Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.

 

Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and the Tout-Monde, Glissant always balked at the self-enclosed systems associated with philosophy. Yet his work, in its terminological consistency and conceptual rigor, undeniably develops a kind of system—a system non systématique, to quote a short letter that Glissant wrote to his friend and colleague Alexandre Leupin. This paradox lies at the heart of Leupin’s rich and original new study, Édouard Glissant, philosophe, which argues that Glissant is a philosopher precisely in his challenge to Plato’s banishment of poetry from the realm of rational philosophical inquiry. Against the Platonic quest for fixed forms of Truth and Being, Glissant allows the unpredictable play of poetic language to generate an ontic system of ongoing creation and perpetual becoming. He thereby inscribes himself into a lineage running from Heraclitus through Hegel, following a particular line of Western thought in order ultimately to dispel the idea that philosophy belongs exclusively to the West.

According to Leupin, Hegel is Glissant’s primary philosophical interlocutor throughout his career. On the surface, this is a surprising claim given that Hegel’s name shows up sparingly in Glissant’s work (compared with, say, Deleuze) and that, when Glissant does mention Hegel, particularly in Le discours antillais (1981), it is to criticize his Eurocentrism, universalist History, and racism. Yet, as Leupin demonstrates in detail, Hegel was a key figure in Glissant’s education, and Hegelian processes underlie much of his thinking: the negation of African cultures in the slave trade forces the synthesis of new Caribbean cultures, in Relation; reflections on particularities always open onto a broader thinking of totality; and for both thinkers, human knowledge originates in a poème primordial, although for Glissant this poem is not a simple origin but an ongoing, endless textual “weave.” Early authors of this poème primordial, Leupin explains, included the pre-Socratics, especially Heraclitus, whose maxims on totality and becoming Glissant would adopt and reconfigure. Glissant’s egalitarian vision of the Tout-Monde—where forms, ideas, bodies, and landscapes interact in the same immanent space—largely results from his conversation with these ante- and anti-Platonic philosophers.

Glissant is not the only twentieth-century thinker to question the Platonic tradition, however, and we know that Glissant was in direct conversation with at least two others: Deleuze and Derrida. Leupin mentions them both several times but never analyzes their relationship to Glissant in detail. While Édouard Glissant, philosophe is refreshing in its claim that Glissant is a philosopher irreducible to academic labels rather than a postcolonial ‘theorist’ reliant on post-structuralism, the reader is left with questions about how Glissant conversed with his contemporaries. Given Leupin’s close personal relationship with Glissant, he would seem particularly well positioned to address these questions. Still, this book is an indispensable reference for how Glissant engages deeply with Western philosophy and constructs a stunningly original philosophical system (albeit non systématique) of his own.

NEAL ALLAR

Tsinghua University

© L’Esprit Créateur, Vol. 56, No. 4 (2016), pp. 160–161

La philosophie d’Édouard Glissant – Une somme d’Alexandre Leupin

http://www.esprit.presse.fr/article/herland-michel/alexandre-leupin-edouard-glissant-philosophe-39137?content=herland

http://www.antilla.mq/2016/11/13/la-philosophie-dedouard-glissant-une-somme-dalexandre-leupin-2/

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Alexandre Leupin, Édouard Glissant philosophe, Paris, Hermann, 2016, 381 p., 27 €.

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Michel Herland signale un ouvrage d’Alexandre Leupin qui met en lumière la Philosophie « puissante et originale » d’Edouard Glissant

Philosophe ? S’agissant de Glissant, on pense plus immédiatement au poète, au romancier, à l’analyste si fin de la société antillaise, au signataire de plusieurs manifestes. On n’ignore pas, certes, qu’il fut l’auteur d’un ouvrage intitulé Philosophie de la relation, mais il s’agit du dernier livre théorique sorti uniquement de sa plume (2008), dont le contenu est connu seulement des initiés. Si les lecteurs du Traité du Tout-Monde (1997) sont sans doute plus nombreux, son sous-titre (Poétique IV) ne le désigne pas comme relevant directement d’une démarche philosophique. 

C’est l’immense mérite d’Alexandre Leupin, qui a très bien connu Glissant, qui a échangé avec lui, de révéler derrière les énoncés souvent paradoxaux, voire contradictoires (du moins en première lecture) de son ex-collègue de l’Université de Louisiane, et bien au-delà des deux ouvrages cités, la philosophie qui les sous-tend. Une philosophie aussi puissante qu’originale dont on ne voit pas à quoi on pourrait la comparer sinon à celle de Nietzsche, non seulement à cause du retour vers les pré-socratiques mais encore et surtout par la manière, « poétique » et « plasmatique » dont elle s’exprime. Comparable mais néanmoins fort différente, la philosophie « archipélique » de Glissant étant gouvernée par une opacité revendiquée, une incertitude fondamentale et l’affirmation d’une irréductible diversité. 

C’est évidemment sous cet éclairage qu’il  faut entendre la formule citée en exergue. Rien n’est vrai puisque l’incertitude est la règle, mais tout est vivant, c’est-à-dire en perpétuel devenir. Ainsi s’éclairent également des formules typiquement glissantiennes comme le « système non systématique » ou la « totalité non totalitaire ». 

« La relation [ou ailleurs le Tout-Monde] est la quantité réalisée de toutes les différences du monde ». On ne saurait mieux résumer la pensée de Glissant, son refus de toute idéologie – fût-elle bien pensante comme le post-colonialisme, par exemple – et de tout messianisme (pas de « surhomme » à prévoir ni de fin de l’histoire à l’horizon). Il est bien précisé au demeurant que « la relation n’a pas de morale ». 

