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	<title>MondesFrancophones.com &#187; Aimé Césaire</title>
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		<title>La faune et la flore césairiennes : marqueurs de négritude ?  Aimé Césaire a-t-il lu Amos Tutuola ?</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/la-faune-et-la-flore-cesairiennes-marqueurs-de-negritude-aime-cesaire-a-t-il-lu-amos-tutuola/</link>
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		<pubDate>Tue, 31 Jan 2012 13:57:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>rhenane</dc:creator>
				<category><![CDATA[Afriques]]></category>
		<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>

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		<description><![CDATA[  Le discours césairien &#8211; « corps éternellement non prêt éternellement créé et créant » &#8230; Ses images, hyéroglyphes d&#8217;un ailleurs inconnu, son bestiaire en perpétuelles métamorphoses où faunes d&#8217;Europe, d&#8217;Amérique, d&#8217;Afrique, se mêlent et se confondent&#8230; tendent à prendre possession de la totalité du moi et du monde, d&#8217;hier, d&#8217;aujourd&#8217;hui, de demain.            (Jacqueline [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fafriques%252Fla-faune-et-la-flore-cesairiennes-marqueurs-de-negritude-aime-cesaire-a-t-il-lu-amos-tutuola%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22La%20faune%20et%20la%20flore%20c%C3%A9sairiennes%20%3A%20marqueurs%20de%20n%C3%A9gritude%20%3F%20%20Aim%C3%A9%20C%C3%A9saire%20a-t-il%20lu%20Amos%20Tutuola%20%3F%20%23%22%20%7D);"></div>
<p style="text-align: right;"><em><br />
</em></p>
<p style="text-align: right;" align="right">  Le discours césairien &#8211; « corps éternellement</p>
<p style="text-align: right;" align="right">non prêt éternellement créé et créant »</p>
<p style="text-align: right;" align="right">&#8230; Ses images, hyéroglyphes d&#8217;un ailleurs inconnu,</p>
<p style="text-align: right;" align="right">son bestiaire en perpétuelles métamorphoses</p>
<p style="text-align: right;" align="right">où faunes d&#8217;Europe, d&#8217;Amérique, d&#8217;Afrique,</p>
<p style="text-align: right;" align="right">se mêlent et se confondent&#8230; tendent à prendre</p>
<p style="text-align: right;" align="right">possession de la totalité du moi et du monde,</p>
<p style="text-align: right;" align="right">d&#8217;hier, d&#8217;aujourd&#8217;hui, de demain.</p>
<p style="text-align: right;" align="right">           (Jacqueline Leiner, <em>Mobile d&#8217;Aimé Césaire</em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn2">[2]</a>)</p>
<p style="text-align: justify;">La faune et la flore sont des champs lexicaux majeurs dans l’œuvre césairienne ; peuvent-ils refléter la négritude du poète ? Et dans quelle mesure l’imagerie animale et végétale peut-elle exprimer  l’affirmation de soi et la réappropriation d’un héritage ?</p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons toujours été  frappé par l’opulence de la flore et du bestiaire<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn3">[3]</a> dans l’œuvre césairienne, intrigué par la place éminente qu’ils tiennent parmi les schémas mentaux du poète.</p>
<p style="text-align: justify;">Sont-ils marqueurs de négritude ? Telle est la question posée.</p>
<p style="text-align: justify;">Il importe avant toutes choses d’essayer de définir la négritude selon Aimé Césaire.</p>
<p style="text-align: justify;">La négritude césairienne est une somme d’expériences vécues &#8211; l’histoire d’une souffrance immémoriale, d’une conscience blessée par le grand forfait de l’Histoire, ses déportations de populations, ses transferts d’hommes, de femmes, d’enfants…, par la colonisation.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>la négritude c’est l’affirmation, <span style="text-decoration: underline;">la réclamation d’un héritage, la revalorisation d’un héritage noir, la revalorisation de l’Afrique</span> </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn4">[<span style="text-decoration: underline;"><span style="text-decoration: underline;">4]</span></span></a><em>… C’est aussi l’affirmation d’une solidarité à travers le monde… un œcuménisme noir… la recherche d’une identité à la fois personnelle et collective .</em></p>
<p style="text-align: justify;">Aimé Césaire, toujours friand d’harmonies et de sonorités, résume plaisamment sa définition de la négritude : Il faut se rappeler les trois “<em>té</em>” :<em> Identi<strong>té</strong> – Solidari<strong>té</strong> – Fidéli<strong>té</strong>. </em></p>
<p style="text-align: justify;">La négritude césairienne  est sursaut de dignité, une affirmation de soi. Elle est refus de l’oppression… Elle est combat… elle est révolte.</p>
<p style="text-align: justify;">La négritude du poète Césaire, trouve-t-elle un écho dans sa faune et dans sa flore ?</p>
<p style="text-align: justify;">La faune : Bachelard lisant Lautréamont et ses <em>Chants de Maldoror</em> fut frappé par « une densité animale », et forgea le complexe de Lautréamont « complexe de la vie animale ». Observateur méticuleux, il compta les bêtes et relèva la présence de 185 espèces animales dans le bestiaire de Lautréamont.</p>
<p style="text-align: justify;">         Que n’eût-il dit devant le bestiaire césairien et ses 1091 références animales ? Ce qui nous permet d’affirmer, sans rique de démenti, que l’opulence animale dans l’œuvre d’Aimé Césaire est sans égale dans notre littérature.</p>
<p style="text-align: justify;">- 1091 référents animaux et 498 référents végétaux depuis les mots les plus banals, comme chat et chien, colibri, jusqu’aux plus étranges comme le ramphorinque, le zopilote ou l’énigmatique gongyle &#8211; 1091 références animales dont 316 mammifères, 306 oiseaux, 207 insectes, 116 reptiles et bêtes venimeuses, 82 poissons et mammifères marins, 64 mollusques et batraciens, sans compter les animaux exotiques ou fabuleux : Phénix, oiseau-tonnerre, vampire, dragon, lémure, salamandre…</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les espèces animales, notons les plus fréquentes :</p>
<ul style="text-align: justify;">
<li>Chez les mammifères : en tête, les fauves, lion et tigre, puis le cheval suivi par le chien molosse.</li>
<li>Chez les oiseaux : en tête,  l’aigle, le rapace, suivi par le perroquet et le colibri.</li>
<li>Chez les poissons : en tête les poissons féroces, le requin suivi par la murène</li>
<li>Les serpents : le trigonocéphale</li>
<li>Les insectes : en tête la luciole suivie par l’araignée.</li>
</ul>
<p style="text-align: justify;">      Une flore exubérante  : 498 références dont une large majorité de plantes tropicales : <em>acéra, bambou, cacaoyer, canne à sucre, cécropie, cocotier, corossolier, coton, datura, tamarinier, arbre à pain, balisier, flamboyant, bananier, caïmitier, cassave, hibiscus, mancenillier, mélia azédarach, pandanus, albizzia, cactus, canéfice, strelitzia, hura crepitans, ipoméa, manguier, mombin, mangle, palétuvier, palmier, simaruba, pereskia, parana, técomaria, frangipanier, bayahonde, cirouelle, prune jaboticaba, papaye, araucaria, filao,</em> etc. etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Peu d’espèces occidentales : par-ci par là, égarés dans l’opulence de la sylve tropicale, le chêne, le sapin, le noyer. Aimé Césaire fait apparaître les arbres de l’Europe lorsque son cri rebelle est celui d’un appel à l’universelle concorde, lorsque que le baobab et l’hibiscus tendent la main au chêne et à la rose.</p>
<p style="text-align: justify;">     <strong> Première question : pourquoi Aimé Césaire a-t-il accordé tant d’attention à la faune et la flore ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">      Plusieurs raisons nous apparaissent:</p>
<p style="text-align: justify;">   D’abord,  la curiosité et la culture encyclopédique du poète passionné de sciences de la vie, des mots de la biologie et de la médecine<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn5">[5]</a>, de la zoologie et de la botanique, comme l’ont révélé  les encyclopédies qui envahissaient son bureau – comme le prouvent aussi  l’appel aux zoologistes et aux botanistes comme E. Nonon et Henri Stehlé pour rédiger d’importants articles sur la faune et la flore de Martinique, au sein de la revue TROPIQUES.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« … dictionnaires géologiques, botaniques, zoologiques, maritimes, médicaux… lui les possède tous, dans sa tête… où se pressent l’agriculture tropicale, les itinéraires botaniques, la flore de Cuba, la faune des Antilles françaises, la flore phanérogamique, les oiseaux du révérend Père Pinchon, le dictionnaire d’Homère de Theil, les mythes grecs de Robert Graves, etc… »<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn6">[6]</a></p>
<p style="text-align: justify;">      Deux exemples anecdotiques au regard de la précision naturaliste dont fait preuve Aimé Césaire en botanique : évoquant au cours d’un entretien, un bel arbre de Martinique, Césaire nous répondit :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em> l’arbre planté sur la place de l’Abbé Grégoire, mais c’est un Enterolobium cyclocarpum </em>!<em> </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn7">[7]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Autre exemple, le poème intitulé <em>Spirales </em>(<em>Ferrements</em>)<em> </em>:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Nous montons / nattes de pendus de canéfices / le bourreau aura oublié de faire leur dernière toilette) / nous montons belles mains qui pendent de fougères…</em></p>
<p style="text-align: justify;">Aimé Césaire définit lui-même ce mot :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Je dois nommer les choses martiniquaises, les appeler par leur nom. Spirales est un arbre ; on l’appelle aussi</em> cassier<em> qu’on appelle en créole « casse z’habitant ».  Il a de grandes feuilles jaunes, d’un jaune solaire et son fruit est cette grande gousse noire violacée, utilisé  comme plante médicinale</em>. <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn8">[8]</a><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Une autre raison peut expliquer cette passion charnelle pour la faune et la flore : La Nostalgie</p>
<p style="text-align: justify;">Faisons parler les mots, écoutons l’étymologie : Nostalgie du grec médical <em>nostalgia</em> – de <em>nostos</em>, le retour et <em>algia</em> la souffrance, l’attente du retour…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… puis je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus… j’ai longtemps erré et je reviens… </em> (<em>Cahier d’un retour</em> <em>au pays natal</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Ce Paradis perdu c’est l’Afrique.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Les Antilles ne sont pas une patrie. Il y a un au-delà et c’est l’Afrique&#8230; C’est une Afrique sentimentale, idéale. C’est le continent premier&#8230;</em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn9">[9]</a> <em>j’ai remonté avec mon cœur l’antique silex, le vieil amadou déposé par l’Afrique au fond de moi-même</em> (<em>Et les chiens se taisaient</em>, acte III).</p>
<p style="text-align: justify;">N’oublions pas : Aimé Césaire, le Martiniquais, le Blessé de l’Histoire, n’a pas de mémoire ancestrale, il n’a pas n’a pas d’arrière pays vers lequel se retourner. Son arrière-pays, il le dit lui-même, tragiquement, se résume à la cale abominable du bateau négrier :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… les abois d’une femme en gésine… des raclements d’ongles cherchant des gorges… des ricanements de fouet… des farfouillis de vermine parmi des lassitudes…</em></p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi la conscience d’Aimé Césaire, nostalgique, éperdue devant la blessure de l’Histoire, se cherche des points d’ancrages en se tournant vers l’Afrique-Mère et dans la nature qui l’a vu naître : Le paysage, la montagne, le volcan, la mangrove, la faune et la flore.</p>
