du mois d’août. Le métro qui conduit au cœur de la ville est rutilant, pourvu d’un système de billetterie ultra moderne. [...]]]></description>
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<h2><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/l%e2%80%99euro-drogue-dure-du-portugal/attachment/portugal_2009_uem/" rel="attachment wp-att-4210"><img class="alignleft size-full wp-image-4210" title="Portugal_2009_uem" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/08/Portugal_2009_uem.png" alt="" width="400" height="400" /></a></h2>
<h2>Les Lisboètes accros à la dette</h2>
<p>Lorsque l’on débarque à Porto, deuxième ville du Portugal, c’est dans un aéroport flambant neuf, et visiblement surdimensionné au regard d’un trafic touristique plutôt maigre, même au cœur du mois d’août. Le métro qui conduit au cœur de la ville est rutilant, pourvu d’un système de billetterie ultra moderne. A côté, Roissy ressemble à un terminal du tiers-monde, et la RATP semble restée scotchée au usages du XXème siècle. Les autoroutes disposent, elles, d’un système de péage automatique : un portique flashe les voitures, et l’utilisateur reçoit ses factures à domicile, le touriste pouvant, lui, régler sa dette autoroutière chez n’importe quel commerçant disposant d’un terminal de paiement, et il y en a beaucoup.</p>
<p>Pourtant, dès que l’on quitte ces lieux qui doivent leur existence à l’injection massive de fonds structurels de l’Union européenne pour les régions déshéritées, on s’aperçoit vite que ces infrastructures luxueuses ne reflètent en rien la réalité économique du pays. Porto, en dehors de ses prestigieuses caves des maisons Sandeman, Cruz ou Ferreira est une ville lépreuse, avec ses quartiers historiques laissés à l’abandon et aux dealers. La campagne alentour n’est pas plus attirante, si l’on excepte quelques « quintas », fermes traditionnelles transformées en maisons d’hôtes.</p>
<p>Lisbonne peut encore faire illusion : l’exposition universelle de 1998 a transformé une capitale vieillotte en métropole post moderne. La plupart de visiteurs étrangers, d’affaires ou de tourisme, limitent leur séjour lusitanien à Lisbonne où aux plages ensoleillées de l’Algarve, et reviennent avec l’impression que le Portugal s’en tire plutôt bien dans ce monde de brutes. Comme la population locale est plutôt accueillante, passablement francophone, et ne cherche pas à arnaquer systématiquement l’étranger de passage, ce pays jouit d’une bonne réputation chez les Français. Ceux-ci sont à peu près les seuls à se rendre dans le nord du pays, les provinces de Minho ou de Tras-os-Montes, pour rendre visite à l’ancienne femme de ménage ou nounou de leurs enfants, rentrée au pays avec son mari maçon après des décennies de bons et loyaux services aux familles et à l’économie françaises.</p>
<p>Leurs demeures se repèrent vite dans les villages au milieu des maïs : elles affichent souvent des couleurs flashy et sont pourvues de signes extérieurs d’opulence, tourelles tarabiscotées, portails d’entrée ouvragés, arbres exotiques et statues néo-antiques dans le jardin.</p>
<p>Mais on peut faire des dizaines de kilomètres à travers ces régions sans rencontrer la moindre usine autre que celles transformant le maïs en nourriture pour le bétail. Celle-ci est destinée à des vaches de race Prime Holstein qui ne voient jamais la couleur d’un pré, et remplisse avec ardeur les quotas de lait accordés aux éleveurs par la déesse PAC, nouvelle Cérès dont la résidence n’est pas sur le mont Olympe, mais dans la morne plaine bruxelloise.</p>
<p>L’abandon de la polyculture vivrière traditionnelle de ces régions bien arrosées pour la monoculture du maïs a eu pour conséquence un déséquilibre accru de la balance commerciale du Portugal, aujourd’hui importateur net de denrées alimentaires.<br />
Avant d’entrer dans l’Union européenne et d’adhérer à la zone euro, le Portugal, à peine sorti de la nuit salazarienne, bénéficiait de la compétitivité de son économie, due à des salaires inférieurs à ceux des pays du nord de l’Europe. L’industrie du cuir, notamment, lui permettait de satisfaire les besoins en chaussures de basse et moyenne gamme de notre continent. On délocalisait au Portugal des usines automobiles (Peugeot-Citroën) pour se rapprocher du marché ibérique qui rattrapait son retard d’équipement des ménages dans ce domaine.</p>
<p>Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés, L’Etat n’étant pas le dernier à faire chauffer la carte bleue.<br />
L’euro, pour le Portugal, c’était l’argent pas cher et le crédit à gogo. Alors que la production stagnait (bien avant la crise financière de 2008), la dépense publique s’envolait. La faible compétitivité de l’économie, plombée par l’euro fort, décourageait les investissements étrangers et détruisait inexorablement le tissu industriel portugais. De pays d’émigration, le Portugal est devenu un pays d’immigration, notamment de travailleurs venus d’Ukraine qui fournissent une main d’œuvre bon marché dans l’économie informelle.</p>
<p>Les Portugais, eux, restent au pays, même si les salaires restent bas en comparaison de ceux pratiqués en France ou au Luxembourg, leur destination préférée. Ils font comme l’Etat, ils s’endettent et construisent leur maison ou leur appartement sans avoir à subir les désagréments de l’exil.<br />
L’euro était devenu une drogue dure qui avait pour conséquence de vous éloigner des dures réalités de l’économie réelle en vous emmenant dans les contrées imaginaires de l’argent facile.</p>
<p>Géographiquement périphérique, le Portugal ne bénéficie pas comme les pays d’Europe centrale de la proximité de puissances industrielles qui trouvent là des sous-traitants compétents et motivés. La Slovaquie ou l’Estonie peuvent se permettre l’euro, car leur économie est en symbiose avec l’Autriche, pour la première, la Finlande pour la seconde. D’autres, comme la République tchèque ou la Pologne se trouvent fort bien d’avoir conservé leur monnaie nationale qui leur permet d’ajuster finement son taux par rapport à l’euro pour rester compétitifs.</p>
<p>Les plus optimistes des Portugais se voient sortis d’affaire dans trois ans, après une sévère cure de désintoxication de l’addiction à la dépense publique et privée. C’est tout le bien qu’on leur souhaite, car ce peuple, à la différence d’un autre qui se reconnaîtra, n’a pas fait de l’arnaque généralisée un sport national.</p>

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		<title>Conte martien</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Mar 2011 20:18:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
		<category><![CDATA[Pratiques Poétiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Contrairement à ce que nous racontent nos astronomes, la planète Mars est habitée par une peuplade intelligente, laquelle n’est pas sans posséder de nombreux points communs avec le peuple des Terriens. Mars est gouvernée par l’empereur Nicol 1er. Ce dernier, retiré dans sa capitale, est surtout préoccupé par son mariage avec la plus belle et [...]]]></description>
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<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">Contrairement à ce que nous racontent nos astronomes, la planète Mars est habitée par une peuplade intelligente, laquelle n’est pas sans posséder de nombreux points communs avec le peuple des Terriens. Mars est gouvernée par l’empereur Nicol 1<sup>er</sup>. Ce dernier, retiré dans sa capitale, est surtout préoccupé par son mariage avec la plus belle et la plus célèbre des cantatrices de l’empire. Pour le reste, il estime que promesses et beaux discours valent mieux que des actes, ayant pu observer que ces derniers suscitent inévitablement le mécontentement des uns ou des autres. A l’orient de la capitale se situe une ville isolée, ceinte de murailles. On l’a baptisée Matin puisqu’elle se trouve dans la direction où les habitants de la capitale voient le soleil se lever. Matin est avant tout une ville de fonctionnaires et de soldats qui gardent la frontière sur cette marche de l’empire, avec à leurs côtés un petit peuple de commerçants, d’artisans et d’ouvriers. Leur ville étant située dans une région infertile, les Matinaux ont besoin des ressources de l’empire pour se nourrir. Régulièrement, de grands convois de charrettes arrivent à Matin, après avoir traversé une région désertique, et s’arrêtent devant la porte de la ville. Il faut alors décharger les grosses charrettes qui ne pourraient circuler dans les rues étroites et transborder leur chargement sur de plus petites charrettes.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">A l’origine, le métier de transbordeur était très mal vu, il était réservé à des hommes frustes et pauvres. Seuls, en effet, les Matinaux qui se trouvaient dans une nécessité absolue acceptaient de décharger et de recharger les caisses à la force de leurs bras pour un salaire de misère. Néanmoins, les transbordeurs n’ont pas tardé à comprendre qu’ils étaient la clé de l’approvisionnement des habitants en denrées indispensables, qu’il leur suffisait d’interrompre leur travail et de bloquer la porte pour tenir la ville à merci. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">Au début – je vous parle d’il y a longtemps – le pouvoir des transbordeurs fut vivement contesté par les autres Matinaux, et les transbordeurs, misérables, n’osaient pas vraiment s’opposer à la majorité de la population. En outre, ils n’étaient pas encore organisés comme aujourd’hui : ils étaient embauchés par des patrons, appelés capitalists, qui pouvaient les renvoyer s’ils ne se montraient pas suffisamment dociles. Ce n’est que petit à petit que les choses ont changé. Il faut dire que, de manière générale, les capitalists ne se souciaient guère du bien-être de leurs employés ; ils ne songeaient qu’à leurs profits. Alors tous les employés, dans toutes les branches d’activités, à travers tout l’empire, eurent l’idée de s’organiser contre les capitalists. C’est ainsi, après des décennies de luttes, qu’ils obtinrent l’autorisation de créer des associations d’employés et l’assurance qu’ils ne perdraient pas leur emploi s’ils interrompaient collectivement le travail pour faire valoir leurs revendications. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">Ces nouveaux droits, obtenus de haute lutte par les employés, furent une source incontestable de progrès pour l’ensemble de la population. Les capitalists durent mettre un frein à l’exploitation, ce qui ne les empêcha nullement de continuer à s’enrichir, tandis que les employés voyaient leurs conditions de vie s’améliorer sensiblement. Mais il y avait les transbordeurs ! Ces derniers, aussitôt organisés en corporation, utilisèrent à leur seul avantage les droits acquis non sans peine par l’ensemble des employés. Abrités derrière le rempart du droit de grève, ils pouvaient cesser le travail pour un oui ou pour un non, exigeant chaque fois, pour reprendre leur tâche, une augmentation substantielle de salaire et l’embauche de nouveaux transbordeurs (qu’ils allaient chercher généralement dans leurs familles). Cette seconde revendication était d’autant plus extraordinaire que la mécanisation – qui était intervenue entre temps – avait quasiment supprimé tout effort physique chez les transbordeurs et réduit l’effectif nécessaire pour le transbordement des caisses. En réalité, l’augmentation de leur nombre n’avait pour effet que de réduire encore davantage la durée du travail réparti à chacun. Cependant les Matinaux, pressés par la faim, cédaient à leurs revendications.