Jacques Henric : Boxe

lundi 26 septembre 2016 par Jacques Henric

Jacques Henric : Boxe, Seuil, coll. Fiction & Cie, 228 p., 18 euros. D’où ça part l’existence, d’où ça part l’écriture ? ça part d’un combat, vieux comme le monde, d’une dissonance, d’une sensation de vide, d’une interruption, d’un fondement ou d’une substance qui se perd, d’un blanc, d’un court-circuit de la conscience, d’un handicap et d’un défi, […] Lire plus »

Jacques Henric: «La boxe porte avant tout notre rapport à la mort»

samedi 24 septembre 2016 par Jacques Henric

LITTÉRATURE/ ENTRETIEN Écrivain et essayiste, Jacques Henric, dans son dernier livre, magnifie la boxe. Sa fascination récente pour ce sport sert de fil rouge aux souvenirs et à la réflexion. Partant du premier coup reçu jusqu’à l’histoire souvent tragique de ces sportifs, l’ancien rédacteur des « Lettres françaises », de « Tel quel » et, aujourd’hui,d’« Art Press » médite sur la mort, […] Lire plus »

C’est ça l’amour

           

Par Jacques Henric, , publié le 27/09/2015 | Commentaires (3)
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Soumis et insoumis

Soumis et insoumis Hasard des publications ? Deux livres paraissent à quelques mois d’intervalle où il est question de servitude volontaire ? Un roman, Soumission, de Michel Houellebecq (1), avec lequel nous ouvrons la page Livres de ce numéro sous la forme d’un long entretien avec l’auteur ; un essai, De quel amour blessée, Réflexions […]

Par Jacques Henric, , publié le 14/09/2015 | Comments (0)
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Denis Roche

2 septembre. Mort de Denis Roche. C’est en 1965, après avoir lu ses deux premiers livres, Récits Complets et Les Idées Centésimales de Miss Elanize, que je rencontre Denis pour la première fois. Il est alors directeur littéraire chez Tchou. 1980. Aventure de la Fabrique. Une ancienne marbrerie dans le 12ème arrondissement de Paris, où […]

Par Jacques Henric, , publié le 12/09/2015 | Commentaire (1)
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Vous avez dit Jacques Henric?

Les grands entretiens d’artpress : Jacques Henric, artpress, décembre 2014. Préface (importante et juste) de Philippe Forest.   Je dors à la Fabrique, tout en haut, dans le bureau de Jacques. Momo le chat, qui m’aime mais sans réciproque, puisque je lui suis allergique, saute sur ma couche. J’ouvre un œil, une délicieuse odeur de café […]

Par Alexandre Leupin, , publié le 06/03/2015 | Comments (0)
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Le Cercle des tempêtes

 

Judith Brouste

Le Cercle des tempêtes

 

Gallimard. Coll l’Infini.

 

 

Il est en France quelques écrivains singuliers qui poursuivent avec discrétion une œuvre dont on peut être assuré qu’elle marquera leur époque. Œuvre pour happy few ? aurait dit Stendhal. Judith Brouste est un de ces écrivains. Est-ce un hasard si l’un de ses premiers romans avait eu pour titre la Clandestine ; et parmi les autres qui ont suivi, signalant une belle nature de rebelle, État d’alerte, la Guerre, et aujourd’hui le Cercle des tempêtes. Dans le climat qui s’annonce plutôt planplan de cette rentrée littéraire, il est à prévoir que son nouveau livre provoque quelques fortes agitations atmosphériques. J’espère que cet esprit batailleur ne m’en voudra, mieux quelle me saura gré de relancer un débat sur la nature de ce maelström qui agita l’histoire littéraire et politique de la première moitié du 19è siècle.

