Une édition monumentale de l’oeuvre d’Aimé Césaire

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Par Aimé Césaire, , publié le 12/06/2014 | Commentaires (2)
Dans: Aimé Césaire, Annonces, Blog, En librairie

100 regards sur Césaire : un hommage des cinq continents

P1030920« Ma cour est un théâtre d’ombre.
Mais je lis au tableau noir tout ce qui est écrit
Sous leur crânes épais »
(La Tragédie du roi Christophe).

Pour marquer le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire (1913-2008), le conseil général a rassemblé dans un beau livre richement illustré cent témoignages qui sont autant d’hommages au poète et chef charismatique de la Martinique (1). Ce n’est que justice car c’est bien grâce à Césaire que ce petit département de l’arc antillais s’est fait connaître dans le monde, ou, à tout le moins, dans toute la francophonie. Sait-on que la poésie de Césaire, son théâtre sont mieux connus en Afrique (où ils sont au programme des lycées) qu’en France même ? Plusieurs contributions nous le rappellent opportunément, qu’elles fassent référence au Cameroun (Romuald Fonkoua), au Gabon (Wilfried Idiatha), au Congo-Brazzaville (René Kiminou), au Mali (Salia Malé) ou à la Mauritanie (Annie et Michel Rémond).

Toutes les personnalités réunies ici peuvent être considérées, à un titre ou à un autre, et suivant la terminologie proposée par Christian Lapoussinière (p. 143), comme des césairistes (comme on serait marxiste, par exemple, c’est-à-dire qu’on se range parmi les disciples du grand homme) ou des césairologues, ou en tout cas des césairiens (admirateurs de l’homme ou de l’œuvre, bref des césairophiles). Dans un livre d’hommages, il n’y a pas de place a priori pour la critique, aussi objective soit-elle. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Raphaël Confiant, auteur de Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle (1993), un livre respectueux mais pas complaisant, n’a pas été invité à apporter sa pierre à ce monument. Parmi les absents de marque on compte également Chamoiseau, Breton, Sartre, Fanon… Certes, les trois derniers n’auraient guère pu rédiger un hommage spécialement pour la circonstance mais l’on aurait pu citer leurs écrits antérieurs, comme on l’a fait pour d’autres (Leiris, Glissant, Guberina, Senghor, Darsière…). Il n’y a par ailleurs aucun « grand béké », ni – sauf erreur – aucun représentant du mouvement « Tous créoles », lequel œuvre pour la bonne entente entre toutes les composantes de la société martiniquaise.

La multiplication des épitaphes risquerait de lasser – surtout lorsqu’un auteur, par maladresse ou inconscience, ne peut s’empêcher de se valoriser lui-même à l’occasion de l’éloge qu’il est censé rédiger – si l’on ne glanait au fil de la lecture des souvenirs plus ou moins lointains, des anecdotes saisies sur le vif qui apportent un éclairage nouveau – en tout cas pas banal – sur la personnalité de Césaire. On sait peu de choses, par exemple, sur sa manière d’enseigner : la contribution de Victor-Michel Yang-Ting est à cet égard précieuse. On en sait davantage sur Césaire maire de Fort-de-France, sur sa politique d’embauche qui obéissait à des motifs d’ordre social plutôt qu’aux principes d’une gestion rigoureuse. Il n’empêche qu’il est instructif de disposer sur ce sujet de témoignages de première main. Ainsi Félix Soquet rapporte-t-il cette réponse qui lui fit Césaire, après qu’il lui eût demandé d’embaucher un Martiniquais qui désirait regagner sa terre natale : « Soké ou lé mwen pran’y ! Man ka pran’y ! Mé sav ké sé bon tchè krab ki fè si’y pa ni tèt ! » (« Soquet ! Vous voulez que je l’embauche ! Je l’embauche ! Mais n’oubliez pas que c’est à cause de sa générosité que le crabe n’a plus de tête ! », p. 253 ; voir aussi le témoignage de Jean-Claude Duverger, p. 89). Sans nul doute, Césaire fut un ami des hommes, et particulièrement des Martiniquais. Dans une lettre inédite, datant des années 1950, il énonçait son « souci de vivre en dignité… non égoïstiquement (sic) mais pour tous, à commencer par l’humilié, l’offensé » (cité par Renato et Rosine Saggiori, p. 231). Les amateurs du théâtre de Césaire liront pour leur part avec un intérêt tout particulier la contribution de la compagne de Jean-Marie Serreau, Danielle Van Bercheycke (p. 264). À propos de sa poésie, si souvent hermétique, Kora Véron (p. 270) et René Hénane (p. 112) rappellent que le maître aimait bien laisser planer le doute sur ce qu’il avait vraiment voulu dire… même s’il acceptait parfois de fournir des explications aussi précises que surprenantes.

Dans cet ensemble révérencieux par nature les quelques notations moins respectueuses se remarquent d’autant plus. Ainsi Lionel Trouillot ose-t-il s’interroger sur « la profondeur de l’écart entre la rupture tant saluée de l’œuvre et l’option politique césairienne qui évitera soigneusement la rupture » (p. 262), tandis que Maryse Condé souligne, pour sa part, la différence entre l’Afrique rêvée par Césaire et l’Afrique réelle qu’elle a si bien connue (p. 79). Michel Rocard révèle que le député « Césaire fréquentait peu l’assemblée dont il n’appréciait guère le travail courant » (p. 224). Quant à Daniel Maximin, il ne cache pas que Césaire, à la fin de sa vie, nourrissait « un doute profond sur la mission du poète et l’utilité de la transmission » (p. 166). Il cite à l’appui de ce dire le poème « Crevasses », in Moi, laminaire

« À quoi bon ?
Moi qui rêvais autrefois d’une écriture belle de rage !
Crevasse j’aurai tenté ».

Il est vrai que tout ce recueil,  Moi, laminaire, le dernier du maître, est empreint d’une lassitude aussi bien politique que poétique.

 

(1)   Aimé Césaire – 100 regards – 5 continents, Conseil général de la Martinique, 2013, 294 p.

 

Par Michel Herland, , publié le 18/04/2014 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire

Césaire- Lam, Picasso : Poésie et peinture en forêt d’Absalon

à la chère mémoire de Simone BOISECQ

artiste-sculpteur,

qui aima tant la poésie d’Aimé Césaire.

 

 

Césaire-Lam-Picasso : Nous nous sommes trouvés : Aimé Césaire, l’ami des artistes peintres.

Une exposition d’une exceptionnelle qualité se tient actuellement, en Martinique, dans les aîtres de la Fondation Clément, sous le mécénat de Bernard Hayot, grâce à l’heureuse initiative de Daniel Maximin[1].

Cette exposition qui met en scène le génie poétique et le génie pictural apparaît comme le couronnement de l’année mémorielle dévolue au poète et homme politique. Elle met en valeur une thématique trop rarement abordée, au regard de l’œuvre d’Aimé Césaire, la thématique du « dialogue du scriptural et du figural »[2].

L’heureuse alliance du poète et du peintre s’épanouit dans ce que Yves Peyré appelle le Livre de dialogue,  pratique  « née entre 1874 et 1876 dans un élan fondateur suscité par deux poètes visionnaires, Charles Cros et et Mallarmé et un peintre voyant, Manet… la peinture attend la poésie, mieux, elle l’atteint, l’ayant rejoint dans un mouvement de nécessité qui dépasse d’assez loin la seule volonté… l’égalité de deux expressions dans le surgissement d’une forme nouvelle… la peinture et la poésie frémissant de nouveau à l’unisson dans le livre sous le regard ravi de qui voit »[3]

En effet, nombreux ont été les artistes peintres dont l’inspiration picturale est née des volutes poétiques césairiennes : citons, en Martinique, entre beaucoup d’autres,  René-Corail, René-Louise[4], Victor Anicet, Ernest-Breleur… La richesse de cette relation Poésie-Peinture apparaît  déjà, dans la belle exposition Aimé Césaire, La force de regarder demain, conçue par Annick Thébia-Melsan, inaugurée lors du Sommet francophone de Cotonou, en novembre 1995, puis du Cinquantenaire de l’UNESCO (Dakar, Abidjan, Paris, 1996) et « enfin au pays natal » à Fort-de-France, enrichie de nouveaux apports picturaux et de nombreuses analyses, intitulée Aimé Césaire, Pour regarder le siècle en face.[5]

Ne pas oublier aussi la relation quasi fraternelle qui unit Aimé Césaire et le peintre Jean Pons (1913-2005), artiste qui fut sensible à la poésie du jeune poète, dès 1947. La rencontre eut lieu à Paris, à l’initiative de Jacqueline Leiner[6]. Aimé Césaire habitait le quartier du Val-de-Grâce, « Pons logeait à Montparnasse. Le peintre ne connaissait Césaire que par la revue Tropiques. Un jour, à l’invitation de Mme Jacqueline Leiner, Césaire se rendit au domicile de Pons et exclamation : “J’aime cette peinture. Elle est faite de révolte et de violence” Une admiration réciproque naquit entre les deux. L’érosion du temps et la séparation de quarante-quatre ans n’entameront pas l’enchantement de Pons pour Césaire… »[7] Nous devons à Jean Pons les admirables albums lithographiques illustrant Batouque, Configurations et le recueil de poèmes intitulé Florilège.

Par l’intercession de Jean Pons, Aimé Césaire fit partie un temps du comité d’honneur de l’Association Populaire des Amis des Musées (A.P.A.M.), en bonne compagnie avec Paul Éluard, l’urbaniste Le Corbusier et Pablo Picasso, entre autres… Le bulletin de l’A.P.A.M. (n°4, octobre 1947) publia, en primeur, le poème Barbare (Soleil cou coupé) qui appela le commentaire suivant du rédacteur en chef, Madeleine Rousseau[8] :

« … il est bien évident qu’écrite [la poésie] par un Noir, elle est avant tout destinée aux Noirs dont elle dit l’appel revendicateur. Mais elle ne saurait nous laisser indifférents, d’bord parce qu’elle utilise la forme qu’ont créée les poètes de notre temps, mais aussi parce qu’elle exprime est pour nous un avertissement qui nous rend sensible à la réalité brûlante du mal colonial »

Et la sculpture ! La poésie d’Aimé Césaire inspira aussi ces maîtres de la forme et du volume que sont les sculpteurs. Citons, notre amie tant regrettée, la sculptrice Simone Boisecq (1922-2012) qui nous offrit Soleil cou coupé, illustrant la couverture de l’un de nos livres[9]. Plusieurs sculptures de Simone Boisecq se réfèrant à des poèmes d’Aimé Césaire, notamment La Roue (Soleil coupé) et plusieurs Soleils [10]dont elle fit la lumineuse figure emblématique de la poésie césairienne[11].

 

Comment Césaire a-t-il rencontré Wifredo Lam et Pablo Picasso ?

D’abord Wifredo Lam. Remontons l’histoire, en 1938. Wifredo Lam, venant de Cuba en passant par l’Espagne, s’installe à Paris où il rencontre Picasso, rencontre primordiale pour le jeune peintre qui, ému, lui remet la lettre de recommandation du sculpteur Manolo Hugué.

« Même si tu n’étais pas venu avec la lettre de Manolo dans ta poche, lui dit Picasso, je t’aurais vu dans la rue et je me serais dit : – Je veux être l’ami de cet homme ».

Picasso ouvre toutes grandes, au jeune Wifredo, les portes des cénacles artistiques et littéraires parisiens. Il est introduit au sein du mouvement surréaliste et côtoie André Breton et Benjamin Péret

1940 – La grande débâcle. C’est l’épisode de Marseille. Lam rejoint ses amis surréalistes au Château Air-Bel accueillis par l’Américain Varian Fry et aidés matériellement par l’Emergency Rescue Commitee.[12]

1941 : Wifredo Lam quitte l’Europe en crise, pour rejoindre Cuba et les États-Unis avec tous ses autres compagnons, Breton, son épouse Jacqueline et sa fille Aube, Pierre Mabille, Marc Chagall, Max Ernst, Jacques Hérold, Victor Brauner, Claude Lévi-Straus. À l’escale de la Martinique, en avril 1941, se situe la fameuse rencontre entre Aimé Césaire et André Breton qui lui présenta son ami artiste peintre, Wifredo Lam. La rencontre de ces deux hommes, Aimé et Wifredo, de ces deux consciences blessées, relève tout simplement  d’un prodigieux “hasard objectif”.

Le passage de Wifredo est signalé dans la revue Tropiques. Le peintre est cité à plusieurs reprises et Tropiques ouvre ses colonnes à un important article de Pierre Mabille, intitulé La Jungle. Aimé Césaire signe un article  Introduction à un conte de Lydia Cabrera, dans la revue Tropiques.

Nous citons la revue Tropiques.

Tropiques, n°2, juillet 1941, p.77 :

Nouvelles : … À la Martinique :

Saluons également le passage de Wifredo Lam, l’étonnant peintre nègre cubain chez qui on trouve en même temps que le meilleur enseignement de Picasso, les traditions asiatiques et africaines curieusement et génialement mêlées.

Tropiques, n°6-7, février 1943, pp.61-62 :

Revue des revues – Correspondances.

 

* * *

 

Wifredo Lam.

En octobre dernier, l’exposition à New York des gouaches de W. Lam a eu le succès qu’elle méritait.

Voici un article de Pierre[13], – ce grand ami de Picasso, – qui fit connaître à Paris, l’œuvre de W. Lam.

« Un jour, il ya longtemps, très longtemps, un an peut-être avent cette guerre que les Américains appellent World War II, j’étais comme chaque soir à la terrasse d’un café qui s’appelait « Le Flore » dans une ville qui s’appelait Paris auprès de Picasso et son entourage familier.

Nous étions là, très serrés les uns près des autres dans cette atmosphère de malaise qui précède les cyclones, celles que sentent toutes les bêtes et quelques hommes… Picasso appela : Lam ! et je vous vis arriver, grand, très mince, vos longs bras terminés par de longues mains très fines. Votre visage d’Africain dessiné par un chinois raffiné et subtil, votre épingle de tête, coiffé d’un moelleux casque matelassé de ouate noire ! Vous ne saviez que quelques mots de français et sembliez très intimidé. C’est ainsi Lam, que je vous connus, que je sus que vous étiez peintre. Sur l’insistance de Picasso, je visitais votre atelier.

Quand on doute ou quand on est mis en présence d’une œuvre inconnue, on cherche à étayer un jugement, à le baser et je dis à Picasso : il est influencé par les nègres ! Picasso, furieux me répondit avec brusquerie : « Il a le droit, lui « Il est Nègre ! ».

Votre art n’était pas nouveau pour moi, cependant, je l’attendais. Depuis longtemps, je vivais entouré de sculptures pahouines de crânes ornementés de masque de la Côte d’Ivoire, de fougères arborescentes des Nouvelles-Hébrides, de flotteurs sculptés de Papouasie, de fétiches désolés de l’île de Pâques. Attiré par la beauté plastique des uns, par l’invention et par le mystère étrange des autres, j’aimais toucher quelquefois avec des précautions de chat, cette magie concrétisée.

Picasso, témoin anticipateur des convulsions d’un monde, Miro, l’homme des cavernes ont appuyé, vérifié, confirmé leur vision sur ces bois mystérieux.

Ébloui par les dernières fusées joyeuses qui s’élancent des pinceaux de Bonnard et de Matisse, bouquet final d’un grand feu d’artifice. Un monde tire son chapeau et s’en va…

Depuis plus d’un demi-siècle, sournoisement, à pas feutrés, l’homme de l’Extrême-Orient d’abord, l’Aztèque et le Maya, l’Africain et le Papou s’approchent de l’homme blanc.

Degas, Lautrec, Van Gogh se penchent sur Hok’Sai et sur Outamarro ; Matisse qui les suit examine de son regard de juge derrière ses lunettes à fine monture, l’artisan de Perse, l’ornemaniste arabe. Picasso et les Fauves s’entourent de divinités des rivières du Sud, des pagnes de Nouvelle-Guinée, vivent dans une atmosphère de sorcellerie. Et pas seulement pour des raisons plastiques.

Je repars à la guerre. Après la une, la deux. Elles m’amènent exsangue, désemparé ici chez vous Lam ! Je vous retrouve toujours plus maigre, plus long, dégingandé, dressant aux cieux vos longues branches si minces. Vos yeux roulent du profond au traqué. Vos silences donnent place à une volubilité excessive.

Comme Aimé Césaire, votre frère dont vous m’avez fait connaître les cris les plus déchirants qui soient sortis d’un cœur d’homme depuis Rimbaud, ces appels sourds du tam-tam issus des profondeurs de l’homme et de la forêt, je pense Lam, que vous avez beaucoup, beaucoup à dire.  Pierre.

Havane, 4 août 1942.

* * *

Et Picasso ? À quel moment et en quel lieu se tint  la première  rencontre du poète Césaire avec Pablo Picasso ? Tout d’abord, le premier contact sembla se faire indirectement, lors de la visite,  en Martinique, du grand marchand d’art français, Pierre Loeb, en 1945, qui, le premier, reconnut le talent de Wifredo Lam et exposa ses œuvres avec celles de Picasso, en 1939, à la Perls Gallery de New York. Ami des surréalistes, André Breton, Antonin Artaud, Jean Arp, Éluard, Pierre Loeb rencontra Aimé Césaire  lors d’un séjour à la Martinique. Il y prononça une conférence, au Lycée Schœlcher, en mai 1945 : La peinture et le temps présent :

« Le grand artiste est un historien. Il est le reflet de son temps. S’il a du génie, il est alors prophète. C’est un homme d’action… Antilles, croisée des chemins, où, ici même, à l’autre extrémité de la chaîne, jaillit la voix d’un grand poète, Césaire. Antilles, creuset de races, rencontre de civilisations, Antilles, point de départ d’élans nouveaux jeunes et forts, tandis qu’en France où Picasso depuis 45 ans choisit de vivre, se fait aussi l’Histoire, l’union, peut-être grâce à ce prodigieux génie des tendances encore indistinctes, opposées, antinomiques, même »[14]

Denise Loeb, la sœur de Pierre Loeb, se rendit à la Martinique, en 1948, à l’invitation d’Aimé Césaire. Celui-ci dédia  à Pierre Loeb le poème Cheval (Soleil cou coupé). Pierre Loeb connaissait bien Picasso  dont il exposait les œuvres et il est fort probable qu’il en entretint Aimé Césaire.

En outre, Wifredo Lam lui-même, sous l’aile désormais de Pierre Loeb, et de retour à Paris en juillet 1946, dut sûrement inviter son ami le poète et député Aimé Césaire à rencontrer Pablo Picasso, d’autant plus que les y incitaient l’inspiration communiste et l’esprit de révolte qui habitait les deux hommes.

Par ailleurs, Michel Leiris faisait partie du cénacle Picasso, Lam, Éluard, Matisse, Léger, Braque, Miro, Tzara… Il rencontra Aimé Césaire, à Paris, en 1945, lors de la fondation de la revue Présence africaine avec Alioune Diop.

« Mon amitié très vite étroite avec Césaire date de 1945 ou 1946, peut-être même de 1947. J’avais fait sa connaissance par Pierre Loeb, le marchand de tableaux. Je devais le connaître depuis peu près d’un an quand j’ai fait mon premier voyage aux Antilles, à l’occasion du Centenaire de la révolution de 1848 »[15]

La rencontre, bien identifiée, du jeune député Aimé Césaire, tout ébouriffé de sa jeune vocation communiste, avec Pablo Picasso, au faîte de sa gloire, eut lieu au cours du Congrès  mondial des intellectuels pour la paix de Wroclaw (25 au 28 août 1948)[16]. Ils visitèrent ensemble les camps de la mort d’Auschwitz et de Birkenau. C’est au cours de ce congrès, au cours d’une conversation à huit voix, qu’Aimé Césaire exposa avec ferveur sa conviction,  qui apparaît déjà comme les prémices de la Lettre à Maurice Thorez (24 octobre 1956) :

Pour nous, les Noirs… l’art c’est la manifestation de notre vie en tant que race, de la nécessité où nous sommes de lutter pour nous faire reconnaître… Mais vous comprenez, nos poèmes, même quand ils paraissent en appeler à la seule pitié, exprimer la seule angoisse, disent une chose… disent que nous sommes des Noirs, mais avant tout des hommes égaux de tous les autres hommes, et cela compte seul ; et nous voulons aussi avoir notre place dans les trains que vous exaltez, les trains que vous lancez sur les rails de votre orgueil: le train de la liberté, le train de l’égalité, le train de la fraternité. Ah ! je ne peux pas oublier le poème du noir Langston Hughes « Dieu ! ce que je l’ai attendu, le train de la Liberté… Y aura-t-il un blanc qui hurlera : « En arrière ! Les nègres n’ont pas à baguenauder sur la voie de la liberté ! » Ne croyez-vous pas que ce poème est une arme de combat ? L’art est un grand instrument de combat pour la seule paix possible, celle qui n’est pas  réservée à certaines couleurs de peau…[17]

 

« Rencontre du Volcan et du Minotaure…convergence amicale … convergence politique… »[18]

La profession de foi du poète ne pouvait que le rapprocher de l’artiste peintre : … poème arme de combat… L’art grand instrument de combat… L’osmose est parfaite entre les deux hommes, osmose vivifiée de manière éclatante par leur dévotion à l’Afrique,  sa mémoire blessée et son génie créatif. Pablo Picasso proclame cette ardente vocation politique de l’art comme Césaire la proclame pour la poésie :

« Que croyez-vous que soit un artiste ? Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien, ou une lyre à tous les étages du cœur s’il est poète ? Bien au contraire, il est un être politique constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux évènements du monde »[19]

Ces multiples convergences, cette harmonie des consciences entre le peintre et le poète se concrétisèrent par l’exceptionnelle édition de Corps perdu d’Aimé Césaire, illustré par Picasso, en tirage limité aux Éditions Fragrance, avec 32 eaux-fortes de Picasso, à Paris, en 1949. Cet ouvrage vient, heureusement, d’être intégralement publié, sous une forme abordable autorisant une grande diffusion[20]. Le frontispice est orné de la célèbre eau-forte et pointe sèche de Picasso représentant la tête noire du poète ceinte des lauriers de la Renommée.