</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"><span style="font-family: Times New Roman;">Sous le règne de Nicol 1<sup>er</sup>, la situation à Matin pouvait donc se résumer ainsi : toute une population rançonnée par la corporation des transbordeurs. Ces derniers semi-oisifs et grassement payés, tandis que le reste des habitants se voyait obligé d’acheter les biens de consommation au prix fort, car il n’y avait, bien sûr, personne d’autre que les consommateurs pour supporter le coût des sursalaires et de la sous-productivité des transbordeurs. Nicol 1<sup>er</sup> fut alors saisi du problème de la vie chère à Matin. Les transbordeurs n’étaient pas directement montrés du doigt (on redoutait qu’ils se missent en grève aussitôt) mais nul n’ignorait – pas même l’empereur enamouré – qu’ils étaient une partie du problème, sinon de la solution.  </span></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">Un beau matin, on vit donc descendre des économists d’une charrette de voyageurs. Ils étaient chargés par l’empereur de lui faire un rapport. Ces experts eurent tôt faits de diagnostiquer le mal : « Vos transbordeurs, dirent-ils aux Matins, sont des transbordeurs qui transbordent fort peu (étant soit en grève, soit en surnombre) : ils sont en réalité des monopols, foi d’économists ! » « Des monopols ? » « Mais oui, ils contrôlent vos importations de marchandises ; ils peuvent donc les rendre rares à volonté, en interrompant leur travail ; or la rareté est une source de revenu, qu’on appelle la rente ».</span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-family: Times New Roman; font-size: small;">Ainsi, grâce aux économists, les Matins avaient appris que leurs transbordeurs étaient des rentiers. Cela ne les rassura guère, car ils connaissaient l’existence d’autres rentiers, les maîtres de l’extraction du pétrole dont ils avaient besoin pour faire fonctionner leurs machines, et ils avaient pu constater que personne, sur Mars, n’avait jamais contesté le pouvoir de ces rentiers-là. Ils songèrent, malgré tout, à faire à nouveau appel à Nicol 1<sup>er</sup>, maintenant que les economists les avaient éclairés, mais ceux-ci les en dissuadèrent. Ils expliquèrent que l’empereur n’avait rien fait pour abattre le monopol des transporteurs publics alors que ces derniers prenaient régulièrement la population de la capitale en otage, dans le but d’obtenir divers avantages (quoique, ajoutèrent-ils, des avantages bien moins éclatants que ceux de vos monopols à vous). L’empereur, ajoutèrent les economists, avait promis, lors de son avènement, de réglementer le droit de grève des monopols (c’est-à-dire de le limiter sérieusement) mais, comme toujours avec lui, cela n’avait été que des mots. </span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="font-size: small;"><span style="font-family: Times New Roman;">Que faire, dans ce cas ? Un des économists, le plus vieux, toussota un moment, puis se décida à prendre la parole. « Que pouvez-vous faire ? A mon avis, rien, dit-il. Si vous vous croyez puissants parce que vous êtes toute la population de la ville en face d’une corporation de quelques dizaines de membres, vous vous trompez complètement : ils sont forts et vous êtes faibles. Ils sont forts parce qu’ils ont le droit pour eux, le droit de grève, alors que si vous tentez de briser une grève par la force, vous vous mettrez hors la loi. Certes, le gouverneur pourrait, lui, employer la force sans se mettre hors la loi, car les transbordeurs, s’ils ont le droit d’interrompre leur travail, n’ont pas celui de fermer la porte de la ville et d’interdire tout transbordement ; le gouverneur pourrait ainsi demander aux gendarmes de dégager l’entrée et de décharger les caisses. Hélas pour vous, s’il le pourrait, il ne le fera pas, puisqu’il prend ses ordres à la capitale, où, comme on vient de vous le rappeler, l’empereur a toujours refusé jusqu’ici de briser les monopols des transports publics, qui font pourtant un nombre considérable de victimes. Je vous déçois ? J’entrevois bien un moyen, mais difficile et peu sûr. Manifestez pacifiquement et en nombre, puis mandatez votre échevin pour qu’il porte votre supplique à l’empereur. Qui sait ? Peut-être l’empereur consentira-t-il à changer le droit de grève des monopols, surtout si les citoyens d’autres cités de l’empire se joignent à votre mouvement. Mais tout cela est plus facile à dire qu’à faire. Car demandez-vous qui pourrait organiser un mouvement de protestation de grande ampleur, sinon vos associations d’employés, qui ont l’habitude de ce genre d’actions ? Or la corporation des transbordeurs n’appartient-elle pas à l’association la plus puissante de Matin ? Espérez-vous vraiment voir cette dernière se retourner contre certains de ses membres, alors que la vocation des associations d’employés est de se battre contre les capitalists, pas contre d’autres employés ? N’est-ce pas bien improbable ? Ceci dit, si cela peut vous rassurer, les economists se trompent assez souvent. Alors, ne désespérez pas complètement ; peut-être, après tout, renverserez-vous un jour la dictature de vos transbordeurs ».  </span></span></p>

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		<title>Daniel Cohen, &#171;&#160;La prospérité du vice , une introduction (inquiète) à l&#8217;économie&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Feb 2011 17:28:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>

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		<description><![CDATA[Prospérité du vice médiatique ﻿﻿Daniel Cohen, La prospérité du vice, une introduction (inquiète) à l’économie, Albin Michel, 282 p., 2009 ; réédition 2010 ; édition de poche LGF, avril 2011 Pour employer une boutade, on pourrait dire que le livre est à la fois original et intéressant ; le problème est que ce qui est intéressant n’est guère original, [...]]]></description>
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<h1 style="text-align: center;"><strong>Prospérité du vice médiatique</strong></h1>
<p style="text-align: center;">﻿﻿Daniel Cohen, <em>La prospérité du vice, une introduction (inquiète) à l’économie</em>, Albin Michel, 282 p., 2009 ; réédition 2010 ; édition de poche LGF, avril 2011<a style="font-style: italic;" rel="attachment wp-att-3885" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/prosperite-du-vice-mediatique/attachment/la-prosperite-du-vice/"><img class="aligncenter size-full wp-image-3885" title="la prospérité du vice" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/02/la-prospérité-du-vice.jpg" alt="" width="204" height="294" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour employer une boutade, on pourrait dire que le livre est à la fois original et intéressant ; le problème est que ce qui est intéressant n’est guère original, et ce qui est original n’est pas très intéressant. On apprend dans la quatrième de couverture que : « <em>Jamais on n’avait retracé l’histoire de l’humanité et les incertitudes qui pèsent sur son destin avec une telle concision, un tel sens des formules et une telle érudition, délivrée avec tant de sobriété</em>. » Eh bien ! On aurait pu s’arrêter après ‘érudition’, déjà ça aurait un bel éloge, mais non il fallait rajouter, de façon redondante d’ailleurs (on parle déjà de <em>concision</em> un peu plus haut) : « <em>avec tant de sobriété</em> ». On a l’impression de réécouter la vieille histoire du gars qui dit : « <em>je suis beau, intelligent, brillant, audacieux, etc. …et très modeste !</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le fond maintenant, et toujours dans la 4<sup>ème</sup>, une affirmation tout à fait contestable : « <em>Comment l’Occident … a-t-il pu finir sa course dans le suicide collectif des deux guerres mondiales ?</em> » Ce n’est pas l’Occident qui s’est engagé dans ce suicide, mais une partie de l’Occident, l’Europe, et c’est bien pour ça qu’elle a laissé la place aux États-Unis, après s’être ainsi détruite. En plus, la course n’est pas finie, même pour l’Europe, l’Occident n’a nullement « <em>fini sa course</em> » en 1945. En témoigne la suite, le fait que l’Europe ait rebondi dans la croissance, l’intégration économique et la paix, depuis plus de 60 ans maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Cohen_(%C3%A9conomiste)" target="_blank">Daniel Cohen</a> est un économiste médiatique, publiant régulièrement des livres grand public, invité par tous les médias. Pas une télé, pas une radio, pas un journal, sans voir apparaître notre auteur. C’est aussi un économiste professionnel réputé, professeur à Normale sup et à l’École d’économie de Paris, proche du PS et très critique des politiques économiques du gouvernement Fillon/Sarkozy. Il s’intéresse dans ce livre à l’histoire économique.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès la deuxième page, plusieurs affirmations posent problème. L’auteur conteste d’abord que le commerce international soit un facteur de paix. Thème repris dans la conclusion, p. 278 : « L’image d’Épinal d’une société pacifiée grâce aux vertus du &laquo;&nbsp;doux commerce&nbsp;&raquo; ne résiste pas à l’examen. L’éradication de la violence n’a nullement été provoquée par le développement économique ». Pourtant les guerres ont reculé globalement depuis un demi-siècle, alors que jamais le commerce international n’avait autant progressé, ni la croissance été aussi forte. Le cas de l’Europe, qui a ouvert ses frontières depuis la fin des années 1950, est un exemple difficile à écarter. Celui de la montée du protectionnisme et de l’isolement croissant des nations avant les deux guerres mondiales, <em>a contrario</em>, montre la même chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Une deuxième affirmation, sur le terrorisme, est également contestable. Il vaut la peine de citer le paragraphe entier :</p>
<p style="text-align: justify;">« Ni la richesse ni même l’éducation ne rendent meilleur un homme qui est mauvais. Comme le dit Baudelot, elles lui offrent plutôt de nouvelles façons de le rester. Une étude très documentée a analysé l’origine sociale des auteurs d’attentats terroristes (définis comme des attentats visant des populations civiles à des fins politiques). Ils ne sont ni pauvres ni analphabètes. La plupart sont diplômés de l’enseignement supérieur, plusieurs d’entre eux sont milliardaires, tel le célèbre éditeur italien Feltrinelli, mort en 1972 en voulant dynamiter des pylônes électriques, près de Milan. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Feltrinelli était un militant d’extrême gauche, mais le début du paragraphe fait penser à ces Saoudiens, tel Ben Laden, milliardaires en effet, qui financent ou organisent des attentats, ou encore ces islamistes éduqués qui en provoquent, comme ceux du onze septembre ou du métro à  Londres. Le cas de Feltrinelli est bizarrement cité, puisque Cohen parle à juste raison « <em>d’attentats visant des populations civiles</em> », or il s’agit ici de pylônes électriques ! Il semble que l’auteur ne veuille pas trop viser les islamistes, qui pourtant sont à l’origine de la plupart des attentats récents. Et dans le cas des islamistes, le facteur à prendre en considération est bien plus le fanatisme religieux, que l’éducation ou la richesse. Nombre des gens qui vont se faire exploser en Israël, à Bali, au Maroc, en Irak ou en Afghanistan, ne sont ni riches ni éduqués. Et on peut penser qu’ils sont plus fanatisés et endoctrinés, que simplement « mauvais ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’histoire économique occupe en fin de compte une assez faible place dans le livre : dès la page 80 on passe aux théories économiques, à l’histoire de la pensée (Smith, Marx, Keynes, etc.), résumée pour la nième fois pour le lecteur non averti, et avant la moitié de l’ouvrage on arrive aux Trente Glorieuses et à notre temps, ce qui permet à l’auteur de reprendre ses thèmes habituels, sur la mondialisation et ses effets, la société postindustrielle, la Chine, l’Inde, le rôle de l’immatériel, etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur l’État-providence par exemple est caractéristique de cette approche. En quatre pages l’auteur fait le tour de la question, mais les sujets proprement historiques l’intéressent visiblement assez peu. Bismarck et Beveridge sont expédiés en trois paragraphes au début, le reste est consacré à une analyse des mécanismes de la santé et de sa protection dans les pays développés. Le tropisme théorique, analytique, de Cohen, son peu d’appétence pour l’histoire, pour les faits, se retrouve ainsi partout dans le livre. On ne peut guère s’en plaindre, après tout analyser et expliquer le présent a sans doute plus d’intérêt que raconter des faits anciens et fastidieux, mais pour un livre qui se présente comme une histoire économique (en tout cas c’est ainsi qu’il a été annoncé par les médias), on ressent quand même une certaine déception.