<p style="text-align: justify;">Le poète Césaire se réapproprie symboliquement la faune et la flore sous toutes leurs formes que la colonisation avait dénaturées voire détruites, véritable extermination menée par l’homme venu d’Europe : <em>pays en rupture de faune et de flore</em>, dit Aimé Césaire. Refuser cette dramatique séparation de l’homme avec la nature, tel est le sens d’un retour au pays natal.</p>
<p style="text-align: justify;">Enfin, dernière raison pour expliquer le tropisme césairien pour la faune et la flore : La force de l’imaginaire, le retour au paradis perdu, le gisement africain ancestral.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Je n’ai compris la Martinique que par le détour africain… quand je parle de gisements les plus profonds, c’est, par delà toutes les strates de la civilisation européenne, le gisement africain fondamental, ancestral, où me paraît résider le secret de moi-même. Je suis un poète africain. Le déracinement de moi-même, je le ressens profondément… </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn10">[10]</a></p>
<p style="text-align: justify;">L’animal et le végétal seront donc  le support des métaphores par lesquelles le poète exprimera dans son écriture, consciemment ou non, ses déterminations profondes. La bête et la plante deviennent ainsi le miroir reflétant les visions de l’imaginaire en leur donnant cet éclat singulier, ce « miroitement en dessous » (Mallarmé)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le bestiaire africain</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le poète aime le bestiaire, véritable clavier vivant sur lequel il éprouve ses harmonies profondes, ses motivations secrètes avec l&#8217;allégresse et la vitalité, la vivacité et la violence du mouvement animal.</p>
<p style="text-align: justify;">Le choix des animaux qui composent le répertoire métaphorique n’est pas étranger aux élaborations psychiques et aux schémas mentaux dominants. Chaque poète, chaque homme, quelle que soit sa culture, possède sa propre “ménagerie psychique” au sein de laquelle il puise les images animalières qui animent son œuvre. La conscience poétique se reconnaît dans la symbolique de l’animal de prédilection. Pourquoi Chagall se reconnaît-il dans la chèvre, l’âne et la colombe ? Pourquoi Léonor Fini et ses chats aux prunelles lucifériennes ? Pourquoi Wifredo Lam et ses impressionnantes chimères anthropozoomorphes ? Pourquoi Victor Hugo avec l’aigle et le lion ?: « Et si vous aboyez, tonnerres, / Je rugirai»<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn11">[11]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Dans la poésie césairienne, la présence du lion exerce son primat, symbole solaire, le fauve emblématique de l’Afrique. « … <em>Le lion</em> rouge a rugi » est le second vers de l&#8217;hymne national du Sénégal dont l’auteur est Léopold Sédar Senghor. Le lion figure dans l’épitaphe qu’il s’est choisie :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« Quand je serai mort mes amis, couchez-moi sous Joal-l’Ombreuse (…) Ci-gît Senghor, fils de Dyogoye-le-lion et de Ngilane-la-Douce »</p>
<p style="text-align: justify;">     Chez Aimé Césaire, le lion n’apparaît pas avec les attributs cruels du fauve mais avec la majestueuse puissance du feu <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn12">[12]</a>. Le lion césairien, d’essence cosmique, tellurique et ignifère, représente l’agressivité révolutionnaire du nègre rebelle (Lilyan Kesteloot), souvent associé à l’image du volcan à laquelle s’identifie le poète avec sa parole éruptive, péléenne. Ainsi la force cosmique qui anime le lion césairien s’exprime aussi dans l’allégorie du volcan – c’est la Montagne Pelée :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">…<em>vomi de terres</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em> je salue le vieux lion et son courroux de pierres</em> (<em>Solvitur… Moi, laminaire…</em>)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>…La terre se pousse une crinière </em>(<em>Bucolique, Ferrements</em>)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… le lion, au nord qu’il éructe ses entrailles</em>… (<em>Parole due, Comme un malentendu de salut</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Les volcans éteints sont vautrés comme des <em>rhinocéros fatigués dont on peut palper la poche galactique… </em> c’est-à-dire la mamelle, (<em>Dorsale bossale, Moi, laminaire…</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Citons aussi d’autres animaux africains habitant le bestiaire césairien : l’éléphant, le guépard, le chacal, la hyène, le zèbre, les singes, le phacochère, le lycaon (chien des prairies), le dromadaire, la girafe, le buffle, l’hippotrague, la gazelle, l’antilope.</p>
<p style="text-align: justify;">Arrêtons-nous à  l’antilope qui anime cette image d’une sublime beauté qui surgit dans le <em>Cahier d’un retour au pays natal </em>:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>&laquo;&nbsp;Ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile&nbsp;&raquo;</em></p>
<p style="text-align: justify;">Image authentiquement africaine, l’association de l’antilope et de l’étoile se trouve au cœur de la mythologie  chez les Boschimans du Kalahari <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn13">[13]</a>. En effet, ce peuple considère les étoiles comme des antilopes dans le ciel et les antilopes comme des étoiles sur terre. De ce fait, il est interdit de briser les os des antilopes tuées sans quoi la lumière du ciel étoilé s’éteindrait. L’antilope-étoile appartient aussi aux Éthiopiens du Soudan du Nord et dans les villages de la brousse on trouve des branches érigées portant des crânes d’antilopes desséchés. Ces crânes ont pour vertu d’amener les « étoiles filantes d’heureux présages »<em></em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« Cette première période de l’art de l’humanité est marquée par une créativité, une émotion qui poussait l’artiste à faire jouer par les animaux le rôle des astres… les antilopes celui des étoiles, le lion et l’aigle celui du soleil, le taureau celui de la lune… le ciel et la terre jouent le rôle de l’homme pendant le coït… » <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn14">[14]</a> <em></em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La flore de l’Afrique, la forêt, l’arbre.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le “symbolisme végétal ” très fort, marquant l’œuvre en profondeur est reconnu par le poète qui souligne:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Le déracinement de mon peuple, je le ressens profondément. On a remarqué dans mon œuvre la constante de certains thèmes, en particulier les symboles végétaux. Je suis effectivement obsédé par la végétation, par la fleur, par la racine. Rien de tout cela n’est gratuit, tout est lié à ma situation d’homme exilé de son sol originel&#8230; l’arbre profondément enraciné dans le sol, c’est pour moi le symbole de l’homme lié à la nature, la nostalgie d’un paradis perdu</em>. <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn15">[15]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Nostalgie, paradis perdu &#8211; les mots sont prononcés:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">&#8230; <em>à force de penser au Congo</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em>je suis devenu un Congo bruissant de forêts et de fleuves.</em>.. (<em>Cahier</em> <em>d’un retour au pays natal</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Exemple du baobab, l’arbre emblématique de l’Afrique, dans le poème <em>Chevelure </em>(<em>Soleil cou coupé</em>)<em> :</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Dirait-on pas bombardé d’un sang de latérites</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em>bel arbre nu … le baobab est notre arbre</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">L’arbre appelle la forêt:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>&#8230; la forêt se souvient que le dernier mot ne peut être que le cri flambant de l’oiseau des ruines dans le bol de l’orage</em> (<em>Chevelure</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Image mythique africaine, cette forêt traversée d’<em>espaces aveugles baignés d’oiseaux</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">La nostalgie filiale s’exprime sous la forme obsédante de la femme et de l’arbre: la Femme, la Mère porteuse d’une genèse, l’Arbre image de l’enracinement &#8211; et souvent ces deux images s’enlacent, la femme et l’arbre, tels qu’ils nous apparaissent dans le poème <em>Bateke-Mythologie </em>(<em>Les armes miraculeuses</em>)<em> </em>:</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>à grands coups fauves de tes bras libres de pétrir l’amour à ton gré batéké</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em>de tes bras de recel et de don qui frappent de clairvoyance les espaces aveugles baignés d’oiseaux</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em>Je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em></em><em>né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté</em></p>
<p style="text-align: justify;">Le grand mapou était une réalité, il existait en Martinique. C’était un grand fromager (encore appelé ceiba) dont on admirait l’impressionnante ramure, à l’entrée du bourg de Grand-Rivière, Hélas ! Ce grand mapou a disparu, foudroyé par un orage. Le mapou est un arbre mythique des Antilles, arbre mythifié aussi dans la culture vaudou où «les âmes des grands mapous  errent la nuit sur les routes et leur forme monstrueuse terrorise. <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn16">[16]</a>»</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’arbre, la graine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La poussée vers l’universel qui anime la conscience césairienne accorde une place de choix pour l’arbre, la racine et le poète sentant monter en lui le flux germinal, devient homme-plante :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"> <em>J’ai la tentation panthéiste, je voudrais être tout ! Je voudrais être tous les éléments. Mais c’est vrai que j’ai toujours été fasciné par l’arbre. Le motif végétal est un motif qui est central chez moi, l’arbre est là. Il est partout, il m’inquiète, il m’intrigue, il me nourrit. Il y a le phénomène de la racine, de l’accrochement au sol, il y a le phénomène du fût qui s’élève à la verticale. Il y a le motif de l’épanouissement du feuillage au soleil et de l’ombre protectrice. Tout cela fait partie de mon imaginaire, incontestablement. </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn17">[17]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Cette sacralisation de l’arbre césairien répond à celle de certains arbres africains qui accèdent au statut du Muntu,<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn18">[18]</a> c’est-à-dire la condition humaine.</p>
<p style="text-align: justify;">L’arbre dépasse sa condition végétale pour devenir une conscience animée par les saisons, rythmée par le cosmos, soleil et lune,  lieu d’accueil des esprits, réceptacle des offrandes et refuge protecteur  de l’homme. Le rite antillais d’enfouissement du placenta après la naissance d’un enfant, au pied d’un fromager, arbre vénéré des Antilles, authentique Muntu, n’est que le surgissement, outre Atlantique, d’une coutume africaine ancestrale. Le poème <em>Mythologie</em> nous révèle dans ses images la sacralisation africaine de l’arbre totémique antillais, le mapou ou fromager (ceiba), intermédiaire entre le monde surnaturel et le monde humain.</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Je profère au creux ligneux  de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn19">[19]</a><em> né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté </em>» (<em>Bateke-Mythologie</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">Image séminale d’un arbre dont la gestation s’achève sur la naissance miraculeuse d’un fruit fragile, la liberté qui embrasse l’ensemble Afrique-mère et Martinique.</p>