 

Ainsi, grâce à de multiples contacts, d’heureuses rencontres, se tissa  un réseau littéraire et artistique autour d’Aimé Césaire, réseau aux linéaments internationaux comme le montre le  surprenant itinéraire du poème Lettre de Bahia-de-tous-les-saints (Noria), poème repris chez plusieurs éditeurs, Werner Spiess, Stuttgart, 1965, Présence africaine, 1973, Désormeaux,1976, Seuil,, 1994, 2006, Imprimerie nationale,1996.

Ainsi, ce poème  apparut pour la première fois, au retour d’un voyage d’Aimé Césaire au Brésil[21], sous le titre « Prose pour Bahia de tous les Saints » dans un ouvrage collectif intitulé « Pour Daniel Henri Kahnweiler »  publié en 1965 aux éditions Werner Spies, Hatje, Stuttgart puis repris par Lilyan Kesteloot et Bernard Kotchi in : Aimé Césaire, l’homme et l’œuvre, Présence africaine, 1973, p.90-91.

Une question s’impose : pourquoi ce poème, Lettre de Bahia-de-tous-les-saints fut-il, pour la première fois, publié en Allemagne, en 1965 ? Ce fait s’explique par le réseau intense de  relations qui unissaient à cette époque, Aimé Césaire, Wifredo Lam, Michel Leiris, Pablo Picasso. Rappelons que Wifredo Lam, à son arrivée en France, fut immédiatement adopté par Pablo Picasso qui, en 1938, le présenta au célèbre galeriste d’art Henry Kahnweiler. Par ailleurs, Michel Leiris épousa la fille de Henry Kahnweiler, Louise, qui devint propriétaire de la galerie d’art. Ainsi, Aimé Césaire, avec les liens étroits qui le liaient à la fois à Pablo Picasso, Wifredo Lam et Michel et Louise Leiris, ne pouvait que participer à l’hommage rendu à Henry Kahnweiler à l’occasion de son 80ème anniversaire, en 1965. Cet hommage prit la forme d’un livre regroupant la participation d’un grand nombre d’artistes et de poètes de l’époque. La contribution d’Aimé Césaire, revenant de son voyage récent au Brésil, fut le poème Lettre de Bahia-de-tous-les-saints. Un exemplaire de ce livre somptueux fut offert à Aimé Césaire avec une dédicace d’Henry Kahnweiler comme l’atteste  la notice de mise en vente de cet ouvrage :

« Spiess (Werner) (éd.). Pour Daniel-Henry Kahnweiler. Stuttgart, Gerd Hatje, 1965. In-4, toile bleue d’éditeur, jaquette illustrée d’une lithographie de Picasso, étui. Édition originale de ce mélange publié à l’occasion du 80e anniversaire de Kahnweiler et auquel ont collaboré de nombreux artistes, écrivains et philosophes, musiciens, critique d’art, etc., tels que Brassaï, Picasso, Aimé Césaire, Derain, André Masson, Ponge… L’ouvrage comporte de nombreuses illustrations et fac-similés d’autographes, dont 9 lithographies de Picasso, Élie Lascaux, Beaudin, André Masson, Suzanne Roger, Eugène de Kermadec, Yves Rouvre et Sébastien Hadengue. On compte deux lithographies de Picasso, la première sur la couverture. Un des 200 exemplaires de tête, celui-ci faisant partie des 100 réservés aux amis et collaborateurs, COMPRENANT UNE SUITE À PART DE NEUF LITHOGRAPHIES IMPRIMÉES SUR RIVES ET SIGNÉES PAR LES ARTISTES PRÉCIEUX EXEMPLAIRE D’AIMÉ CÉSAIRE, un des auteurs du recueil, portant un envoi amical de Kahnweiler, daté du 31 mars 1966. »

 

Le poème d’Absalon

Revenons à l’exposition actuelle Césaire-Lam-Picasso : Nous nous sommes trouvés.

Point d’orgue de l’année du centenaire de la naissance  d’Aimé Césaire, cette exposition  met en harmonie l’essence même des œuvres picturales de Picasso et de Wifredo Lam avec la poésie d’Aimé Césaire et, miraculeusement – « l’œil écoute »[22], ces œuvres se répondent en écho dans le violent chatoiement des couleurs, des formes, des rythmes, dialogues à la beauté hybride, à la fois picturale et scripturale. Le même idéal brûlait les âmes des artistes et du poète « non seulement la pensée de Césaire n’était pas étrangère à celle du peintre mais encore  pouvaient-elles, l’une et l’autre se renforcer réciproquement…Toute image, pour le peintre, se transforme en exorcisme, en arme – une arme pour tous.  Lam va y employer son art… sa volonté de lutter contre les pourrisseurs de la dignité rejoint celle d’Aimé Césaire, le poète des armes miraculeuses »[23]

Michel Herland nous présente une analyse sensible[24] de l’exposition du Grand Palais, à Paris, en 2011, « Année de l’Outre-mer » pilotée par Daniel Maximin, en des termes valables à l’identique pour l’Exposition actuelle de la Fondation Clément, en Martinique.

Il y est mentionné, notamment, une célèbre promenade en forêt d’Absalon qu’Aimé et Suzanne Césaire, accompagné de René Ménil et Georges Gratiant, offrirent à leurs amis, André et Jacqueline Breton, Wifredo Lam et André Masson. La forêt d’Absalon est l’un des plus beaux sites martiniquais, au nord de Fort-de-France, non loin des pitons du Carbet, du Jardin de Balata et du bourg de Colson – forêt d’une prodigieuse exubérance, voûte selvatique d’une touffeur parfumée de mousses, de fleurs profuses, de flaveurs exotiques, sylve baignant dans une lumière tamisée et une humidité profuse – authentique délire végétal. Les pluies y sont fréquentes et fort abondantes. La promenade des amis se fit sous une pluie battante.

André Breton et André Masson furent sensibles à la beauté d’exception de ce site qu’ils évoquèrent dans leur Dialogue créole[25] :

« Regarde cette tache blanche là-haut, on dirait une immense fleur… la forêt nous enveloppe ; elle et ses sortilèges, nous les connaissions avant d’être venus. Te souviens-tu d’un dessin que j’ai intitulé “délire végétal” ? Ce délire est là, nous le touchons, nous y participons… Oui, notre cœur est au centre de cet enchevêtrement prodigieux. Quelles échelles pour le rêve, ces lianes implacables ! ces branches, quels arcs tendus pour les flèches de nos pensées !… Oui, précipices, gouffres, cette splendide sylve est aussi un puits… Vois, ces explosions de bambous sont comme enveloppées de fumantes vapeurs, et les sommets des mornes sont enturbannés de nuées si lourdes… Emportons symboliquement la fleur du balisier belle comme la circulation du sang du plus haut au plus bas des espèces, les calices emplis jusqu’au bord de cette lie merveilleuse… »

 

Mais sait-on qu’Aimé Césaire fit une chronique de cette promenade en forêt d’Absalon ? – chronique sous forme d’un poème : Il s’agit du poème Femme d’eau- Nostalgique[26]

Ce poème subit plusieurs avatars. Il parut pour la première fois dans la revue Tropiques (n°6-7, février 1943) sous le titre Femme d’eau, en compagnie de trois autres poèmes, Entrée des amazones (dédié à Pierre Aliker), Fantômes à vendre (dédié à Georges Gratiant) et Tam-tam de nuit.

Ce poème faisait partie du recueil  Colombes et menfenils qu’Aimé Césaire adressa à André Breton, résidant à New York, par son envoi du 24 août 1945.

Femme d’eau fut repris en 1946 aux éditions Gallimard sous une  forme réduite à 10 vers.

Il reparut limité à 7 vers, aux éditions Gallimard, en 1970 sous un nouveau titre, Nostalgique.

 

Version Tropiques : Femme d’eau

le globuleux ronronnement voyagé par l’emmêlement fumeux des arbres à pain
je le perce sous le sein de son sang d’oiseau mouche et de musique d’eau de pluie
et je le recueille sur ma vitre dépolie de vent extatique
ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même
aux sylves de nèfles amollies
cheval cheval corrompu cheval d’eau vive
tombée fatale de pamplemousses tièdes
sur la ponte novice des ciels
davier de lymphes amères
nourrissant d’amandes douces d’heures mortes et de stipes[27] d’orage
de grands éboulis de flamme ouverte
la lovée massive des races nostalgiques

 

Version Gallimard 1946 : Femme d’eau

ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même
aux sylves de nèfles amollies
cheval cheval corrompu cheval d’eau vive
tombée fatale de pamplemousses tièdes
sur la ponte novice des ciels
davier de lymphes amères
nourrissant d’amandes douces d’heures mortes et de stipes d’orage
de grands éboulis de flamme ouverte
la lovée massive des races nostalgiques

 

Version Gallimard 1970 : Nostalgique

ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même
aux sylves de nèfles amollies
davier de lymphes amères
nourrissant d’amandes douces d’heures mortes et de stipes d’orage
de grands éboulis de flamme ouverte
la lovée massive des races nostalgiques

 

Première constatation : le poème rétrécit le long des années, passant de 13 à 7 vers, par suppression de segments sans aucun changement de forme.

Pourquoi ces variantes ? à quel choix obéit cette suppression qui ne semble obéir à aucune pression éditoriale ?

La rencontre de Breton et Césaire, en 1941, à Fort-de-France scella une amitié profonde entre les deux hommes, entre les deux couples, André-Jacqueline, Aimé-Suzanne, amitié qui se concrétisa par des envois de poèmes aussitôt publiés. André Breton, à New York, ouvrit son ami Aimé Césaire l’accès des éditions Hémisphères et VVV   et  Breton se vit offrir les pages de Tropiques. C’est ainsi que parut,  en avril 1942, dans Tropiques, son poème intitulé La lanterne sourde et que Césaire, dans ce même numéro, lui dédia  son texte En guise de manifeste littéraire :

 

La lanterne sourde

 

À Aimé Césaire, René Ménil,
Georges Gratiant à qui je dois
cet après-midi inoubliable

 

« Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici et se parfume : quelle gare à l’arrivée en tous sens sur mille rails, pour la manœuvre sur autant de plaques tournantes de ses express de verre ! À toute heure elle charge de ses lances blanches et noires, des cuirasses volant en éclats de midi à ces armures anciennes faites des étoiles que je n’avais pas encore vues. Le grand jour des préparatifs qui peut précéder la nuit de Walpurgis au gouffre d’Absalon ! J’y suis ! Pour peu que la lumière se voile toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente, d’où pendent les agrès du vertige et de l’eau encore s’égoutte à l’accorder des hauts instruments de cuivre vert. La pluie pose ses verres de lampe autour des bambous, aux bobèches[28] de ces fleurs de vermeil agrippées aux branches par des suçoirs, autour desquelles il n’y a qu’une minute toutes les figures de la danse enseignées par deux papillons de sang. Alors tout se déploie au fond du bol à la façon des fleurs japonaises puis une clairière s’entr’ouvre : l’héliotropisme y saute avec ses souliers à poulaine et ses ongles vrillés. Il prend tous les cœurs, relève d’une aigrette la sensitive et pâme la fougère dont la boucle ardente est la roue du temps. Mon œil est une violette fermée au centre de l’ellipse, à la pointe du fouet. »

André BRETON

 

La promenade des amis au gouffre d’Absalon se fit donc en avril 1941, un  « après-midi inoubliable », sous une pluie diluvienne. Il pleuvait des hallebardes pour reprendre l’expression populaire.

Cette promenade inspirée, sous la pluie et la sylve opulente de la Fontaine Absalon est contée par André Breton dans son dialogue avec André Masson, “Le dialogue créole”[29].

Au reçu de ce poème, La lanterne sourde, d’André Breton, Aimé Césaire répondit par son poème Femme d’eau. Le titre ne pouvait être mieux choisi pour évoquer cette promenade diluviale

De ce fait, Femme d’eau est la réponse poétisée d’Aimé Césaire au poème que lui a envoyé André Breton, ce qui est confirmé par la lettre du 20 avril 1942 : … merci pour votre beau poème “La lanterne sourde”… cette admirable vallée d’Absalon, nous ne la revoyons plus qu’avec vous et par vous : un des rares coins qui font que ce pays est encore supportable…[30]

Cette promenade inspirée, sous la pluie et la sylve opulente de la Fontaine Absalon est contée par André Breton dans son dialogue avec André Masson, “Le dialogue créole” (op.cit. pp.29-30)

« … attention le sol est mouillé, glissant, les feuilles sont vernies… Vois, ces explosions de bambous sont comme enveloppées de fumantes vapeurs, et les sommets des mornes sont enturbannés de nuées si lourdes… »

La pluie qui les enveloppe est clairement désignée dans le poème la Lanterne sourde :

« … toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente, d’où pendent les agrès du vertige et de l’eau encore s’égoutte à l’accorder des hauts instruments de cuivre vert. La pluie pose ses verres de lampe autour des bambous… »

Le texte de Breton, La lanterne sourde, est de lecture aisée avec une imagerie métaphorique clairement traductible à nos sens : un paysage selvatique dense, une végétation profuse, entremêlée, filtrant la lumière solaire à travers le prisme de la pluie, ambiance  indécise, diffuse, chimère de jour et de nuit, de lumières et de ténèbres, à la fois – atmosphère humide et blême qui évoque un sabbat de sorcières, d’où l’image étonnante de nuit de Walpurgis au gouffre d’Absalon. Tradition germanique et nordique la Nuit de Walpurgis célèbre la fin de l’hiver et de la nuit et la naissance de l’aube et du printemps. C’est aussi un sabbat de sorcières, célébration sulfureuse de la reconquête de la Lumière.

Notons le fait que les instances narratives de  La lanterne sourde,  se trouvent dans le poème de Paul Verlaine, Nuit du Walpurgis classique[31]

« … Et voici qu’à l’appel des cors
S’entrelacent soudain des formes toutes blanches,
Diaphanes, et que le clair de lune fait
Opalines parmi l’ombre verte des branches…
… S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres…
… et tressautant
Comme dans un rayon de soleil les atomes,
Et s’évaporant à l’instant
Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre
Les cors… »

 

Aux visions  verlainiennes  répondent les images bretoniennes de La lanterne sourde où, dès le titre, apparaît le contraste de cette lumière assourdie, lueur indécise à l’éclat filtré et ambigu : … la lumière se voile… Parfaitement rendue est la diaphanéité de l’atmosphère mélange tiède et indécis d’eau et d’air – L’entrelacement végétal noté par Verlaine, est aussi relevé par Breton comme des corps enlacés dans l’étreinte d’une danse : … ces fleurs de vermeil agrippées aux branches par des suçoirs…les figures de la danse enseignées par deux papillons de sang[32]

La profusion végétale est majeure chez les deux poètes, Verlaine et Breton, soutenue par des images d’ombres vertes, de fleurs de vermeil… fleurs japonaises, bambous, fougère, sensitive…

 

Et Aimé Césaire… avec sa Femme d’eau… Nous retrouvons les mêmes variations imagières, métaphores  lumineuses, hydriques, vaporeuses. Le poème, comme son semblable bretonien, ruisselle d’images liquidiennes. L’eau est omniprésente sous sa forme avérée et sous forme de métaphores elliptiques et de référents aquatiques. Le titre Femme d’eau, lui-même, souligne la pluie féminisée, cette pluie que Breton nomme clairement dans son poème “La lanterne sourde” :

« Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici… toute l’eau du ciel pique aussitôt sa tente… la pluie pose ses verres de lampes autour des bambous… »

En fait, cette Femme d’eau, c’est la pluvieuse Martinique.

Le poème s’ouvre sur une image sonore liée à la profusion végétale :

…le globuleux ronronnement voyagé par l’emmêlement fumeux des arbres à pain

Il s’agit du martèlement continu des gouttes de pluie (les globules) sur les larges feuilles de l’arbre à pain, arbre que l’on trouve à profusion dans ce décor d’Absalon, – région pluvieuse et si humide que les opulentes voûtes de cette sylve tropicale paraissent embrumées (…emmêlement fumeux des arbres à pain) – ambiance de touffeur tropicale.

Notons que le poème de Breton, “La lanterne sourde”, s’ouvre aussi sur une image sonore :

« Et les grandes orgues c’est la pluie comme elle tombe ici… », formule familière de verticalité et de linéarité que l’on retrouve dans l’expression commune, “la pluie a sorti ses grandes orgues” ou encore « il pleut des hallebardes », pour désigner une pluie diluvienne.

Les images d’entrelacement vaporeux que nous avons relevées chez Verlaine et Breton, se retrouvent quasiment à l’identique chez Césaire, dès l’entrée du poème Femme d’eau :

le globuleux ronronnement voyagé par l’emmêlement fumeux d’un arbre à pain…

La musique, chez Breton, s’empare de la pluie et compose une fanfare avec cette « eau [qui] encore s’égoutte à l’accorder des instruments de cuivre vert »l’exécutant de cette symphonie étant le feuillage de cette masse végétale (l’instrument de cuivre vert) –

Notons qu’à l’ »instrument de cuivre vert » de Breton, répondent le  « cor » de Verlaine et la musique d’eau de pluie de Césaire.

Cet appel de la musique diluvienne trouve son écho dans le vers césairien :

le globuleux ronronnement… je le perce sous le sein de son sang d’oiseau mouche et de musique d’eau de pluie et je le recueille sur ma vitre dépolie…

De quelle vitre dépolie s’agit-il ? La scène se déroulant en pleine nature, il ne peut s’agir de la vitre d’une fenêtre, pas plus que de la vitre d’une automobile. Peut-être plus simplement du verre de lunettes que portait le poète. Et à l’image césairienne de la vitre dépolie répond l’écho d’André Breton : « la plume pose ses verres de lampe autour des bambous ».

Une curieuse image de lance apparaît dans les deux poèmes :

– André Breton, “La lanterne sourde” :

« À toute heure elle charge de ses lances blanches et noires, des cuirasses volant en éclats de midi »

 – Aimé Césaire, Femme d’eau :

… ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même

La symbolique pluviale se nourrit de la verticalité du trait. Cette image de lances répond au trait de pluie, la traînée verticale tracée par la goutte d’eau tombante. Le mot lances employé au pluriel est la vision métaphorique de la pluie qui tombe, en faisceaux denses. Cette image est fréquente, en poésie. Outre Victor Hugo, Baudelaire y a succombé lorsqu’il compare les traînées de pluie aux barreaux d’une prison :

« Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux … »(Les fleurs du mal, Spleen)

Saint-John Perse s’y laisse aussi aller lorsqu’il évoque « le banyan de la pluie [qui] prend ses assises sur la ville »[33] – les racines aériennes du ficus-banyan plongent vers le sol en faisceaux compacts semblables à la pluie tombant en traits serrés.

Les mêmes termes, le même lexique, les mêmes images apparaissent comme une connivence visionnaire entre Breton et Césaire :

À « l’enchevêtrement de ces arbres spécialisés dans la voltige… ces explosions de bambous sont comme enveloppées de fumantes vapeurs » de Breton,  répond l’emmêlement fumeux des arbres à pain.

À l’affirmation de Breton : « Oui, précipices, gouffres, cette splendide sylve est un puits », répond la formulation césairienne : … aux sylves de nèfles amollies

La fleur de balisier dont les bractées calicielles rouge vif s’écartent comme une poitrine qui s’ouvre, apparaît chez Breton et Césaire :

– André Breton :

La fleur du balisier, belle comme la circulation du sang… c’est par toute une grille d’elle que nous passerons à travers les flammes…

– Aimé Césaire :

grands éboulis de flamme ouverte…

 

Ce déchaînement d’images énigmatiques est un procédé classique du style césairien . Le déchaînement des mots répond au déchaînement végétal mais le désordre n’est qu’apparent car l’ensemble obéit à un ordre rigoureux. En effet, l’opulente sylve de la Fontaine Absalon est une véritable éponge chlorophyllienne, dédale végétal, écheveaux emmêlés de racines aériennes, de branches folles, le tout baignant dans une lumière crépusculaire et une touffeur embrumée.

Les formes et les volumes sont d’une superbe étrangeté, évoquant des êtres hybrides, chimères animales et végétales. Les métaphores césairiennes ne sont pas gratuites, fruit d’un quelconque automatisme, mais plutôt images transfigurées[34] …cheval corrompu cheval d’eau vive… répond probablement à une forme naturelle, fleur, arbre, rocher que l’imagination du poète transfigure en coursier. Selon notre hypothèse, il s’agit de la cascade bondissante de la Fontaine d’Absalon, eau vive avec sa crinière d’écume.

Le poème tout entier est une symphonie rupestre, aquatique et végétale, dont chaque note, d’apparence discordante, répond à une réalité tangible que le flux mental jailli des profondeurs, métamorphose en mystérieuse apparition. Il en est ainsi des nèfles amollies[35] et leurs amandes douces, des pamplemousses tièdes, des lymphes mères (la sève), les stipes[36] la lovée massive des races nostalgiques évoquant l’emmêlement serpentiforme des espèces végétales, prises au piège et enfermées dans leur propre opulence.