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La promesse initiale d’une histoire originale de l’économie a donc fait long feu. Reste une analyse intéressante et des idées nouvelles, comme celle qui va à rebours de l’optimisme européen des six dernières décennies : les nouveaux pays émergents ne vont-ils pas répéter le destin tragique de l’Europe enfoncée dans sa « guerre civile » pendant la période 1914-1945 ? Interrogation qui explique le qualificatif « inquiet » du sous-titre du livre. Pourquoi pas ? Mais qui peut faire des prédictions ? Ce pessimisme n’est-il pas excessif, après tout l’histoire ne se répète pas, les hommes tiennent compte dans une certaine mesure de leurs erreurs. Par exemple, la paix de 1945 a eu des conséquences immensément positives (qu’on songe à l’Allemagne, au Japon, à l’Union européenne), et on a su tirer les leçons de la paix ratée de 1918-1919 et du terrible Traité de Versailles. Par ailleurs, on voit mal la Chine, toute occupée à sa croissance et ses problèmes internes, se lancer dans une aventure dont elle sait qu’elle sera la première à faire les frais, par les destructions immenses qu’on peut imaginer. Si les hommes de 1914 avaient perdu de vue ce qu’était une guerre longue et destructrice – à la suite de tous les <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_guerres#Europe._4">conflits</a> précédents : les guerres courtes de 1856 en Crimée, de 1866 entre l’Autriche et la Prusse, de 1870 entre la France et la Prusse –, on peut croire que l’avalanche de destructions de la période 1914-1945 est encore bien présente dans les esprits aujourd’hui ; il ne passe pas une semaine, pas un jour même, sans qu’elle ne soit évoquée.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’auteur conclut son analyse de la révolution industrielle en déclarant qu’elle fut « sans gloire », puisque basée sur le charbon anglais, les terres découverte en Amérique et l’esclavage africain<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn1">[1]</a> (p. 81) : « <em>Le miracle &laquo;&nbsp;prométhéen&nbsp;&raquo; aurait tourné court sans les réserves de charbon du sous-sol anglais, les terres américaines et les esclaves africains. La loi de Malthus est vaincue, mais sans gloire</em>. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sans gloire, vraiment ? Les hommes du XVe au XVIIIe siècles nous ont tirés d’une misère immémoriale, et ce fut sans gloire&#8230; Étrange de juger ainsi, alors que nous profitons de la richesse créée par cette rupture fondamentale. Sortir de millénaires de pauvreté, de pénuries et de famines, rompre le piège malthusien, n’est-ce pas une réalisation extraordinaire, que nous devrions avoir la gratitude de louer, puisque nous en bénéficions tous les jours ? Les peuples qui ne sont pas passés par une révolution industrielle connaissent encore les affres de la misère, nous ne sommes pas différents d’eux, sauf que nous avons eu la chance d’être nés au bon endroit, là où nos ancêtres ont eu le génie d’opérer un tournant unique. Les historiens font preuve d’un peu plus d’humilité face à cet immense changement, à cette révolution économique, la deuxième de l’histoire des hommes. Les pionniers qui ont découvert les terres d’Amérique, qui ont fait les premiers tours du monde, lançant ainsi la mondialisation, étaient-ils sans gloire ? Les entrepreneurs qui ont inventé les procédés mécaniques nouveaux, les Abraham Darby, les Thomas Newcomen, les John Kay, les Richard Arkwright, les James Watt, les Samuel Crompton, les Richard Trevithick et autre George Stephenson, étaient-ils sans gloire, eux qui ont permis que nous ne soyons plus des paysans misérables labourant la terre pour des seigneurs et des privilégiés ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les chapitres sont très courts, 3 à 4 pages souvent, sans doute pour convenir au lecteur pressé. Les références émaillent le livre constamment, mais souvent de façon un peu rapide. Par exemple, page 18 : « <em>Comme l’a montré l’économiste Richard Easterlin, en s’appuyant sur de nombreuses enquêtes, les sociétés riches ne sont pas plus heureuses que les sociétés pauvres</em>. » On peut douter qu’Easterlin ait montré cela, tout simplement parce qu’on ne peut pas mesurer le bonheur. Il a tenté de défendre cette thèse, effectivement avec de nombreuses enquêtes, mais il s’agit d’une tentative vouée à l’échec, pour des raisons évidentes. On peut affirmer l’inverse, le bonheur a plus de chance de se rencontrer dans une société riche comme le Danemark ou la Nouvelle Zélande, que dans des sociétés livrées à la misère comme la Corée du Nord ou le Zimbabwe. Quelle mère ne préférera pas voir son enfant grandir, protégé et bien nourri, que livré à la maladie et la famine ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’auteur reprend la thèse de Gregory Clark sur la saleté plus grande des Européens qui leur aurait permis de prospérer davantage. Les Asiatiques, plus propres, avaient une mortalité moindre, et donc étaient coincés dans le piège malthusien. Plus nombreux, ils étaient plus pauvres. On est dans la simplification extrême, le mythe, qui peut dire quel était le degré comparé de propreté et d’hygiène des Européens ou des Asiatiques au XIIe siècle ? Le livre de Clark abonde de simplifications et de raccourcis hâtifs de ce type. Il compare par exemple l’efficacité des institutions au Moyen Âge et aujourd’hui, avec, selon lui, un avantage pour la première période « <em>qui aurait eu tout pour satisfaire le FMI ou la Banque mondiale</em> »<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn2">[2]</a>, cela présente certes l’intérêt d’attirer l’attention, mais ce n’est guère sérieux.</p>
<p style="text-align: justify;">Cohen développe l’idée que la division politique de l’Europe a causé son succès<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn3">[3]</a>, il montre aussi l’aspect négatif de cette division, la rivalité entre États-nations et les guerres permanentes. Mais c’est oublier que les guerres d’une part ont bien souvent favorisé les innovations techniques, et d’autre part que les guerres permanentes ne sont nullement une particularité européenne. On a un peu l’impression à le lire que l’Asie, l’Afrique, les civilisations précolombiennes ou le monde musulman ne connaissaient pas de conflits…</p>
<p style="text-align: justify;">D’autres affirmations péremptoires suivent : « <em>La France était incomparablement plus heureuse durant les Trente Glorieuses qu’elle ne l’est aujourd’hui</em>. » C’est là aussi tout à fait contestable, pour les mêmes raisons, l’impossibilité de mesurer le bonheur. Sans parler de la répression morale et sexuelle de l’époque, ce n’est pas pour rien qu’il y a eu Mai 68.</p>
<p style="text-align: justify;">Le passage sur les Chinois qui avec un milliard de voitures à la place de vélos ruineraient la planète et l’écologie est un peu curieux : quand les Chinois auront un milliard de voitures, ces voitures ne seront plus les mêmes qu’aujourd’hui, elles seront infiniment moins polluantes, et peut-être plus du tout, comme l’évolution récente le montre. Qui peut croire que dans vingt ans, les modèles ne seront pas complètement révolutionnés ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Douglass North<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn4">[4]</a> est cité (p. 42, 53, 178) mais son cadre théorique n’est guère utilisé. On note aussi quelques lourdeurs<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn5">[5]</a> et petites erreurs. Par exemple les Actes de Navigation ne sont pas des lois qui « <em>instituent la propriété intellectuelle</em> » (page 53, note 2), mais des lois protectionnistes visant à favoriser les navires et le transport maritime anglais par rapport à leurs concurrents, notamment hollandais à l’époque.</p>
<p style="text-align: justify;">Le livre est un peu flou sur la population européenne, la grande peste et ses conséquences : « <em>À la fin du XIVe, celle-ci est détruite de plus d’un tiers par rapport au maximum qu’elle avait atteint au début du siècle. Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour qu’elle retrouve ce niveau</em>. » (p. 59)</p>
<p style="text-align: justify;">« …<em>la population européenne retrouve, vers le milieu du XVIIe siècle, le niveau qui était le sien au début du XIVe</em>. » (p. 60)</p>
<p style="text-align: justify;">Deux affirmations contradictoires. C’est bien la deuxième qui est la plus proche de la réalité, la population européenne n’attendra pas bien sûr le XIXe pour revenir à son niveau de 1340 ! Elle le retrouve en fait dès le XVIe siècle, comme le montrent les données suivantes<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn6">[6]</a> :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Est. pop. Europe                        France                                    Grande-Bretagne</strong></p>
<p style="text-align: justify;">1200 61 millions                     1000       5 millions                             1086    1,1</p>
<p style="text-align: justify;">1300 73                                  1328      15/20                                    1348   3,8</p>
<p style="text-align: justify;"><em>1350 51                                  1400      10                                         1400   2,1</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>1400 45</em> 1600      18/20                                    1603   3,8/4,8</p>
<p style="text-align: justify;">1450 60                                  1660      20                                         1670   5,6</p>
<p style="text-align: justify;">1500 69                                  1700      21,5                                      1700   6,5</p>
<p style="text-align: justify;">1550 78                                  1800      29,1                                      1800  11</p>
<p style="text-align: justify;">1600 89                                  1900      38,5                                      1900  37</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Daniel Cohen fait aussi un contresens dans sa traduction du titre du livre de Gregory Clark, page 61, il parle de « L’Adieu aux âmes », pour <em>A Farewell to Alms</em>. Le mot <em>Alms</em> est un faux-ami qui signifie en fait aumônes, aides. Le terme anglais pour âme est bien sûr différent, c’est <em>soul</em>. D’ailleurs la thèse de Clark rend son titre explicite, <em>l’Adieu à l’aide</em> (qui est aussi bien sûr un jeu de mot sur le célèbre roman d’Ernest Hemingway, <em>A Farewell to Arms</em>), du fait que Clark considère que les aides aux pays pauvres ne font que les maintenir dans leur pauvreté, d’où l’idée qu’il faudrait les abandonner : <em>a farewell to alms</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur « La quête impossible du bonheur » (p.150-156) reprend l’idée avancée dans l’introduction, il s’agit là d’un des plus contestables du livre. Même si Cohen s’appuie sur nombre d’études, cela ne devrait pas le rendre aussi affirmatif, car avec ce genre d’études on marche sur de la glace très fine, le bonheur étant par essence impossible à évaluer, comme on l’a dit. Il est difficile d’affirmer ceci : « <em>il (le bonheur) dépend de son accroissement (du niveau des richesses), quel que soit le point de départ</em>. » On n’en sait rien en fait, ce n’est qu’une hypothèse.</p>