<p style="text-align: justify;">Autre image de l’arbre protecteur, pour moi, l’une des plus belles, pathétique <em>Mater dolorosa</em> :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">…<em> dors doucement au tronc méticuleux de mon étreinte / ma femme / ma citadelle</em></p>
<p style="text-align: justify;">            L’homme devenu arbre, en une étreinte apaisée, consolatrice, ouvre son corps pour accueillir son Afrique, sa femme blessée, sa citadelle profanée.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>LA MÉTAMORPHOSE</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La relation d’Aimé Césaire à la métamorphose paraît comme l’un des points le plus marquants de la négritude qui habite sa conscience. Cette métamorphose césairienne est bâtie obscurément sur l’animalité et sur l’arbre. Elle ne répond à aucune nécessité biologique, elle relève de l’illusion, du rêve, voire de l’hallucination.</p>
<p style="text-align: justify;">Le mythe de la métamorphose imprègne avec force les légendes africaines selon lesquelles chaque homme possède un double animal (voir Alain Mabanckou l’écrivain congolais qui remporta en 2006 le prix Renaudot pour son roman : <em>Mémoires de porc-épic</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">C’est par la métamorphose que l’imaginaire césairien paraît le plus pénétrant dans l’idée de négritude. Il le proclame clairement :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>La faiblesse de beaucoup d’hommes est qu’ils ne savent devenir ni une pierre ni un arbre </em>(<em>Question préalable, Soleil cou coupé</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">Par la métamorphose le poète dilate sa conscience englobant les forces telluriques, la terre, le volcan, les fleuves, la faune, la flore, et les forces cosmiques, le soleil, les étoiles. Par la métamorphose, l’Homme se transmue en une nouvelle Unité qui accède à l’Universel :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"> <em>…Je suis arbre… je veux être un arbre… En nous l’homme de tous les temps. En nous tous les hommes. En nous, l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est <span style="text-decoration: underline;">univers</span> <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn20"><strong>[</strong></a><span style="text-decoration: underline;"><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn20"><strong>20]</strong></a></span> …Comme l’arbre, comme l’animal, il s’est abandonné à la vie première… </em>(<em>Poésie et connaissance</em>).</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>En me pensant, c’est toujours en termes de terre, ou de mer, ou de végétal que je me dessine. </em><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn21">[21]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Quand nous entendons ainsi  parler Aimé Césaire,  l’accent des grands mythes ancestraux africains  ou leur bourgeon antillais nous revient, le vaudou – accent qui donne au verbe, à la parole, le NOMMO <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn22">[22]</a>, une puissance quasi divine.</p>
<p style="text-align: justify;">            C’est dans le cri que le verbe césairien, son NOMMO, trouve sa puissance métamorphique, animale, végétale, tellurique, cosmique :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">  <em>… ma sœur l’étoile filante, mon ami, le milan, mon frère le volcan… </em><em>À force de regarder les arbres, je suis devenu un arbre et mes longs pieds d’arbres ont creusé dans le sol de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements (Cahier…)</em></p>
<p style="text-align: justify;">L’homme perd ses formes et devient une chimère, homme-plante, homme-pierre, homme fleuve, homme-volcan…</p>
<p style="text-align: justify;"> - homme-fleuve par exemple :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">…<em>les fleuves enfoncent dans ma chair leur museau de sagouin</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">- homme-rivière :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… mes rivières pendent à mon cou</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">- homme-forêt :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… des forêts poussent aux mangles de mes muscles</em>… (<em>Et les chiens</em>…)</p>
<p style="text-align: justify;">Et cette métamorphose est jubilatoire, l’homme pousse comme une plante :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>je pousse comme une plante</em>… (<em>Les pur-sang, Les armes miraculeuses</em>)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">… <em>pour moi… l’unique plaisir de m’enflammer en feuilles neuves de poinsettias</em>… (<em>Question préalable, Soleil cou coupé</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Cette force libératrice du NOMMO, force protectrice contre les dangers, se retrouve, à l’identique, exprimée dans le verbe d’Amos Tutuola, le Nigérian, le conteur Yoruba.</p>
<p style="text-align: justify;">Arrêtons-nous sur Amos Tutuola et son écriture.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans « L’ivrogne dans la brousse », où l’auteur  évoque la recherche obstinée de son malafoutier <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn23">[23]</a>, la métamorphose éclate en un véritable feu d’artifice : Amos Tutuola, se transforme en toute chose : animal, végétal, pierre, courant d’air, nuage, pluie… athlète rusé qui se rit de tous les dangers. Il devient lui-aussi rivière, arbre…</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« je me change en un très grand oiseau… en un lézard… en courant d’air… » etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans son recueil « Ma vie dans la brousse des fantômes », le voilà devenu serpent venimeux, long bâton, pluie, un puits rempli d’eau, en poisson, crocodile… etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Étrangement, nous retrouvons des images métamorphosantes d’inspiration identique chez Aimé Césaire et Amos Tutuola dans son recueil « La Femme Plume » :</p>
<p>-    Tutuola : « … un homme à la peau de gros poisson… bras courts mais forts comme s’ils étaient de fer… deux grands yeux ronds… » (p.95)</p>
<p style="text-align: justify;">-   Césaire : … <em>poisson férocement armé… pattes de fer terminées par des serres très puissantes… plumes lamelles de fer… l’œil tournait…</em>(<em>Démons, Soleil cou coupé</em>)<em></em></p>
<p style="text-align: justify;">-  Tutuola : « …Ville d’Ifé : la Lune et le Soleil se couchent dans un même puits… la lune tournait comme une roue… » (p.139-141)</p>
<p style="text-align: justify;">- Césaire : …<em> ici Soleil et Lune font les deux roues savamment engrenées</em>… (<em>Comptine, Ferrements</em>) &#8211; même image de cet étrange coït cosmique, chez les deux auteurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Autre image aussi harmonieuse qu’étrange encore, qui apparaît, commune à Césaire et Tutuola : <em>l’arbre blanc aux secourables mains</em>,<em> </em> image d’autant plus insolite que le blanc n’est pas la couleur coutumière de l’arbre.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet arbre blanc césairien apparaît dans <em>Et les chiens se taisaient </em>et dans le poème  intitulé <em>Afrique </em>(<em>Ferrements</em>) :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… on a beau peindre blanc le pied de l’arbre la force de l’écorce en dessous crie</em>… (<em>Et les chiens…</em>)</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">… <em>l’arbre blanc aux secourables mains ce sera chaque arbre une tempête d’arbres parmi l’écume non pareille et les sables…</em>(<em>Afrique</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">L’arbre blanc se retrouve à l’identique, dans <em>L’ivrogne dans la brousse</em>, d’Amos Tutuola :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« Cet arbre était presque aussi blanc que si on l’avait peint chaque jour avec de la peinture blanche, les feuilles et aussi les branches… nous regardons derrière nous et nous voyons deux grandes mains qui sortent de l’arbre … nous n’avions jamais vu un arbre qui avait des mains et qui parlait… les mains s’étirent de l’arbre indéfiniment et nous cueillent… et nous ramènent en arrière vers l’intérieur de l’arbre … le nom des grandes mains s’appelaient Mains-Secourables… le travail de Mains-Secourables était de surveiller ceux qui se trouvaient en difficulté, dans la brousse… »<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn24">[24]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Même contexte des images, même similitude frappante avec une même isotopie de l’arbre protecteur et  de la main secourable, expression que l’on retrouve à l’identique chez Césaire et Tutuola.</p>
<p style="text-align: justify;">Étrange aussi est l’image familière du sol et du ciel rendus à la vie, que nous retrouvons chez Aimé Césaire et Amos Tutuola :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« Dans le vieux temps, Sol et Ciel étaient des amis intimes, car c’était aussi, autrefois, des êtres humains. Un jour, Ciel descend du ciel pour voir Sol, son ami… » (Amos Tutuola)<a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn25">[25]</a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>… elle plonge dans la chair rouge du sol</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>elle  plonge dans la chair ardente du ciel…</em> (Aimé Césaire, <em>Cahier…</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Question : Aimé Césaire a-t-il lu Amos Tutuola ? La similitude est trop forte. La première édition en français de « L’ivrogne dans la brousse », d’Amos Tutuola est le fait des éditions Gallimard en 1953. Les premiers poèmes de<em> Ferrements</em> d’Aimé Césaire furent composés en1955-1956 (Lilyan Kesteloot) et publiés aux Éditions du Seuil en 1960. La chronologie est cohérente. L’édition française de « L’ivrogne dans la brousse » d’Amos Tutuola, traduite par Raymond Queneau, littéralement subjugué par ce texte à nul autre semblable, ne put échapper à la vigilance lettrée d’Aimé Césaire  Il est donc quasiment sûr que notre poète a lu Amos Tutuola et, saisi par la force de ces images africaines, les a introduites dans sa poésie, entre autres l’image de l’arbre salvateur, porteur de liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">Le cri césairien fait écho au cri d’Amos Tutuola, un cri animiste, le cri qui donne une âme aux animaux, aux végétaux, aux mornes, aux montagnes, aux fleuves, aux volcans, à la mangrove, aux mancenilliers, à l’hibiscus, au lion, au colibri…</p>
<p style="text-align: justify;">            Nous ne voyons pas de différence majeure entre le poète Aimé Césaire, le Martiniquais, qui s’écrie :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>À force de regarder les arbres, je suis devenu un arbre (Cahier…)…  je pousse comme une plante</em>… (<em>Les pur-sang</em>)<em></em></p>
<p style="text-align: justify;">et le conteur Yoruba, Amos Tutuola qui décrit :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;">« … nous avons vu un arbre qui avait de grandes mains secourables et qui parlait… nous voyons deux grandes mains qui sortent de l’arbre et qui nous font le signe STOP… » <a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftn26">[26]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’animiste, l’inerte, l’inanimé n’existe pas, l’arbre, le volcan, la montagne, l’univers entier, tous ont une âme:  <em>En nous, l’animal, le végétal, le minéral…</em></p>