 

Un sacré trio

La couverture du Cercle des Tempête annonce un roman. Habitude éditoriale d’appeler roman tout ce qui se publie, journaux intimes, autobiographies, essais, bientôt recueils de recettes de cuisine, voire le bottin du téléphone. Dans le cas du Cercle des Tempêtes, hormis les quatre premières pages du livre et les quelques dernières qui ressortissent à l’autobiographie pure, le livre est constitué pour l’essentiel d’une biographie de deux écrivains, le poète anglais Percy Shelley, sa femme Mary auteur du célébrissime Frankenstein, et d’un troisième, marginalement présent, Byron. Un sacré trio, qui en effet a marqué son temps, trio attirant dans son orbite un contingent de femmes qui, après avoir été élues et intégrées au groupe en étaient chassées sans ménagements. Que de tempêtes (de nature politique, amoureuse, littéraire) ont agité puis ravagé cette petite communauté d’écrivains en exil ! Mais ce sont les femmes qui les premières ont durement morflé, et pour beaucoup ont payé de leur vie. Combien de suicides  avant que les hommes à leur tour disparaissent dans l’œil du cyclone. Shelley noyé en mer le 15 août 1822, près d’une côte italienne, son cadavre retrouvé sur la plage, à demi dévoré par les poissons, déposé par ses amis sur un brasier arrosé d’huile et de vin, son cœur non consumé ayant été occasion d’une bataille entre un ami du poète et Mary pour s’approprier la précieuse relique — il avait 29 ans. Byron, deux ans plus tard, mourant d’épuisement et de maladie à l’âge de 36 ans. Mary leur survivra. Est-ce sa vision pas particulièrement noire du monde, dont témoigne l’histoire du monstre qui la rendit célèbre, qui la dota des défenses qui firent cruellement défaut à son romantique de mari ? Des psys un peu balourds, ignorants des enjeux poétiques et philosophiques des œuvres, auraient vite fait de juger, et pas de façon totalement incongrue, que l’ensemble des deux écrivains mâles et de leur virevoltant entourage féminin pourrait se résumer à une constellation faite d’hystériques manipulées par deux sujets à tendances nettement perverses.

L’École nécromantique

Je viens de lancer le mot romantique. Dans les pages ouvrant et concluant son « roman », chapitres titrés Apparition et Disparition, Judith Brouste rappelle quelques événements de sa propre biographie (elle en fit état, pour certains — l’ablation de ses seins —   dans un livre précédent), qui sont à l’origine de sa passion pour les œuvres et les vies de Parcy et Mary Shelley. Belles pages où elle en appelle au corps, à son propre corps, « celui qui m’a accompagné, toujours soutenu, celui qui m’a porté, obéi sans défaillance » et qui va en partie la lâcher… Cet attachement au corps, n’est-ce pas précisément ce qui m’a très tôt éloigné de ce courant poétique apparu à fin du 18è siècle et que Philippe Muray a nommé dans son 19è siècle à travers les âges, par un de ses mots valises dont il avait le secret, l’École nécromantique  qu’on peut définir à gros traits précisément par l’absence du corps, (du sexe n’en parlons pas), par le culte des morts, la passion pour les cadavres, les cimetières, les tombeaux, la nécromancie, l’alchimie, les revenants, les âmes immortelles, cette religion thanatophile dont Shelley me semble avoir été un des officiants les plus déterminés. Disons, en passant, que les Poésies d’Isidore Ducasse pourraient être un efficace contrepoison à cette poétisation poisseuse de l’univers. Diderot et Flaubert idem.

 