<p style="text-align: justify;">Dire également que « <em>la consommation est comme une drogue … Le téléphone portable, l’accès à internet sont des objets qui deviennent indispensables … La consommation crée la dépendance. Le plaisir qu’elle procure est éphémère</em>, etc. », est tout à fait contestable. On peut voir les choses autrement et de façon plus simple : le téléphone portable et internet sont simplement des progrès, qui n’ont rien « d’éphémères » dans l’utilité qu’ils apportent, des progrès incontestables et durables.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à l’envie, comme explication de la-consommation-qui-ne-fait-pas-le-bonheur, là aussi on est dans l’hypothèse, et la généralisation. Cohen écrit par exemple ceci : « <em>Savoir que son voisin dispose d’une télévision couleur donne envie d’en avoir une … Si on n’a pas les moyens de l’acheter, la haine de l’autre peut monter</em>. » La haine de l’autre, n’exagérons rien a-t-on envie de dire, même si l’exemple de la télévision est symbolique. D’abord le prix des produits de ce genre (TV, ordinateurs, téléphones) a tellement baissé que tout le monde en a aujourd’hui, sauf ceux qui n’en veulent pas, mais pour d’autres raisons. Ensuite et surtout, quand on connaît le genre de vie urbaine où chacun ignore ce que fait et qui est son voisin de palier (condition pour vivre tranquille), les gens se moquent éperdument de savoir si le voisin a une télé couleur, un home cinéma, ou un téléphone portable en platine ! On est un peu dans l’excès des économistes de gauche qui ont toujours besoin de stigmatiser, et de façon totalement fausse, gratuite et artificielle dans ce cas, le comportement de leurs contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, il y a un paradoxe à affirmer : « C’est <em>l’amélioration</em> de sa situation qui rend une société heureuse », lorsqu’on conteste la société de consommation, lorsqu’on prétend par ailleurs que les chasseurs-cueilleurs d’avant le néolithique vivaient mieux que les gens du siècle des Lumières, parce qu’ils avaient plus de calories tout en travaillant 2h par jour… Ce tableau idyllique, développé également par Clark, est d’abord très certainement faux. Personne ne sait rien des conditions réelles de vie des hommes de cette préhistoire. Ensuite et surtout, on ne peut vanter ces styles de vie de sociétés stagnantes, figées pendant des millénaires, et dire ensuite que ce sont les <em>améliorations</em> qui rendent une société heureuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Et toujours ce mythe, cette vision a-historique, sur les années d’après-guerre : « <em>Les Français ont follement apprécié les Trente Glorieuses</em> ». Non, c’est encore le travers qui consiste à magnifier le passé, les problèmes abondaient pendant les années 1950 et 1960, les conflits intérieurs, les guerres coloniales, la pauvreté, la répression morale et culturelle, la censure, etc. Sinon, encore une fois, ça n’aurait pas explosé en 1968.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le mythe d’Épiméthée<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn7">[7]</a> aussi, et sur l’Occident « <em>qui ne réalise qu’après coup ce qui lui arrive … L’Occident agit d’abord et comprend ensuite</em> », ce n’est pas propre à la civilisation européenne, c’est propre à l’humanité. Comme si les autres civilisations, chinoise, indienne, musulmane, précolombienne aux Amériques, etc., avaient la faculté de comprendre à l’avance ce qui leur arrive… On tombe dans la pénible volonté des Occidentaux de toujours se battre la coulpe, de s’isoler comme plus pervers ou plus défaillants. L’autocritique est bonne, elle a fait justement la force de l’Europe occidentale, mais il est inutile d’aller trop loin, se flageller de façon excessive et porter toujours implicitement aux nues les autres, qui ont aussi leurs manques et leurs défauts.</p>
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur Kondratiev et le suivant sont parsemés de raccourcis contestables : « <em>La Seconde (Guerre mondiale) est engendrée par la crise de 1929</em> », « <em>Vingt-cinq ans de croissance sont en moyenne suivis de vingt-cinq ans de crise</em> », « <em>Quelle est l’origine de cette corrélation entre guerre et prospérité ?</em> », « <em>C’est la croissance qui pousse à la guerre</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;">− Tout d’abord Kondratiev relève des mouvements de prix, et pas de croissance ou de déclin de la production, bien qu’on ait souvent assimilé les deux.</p>
<p style="text-align: justify;">− Ensuite, la Deuxième Guerre mondiale n’est pas seulement engendrée par la crise de 29, mais plus sûrement par le désastreux Traité de Versailles de 1919.</p>
<p style="text-align: justify;">− Enfin et surtout, contrairement à ce qu’affirme Daniel Cohen, il n’y a aucune corrélation entre guerre et prospérité. Sinon il faudrait expliquer pourquoi <em>la grande période de paix globale mondiale qui dure depuis 1945 (en comparaison de 1914-45), est aussi celle de la plus longue période de croissance que l’humanité ait jamais connue</em>, et qui se poursuit en Chine depuis un quart de siècle. Il faudrait aussi expliquer pourquoi la longue dépression des années 1930 correspond à de multiples guerres, en Europe (Espagne), en Asie (Manchourie), en Afrique (Éthiopie), en Amérique (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Chaco">Chaco</a>), pour finir dans l’apothéose guerrière de 1939. Affirmer notamment que « <em>c’est la croissance qui pousse à la guerre</em> » alors que la longue croissance depuis 1945 ne s’est accompagnée d’aucune guerre mondiale, ni de guerres en Europe (sauf les guerres des années 1990 en Yougoslavie), alors que l’Allemagne et le Japon sont depuis lors des démocraties pacifiques, est quand même un peu fort de café. C’est faire preuve d’un déni des réalités historiques récentes absolument étrange, faire l’impasse sur la paix en Europe, un des événements les plus importants du XXe siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est Schumpeter<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn8">[8]</a> qui avait raison, les guerres sont dues au nationalisme plus qu’à des facteurs économiques. Les échanges accrus réduisent les oppositions nationalistes, de la même façon que le protectionnisme les avive, c’est bien la baisse du nationalisme en Europe, liée à la réussite du marché commun, qui explique la fin des guerres en Europe occidentale. Et à l’inverse, l’exacerbation des nationalismes, croate, serbe, albanais, et les tensions religieuses en ex-Yougoslavie expliquent les guerres récentes dans cette partie des Balkans. En outre, l’auteur ne parle jamais de certaines études<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn9">[9]</a> qui vont à l’encontre de sa vision pessimiste en montrant le recul global des guerres depuis un siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À propos de la mondialisation, troisième partie du livre, l’auteur parle « <em>du retour de l’Inde et de la Chine dans le jeu du capitalisme mondial</em> » et de « <em>leur retour à la table du capitalisme-monde</em> ». Il serait plus approprié de parler de leur entrée dans le capitalisme, étant donné qu’à l’époque où l’Inde et la Chine dominaient la production mondiale, le capitalisme n’était guère connu, d’autres systèmes de production prévalaient.</p>
<p style="text-align: justify;">La description de Kenneth Pomeranz (2000), citée par l’auteur, d’un « <em>paradis du laisser-faire</em> » et d’institutions favorables<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn10">[10]</a> en Asie avant l’arrivée des Européens entre en contradiction avec la description qu’en font de nombreux historiens comme Fernand Braudel, Paul Bairoch ou Eric Jones, plus en accord avec la notion de despotisme oriental de Marx et Engels, contestée par Cohen. Pomeranz est connu pour sa vision très biaisée sur la Chine, une vision sinocentrique, pendant de l’occidentalocentrisme tant critiqué, et il ne s’agit aucunement d’une « <em>démonstration implacable</em> » comme le dit Cohen.</p>
<p style="text-align: justify;">Fernand Braudel parle par exemple (1987) de « la misère effroyable, constante contrepartie du luxe des vainqueurs, des splendeurs des palais et des fêtes de Delhi… <em>Une politique systématique de terreur</em>. La cruauté est quotidienne : incendies, exécutions sommaires, condamnations à la crucifixion ou au pal, caprices sanguinaires… » Dans ce contexte, aucune initiative n’est possible, l’Inde devient tout simplement « <em>un enfer pour l’homme ordinaire</em> » (Moreland, cité par Jones, 1981). Les villes n’existent pas en dehors du souverain ; Braudel (1979) rapporte ainsi qu’en 1663, lorsque le grand Moghol Aurangzeb quitte Delhi pour le Cachemire, toute la ville ou presque, des centaines de milliers de gens le suivent comme un seul homme, car ils ne sauraient survivre « <em>sans ses grâces et ses générosités</em> » !</p>
<p style="text-align: justify;">Dès le premier grand empire en Chine, celui des Han, fondé par Qin Shi Huangdi en &#8211; 221 qui donne son nom au pays, le despotisme est établi, comme le rapporte l’historien Sima Qian<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn11">[11]</a> au siècle suivant : <em>« </em>Il ne donnait pas sa confiance aux ministres éprouvés et ne contractait pas de liens étroits avec les gens de valeur et le peuple. Il abandonna la ligne de conduite suivie par les rois et établit son pouvoir autocratique. Il interdit les écrits et les livres et rendit impitoyables les châtiments et les lois. <em>Il fit de la tyrannie le fondement de l’empire</em>.<em> »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Le mode de production asiatique qui prévaut en Chine se caractérise dès lors par l’autorité puissante du pouvoir central au fil des dynasties successives qui tentent d’établir une <em>pax sinica</em>. La nécessité de construire et de coordonner de grands travaux hydrauliques a donné naissance à des sociétés constituées « <em>de hordes de paysans dragonnés par des élites répressives</em> » (Jones). Les villes n’ont pas d’indépendance, et « <em>l’air de la Chine ne rend personne libre</em> » (Elvin, cité par Bairoch, 1985).</p>
<p style="text-align: justify;">La monopolisation du commerce par l’État, l’absence de protection des marchands, l’insécurité de la propriété<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn12">[12]</a>, les pratiques de confiscation, les abus de l’autorité, les taxations excessives sont relatés par tous les observateurs. Jones (1981) rapporte que les poètes sous les Ming n’osaient même pas évoquer les calamités naturelles de peur qu’on y voie une critique de la tyrannie ; de même les hauts fonctionnaires et grands dignitaires prenaient la précaution de faire des adieux à leur famille tous les matins avant de se rendre au palais. Le lacet de soie est un procédé de gouvernement fréquent. Jones parle encore « <em>d’organisations politiques qui auraient pu extraire du sang des pierres</em>… » On retrouve cette situation ailleurs en Asie, comme aux Philippines, selon l’observation du corsaire-explorateur William Dampier (1652-1715), auteur en 1691 d’un <em>Voyage autour du monde</em>. Il note à Mindanao :</p>