<p style="text-align: justify;">Belle voix métaphorique que celle du baobab, l’arbre tutélaire africain, qui tend la main au chêne, au sapin, au noyer, espèces selvatiques des froids continents. C’est le cri africain, le cri d’Amos Tutuola, le cri extatique d’Aimé Césaire, l’appel à la puissance végétale providentielle, à l’universel réconcilié :</p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Je suppose que le monde soit une forêt. Bon !</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Il y a des baobabs, du chêne vif, des sapins noirs, du noyer blanc ; </em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>je veux qu’ils poussent tous, bien fermes et drus</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>différents de bois, de port, de couleur</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>mais pareillement pleins de sève et sans que l’un empiète sur l’autre</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>différents à leur base</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>Mais oh !</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>                                                                         </em>(extatique)<em></em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em> que leur tête se rejoigne oui, très haut dans l’éther égal à ne former pour tous</em></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><em>qu’un seul toit          </em>(<em>Et les chiens se taisaient</em> &#8211; acte II)</p>
<p style="text-align: justify;"><em>_________________________________</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Bibliographie des œuvres d’Amos Tutuola traduites en français :</span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>L’ivrogne dans la brousse</em></strong>, trad. de l’anglais par raymond Queneau, Gallimard, 1953.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Ma vie dans la brousse des fantômes</em></strong><em>, </em> de l’anglais par Michèle Laforest, Belfond, 1988, repris U.G.E. «10/18 »,1993.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>La femme Plume</em></strong>, trad. de l’anglais par Michèle Laforest, Éditions Dapper Littérature, 2000.</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Études :</span></p>
<p style="text-align: justify;">- Michèle Dussutour-Hammer, <em>Amos Tutuola, Tradition orale et écriture du conte</em>, Présence africaine, collection adire, 1976.</p>
<p style="text-align: justify;">- Michèle Laforest, <em>Tutuola mon bon maître,</em> récit, Éditions Confluences, 2007.</p>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref1">[1]</a> Conférence  Hommage À AimÉ CÉsaire, Association Rencontres Européennes-Europoésie.Hôtel de Ville de Paris,18 avril 2011.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref2">[2]</a> Jacqueline Leiner, « Mobile d’Aimé Césaire », <em>Soleil éclaté</em>, Études littéraires françaises, 30, Mélanges offerts à Aimé Césaire, Gunter Narr, 1984, pp.4-5.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref3">[3]</a> René Hénane, <em>Césaire et Lautréamont &#8211; Bestiaire et métamorphose</em>, L’Harmattan, 2006.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref4">[4]</a> C’est nous qui soulignons.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref5">[5]</a> René Hénane, <em>Aimé Césaire, le chant blessé &#8211; Biologie et poétique</em>, Jean-Michel Place, 1999.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref6">[6]</a> Jacqueline Leiner,<em> op. cit</em>., p.5</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref7">[7]</a> Entretien avec le poète, juin 2003. C’est le guanacaste (espèce de mimosacée) encore appelé oreille du diable, oreille cafre (graine en forme d’oreille), savon du singe ( la graine est utilisée pour faire une pâte nettoyante)</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref8">[8]</a> cité <em>in</em> : M a M. Ngal, Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie, <em>Les nouvelles éditions africaines</em>, 1975, pp.143-144.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref9">[9]</a> Entretien avec Édouard Maunick,  France Culture, 1976.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref10">[10]</a> Aimé Césaire, entetien avec Jacqueline Leiner, <em>in </em>:<em>Aimé Césaire, le terreau primordial</em>, Gunter Narr, 1993, p.134.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref11">[11]</a> Victor Hugo, <em>Les Contemplations</em>, livre VI &#8211; Au bord de l’Infini, II Ibo.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref12">[12]</a> René Hénane, <em>Césaire et Lautréamont -  bestiaire et métamorphose</em>, L’Harmattan, 2006, p.60.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref13">[13]</a> Léo Frobénius, La civilisation africaine, Le Rocher, 1987, p.113.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref14">[14]</a> <em>ibid</em>. p.148.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref15">[15]</a> Aimé Césaire. Entretien avec J.Sieger. Afrique n°5, octobre 1961</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref16">[16]</a> Alfred Métraux. <em>Le vaudou haïtien</em>, p.137. NRF Gallimard 1958</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref17">[17]</a> Aimé Césaire. La poésie, parole essentielle. Entretien avec Daniel Maximin.<em> Présence africaine</em>, n°126, 1983, p.9.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref18">[18]</a> Jahnheinz Jahn, <em>Muntu</em>, Éditions du Seuil, 1961, p.112.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref19">[19]</a><em> Le grand mapou</em> : le mapou est un grand arbre, le fromager, arbre emblématique aux Antilles.<em> Le grand mapou</em> a existé en Martinique. C’était un immense fromager, aux racines apparentes très puissantes, qui se trouvait à l’entrée du bourg de Grand Rivière, dans le nord de l’île. Cet arbre très admiré et vénéré, fut malheureusement détruit par la foudre.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref20">[20]</a> C’est Aimé Césaire qui souligne.</p>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref21">[21]</a> Entretien avec Daniel Maximin, op. cité.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref22">[22]</a> <em>Nommo </em>: force vitale qui meut toute vie et agit sur les “choses”  et dont la forme est la parole. Jahnheinz Jahn,  <em>Muntu, l’homme africain et la culture néo-africaine</em>, Le Seuil, 1961, p.138.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref23">[23]</a> <em>malafoutier </em>: Mot africain désignant le domestique chargé de la préparer le <em>malafu</em>, le vin de palme.</p>
<p>Le malafoutier est un des personnages du roman d’Amos Tutuola, <em> L’ivrogne dans la brousse </em>: « Quand mon père s’est aperçu que je ne pouvais rien faire d’autre que de boire, il a engagé pour moi un excellent malafoutier qui n’avait rien d’autre à faire qu’à me préparer mon vin de palme pour la journée »</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref24">[24]</a> Amos Tutuola, <em>L’ivrogne dans la brousse</em>, Continents noirs Gallimard, 1953, pp.67-68-69.</p>
</div>
<div style="text-align: justify;">
<p><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref25">[25]</a> <em>ibid</em>., p.121.</p>
</div>
<div>
<p style="text-align: justify;"><a title="" href="file:///C:/Users/jbomba1/Downloads/Article%20Mondes%20francoph.,faune,%20flore,%20n%C3%A9gritude.docx#_ftnref26">[26]</a> <em>ibid</em>. p.67.</p>
</div>

]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>DEUX INÉDITS MANUSCRITS D&#8217;AIMÉ CÉSAIRE, présentés et commentés par René Hénane et Dominique Ruelle</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/aime-cesaire-deux-inedits-et-leurs-manuscrits/</link>
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		<pubDate>Sun, 04 Dec 2011 20:37:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>rhenane</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Pratiques Poétiques]]></category>

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		<description><![CDATA[Rumination de caldeiras[2], le manuscrit - Nobody, le poème René HÉNANE, Dominique RUDELLE[1] &#160; *** &#160; I – RUMINATION DE CALDEIRAS[3] (version définitive Le Seuil 1994)   de l’être et de la soif arroi[4] au demeurant délabré   alphabet en aboi à l’heure où dans le vent il y a squales de l’orage fulgurant le temps d’un [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fpratiques-poetiques%252Faime-cesaire-deux-inedits-et-leurs-manuscrits%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22DEUX%20IN%C3%89DITS%20MANUSCRITS%20D%27AIM%C3%89%20C%C3%89SAIRE%2C%20pr%C3%A9sent%C3%A9s%20et%20comment%C3%A9s%20par%20Ren%C3%A9%20H%C3%A9nane%20et%20Dominique%20Ruelle%20%23%22%20%7D);"></div>
<p align="center"><strong><em>Rumination de caldeiras</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn2"><strong>[2]</strong></a>,</strong><strong> le manuscrit - <em>Nobody</em>, le poème</strong></p>
<div><strong><br />
</strong></div>
<p align="center">René HÉNANE, Dominique RUDELLE<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn1">[1]</a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">***</p>
<div id="attachment_4402" class="wp-caption aligncenter" style="width: 504px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Recto-1.png"><img class="size-full wp-image-4402" title="Recto 1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Recto-1.png" alt="" width="494" height="697" /></a><p class="wp-caption-text">Rumination de caldeiras : manuscrit recto</p></div>
<div id="attachment_4403" class="wp-caption aligncenter" style="width: 504px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Verso-2.png"><img class="size-full wp-image-4403" title="Verso 1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Verso-2.png" alt="" width="494" height="691" /></a><p class="wp-caption-text">Rumination de caldeiras : manuscrit verso</p></div>
<div id="attachment_4404" class="wp-caption aligncenter" style="width: 496px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Recto-2.jpg"><img class="size-full wp-image-4404" title="Recto 2" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Recto-2.jpg" alt="" width="486" height="615" /></a><p class="wp-caption-text">Rumination de caldeiras : transcription diplomatique du manuscrit recto (Dominique Rudelle)</p></div>
<div id="attachment_4405" class="wp-caption aligncenter" style="width: 517px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Verso-2.jpg"><img class="size-full wp-image-4405" title="Verso 2" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Verso-2.jpg" alt="" width="507" height="505" /></a><p class="wp-caption-text">Rumination de caldeiras : transcription diplomatique du manuscrit verso (Dominique Rudelle)</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p align="center">I – <em>RUMINATION DE CALDEIRAS</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn3">[3]</a><em></em></p>
<p align="center">(version définitive<em> Le Seuil 1994</em>)</p>
<p><em> </em></p>
<p><em>de l’être et de la soif</em></p>
<p><em>arroi</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn4">[4]</a><em></em></p>
<p><em>au demeurant délabré</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>alphabet en aboi</em></p>
<p><em>à l’heure où dans le vent</em></p>
<p><em>il y a squales de l’orage</em></p>
<p><em>fulgurant le temps d’un bond</em></p>
<p><em>l’argent de leur gorge</em></p>
<p><em>les incroyables renversements de cécropies</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn5">[5]</a><em></em></p>
<p><em>à l’heure où dans le vent et parmi les feuillages</em></p>
<p><em>il y a de grands tournoiements de chamans et de hoquets</em></p>
<p><em>à l’heure où dans le vent</em></p>
<p><em>il y a toujours rattrapant de justesse</em></p>
<p><em>la colline qui s’éboule</em></p>
<p><em>à bras le corps</em></p>
<p><em>à bras de racines</em></p>
<p><em>le grand conjurateur</em></p>
<p><em>le plus puissant des ceibas</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn6">[6]</a><em></em></p>
<p><em>l’athlète-fétiche d’une ville à détruire</em></p>
<p><em>à l’heure où dans le vent</em></p>
<p><em>il y a des frissonnements</em></p>
<p><em>mais aussi l’impossible angoisse nattée rouge</em></p>
<p><em>au cœur des balisiers</em></p>
<p><em>il n’est quand même pas trop tard</em></p>
<p><em>pour remonter le haut roulis des défis et des colères</em></p>
<p><em>le temps de relayer la patience des couleurs</em></p>
<p><em>dans la reptation des lianes</em></p>
<p><em>et l’humeur toujours hilare</em></p>
<p><em>des genèses sous-marines</em></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>1</strong> – <strong>Présentation du texte</strong> : le manuscrit et ses variations.</p>