 

Pourquoi ce poème subit-il trois versions successives et deux titres différents ? Notons tout d’abord qu’il s’agit d’amputation et non d’ajout de texte. De plus, le texte maintenu ne subit aucune variation dans le choix des mots ou de la forme par rapport au texte initial. Le seul changement est une suppression portant sur la première moitié du poème, celle marquée par les vers, les plus longs, les plus lourds aussi. Aimé Césaire recherche la forme épurée, allégée.

Ce qui nous paraît le plus important est que la partie supprimée se rapporte à la description de la promenade pluvieuse avec Breton. Toutes les références métaphoriques relevant de la pluie sont gommées. Le titre même Femme d’eau, c’est-à-dire la pluie, disparaît remplacé par Nostalgique.

Ne s’agit-il pas, dès 1943, de la marque d’une prise de distance à l’égard d’André Breton, un rafraîchissement des relations si cordialement nouées, une amitié qui s’effiloche ? Intéressante, la remarque de Jean-Claude Blachère[37] :

« Tropiques n°5 voit paraître le dernier poème adressé par Breton à la revue antillaise, La lanterne sourde, offrande accompagnée de cette dédicace « À Aimé Césaire, René Ménil, Georges Gratiant, à qui je dois cet après-midi inoubliable » la phrase subit en 1948, une modification majeure ; Breton supprime « à qui je dois cet après-midi inoubliable ». Effacée, la dette ; tombée dans l’oubli, l’excursion amicale. Comme pour le poème dédié à Suzanne Césaire, on dirait que Breton veut gommer ce qu’il y a de trop affectif dans ses relations avec les jeunes Antillais et mettre à distance ses premiers enthousiasmes. »

 

André Breton, venant de Haïti, s’arrête en Martinique quittée cinq ans plus tôt, y prononce trois conférences, les 7, 8 et 10 mars 1946 et accorde une interview à la revue Jeunes Antilles, le 2 mars 1946. Il demeure en Martinique jusqu’à fin mars 1946

Dans Début d’une conférence à la Martinique, Breton rend un chaleureux hommage à « des jeunes hommes comme Monnerot, Yoyotte, Ménil, Léro, Thésée » et évoque « les raisons qui, d’un élan fraternel le portaient et ne cesseront de [le] porter vers Césaire, Ménil, Gratiant, Maugée… je tiens ici tout d’abord à assembler ces noms qui ne forment qu’une seule lueur à l’avant de ma vie…»[38] Cette phrase reste la seule allusion à Aimé Césaire, dans ce texte.

Au cours de sa sixième conférence d’Haïti[39], Breton se répand en commentaires fort amènes et répétés sur Marceline Desbordes-Valmore, Aloysius Bertrand, Baudelaire, Gérard de Nerval, Théophile Gautier, occultant totalement le nom de Césaire, son voisin immédiat, à Fort-de-France, bien que le souvenir d’Aimé Césaire restât vivace en Haïti, après son séjour de plusieurs mois, en 1944, et les huit conférences qu’il y prononça[40].

 

Faute de documents précis et datés, il est difficile de suivre l’effilochage des sentiments entre Aimé Césaire et André Breton.

En 1942, André Breton publie dans Tropiques son poème « La lanterne sourde » avec cette chaleureuse dédicace : « À Aimé Césaire, René Ménil, Georges Gratiant à qui je dois cet après-midi inoubliable »

La réponse d’Aimé Césaire est chaleureuse comme en témoignent les termes de sa lettre du 20 avril 1942.

En 1946, seconde édition de Femme d’eau. Le titre est conservé, mais on assiste à la première amputation. Exit le globuleux ronronnement… l’oiseau mouche… la musique d’eau de pluie…

En 1948, troisième amputation : le titre Femme d’eau disparaît pour être remplacé par Nostalgie. Pourquoi cette Nostalgie ?

À cette date, Aimé Césaire, par sa lettre du 6 octobre 1948, fait part à André Breton de son étonnement peiné à la réception de la  dédicace qui ouvre Martinique charmeuse charmeuse de serpents. La lettre s’achève sur d’authentiques mots de rupture évoquant un dissentiment existant entre les deux hommes, mais désaccord limité et purgé de toute pensée mesquine.

Quel est le motif de cette dissension ?

Et Jean-Claude Blachère ajoute, évoquant l’intervention de Césaire à la mort de Breton (28 septembre 1966, à Paris) :

« L’aspect convenu et attendu des qualificatifs employés par Césaire (« incarnation de la pureté, du courage et des plus nobles vertus de l’esprit ») ne faisait que renforcer, en apparence, le caractère trop ritualisé de ces déclarations et renforcer le sentiment qu’une amitié était morte »[41]

 

Alors, le titre même Nostalgie, effaçant Femme d’eau, se comprend : regrets d’une amitié perdue et peut-être même regrets d’une complicité factice ?

Et c’est ainsi que le bonheur enthousiaste d’une promenade sous la pluie en forêt d’Absalon, éclata en poèmes et ne résista pas à la griffure du temps.

 

Affiche "Césaire-Lam-Picasso" Expo Martinique

Affiche « Césaire-Lam-Picasso » Expo Martinique

Simone BOISECQ - Soleil cou coupé

Simone Boisecq – Soleil cou coupé

René Louise - La Roue

René Louise – La Roue

Simone Boisecq - Le Grand Midi

Simone Boisecq – Le Grand Midi

Jean Pons et Césaire

Jean Pons - Soleil cou coupé - Coll. personnelle René Hénane

Jean Pons – Soleil cou coupé – Coll. personnelle René Hénane

Jean Pons - Configurations - Coll. personnelle René Hénane

Jean Pons – Configurations – Coll. personnelle René Hénane

 

Jean Pons - Batouque

Jean Pons – Batouque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Cette exposition reprend les thèmes de : Césaire-Lam-Picasso « Nous nous sommes trouvés » Exposition au Grand Palais, Paris, du 16 mars au 27 juin 2011 – UNESCO – Commissaires généraux, Eskil Lam et Daniel Maximin, commissaire général de l’Année des Outre-mer 2011.

[2] pour reprendre l’heureuse expression de Dominique Brebion dans son remarquable mémoire de DEA : Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire et les armes enchantées de Wifredo Lam ou le dialogue du scriptural et du figural ; GRELCA – Université des Antilles et de la Guyane, sous la direction de Roger Toumson, 1995-1996

[3] Yves Peyré, Peinture et Poésie, Gallimard 2001, pp.6-9.

[4] René-Louise : Lors de l’échange épistolaire avec Aimé Césaire, pour la préparation de notre étude « Aimé Césaire et le questionnaire de Proust » (Mondes francophones, 20-10-2012), à la question : Quel est votre peintre préféré ? Césaire répondit en commentant « Wifredo Lam » Puis il nous rappela peu après, en nous disant : « Ajoutez René Louise, dont j’aime beaucoup l’éclat d’or de son œuvre » – René Louise, peintre martiniquais, diplômé de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris (section peinture), Docteur es arts plastiques de l’Université Paris VIII. Membre fondateur du groupe Fwomagé,  créations acryliques sur métal, notamment Éboulis et Moi, laminaire…

[5] Aimé Césaire. Pour regarder le siècle en face, sous la direction d’Annick Thébia-Melsan, Maisonneuve et Larose, 2000

[6] Jacqueline Leiner, « Quand un peintre rencontre un poète… », Aimé Césaire, Le terreau primordial, tome 2, Gunter Narr, 2003n, pp.23-24.

[7] Adams Kwateh, Le pinceau sur les traces de la plume, France-Antilles, jeudi 24 juin 1993.

[8] La même Madeleine Rousseau évoquée  par Aimé Césaire dans sa lettre à André Breton en date du 6 octobre 1948, lettre dans laquelle éclate sa fureur, traitant cette dame de « dangereuse aventurière » pour qui il n’a que « mépris et haine » !

[9] Aimé Césaire. Le chant blessé. Biologie et poétique. jean Michel Place, 1999 – 1ère et 4ème de couverture.

[10] voir : Simone Boisecq, Le sculpteur et ses poètes, par Valérie Lawitschka et Anne Longuet-Marx, Hölderlin Gesellschaft, Tübingen, 1999.

[11] Simone Boisecq offrit une sculpture monumentale, à la Ville de Fort-de-France qui, selon ses dires fut installée dans un établissement scolaire de la ville. Nous n’avons pu trouver trace de cette sculpture. Toute information, à cet égard, nous serait précieuse.

[12] voir le récit détaillé de cette période dans la remarquable relation qu’en fait Mary Jayne Gould dans son livre Marseille Année 40, préface d’Edmonde Charles-Roux, Phébus, 2001.

[13] Il s’agit de Pierre Loeb,

[14] Pierre Loeb, « La peinture et le temps présent », Tropiques, n°13-14, 1945, Éditions Jean-Michel Place, 1978, pp.247-261

[15] Michel Leiris, C’est-à-dire, Entretien avec Sally Price et Jean Jamin, Jean-Michel Place,1992, p.19.

[16]Anne Egger, vidéo http://www.myboox.fr/video/anne-egger-quand-picasso-illustre-corps-perdu-de-cesaire-6781.html

[17] Dominique Desanti, Nous avons choisi la paix, Pierre Seghers, 1949, pp.19-20.

[18] Anne Egger, « Rencontre du Volcan et du Minotaure », Césaire et Picasso, Grand palais, HC éditions, 2011, pp.9-23.

[19] Pablo Picasso, in : Aimé Césaire. Pour regarder le siècle en face, sous la direction  d’Annick Thébia Melsan, Maisonneuve et Larose, 2000, p.102

[20] Césaire et Picasso, RMN Grand palis, HC éditions, 2011.

[21] Aimé Césaire se rendit au Brésil en 1963 (Salvador et Bahia) pour participer à un congrès sur les cultures de l’homme noir, en compagnie de l’ethnologue dahoméen Alexandre Adande (Césaire et Picasso, HC éditions, 2011, p111)

[22] Paul Claudel, L’œil écoute – Introduction à la peinture hollandaise.

[23] Max Pol-Foucher, Wifredo Lam, Éditions du Cercle d’Art,1976, pp.180 et 188.

[24] Michel Herland, Picasso-Lam-Césaire : Triangle de la création, Mondes Francophones, 8 novembre 2012.

[25] André Breton, Martinique Charmeuse de serpents, Jean-Jacques Pauvert, 1972, pp.17-33.

[26] Présentation et analyse in : René Hénane, « Les armes miraculeuses » d’Aimé Césaire – Une lecture critique, L’Harmattan, 2008, pp.187-192.

[27] stipe : Tige ligneuse des plantes arborescentes qui se termine par un faisceau de feuilles.

Autre sens : en religion et histoire de l’art – Partie dressée de la croix de la Crucifixion, ou patibulum, portant à son sommet l’inscription INRE.

 

[28] bobèche : Disque légèrement concave adapté aux chandeliers et destiné à recueillir la cire qui coule des bougies

[29] André Breton, Martinique charmeuse de serpents, J.J.Pauvert, 1972, p.28.

[30] Aimé Césaire écrit à André Breton, le 10 janvier 1943, pour lui demander s’il a reçu le n°5 de Tropiques (avril 42). Il s’agit du numéro où figure le poème La lanterne sourde et le texte En guise de manifeste littéraire, dédié à André Breton.

[31] Paul Verlaine, « Poèmes saturniens », Œuvres poétiques complètes, La Pléiade, Gallimard, 1951, pp.55-56.

[32] papillons de sang : image classique de la fleur de l’hibiscus, rouge vif, aux pétales en ailes de papillon.

[33] Saint-John Perse,  Œuvres complètes, Pléiade Gallimard, 1960, p.191.

[34] exemple : … la fleur foudroyée en oiseau… (Le Grand Midi, Les armes miraculeuses). Il s’agit de la fleur strelitzia, encore appelée oiseau de paradis.

[35] nèfle amollie : aux Antilles et en Guyane, nèfle que l’on met à sécher pour l’amollir ; encore appelée parinari ou parinaire (Dictionnaire de Bescherelle)

[36] stipe : Nom masculin ; du latin stipes, tronc. Tronc des palmiers et des fougères arborescentes.

[37] Jean-Claude Blachère, « Breton et Césaire, flux et reflux d’une amitié », in : Aimé Césaire, Europe, n°832-833, août-septembre 1998, pp.146-159.

[38] André Breton,[Début d’une conférence à la Martinique], Œuvres complètes, tome III, Pléiade Gallimard, 1999, p.211.

[39]  ibid. André Breton, 6ème conférence d’Haïti, pp295-311.

[40] Conférences de Césaire à Haïti, en 1944 : 1er juin, Baudelaire, poète moderne – 7 juin, Les tendances de la poésie française – 15 juin, Le drame de Rimbaud –  6 juillet, conférence sur Mallarmé – 9 juillet, conférence sur Giraudoux – 6 septembre, conférence sur les manuels scolaires – 9 septembre, discours de clôture, école d’été – 28 septembre, Poésie et Connaissance, Congrès international de philosophie consacré aux problèmes de la connaissance – 14 décembre, Crise de la civilisation occidentale et le surréalisme. Société haïtienne d’études scientifiques (cité d’après Thomas Hale, p.175)

[41] Jean-Claude Blachère, op.cit. pp.157-158.

Par René Hénane, , publié le 24/03/2014 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire

Maryse Condé se livre et se délivre

lundi 10 mars 2014 par Michel Herland

Maryse Condé : La vie sans fards, Paris, J.C. Lattès, 2012, 334 p., 19 €. En plaçant d’entrée ce livre de mémoires sous l’invocation de Jean-Jacques Rousseau et de ses Confessions, Maryse Condé (née en 1937) annonce la couleur. Loin de vouloir dresser pour la postérité une statue à sa gloire, elle livrera aux lecteurs le […] Lire plus »

Un tombeau d’Aimé Césaire

        Je veux peupler la nuit d’adieux méticuleux
(Et les chiens se taisaient)

Aimé Césaire : Poésie, Théâtre, Essais et Discours
Édition critique coordonnée par Albert James Arnold
CNRS Éditions et Présence Africaine Éditions, coll. « Planète libre » Paris, 2013, 1805 p.

Aimé Césaire CNRSUn monument, un temple, un tombeau à la gloire de Césaire : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit quand on découvre cet ouvrage de papier de plus de 1800 pages grand format. On n’aurait même pas rêvé de voir rassemblés toute la poésie et tout le théâtre de Césaire dans un seul volume, tous les articles de l’Etudiant noir et de Tropiques plus quelques autres, les grands discours sur la négritude et autre ! Sans parler des textes désormais historiques consacrés au grand homme par des éminences intellectuelles (Breton, Sartre, Leiris, Glissant…), et sans oublier enfin les articles de présentation, de commentaires et plus généralement tout l’appareil qui accompagne une édition savante, préparée en l’occurrence par une douzaine de collaborateurs (mais aucun Martiniquais) sous les auspices de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) et avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Il ne s’agit cependant pas d’œuvres complètes. Cette édition est présentée dans l’introduction comme celle de « l’œuvre littéraire d’Aimé Césaire » (p. 28). Elle est pourtant bien davantage que cela, même s’il y manque, à quelques exceptions près, tous les écrits proprement politiques de Césaire. Quand on se souvient que ce dernier fut député de la Martinique pendant presque cinquante ans, maire de Fort-de-France pendant plus longtemps encore, et chef de parti, on devine qu’il y a là une masse de documents essentiels pour l’histoire de la Martinique.  Leur publication est en cours aux éditions Jean-Michel Place ; un premier volume des Discours à l’Assemblée nationale est déjà paru, préparé par René Hénane (1). Manque également dans la somme examinée ici – sans qu’on sache pourquoi – l’essai sur Toussaint Louverture (2).

L’ITEM privilégie la lecture et donc l’édition « génétique » des textes. C’est un peu sa raison d’être : possédant les manuscrits de nombreuses œuvres, il est le mieux à même de montrer les étapes de leur fabrication. Il n’en va pas de même, néanmoins, pour Césaire, dont on n’a conservé qu’assez peu de manuscrits, au demeurant dispersés. C’est pourquoi la présente édition s’appuie principalement sur les publications successives des œuvres. On dispose ainsi de quatre éditions du Cahier du retour au pays natal, depuis celle de la revue Volontés (1939) jusqu’à l’édition dite définitive chez Présence Africaine (1956), en passant par les deux éditions différentes de 1947 (mais mises au point pendant la guerre), celles de Brentano’s (bilingue) et de Bordas. C’est après la rencontre avec Breton, en 1941, que Césaire s’est converti au surréalisme. Il a publié en 1942, dans Tropiques, sous le titre « En guise de manifeste littéraire », une série de stances surréalistes qu’il a reprises, étendues, dans les éditions de 1947 (avec des modifications entre les deux éditions). Écriture automatique, métaphores filées, hermétisme s’introduisent à ce moment-là dans le Cahier. Au contraire, l’édition chez Présence Africaine gommera les passages les plus abscons et ajoutera  des versets destinés à conférer au poème une signification politique plus en accord avec l’état d’esprit et la situation de l’auteur à cette époque.

Le Cahier n’est pas la seule œuvre de Césaire à avoir connu des modifications profondes. C’est également le cas de son théâtre. La première version de Et les chiens se taisaient n’est pas la tragédie lyrique publiée en 1946 à la suite des Armes miraculeuses. La découverte récente d’un manuscrit datant probablement de 1943 montre qu’il était plus sûrement destinée au théâtre, comme le sera la dernière version, de 1956, dont les modifications par rapport à 1943 correspondent en outre, comme pour le Cahier, au désir de rendre le discours plus conforme au message anticolonialiste de Césaire à cette époque (3).  La Tragédie du roi Christophe, publiée d’abord en 1963, a connu des changements très importants dans la version de 1970, après avoir été portée à la scène par Jean-Marie Serreau. Les variantes des éditions successives d’Une Saison au Congo (1966, 1973, 1976), s’expliquent avant tout par le souci de coller à l’histoire du Congo postérieures à la première édition. Quant à la pièce Une Tempête (1968-1969), on peut dire qu’elle résulte d’emblée de la collaboration entre le dramaturge et son metteur en scène favori, Jean-Marie Serreau.

Tout cela est sans doute (plus ou moins) connu des admirateurs de Césaire, mais la somme qui lui est consacrée par les éditions du CNRS et Présence Africaine contient tant d’autres richesses qu’on ne sait lesquelles choisir. Une définition par le poète de sa poésie peut-être ? « Comme un ulcère, comme une panique, images de catastrophes et de liberté, de chute et de délivrance, dévorant sans fin le monde » (in Tropiques, 1943, n° 8-9). À comparer avec ce résumé de la poésie césairienne par Michel Leiris: « lyrisme débridé, folie luxuriante et forme volontiers sibylline » (1966, p. 1717). Ou encore, dans un article de 1956, cette trouvaille, « le complexe de Gwynplaine », pour caractériser le malaise antillais (« dans la conscience antillaise retentit encore et durablement un choc premier, celui de la traite » – p. 1491). Ou enfin – puisque nul n’est parfait – dans un discours prononcé devant des professeurs de français américains réunis en congrès à la Martinique, cette définition : « le monde noir dont la philosophie se fonde sur une volonté essentielle d’intégration, de réconciliation, d’harmonie, c’est-à-dire de juste insertion de l’homme dans la société et dans le cosmos par la vertu opérationnelle de la justice d’une part, et de la religion, d’autre part » (1979, p. 1576). Que penseraient de cette vision idéale les Africains victimes des guerres civiles ou de politiciens prévaricateurs ???

Les aspects strictement politiques du parcours de Césaire ne sont pas l’objet propre de ce recueil, on l’a dit. Mais comment dissocier la politique du reste ? La politique n’est-elle pas partout ? Un témoignage de Maryse Condé pose crûment le mystère du parcours d’Aimé Césaire en politique : « Il ne voyait aucune contradiction entre ses idées sur la Négritude et ce vote de 1946 faisant de la Guadeloupe et de la Martinique des départements d’outre-mer qui lui a été si souvent reproché. Il ne comprenait pas ce qu’on appelait ses contradictions. Pour lui, la loi d’assimilation était simplement un moyen de pallier à [sic] la misère du peuple des Antilles » (p. 1687).

Il y a beaucoup à apprendre et beaucoup à réfléchir, on le voit, dans cet ouvrage en forme de tombeau, qui restera pour longtemps une référence incontournable de toutes les études césairiennes.

Michel Herland.

(1)   Cf. notre recension http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/. Rappelons par ailleurs que tous les textes publiés d’Aimé Césaire (y compris les entretiens avec des journalistes) sont recensés dans Les Écrits d’Aimé Césaire – biobibliographie commentée, de Kora Véron et Thomas A. Hale. Cf. http://mondesfrancophones.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

(2)   Sous-titré La Révolution française et le problème colonial (1960 et 1962).

(3)   Le Discours sur le colonialisme connaîtra lui aussi trois états correspondant aux publications successives de 1948, 1950 et 1956.

Les Jardins d’Aimé Césaire : une initiation

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire » (A. Césaire)

On l’a dit et redit : Césaire fut un immense poète. On ne voit pas qui, au mitan du XXe siècle, pourrait l’égaler, en dehors peut-être de Perse. Si tant est qu’ait un sens la comparaison entre le Martiniquais sorti du peuple, nègre entre les nègres, dont les poèmes sont autant de coups de poing, et le Guadeloupéen issu d’une famille de planteurs blancs, qui cisèle ses oracles dans une langue hiératique et majestueuse.