Animal, bête, satanée garce

Je dois à la vérité de dire que j’ai peu lu Shelley (manque de traductions en France, et celles accessibles sont mauvaises), mais ce peu et les citations qui émaillent le Cercle des tempêtes confirment mon allergie à l’emphase et aux envolées lyriques de cette poésie. Trop d’astres, de muses, de séraphins, de lunes d’amour, d’orages, de gouffres, de pleurs adorés…  Sur le fond : on se réclame de la révolution française, on est violemment anti-chrétien, on se dit athée, mais on met la Femme à la place de Dieu, avant de la foutre à bas de son piédestal quand elle s’incarne en femmes bien terrestres . Shelley, à son Harriet : vous n’êtes qu’un « noble animal » complètement fermé à la poésie, et de mettre les points sur les i : « Je suis uni à une autre ; vous n’êtes plus ma femme ». Allez, dégagez ! Élizabeth, une autre « campagne de sa vie », jugement sans appel : « une bête de femme rusée, superficielle, vilaine, hermaphrodite… », Allez, out !  Byron : sa Claire, qu’il vient d’engrosser, « une satanée garce », « je ne l’ai jamais aimée ni n’ai prétendu l’aimer, mais un homme est un homme, et quand une fille de dix-huit vient se pavaner devant vous… ». Elle aussi, out ! D’où l’épidémie de suicides. Bien entendu, en révolutionnaires déclarés, ces grands adorateurs des inspiratrices de leurs chants, tout en s’en débarrassant cyniquement, se font les implacables pourfendeurs de « l’esclavage de la femme ». On dénonce le mariage bourgeois mais on n’arrête pas de se marier, on fait des mômes en veux-tu en voilà, ça meurt, on en refait, on ne sait plus qui est le père (Shelley ? Byron ?). Devant le spectacle de ces interminables scènes de ménage et de ce micmac poético-sentimentalo-macabre (cette cuisson du cadavre de Shelley !…), c’est le grand Giacomo Casanova qu’on a envie d’appeler au secours pour respirer un air frais, lui le contre modèle absolu des nécromantiques, de cet Homo dixneuviemis qui, sous des oripeaux à teinte plus scientiste, continue aujourd’hui de prospérer au milieu de nous.

 

Revivre

Dans le dernier chapitre du livre, Judith Brouste revient à elle, si je puis dire. À son propre cercle de ses propres tempêtes. Des pages inspirées, ai-je dit. Les Shelley sont encore un peu à ses côtés, mais pour mémoire, et auprès de quelques autres : Lautréamont, Wilde, Cravan, Breton, Julian Beck, Debord, Kostas Axelos, le peintre Roberto Altmann, l’homme désigné par son initiale S., celui qui se prénomme Pierre…. « Revivre c’est s’approcher de quelqu’un ». Après Disparitions, un autre livre de l’auteur du Cercle des tempêtes s’annoncerait-il ? Résurrections ?

 

 

 

Les Cristeros

Jean Meyer

La Cristiada

CLD

 

Voilà un été qui a été riche, si j’ose dire, en événements politiques tragiques : l’affrontement russo-ukrainien, le conflit israélo-palestinien, la persécution des chrétiens d’Irak (et de ce peuple dont on ignorait ici l’existence, les Yézidis). À fait écho un livre dont j’ai découvert par hasard l’existence, la presse ne s’y étant pas montré particulièrement attentive. Son titre, la Cristiada ; sous-titre, la Guerre du peuple mexicain pour la liberté religieuse. L’auteur : Jean Meyer, un universitaire ayant enseigné à Perpignan et Mexico, grand connaisseur de l’histoire du Mexique et plus précisément de ce phénomène étrangement méconnu dans nos régions « laïques », une révolte armée qui a débuté en 1926, pris fin en 1929, et dont le bilan officiel fut de deux cent cinquante mille morts. Sans être un spécialiste de l’histoire du Mexique, je me suis intéressé comme beaucoup de gens de ma génération aux révolutions qui se sont succédé dans ce pays dès la fin du 19ème siècle. Emiliano Zapata, Pancho Villa furent ces figures héroïques qui, le cinéma aidant, ont marqué nos imaginaires. Tina Modotti, Edward Weston, Frida Kahlo, les fresquistes Siquieros, Orozco, Rivera, leurs œuvres et leurs conflits politiques, leurs amours, le passage de Breton, la présence de Trotski, le voyage d’Artaud chez les Tarahumaras, le séjour de Malcolm Lowry, toute cette formidable énergie de vie et de création a alimenté combien d’essais, de romans, de films. Encore récemment le livre de , Villa, revient sur cette période de l’histoire mexicaine.