<p>(voir la présentation des manuscrits en fin de texte)</p>
<p style="text-align: justify;">Le manuscrit autographe inédit a été trouvé, à l’ouverture par la famille des archives du poète, parmi les documents laissés dans sa maison de Fort-de-France.</p>
<p style="text-align: justify;">Le poème<em> Ruminations de caldeiras</em>, a été publié pour la première fois en 1994 aux Éditions du Seuil, dans le recueil inédit intitulé <em>Comme un malentendu de salut</em>. Ce recueil  rassemble une série de poèmes écrits sur une longue période et éparpillés dans les archives du poète -  les témoignages convergent, notamment celui de Lilyan Kesteloot.<em> Rumination de caldeiras</em>, rédigé sur un papier vieilli et usé, voisine avec le poème<em> à travers&#8230;</em> qui semble plus récent car rédigé sur un papier à en-tête et icone de l&#8217;Assemblée nationale, encre bleue, plus jeunes,  si l&#8217;on juge à la qualité du papier. En l&#8217;absence de date précise, <em>Rumination de caldeiras</em> semble avoir été composé dans la décennie 1950-1960, plus probablement vers 1955, car ce poème voisine aussi avec un autre poème<em> Fantasmes</em> aisément datable qui évoque un épisode précis de la guerre d&#8217;Indochine, menée par la France, en 1954<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn7">[7]</a>. Peut-être Césaire  lut-il dans un  journal la relation de cet évènement et l&#8217;épisode l&#8217;ayant frappé,  en fit-il un poème?</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Rumination de caldeiras </em>se présente comme un poème particulièrement difficile par l’opacité des images, le grand nombre de variations affectant l’écriture avec une graphie hâtive, impétueuse, escamotant les signes, résistant au déchiffrage.  La présentation du manuscrit à l’état brut, d’aspect touffu et tourmenté, ne permet qu’une approche partielle que la transcription diplomatique éclaire. Cette transcription permet d’obtenir une présentation réaliste, respectant la géométrie de l’ensemble, la dynamique de l’écriture, la présentation des détails chargés de sens, traits, ratures, ajouts, retraits, notes marginales, etc. imitant sans la dénaturer, la graphie d’origine en la rendant lisible.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle permet notamment de lire aisément les lignes manuscrites raturées et de saisir l’intention du poète : … <em><span style="text-decoration: line-through;">assaille… escorte… du défi… à l’heure</span></em>…, remplacées par … <em>de l’être et de la soif… </em>Elle met en lumière la didascalie  <em>in fine</em> préconisant le rejet de tout un paragraphe encadré à la fin (de quelle fin ?)</p>
<p style="text-align: justify;">Le manuscrit se présente sur une seule feuille, recto-verso, sur papier à en-tête de l’Assemblée nationale – papier usé et défraîchi, taché de part et d’autre, effrangé. Il est écrit de la main du poète, à l’encre noire.<em></em></p>
<p style="text-align: justify;">L’étude du manuscrit apporte des informations sur la genèse de cette œuvre qui comporte de nombreuses variantes.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout d’abord, la version éditée (Seuil 1994) a été amputée de toute la dernière partie du poème manuscrit (typographie respectée):</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><em>La où</em></p>
<p><em>À l’heure où dans le vent</em></p>
<p><em>il y a  <span style="text-decoration: line-through;">surt</span>   surtout</em></p>
<p><em>                        chandelier à sept branches</em></p>
<p><em>                        dans le déluge   (nl      nl)</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn8">[8]</a><em></em></p>
<p><em>me flagrant</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn9">[9]</a><em> seul</em></p>
<p><em>        à fond de combe</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn10">[10]</a><em></em></p>
<p><em>un seul <span style="text-decoration: line-through;">et frêle miconia seul</span></em></p>
<p><em><span style="text-decoration: line-through;">et tetu</span></em><em> et mot têtu</em></p>
<p><em>            toutes bougies allumées</em></p>
<p><em>       un frêle miconia</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn11">[11]</a><em> seul</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>                                   prospérant</em></p>
<p><em>                        (nl     nl)  sous le vent</em></p>
<p><em>                        </em></p>
<p><em>          lent partout des défis </em></p>
<p><em>                et des (nl    nl)</em></p>
<p><em>            </em></p>
<p>Une  fraction de vers  est barrée : … <em><span style="text-decoration: line-through;">et frêle miconia seul / et tetu</span></em>.</p>
<p>La dernière partie du poème, verso du manuscrit, supprimée, est remplacée par :</p>
<p><em>il n’est quand même pas trop tard </em></p>
<p><em>pour remonter le haut roulis des défis et des colères</em></p>
<p><em>le temps de relayer la patience des couleurs</em></p>
<p><em>dans la reptation des lianes</em></p>
<p><em>et l’humeur toujours hilare</em></p>
<p><em>des genèses sous-marines.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Nous constatons des différences majeures syntaxiques, sémantiques et imagières entre les deux textes, le recto et le verso et la version finale éditée (Seuil 1994).</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le texte verso, la locution … <em><span style="text-decoration: line-through;">à l’heure</span></em>…, d’allusion au temps, est barrée et remplacée par …<em> là où…, </em>d’inspiration spatiale. Noter que la locution <em> à l’heure où,</em> barrée dans le manuscrit, a été rétablie dans l’édition définitive, le poète ayant supprimé le hiatus malsonnant des deux voyelles<em> là ou</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Le document montre les multiples modifications apportées au manuscrit lors de sa rédaction :</p>
<p style="text-align: justify;">-    deux notes marginales, à gauche : <em>à l’heure où</em> –</p>
<p style="text-align: justify;">-    une didascalie, en haut à droite : <em>de l’être et de la soif,  </em>à reporter <em>in fine </em> -</p>
<p style="text-align: justify;">-    des superpositions : <em>là où, le grand conjurateur</em> –</p>
<p style="text-align: justify;">-    de nombreuses ratures : <em>à</em> <em>l’heure où </em>barré et remplacé par<em> là où.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Le contexte sémantique est différent, … <em>surtout le chandelier à sept branches dans le déluge…</em> évoque une insistante image hébraïque biblique, qui paraît inopportune dans le contexte.</p>
<p style="text-align: justify;">La graphie tourmentée, rageuse, avec des ratures appuyées, évocatrices d’une insatisfaction, conduit logiquement à la suppression de cette partie finale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>2 – Commentaires.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le poète se déploie en quatre tableaux et met en scène, donne la parole et écoute les ruminations d’une caldeira, d’un volcan, spectateur impassible du destin d’une île, la Martinique, qui déploie, à ses pieds, son désarroi, ses troubles, la détresse de son peuple, son identité muette, sa culture atrophiée, ses catastrophes naturelles, son destin sans avenir.</p>
<p style="text-align: justify;">Le poème s’ouvre sur une phrase gnomique nominale, à l’allure de sentence :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>de l’être et de la soif / arroi / au demeurant délabré / alphabet en aboi …</em> quatre vers brefs entrecoupés de blancs typographiques.</p>
<p style="text-align: justify;">… <em>arroi, aboi</em> : <em>arroi</em> : mettre en ordre, équiper. L’arroi, terme ancien, désigne la mise en train, la mise en équipage. Le désarroi désigne un trouble, un désordre – <em>aboi</em> : cri du chien ; aux abois : moment où le cerf, cerné par les chiens qui aboient, est à la dernière extrémité &#8211; être aux abois : être en perdition, sans ressources.</p>
<p style="text-align: justify;">D’emblée le climat est fixé  pessimiste, en plein désarroi : un être assoiffé, privé de l’eau vitale, se voit en<em> arroi délabré</em>, promis à la perdition.</p>
<p style="text-align: justify;">- <em>alphabet en aboi </em>: La culture des  Antilles est en perdition, réduite à sa dernière extrémité, accablée par trois siècles de dépendance, esclavagiste, coloniale et économique post-coloniale. Aimé Césaire s’est toujours élevé contre cet<em> atrophiement</em> de la culture antillaise :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>… Terre muette et stérile. C’est de la nôtre que je parle. Et mon ouïe mesure par la Caraïbe l’effrayant silence de l’Homme… Mais ici l’atrophiement monstrueux de la voix, le séculaire accablement, le prodigieux mutisme. Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Point de civilisation, la vraie, je veux dire cette projection de l’homme sur le monde… Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse… En vérité, terre stérile et muette…</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn12">[12]</a></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Le corps du poème se déploie d’un seul jet, s’articule en plusieurs tableaux rythmés par la locution-refrain : <em>à l’heure où dans le vent…</em></p>
<p style="text-align: justify;">- <span style="text-decoration: underline;">Premier tableau</span></p>
<p style="text-align: justify;"><em>à l’heure où dans le vent </em>: représentation allégorique des Antilles, habituelle chez Aimé Césaire, les Îles sous le Vent, comme on les désignait au XVIIème siècle. Les Antilles sont soumises à l’empire des <em>squales de l’orage.</em></p>
<p style="text-align: justify;">…<em> il y a squales</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn13">[13]</a><em> de l’orage / fulgurant le temps d’un bond / l’argent de leur gorge / les incroyables renversements des cécropies …</em> Suite complexe d’images énigmatiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Les <em>squales de l’orage </em>: Aimé Césaire met en scène le requin<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn14">[14]</a>  souvent associé à l’orage, au <em>tonnerre de dieu</em>, dans des métaphores marquées par le ressentiment violent et l’invective…<em>écoute squale qui veille sur l’occident</em> (<em>Cahier…</em>), … <em>je t’emmerde geôlier… demeure faite de dents de requin / ah sacrée demeure faite de tonnerres de dieu</em> (<em>Demeure I, Soleil cou coupé</em>). Dans ce poème, les <em>squales de l’orage fulgurant le temps d’un bond …</em> semblent désigner l’implacable vénalité des affairistes qui manipulent l’économie, faisant rendre <em>l’argent de leur gorge</em> aux Antillais assoiffés de consommation.</p>
<p style="text-align: justify;">… <em>les incroyables renversements des cécropies… </em>Nous sommes tentés d’interpréter les cécropies, plantes tropicales, usuelles aux Antilles, comme la représentation du Noir. En effet, Aimé Césaire compare les cécropies aux mains nègres, paume claire et dos sombre :<em> Les cécropies ont la forme de mains argentées, oui, comme l’intérieur de la main d’un Noir</em>.<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn15">[15]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Ce premier tableau met en scène un peuple, opprimé, oppressé, soumis à l’emprise des requins de l’argent, déculturé, frustré de sa langue, frustré de sa religion, frustré de lui-même, comme le proclame, par ailleurs, Aimé Césaire.</p>
<p style="text-align: justify;">-<span style="text-decoration: underline;"> Deuxième tableau</span></p>