René Hénane avec Aimé Césaire

René Hénane avec Aimé Césaire

Pour en rester à Césaire, il y a un mystère dans son succès. Car si ses vers, sa verve inépuisable nous saisissent et nous emportent, une part de la fascination qu’il exerce tient à l’ésotérisme de son langage. Nous sommes devant ses poèmes comme devant une belle femme inaccessible. Elle n’est pas moins belle pour autant, sinon davantage, et il en va peut-être de même pour la poésie hermétique de Césaire. Avec cette différence, néanmoins que, contrairement à la dame, les poèmes ne peuvent pas nous échapper : les énigmes imprimées sur le papier ne nous fuiront pas ; rien ne nous empêche de tenter de les percer. Mais si la poésie de Césaire est forte d’emblée par les sensations qu’elle provoque, la compréhension est un stade supérieur qui réclame des efforts. Heureusement, des passeurs sont là pour nous aider à interpréter le sens caché derrière les formules mystérieuses, mallarméennes, du poète.      

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent bien René Hénane et nous avons rendu compte à plusieurs reprises de ses travaux, à commencer par les éditions savantes de Ferrements et des Armes miraculeuses qu’il a réalisées en collaboration avec M. Souley Ba et Lilyan Kesteloot, et qui contiennent nombre d’éclaircissements utiles (1). René Hénane est également l’auteur, en solo, d’autres ouvrages, parmi lesquels un Glossaire que tout lecteur de Césaire devrait avoir en permanence sous la main : y sont recensés et expliqués tous les termes rares exhumés par le poète ou qu’il prend dans une tournure ou dans un sens inhabituels (2).

Profitant de l’agitation faite autour de Césaire en 2013, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les éditions l’Harmattan ont opportunément réédité le premier livre de René Hénane consacré au poète (3). Réédition opportune, en effet, car ces Jardins constituent la meilleure introduction possible à une lecture compréhensive de la poésie césairienne. Comme Hénane l’explique lui-même, une lecture intelligente et non plus simplement sensible des poèmes de Césaire s’effectue en deux étapes, avec des allers-retours entre les deux : le décryptage mot à mot d’une part et la compréhension du sens métaphorique d’autre part. Cela passe par « l’examen étymologique, historique, linguistique, structurel, symbolique de chaque terme ou expression » (p. 13). « Rien ne doit être négligé… : conjoncture politique, climat social, éléments historiques, biographiques, influences et rencontres littéraires, artistiques, chocs affectifs… » (p. 29). Il faut du courage, on le voit, et même de l’acharnement pour se lancer dans une telle enquête, le poète ayant livré fort peu de clefs. N’avouait-il pas d’ailleurs : « Tous mes secrets sont dans mes poèmes » (p. 21) ?

Mais Hénane s’y entend pour élucider les énigmes. Grâce à lui, nos yeux s’ouvrent, l’ombre s’éclaircit. De fait, à chaque page, il lève le voile sur quelque terme obscur, décrypte des images qu’on croyait inaptes à toute interprétation rationnelle. Un exemple suffira : deux vers tirés du poème « Rabordaille » (4) qui appartient au recueil Moi, laminaire.

En ce temps-là la terre était insermentée
(On était loin de la prétintaille quinteuse qu’on lui connaît depuis)…
(p. 226).

 « Insermentée » ? Dépourvue de tout serment d’allégeance, explique Hénane, donc rebelle à toute servitude, une terre libre, d’avant la colonisation s’il est question de Cuba, comme c’est probable puisque le poème fait partie de la suite Annonciation accompagnant des aquatintes du peintre et ami (cubain) de Césaire Wifredo Lam (5).

La « prétintaille » ? Le mot est parfois employé au sens de falbalas, d’ornement inutile. Hénane exhume un autre sens : les figures d’un jeu de carte espagnol appelé « Hombre » (homme). La prétintaille désignerait alors les hommes.

Pourquoi « quinteuse » ? À en croire Hénane, il ne s’agirait nullement de toux ou de musique mais plutôt de Charles Quint. La « prétintaille quinteuse » serait donc l’armée de Charles Quint à la conquête de Cuba, et ses descendants.

Ces exemples prouvent qu’on est souvent dans l’hypothèse plutôt que dans une vérité incontestable et que rien n’interdit à chacun de pencher vers d’autres interprétations (6). Le lecteur de ces Jardins d’Aimé Césaire reconnaîtra néanmoins que celles de Hénane sont le plus souvent convaincantes. En tout état de cause, elles proposent un sens précis là où la lecture naïve laissait seulement une impression, aussi forte fût-elle.   

 

(1) M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot : Du fond d’un pays de silence – Édition critique de Ferrements, Paris, Orizons, 2012, 329 p. Cf. Lire Césaire ? Oui mais comment ?, Mondesfrancophones.com, 15 février 2013. http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/. Des mêmes : Introduction à Moi, laminaire d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2012, 275 p. Cf. Moi laminaire d’Aimé Césaire : édition critique, Mondesfrancophones.com, 1er juin 2013. http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2) René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p.

(3) René Hénane : Les Jardins d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2003, rééd. 2013, 264 p.

(4) Un terme qui appelle également sa traduction : petit tambour cylindrique à deux peaux ; le rythme rapide joué sur cet instrument (p. 227).

(5) Poèmes reproduits avec les aquatintes in Daniel Maximin : Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, Paris, HC Éditions, 2011, 95 p. Cf. Michel Herland : Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création, Mondesfrancophones.com, 8 novembre 2012. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(6) C’est d’ailleurs le cas de l’auteur de la notice consacrée à « Rabordaille » dans l’Édition critique de Ferrements (voir p. 238 de l’ouvrage en question).

 

 

Par Michel Herland, , publié le 23/12/2013 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Livres | Format:

Les Écrits politiques de Césaire

René Hénane, dont on connaît les brillantes interprétations de la poésie de Césaire et de ses secrets (1), propose, en cette année du centenaire, une édition des Discours à l’Assemblée nationale du député de Fort-de-France (2). Ce volume constitue le premier d’une série consacrée aux Écrits politiques de Césaire, publiée chez Jean-Michel Place. Les césairophiles et césairologues gardent dans leur cœur une place particulière à cet éditeur auquel ils sont déjà redevables de deux instruments de travail extraordinairement précieux : le Glossaire césairien du même René Hénane (3) et la réédition en un volume des numéros de la revue Tropiques (4).

Césaire1Les interventions de Césaire à l’Assemblée nationale concernent presque exclusivement la situation des départements d’outre-mer, avec de nombreux exemples puisés dans son île. Césaire prenait donc très au sérieux son rôle de représentant du peuple… martiniquais.  Théoriquement, pourtant, un député à l’Assemblée nationale se devrait de représenter le peuple… français et non pas ses seuls électeurs. Mais le comportement du député Césaire ne fait que traduire le sentiment des Français d’outre-mer qui se considèrent, selon une formule célèbre, non « des citoyens à part entière mais des citoyens entièrement à part ». Et il est vrai qu’ils ne manquent pas de bonne raison pour cela. Les discours de Césaire apparaissent répétitifs, car il ne pouvait que constater, d’année en année, l’indigence de la politique de la France outre-mer, son manque d’ambition pour l’avenir et – ce qui était encore plus mal perçu – sa mesquinerie pour le présent.

La grande affaire, en effet, fut celle des droits sociaux. Comme Césaire l’a expliqué à maintes reprises, en demandant, en 1946, que leurs territoires deviennent départements français, les Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et Réunionnais attendaient d’abord de bénéficier des mêmes droits que les Métropolitains en matière de sécurité sociale, d’assurance chômage et de salaire. S’il y avait sans nul doute, chez la plupart d’entre eux, un réel attachement à la France, celui-ci pesait bien moins lourd, dans leur volonté d’assimilation, que  le désir d’obtenir des avantages matériels. Or il est de fait que l’attitude du gouvernement français fut longtemps de retarder le plus possible l’alignement des dispositifs de l’État providence sur la Métropole.

Evidemment, les réticences du gouvernement s’expliquaient par une double crainte : celle de voir se creuser sans cesse le déficit des comptes sociaux dans des régions connaissant à la fois une forte croissance démographique et un chômage élevé, tout en augmentant le coût du travail, ce qui ne pouvait évidemment pas favoriser l’emploi.

Il y avait donc un risque réel d’enfoncer ces territoires dans l’assistanat. Pour exorciser ce démon, le mot d’ordre fut pendant longtemps de moderniser l’économie. Césaire, pour sa part, s’est prononcé à plusieurs reprises en faveur d’un programme d’industrialisation et de la réforme agraire. Il a par ailleurs dénoncé « les blandices (5) de l’assistance à vie et les délices de la société de consommation sans production » (29 septembre 1982) – mais il l’a fait tardivement et il ressort de ses discours qu’il s’est consacré en premier lieu, devant la représentation nationale, à demander l’extension des droits sociaux outre-mer, comme si l’une (ladite extension) n’entraînait pas les autres (blandices et délices).

Cela n’a pas empêché Césaire de mener d’autres combats. En se référant tout d’abord à la Corse, il s’est engagé, à compter de 1965, dans un plaidoyer en faveur de « l’autonomie », « pour en finir avec le régime pseudo-départemental » jugé trop décevant. Il s’est gardé toutefois de pousser cette exigence trop loin, prenant soin de se démarquer de toute velléité d’indépendance et insistant au contraire sur la « fidélité à ce qu’il est convenu d’appeler l’ensemble français » (20 octobre 1966). Césaire connaissait parfaitement les aspirations de son peuple et savait pertinemment que ce dernier refuserait les risques de l’émancipation.

La création des régions monodépartementales outre-mer fut une autre occasion pour Césaire de faire entendre sa voix. Dénonçant leur « absurdité » (29 septembre 1982), il mit, faute de mieux, tout son poids dans la balance pour qu’il n’y eût qu’une seule assemblée, commune au département et à la région, afin d’éviter les conflits qui ne sauraient manquer de naître de « ce chevauchement, ou cet enchevêtrement » des compétences (27 juillet 1981). Il ne fut pas suivi, comme l’on sait, mais eut sur ce point un triomphe posthume, quoique partiel puisque le principe de la collectivité unique a été adopté en 2010 par les seuls Martiniquais et Guyanais et qu’il peine à se mettre en place. Quant à l’autonomie, elle s’instaure peu à peu, même si personne ne croit plus qu’elle suffira à sortir de l’ornière les territoires devenus un peu plus maîtres de leur destin.

Césaire fut moins clairvoyant en matière d’émigration. Une île « sous-développée » – il insiste à plusieurs reprises là-dessus – qui connaît une forte croissance démographique et un chômage élevé doit-elle vraiment refuser un tel exutoire ? La réponse est évidemment non. Pourtant Césaire s’opposa avec véhémence à ce qu’il désignait comme une « abdication » (14 juin 1962). L’expression « génocide par substitution » a bien été prononcée par lui devant l’Assemblée nationale, mais à propos de la Guyane, le 13 novembre 1975.

Dans sa préface, René Hénane, qui est avant tout un spécialiste de la langue césairienne, insiste surtout sur la qualité littéraire des discours. Le fait est que ce recueil, dont l’objet pourrait paraître austère, se lit non seulement avec intérêt mais encore avec le plaisir qui tient à l’éloquence très particulière de Césaire, lequel se plaît à agrémenter les considérations les plus factuelles d’un humour enrichi par l’érudition d’un familier des classiques. De quoi en remontrer aux politiciens d’aujourd’hui !

Michel Herland.

(1)   Voir nos précédents comptes-rendus : http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2)   Aimé Césaire : Écrits politiques – Discours à l’Assemblée nationale – 1945-1983, édition présentée et établie par René Hénane, Paris, Jean-Michel Place, 2013, 269 p. On regrette l’absence, dans ce beau livre, de tout index ; par ailleurs les discours sont reproduits sans explication de leur contexte politique et économique. Il ne s’agit donc pas d’une édition scientifique. 

(3)   René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p. Chez le même éditeur, le premier ouvrage de René Hénane : Le Chant blessé – Biologie et poétique (1999, 318 p.) avec des chapitres consacrés au sang, au sexe, à l’abjection, au cerveau délirant, etc. dans la poésie de Césaire.

(4)   Tropiques – 1941-1945, collection complète précédée d’un « Entretien avec Aimé Césaire » par Jacqueline Leiner et de « Pour une lecture critique de Tropiques » par René Ménil, Paris, Jean-Michel Place, 1978, reliure pleine toile, pagination non consécutive.

(5)   « Blandices » : caresses, charmes trompeurs.

Erratum

Les manuscrits des poèmes « Rumination de caldeiras« , « Nobody« , publiés dans Mondes Francophones, le 04.12.2011, et « À travers » publié dans la même source, le 08.10.2012, sont la propriété de Madame Jacqueline Couti qui nous les a gracieusement communiqués. Nous tenons à la remercier de ce fait et lui exprimer nos excuses et nos regrets d’avoir omis d’en faire mention.

 René Hénane.

Par René Hénane, , publié le 26/07/2013 | Comments (0)
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Colloque Césaire en Martinique

Par Michel Herland, , publié le 26/06/2013 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Annonces

Relecture d’une critique du Discours sur le colonialisme

Résumé

L’une des figures modernes de la critique du Discours sur le colonialisme s’est méprise à plus d’un égard. Stylistiquement mal préparé, ce critique survole la ruche sans pouvoir accéder à la substantifique moelle juteuse du texte. Le professeur justifie à coups de réflexions économiquement correctes la colonisation et nous appelle à nous méfier d’un Césaire qui nous ferme les yeux sur notre véritable problème. Notre présente réflexion invite tous les yeux à s’ouvrir encore plus sur la vraie cause de notre grand retard, qui demeure l’hypocrisie coloniale.

 

 

1.  Jeu et enjeu autour du Discours sur le colonialisme.

« …Bien sûr, il est facile de critiquer plus d’un demi-siècle après, mais le problème est qu’à l’occasion de la mort de Césaire, tous ses textes ont été ressortis, et sans la moindre critique, sans la moindre réserve, sans la moindre analyse un peu distanciée. Voir par exemple cette longue émission à France Culture, où parmi de multiples analyses et commentaires un acteur récite le fameux discours. Ce ne sont que louanges, unanimisme, commentaires politiquement corrects de thuriféraires peu portés à la réflexion ».

Ainsi se présentent les prolégomènes de la critique que Jacques Brasseul, professeur de Sciences Économiques à la Faculté de Sciences Economiques et de Gestion de l’Université de Toulon et du Var, propose du Discours sur le colonialisme dans Mondesfrancophones. Bien que laconique, la formule que le professeur utilise ici pour mettre en garde tout critique superficiel du texte de Césaire mérite d’être appréciée en passant. Notre étude actuelle du Discours prétend s’accrocher au texte en lui-même pour ne pas verser dans la facilité. Nous empruntons de Lucien Goldmann sa méthode sociocritique pour découvrir la logique interne du Discours sur le colonialisme. Rappelons  que la sociocritique établit un lien étroit entre le texte littéraire et la société dont fait partie l’auteur. Ce lien n’est pas le fruit d’une bonne intention doublée d’affirmation gratuite. Loin s’en faut. C’est au contraire le fruit du travail créatif de l’auteur qui parvient à faire vivre des personnages dans un cercle social inhérent au texte, et dont la logique de fonctionnement établit la cohérence du tout à la fois social et textuel. Le texte doit générer une société en lui-même. Et c’est la transposition de cette dernière sur le réel concret, extérieur au texte, et contigu au vécu de l’auteur qui sacre un chef-d’œuvre littéraire. Ceci sera d’autant plus évident qu’aucune tentative de critique superficielle ne saurait entamer cette originalité créatrice :

« Il est donc important de relever ce qui est contestable ici, parce que ce discours de 1950 peut être considéré comme à l’origine de toutes les visions embellies sur l’histoire de l’Afrique, de toutes les visions politiquement correctes caressant les Africains dans le sens du poil, et portant les Européens à une éternelle mortification »  magister dixit.

Notre étude qui suit renvoie l’ascenseur au  censeur.

Rappelons ici que toute œuvre est œuvre parce qu’elle procède de la création. L’auteur crée et l’espace, et le temps, et les personnages, et les circonstances. Il ne s’agit pas d’une création ex-nihilo s’entend. Ceci étant, au-delà de la création proprement dite, il y a ce que nous pouvons appeler la vie de l’œuvre : elle ne prend vie qu’entre les mains du récepteur. C’est la lecture qui donne vie à l’espace de papier, au temps de papier, aux personnages de papier, aux circonstances de papier. On parlera de chef-d’œuvre lorsque le créateur aura su donner du suc à sa production tant et si bien qu’elle résiste à l’usure du temps réel pour devenir éternelle entre les mains de la postérité. Une telle œuvre vivra tant que l’activité lectrice, que disons-nous, l’activité ludique perdurera. Car nous jouons avec des mots quand nous lisons. Et c’est ce qui est intéressant ici. La création et la réception se rejoignent autour du mot, voire de la parole ; ou mieux encore, du discours. D’aucuns voient dans le mot « discours » uniquement de la propagande. Que non. Il peut servir à cette fin. Mais son but premier est de plaire. La partie du plaisir ne repose pas seulement sur le fond, mais aussi et surtout sur la forme. La façon d’organiser son monde.

Le Dr Brasseul mieux que tous a remarqué de  « belles images » dans le Discours. C’était ici l’essentiel du beau qu’il fallait relever. Passer un coup d’éponge sur le côté esthétique d’une œuvre et ne regarder que l’idéologie c’est assassiner Mozart sans se l’avouer :

« C’est un discours idéologique, contenant nombre de vérités, mais souvent faux aussi, et pour cette raison dangereux. Si on n’analyse pas en effet de façon froide et détachée les causes du sous-développement de l’Afrique, si on se laisse emporter par de grandes tirades et de belles images, on ne risque pas de comprendre ces causes, et donc on a peu de chances d’y remédier » (Prof. Brasseul).

Déjà cette mise en garde sonne le glas pour le reste de l’analyse de l’économiste émérite. Il s’est trompé de champ d’investigation. Nous ne sommes pas en sciences exactes comme en mathématiques. Tout discours, dès qu’il est publié, cesse d’être discours pour devenir « littérature » au sens large du mot. Or qui dit littérature, dit mythe ; nous sommes au cœur de l’oralité, mère de l’écriture. Saura-t-on jamais la part du vrai et la part du faux de la fameuse légende romaine de la louve allaitant Remus et Romulus son frère ? Pourtant, elle explique l’origine de la grande cité romaine. Ou mieux encore, la fierté d’être français ne découle-t-elle pas de la légende du fameux Vercingétorix bravant l’hégémonie de César ? Vrai ou faux, peu nous importe ; c’est de la littérature. Toute fierté nationale découle d’abord de la littérature avant toute autre chose, n’en déplaise à ceux qui veulent tout enfermer dans le matérialisme. Si Césaire est dangereux, Virgile n’en est pas moins. Et que dire de l’auteur inconnu de La Chanson de Roland ? Nous tombons dans un cercle vicieux.

D’autre part, il y aura le côté utilitaire de la littérature dont, de tout temps, les hommes ont su bien faire usage. Nous voulons dire de la parole. L’appel du 18 Juin 1940, c’est de « la littérature » au service de la résistance. Les rapports de voyage des explorateurs sont de la littérature au service de la colonisation. La littérature est porteuse d’une vision du monde qui sert une cause. C’est en ce sens qu’on parlera de littérature féministe par exemple. Et pour le cas d’espèce, nous parlons de la littérature de la négritude.

Disons-nous d’ores et déjà que la littérature au service de la négritude n’apparaît qu’en réaction à une situation née de la littérature exotique qui portait à la connaissance de l’opinion publique du moment l’existence de certains peuples aux us et coutumes tout à fait différents. C’est l’heure des cannibales. L’expansion coloniale se sert de cette hétéro-image pour légitimer son action. Cette légitimation trouve écho dans les écrits d’un certain Bill Warren commentés par le prof Brasseul :

(1)  « Selon lui, la colonisation et l’impérialisme ont eu une action favorable dans ce sens, en permettant l’implantation du capitalisme. Dans des sociétés féodales et archaïques, il représente un progrès et une libération, même s’il s’accompagne de violences et de pillages ». (www. Mondesfrancophones.com,  Imperialism, pioneer of capitalism, date d’accès 28/10/2011)

Développement au prix du sang, renchérirons-nous. La fin ne justifie pas les moyens. Les auteurs relativisent le crime contre l’humanité au profit d’un développement mitigé. Boire du sang humain pour grandir  est une aberration; tuer des vies pour survivre, on n’est pas loin de la loi du plus fort dont parlait Molière du temps du castigare ridendo mores. Molière était en train de poser des jalons d’une éthique sociale comme pour prévoir les dérapages du futur. Peine perdue. Ce que la colonisation a produit quelques siècles après est une monstruosité qui commence à montrer sa face. Nous reviendrons de long en large sur « le printemps arabe ». Contentons-nous pour l’instant de dire que les héritiers immédiats de la colonisation que sont les premiers dirigeants des nations africaines indépendantes, qui ont grandi sous l’ombre des méthodes par trop musclées des colons, ont bien su apporter leur pierre au processus du développement économique et humain en cours et annoncé par le Dr Brasseul et all. Jugeons-en plutôt :

« Charles Van de Lanoitte a passé quarante-trois ans en Afrique, comme correspondant de l’agence Reuter. Un mois avant le premier voyage du président Georges Pompidou en Afrique, il lui a écrit une lettre ouverte qui a d’abord été publiée le 28 janvier 1971 par le journal d’extrême droite Rivaral : « dans un mois, Monsieur le président de la République, vous vous trouverez en visite officielle dans ce pays d’Afrique noire où (exception faite des affreux génocides du Nigéria et du Congo ex-belge) nulle-part, TANT DE SANG (sic) n’a coulé, depuis le déclenchement « en chaîne » des indépendances africaines. Quarante mille morts depuis 1960, du fait des rébellions continuelles, de leur sanglante répression, du terrorisme et de l’écrasement de ce terrorisme, car la violence ne cesse d’enfanter la violence… aucun adoucissement n’a été apporté au régime effroyable des camps de tortures et d’exterminations, dont j’ai été le témoin horrifié […]  Quelques exemples de tortures :

[…]

LE BAC EN CIMENT : les prisonniers, nus, sont enchaînés accroupis dans des bacs en ciment avec de l’eau glacée jusqu’aux narines, pendant des jours et des jours […] Un système perfectionné de fils électriques permet de faire passer des décharges de courant dans l’eau des bacs. […] Un certain nombre de fois dans la nuit, un des geôliers, « pour s’amuser », met le contact. On entend alors des hurlements de damnés, qui glacent de terreur les habitants loin à la ronde. Les malheureux, dans leurs bacs en ciment, deviennent fous !… » (Pierre Péan, L’Homme de l’ombre, Paris, Fayard, 1990, p.  289).