<p style="text-align: justify;">« La paresse de ces gens ne vient pas tant de leurs inclinations naturelles que de la sévérité de leur prince (un sultan islamique) qu’ils ont en terreur car il les traite de façon arbitraire, leur prenant tout ce qu’il peut, ce qui réduit leur activité, leur volonté de posséder quoi que ce soit, <em>sauf ce qu’ils peuvent porter de la main à la bouche</em>. » (cité par Jones, ibid.)</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les institutions (p. 212), il n’est pas tout à fait juste de dire que « <em>les institutions efficaces (des marchés organisés et une justice impartiale) » sont « produits par l’État</em> ». L’État est évidemment essentiel, et un État fort est indispensable, il doit faire respecter les lois, assurer la sécurité des échanges et protéger les contrats. Mais l’État n’est qu’un élément, extrêmement important certes, mais pas unique, beaucoup d’institutions dans l’analyse néoinstitutionnaliste<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn13">[13]</a> (North par exemple) ne sont pas liées à l’État, par exemple les mentalités, la culture, les comportements, le degré de confiance, l’éthique. Par ailleurs affirmer que la justice impartiale est « produite par l’État » est également contestable, une justice impartiale doit se libérer justement de l’influence de l’État, on sait bien que l’exécutif et le judiciaire doivent être séparés pour que la justice ne soit pas arbitraire.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur l’éducation, l’affirmation de Cohen est plus juste, mais incomplète : « <em>le capital humain (santé, éducation) est produit par l’État</em>. » L’État a bien sûr un rôle essentiel à jouer, mais la santé et l’éducation sont aussi le fait d’acteurs privés, les écoles ont longtemps émané d’individus, d’associations ou de groupes religieux. Aujourd’hui encore, les écoles privées participent à la formation, et les universités à travers le monde sont souvent privées : aux États-Unis – qui disposent du meilleur système universitaire existant – la plupart des plus renommées sont privées. Idem pour la santé où le rôle du secteur privé et des assurances privées est fondamental, la santé n’est pas produite par l’État seul.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’auteur affirme que « le mariage démocratie et économie de marché n’est pas toujours brillant » (p. 209), prenant appui sur les exemples de minorités persécutées, parfois en butte à des massacres, dans des pays comme les Philippines ou l’Indonésie. Sans doute, mais d’une part on peut constater que la démocratie n’est pas fermement ancrée dans ces pays, et d’autre part que les minorités sont infiniment plus persécutées dans les pays non démocratiques, à économie de marché ou pas, l’Irak de Saddam Hussein avec les Kurdes gazés est un bon exemple, la Serbie de Milosevic et les massacres et expulsions de Kosovars en est un autre. D’ailleurs on ne voit pas très bien le but de l’exercice, faudrait-il supprimer la démocratie, ou l’économie de marché, ou les deux, pour que ça se passe mieux ? Ou bien existe-t-il une autre solution, une démocratie sans économie de marché, où tout irait bien également ? On est un peu dans le brouillard.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’avance anglo-saxonne<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn14">[14]</a>, notamment américaine, ne tient pas à des raisons de court terme, comme le dit l’auteur (rôle des universités, prééminence de la recherche, notamment militaire, p. 268), mais à des raisons de long terme. Il s’agit simplement de la conséquence du fait que la révolution industrielle est née en Angleterre et pas en France au XVIIIe siècle, que la Grande-Bretagne a triomphé dans le long conflit entre les deux pays (une deuxième guerre de cent ans au XVIIIe et au début du XIXe), et qu’enfin pour ces deux raisons les grandes colonies ou ex-colonies de peuplement ont été britanniques et anglophones (voir sur la domination anglo-saxonne des deux derniers siècles, et des tentatives d’explication de long terme, Bennett, 2007, Mead, 2006 ; Mead, 2007 ; Véliz, 1994).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur le réchauffement climatique (p. 228), Cohen procède par affirmations tranchées : l’ouragan Katrina en est par exemple la conséquence, la canicule de 2003 en est une manifestation, les sécheresses viennent également de là. Pour l’auteur, « <em>la liste est longue des conséquences du réchauffement</em>. » Certes, on pourrait en ajouter d’autres, comme un humoriste l’a d’ailleurs fait<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn15">[15]</a>. Sans aller jusque-là, on devrait se montrer au moins plus prudent. Rien ne prouve par exemple que Katrina soit lié au réchauffement climatique, les scientifiques n’ont jamais rien affirmé de tel, bien au contraire<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn16">[16]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Les développements sur l’écologie utilisent notamment les travaux de Lester Brown qui considère (p. 227) que « <em>le modèle économique occidental est inapplicable à une population de 1,45 milliard de Chinois (en 2030)</em> » et annonce une anarchie « sans nom » en Inde, du fait du manque d’eau, avec une production de blé et de riz qui baissera (p. 231). Plus loin, p. 235 : « <em>l’économie du jetable est sur une trajectoire frontale avec les limites géologiques de la planète</em> ». Il est curieux de se référer à Lester Brown, auteur néomalthusien dont <em>toutes les prévisions</em> ont été démenties depuis une cinquantaine d’années, il a déjà annoncé une famine mondiale, des pénuries de toutes sortes, que la Chine ne pourrait pas se nourrir elle-même, etc<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn17">[17]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">La Chine est effectivement en train de rattraper le modèle occidental, mais elle ne consommera pas autant de matières premières, car en 2030 les techniques auront changé. Toutes les prévisions de ce type, depuis Malthus, Jevons ou le Club de Rome<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn18">[18]</a> se sont révélées complètement fausses, faute d’avoir tenu suffisamment compte du progrès technique.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la pénurie de nourriture en Chine, Brown a été très critiqué par divers auteurs pour avoir utilisé des données erronées, n’avoir pas tenu compte des possibilités d’amélioration, d’avoir sous-estimé les disponibilités en terre, etc. (voir Alexandratos, 1996 ; Crook, Colby, 1996 ; Banque mondiale, 1997).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les affirmations définitives se succèdent dans la suite du livre, souvent contestables, on peut en donner quelques exemples :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Traumatismes de la modernisation et guerres</em></p>
<p style="text-align: justify;">Cohen considère que les guerres mondiales sont en partie les conséquences, dans le cas de l’Allemagne et du Japon, des traumatismes internes infligés par l’industrialisation, du refus de la modernité par une partie de la population : « <em>Au Japon comme en Allemagne, un même ressentiment contre l’intrusion du monde moderne nourrit la montée des extrêmes et sera l’aliment de la Seconde Guerre mondiale</em>. » (p. 218) « <em>Bien avant les mollahs, Richard Wagner dénonce déjà &laquo;&nbsp;Paris, l’Europe et l’Occident&nbsp;&raquo; comme un monde &laquo;&nbsp;corrompu, commercial et frivole qu’on ne trouve pas encore dans notre Allemagne provinciale, si confortable avec son côté arriéré&nbsp;&raquo;</em> » (p. 278).</p>
<p style="text-align: justify;">L’idée n’est pas neuve, mais elle n’est pas juste pour autant. L’Allemagne de l’entre-deux-guerres tout d’abord avait dépassé depuis longtemps les affres de l’industrialisation, d’autres raisons ont conduit au conflit. Quant à la Première Guerre mondiale, la France avec sa volonté de revanche a autant de responsabilité que l’Allemagne. De toute façon celle-ci appartient pleinement à la même civilisation, celle de l’Europe, axée sur la recherche de l’efficacité.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le Japon, les traumatismes ont pu effectivement être plus importants, à partir de l’ère Meiji le pays passe en quelques décennies du féodalisme au capitalisme industriel. Pourtant la période des plus grandes mutations laisse le Japon à l’écart de la Première Guerre mondiale, ce qui va à l’encontre de la thèse. Pour la deuxième, là aussi, les facteurs politiques, la montée du nationalisme militaire, sont bien plus importants.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Violence domestique et criminalité</em></p>
<p style="text-align: justify;">Cohen prétend que la violence domestique a été plus forte au XIXe siècle qu’auparavant, parce que la criminalité générale baisse, du fait d’une répression plus efficace : « <em>Tout au long du XIXe siècle, à mesure que sont cadenassées les atteintes aux personnes ou aux biens, la violence migre vers l’espace privé, celui de la violence conjugale. Les hommes, devenant moins agressifs entre eux, paraissent s’attaquer plus souvent à des femmes ou des enfants</em>. » (p. 219). Cela paraît douteux, quelles données a-t-on sur la violence conjugale au XVIIIe ou au XVIIe siècle ? Comment peut-on constater une décrue ? On ne peut qu’être extrêmement sceptique devant de telles affirmations.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Démographie et télévision</em></p>
<p style="text-align: justify;">Sur la démographie, Cohen affirme que les médias modernes jouent un rôle important dans la transition vers une natalité plus faible : « <em>Le nombre de postes de télévision semble en effet un déterminant plus direct de la chute de la démographie que le niveau de revenu ou d’éducation. La transition démographique s’est produite plus vite dans un pays comme le Brésil, grand consommateur de </em>telenovelas<em>, qu’au Mexique où le planning familial a pourtant été plus important</em>. » (p. 275)</p>
<p style="text-align: justify;">L’explication ne vaut guère, c’est mal connaître les différences entre ces deux pays d’Amérique latine. Le Brésil est essentiellement un pays d’immigration, et notamment d’immigration européenne (surtout dans le sud industrialisé où la natalité a le plus vite baissé), il suit donc les mêmes schémas culturels que les autres pays occidentaux. Le Mexique est au contraire un pays où la frange européenne est restée limitée, du fait de la présence de grandes civilisations amérindiennes (qui n’existaient pas au Brésil), et le Mexique est donc un pays essentiellement indien et métissé, bien plus qu’au Brésil. Ce n’est pas la télévision ou la consommation de <em>telenovelas</em> qui peuvent servir de facteur explicatif. D’ailleurs les Mexicains ont autant de télés et consomment autant de séries.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Occidentalisation et modernisation</em></p>
<p style="text-align: justify;">Page 278, Cohen parle « d’occidentalisation du monde » à propos de la généralisation de la révolution industrielle. En fait, il s’agit non pas d’une occidentalisation, mais d’une modernisation, chaque peuple conserve sa culture, bien différente de celle des Occidentaux, comme on le voit au Japon, en Corée du Sud, en Chine ou ailleurs. Lévi-Strauss avait bien vu cet aspect dans <em>Race et Histoire</em> (1952) lorsqu’il développe l’idée qu’il est illusoire de vouloir fixer une origine à la révolution industrielle :</p>
<p style="text-align: justify;">« L’exemple de la révolution néolithique doit inspirer quelque modestie quant à la prééminence que l’homme occidental pourrait être tenté de revendiquer au profit d’une race, d’une région ou d’un pays. La révolution industrielle est née en Europe occidentale ; puis elle est apparue aux États-Unis, ensuite au Japon ; depuis 1917 elle s’accélère en Union soviétique, demain sans doute elle surgira ailleurs ; d’un demi-siècle à l’autre, elle brille d’un feu plus ou moins vif dans tel ou tel de ses centres. Que deviennent, à l’échelle des millénaires, les questions de priorité, dont nous tirons tant de vanité ?</p>