Et pourtant, bizarrement, rien sur ce qui d’un simple point de vue folklorique (des hommes à cheval ressemblant à Villa ou Zapatta, moustachus, bottés, coiffés de larges sombreros, revolvers à la ceinture, cartouchières barrant leur poitrine, lassos, fusils, disons tout l’attirail et la panoplie du révolutionnaire mexicain…), aurait dû retenir l’attention non seulement des historiens mais des générations d’intellectuels romantiques prompts à s’enflammer pour toute grande rébellion dans le monde. L’explication de ce que Jean Meyer est bien obligé d’appeler une conspiration du silence ? Elle tient à un petit détail que j’ai omis de signaler dans l’évocation de mâles figures de rebelles en armes : au-dessus de leurs cartouchières, entre les bretelles de leurs fusils, il portaient au cou, ou cousues sur leur vêtement, un signe de ralliement, intempestif sans doute aux yeux d’une certaine gauche intellectuelle : une croix. Dans la lutte sanglante qu’ils menèrent contre un état et son armée, ceux que leurs ennemis désignèrent sous le nom de Cristeros (en référence à leur cri de ralliement : « Viva Cristo Rey ! ») furent à deux doigts de vaincre militairement. Bien que soutenus par la grande masse du très catholique peuple mexicain, indiens compris, ils furent défaits à cause de l’embargo américain sur les armes. Une paix fragile, provisoire (une nouvelle Cristiada sera bientôt lancée), n’empêcha pas que la plupart de leurs chefs fussent assassinés. Serait-ce, l’occultation de cette guerre et le fait que Jean Meyer a eu le plus grand mal à avoir accès aux archives de l’État et de l’Église mexicains comme à celles du Vatican, une nouvelle preuve que l’histoire serait toujours écrite par les vainqueurs ? Donc: Exit les Cristeros !, lesquels dans les imaginaires des bons républicains laïques que nous sommes, ne pouvaient passer que pour de nouveaux croisés ou pour ces Chouans qui combattirent la Révolution française au nom du Roi ! Rapprochement historique tout à fait infondé, car s’il y eut conflit à caractère religieux, il ne présenta à aucun moment un arrière-fond politique. La chance de Jean Meyer, ayant des difficultés à consulter des documents écrits, est qu’il put rencontrer les derniers acteurs de ce soulèvement populaire qui ensanglanta le Mexique. Pour mener à bien son travail d’historien, leurs témoignages lui furent très précieux.

 

Pétition intellos

 

  1. Le Président Plutarco Elías Calles est au pouvoir. Pas un dictateur à la Porfiro Díaz, non, un politicien démocratiquement élu — si l’on peut dire, car après des purges sanglantes et des élections truquées —, franc-maçon, violemment anti-clérical, nationaliste, fasciné par Mussolini, qui accepta du Klu-Klu-Kan en 1927 un don de dix millions de dollars pour l’aider dans sa lutte contre les catholiques (faut-il appeler que le KKK n’avait pas pour cibles que les Noirs et les Juifs, mais aussi les catholiques), et que l’ambassadeur américain Morrow traitait de « gangster ». C’est ce Calles qui, à une Constitution déjà antireligieuse qui rendait illégaux les ordre monastiques, autorisait l’État à confisquer les biens de l’Église, y ajouta des décrets permettant de fermer écoles catholiques et couvents, d’expulser les prêtres d’origine étrangère, d’interdire le célibat sacerdotal, le port de la soutane et les revues religieuses, de retirer au clergé les droit de vote, de rassemblement et de liberté d’expression vis-vis du gouvernement, d’arrêter prêtres et évêques soupçonnés d’inciter à la rébellion contre l’ État, de permettre aux agents fédéraux d’entrer de force dans les églises (il y aura des morts chez les manifestants s’y opposant), tout en encourageant des Églises schismatiques, les missions protestantes et le prosélytisme évangélique. Ces lois provoquent un tel tollé que l’Église prend une décision sans précédent dans son histoire : une grève des prêtres, la suspension du culte, plus de sacrements, plus de baptêmes, de communions, de mariages, d’enterrements, de confirmations de catholiques. Dans tout le Mexique, des marches pacifiques sont organisées pour l’abrogation de la loi Calles. L’État réagit en interdisant le culte privé et en scellant les portes des églises, car, bien sûr, les prêtres avaient continué à pratiquer dans l’ombre le culte . En 1926, Pie XI protestera par l’encyclique Iniquis Afflictisque. Rien n’ y fera. Cette fois, quand les prêtres sont pris, ils sont emprisonnés, l’un d’eux est exécuté (mort en « martyr », il sera canonisé), d’autres, quatre-vingt dix, subiront le même sort, fusillés sans procès pour avoir célébré la messe et porté des vêtements sacerdotaux.