<p style="text-align: justify;">… <em>à l’heure où dans le vent et parmi les feuillages / il y a de grands tournoiements de chamans et de hoquets…</em> &#8211; évocation des croyances, superstitions et cérémonies animistes et autres rites conjuratoires auxquels se livre le petit peuple antillais. Le poète évoque le ceiba ou fromager, arbre sacré par excellence au pied duquel les morts, les ancêtres, les « saints » africains de toutes les « nations » africaines et les saints catholiques vont dans cet arbre et l’habitent en permanence &#8211; Autre arbre sacré vénéré par les Martiniquais : Le grand Mapou, immense fromager aux racines apparentes et très puissantes qui se trouvait à l’entrée du bourg de Grand’Rivière, en Martinique<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn16">[16]</a>, arbre disparu, détruit par la foudre … <em>je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou </em>(<em>Bateke-Mythologie, Les armes miraculeuses</em>)</p>
<p style="text-align: justify;">Ce tableau semble évoquer les cérémonies chamaniques rituelles pratiquées au fond des forêts, à l’abri du regard des maîtres. Notre hypothèse s’appuie sur l’expression : <em>… tournoiements des chamans et des hoquets…</em> En effet, le hoquet ou hochet est un instrument de percussion dont se sert le prêtre  pour rythmer la cérémonie chamanique.<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn17">[17]</a></p>
<p style="text-align: justify;">Ce tableau évoque des rites conjuratoires, des cérémonies d’exorcisme afin de se libérer, <em>parmi les feuillages</em> de l’insupportable aliénation, objet du premier tableau.</p>
<p style="text-align: justify;">- <span style="text-decoration: underline;">Troisième tableau</span></p>
<p style="text-align: justify;">… <em>à l’heure où dans le vent… la colline qui s’éboule…</em> Le poète évoque les catastrophes naturelles qui affligent la Martinique, cyclones, séismes, éruptions volcaniques… que <em>le</em> <em>grand conjurateur / le plus puissant des ceibas</em>  s’efforce d’exorciser.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>…la colline qui s’éboule…</em> image que l’on retrouve dans <em>Histoire de vivre (Récit)</em>, poème écrit en 1942<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn18">[18]</a> dans lequel Aimé Césaire relate une cyclone qui ravagea Fort-de-France<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn19">[19]</a>, en septembre 1941:<em> … et les collines soulevèrent de leurs épaules… de leurs épaules d’eau jaune, de terre noire, de nénuphar torrentiel…</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>…le plus puissant des ceibas / l’athlète-fétiche…</em> L’arbre-athlète, image récurrente de la personnification de l’arbre que l’on retrouve dans<em> Espace-rapace </em>: … <em>ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline… </em> et dans le poème<em> Faveur des sèves</em> (<em>Ferrements</em>) : …<em>ceiba athlète qui par mystère équilibres la lutte noueuse…</em> ou encore dans le poème <em>Quand Miguel Asturias disparut </em>: … <em>le saman</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn20">[20]</a><em> basculait empêtré de ses bras fous…</em></p>
<p style="text-align: justify;">Nous retrouvons, dans ce tableau, le grand conjurateur, l’arbre-fétiche, l’arbre totémique qui protège l’île des catastrophes telluriques, de la destruction :<em> … la colline qui s’éboule… une ville à détruire…</em></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><br />
</span></p>
<p style="text-align: justify;">- <span style="text-decoration: underline;">Quatrième tableau</span></p>
<p style="text-align: justify;">… <em>à l’heure où dans le vent / il y a des frissonnements</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn21">[21]</a><em>…</em>Vient le moment de la conciliation, du calme, on sent un frémissement, un saisissement annonciateur de paix.<em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">…<em>l’impassible</em> <em>angoisse au cœur des balisiers…</em> Le balisier, la plante fétiche, d’Aimé Césaire symbole de la Martinique, est la représentation métaphorique du peuple martiniquais. L’angoisse n’est plus ressentie par les consciences libérées de leur souffrances<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn22">[22]</a> &#8211; il n’est pas trop tard pour surmonter l’agitation de la tempête (<em>haut roulis des défis et des colères</em>). Cette image du balisier sanglant rappelle une autre vision césairienne&#8230;<em> dépoitraillement jusqu’au sang d’impassibles balisiers</em> que nous avons rencontrée dans le poème <em>Espace-rapace</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette image du balisier,  poitrine ouverte et sanglante, se trouvait déjà, en 1944, sous la plume d’André Breton<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn23">[23]</a> : « &#8230; la grande fleur énigmatique du balisier qui est un triple cœur pantelant au bout d’une lance&#8230;  »</p>
<p style="text-align: justify;">Aimé Césaire nous parle du <em>dépoitraillement jusqu’au sang</em>&#8230; L’image est d’un profond réalisme. Le poète remarque que les bractées du balisier s’écartent l’une de l’autre, comme les deux volets d’un thorax ouvert et, dans l’entrebâillement, surgit une nouvelle bractée, flamme sang et or.</p>
<p style="text-align: justify;">- <em>le temps de relayer la patience des couleurs / dans la reptation des lianes… </em>formules énigmatiques que l’on est tenté de clarifier au mot à mot : <em>relayer la patience des couleurs</em>, prendre en compte la souffrance des Noirs, hommes de couleur (noter à cet égard, la négritude qui <em>troue l’accablement opaque de sa droite patience</em>, <em>Cahier…</em>) – Rappelons le sens que donne Aimé Césaire au mot patience, comme il nous l’a confirmé : <em>patience</em> au sens archaïque et littéraire du terme, signifie souffrance, douleur (un patient est un souffrant, au sens médical du terme).</p>
<p style="text-align: justify;">Cette formule semblerait donc dire : il n’est pas trop tard, il est temps de prendre en compte la patience du peuple antillais, rester à son contact  sans égarer nos pensées en de stériles abstractions.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>… les lianes </em>: notons le sens que le poète donne à ce mot : il exprime les pensées comme le révèle le vers : … <em>je démêle avec les mains mes pensées qui sont des lianes sans contractures</em> (<em>Et les chiens se taisaient</em>) – formule identique dans le poème <em>Dyali</em> (<em>Comme un malentendu de salut</em>) destiné à Léopold Sédar Senghor : <em>Le pont de lianes s’il s’écroule…</em></p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi apparaît l’image de la liane associée à celle de la pensée, toutes deux liées à la notion de réseau, d’entrelacs, les lianes enchevêtrées dans la forêt végétale comme les pensées en<em> reptation</em> dans la forêt du réseau neuronique cérébral.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>- dans la reptation des lianes</em> : image donc qui désigne la pensée concrète qui reste au contact des réalités de ce monde, du peuple martiniquais et non la pensée abstraite, conceptuelle, éloignée des soucis quotidiens.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>- </strong>… <em>et l’humeur toujours hilare / des genèses sous-marines…</em> Le poème s’achève sur ces vers énigmatiques avec le jeu de mots-assonance <em>humeur-hilare</em> qui semble être une joyeuse cabriole lexicale.</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte édité (Seuil 1994) revient à la tradition césairienne avec, à la clausule, un élan de renaissance au temps, un appel aux puissances telluriques …<em> la reptation des lianes</em>… et … <em>les genèses sous-marines…</em></p>
<p style="text-align: justify;">En somme, le titre du poème nous paraît justifié et significatif. Il s’agit bien d’une rumination, c’est-à-dire d’une parole rentrée, un soliloque remâché, interminablement fixé dans l’esprit. Et l’acteur de cette rumination est la caldeira, c’est-à-dire le volcan de la Montagne pelée qui, comme une vigie tutélaire, veille sur la Martinique.</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Le texte supprimé dans l’édition définitive </span></p>
<p style="text-align: justify;">Rappelons le texte, partie terminale du manuscrit original, texte supprimé dans la version éditée (Seuil 1994).</p>
<p><em>là où</em></p>
<p><em>à  l’heure où dans le vent</em></p>
<p><em>  il y a  <span style="text-decoration: line-through;">surt</span>   surtout</em></p>
<p><em>                        chandelier à sept branches</em></p>
<p><em>                        dans le déluge   (nl      nl)</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn24">[24]</a><em></em></p>
<p><em>me flagrant</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn25">[25]</a><em> seul</em></p>
<p><em>        à fond de combe</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn26">[26]</a><em></em></p>
<p><em>un seul <span style="text-decoration: line-through;">et frêle miconia seul</span></em></p>
<p><em><span style="text-decoration: line-through;">   et tetu</span></em><em>    et  mot  têtu</em></p>
<p><em>            toutes bougies allumées</em></p>
<p><em>       un frêle miconia</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn27">[27]</a><em> seul</em></p>
<p><em>prospérant</em></p>
<p><em>                        (nl     nl)  sous le vent</em></p>
<p><em>                        lent partout des défis </em></p>
<p><em>                                    et des (nl    nl)</em></p>
<p>Ce texte reprend la formule-refrain rythmique … <em>à l’heure où dans le vent</em>… précédée par un hésitant <em>là où…</em></p>
<p>Nous sommes dans un autre monde tant le contexte de ce fragment paraît étrangement décalé du reste du poème. Rappelons que l’expression …<em> à l’heure où dans le vent</em>… signifie : « … à l’heure où les Îles sous le Vent (les Antilles)».</p>
<p>Les deux vers suivants sont d’inspiration hébraïque et biblique avec le chandelier à sept branches et l’évocation du déluge.</p>
<p>Suite énigmatique : longue phrase nominale, sans verbe d’action, sans mouvement phrase descriptive, longue métaphore filée où se succèdent des sujets de la religion (<em>chandelier, déluge, bougies allumées</em>), de la flamme au fond d’une vallée (<em>flagrant seul à fond de combe</em>), un<em> frêle miconia</em> seul, arbre solitaire, <em>prospérant sous le vent…</em></p>
<p>Quel est cet arbre <em>têtu, </em>solitaire, <em>flagrant</em>, défiant le feu, prospérant sous le vent, lançant par sa présence obstinée un défit aux éléments telluriques et aux ans ? Ne serait-ce pas cet arbre-fétiche auquel tenait tant Aimé Césaire ? le seul arbre, dans la vallée, dans la <em>combe</em>, qui survécut au cataclysme de l’éruption de la Montagne Pelée. La forme même apparait avec une analogie : le chandelier à sept branches n’a-t-il pas la forme d’un arbre ? un arbre illuminé de bougies, comme tous les arbres porteurs d’une dimension divine.</p>
<p>Le poète vouait un attachement filial, quasi religieux, à cet arbre auquel il rendait régulièrement visite, en voiture, conduit par son fidèle chauffeur, cet arbre qu’il montrait à tous ses visiteurs et que l’on peut admirer encore, à quelques encablures, au pied du volcan.</p>
<p>Si l’on accepte cette interprétation, ce texte supprimé ne semble pas si étranger, ne semble pas si décalé, au regard des quatre tableaux précédents. Nous y retrouvons les mêmes éléments telluriques, le vent, la terre,  la végétation, ici le miconia, là le balisier.</p>
<p>Le poème <em>Rumination de caldeiras</em> s’achève par un souffle panthéiste purificateur de l’ambiance malsaine et délétère des <em>squales de l’orage.</em> Ce <em>frêle miconia seul</em>, qui a résisté au volcan, n’est-il pas l’image de ce fragile peuple antillais, qui résiste à toutes les blessures de l’Histoire.</p>
<p>Le texte supprimé est donc le prolongement de la rumination de la caldeira, en fait la rumination du poète métamorphosé en volcan, comme il le proclame :</p>
<p><em>je suis un homme de terre, de montagne et de feu</em></p>
<p>Le poète s’incarne dans une nature confuse chaotique bouleversée, métamorphose tellurique où les règnes entremêlés sont indiscernables<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn28">[28]</a>, sa parole est celle d’une caldeira qui, impassible, dominant des sa hauteur l’île toute entière, rumine son histoire.</p>