La cour pénale internationale aurait vite fait de traquer ce monstre en costume, le juger et le condamner. Ce sont des mesures de prudence moderne. Seulement, semble-t-il, elle ne traque que ces quelques néocoloniaux qui ne savent pas jouer le jeu, se cacher derrière des théories pour justifier l’usage de la force au nom du développement économique.

Les tortures et massacres à ciel ouvert  prolifèrent sur le continent africain. Quel ton donner à cette valse de violence postcoloniale ? Etienne Lantier avait semé la graine à l’époque de La Bête Humaine. Emile Zola n’aurait pas écrit Germinal si tout allait au mieux dans le meilleur des mondes possibles. D’ailleurs le virevoltant Pangloss perdrait un peu de sa verve philosophique s’il débarquait de nos jours dans une Afrique postcoloniale en proie aux démangeaisons que lui a laissées en legs pour un développement soutenu, la colonisation. Le prêchi-prêcha évolutionniste culturel dont se réclame le prof Brasseul achoppe contre un principe amorcé par Claude Lévi-Strauss :

« Les cycles ou les complexes culturels du diffusionniste sont, au même titre que les « stades » de l’évolutionniste, le fruit d’une abstraction à laquelle manquera toujours la corroboration de témoins. Leur histoire reste conjecturale et idéologique. Cette réserve s’applique même aux études plus modestes et rigoureuses comme celles de Lowie, Spier et Kroeber… » (Anthropologie structurale, Paris, PLON, 1958, p. 14).

Cette réserve repose en fait sur une erreur d’appréciation de la différence dont découle l’ethnocentrisme, fer de lance de la colonisation, et leitmotiv des réflexions ô combien savantes de certain. Etranger au relativisme culturel, il manque d’observer le culturel étranger de l’intérieur, prenant tout par le haut, au summum de la supériorité :

« O etnocentrismo é uma doença cultural que ataca a faculdade de discernimento e o comportamento em face de outras culturas diferentes da própria e leva, necessariamente, ao preconceito cultural e social. A cultura de pertença surge de facto ligada a termos de comparação mais ou menos censuráveis […]; é rude, bárbaro, incivil, aquilo que é praticado pelos outros; é sempre bom aquilo que cada um pratica de acordo com a educação que lhe é própria. A antropologia apareceu para superar as discriminações e os preconceitos e para compreender, completamente, os valores e as estruturas das culturas alienígenas. O conceito antropológico de cultura e a valorização de todas as variantes culturais levam necessariamente a uma avaliação de relatividade nos confrontos da própria cultura. O relativismo cultural é uma aquisição da antropologia e o seu significado fundamental leva ao respeito por todas as culturas” (Robert Rowland, Antropologia, História e Diferença, Porto, Edições afrontamento, 1987, p. 10.)

Certes, le Dr Brasseul, par l’entremise de Warren, balaie d’un revers de la main l’accusation ethnocentrique qui pèse sur ses affirmations.

« […] que juger des autres sociétés à travers « nos » standards est ethnocentrique (ou eurocentrique) et trahit une arrogance déplorable et une insularité. La première affirmation est factuellement fausse, la seconde implique logiquement l’abandon de toute conception de progrès humain » (Brasseul, www.Mondesfrancophones.com, Imperialism, pioneer of capitalism, date d’accès 28/10/2011).

Mais il n’en demeure pas moins vrai qu’un doute plane sur ces assertions. Le machiavélisme doré ne saurait fermer les yeux sur l’effondrement des valeurs démocratiques modernes dont la protection de la vie humaine auquel font place ces analyses. Pour utiliser un langage qui lui est propre, ce sont des analyses économiquement  correctes, mais qui pèchent par trop de centrisme, moins de relativisme culturel. Au moins, Warren relativise quand il veut se racheter, se voulant défenseur de la démocratie à la mesure des pauvres qui ne savent pas ce qui est bon pour eux :

« Tous les schémas de consommation sont déterminés culturellement dans une certaine mesure, et le contact culturel entre différentes civilisations a généralement été considéré comme un enrichissement et un stimulant important au progrès humain. Peut-on supposer que les consommateurs du tiers-monde se comportent de façon irrationnelle ou d’une façon vulgaire, grossièrement matérialiste, en imitant les modes de consommation occidentaux ? De telles hypothèses ne seraient pas seulement condescendantes, mais aussi, si incorporées dans des stratégies politiques, non-démocratiques. Le changement du goût du riz vers le pain dans les sociétés du sud de l’Asie, par exemple, ne devrait pas être vu comme un désastre absolu ; au moins du point de vue des femmes, la réduction conséquente du temps de préparation des repas doit être regardée comme un avantage » (www.Mondesfrancophones.com, Imperialism, pioneer of capitalism, date d’accès 28/10/2011).

Si c’est au goût du riz qu’on mesure le développement humain ou la bonne praxis démocratique en pays postcolonial, c’est le monde à l’envers. Le devoir de violence prôné par ces théoriciens évolutionnistes n’est pas un délit condamnable. L’atteinte à l’intégrité, à la dignité de la personne humaine telle que pratiquée par la colonisation est un moindre mal. Si Césaire avait choisi d’écrire un traité de goût-du-riz, certainement, le Dr Brasseul l’aurait applaudi, car ce sont des choses de ce genre qu’on attend d’un tiers-mondiste. Oser regarder la civilisation blanche en face  est un délit non pardonnable. Il faut toujours baisser la tête devant l’éternel maître.

Ce long détour est indispensable pour notre étude. Car il est question pour nous de démontrer le bien-fondé de notre choix textuel. S’arrêter aux mises en garde superficielles du Dr Brasseul et commencer à se méfier du Discours sur le colonialisme, c’est amputer la littérature dans son ensemble d’un membre du corps. Nous entendons d’ailleurs que la littérature, au même titre que l’architecture, est un patrimoine universel et mondial. Césaire n’appartient pas plus aux antillais/africains qu’aux européens ou américains, au même titre que les pyramides ont cessé d’appartenir à l’Egypte pour devenir un bien commun partagé par toute la communauté humaine. C’est ce que l’UNESCO s’attelle à produire. Nous verrons plus loin dans notre étude que la négritude est dépassée. Mais cela ne veut pas signifier qu’il faille vider le monde littéraire de la production des ténors de la négritude au nom d’une dangerosité fallacieuse. Si danger il y a, nous verrons plus tard qu’il ne réside pas où le professeur veut le loger, mais bien ailleurs. Et c’est cet ailleurs que Césaire lui-même voulait éclairer. Si ses méthodes d’éclairage blessent, il est aussi en plein droit d’exiger une mesure d’atténuation au même titre que les méthodes coloniales qui ont blessé et saigné tant de monde bénéficient des circonstances atténuantes sous la plume de certains critiques éclairés de principes économiquement corrects. Aucune charte universelle moderne ne dissocie le progrès économique du respect des droits de l’homme et du citoyen, à moins qu’il existe encore des citoyens de zone inférieure dont les droits peuvent être bafoués sans ambages ni pudeur.  Continuer à cogiter sur des résidus de principes archaïques dans un monde démocratique non violent, c’est du retard programmé. Retard vis-à-vis de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

2.    Cadre spatio-temporel.

Le Discours est une œuvre qui s’étale sur tout le globe de la terre. De nos jours on parlerait d’œuvre globalisante puisqu’elle couvre toute l’étendue de la planète. C’est énorme, bien entendu. Il n’est pas donné à tous cette ouverture d’esprit. C’est l’apanage de ceux qui savent se faire démiurge, planant sur toute l’étendue habitable pour se rendre compte de ce que sont devenus les êtres jadis créés. Le globe ainsi délimité s’organise en continents. Le centre autour duquel se positionnent l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, l’Australie, c’est l’Europe :

« …la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur distributeur d’énergie » (p. 2)[1].

Le carrefour spatial Europe est un espace ouvert par où tous passent. Les philosophes, les âmes bienveillantes, les grands stratèges. C’est le siège du gouvernement. A partir du carrefour, « des circulaires ministérielles » (p. 2) prennent toutes les quatre directions cardinales.

Mais, les grands brigands et voyous côtoient ce grand centre. L’ambivalence du caractère des passants confère au carrefour un statut ambigu. Cette ambigüité spatiale se transforme en douleur subie et en violence exercée dans les espaces périphériques, essentiellement l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud :

« On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles ». (p. 1)

Une lecture schématique de ce passage le réduit à une succession de binômes dont le dénominateur commun est la souffrance :

Indochine -> tuer

Madagascar -> torturer

Afrique -> emprisonner

Antilles -> sévir

Les verbes ici utilisés traduisent de façon patente la violence subie par les occupants de l’espace. Cet espace est une jungle où sévit la loi du plus fort. C’est un espace carcéral rempli d’exactions de tous genres. L’espace est d’abord régi par la répression. L’usage de la force brute élimine de l’espace tout respect des droits de l’homme.

Le drame spatial est doublé par une dichotomie temporelle. Le temps s’organise ici autour de deux axes, à savoir le passé et le présent.

Le passé est évoqué sous la formule suivante : « …deux siècles de régime bourgeois » (p. 1). Le passé couvre deux cents ans. Le passage d’un siècle à l’autre s’effectue sous le regard d’un régime qui fait bon ménage avec le drame spatial susmentionné. C’est aussi un temps marqué par la douleur d’une part, et de la violence d’autre part. L’espace et le temps sont donc au service d’une logique de séquestration.

Le présent, pour sa part, se signale textuellement de façon précise :

« Aujourd’hui » (p. 1)

« L’heure où j’écris » (p. 7)

« L’heure actuelle » (p. 9)

« A l’heure même où j’écris » (p. 12)

C’est le temps du présent, de la constatation et de la contestation. C’est le temps de l’écriture ; le temps du discours. C’est le temps de la parole de dénonciation. C’est un temps marqué par la conscience individuelle de celui qui voit. Le voyeur regarde dans le passé et interroge ceux de droit. Le regard de l’instance énonciatrice se promène dans l’espace et dans le temps tout à la fois. C’est le grand sommet de l’acte créateur. L’énonciateur plane en grand maître des lieux. Son regard fouille les profondeurs du silence et de la souffrance. Son regard juge l’histoire. Son regard interroge le présent. C’est un regard qui inquiète les consciences plongées dans la léthargie de la supériorité et des propos économiquement corrects. Il n’est donc pas étonnant que l’œuvre ait fait couler tant d’encre et de salive (suivez mon regard…)

3.    Les personnages et les relations interpersonnelles

Comme nous l’avons vu, l’espace de l’œuvre s’étale à l’échelle planétaire. C’est un espace occupé par deux types de personnels. Les maîtres et les esclaves ou mieux, les patrons et les ouvriers. Les patrons sont de « la race supérieure » (p. 4) et les ouvriers de « la race inférieure » (p. 4) qu’ils soient « nègres d’Afrique », « Arabes d’Algérie » ou « Coolies d’Inde » (p. 3). Ils se comptent en termes de « dizaines de millions » (p. 1)  Les deux entretiennent un rapport de production. L’espace doit être mis en valeur. Cette valorisation spatiale passe par des méthodes pas très conventionnelles. Et ce sont ces méthodes de production qui, au regard du juge, posent problème. Certaines lectures de Césaire sont ratées justement parce qu’elles logent le problème ailleurs. Le Discours est loin d’être un traité de négativisme économique. Rien ne peut être fait sans production. Et qui dit production dit expansion du marché, que ce soit le marché de l’offre en amont, ou le marché de la demande en aval. Les progrès scientifiques et techniques du XIXe siècle intervenus en Europe (le carrefour spatial) ont d’abord été précédés par la révolution antimonarchique du XVIIIe siècle. Rappelons-nous du sort qui avait été réservé à Galilée qui paya de sa vie ses velléités scientifiques à l’époque des rois et des sujets. Un régime de terreur et de violence ne pouvait faire avancer la science. Notons d’ailleurs que la grande Encyclopédie de Diderot qui est le vrai point de départ de la révolution industrielle, s’inscrit d’abord sous le chef de la littérature de contestation du pouvoir absolu qui bâillonnait les philosophes, maîtres de la révolution. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 intervenue en France et reprise en écho par les Nations Unies après la deuxième guerre mondiale sous le titre de Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948) pose les jalons d’un progrès scientifique et économique qui prenne en considération les droits inaliénables de l’homme .

Entre la barbarie monarchique et la barbarie coloniale, il existe une barrière poreuse à tout vent de violence dont la conscience humaine pour ne pas dire européenne doit répondre.  Car sans Etat de droit, il n’y aurait jamais eu de progrès scientifique. Est-ce que l’expansion due à ce progrès devait passer par l’exploitation, la terreur, les tueries, les exactions de tout genre en territoire colonial ? Est-ce qu’on ne pouvait pas faire mieux ? That is the question. Ces lecteurs superficiels de Césaire, troublés dans leur conscience, veulent faire table rase sur ce questionnement et encourager la terreur économique :

«   […] Le fait de toujours mettre la responsabilité sur les autres, de toujours chercher un bouc-émissaire, est la meilleure façon de s’enfermer dans un blocage ». (www.mondefrancophones , Aimé Césaire, une critique du « Discours sur le colonialisme »,  Date d’accès 12/9/2011)

Le blocage des Africains ne réside pas dans l’insistance sur la reconnaissance du crime contre l’humanité. Il découle une fois de plus du crime lui-même. De la pratique coloniale.

En clair, le personnel de l’univers textuel se trouve au cœur d’une démonstration de puissance à la fois physique et psychologique. La guerre psychologique repose sur une base culturelle. Le face à face colonial, au lieu d’éclore un mariage différentiel de cultures, a plutôt généré une confrontation : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme »  (p. 7).

La terreur psychologique est à la mesure des visions et visées dominatrices du colonisateur. La force est le maître-mot qui gouverne les rapports interpersonnels :

« En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d’artisans, d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires » (p. 6).

L’exercice du pouvoir colonial est à sens unique. Il n’y a aucun contre-pouvoir effectif. Le bâillonnement de l’opposition se traduit en termes très sévères :

« tête coupée » (p. 2)

« œil crevé » (p. 2)

« un plein baril d’oreilles récoltées » (p. 5)

« la baignoire, l’électricité, le goulot de bouteille » (p. 13)

En somme, le pouvoir colonial bafoue les droits à l’intégrité personnelle, les droits à la vie, les droits fondamentaux en somme. La figure impériale qui est laconiquement représentée dans le texte par l’empereur belge Léopold demeure pour le moins présente par la démesure des punitions appliquées aux « rebelles ».

4.    Image du colonisateur.

Le Discours sur le colonialisme, rentre en droite ligne des préoccupations de la littérature dite postcoloniale. Selon Jean-Marc Moura, la littérature postcoloniale « se réfère à toutes les stratégies d’écriture déjouant la vision coloniale » (Littératures francophones et théorie postcoloniale, p. 4). D’après cet auteur, il existe donc une écriture postcoloniale avec des canons de création bien définis. C’est une écriture stratégique. L’auteur postcolonial est un stratège au service de la vision anticoloniale. En langage approprié, on parlerait d’opposant. L’auteur postcolonial se positionne dans l’axe du pouvoir que Julien Greimas (Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966) ramène au schéma suivant :

La force de l’opposant doit ici faire preuve de compétence actantielle au moins égale et au mieux supérieure à celle de l’adjuvant. Tout devient donc stratégique. Le texte tout entier devient stratégique. Rien n’est dit au hasard. Il faut à tout prix déjouer la vision de la colonisation :

« Des modes d’écriture sont considérés qui sont d’abord polémiques à l’égard de l’ordre colonial avant de se caractériser par le déplacement, la transgression, le jeu, la déconstruction des codes européens tels qu’ils se sont affirmés dans la culture concernée » (JM Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, p.5)

Le texte postcolonial procède par déplacement, transgression, jeu, déconstruction. Tout un arsenal esthétique dont l’ultime aboutissement se résume dans cette formule de Moura : « Point d’européocentrisme ici » (JM Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, p. 5).

Voilà donc pourquoi le Discours doit d’abord être lu dans une perspective postcoloniale. Toute critique comme celle du professeur Brasseul qui ne se situe pas d’abord dans cet angle de balayage textuel fera banqueroute. Toute analyse du Discours qui se limite à une interprétation économiquement correcte finira dans un goulot d’étranglement dont la seule issue sera la panique face à un « texte dangereux [sic] ».

En clair, Césaire joue. Il s’est livré à une partie de plaisir. Mais ce n’est pas un jeu sans enjeu. Loin s’en faut. Il  a voulu transgressé l’ordre établi. Il a voulu déconstruire le piédestal de la supériorité européenne. Il a eu pour principal souci de déconstruire la machine de la colonisation qui reposait sur une erreur ethnologique. Pour ce faire, il fallait déplacer l’ordre ancien. Il fallait déplacer l’image du colon. C’est un déplacement en douce, descendant degré par degré vers « l’ensauvagement du continent [européen] » (p. 3). C’est le mythe du sorcier ensorcelé. L’incantation retournée contre l’incantateur. Ce retournement imagologique se lit à de degrés divers dans le texte :

« À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification ». (p.7). Pour bien comprendre cette équation, il est possible une simplification des données ; et nous aurons alors : colon = chose. Pour en arriver là, il a d’abord fallu qu’on descende le colon de son perchoir. La descente s’est faite de toute façon sans heurt. Le regard de l’auteur a amorcé en douce la chute du patron. Une formule appropriée assure une sécurité graduelle de la chute par escalier :

De degré en degré, nous arrivons finalement à un niveau où la descente n’est plus possible. Nous voulons parler de l’état brut, de l’état animal. C’est à ce niveau que les images du colon et du colonisé se confondent :

« Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à  le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler ». (p. 6).

C’est l’égalité retrouvée. Les animaux se valent. Ils peuvent être différents en corpulence. Un lion n’est pas une chèvre  par exemple. L’un est carnivore et l’autre herbivore. Mais tous deux sont animés d’un même instinct animalier. Tous deux sont ontologiquement égaux. Voilà le maître mot. Car au-delà de la réduction animalière, Césaire a ouvert un boulevard vers une réflexion philosophique. C’est le fameux débat de la condition humaine qui est ici posé. Au XVIe siècle, Montaigne dans Ses Essais, nous invitait déjà à séparer notre être de notre paraître. Le paraître est le résultat de la civilisation. Le paraître est extérieur à l’être. Montaigne disait qu’il jouait à être maire de Bordeaux ; qu’il jouait à la farce sociale et culturelle ; qu’il se prêtait aux autres, mais se donnait à soi-même. Plusieurs lecteurs de Montaigne l’ont traité d’égotiste. Soit. Mais il a eu le mérite de dissocier l’essence humaine des avatars différentiels des us et coutumes. L’être est universel. Le paraître est différentiel. La différence qui parfois nous déchire et nous divise est à fleur de peau. Egratignons la peau et nous verrons bien couler le sang rouge vif universel. Le sang de la condition humaine. La liquéfaction quintessenciée de l’Homo.

Au demeurant, le face à face colonial n’a pas su synthétiser la culture de l’universel.  Césaire, pour sa part, recherche un terrain où les deux cultures peuvent dialoguer sans pour autant se confondre. Heureux qui, comme Césaire,  inscrit au premier chef de ses préoccupations, un sens prononcé de l’altérité. Jugeons-en plutôt :

« Devant lui, l’Européen a maintenant, non plus des indigènes, mais des interlocuteurs. Il est bon qu’on sache comment amorcer le dialogue ; il est indispensable de reconnaître qu’il n’existe plus de solution de continuité entre un monde primitif (entre guillemets) [sic] ou arriéré (idem) [sic] et l’Occident moderne […] C’est une erreur capitale de considérer les autres cultures comme inférieures à la nôtre, simplement parce qu’elles sont différentes ».(p. 11).

Apprécions à juste titre ces noces, j’allais dire, ces épousailles entre Césaire et Mircea Eliade d’une part, et Otto Klineberg d’autre part. De ce mariage naît une diversité culturelle moult fois célébrée par l’ami de toujours à savoir Léopold Sédar Senghor.