 

Devant cette situation, un mouvement de résistance armée s’organise dans toutes les provinces. Des milliers d’hommes et de femmes s’engagent dans ce qui va devenir une armée populaire. En 1927, ils seront jusqu’à vingt mille combattants, selon Jean Meyer. Ils mènent d’abord une lutte de guérilla, puis lorsque d’anciens révolutionnaires aguerris prennent leur tête, les Cristeros parviennent à écraser des régiments entiers de fédéraux. Des brigades féminines participent aux combats, pas les prêtres qui sont interdits par l’Église de prendre les armes (seuls cinq transgresseront l’interdit), ce qui n’empêchera pas les troupes gouvernementales de mener contre eux une une répression féroce. Quant aux Cristeros prisonniers, ils sont sommés de renoncer à leur foi, sont torturés, écorchés vifs, fusillés ou pendus, les femmes violées, leurs modestes biens confisqués ou détruits. Les églises sont mises à sac, un grand nombre sont brûlées. Dans les documents photographiques illustrant le livre de Jean Meyer, on peut voir le ministre de la guerre attablé dans une église, devant l’autel, au centre d’une bande de militaires en goguette, réunis pour une parodie profanatrice d’office divin, en train de boire le champagne dans des calices ; et puis il y a ces terribles photos de corps de prêtres  torturés, ou celle, impressionnante, rappelant le travelling du film de Kubrick, Spartacus, où l’on voit l’interminable file des esclaves crucifiés. Là, c’est un alignement de corps de Cristeros pendus le long d’une voie de chemin de fer. « Document contre-productif », note Jean Meyer dans la légende de la photo, car ce sont ces témoignages visuels qui eurent pour effet d’ébranler les consciences des Américains et de certaines élites européennes (une pétition de soutien aux catholiques persécutés fut signée dans la Croix en 1928 par des intellectuels de renom, dont Jacques Maritain et G.-K. Chesterton). Le Vatican se joignit aux pressions diplomatiques et morales qui s’exercèrent alors sur le gouvernement mexicain pour qu’il cesse les persécutions, négocie enfin avec les Cristeros et que la loi Calles soit suspendue. Les articles anticléricaux n’en furent pas rayés pour autant de la Constitution mais l’Église mexicaine retrouva une relative liberté, ce qui assura une tout aussi relative paix religieuse pour les décennies qui suivirent. Relative puisque de 1935 à 1940, se développa une « Secunda Cristiada » suite à de nouvelles persécutions de l’Église, inspirées à Calles par l’exemple de la Russie soviétique, de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Jean Meyer nous apprend que les tristement fameuses lois anticléricales n’ont été modifiées qu’en 1992 . Et il faudra attendre le 21 mai 2000 pour que vingt-cinq prêtres assassinés soient canonisés par Jean-Paul II ;   Benoit XVI en béatifiera deux autres en 2005.

 

Après avoir lu cette Histoire illustrée du soulèvement des Cristeros de Jean Meyer, j’ai appris qu’en 2006 avait paru sur le même thème un livre signé Hugues Kéraly (1), la Véritable histoire des Cristeros et qu’un film américain était au même moment projeté dans une salle parisienne. Bon, mauvais ce film ? Il fut, en tout cas, l’occasion d’une polémique déclenchée par un article publié dans la Croix. La journaliste de ce quotidien catholique jugeait qu’il n’était pas d’inspiration chrétienne parce qu’il oubliait « l’interdit évangélique de toute forme de violence ». Je ne sais si cette dame a lu en entier les Évangiles (notamment les passages où Jésus dit qu’il n’est venu apporter la paix mais le feu et le glaive, et en particulier la division au sein des familles, si ça ce n’est pas de la violence !…) , et si, catholique, elle tient pour nuls et non avenus tous les textes des Pères de l’Église, notamment saint Augustin et saint Thomas et leurs considérations sur ce qu’est une « guerre juste ». Je suppose qu’elle doit être en désaccord avec le pape actuel et les évêques de France affirmant la nécessité de recourir à la force pour sauver les milliers de chrétiens menacés de massacres par les fous de l’État islamique. Comme me faisait remarquer mon ami Fabrice Hadjadj, si Jésus a dit : si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche, il n’a pas dit : tends-lui la joue de tes enfants, de ta femme, de ta mère… Les Cristeros d’hier, les chrétiens d’Irak d’aujourd’hui, ont entendu, eux, comme il fallait le message évangélique.