<p><em> </em></p>
<p>Pourquoi le poète a-t-il supprimé ce texte ? Peut-être l’a-t-il jugé trop hermétique, incongru, hors de propos avec ses intentions premières. Toujours est-il que la graphie tourmentée, rageuse, avec des ratures appuyées, évocatrices d’une insatisfaction, conduit logiquement à la suppression de cette partie finale.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><em>le miconia seul et têtu&#8230;</em></p>
<p>Aimé Césaire (suivi par son conducteur) rend visite à son arbre-fétiche, le fromager de Saint-Pierre – Avril 1981 (Copyright : Françoise Thésée)</p>
<div id="attachment_4401" class="wp-caption aligncenter" style="width: 500px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Fromager.jpg"><img class="size-full wp-image-4401" title="Fromager" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Fromager.jpg" alt="" width="490" height="302" /></a><p class="wp-caption-text">Le fromager appartient à la famille des grands arbres séculaires, au port majestueux, pouvant atteindre jusqu&#39;à 70 m espèce endémique des zones tropicales et du Sud, qui s&#39;est propagée en Afrique et dans les zones tropicales d&#39;Asie. Il est l&#39;emblème du Nicaragua, l&#39;arbre national du Guatemala. Celui-ci, sur la route de Fonds Saint-Denis domine la baie et la ville de Saint-Pierre.</p></div>
<p align="center">II – <em>NOBODY</em></p>
<p align="center">(Poème inédit)</p>
<div id="attachment_4406" class="wp-caption aligncenter" style="width: 488px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Nobody-1.png"><img class="size-full wp-image-4406" title="Nobody 1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Nobody-1.png" alt="" width="478" height="691" /></a><p class="wp-caption-text">Nobody : le manuscrit</p></div>
<p><em> </em></p>
<div id="attachment_4407" class="wp-caption aligncenter" style="width: 440px"><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Nobody-2.jpg"><img class="size-full wp-image-4407" title="Nobody 2" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/12/Nobody-2.jpg" alt="" width="430" height="604" /></a><p class="wp-caption-text">Nobody – Transcription diplomatique (Dominique Rudelle)</p></div>
<p><em>c’est en fait personne</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>et puis zut</em></p>
<p><em>                        </em></p>
<p><em>            c’est très bien comme ça</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>seul avec mes souvenirs</em></p>
<p><em>                        mes détresses</em></p>
<p><em>                        mes espérances</em></p>
<p><em>            </em></p>
<p><em>              mes combats</em></p>
<p><em>                        mes luttes</em></p>
<p><em>                        mes victoires</em></p>
<p><em>            seul avec moi-même</em></p>
<p><em>mais en fait quel moi-même</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>les armes </em></p>
<p><em>            Pierre de Yougoslavie</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn29">[29]</a><em></em></p>
<p><em>            où sont mes provinces illyriennes</em><sup>2</sup></p>
<p><em>                        je ne cherche rien</em></p>
<p><em>                        quoi  chercher</em></p>
<p><em>                                    Rien à trouver</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Nobody, </em>bref poème dont le manuscrit non daté,  recueilli dans les archives d’Aimé Césaire ouvertes par la famille, semble d’écriture récente si l’on se fie à l’évolution de la graphie du poète.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Est-il possible de dater le manuscrit ? Peut-être la comparaison avec des textes de graphie identique peut-elle apporter quelque élément de datation. Ce poème est écrit sur un papier qui paraît de même qualité avec une écriture similaire à plusieurs autres documents datés, notamment une dédicace à une personnalité actuelle de Martinique, Frédérique Fanon-Alexandre et un poème inconnu, difficilement déchiffrable, où l’on reconnaît le vers … <em>ai-je assez tourmenté d’arbres…</em>, écrit aux alentours de l’an 2000.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Ce texte très aéré,  est net,  écrit d’un seul jet, sans ratures, ni aucun repentir, avec des décalages nets – y a-t-il eu un brouillon préalable ?</p>
<p>Sur une feuille blanche, de facture relativement récente, se déploie  une écriture rapide, hâtive, fébrile, fine, tremblée, presque de la micrographie, difficile à déchiffrer. Dans une graphie impétueuse, Les mots, abrégés, escamotés, s’achèvent en lettres déstructurées.</p>
<p>La présentation du manuscrit à l’état brut ne permet qu’une approche partielle. L’écriture est orientée comme de coutume, de bas en haut, de gauche à droite, avec une angulation de 10 à 20 degrés.</p>
<p>La transcription diplomatique numérique de ce manuscrit résistant au déchiffrage, réalisée à l’aide de logiciels scripturaux et picturaux, permet de reproduire le texte avec ses élans calligraphiques, ses formes, ses dynamiques, tout en le rendant lisible. Elle permet sans dénaturation profonde, d’imiter la calligraphie d’origine tout en la rendant lisible.</p>
<p>Le texte d’une grande clarté, ne présente aucune difficulté lexicale, sémantique ou grammaticale. Il s’agit d’un monologue. Le poète se parle à lui-même en  phrases brèves, tranchantes, nominales &#8211; <em>chercher et trouver </em>sont les seuls verbes d’action, au final, <em>… je ne cherche rien / quoi chercher / Rien à trouver.</em></p>
<p>Aimé Césaire semble être sous le coup d’une intense préoccupation, d’une pénible réflexion, qui soudain, fuse dans une interjection excédée :</p>
<p><em>c’est en fait personne</em></p>
<p><em>et puis zut</em></p>
<p>L’expression <em>c’est en fait personne</em> qui ouvre le poème, est révélation d’un fait dont l’évidence, le <em>fait</em> s’impose au narrateur.</p>
<p>Le poème éclate sur une absence, un constat d’échec… <em>nobody, personne</em>…, suit l’interjection <em>et puis zut…</em> qui semble dire : le débat est clos !</p>
<p>La seule ressource dont il dispose est le repli résigné sur lui-même : … <em>c’est très bien comme ça…</em> je m’en accommode ! La phase d’exaspération se dilue alors, peu à peu, dans un monologue consolateur qui lui révèle combien il est seul, abandonné :</p>
<p>… <em>c’est très bien comme ça / seul avec mes souvenirs…</em> le poète se rend compte de sa solitude,  de la vanité de son souci et, peu à peu le ton change, la tempête intérieure s’apaise, et commence le tête-à-tête du poète avec lui-même. Sa pensée se résout dans une parole jetée sur le papier sur une note de profonde déréliction. Abandonné de tous, il demeure seul avec ses <em>souvenirs</em>, ses <em>détresses</em>, ses <em>espérances</em> inassouvies, ses <em>combats</em>, ses <em>luttes, </em>ses<em> victoires</em>…</p>
<p>Nous retrouvons ce climat d’amertume et de désillusion résignée, nous reportant vingt ans en arrière, lorsque le poète de <em>Moi, laminaire</em>… clame :</p>
<p><em>Ainsi va toute vie… entre soleil et ombre, entre montagne et mangrove, entre chien et loup, claudiquant et binaire.</em></p>
<p>Le poète, solitaire, méconnu,  n’a plus prise sur les évènements &#8211; Accents résignés qui contrastent avec l’ardente période où Aimé Césaire proclamait haut et fort : … <em>ma vie est toujours en avance d’un ouragan…</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn30">[30]</a>, reprenant ainsi la ferveur rimbaldienne : …<em> la poésie ne rhythmera plus l’action ; elle sera en avant…</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn31">[31]</a><em></em></p>
<p>Les trois premiers vers de la strophe terminale sont surprenants avec l’évocation avec l’évocation de la figure historique du roi Pierre II de Yougoslavie et des provinces illyriennes adossées à son royaume &#8211; tragédie d’un jeune roi qui, broyé par la guerre, fuit sa terre natale pour mourir sur une lointaine terre d’exil.</p>
<p>Quel lien contextuel peut exister entre le sort de Pierre II de Yougoslavie et celui du poète ? Peut-être l’inanité d’une gloire royale qui ne résiste pas au sort funeste qui la détruit…</p>
<p>… <em>où sont mes provinces illyriennes… </em></p>
<p>La royauté, symbole du pouvoir absolu, presque d’essence divine, qui, soudain, a tout perdu, est vidée de sa substance,  pour se retrouver nue, sans force, sans personne et sans âme – celui qui était Tout devient celui qui n’est Rien –<em> nobody…</em></p>
<p>Autre question que soulève ce poème : pourquoi, précisément, l’image du roi Pierre II de Yougoslavie surgit-elle brusquement au sein d’une rêverie accablée et mélancolique ?</p>
<p>Peut-être, Aimé Césaire avait-il dans la pensée, sous les yeux, une relation journalistique attachée au sort de ce jeune roi ? la nouvelle de sa mort ? Ce qui signifierait que ce poème fut composé en 1970 ? – hypothèse peu probable – <em>Nobody</em> fut sûrement postérieur à cette date comme en témoigne la graphie dégradée du texte, plus conforme à celle des années terminales.</p>
<p>Ce poème soulève un point particulier, rarement évoqué dans les gloses césairiennes : la place du poème circonstanciel. Aimé Césaire n’hésite jamais à évoquer des faits réels, quotidiens, historiques, dans la trame de ses poèmes. Nous en connaissons de multiples exemples ; l’un des plus typiques est le poème <em>Fantasmes </em>(<em>Comme un malentendu de salut</em>) qui évoque un épisode précis de la guerre d’Indochine menée par la France<a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn32">[32]</a>. Seul l’hermétisme du texte masque la réalité des faits qui, ainsi, échappe à nos sens.</p>
<p>De plus, les archives du poète révèlent aussi la multitude de notes recueillies sur le quotidien, les faits divers et de société, la médecine, les sciences, l’histoire, la géologie, etc. Cette abondante documentation alimente parfois le contenu de ses poèmes. La poésie d’Aimé Césaire  est particulièrement riche en poèmes circonstanciels reliés à des évènements ou des faits de société,  <em>Histoire de vivre</em><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftn33">[33]</a> (<em>Tropiques</em>), <em>Sur l’état de l’union, À la mémoire d’un syndicaliste noir</em> (<em>Ferrements</em>) par exemple.</p>
<p>Nous pensons plus probable le fait que le poète, féru de lectures historiques, ayant sous les yeux, un livre ou un texte évoquant le sort de ce jeune roi, fut ému par cette disgrâce et, par saisissement, par communication de conscience, en ressentit la peine. Ce phénomène d’empathie avec ses neurones-miroir,  est fort connu des psychologues et neurobiologistes qui en ont décelé partiellement les mécanismes.</p>
<p>Aimé Césaire se sent  en harmonie. Le poète aussi connaît la disgrâce, l’ingratitude, l’échec. Il connaît  la solitude, doute de lui-même, il abandonne sa quête de vérité, il n’est plus rien, il est <em>nobody</em></p>
<p><em>… mais au fait </em></p>
<p><em>… quel moi-même</em></p>
<p>… <em>je ne cherche rien </em></p>
<p><em>                   quoi chercher</em></p>
<p><em>                               Rien à trouver</em></p>
<p>&nbsp;</p>