Récapitulons. L’une des figures modernes de la critique du Discours sur le colonialisme s’est méprise à plus d’un égard. Stylistiquement mal préparé[2], ce critique survole la ruche sans pouvoir accéder à la substantifique moelle juteuse du texte. Le grand mérite de cette critique de Césaire c’est de réveiller la guerre froide Est-Ouest qui, en vogue aux premières lueurs des indépendances africaines, est tombée en désuétude avec le démantèlement du bloc de l’Est. Là n’est d’ailleurs pas notre propos. Ce qui nous intéresse c’est le réquisitoire que fait Césaire du projet de la colonisation. Sans nier les bienfaits de la colonisation (ce que le Prof Brasseul n’a pu découvrir, car il a pris le texte à mi-hauteur), Césaire dénonce le fait que « le geste décisif »  (p.2) a d’abord été la rentabilisation des colonies « avec derrière » (p.2) -comme en second plan- l’action civilisatrice. L’hypocrisie coloniale réside dans le fait de déployer tout haut le drapeau de la civilisation sur un soubassement d’exactions de tout genre pour tirer le plus grand bénéfice possible des colonies, au détriment des droits et libertés des colonisés. Le professeur justifie à coups de réflexions économiquement correctes, cet état de chose et nous appelle à nous méfier d’un Césaire qui nous ferme les yeux sur notre véritable problème. Notre présente réflexion invite tous les yeux à s’ouvrir encore plus sur la vraie cause de notre grand retard, qui demeure l’hypocrisie coloniale.

Note conclusive.

Pour fermer notre réévaluation de « la critique du Discours sur le colonialisme » telle que présentée par le professeur émérite, nous repositionnons ici le texte annexe dudit article qui, fallacieusement, est intitulé Discours sur le colonialisme comme s’il s’agissait du texte intégral. Or l’auteur de la critique a omis (omission voulue ou hasardeuse ? question) les chapitres 3 et 4 du texte intégral. Le lecteur mal informé se laisserait prendre au piège. Il aurait fallu annoncer en ouverture du texte annexe qu’il s’agit de morceaux choisis. Pour corriger cette erreur, nous avons ajouté ces chapitres 3 et 4 au texte qui suit.

Annexe : Discours sur le colonialisme

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la « raison », comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d’autant plus odieuse qu’elle a de moins en moins chance de tromper.

L’Europe est indéfendable.

 

Il paraît que c’est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains.

En soi cela n’est pas grave.

Le grave est que « l’Europe » est moralement, spirituellement indéfendable.

Et aujourd’hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l’acte d’accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui, du fond de l’esclavage, s’érigent en juges.

On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.

Donc que leurs maîtres sont faibles.

Et puisque aujourd’hui il m’est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.

Colonisation et civilisation ?

La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte.

 

Cela revient à dire que l’essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l’innocente question initiale : qu’est-ce en son principe que la colonisation ? De convenir de ce qu’elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; d’admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’armateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.

 

Poursuivant mon analyse, je trouve que l’hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand téocalli, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant Cambaluc), ne protestent d’être les fourriers d’un ordre supérieur ; qu’ils tuent ; qu’ils pillent ; qu’ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie, d’où ne pouvaient que s’ensuivre d’abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.

 

Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole ; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que, d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie.

Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières d’« établir contact », était-elle la meilleure ?

Je réponds non.

Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.

 

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s’étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’un Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique.

J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s’avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu’on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l’Europe d’Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.

Et, dès lors, une de ses phrases s’impose à moi :

« Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi. »

 

Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d’un degré.

Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne, faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle, pour le bienfait d’un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez bon pour lui et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

 

Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan.

Mais descendons encore d’un degré. Et c’est le politicien verbeux. Qui proteste ? Personne, que je sache, lorsque M. Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l’École coloniale, leur enseigne qu’il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation « un prétendu droit d’occupation et je ne sais quel autre droit de farouche isolement qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. »

Et qui s’indigne d’entendre un certain R.P. Barde assurer que les biens de ce monde, « s’ils restaient indéfiniment répartis, comme ils le seraient sans la colonisation, ne répondraient ni aux desseins de Dieu, ni aux justes exigences de la collectivité humaine » ?

Attendu, comme l’affirme son confrère en christianisme, le R. P. Muller : « … que l’humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec mission de les faire servir au bien de tous ».

Personne.

Je veux dire : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur de la personne humaine ».

Et pourtant, par la bouche des Sarraut et des Barde, des Muller et des Renan, par la bouche de tous ceux qui jugeaient et jugent licite d’appliquer aux peuples extra-européens, et au bénéfice de nations plus fortes et mieux équipées, « une sorte d’expropriation pour cause d’utilité publique », c’était déjà Hitler qui parlait.

Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.

Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation.

J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir.

Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !

Était-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie :

« Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichaut, mais bien des têtes d’hommes. »

 

Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson :

« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. »

Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare :

« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »

Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :

« Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »

Fallait-il rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre :

« Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant… À la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. »

 

Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innombrables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Vrai ou pas vrai ?* Et si ces faits sont vrais, comme il n’est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?

Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler.

Partialité ? Non. Il fut un temps où de ces mêmes faits on tirait vanité, et où, sûr du lendemain, on ne mâchait pas ses mots. Une dernière citation ; je l’emprunte à un certain Carl Sieger, auteur d’un Essai sur la Colonisation :

« Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui, dans les métropoles, se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. »

 

En vérité, il est des tares qu’il n’est au pouvoir de personne de réparer et que l’on n’a jamais fini d’expier.

Mais parlons des colonisés.

Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques et des Incas.

Je vois bien celles – condamnées à terme – dans lesquelles elle a introduit un principe de ruine : Océanie, Nigéria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu’elle a apporté.

Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d’artisans, d’employés de commerce et d’interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires.

J’ai parlé de contact.

Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l’homme indigène en instrument de production.

À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification.

J’entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes.

Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.

Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse.

Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

On m’en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d’hectares d’oliviers ou de vignes plantés.

Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.

On se targue d’abus supprimés.

Moi aussi, je parle d’abus, mais pour dire qu’aux anciens – très réels – on en a superposé d’autres – très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu’en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s’est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.

On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification.

Pour ma part, je fais l’apologie systématique des civilisations para-européennes.

Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.

C’étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns.

C’étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, comme on l’a dit, mais aussi anti-capitalistes.

C’étaient des sociétés démocratiques, toujours.

C’étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.

Je fais l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme.

Elles étaient le fait, elles n’avaient aucune prétention à être l’idée, elles n’étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d’être. Devant elles n’avaient de sens, ni le mot échec, ni le mot avatar. Elles réservaient, intact, l’espoir.

Au lieu que ce soient les seuls mots que l’on puisse, en toute honnêteté, appliquer aux entreprises européennes hors d’Europe. Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu’un temps et que les peuples demeurent.

Cela dit, il paraît que, dans certains milieux, l’on a feint de découvrir en moi un « ennemi de l’Europe » et un prophète du retour au passé anté-européen.

Pour ma part, je cherche vainement où j’ai pu tenir de pareils discours ; où l’on m’a vu sous-estimer l’importance de l’Europe dans l’histoire de la pensée humaine ; où l’on m’a entendu prêcher un quelconque retour ; où l’on m’a vu prétendre qu’il pouvait y avoir retour.

La vérité est que j’ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l’Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c’est au moment où l’Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d’industrie les plus dénués de scrupules que l’Europe s’est « propagée » ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre route et que l’Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire.

Par ailleurs, jugeant l’action colonisatrice, j’ai ajouté que l’Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir ; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n’a tendu a rien de moins qu’à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu’ils avaient de plus pernicieux.

J’ai dit – et c’est très différent – que l’Europe colonisatrice a enté l’abus moderne sur l’antique injustice ; l’odieux racisme sur la vieille inégalité.

Que si c’est un procès d’intention que l’on me fait, je maintiens que l’Europe colonisatrice est déloyale à légitimer a posteriori l’action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la mutation brusque est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l’intervention européenne ; que l’équipement technique, la réorganisation administrative, « l’européanisation », en un mot, de l’Afrique ou de l’Asie n’étaient – comme le prouve l’exemple japonais – aucunement liés à l’occupation européenne ; que l’européanisation des continents non européens pouvait se faire autrement que sous la botte de l’Europe ; que ce mouvement d’européanisation était en train ; qu’il a même été ralenti ; qu’en tout cas il a été faussé par la mainmise de l’Europe.

À preuve qu’à l’heure actuelle, ce sont les indigènes d’Afrique ou d’Asie qui réclament des écoles et que c’est l’Europe colonisatrice qui en refuse ; que c’est l’homme africain qui demande des ports et des routes, que c’est l’Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine ; que c’est le colonisé qui veut aller de l’avant, que c’est le colonisateur qui retient en arrière.

3

Passant plus outre, je ne fais point mystère de penser qu’à l’heure

actuelle, la barbarie de l’Europe occidentale est incroyablement haute, surpassée par une seule, de très loin, il est vrai, l’américaine.

Et je ne parle pas de Hitler, ni du garde-chiourme, ni de l’aventurier,

mais du « brave homme » d’en face ; ni du S.S., ni du gangster, mais de l’honnête bourgeois. La candeur de Léon Bloy s’indignait jadis que des, des parjures, des faussaires, des voleurs, des proxénètes fussent chargés de « porter aux Indes l’exemple des vertus chrétiennes ».

Le progrès est qu’aujourd’hui, c’est le détenteur des « vertus

chrétiennes » qui brigue – et s’en tire fort bien – l’honneur d’administrer outre-mer selon les procédés des faussaires et des tortionnaires.

Signe que la cruauté, le mensonge, la bassesse, la corruption ont

merveilleusement mordu l’âme de la bourgeoisie européenne.

Je répète que je ne parle ni de Hitler, ni du S.S., ni du pogrom, ni de

l’exécution sommaire. Mais de telle réaction surprise, de tel réflexe

admis, de tel cynisme toléré. Et, si en veut des témoignages, de telle scène d’hystérie anthropophagique à laquelle il m’a été donné d’assister à l’Assemblée Nationale française.

Bigre, mes chers collègues (comme on dit), je vous ôte mon chapeau

(mon chapeau d’anthropophage, bien entendu).

Pensez donc ! quatre-vingt-dix mille morts à Madagascar !

L’Indochine piétinée, broyée, assassinée, des tortures ramenées du fond du Moyen-Age ! Et quel spectacle ! Ce frisson d’aise qui vous revigorait les somnolences ! Ces clameurs sauvages ! Bidault avec son air d’hostie conchiée – l’anthropophagie papelarde et Sainte-Nitouche ; Teitgen, fils grabeleur en diable, l’Aliboron du décervelage – l’anthropophagie des Pandectes ; Moutet, l’anthropophagie maquignarde, la baguenaude

ronflante et du beurre sur la tête ; Coste-Floret, l’anthropophagie faite ours mal léché et les pieds dans le plat.

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

— 16 —

Inoubliable, messieurs ! De belles phrases solennelles et froides

comme des bandelettes, on vous ligote le Malgache. De quelques mots convenus, on vous le poignarde. Le temps de rincer le sifflet, on vous l’étripe. Le beau travail ! Pas une goutte de sang ne sera perdue!

Ceux qui en font rubis sur l’ongle, n’y mettant jamais d’eau. Ceux

qui, comme Ramadier, s’en barbouillent – à la Silène – la face ; Fonlup-Esperaber (3), qui s’en empèse les moustaches, genre vieux-Gaulois-à-latête-ronde ; le vieux Desjardins penché sur les effluves de la cuve, et s’en grisant comme d’un vin doux. La violence ! celle des faibles. Chose significative : ce n’est pas par la tête que les civilisations pourrissent. C’est d’abord par le coeur.

J’avoue que, pour la bonne santé de l’Europe et de la civilisation, ces

« tue ! tue ! », ces « il faut que ça saigne » éructés par le vieillard qui

tremble et le bon jeune homme, élève des bons Pères, m’impressionnent beaucoup plus désagréablement que les plus sensationnels hold-up à la porte d’une banque parisienne.

Et cela, voyez-vous, n’a rien de l’exception.

La règle, au contraire, est de la muflerie bourgeoise. Cette muflerie,

on la piste, depuis un siècle. On l’ausculte, on la surprend, on la sent, on la suit, on la perd, on la retrouve, on la file et elle s’étale chaque jour plus nauséeuse. Oh ! Le racisme de ces messieurs ne me vexe pas. Il ne m’indigne pas. J’en prends seulement connaissance. Je le constate, et c’est tout. Je lui sais presque gré de s’exprimer et de paraître au grand jour, signe. Signe que l’intrépide classe qui monta jadis à l’assaut des Bastilles a les jarrets coupés. Signe qu’elle se sent mortelle. Signe qu’elle se sent cadavre. Et quand le cadavre bafouille, ça donne des choses dans le goût que voici:

« Il n’y avait que trop de vérité dans ce premier mouvement des

Européens qui refusèrent, au siècle de Colomb, de reconnaître leurs

semblables dans les hommes dégradés qui peuplaient le nouveau

monde… On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l’anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. »

Et c’est signé Joseph de Maistre. (Ça, c’est la mouture mystique.)

Et puis ça donne encore ceci :

__________

3 Pas mauvais diable au fond, comme la suite l’a prouvé, mais déchaîné ce jour-là.

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

— 17 —

« Au point de vue sélectionniste, je regarderais comme fâcheux le

très grand développement numérique des éléments jaunes et noirs qui seraient d’une élimination difficile. Si toutefois la société future

s’organise sur une base dualiste, avec une classe dolichoblonde

dirigeante et une classe de race inférieure confinée dans la main-d’œuvre la plus grossière, il est possible que ce dernier rôle incombe à des éléments jaunes et noirs. En ce cas d’ailleurs, ils ne seraient pas une gêne, mais un avantage pour les dolicho-blonds… Il ne faut pas oublier que [l’esclavage] n’a rien de plus anormal que la domestication du cheval ou du boeuf. Il est donc possible qu’il reparaisse dans l’avenir sous une forme quelconque. Cela se produira même probablement d’une manière inévitable si la solution simpliste n’intervient pas : une seule race supérieure, nivelée par sélection. »

Ça, c’est la mouture scientiste et c’est signé Lapouge.

Et ça donne encore ceci (cette fois mouture littéraire) :

« Je sais que je dois me croire supérieur aux pauvres Bayas de la

Mambéré. Je sais que je dois avoir l’orgueil de mon sang. Lorsqu’un

homme supérieur cesse de se croire supérieur, il cesse effectivement

d’être supérieur… Lorsqu’une race supérieure cesse de se croire une race élue, elle cesse effectivement d’être une race élue. »

Et c’est signé Psichari-soldat-d’Afrique.

Traduit en patois journalistique, on obtient du Faguet :

« Le Barbare est de même race, après tout, que le Romain et le Grec.

C’est un cousin. Le Jaune, le Noir n’est pas du tout notre cousin. Ici, il y a une vraie différence, une vraie distance, et très grande, ethnologique.

Après tout, la civilisation n’a jamais été faite jusqu’à présent que par des Blancs… L’Europe devenue jaune, il y aura certainement une régression, une nouvelle période d’obscurcissement et de confusion, c’est-à-dire un second Moyen-Age. »

Et puis, plus bas, toujours plus bas, jusqu’au fond de la fosse, plus

bas que ne peut descendre la pelle, M. Jules Romains, de l’Académie

française et de la Revue des Deux Mondes (peu importe, bien entendu, que M. Farigoule change de nom une fois de plus -et se fasse, ici, appeler Salsette pour la commodité de la situation). L’essentiel est que M. Jules Romains en arrive à écrire ceci :

« Je n’accepte la discussion qu’avec des gens qui consentent à faire

l’hypothèse suivante : une France ayant sur son sol métropolitain dix

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

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millions de Noirs, dont cinq ou six millions dans la vallée de la Garonne.

Le préjugé de race n’aurait-il jamais effleuré nos vaillantes populations du Sud-Ouest ? Aucune inquiétude, si la question s’était posée de remettre tous les pouvoirs à ces nègres, fils d’esclaves ?… Il m’est arrivé d’avoir en face de moi une rangée d’une vingtaine de Noirs purs… Je ne reprocherai même pas à nos nègres et négresses de mâcher du chewing-gum. J’observerai seulement… que ce mouvement a pour effet de mettre les mâchoires bien en valeur et que les évocations qui vous viennent à l’esprit vous ramènent plus près de la forêt équatoriale que de la procession des Panathénées… La race noire n’a encore donné, ne donnera jamais un Einstein, un Stravinsky, un Gershwin. »

Comparaison idiote pour comparaison idiote : puisque le prophète

de la Revue des Deux Mondes et autres lieux nous invite aux

rapprochements « distants », qu’il permette au nègre que je suis de

trouver – personne n’étant maître de ses associations d’idées – que sa voix a moins de rapport avec le chêne, voire les chaudrons de Dodone, qu’avec le braiment des ânes du Missouri.

Encore une fois, je fais systématiquement l’apologie de nos vieilles

civilisations nègres : c’étaient des civilisations courtoises.

Et alors, me dira-t-on, le vrai problème est d’y revenir. Non, je le

répète. Nous ne sommes pas les hommes du « ou ceci ou cela ». Pour

nous, le problème n’est pas d’une utopique et stérile tentative de

réduplication, mais d’un dépassement. Ce n’est pas une société morte que nous voulons faire revivre. Nous laissons cela aux amateurs d’exotisme.

Ce n’est pas davantage la société coloniale actuelle que nous voulons

prolonger, la plus carne qui ait jamais pourri sous le soleil. C’est une

société nouvelle qu’il nous faut, avec l’aide de tous nos frères esclaves, créer, riche de toute la puissance productive moderne, chaude de toute la fraternité antique.

Que cela soit possible, l’Union Soviétique nous en donne quelques

exemples…

Mais revenons à M. Jules Romains.

On ne peut pas dire que le petit bourgeois n’a rien lu. Il a tout lu,

tout dévoré au contraire. Seulement son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience bourgeoise.

Les Vietnamiens, avant l’arrivée des Français dans leur pays, étaient

gens de culture vieille, exquise et raffinée. Ce rappel indispose la Banque d’Indochine. Faites fonctionner l’oublioir !

Ces Malgaches, que l’on torture aujourd’hui, étaient, il y a moins

d’un siècle, des poètes, des artistes, des administrateurs ? Chut ! Bouche cousue ! Et le silence se fait profond comme un coffre-fort !

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

— 19 —

Heureusement qu’il reste les nègres. Ah ! les nègres ! parlons-en des

nègres ! Eh bien, oui, parlons-en.

Des empires soudanais ? Des bronzes du Bénin ? De la sculpture

Shongo ? Je veux bien ; ça nous changera de tant de sensationnels navets qui adornent tant de capitales européennes. De la musique africaine. Pourquoi pas ? Et de ce qu’ont dit, de ce qu’ont vu les premiers explorateurs… Pas de ceux qui mangent aux râteliers des Compagnies ! Mais des d’Elbée, des Marchais, des Pigafetta ! Et puis de Frobénius ! Hein, vous savez qui c’est, Frobénius ? Et nous lisons ensemble :

« Civilisés jusqu’à la moelle des os ! L’idée du nègre barbare est une

invention européenne. »

Le petit bourgeois ne veut plus rien entendre. D’un battement

d’oreilles, il chasse l’idée. L’idée, la mouche importune.

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

— 20 —

4

Donc, camarade, te seront ennemis – de manière haute, lucide et

conséquente – non seulement gouverneurs sadiques et préfets

tortionnaires, non seulement colons flagellants et banquiers goulus, non seulement macrotteurs politiciens lèche-chèques et magistrats aux ordres, mais pareillement et au même titre, journalistes fielleux,

académiciens goîtreux endollardés de sottises, ethnographes

métaphysiciens et dogonneux, théologiens farfelus et belges, intellectuels jaspineux, sortis tout puants de la cuisse de Nietzsche ou chutés calenders-fils-de-Roi d’on ne sait quelle Pléiade, les paternalistes, les embrasseurs, les corrupteurs, les donneurs de tapes dans le dos, les amateurs d’exotisme, les diviseurs, les sociologues agrariens, les endormeurs, les mystificateurs, les haveurs, les matagraboliseurs, et d’une manière générale, tous ceux qui, jouant leur rôle dans la sordide division du travail pour la défense de la société occidentale et bourgeoise, tentant de manière diverse et par diversion infâme de désagréger les forces du Progrès – quitte à nier la possibilité même du Progrès – tous suppôts du capitalisme, tous tenants déclarés ou honteux du colonialisme

pillard, tous responsables, tous haïssables, tous négriers, tous redevables désormais de l’agressivité révolutionnaire.

Et balaie-moi tous les obscurcisseurs, tous les inventeurs de

subterfuges, tous les charlatans mystificateurs, tous les manieurs de

charabia. Et n’essaie pas de savoir si ces messieurs sont personnellement de bonne ou de mauvaise foi, s’ils sont personnellement bien ou mal intentionnés, s’ils sont personnellement, c’est-à-dire dans leur conscience intime de Pierre ou Paul, colonialistes ou non, l’essentiel étant que leur très aléatoire bonne foi subjective est sans rapport aucun avec la portée objective et sociale de la mauvaise besogne qu’ils font de chiens de garde du colonialisme. Et dans cet ordre d’idées, je cite, à titre d’exemples (pris à dessein dans des disciplines très différentes) :

— De Gourou, son livre : Les pays tropicaux, où, parmi des vues

justes, la thèse fondamentale s’exprime partiale, irrecevable, qu’il n’y a jamais eu de grande civilisation tropicale, qu’il n’y a eu de civilisation grande que de climat tempéré, que, dans tout pays tropical, le germe de

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

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la civilisation vient et ne peut venir que d’un ailleurs extra-tropical et que sur les pays tropicaux pèse, à défaut de la malédiction biologique des racistes, du moins, et avec les mêmes conséquences, une non moins efficace malédiction géographique.