Une nouvelle chronique dans art press

vendredi 14 novembre 2014 par Jacques Henric

Il devient habituel que des groupes minoritaires de pression « citoyenne  imposent leur loi à une majorité, sinon consentante, du moins mollement réactive. Voilà comment tout doucettement les démocraties s’affaissent. La presse n’échappe hélas pas aux tentatives d’intimidation de ces groupes quand, avant de céder devant elles, elle ne devance pas leurs désirs en pratiquant l’autocensure. […] Lire plus »

Ce qui manque ; ce qui fut

Sur l’image qui manque à nos jour

Arléa

La suite des chats et des ânes

Presses Sorbonne Nouvelle

 

Les lieux de Pascal Quignard

Actes du colloque du Havre

Gallimard

 

Dans mes récentes chroniques, il était question d’animaux. De chats, notamment. J’y reviens, à l’occasion de la parution de deux livres de Pascal Quignard, l’un  paru en 2013, la Suite des chats et des ânes, l’autre en mars dernier, Sur l’image qui manque à nos jours.

Un débat a agité l’occident depuis ses débuts : comment définir le principe du vivant, comment penser les liens entre nature et culture, vie animale et logos, et plus précisément comment penser la frontière séparant l’homo sapiens des grands primates (À signaler sur ce thème un essai ancien de Giorgio Agamben, L’ouvert, De l’homme à l’animal, qui examinait les conséquences philosophiques, idéologiques et politiques que les controverses autour  des rapports entre homme et non-homme avait entraînées).

 

Pourquoi et comment

Début janvier 2013, dans le cadre d’un des séminaires de Mireille Calle-Gruber à la Sorbonne, Pascal Quignard s’est livré à un exercice inédit : proposer une Leçon à destination non seulement des étudiants mais de leurs professeurs, ceux-ci considérant avoir autant à apprendre que leurs élèves sur ce que peut être, au plus près du concret, la création littéraire. La Leçon prononcée par Quignard (la majuscule ayant pour objet de rappeler l’étymologie du mot : lectio, lecture) consistait à revenir sur son dernier roman, les Solidarités mystérieuses, via une lecture commentée de certaines de ses pages, pour en suivre le processus d’écriture et en éclairer les zones obscures. Et cela, à partir, notamment, des recensions critiques qui en avaient été faites dans la presse. « Je vais faire devant vous quelque chose de très prétentieux », commença-t-il, annonçant qu’il allait exposer « comment et pourquoi » il avait rédigé les Solidarités mystérieuses ». Étonnerai-je les lecteurs de Pascal Quignard si je dis que son geste d’ouverture de l’atelier clandestin qu’est le lieu où se fabrique un roman, et dont l’écrivain aime d’habitude à garder jalousement le secret, a donné naissance à un nouveau très beau texte qu’ont  publié les Presses Sorbonne Nouvelle. Texte accompagné de documents divers : cartes postales, plans de village, reproductions de tableaux, fac-similés  de lettres manuscrites, photos de paysages et de chats, ses chats Ardi et Boubi, et surtout, un ensemble de notes manuscrites et de pages imprimées portant mots raturés, suppressions de lignes, rajouts, corrections. On voit ainsi l’écrivain en plein travail, qui met tout sous nos yeux pour nous rendre un peu moins mystérieuses les solidarités mystérieuses entre son écriture et sa vie :  sources littéraires et existentielles du roman, souvenirs d’enfance, choix des lieux, origine des personnages et de leurs noms, événements marquants de l’histoire, dates, destins, et  — ce ne sont pas les passages les moins chargés de sens —  l’observation attentive de l’admirable gestuelle  des chats, les raisons de leur silence les hypothèses de leur être-là dans le monde. Quignard n’étale pas ses  « tripes » sur la table, pour reprendre le pesant mot de Céline, ce qu’il expose est d’une autre nature, quelque chose issu d’un autre lieu du corps, un lieu pas vraiment localisable, très intérieur, source d’une lumière qui communique à ses écrits ce très sombre éclat à quoi on reconnaît une voix absolument singulière.