<p style="text-align: justify;">À mille ou deux mille ans près, la révolution néolithique s’est déclenchée simultanément dans le bassin égéen, l’Égypte, le Proche-Orient, la vallée de l’Indus et la Chine… Il est probable que trois ou quatre petites vallées pourraient, dans ce concours, réclamer une priorité de quelques siècles. Qu’en savons-nous aujourd’hui ? Par contre, nous sommes certains que la question de priorité n’a pas d’importance, précisément parce que la simultanéité d’apparition des mêmes bouleversements technologiques, sur des territoires aussi vastes et dans des régions aussi écartées, montre bien qu’elle n’a pas dépendu du génie d’une race ou d’une culture, mais de conditions si générales qu’elles se situent en dehors de la conscience des hommes. Soyons donc assurés que, si la révolution industrielle n’était pas apparue d’abord en Europe occidentale et septentrionale, elle se serait manifestée un jour sur un autre point du globe. Et si, comme il est vraisemblable, elle doit s’étendre à l’ensemble de la terre habitée, chaque culture y introduira tant de contributions particulières que l’historien des futurs millénaires considérera légitimement comme futile la question de savoir qui peut, d’un ou de deux siècles, réclamer la priorité pour l’ensemble. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Salaires des patrons</em></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’auteur, un trait aberrant du capitalisme réside dans « <em>les salaires des patrons, payés comme des rock stars </em>». On pourrait inverser la formule et trouver aberrant que les rock stars ou les stars du foot soient payés comme les patrons, et bien plus encore. Après tout, les seconds ont quand même un rôle plus important.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Daniel Cohen appelle en conclusion à une révolution à venir, troisième révolution après celle du néolithique et la révolution industrielle : « <em>L’humanité doit accomplir un effort cognitif aussi immense que celui qui fut réalisé lors de la révolution néolithique ou de la révolution industrielle</em>. » (p. 280) Cette idée est reprise dans en entretien au Figaro avec Matthieu Ricard<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn19">[19]</a> : « <em>Les deux grandes révolutions de l’humanité, néolithique et industrielle, ont été précédées par des crises morales. Nous vivons peut-être aujourd’hui les prémices d’une révolution morale qui peut transformer le monde</em>. »</p>
<p style="text-align: justify;">Cette vision est assez naïve, l’humanité a connu deux révolutions économiques, la première il y a dix mille ans, l’invention de l’agriculture, la deuxième il y a 250 ans, la révolution technologique, connue sous le nom de révolution industrielle, qui est toujours en cours. Si une troisième arrive aussi vite, aussi près de la dernière, qui n’est même pas finie, tout ça va se télescoper… On ne peut avoir des révolutions économiques tous les deux siècles ! En fait, la révolution néolithique a mis des millénaires à se diffuser à travers le monde, et même si les choses vont plus vite aujourd’hui, du fait de la densité élevée des hommes et des techniques modernes de communication et de transport, il faudra encore des siècles avant que les effets de la révolution industrielle commencée vers 1760 soient épuisés.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Références bibliographiques</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Alexandratos</strong> N., “China&#8217;s projected cereal deficits in a world context”, Agricultural Economics, Vol. 15, 1996</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bairoch</strong> P., <em>De Jéricho à Mexico, villes et économie dans l&#8217;histoire, </em>Gallimard, 1985</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Banque mondiale</strong>, <em>China 2020 &#8211; At China&#8217;s table. Food security options</em>, Washington DC, 1997</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bennett</strong> J.C., <em>The Anglosphere Challenge: Why the English-Speaking Nations Will Lead the Way in the Twenty-First Century</em>, Lanham, Rowman &amp; Littlefield, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Braudel</strong> F., <em>Civilisation matérielle, économie et capitalisme, </em>A. Colin, 1979 ; <em>Grammaire des civilisations, </em>Arthaud, 1987</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Clark</strong> G., <em>A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World</em>, Princeton University Press, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cosandey</strong> D., <em>Le Secret de l&#8217;Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique</em>, Flammarion, coll. Champs, Paris, 2007 (1ère édition, Arléa, 1997)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Crook</strong> F.W. et H.W. <strong>Colby</strong>, “The Future of China&#8217;s Grain Market”, USDA Agriculture Information Bulletin, N° 730, 1996</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Crouzet</strong> F., « Angleterre et France au XVIIIe siècle. Essai d’analyse comparée de deux croissances économiques », Annales, 21(2), 1966</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Human Security Center</strong>,<em> War and Peace in the </em><em>21st</em><em> Century</em>, Human Security Report 2005, Oxford University Press, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jones</strong> E., <em>The European Miracle, environments, economics, and geopolitics in the history of Europe and Asia, </em>Cambridge University Press, 1981</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Lévi-Strauss</strong> Cl., « Histoire stationnaire et cumulative », dans <em>Race et histoire</em>, Unesco, 1952</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mead</strong> L.M., Why Anglos Lead, The National Interest, 82, hiver 2005/2006</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mead</strong> W.R., <em>God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World</em>, Knopf, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>North</strong> D. et Robert <strong>Thomas</strong>, <em>The Rise of the Western World</em>, Cambridge University Press, 1973</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>O’Brien</strong> P.K., “European Economic Development: The Contribution of the Periphery”, Economic History Review, 35(1), 1982, suivi d’un débat avec Immanuel Wallerstein dans EHR, 36(4), 1983</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>O’Brien</strong> P.K. et S.L. <strong>Engerman</strong>, Exports and Growth of the British Economy, dans Barbara Solow ed., <em>Slavery and the Rise of the Atlantic System</em>, Cambridge University Press, 1991</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pomeranz</strong> K., <em>The Great Divergence, China, Europe, and the Making of the Modern World Economy</em>, Princeton University Press, 2000; trad. <em>Une grande divergence, la Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale</em>, Albin Michel, 2010</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sima Qian</strong>, <em>Mémoires historiques</em>, Picquier poche, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Véliz</strong> C., <em>The New World of the Gothic Fox: Culture and Economy in English and Spanish America</em>, University of California Press, 1994</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Woods</strong> R., “Population Growth and Economic Change in the 18<sup>th</sup> and 19<sup>th</sup> Centuries”, dans P. Mathias et J. Davies éd., <em>The First Industrial Revolution</em>, Blackwell, 1989</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<hr style="text-align: justify;" size="1" />
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref1">[1]</a> La révolution industrielle n’est pas basée sur l’esclavage africain, elle a lieu en Grande-Bretagne sur des ressorts internes, la révolution agricole, les institutions, le charbon, les innovations. L’existence de pénuries relatives en Angleterre, à la différence de la France, explique la recherche de procédés nouveaux, selon la thèse de Crouzet (1966), toujours largement acceptée. D’autres pays ont pratiqué l’esclavage, comme la France, l’Espagne, la Hollande, le Portugal, sans s’être le moins du monde industrialisés, sans parler du monde arabe, de l’Amérique latine ou du Sud des États-Unis. En outre, la Grande-Bretagne interdit la traite en 1807. Voir O’Brien, 1982, O’Brien et Engerman, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref2">[2]</a> Voir J. Brasseul, <a href="http://brasseul.free.fr/fichiers_pdf/cr_clark_rd_jb.pdf">compte rendu</a> du livre de Gregory Clark, <em>A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World</em>, Princeton University Press, 2007, dans la revue <em>Région et Développement</em>, n° 28, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref3">[3]</a> De nombreux auteurs ont soutenu cette thèse, le plus récent et le plus abouti étant David Cosandey (1997).</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref4">[4]</a> Son nom est estropié à chaque fois, c’est Douglass North, et non Douglas.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref5">[5]</a> Notamment la répétition des termes ‘va’, ‘vont’, dans le récit du passé, à la place du présent, plus sobre. Par exemple, « Le retournement américain va enchaîner… », « La crise va être le premier ressort », « Un facteur aggravant va jouer. », « Les achats de voiture vont s’effondrer… », etc. Parfois trois fois, quatre fois par paragraphe. Comme il y a beaucoup de paragraphes et beaucoup de chapitres, ça fait quand même beaucoup de ‘va’.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref6">[6]</a> De M.K. Bennet, cité par Douglass North et Robert Thomas, <em>The Rise of the Western World</em>, Cambridge University Press, 1973, pages 71 et 103, et R. Woods, “Population Growth and Economic Change in the 18<sup>th</sup> and 19<sup>th</sup> Centuries”, dans P. Mathias et J. Davies éd., <em>The First Industrial Revolution</em>, Blackwell, 1989.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref7">[7]</a> Page 278, on apprend que l’épouse d’Epiméthée, Pandora, est donc la « belle-sœur » de Prométhée. Utiliser un terme prosaïque comme belle-sœur pour des personnages légendaires de la mythologie grecque a un côté un peu étrange.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref8">[8]</a> Voir <em>Impérialisme et classes sociales</em>, 1953 (rééd. Flammarion, 1999) : « Dans les sociétés modernes, il reste beaucoup moins d’énergie susceptible d’être dépensée sur les champs de bataille ou dans les péripéties de l’acquisition violente qu’au sein de n’importe quelle société précapitaliste. L’excédent d’énergie dont disposent les individus est investi avant tout dans la vie économique, où il engendre les personnalités compétitives du genre de celles du capitaine d’industrie ; sinon, il trouve à se dépenser dans les arts, les sciences et les luttes politiques ou sociales. Dans le monde dominé par les valeurs capitalistes, ce qui fut autrefois énergie combattante devient ardeur au travail. Dans un tel contexte, les guerres de conquête et de rapines, ou plus simplement toute politique étrangère un tant soit peu aventureuse, ne peuvent plus être perçues que comme des perturbations de la vie quotidienne ou comme des manquements exceptionnels à la poursuite des véritables fins de la société. »</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref9">[9]</a> Voir le <a href="http://www.hsrgroup.org/">Human Security Report 2005</a>, <em>War and Peace in the 21st Century</em>, Human Security Center, Oxford University Press, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref10">[10]</a> « <em>Il n’est pas sûr que l’expropriation des marchands ait été plus fréquente</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref11">[11]</a> <em>Mémoires historiques</em>, IIe siècle avant J.