— Du B. P. Tempels, missionnaire et belge, sa Philosophie bantoue

vaseuse et méphitique à souhait, mais découverte de manière très

opportune, comme par d’autres l’hindouisme, pour faire pièce au

« matérialisme communiste », qui menace, paraît-il, de faire des nègres des « vagabonds moraux ».

— Des historiens ou des romanciers de la civilisation (c’est tout un),

non de tel ou tel, de tous ou presque, leur fausse objectivité, leur

chauvinisme, leur racisme sournois, leur vicieuse passion à dénier aux races non blanches, singulièrement aux races mélaniennes, tout mérite, leur monomanie à monopoliser au profit de la leur toute gloire.

— Les psychologues, sociologues, etc., leurs vues sur le

« primitivisme », leurs investigations dirigées, leurs généralisations

intéressées, leurs spéculations tendancieuses, leur insistance sur le

caractère en marge, le caractère « à part » des non-Blancs, leur

reniement pour les besoins de la cause, dans le temps même où chacun de ces messieurs se réclame, pour accuser de plus haut l’infirmité de la pensée primitive, du rationalisme le plus ferme, leur reniement barbare de la phrase de Descartes, charte de l’universalisme : que « la raison… est tout entière en chacun » et « qu’il n’y a du plus ou du moins qu’entre les accidents et non point entre les formes ou natures des individus d’une même espèce ».

Mais n’allons pas trop vite. Il vaut la peine de suivre quelques-uns de

ces messieurs.

Je ne m’étendrai pas sur le cas des historiens, ni celui des historiens

de la colonisation ni celui des égyptologues, le cas des premiers étant trop évident, dans le cas des seconds, le mécanisme de leur mystification ayant été définitivement démonté par Cheikh Anta Diop, dans son livre Nations nègres et Culture – le plus audacieux qu’un nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera, à n’en pas douter, dans le réveil de l’Afrique (4).

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4 Cf. Cheikh Anta Diop : Nations nègres et Culture, collection « Présence

Africaine », 1955. Hérodote, ayant affirmé que les Egyptiens n’étaient primitivement qu’une colonie les Ethiopiens ; Diodore de Sicile ayant répété la même chose et aggravé son cas en portraiturant les Ethiopiens de manière à ne pouvoir s’y méprendre (Plerique omnes – pour citer la traduction latine – nigro sunt colore, facie sima, crispis capilis, livre III, 3), Il importait au plus haut point de les contrebattre. Cela étant admis, et presque tous les savants occidentaux s’étant délibérément fixé pour but de ravir l’Egypte à l’Afrique, quitte à ne plus pouvoir l’expliquer, il y avait plusieurs

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

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Revenons plutôt en arrière. A M. Gourou exactement.

Ai-je besoin de dire que c’est de très haut que l’éminent savant toise

les populations indigènes, lesquelles « n’ont pris aucune par » au

développement de la science moderne ? Et que ce n’est pas de l’effort de ces populations, de leur lutte libératrice, de leur combat concret pour la vie, la liberté et la culture qu’il attend le salut des pays tropicaux, mais du bon colonisateur ; attendu que la loi est formelle à savoir que « ce sont des éléments culturels préparés dans des régions extratropicales, qui assurent et assureront le progrès des régions tropicales vers une population plus nombreuse et une civilisation supérieure ».

J’ai dit qu’il y a des vues juste dans le livre de M. Gourou : « Le

milieu tropical et les sociétés indigènes, écrit-il, dressant le bilan de la colonisation, ont souffert de l’introduction de techniques mal adaptées, des corvées, du portage, du travail forcé, de l’esclavage, de la transplantation des travailleurs d’une région dans une autre, de

changements subits du milieu biologique, de conditions spéciales

nouvelles et moins favorables. »

Quel palmarès ! Tête du recteur ! Tête du ministre quand il lit cela !

Notre Gourou est lâché ; ça y est ; il va tout dire ; il commence : « Les

pays chauds typiques se trouvent devant le dilemme suivant : stagnation économique et sauvegarde des indigènes ou développement économique provisoire et régression des indigènes. » « Monsieur Gourou, c’est très grave ! Je vous avertis solennellement qu’à ce jeu, c’est votre carrière qui se joue. » Alors notre Gourou choisit de filer doux et d’omettre de préciser que, si le dilemme existe, il n’existe que dans le cadre du régime

_________

moyens d’y parvenir : la méthode Gustave Le Bon, affirmation brutale, effrontée :  « Les Egyptiens sont des Chamites, c’est-à-dire des Blancs comme les Lydiens, les Gétules, les Maures, les Numides, les Berbères » ; la méthode Maspero qui consiste à rattacher, contre toute vraisemblance, la langue égyptienne aux langues sémitiques, plus spécialement au type hébraeo-araméen, d’où suit la conclusion, que les Egyptiens ne pouvaient être à l’origine que des Sémites ; la méthode Weigall, géographique celle-là, selon laquelle la civilisation égyptienne n’a pu naître que dans la Basse-Egypte et que de là elle serait passée à la Haute-Egypte, en remontant le fleuve… attendu qu’elle ne pouvait le descendre (sic). On aura compris que la secrète raison de cette impossibilité est que la Basse-Egypte est proche de la Méditerranée, donc des populations blanches, tandis que la Haute-Egypte est proche du pays des nègres. A ce sujet, et pour les opposer à la thèse de Weigall, Il n’est pas sans intérêt de rappeler les vues de Scheinfurth (Au coeur de l’Afrique, t. 1) sur l’origine de la flore et de la faune de l’Egypte, qu’il situe « à des centaines de milles en amont du fleuve ».

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

— 23 —

existant ; que, si cette antinomie constitue une loi d’airain, ce n’est que la loi d’airain du capitalisme colonialiste, donc d’une société non seulement périssable, mais déjà en voie de périr.

Géographie impure et combien séculière !

S’il y a mieux, c’est du R. P. Tempels. Que l’on pille, que l’on torture

au Congo, que le colonisateur belge fasse main basse sur toute richesse, qu’il tue toute liberté, qu’il opprime toute fierté – qu’il aille en paix, le révérend Père Tempels y consent. Mais, attention ! Vous allez au Congo ?

Respectez, je ne dis pas la propriété indigène (les grandes compagnies belges pourraient prendre ça pour une pierre dans leur jardin), je ne dis pas la liberté des indigènes (les colons belges pourraient y voir propos subversifs), je ne dis pas la patrie congolaise (le gouvernement belge risquant de prendre fort mal la chose), Je dis – Vous allez au Congo, respectez la philosophie bantoue !

« Il serait vraiment inouî, écrit le R.P. Tempels, que l’éducateur

blanc s’obstine à tuer dans l’homme noir son esprit humain propre, cette seule réalité qui nous empêche de le considérer comme un être inférieur ! Ce serait un crime de lèse-humanité, de la part du colonisateur, d’émanciper les races primitives de ce qui est valeureux, de ce qui constitue un noyau de vérité dans leur pensée traditionnelle, etc. »

Quelle générosité, mon Père ! Et quel zèle !

Or donc, apprenez que la pensée bantoue est essentiellement

ontologique ; que l’ontologie bantoue est fondée sur les notions

véritablement essentielles de force vitale et de hiérarchie de forces

vitables : que pour le Bantou enfin l’ordre ontologique qui définit le

monde vient de Dieu (5) et, décret divin, doit être respecté…

Admirable ! Tout le monde y gagne : grandes compagnies, colons,

gouvernement, sauf le Bantou, naturellement.

La pensée des Bantous étant ontologique, les Bantous ne demandent

de satisfaction que d’ordre ontologique. Salaires décents ! Logements confortables ! Nourriture ! Ces Bantous sont de purs esprits, vous dis-je : « Ce qu’ils désirent avant tout et par-dessus tout, ce n’est pas l’amélioration de leur situation économique ou matérielle, mais bien la reconnaissance par le Blanc et son respect, pour leur dignité d’homme, pour leur pleine valeur humaine. »

____________

5 Il est clair qu’ici on s’en prend non pas à la philosophie bantoue, mais à l’utilisation

que certains, dans un but politique, entreprennent d’en faire.

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

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En somme, un coup de chapeau à la force vitale bantoue, un clin

d’oeil à l’âme immortelle bantoue. Et vous êtes quitte ! Avouez que c’est à bon compte ! Quant au gouvernement, de quoi se plaindrait-il? puisque, note le R. P. Tempels, avec une évidente satisfaction, « les Bantous nous ont considérés, nous les Blancs, et ce, dès le premier contact, de leur point de vue possible, celui de leur philosophie bantoue » et « nous ont intégrés, dans leur hiérarchie des êtres-forces, à un échelon fort élevé ».

Autrement dit, obtenez qu’en tête de la hiérarchie des forces vitales

bantoues, prenne place le Blanc, et le Belge singulièrement, et plus

singulièrement encore Albert ou Léopold, et le tour est joué. On

obtiendra cette merveille : le Dieu bantou sera garant de l’ordre

colonialiste belge et sera sacrilège tout Bantou qui osera y porter la

main.

Pour ce qui est de M. Mannoni, ses considérations sur l’âme

malgache et son livre méritent que de lui on fasse grand cas.

Qu’on le suive pas à pas dans les tours et détours de ses petits tours

de passe-passe, et il vous démontrera clair comme le jour que la

colonisation est fondée en psychologie ; qu’il y a de par le monde des

groupes d’hommes atteints, on ne sait comment, d’un complexe qu’il faut bien appeler complexe de la dépendance, que ces groupes sont

psychologiquement faits pour être dépendants ; qu’ils ont besoin de la dépendance, qu’ils la postulent, qu’ils la réclament, qu’ils l’exigent ; que ce cas est celui de la plupart des peuples colonisés, des Malgaches en particulier.

Foin du racisme ! Foin du colonialisme ! Ça sent trop son barbare.

M. Mannoni a mieux : la psychanalyse. Agrémentée d’existentialisme, les résultats sont étonnants : les lieux communs les plus éculés vous sont ressemelés et remis à neuf ; les préjugés les plus absurdes, expliqués et légitimés ; et magiquement les vessies vous deviennent des lanternes.

Ecoutez-le plutôt :

« Le destin de l’Occidental rencontre l’obligation d’obéir au

commandement : Tu quitteras ton père et ta mère. Cette obligation est incompréhensible pour le Malgache. Tout Européen, à un moment de son développement, découvre en lui le désir… de rompre avec ses liens de dépendance, de s’égaler à son père. Le Malgache, jamais ! Il ignore la rivalité avec l’autorité paternelle, la « protestation virile », l’infériorité adlérienne, épreuves par lesquelles l’Européen doit passer et qui sont

Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme

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comme les formes civilisées… des rites d’initiation par lesquels on atteint à la virilité… »

Que les subtilités du vocabulaire, que les nouveautés

terminologiques ne vous effraient pas ! Vous connaissez la rengaine :

« Les Nègres-sont-de-grands-Enfants ». On vous la prend, on vous

l’habille, on vous l’emberlificote. Le résultat, c’est du Mannoni. Encore une fois, rassurez-vous ! Au départ, ça peut paraître un peu pénible, mais à l’arrivée, vous verrez, vous retrouverez tous vos bagages. Rien ne manquera, pas même le célèbre fardeau de l’homme blanc. Donc, oyez :

« Par ces épreuves (réservées à l’Occidental [A.C.]), on triomphe de la peur infantile de l’abandon et on acquiert liberté et autonomie, biens suprêmes et aussi fardeaux de l’Occidental. »

Et le Malgache ? direz-vous. Race serve et mensongère, dirait

Kipling. M. Mannoni diagnostique : « Le Malgache n’essaie même pas d’imaginer pareille situation d’abandon… Il ne désire ni autonomie personnelle ni libre responsabilité. » (Vous savez bien, voyons. Ces nègres n’imaginent même pas ce que c’est que la liberté. Ils ne la désirent pas, ils ne la revendiquent pas. Ce sont les meneurs blancs qui leur fourrent ça dans la tête. Et si on la leur donnait, ils ne sauraient qu’en faire.)

Si on fait remarquer à M. Mannoni que les Malgaches se sont

pourtant révoltés à plusieurs reprises depuis l’occupation française et dernièrement encore, en 1947, M. Mannoni, fidèle à ses prémisses, vous expliquera qu’il s’agit là d’un comportement purement névrotique, d’une folie collective, d’un comportement d’amok ; que d’ailleurs, en la circonstance, il ne s’agissait pas pour les Malgaches de partir à la conquête de biens réels, mais d’une « sécurité imaginaire », ce qui implique évidemment que l’oppression dont ils se plaignent est une oppression imaginaire. Si nettement, si démentiellement imaginaire, qu’il n’est pas interdit de parler d’ingratitude monstrueuse, selon le type classique du Fidjien qui brûle le séchoir du capitaine qui l’a guéri de ses blessures.

Que, si vous faîtes la critique du colonialisme qui accule au désespoir

les populations les plus pacifiques, M. Mannoni vous expliquera qu’après tout, le responsable, ce n’est pas le Blanc colonialiste, mais les Malgaches colonisés. Que diable ! Ils prenaient les Blancs pour des dieux et attendaient d’eux tout ce qu’on attend de la divinité !

Que si vous trouvez que le traitement appliqué à la névrose malgache

a été un peu rude, M. Mannoni, qui a réponse à tout, vous prouvera que les fameuses brutalités dont on parle ont été très largement exagérées, que nous sommes là en pleine fiction… névrotique, que les tortures étaient des tortures imaginaires appliquées par des « bourreaux imaginaires ». Quant au gouvernement français, il se serait montré singulièrement modéré, puisqu’il s’est contenté d’arrêter les députés malgaches, alors qu’il aurait dû les sacrifier, s’il avait voulu respecter les lois d’une saine psychologie.

Je n’exagère rien. C’est M. Mannoni qui parle : « Suivant des

chemins très classiques, ces Malgaches transformaient leurs saints en martyrs, leurs sauveurs en boucs émissaires ; ils voulaient laver leurs péchés imaginaires dans le sang de leurs propres dieux. Ils étaient prêts, même à ce prix, ou plutôt à ce prix seulement, à renverser encore une fois leur attitude. Un trait de cette psychologie dépendante semblerait être que, puisque nul ne peut avoir deux maîtres, il convient que l’un des deux soit sacrifié à l’autre. La partie la plus troublée des colonialistes de Tananarive comprenait confusément l’essentiel de cette psychologie du sacrifice, et ils réclamaient leurs victimes. Ils assiégeaient le Haut- Commissariat, assurant que, si on leur accordait le sang de quelques innocents,        « tout le monde serait satisfait ». Cette attitude, humainement

déshonorante, était fondée sur une aperception assez juste en gros des troubles émotionnels que traversait la population des hauts plateaux. » De là à absoudre les colonialistes altérés de sang, il n’y a

évidemment qu’un pas. La « psychologie » de M. Mannoni est aussi

« désintéressée », aussi « libre », que la géographie de M. Gourou ou la théologie missionnaire du R. P. Tempels !

Et voici la saisissante unité de tout cela, la persévérante tentative

bourgeoise de ramener les problèmes les plus humains à des notions

confortables et creuses : l’idée du complexe de dépendance chez

Mannoni, l’idée ontologique chez le R. P. Tempels, l‘idée de

« tropicalité » chez Gourou. Que devient la Banque d’Indochine dans tout cela ? Et la Banque de Madagascar ? Et la chicote ? et l’impôt ? et la poignée de riz au Malgache ou au nhaqué ? Et ces martyrs ? Et ces innocents assassinés ? Et cet argent sanglant qui s’amasse dans vos coffres, messieurs ? Volatilisés ! Disparus, confondus, méconnaissables au royaume des pâles ratiocinations.

Mais il y a pour ces messieurs un malheur. C’est que l’entendement

bourgeois est de plus en plus rebelle à la finasserie et que leurs maîtres sont condamnés à se détourner d’eux de plus en plus pour applaudir de plus en plus d’autres moins subtils et plus brutaux. C’est très précisément cela qui donne une chance à M. Yves Florenne. Et, en effet, voici, sur le plateau du journal Le Monde, bien sagement rangées, ses petites offres

de service. Aucune surprise possible. Tout garanti, efficacité éprouvée, toute expérience faite et concluante, c’est d’un racisme qu’il s’agit, d’un racisme français encore maigrelet certes, mais prometteur. Oyez plutôt :

« Notre lectrice… (une dame professeur qui a eu l’audace de

contredire l’irascible M. Florenne) éprouve, en contemplant deux jeunes métisses, ses élèves, l’émotion de fierté que lui donne le sentiment d’une intégration croissante à notre famille française… Son émotion serait-elle la même si elle voyait à l’inverse la France s’intégrer dans la famille noire (ou jaune ou rouge, peu importe), c’est-à-dire se diluer, disparaître ? »

C’est clair, pour M. Yves Florenne, c’est le sang qui fait la France et

les bases de la nation sont biologiques: « Son peuple, son génie sont faits d’un équilibre millénaire, vigoureux et délicat à la fois et… certaines ruptures inquiétantes de cet équilibre coïncident avec l’infusion massive et souvent hasardeuse de sang étranger qu’elle a dû subir depuis une trentaine d’années. »

En somme, le métissage, voilà l’ennemi. Plus de crise sociale ! Plus

de crise économique ! Il n’y a plus que des crises raciales ! Bien entendu, l’humanisme ne perd point ses droits (nous sommes en Occident), mais entendons-nous :

« Ce n’est pas en se perdant dans l’univers humain avec son sang et

son esprit, que la France sera universelle, c’est en demeurant elle-même.» Voilà où en est arrivée la bourgeoisie française, cinq ans après la défaite de Hitler ! Et c’est en cela précisément que réside son châtiment historique : d’être condamnée, y revenant comme par vice, à remâcher le vomi de Hitler.

Car enfin, M. Yves Florenne en était encore à fignoler des romans

paysans, des « drames de la terre », des histoires de mauvais oeil, quand, l’oeil autrement mauvais qu’un agreste héros de jettatura, Hitler annonçait :

« Le but suprême de l’Etat-Peuple est de conserver les éléments

originaires de la race qui, en répandant la culture, créent la beauté et la dignité d’une humanité supérieure. »

Cette filiation, M. Yves Florenne la connaît.

Et il n’a garde d’en être gêné.

Fort bien, c’est son droit.

Comme ce n’est pas notre droit de nous en indigner.

Car enfin, il faut en prendre son parti et se dire, une fois pour toutes,

que la bourgeoisie est condamnée à être chaque jour plus hargneuse, plus ouvertement féroce, plus dénuée de pudeur, plus sommairement barbare ; que c’est une loi implacable que toute classe décadente se voit transformée en réceptacle où affluent toutes les eaux sales de l’histoire ; que c’est une loi universelle que toute classe, avant de disparaître, doit préalablement se déshonorer complètement, omnilatéralement, et que c’est la tête enfouie sous le fumier que les sociétés moribondes poussent

leur chant du cygne.

 

 

Au fait, le dossier est accablant.

Un rude animal qui, par l’élémentaire exercice de sa vitalité, répand le sang et sème la mort, on se souvient qu’historiquement, c’est sous cette forme d’archétype féroce que se manifesta, à la conscience et à l’esprit des meilleurs, la révélation de la société capitaliste.

L’animal s’est anémié depuis ; son poil s’est fait rare, son cuir décati, mais la férocité est restée, tout juste mêlée de sadisme. Hitler a bon dos. Rosenberg a bon dos. Bon dos, Junger et les autres. Le S.S. a bon dos.

Mais ceci :

« Tout en ce monde sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l’homme. »

C’est du Baudelaire, et Hitler n’était pas né !

Preuve que le mal vient de plus loin.

Et Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !

À ce sujet, il est grand temps de dissiper l’atmo­sphère de scandale qui a été créée autour des Chants de Maldoror.

Monstruosité ? Aérolithe littéraire ? Délire d’une imagination malade ? Allons donc ! Comme c’est commode !

La vérité est que Lautréamont n’a eu qu’à regarder, les yeux dans les yeux, l’homme de fer forgé par la société capitaliste, pour appréhender le monstre, le monstre quotidien, son héros. Nul ne nie la véracité de Balzac. Mais attention : faites Vautrin, retour des pays chauds, donnez-lui les ailes de l’archange et les frissons du paludisme, faites-le accompagner, sur le pavé parisien, d’une escorte de vampires uruguayens et de fourmis tambochas, et vous aurez Maldoror.

Variante du décor, mais c’est bien du même monde, c’est bien du même homme qu’il s’agit, dur, inflexible, sans scrupules, amateur, comme pas un, « de la viande d’autrui ».

Pour ouvrir ici une parenthèse dans ma parenthèse, je crois qu’un jour viendra où, tous les éléments réunis, toutes les sources dépouillées, toutes les circonstances de l’œuvre élucidées, il sera pos­sible de donner des Chants de Maldoror une interprétation matérialiste et historique qui fera apparaître de cette épopée forcenée un aspect par trop méconnu, celui d’une implacable dénonciation d’une forme très précise de société, telle qu’elle ne pouvait échapper au plus aigu des regards vers l’année 1865.