 

Mais c’est bien sûr !

Les chats, j’y reviens, et à leur présence particulièrement insistante dans la Leçon de la Sorbonne. Parce qu’ils sont pour une grande part à l’origine de celle-ci. Occasion pour moi de faire un mea culpa. Pas plus que les critiques et les amis de Pascal ayant lu les Solidarités mystérieuses, je n’avais vu que son roman était l’histoire d’une femme, Claire, qui devenait un chat. Sans doute, étions-nous aveugles à cet interstice de vide séparant l’homme de l’animal par où, depuis des siècles, bouchers philosophes et religieux n’ont cessé, comme le maître en l’art de dépecer les bœufs de Tchouang-tseu, de faire passer la lame de leurs théories pour les séparer à jamais. Il faut dire que le romancier ne souhaitait guère aider ses lecteurs puisqu’il s’était interdit de faire la moindre allusion à un chat. Certes, une fois la clé du personnage de Claire livrée, on peut à la relecture du livre se dire comme le commissaire Maigret résolvant un énigme : « Mais, c’est bien sûr ! ». L’évidence est là,  pour qui est familier des chats : Claire voit en chat, se comporte en chat. Claire est un chat. Le roman nous donne à explorer un « royaume », le royaume sur lequel elle règne.. « Quels sont les êtres pour qui les lieux sont des royaumes ? Les chats ».

En somme, une image de  « Claire la féline » a manqué aux lecteurs des Solidarités mystérieuses. L’image manquante, c’est un des leitmotiv des écrits de Quignard. On le retrouve notamment dans une conférence sur la peinture antique dont le texte vient d’être publié sous le titre Sur l’image qui manque toujours. C’est cette image impossible qu’il traque, dont l’absence l’interroge en examinant la première figuration humaine, sur une paroi de la grotte de Lascaux, puis sur la fresque d’un sarcophage découvert tardivement au pourtour de la baie de Salerne. « Une image manque à la source », note Quignard, qui reprend de « façon plus radicale » les démonstrations de ses deux essais, le Sexe et l’Effroi et la Nuit sexuelle.  « Personne d’entre nous n’a pu assister à la scène sexuelle dont il résulte (…). Une image manque à la fin. Car personne n’assistera à sa mort ». Comment combler ce vide ? Par des images. Or, ce à quoi s’attache Quignard, à partir d’analyses d’images précises et à la lecture de récits de leur temps, c’est qu’une image « manque dans toute image ». « Deux vicaires temporels très différents dont à la disposition des mortels : l’image, le mot ». N’est-il entre eux qu’un imperceptible vide interstitiel où Pascal Quignard glisserait, en douceur, la tranchante lame de son écriture ? Non pour les séparer, les isoler,  les laisser se dessécher, mais paradoxalement les faire vivre avec plus de vigueur. Réponse du prince Wen-hui au maître boucher de Tchouang-tseu : « Merci, vous venez de m’apprendre comment on fait durer la vie, en la faisant servir uniquement à ce qui ne se consume pas ».

 

S’est tenu au Havre (un des lieux d’enfance de Pascal Quignard), le 29 et 30 Avril 2013, sous la direction d’Agnès Cousin de Ravel, Chantal Lapeyre-Desmaison et Dominique Rabaté, et en présence de l’écrivain, un colloque dont le thème était les Lieux de Pascal Quignard. Les actes du colloque viennent de paraître chez Gallimard.