-C. Réédition Picquier poche, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref12">[12]</a> « <em>La propriété n’est pas sûre : l’histoire entière de l’Asie est contenue dans cette seule phrase</em> », W. Reade, cité par Eric Jones.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref13">[13]</a> <em>New Institutional Economics</em>, encore appelé institutionnalisme néoclassique parce qu’il s’agit d’une synthèse entre l’analyse institutionnaliste et l’analyse néoclassique.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref14">[14]</a> Illustrée entre autres par l’auteur avec le fait suivant : « 40 % des romans publiés sont des traductions : les trois quarts sont traduits de l’anglais. » p. 273.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref15">[15]</a> John Brignell, “<a href="http://www.spiked-online.com/index.php?/site/article/2045/">Got a problem? Blame Global Warming!</a>”, Spiked, 2 nov. 2006; voir aussi :  <a href="http://www.numberwatch.co.uk/warmlist.htm">www.numberwatch.co.uk/warmlist.htm</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref16">[16]</a> Les cyclones sont dus à la différence de température entre les pôles et les tropiques, le réchauffement climatique aurait tendance à réduire cette différence, donc annoncer que des cyclones de grande ampleur et dévastateurs comme Katrina sont la conséquence du réchauffement est sujet à caution.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref17">[17]</a> Voilà ce qu’il écrivait par exemple : « <em>La demande croissante de nourriture, exacerbée par la croissance de la population et du niveau de vie, commence à surpasser la capacité de production des paysans et pêcheurs de la planète. Le résultat est une baisse des réserves de nourriture et des prix qui atteignent des sommets</em> ». Lester Brown en 1973. « <em>La croissance n’est pas près de reprendre dans le commerce international</em>. » Lester Brown en 1984. « <em>Je vois cette hausse [du prix des céréales en Chine] comme une indication, comme des secousses avant le tremblement de terre</em> ». Lester Brown en 2003.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref18">[18]</a> Le Club de Rome prévoyait par exemple en 1972 que les réserves mondiales de zinc, d’étain, de cuivre, de pétrole et de gaz naturel seraient épuisées en 1992.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref19">[19]</a> Le Figaro, 28 novembre 2009. Dans le même article, Daniel Cohen affirme : « <em>Dépassés par une richesse que nous n’avions pas prévue, nous sommes plus enclins à partager. C’est pendant les Trente Glorieuses que la France a instauré la Sécurité sociale</em>. » En fait, la Sécurité sociale a été instaurée en pleine pénurie, en 1945-47, alors que personne n’imaginait qu’une longue période de croissance allait suivre. L’idée de protection universelle est même née en Angleterre pendant la guerre, avec le rapport Beveridge, comme l’auteur le rappelle d’ailleurs dans le livre, p. 141.</p>
<p style="text-align: justify;">

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		<title>Jacques Brasseul, Petite Histoire des faits économiques (des origines aux subprimes)</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Sep 2010 06:35:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
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<p>Jacques Brasseul est l’auteur, chez le même éditeur, d’une <em>Histoire des faits économiques et</em> <em>sociaux</em> magistrale, en trois volumes<a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_edn1">[i]</a>. Il en a tiré une édition condensée, une <em>Petite Histoire</em> (2001) dont il nous donne aujourd’hui une version augmentée. Pour qui souhaite s’instruire (ou se rafraîchir la mémoire) sur les différentes étapes qui ont conduit l’humanité depuis les temps primitifs jusqu’à aujourd’hui, cette nouvelle<em> Petite Histoire</em> rédigée par un spécialiste incontesté du domaine est le choix qui s’impose.</p>
<p>Cette deuxième version, bénéficiant d’une centaine de pages supplémentaires par rapport à la précédente, l’auteur a pu ajouter divers compléments, sous la forme d’une série d’encadrés qui apportent un éclairage nouveau à l’exposé principal et, surtout, il a pu ajouter un chapitre entier consacré à l’évolution économique des origines jusqu’au début de la révolution industrielle, ce qui faisait l’objet du premier volume de sa « grande » histoire et qui n’avait pas trouvé sa place dans la version précédente de la <em>Petite Histoire</em>. Une omission qui devait être réparée et c’est désormais chose faite.</p>
<p>Plus on avance dans le temps et plus nos connaissances se font nombreuses et précises. Par ailleurs, nous sommes en général plus intéressés par le passé le plus proche car il a conditionné directement notre présent. L’organisation de la <em>Petite Histoire</em> en découle : un chapitre pour l’immense période qui s’étend depuis les origines de l’humanité jusqu’au XVIIe siècle, un chapitre pour le XVIIIe siècle, deux chapitres pour le XIXe siècle et ses deux révolutions industrielles, trois chapitres enfin pour le XXe siècle, la Grande Crise, la mondialisation et la troisième révolution industrielle (ou « technologique » comme préfère écrire J. Brasseul) dont nous ne sommes pas encore sortis.</p>
<p>L’index des noms propres de la première édition, réduit à une seule page à la fin de l’ouvrage, est devenu un copieux index des noms et des matières de vingt-et-une pages, ce qui facilite grandement la consultation pour celui qui cherche une référence précise. Au hasard de l’index, on tombe par exemple sur le mot « suffragettes », lequel renvoie à un encadré intitulé « Progrès scolaires, progrès des femmes » ajouté au chapitre sur « Les mutations du capitalisme au XIXe siècle ». Ces deux titres – du chapitre comme de l’encadré – montrent bien que J. Brasseul n’a pas voulu restreindre son sujet à la seule histoire économique mais qu’il entendait bien, conformément à la tradition française, présenter une histoire des faits économiques <em>et</em> sociaux<a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_edn2">[ii]</a>.</p>
<p>L’économie, comme on ne le sait que trop, hélas !, n’est pas une science exacte. L’histoire non plus. Ainsi, lorsque l’on cherche à interpréter – pas seulement à raconter – le passé, que l’on utilise la boîte à outils de l’économiste ou celle de l’historien, ou qu’on combine les deux, on est réduit à une alternative simple : ou bien prendre soi-même parti, ou bien présenter les diverses explications qui ont été proposées en laissant le lecteur libre de choisir. La deuxième branche de l’alternative est évidemment préférable, d’autant qu’elle présente l’avantage d’être en adéquation avec l’objet dont il s’agit de rendre compte. Les ruptures successives qui marquent notre histoire ont rarement une seule cause : des explications d’ordres différents permettent plus facilement de rendre compte de la pluralité des causes. On y perd en simplicité mais c’est le prix à payer pour l’honnêteté de l’historien.</p>
<p>J. Brasseul se range évidemment au second parti. Il ne cherche pas à imposer une thèse (qui serait de toutes façons contestable), il propose le plus souvent un faisceau d’explications. Tel est le cas en particulier lorsqu’il affronte une des énigmes les plus brulantes de l’histoire économique : pourquoi la révolution industrielle est-elle apparue d’abord en Angleterre, avec plusieurs décennies d’avance sur les autres pays européens ? Il n’y a rien de naturel à cela, ne serait-ce que parce que le pays le plus prospère, au milieu du XVIIIe siècle, n’était pas l’Angleterre mais la France, riche non seulement de son agriculture mais également d’une proto-industrie qui satisfaisait aux besoins du royaume le plus peuplé de l’Europe. L’une des thèses du décollage industriel de l’Angleterre s’appuie d’ailleurs sur le contraste entre les deux pays, la France qui disposait en abondance des ressources traditionnelles (terre, main d’œuvre, etc.) n’ayant pas d’incitation particulière à changer de modèle, tandis que l’Angleterre était poussée par ses « pénuries relatives » vers un modèle de développement plus intensif, fondé sur les innovations, économisant les hommes et faisant appel à d’autres sources d’énergie (le coke).</p>
<p>D’autres explications sont mises en avant : une géographie particulièrement favorable qui facilitait le transport maritime entre les principales villes du pays (avant que l’on ne se mette à aménager avec frénésie les voies navigables (la « folie des canaux ») ; l’abondance des réserves de charbon et de fer ; l’existence d’un empire offrant des débouchés croissants à l’industrie anglaise et apportant à cette même industrie le coton qui lui faisait défaut ; la stabilité des institutions ; une idéologie favorable à l’activité économique, particulièrement chez les puritains ; et peut-être un esprit plus pragmatique que celui des Français, réputé davantage tourné vers les spéculations abstraites.</p>
<p>Tout cela fait déjà beaucoup d’explications mais peut-être la plus convaincante est-elle celle de Nick Crafts présentée à la fin par J. Brasseul, suivant laquelle il n’y aurait pas en réalité de facteur ou même de facteurs au pluriel vraiment déterminants de la précocité de l’Angleterre en matière industrielle. Son avance serait simplement le résultat du hasard ; la révolution industrielle aurait pu commencer aussi bien ailleurs. En un demi-siècle, entre 1738 et 1789, se sont enchaînées une série d’innovations décisives dans la filière du coton, depuis la première machine à filer jusqu’au métier mécanique mû par la vapeur. Il se trouve que ces innovations ont trouvé en Angleterre un terrain favorable. Mais rien n’interdit de penser que ces innovations, ou d’autres, auraient pu trouver ailleurs un terrain tout aussi favorable.</p>
<p>J. Brasseul, on l’a dit, ne cherche pas à imposer une thèse ; il propose diverses explications possibles, sachant qu’il est peu probable qu’une seule suffise à rendre compte de phénomènes éminemment complexes. Seuls quelques points de détails amènent à penser qu’il se rattache personnellement au courant libéral. Par exemple dans l’encadré où il présente la montée des inégalités à la fin du XXe siècle comme la conséquence de la troisième révolution industrielle (ou « technologique » : internet, biotechnologies, etc.). La croissance des inégalités confirme simplement, selon lui, une loi historique, « caractéristique de toute révolution industrielle ou technologique ». Aucune mention n’est faite à cet endroit de la mondialisation qui fait pourtant des classes laborieuses des anciens pays industriels les victimes toutes trouvées du chantage à l’emploi, tandis que le capital est libre de s’investir là où c’est le plus rentable pour lui. De même, dans l’encadré consacré au néo-libéralisme, est-il noté que les fonds de pension sont destinés à « intéresser les travailleurs au bénéfice des firmes et à la croissance économique en général, tout en assurant leur sécurité à long terme ». Ici encore, aucun commentaire ne vient nuancer le propos. Ces deux exemples ne concernent, au demeurant, que l’actualité, un sujet bien plus polémique que le passé car on ne dispose pas, par définition, du recul suffisant pour évaluer ce qui est en train de se produire<a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_edn3">[iii]</a>.</p>