Auparavant, bien entendu, il aura fallu débroussailler la route des commentaires occultistes et métaphysiques qui l’offusquent ; redonner son importance à telles strophes négligées – celle, par exemple, entre toutes étrange de la mine de poux où on n’acceptera de voir ni plus ni moins que la dénonciation du pouvoir maléfique de l’or et de la thésaurisation ; restituer sa vraie place à l’admirable épisode de l’omnibus, et consentir à y trouver très platement ce qui y est, savoir la peinture à peine allégorique d’une société où les privilégiés, confortablement assis, refusent de se serrer pour faire place au nouvel arrivant, et – soit dit en passant – qui recueille l’enfant durement rejeté ? Le peuple ! Ici représenté par le chiffonnier. Le chiffonnier de Baudelaire :

Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Épanche tout son cœur en glorieux projet. Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes. Alors, n’est-il pas vrai, on comprendra que l’ennemi dont Lautréamont a fait / ‘ennemi, le « créateur » anthropophage et décerveleur, le sadique « juché sur un trône formé d’excréments humains et d’or », l’hypocrite, le débauché, le fainéant qui « mange le pain des autres » et que l’on retrouve de temps en temps ivre mort « comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang », on comprendra que ce créateur-là, ce n’est pas derrière le nuage qu’il faut aller le chercher, mais que nous avons plus de chance de le trouver dans l’annuaire Desfossés et dans quelque confortable conseil d’administration ! Mais laissons cela. Les moralistes n’y peuvent rien. La bourgeoisie, en tant que classe, est condamnée, qu’on le veuille ou non, à prendre en charge toute la barbarie de l’histoire, les tortures du Moyen Âge comme l’inquisition, la raison d’État comme le bellicisme, le racisme comme l’esclava­gisme, bref, tout ce contre quoi elle a protesté et en termes inoubliables, du temps que, classe à l’at­taque, elle incarnait le progrès humain.

Les moralistes n’y peuvent rien. Il y a une loi de dés humanisation progressive en vertu de quoi désormais, à l’ordre du jour de la bourgeoisie, il n’y a, il ne peut y avoir maintenant que la vio­lence, la corruption et la barbarie.

J’allais oublier la haine, le mensonge, la suffisance.
J’allais oublier M. Roger Caillois.

Or donc, M. Caillois à qui mission a été donnée de toute éternité d’enseigner à un siècle lâche et débraillé la rigueur de la pensée et la tenue du style, M. Caillois donc vient d’éprouver une grande colère.

Le motif ?

La grande trahison de l’ethnographie occidentale, laquelle, depuis quelque temps, avec une détérioration déplorable du sens de ses responsabilités, s’ingénie à mettre en doute la supériorité omnilatérale de la civilisation occidentale sur les civilisations exotiques.

Du coup, M. Caillois entre en campagne.

C’est la vertu de l’Europe d’ainsi susciter au moment le plus critique des héroïsmes salvateurs.
On est impardonnable de ne pas se souvenir de M. Massis, lequel, vers 1927, se croisa pour la défense de l’Occident.

(Cf. Roger Caillois : « Illusions à rebours », La Nouvelle Revue Française, décembre et janvier 1955)
On veut s’assurer qu’un meilleur sort sera réservé à M. Caillois, qui, pour défendre la même cause sacrée, transforme sa plume en bonne dague de Tolède. Que disait M. Massis ? Il déplorait que « le des­tin de la civilisation d’Occident, le destin de l’homme tout court » fussent aujourd’hui menacés ; que l’on s’efforçât de toutes parts « de faire appel à nos angoisses, de contester les titres de notre culture, de mettre en question l’essentiel de notre avoir », et M. Massis faisait serment de partir en guerre contre ces « désastreux prophètes ». M. Caillois n’identifie pas autrement l’ennemi. Ce sont ces « intellectuels européens » qui, « par une déception et une rancœur exceptionnellement aiguës », s’acharnent depuis une cinquantaine d’années « à renier les divers idéaux de leur culture » et qui, de ce fait, entretiennent, « notam­ment en Europe, un malaise tenace ». C’est à ce malaise, à cette inquiétude, que M. Caillois, pour sa part, entend mettre fin.
Il est significatif qu’au moment même où M. Caillois entreprenait sa croisade, une revue colonialiste belge, d’inspiration gouvernementale (Europe-Afrique, nº 6, janvier 1955), se livrait à une agression absolument identique contre l’ethnographie : « Auparavant, le colonisateur concevait fondamentalement son rapport avec le colonisé comme celui d’un homme civilisé avec un homme sauvage. La colonisation reposait ainsi sur une hiérarchie, grossière assurément, mais vigoureuse et nette. » C’est ce rapport hiérarchique que l’auteur de l’article, un certain M. Piron, reproche à l’ethnographie de détruire. Comme M. Caillois, il s’en prend à Michel Leiris et Lévi-Strauss. Au premier, il fait reproche d’avoir écrit, dans sa brochure, La question raciale devant la science moderne : « II est puéril de vouloir hiérarchiser la culture. » Au second, de s’attaquer au « faux évolutionnisme », en ce qu’il « tente de supprimer la diversité des cultures, en les considérant comme des stades d’un développement unique qui, partant d’un même point, doit les faire converger vers le même but ». Un sort particulier est fait à Mircea Éliade, pour avoir osé écrire la phrase suivante : « Devant lui, l’Européen a maintenant, non plus des indigènes, mais des interlocuteurs. Il est bon qu’on sache comment amorcer le dialogue ; il est indispensable de reconnaître qu’il n’existe plus de solution de continuité entre le monde primitif (entre guillemets) ou arriéré (idem) et l’Occident moderne. » Enfin, pour une fois, c’est un excès d’égalitarisme qui est repro­ché à la pensée américaine – Otto Klineberg, professeur de psychologie à l’Université de Columbia, ayant affirmé : « C’est une erreur capitale de considérer les autres cultures comme inférieures à la nôtre, simplement parce qu’elles sont différentes. »

Décidément, M. Caillois est en bonne compagnie.

Et de fait, jamais, depuis l’Anglais de l’époque victorienne, personnage ne promena à travers l’histoire une bonne conscience plus sereine et moins ennuagée de doute.

Sa doctrine ? Elle a le mérite d’être simple.

Que l’Occident a inventé la science. Que seul l’Occident sait penser ; qu’aux limites du monde occidental commence le ténébreux royaume de la pensée primitive, laquelle, dominée par la notion de participation, incapable de logique, est le type même de la fausse pensée.

Là-dessus on sursaute. On objecte à M. Caillois que la fameuse loi de participation inventée par Lévy-Bruhl, Lévy-Bruhl lui-même l’a reniée ; qu’au soir de sa vie, il a proclamé à la face du monde avoir eu tort « de vouloir définir un caractère propre à la mentalité primitive en tant que logique » ; qu’il avait, au contraire, acquis la conviction que « ces esprits ne diffèrent point du nôtre du point de vue logique… Donc, ne supportent pas plus que nous une contradiction formelle.. . Donc rejettent comme nous, par une sorte de réflexe mental ce qui est logiquement impossible ».

Peine perdue ! M. Caillois tient la rectification pour nulle et non avenue. Pour M. Caillois, le véritable Lévy-Bruhl ne peut être que le Lévy-Bruhl où le primitif extravague.

(Les Carnets de Lucien Lévy-Bruhl, Presses Universitaires de France, 1949)

 

II reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l’invention de l’arithmétique et de la géométrie par les Égyptiens. Savoir la découverte de l’astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l’apparition du rationalisme au sein de l’Islam à une époque où la pensée occidentale avait l’allure furieusement prélogique. Mais ces détails impertinents, M. Caillois a vite fait de les rabrouer, le principe étant formel « qu’une découverte qui ne rentre pas dans un ensemble » n’est précisément qu’un détail, c’est-à-dire un rien négligeable.
On pense bien qu’ainsi lancé, M. Caillois ne s’arrête pas en si beau chemin.

Après avoir annexé la science, le voilà qui revendique la morale.

Pensez donc ! M. Caillois n’a jamais mangé personne ! M. Caillois n’a jamais songé à achever un infirme ! M. Caillois, jamais l’idée ne lui est venue d’abréger les jours de ses vieux parents ! Eh bien, la voilà, la supériorité de l’Occident : « Cette discipline de vie qui s’efforce d’obtenir que la personne humaine soit suffisamment respectée pour qu’on ne trouve pas normal de supprimer les vieillards et les infirmes. »

La conclusion s’impose : face aux anthropophages, aux dépeceurs et autres comprachicos, l’Europe, l’Occident incarnent le respect de la dignité humaine.

Mais passons et pressons, crainte que notre pensée ne s’égare vers Alger, le Maroc, et autres lieux où, à l’heure même où j’écris ceci, tant de vaillants fils de l’Occident, dans le clair-obscur des cachots, prodiguent à leurs frères inférieurs d’Afrique, avec tant d’inlassables soins, ces authentiques marques de respect de la dignité humaine qui s’appellent, en termes techniques, « la baignoire », « l’électricité », « le goulot de bouteille ».

Pressons : M. Caillois n’est pas encore au bout de son palmarès. Après la supériorité scientifique et la supériorité morale, la supériorité religieuse.

Ici, M. Caillois n’a garde de se laisser abuser par le vain prestige de l’Orient. L’Asie, mère des dieux peut-être. En tout cas, l’Europe, maîtresse des rites. Et voyez la merveille : d’un côté hors d’Europe, des cérémonies type vaudou avec tout ce qu’elles comportent « de mascarade burlesque, de frénésie collective, d’alcoolisme débraillé, d’exploitation grossière d’une naïve ferveur », et de l’autre – côté Europe -, ces valeurs authen­tiques que célébrait déjà Chateaubriand dans le Génie du Christianisme : « les dogmes et les mys­tères de la religion catholique, sa liturgie, le symbolisme de ses sculpteurs et la gloire du plain-chant ».

Enfin, ultime motif de satisfaction :

Gobineau disait : « II n’est d’histoire que blanche. » M. Caillois, à son tour, constate : « II n’est d’ethnographie que blanche. » C’est l’Occident qui fait l’ethnographie des autres, non les autres qui font l’ethnographie de l’Occident.

Intense motif de jubilation, n’est-il pas vrai?

Et pas une minute, il ne vient à l’esprit de M. Caillois que les musées dont il fait vanité, il eût mieux valu, à tout prendre, n’avoir pas eu besoin de les ouvrir ; que l’Europe eût mieux fait de tolérer à côté d’elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées, les civilisations extra-européennes ; qu’il eût mieux valu les laisser se développer et s’accomplir que de nous en donner à admirer, dûment étiquetés, les membres épars, les membres morts ; qu’au demeurant, le musée par lui-même n’est rien ; qu’il ne veut rien dire, qu’il ne peut rien dire, là où la béate satisfaction de soi-même pourrit les yeux, là où le secret mépris des autres dessèche les cœurs, là où, avoué ou non, le racisme tarit la sympathie ; qu’il ne veut rien dire s’il n’est pas destiné qu’à fournir aux délices de l’amour-propre ; qu’après tout, l’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le connaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent.

Non, jamais dans la balance de la connaissance, le poids de tous les musées du monde ne pèsera autant qu’une étincelle de sympathie humaine. La conclusion de tout cela ? Soyons justes ; M. Caillois est modéré. Ayant établi la supériorité dans tous les domaines de l’Occident ; ayant ainsi rétabli une saine et précieuse hiérarchie, M. Caillois donne une preuve immédiate de cette supériorité en concluant à n’exterminer personne. Avec lui les nègres sont sûrs de n’être pas lynchés, les Juifs de ne pas alimenter de nouveaux bûchers. Seulement, attention ; il importe qu’il soit bien entendu que cette tolérance, nègres, Juifs, Australiens, la doi­vent, non à leurs mérites respectifs, mais à la magnanimité de M. Caillois, non à un diktat de la science,  laquelle ne  saurait offrir de vérités qu’éphémères, mais à un décret de la conscience de M. Caillois, laquelle ne saurait être qu’absolue ; que cette tolérance n’est conditionnée par rien, garantie par rien si ce n’est par ce que M. Caillois se doit à lui-même. Peut-être la science commandera-t-elle un jour de débarrasser la route de l’humanité de ces poids lourds, de ces impedimenta, que constituent des cultures arriérées et des peuples attardés, mais nous sommes assurés qu’à l’instant fatal la conscience de M. Caillois, qui, de bonne conscience, se mue aussitôt en belle conscience, arrêtera le bras meurtrier et prononcera le Salvus sis.

Ce qui nous vaut la note succulente que voici : « Pour moi, la question de l’égalité des races, des peuples, ou des cultures, n’a de sens que s’il s’agit d’une égalité de droit, non d’une égalité de fait. De la même manière, un aveugle, un mutilé, un malade, un idiot, un ignorant, un pauvre (on ne saurait être plus gentil pour les non-Occidentaux), ne sont pas respectivement égaux, au sens matériel du mot, à un homme fort, clairvoyant, complet, bien portant, intelligent, cultivé ou riche. Ceux-ci ont de plus grandes capacités qui d’ailleurs ne leur donnent pas plus de droits, mais seulement plus de devoirs… De même, il existe actuellement, que les causes en soient biologiques ou historiques, des différences de niveau, de puissance et de valeur entre les différentes cultures. Elles entraînent une inégalité de fait. Elles ne justifient aucunement une inégalité de droits en faveur des peuples dits supérieurs, comme le voudrait le racisme. Elles leur confèrent plutôt des charges supplémentaires et une responsabilité accrue.»
Responsabilité accrue ? Quoi donc, sinon celle de diriger le monde ?

Charge accrue ? Quoi donc, sinon la charge du monde ?

Et Caillois-Atlas de s’arc-bouter philanthropiquement dans la poussière et de recharger ses robustes épaules de l’inévitable fardeau de l’homme blanc.

On m’excusera d’avoir si longuement parlé de M. Caillois. Ce n’est pas que je surestime à quelque degré que ce soit la valeur intrinsèque de sa « philosophie » (on aura pu juger du sérieux d’une pensée qui, tout en se revendiquant de l’esprit de rigueur, sacrifie si complaisamment aux préjugés et barbote avec une telle volupté dans le lieu commun), mais elle méritait d’être signalée, parce que significative.

De quoi ?

De ceci que jamais l’Occident, dans le temps même où il se gargarise le plus du mot, n’a été plus éloigné de pouvoir assumer les exigences d’un humanisme vrai, de pouvoir vivre l’humanisme vrai – l’humanisme à la mesure du monde.

 

Des valeurs inventées jadis par la bourgeoisie et qu’elle lança à travers le monde, l’une est celle de l’homme et de l’humanisme – et nous avons vu ce qu’elle est devenue -, l’autre est celle de la nation.

C’est un fait : la nation est un phénomène bourgeois…

Mais précisément, si je détourne les yeux de l’homme pour regarder les nations, je constate qu’ici encore le péril est grand ; que l’entreprise coloniale est, au monde moderne, ce que l’impérialisme romain fut au monde antique : préparateur du Désastre et fourrier de la Catastrophe : Eh quoi ? les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle souillé et dénaturé ; le monde nègre disqualifié ; d’immenses voix à tout jamais éteintes ; des foyers dispersés au vent ; tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l’humanité réduite au monologue et vous croyez que tout cela ne se paie pas ? La vérité est que, dans cette politique, la perte de l’Europe elle-même est inscrite, et que l’Europe, si elle n’y prend garde, périra du vide qu’elle a fait autour d’elle.

On a cru n’abattre que des Indiens, ou des Hindous, ou des Océaniens, ou des Africains. On a en fait renversé, les uns après les autres, les remparts en deçà desquels la civilisation européenne pouvait se développer librement.

Je sais tout ce qu’il y a de fallacieux dans les parallèles historiques, dans celui que je vais esquisser notamment. Cependant, que l’on me permette ici de recopier une page de Quinet pour la part non négligeable de vérité qu’elle contient et qui mérite d’être méditée.

La voici :

« On demande pourquoi la barbarie a débouché d’un seul coup dans la civilisation antique. Je crois pouvoir le dire. Il est étonnant qu’une cause si simple ne frappe pas tous les yeux. Le système de la civilisation antique se composait d’un certain nombre de nationalités, de patries, qui, bien qu’elles semblassent ennemies, ou même qu’elles s’ignorassent, se protégeaient, se soutenaient, se gardaient l’une l’autre. Quand l’empire romain, en grandissant, entreprit de conquérir et de détruire ces corps de nations, les sophistes éblouis crurent voir, au bout de ce chemin, l’humanité triomphante dans Rome. On parla de l’unité de l’esprit humain ; ce ne fut qu’un rêve. Il se trouva que ces nationalités étaient autant de boulevards qui protégeaient Rome elle-même… Lors donc que Rome, dans cette prétendue marche triomphale vers la civilisation unique, eut détruit, l’une après l’autre, Carthage, l’Égypte, la Grèce, la Judée, la Perse, la Dacie, les Gaules, il arriva qu’elle avait dévoré elle-même les digues qui la protégeaient contre l’océan humain sous lequel elle devait périr. Le magnanime César, en écrasant les Gaules, ne fit qu’ouvrir la route aux Germains. Tant de sociétés, tant de langues éteintes, de cités, de droits, de foyers anéantis, firent le vide autour de Rome, et là où les barbares n’arrivaient pas, la barbarie naissait d’elle-même. Les Gaulois détruits se changeaient en Bagaudes. Ainsi la chute violente, l’extirpation progressive des cités particulières causa l’écroulement de la civilisation antique. Cet édifice social était soutenu par les nationalités comme par autant de colonnes différentes de marbre ou de porphyre.

« Quand on eut détruit, aux applaudissements des sages du temps, chacune de ces colonnes vivantes, l’édifice tomba par terre et les sages de nos jours cherchent encore comment ont pu se faire en un moment de si grandes ruines ! »

 

Et alors, je le demande : qu’a-t-elle fait d’autre, l’Europe bourgeoise ? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé « la racine de diversité ». Plus de digue. Plus de boulevard. L’heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L’heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre.

En 1913, Page écrivait à Wilson :

« L’avenir du monde est à nous. Qu’allons-nous faire lorsque bientôt la domination du monde va tomber entre nos mains ? »

Et en 1914 :

« Que ferons-nous de cette Angleterre et de cet Empire, prochainement, quand les forces économiques auront mis entre nos mains la direction de la race ? »

Cet Empire… Et les autres…

Et de fait, ne voyez-vous pas avec quelle ostentation ces messieurs viennent de déployer l’étendard de l’anti-colonialisme ?

« Aide aux pays déshérités », dit Truman. « Le temps du vieux colonialisme est passé. » C’est encore du Truman.

Entendez que la grande finance américaine juge l’heure venue de rafler toutes les colonies du monde. Alors, chers amis, de ce côté-ci, attention !

Je sais que beaucoup d’entre vous, dégoûtés de l’Europe, de la grande dégueulasserie dont vous n’avez pas choisi d’être les témoins, se tournent – oh ! en petit nombre – vers l’Amérique, et s’accoutument à voir en elle une possible libératrice.

« L’aubaine ! » pensent-ils.

« Les bulldozers ! Les investissements massifs de capitaux ! Les routes ! Les ports !

– Mais le racisme américain !

– Peuh ! le racisme européen aux colonies nous a aguerris ! »

Et nous voilà prêts à courir le grand risque yankee.

Alors, encore une fois, attention !

L’américaine, la seule domination dont on ne réchappe pas. Je veux dire dont on ne réchappe pas tout à fait indemne.

Et puisque vous parlez d’usines et d’industries, ne voyez-vous pas, hystérique, en plein cœur de nos forêts ou de nos brousses, crachant ses escarbilles, la formidable usine, mais à larbins, la prodigieuse mécanisation, mais de l’homme, le gigantesque viol de ce que notre humanité de spoliés a su encore préserver d’intime, d’intact, de non souillé, la machine, oui, jamais vue, la machine, mais à écraser, à broyer, à abrutir les peuples ?

En sorte que le danger est immense…

 

En sorte que, si l’Europe occidentale ne prend d’elle-même, en Afrique, en Océanie, à Madagascar, c’est-à-dire aux portes de l’Afrique du Sud, aux Antilles, c’est-à-dire aux portes de l’Amérique, l’initiative d’une politique des nationalités, l’initiative d’une politique nouvelle fondée sur le respect des peuples et des cultures ; que dis-je ? si l’Europe ne galvanise les cultures moribondes ou ne suscite des cultures nouvelles ; si elle ne se fait réveilleuse de patries et de civilisations, ceci dit sans tenir compte de l’admirable résistance des peuples coloniaux, que symbolisent actuellement le Viêt-Nam de façon éclatante, mais aussi l’Afrique du R.D.A., l’Europe se sera enlevé à elle-même son ultime chance et, de ses propres mains, aura tiré sur elle-même le drap des mortelles ténèbres.

Ce qui, en net, veut dire que le salut de l’Europe n’est pas l’affaire d’une révolution dans les méthodes ; que c’est l’affaire de la Révolution ; celle qui, à l’étroite tyrannie d’une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l’histoire, de tous les maux universels : le prolétariat.

 

Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme, 1955)

 

 


[1] Le texte de Césaire utilisé ici est la copie électronique du Discours annexé à l’article du prof. Brasseul dans le site www. Mondesfrancophones.com.

 

[2] « Qu’est-ce que Marco Polo a à voir avec les tueries ? » est l’un des commentaires que le professeur insère dans le texte de Césaire. Le style qu’utilise Césaire à ce niveau de son texte a bien discriminé  Marco Polo et les autres navigateurs cités. La phrase  “l’hypocrisie est de date récente” met entre parenthèses les navigateurs qui n’avaient aucun complexe de supériorité (“un ordre supérieur”) et annonce en prolepse la série des  “ils + exactions” qui domine le paragraphe.                            Cf. l’article du professeur  Jacques Brasseul  intitulé  Aimé Césaire, une critique du « Discours sur le colonialisme » et publié dans le  site www.mondesfrancophones.com ; date d’accès : 21/9/2011