S’il est pourtant vrai que Glissant s’est engagé en politique au sein du Front antillo-guyanais en faveur de l’indépendance des départements d’outre-mer, ce fut du temps de sa jeunesse. Et s’il y a bien une dialectique chez Glissant, celle-ci, fondée sur la persistance des antinomies, est donc plus héraclitienne (ou proudhonienne pour prendre une référence plus récente) qu’hégélienne. Exit alors l’espoir d’une synthèse définitive et des lendemains qui chantent. On n’oubliera pas, à ce sujet, que Glissant fut le principal inspirateur du Manifeste pour les produits de haute nécessité, lequel prônait une radicalité proprement « poétique », loin des aspirations concrètes des Antillais alors en lutte (en 2009). 

« Poétique », comme le sous-titre de cinq de ses livres. Le mot n’est pas chois par hasard : il désigne le seul idéal auquel Glissant accepta de croire, le seul moyen – « plasmatique » – d’atteindre une certaine (et provisoire) vérité, comme on l’a déjà noté. Cela vaut en particulier pour l’écrivain. Et comme le sens du mot « poésie » est trop univoque en français, Glissant préférait utiliser le mot « poétrie » pour caractériser un genre littéraire mêlant délibérément les genres (« récit, dialogue théâtral, poésie, réflexion, etc. »).

À l’instar de Camus, Glissant voulait l’écrivain « solitaire mais solidaire ». Pris au pied de la lettre un oxymore qui, au demeurant, se comprend aisément : on peut se montrer ouvert aux malheurs du monde tout en conservant sa liberté. Simili modo, l’opposition à l’encontre des mouvements de la négritude ou de la créolité manifeste chez lui le refus de réduire un individu à son identité générique. Dit autrement, il n’y a pas d’« être » (nègre, créole, etc.), il n’y a que des « étants » : une position très proche de l’existentialisme, même si Glissant récusait par ailleurs le modèle sartrien de l’intellectuel engagé. 

Faut-il « ranger Glissant du côté des plus grands penseurs de tous les temps et de toutes les géographies », comme l’affirme Leupin ? Un bref article ne peut faire mieux que de suggérer qu’il fut un authentique philosophe aux idées puissamment personnelles. Au-delà, pour pénétrer les subtilités d’un système de pensée volontairement non systématique, l’introduction de Leupin apparaît indispensable.

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Edouard Glissant, philosophe : Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde » d’Alexandre Leupin

Deux minutes papillon

 

Créolisation, Relation, Tout-monde : retour sur les grandes notions de la pensée d’Edouard Glissant.

« Je crois qu’il n’y a plus d’être. L’être, c’est une grande, noble et incommensurable invention de l’Occident. Mais la définition de l’être débouche sur toutes sortes de sectarismes, d’absolus métaphysiques, de fondamentalismes, dont on voit aujourd’hui les effets catastrophiques »

Pourquoi, comment, l’île peut-elle symboliser l’ouverture sur le monde ? Et comment pourrait-elle, parcelle de terre entourée d’eau, solitude et fermeture même, être la réponse à l’être, aux sectarismes, aux fondamentalismes et aux absolus ? Cette question, on pourrait la poser à l’individu lui-même, îlot solitaire aussi, et c’est d’ailleurs sous cet angle qu’elle n’a pas cessé d’habiter la philosophie d’Edouard Glissant, comme le révèle le grand ouvrage que lui consacre Alexandre Leupin.

Mais quand il accorde cet entretien en 2010, quelques semaines avant sa mort en février 2011, il y apporte cependant, en quelques phrases, cette réponse : l’isolement n’est-il pas précisément ce qui nous oblige à nous projeter vers l’autre, à nous mettre en relation avec l’autre.

Créolisation, Relation, Tout-monde : tels sont les grandes notions de la pensée d’Edouard Glissant, notions inspirées des partages qu’il voit autour de lui, et de leurs effets « inévitables », pour reprendre ses termes. Mais l’inévitable, chez Glissant, n’exclut pas l’imprévisibilité, tout comme le réalisme n’empêche pas la poésie et la relation n’implique pas, et peut-être encore moins, de se noyer dans le collectif.

Mais comment aller vers l’autre sans s’oublier et sans l’affronter ? Comment rester soi-même sans s’isoler ? La pensée de Glissant révèle la même alternative que celle qu’on entend tous les jours : la grande ouverture aux autres ou le repli sur soi. Camus répondait avec le poète à la fois solitaire et solidaire. Glissant répond lui aussi avec la poésie, à la manière d’Héraclite et d’Hegel, il répond avec l’imaginaire, qui projette vers l’autre, mais sans jamais s’arracher à soi.

 

Edouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

L’acmé et le kairos : Édouard Glissant, philosophe par Alexandre Leupin

 L’acmé et le kairos : Édouard Glissant, philosophe par Alexandre Leupin  Compte rendu de : Alexandre Leupin, Édouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde, Éditions Hermann, 2016. Par Loïc Céry (Édouard Glissant.fr) http://www.edouardglissant.fr/crleupin2016.pdf _____________________________________________________________________ Pour appréhender un ouvrage tel que celui que vient de publier Alexandre Leupin autour de la philosophie d’Édouard Glissant […]