<p>Cela ne signifie pas que l’auteur a eu tort de pousser son panorama historique jusqu’à aujourd’hui. L’une des principales finalités de l’histoire n’est-elle pas de nous aider à mesurer l’originalité du temps où nous vivons ? Sans elle, nous pourrions être tentés de tenir pour acquises les caractéristiques de notre temps (division internationale du travail, financiarisation, spéculation, technologies nouvelles, etc.). Aucun de ces phénomènes n’est nouveau en soi, par contre sa forme diffère de celle du passé et la manière dont il se combine avec les autres est également inédite. Seule l’histoire nous permet d’apprécier les ressemblances et les différences entre notre système économique et social et ceux qui l’ont précédé. Grâce à elle, nous pouvons mesurer, par comparaison, les forces et les faiblesses du présent et – pour les plus curieux ou les plus inquiets d’entre nous – tenter d’imaginer l’avenir. Le livre de J. Brasseul peut servir aussi à cela.</p>
<hr size="1" /><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_ednref1">[i]</a> Vol. I : <em>De l’Antiquité à la révolution</em> <em>industrielle</em> (1997 et 2001) ; vol. II : <em>De la révolution industrielle à la Première Guerre mondiale </em>(1998 et 2004) ; vol. III : <em>De la Grande Guerre au 11 septembre</em> (2003).</p>
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_ednref2">[ii]</a> Tel était bien d’ailleurs le titre de la première édition : <em>Petite Histoire des faits économiques et sociaux</em>.</p>
<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-includes/js/tinymce/plugins/paste/pasteword.htm?ver=327-1235#_ednref3">[iii]</a> On peut par exemple affirmer que la seconde guerre mondiale a été bénéfique pour l’économie américaine. Mais quid de la guerre en Irak ?</p>

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		<title>Comprendre la crise : Histoire de la globalisation financière de Cécile Bastidon-Gilles, Jacques Brasseul et Philippe Gilles</title>
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		<pubDate>Thu, 17 Jun 2010 13:23:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mherland</dc:creator>
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<p>Il ne fallait pas moins de trois auteurs pour dénouer l’écheveau compliqué des événements qui ont conduit à la crise dans laquelle – à quelques exceptions remarquables près – le monde se trouve aujourd’hui plongé. La perspective historique adoptée dans cet ouvrage ne nous apprend pas seulement comment nous en sommes arrivés là. Elle illustre aussi la tendance inhérente à l’anarchie et au désordre du système capitaliste, tendance qui ne peut être combattue sans un effort de régulation délibéré et puissant. Hélas ! les hommes ont la mémoire courte. Les cataclysmes économiques les poussent à réagir, à encadrer les comportements spontanés par un ensemble de règles plus ou moins strictes. Puis, le temps passant, on oublie que le respect des règles est la condition de la prospérité. On observe que leur relâchement permet, dans un premier temps au moins, d’obtenir des gains faramineux. Cependant la logique économique reprend rapidement ses droits et une nouvelle crise ne tarde pas à arriver.</p>
<p><em>Bis repetita placent</em> : l’introduction du livre dresse un parallèle très instructif entre la crise contemporaine et celle qui a éclaté à Wall Street un fameux « jeudi noir » d’octobre 1929, avant de se propager à toute l’économie mondiale. La parenté entre les deux crises ne se limite pas au fait qu’elles ont démarré toutes les deux aux États-Unis qui sont toujours la principale place forte du capitalisme, celle qui montre la voie au reste du monde grâce en particulier à ses innovations financières. La forte inégalité des revenus, l’obsession de la profitabilité à court terme dans les grandes firmes, l’aveuglement et l’immoralité des banquiers, le déséquilibre profond de la balance des paiements américaine, les erreurs de la politique économique enfin<a href="#_edn1">[i]</a>, tout cela reste vrai aujourd’hui comme hier.</p>
<p>L’ouvrage est divisé en trois parties. La première est rédigée par le professeur Jacques Brasseul, bien connu des lecteurs de <em>Mondesfrancophones<a href="#_edn2"><strong>[ii]</strong></a></em>. Auteur chez le même éditeur d’une magistrale histoire économique en trois volumes, J. Brasseul a le don de nous replonger dans les époques qu’il a la charge de décrire. Il y  parvient en donnant des coups de projecteurs sur des événements apparemment minuscules et néanmoins exemplaires  (comme la « guerre du beurre » entre le Danemark et la Nouvelle-Zélande – p. 38) et en donnant largement la parole aux acteurs de l’histoire grâce à d’abondantes citations, toujours instructives et souvent non dépourvues d’humour, comme la ballade anglaise composée à l’époque de Bretton-Woods sur le thème « ils [les Américains] ont l’argent mais nous les idées<a href="#_edn3">[iii]</a> » (p. 67), dont on connaît la variante qui a fleuri pendant les crises pétrolières (« ils [les émirs] ont le pétrole mais nous&#8230; »).</p>
<p>Cette première partie commence avec l’exposé de l’étalon-or (système dont la plus grande extension se situe entre 1870 et 1914 et dont il est justement dit qu’il fut en réalité un système d’étalon de change-or centré sur la livre sterling) ; puis elle décrit la période de l’entre-deux guerres caractérisée par le désordre monétaire, et la réaction qui s’ensuivit pour rétablir l’ordre, qui aboutit au système de Bretton-Woods ; elle s’achève sur l’explosion de ce système monétaire international, en 1973, avec la fin de la définition des monnaies par rapport au dollar et le flottement généralisé des monnaies.  Des graphiques permettent de visualiser les évolutions et de mettre en évidence des causalités. On voit par exemple que le stock d’or officiel des Etats-Unis fut divisé par deux entre 1945 et 1970 : il est facile de comprendre alors pourquoi la convertibilité du dollar en or – pivot du système de Bretton-Woods – était devenue intenable.</p>
<p>Les deuxième et troisième parties ont été écrites à deux mains par Philippe Gilles et Cécile Bastidon-Gilles, respectivement professeur et maître de conférences à l’Université de Toulon et du Var, deux économistes spécialistes des finances internationales. La deuxième partie couvre les décennies 1970 et 1980. Elle est marquée d’abord par les chocs pétroliers, l’explosion des euromarchés due au recyclage des pétrodollars, puis par la crise de l’endettement des pays en développement, laquelle résulte à la fois de la hausse des taux d’intérêt réels (presque nuls dans les années 1974-1980, ils passeront à 5% dans la décennie suivante) et de l’effondrement des cours des matières premières en fin de période (baisse de 5 % par an pendant la même décennie 1980<a href="#_edn4">[iv]</a>). Au-delà de ces aléas conjoncturels, la deuxième période est surtout caractérisée par l’émergence et le triomphe du paradigme néolibéral, que l’on peut résumer par la « règle des trois D » : <em>dérèglementation</em>, <em>désintermédiation</em> (le financement s’effectue par le recours direct aux marchés financiers plutôt qu’aux crédits bancaires<a href="#_edn5">[v]</a>) et <em>décloisonnement</em> aussi bien externe (ouverture des marchés nationaux) qu’interne (déspécialisation avec l’abolition de la distinction entre banques de dépôts et banques d’affaires, entre comptes à vue et comptes à terme, etc.). La dérèglementation a permis par ailleurs le phénomène de <em>titrisation</em>, lequel « consiste [pour les banques] à « placer [sur les marchés] des effets à court terme renouvelables, donc à taux variables, et [qui] donne à l’emprunteur l’assurance d’un financement à long terme, avec le plus souvent, l’engagement pour la banque de reprendre elle-même le papier si elle ne trouve pas d’acquéreur »<a href="#_edn6">[vi]</a>.</p>
<p>Tout est alors en place pour que se développent les abus qui conduiront à l’effondrement du système financier international et à la crise économique à laquelle nous assistons en ce moment, dont la gravité aurait pu être extrême si les gouvernements n’étaient pas intervenus aussi rapidement et vigoureusement. L’une des causes directes de la période troublée dans laquelle nous nous trouvons,  malgré nous, plongés, réside dans la déconnexion entre la sphère financière et la sphère réelle. Cela ne signifie pas – malheureusement ! – que les phénomènes financiers seraient sans incidence sur les phénomènes réels, mais simplement que la finance (essentiellement spéculative) a pu se développer dans des proportions qui n’ont rien à voir avec l’économie réelle, à savoir la production et la consommation. A titre d’illustration, entre 1977 et 1992 les exportations mondiales annuelles ont été multipliées par 3 alors que les échanges sur les marchés des changes étaient multipliés par 40 (cf. p. 161) !</p>
<p>Ph. Gilles et C. Bastidon-Gilles imputent directement à la mondialisation et au néolibéralisme la responsabilité des désordres actuels. Ils évoquent « une double remise en cause, celle des compromis sociaux conçus sur des bases nationales, et celle de l’autorité économique des États, illustrée par les processus de dérèglementation et de privatisation » (p. 232). La crise des <em>subprimes</em> – illustration évidente des abus de la titrisation – n’est que la partie émergée d’un iceberg couvrant des évolutions profondes dont on ne peut manquer de s’inquiéter, à la suite des auteurs. Ceux-ci soulignent par exemple que « l’exigence de rentabilité élevée et régulière du capital » s’est traduite, dans le cas français par exemple, par une « stabilité remarquable du taux de marge des entreprises depuis la deuxième moitié de la décennie 1980 ». Mais celle-ci n’a été atteinte que grâce à « la compression des coûts salariaux et des investissements à long terme », le tout débouchant sur « un ralentissement durable de l’activité » (p. 348).</p>
<p>Seuls certains pays émergents sont parvenus à tirer leur épingle du jeu. Ce n’est évidemment pas par hasard si ces pays continuent en règle générale à encadrer strictement leurs banques (et, pourrions-nous ajouter, à persister dans un certain protectionnisme « éducateur »<a href="#_edn7">[vii]</a>).</p>
<p>La reprise en main – que d’aucuns jugent encore insuffisante – des affaires économiques par les États suffira-t-elle à inverser durablement les tendances qui caractérisent les économies occidentales depuis la fin des « trente glorieuses » et qui ont abouti à l’impasse actuelle ? La conclusion de l’ouvrage est, là-dessus, ambigüe : elle annonce une reprise rapide tout en doutant de la capacité du système à se réformer en profondeur. On aimerait pouvoir suivre les auteurs sur le premier point mais les économies des vieux pays industriels pourront-elles vraiment retrouver leur dynamisme d’autrefois tant que les tendances profondes signalées plus haut n’auront pas été inversées ?</p>
<hr size="1" /><a href="#_ednref1">[i]</a> Qu’on pense, par exemple, aujourd’hui, à la fuite en avant dans l’endettement de nombre de gouvernements, ou à la constitution d’une union monétaire européenne entre des pays notoirement hétérogènes, et dépourvue de l’autorité budgétaire et fiscale qui devrait l’accompagner.</p>
<p><a href="#_ednref2">[ii]</a> A lire, sur <em>mondesfrancophones</em>, les « <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/histoire-de-la-globalisation-financiere-extraits-2/">bonnes feuilles</a> » de cette partie.</p>
<p><a href="#_ednref3">[iii]</a> « It’s true they have all the money-bags / But we have all the brains ».</p>
<p><a href="#_ednref4">[iv]</a> Indice déflaté par la variation des pris des exportations manufacturées (cf. p. 173).</p>
<p><a href="#_ednref5">[v]</a> Alors que les banques couvraient 80% des besoins de financement des entreprises aux États -Unis, en 1970, leur part n’était plus que 20% en 1990 (cf. p. 194).</p>
<p><a href="#_ednref6">[vi]</a> Henri Bourguinat, <em>Finance Internationale</em>, Paris, PUF, 1992, cité p. 165.</p>
<p><a href="#_ednref7">[vii]</a> Dont la sous-évaluation durable du yuan est l’un des signes les plus manifestes.</p>

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