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<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref1">[1]</a> Professeure  agrégée  de mathématiques et informatique, de l’Université de Bordeaux.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref2">[2]</a><em>caldeira</em> : Cavité volcanique aux parois verticales faites de laves, due à l’effondrement d’un cratère – Il s’agit de la caldeira de la Montagne Pelée en Martinique.</p>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref3">[3]</a> Dominique Rudelle, René Hénane, « Aimé Césaire : “Rumination de caldeiras” », <em>Génésis</em>, n°33, novembre 2011, pp.127-134.</p>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref4">[4]</a> <em>arroi </em>: Archaïsme : du verbe <em>aroier</em> (1180) : mettre en ordre, équiper. L’arroi, terme ancien, désigne la mise en train, la mise en équipage. Le désarroi désigne un trouble, un désordre.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref5">[5]</a> <em>cécropie </em>: Arbre d’Amérique tropicale, au bois très dur appelé bois-trompette ou bois-canon.  Aimé Césaire le compare aux mains nègres, paume claire et dos sombre :<em> Les cécropies ont la forme de mains argentées, oui, comme l’intérieur de la main d’un Noir</em></p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref6">[6]</a> <em>ceiba</em> : arbre tropical, synonyme de bombax ou fromager, kapokier (<em>Bombax ceiba </em>ou<em> Ceiba pentendra</em>).</p>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref7">[7]</a> Voir analyse du poème<em> fantasmes </em>(<em>Comme un malentendu de salut</em>)<em>, in </em>: René Hénane, <em>Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique</em>, Jean-Michel Place, 1999, pp.121-125 – voir aussi l’article de Paris-Match n°255, 3-20 février 1954.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref8">[8]</a><em> (nl     nl) </em>: non lu, non déchiffré.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref9">[9]</a> <em>flagrant</em> : néologisme au sens de brûler – du latin<em> flagrans</em>, <em>flagrare</em>, brûlant et du grec <em>phlegein, </em>brûler.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref10">[10]</a> <em>combe</em> : vallée étroite encaissée entre deux montagnes.</p>
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<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref11">[11]</a> <em>miconia</em>  ou micone (<em>Miconia calvescens</em>) <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Arbre">arbre</a> originaire du <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Mexique">Mexique</a> et d&#8217;Amérique centrale et du Sud &#8211; appelé <em>Cancer vert</em> à Tahiti. Le miconia est une plante à croissance extrèmement rapide, originaire d’Amérique latine (Colombie, Équateur, Argentine, Brésil, Pérou) et introduite en Poynésie par un collectionneur britannique. Elle a envahi Tahiti, la Nouvelle-calédonie, le nord de l’Australie et, aux Antilles, la Jamaïque et Grenade. Le miconia est considéré comme l’une des pires plantes envahissantes, perturbatrice des écosystèmes, grande menace pour les espèces endémiques qu’elle étouffe par sa croissance exubérante.</p>
</div>
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<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref12">[12]</a> Aimé Césaire, « Présentation », <em>Tropiques</em>, Jean-Michel Place, 1978, p.5.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref13">[13]</a> <em>squales </em>: le mot <em>requin</em> (synonyme de squale) désigne les hommes d’affaires, malhonnêtes, exploiteurs – les requins de la finance (Littré) -  l’expression <em>requinisme </em>désigne ce comportement rapace.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref14">[14]</a> Voir René Hénane, « Le requin », in : <em>Césaire et Lautréamont, bestiaire et métamorphose</em>, L’Harmattan, 2006, pp.149-152.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref15">[15]</a> Aimé Césaire, Entretien avec J. Cahen, Afrique Action, 21 novembre 1960, p.23.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref16">[16]</a> Simonne Henry-Valmore, <em>Dieux en exil</em>, Gallimard 1984, p.84.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref17">[17]</a> Hoquet ou hochet: ces deux mots ont étymologie commune et, en vieux français, désignent la secousse (Dictionnaire étymologique de la langue française, O. Bloch et W. v Warburg, pp.322 et 324) Le hochet est une courge qui pend à son arbre. Séchée et creusée, la courge est remplie de petits cailloux ou des graines et sert d’instrument de percussion afin de battre le rythme. Selon Maryse Condé, le hochet directionnel est utilisé par le prêtre dans le culte vaudou <em>vévé</em> afin de battre le rythme &#8211; citée <em>in </em>: <em>Aimé Césaire : Lyric and dramatic poetry</em>. C.Eshleman, A. Smith, Caraf Books, Univ.Press of Virginia, 1990, p.234.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref18">[18]</a> <em>Tropiques</em>, n°4, janvier 1942.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref19">[19]</a> Voir analyse de ce poème in : René Hénane, <em>Les  jardins d’Aimé Césaire</em>, L’Harmattan, 2003, pp.185-194.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref20">[20]</a> <em>saman </em>: Arbre d’Amérique tropicale qui peut atteindre des dimensions impressionnantes. Son est port magnifique et peut atteindre des dimensions impressionnantes ; son bois brun traversé de zones sombres, mi-dur, mi-lourd, est utilisé en menuiserie et en ébénisterie. Le plus bel arbre de Martinique est un saman aux bras gigantesques que l’on peut admirer à l’Habitation Céron, près de l’anse Céron, au nord de Saint-Pierre.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref21">[21]</a> <em>frissonnement</em> : ce mot définit un frémissement, un saisissement, une sensation brève, un acte qui ne se prolonge pas, alors que le frisson qui est synonyme désigne l’état prolongé de celui qui frissonne ; on parle du frisson de la fièvre et du frissonnement  sous l’effet d’un saisissement brusque ou du frissonnement des feuilles sous l’effet du vent</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref22">[22]</a> <em>impassible</em>, dérivé de passible, du latin <em>passibilis</em>, souffrir – du vieux français, <em>passibleté</em>, faculté de souffrir &#8211; impassible qui ne ressent plus la douleur, la souffrance</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref23">[23]</a> André Breton, <em>Martinique charmeuse de serpents</em>, J.J.Pauvert, 1972, p.100.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref24">[24]</a><em> (nl     nl) </em>: non lu, non déchiffré.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref25">[25]</a> <em>flagrant</em> : néologisme au sens de brûler – du latin<em> flagrans</em>, <em>flagrare</em>, brûlant et du grec <em>phlegein, </em>brûler.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref26">[26]</a> <em>combe</em> : vallée étroite encaissée entre deux montagnes.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref27">[27]</a><em> miconia</em>  ou micone (<em>Miconia calvescens</em>) <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Arbre">arbre</a> originaire du <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Mexique">Mexique</a> et d&#8217;Amérique centrale et du Sud &#8211; appelé <em>Cancer vert</em> à Tahiti.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref28">[28]</a> La métamorphose tellurique chez Aimé Césaire, <em>cf</em> : René Hénane, <em>Césaire &amp; Lautréamont, Bestiaire et métamorphose</em>, L’Harmattan 2006, pp.215-218.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref29">[29]</a> Pierre de Yougoslavie : Il s’agit du roi Pierre II de Yougoslavie (1923-1970) de la dynastie des Karaƌorƌević, fils du roi Alexandre 1<sup>er</sup> qui mourut assassiné, à Marseille, en 1934. Pierre II de Yougoslavie fut couronné roi en octobre 1934, sous la régence du prince Paul Karaƌorƌević. Il s’exile en Angleterre, en 1941, fuyant l’invasion allemande et la capitulation de son royaume. En 1945, Pierre II est déposé par l’Assemblée constituante communiste qui instaure le règne du Maréchal Tito. Pierre II refuse d’abdiquer, reste prétendant au trône jusqu’à sa mort – il souffre d’une affection hépatique grave &#8211; aux États-Unis, à Los Angeles, le 3 novembre 1970. Il est enterré au monastère orthodoxe de Libertyville (Illinois).</p>
<p><sup>2</sup> <em>Les provinces illyriennes </em>: Ensemble de territoires d’Europe centrale annexés et occupés par Napoléon Bonaparte et créées par le Maréchal de Marmont, en 1805 : La Carinthie, la Croatie, les territoires de Trieste, de Raguse (Dubrovnik), de Slovénie (Ljubljana), de Dalmatie – Langue officielle le français et le Code civil napoléonien. À la suite du Congrès de Vienne (1815), la souveraineté de ces territoires est dévolue à l’Autriche.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref30">[30]</a> Aimé Césaire, <em>La femme et la flamme, Soleil cou coupé.</em></p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref31">[31]</a> Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Démeny, 15 mai 1871, Œuvres, Classiques Garnier, 2000, p.366.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref32">[32]</a> Voir : René Hénane,<em> Aimé Césaire, le chant blessé : Biologie et poétique</em>, Éditions Jean-Michel Place, 1999, pp.121-125.</p>
</div>
<div>
<p><a title="" href="file:///C:/Users/Jess/Downloads/Henane2011Ce%C4%97saireIne%C4%97dits.doc#_ftnref33">[33]</a> <em>Histoire de vivre (récit) </em>: ce poème composé en 1942 relate le cyclone qui dévasta Fort-de-France, le 23 septembre 1941. <em>Cf </em>: René Hénane, <em>Les jardins d’Aimé Césaire</em>, L’Harmattan, 2003, pp.185-200.</p>
<p>_____________________________________</p>
<p><em>© Hoirie Aimé Césaire.</em></p>
<p><em>Nos plus vives remerciements aux héritiers d&#8217;Aimé Césaire qui ont permis la publication de ces inédits.</em></p>
</div>
</div>

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		<item>
		<title>Sur &#171;&#160;L&#8217;Éloge de la Créolité&#160;&#187;: Un entretien avec Patrick Chamoiseau.</title>
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		<pubDate>Thu, 15 Sep 2011 13:52:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>lpattano</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Édouard Glissant]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
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		<description><![CDATA[Entretien avec Patric Chamoiseau version PDF &#160;]]></description>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/09/Entretien_avec_Patrick_Chamoiseau_version_PDF.pdf" target="_blank">Entretien avec Patric Chamoiseau version PDF</a></p>
<p>&nbsp;</p>

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		<title>En pure perte : HÉMATHÉMÈSE POUR AIMÉ CÉSAIRE</title>
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		<pubDate>Fri, 08 Aug 2008 18:03:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>skoffi</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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<p align="center">PAROLE HUILE (fragment)</p>
<p align="center">
<p align="right"><em><br />
</em></p>
<p align="right">
<p align="right"><img class="aligncenter size-full wp-image-1652" title="en-pure-perte" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/11/en-pure-perte.jpg" alt="" width="500" height="379" /></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em></em></p>
<p align="right"><em>Ifè, Benin, af</em><em>ã, enfin !</em></p>
<p align="right"><em>Aimé parole feu</em></p>
<p align="right"><em>Aimé parole fut</em></p>
<div><em></em></div>
<div><em> </em></div>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> </em></p>
<p>L&#8217;ORDONNATEUR</p>
<p>Parenthèse. Son œil lui montre les objets de sa propre peur. Les certitudes les doutes. Les motifs de ses propres joies. S&#8217;il croit recevoir les émotions par les yeux, c&#8217;est enfin que celles-ci réactivent les émotions configurées en lui et qui lui remontent au nez. Et si sur le coup il a vraiment peur ou s&#8217;il est joyeux ce n&#8217;est pas des choses placées hors de lui mais de ce qu&#8217;intimement il connaît déjà et que presque par une certaine mécanique il s&#8217;autorise à laisser paraître, aidé en cela par l&#8217;humidité de la surface de ses yeux, par la médiation de l&#8217;œil.</p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="center"><em>Grand jour d&#8217;un culte intime Les oiseaux ont poussés pendant la nuit Ils pendent maintenant au ciel Taches déliquescentes de quelques mauvaises larmes du loa Osain  Les mots s&#8217;apprêtent à tisser la parole trop longtemps tue et qui accable le suspend d&#8217;un si lourd tribu à la chute C&#8217;est à n&#8217;en point douter l&#8217;instant éternel qui ne reviendra pas De fait les minutes se bousculent  sous le ciel incendié de blanc Raclé bâclé le temps supplie Et il crie qu&#8217;il ne s&#8217;éteindra Mais l&#8217;autre ne l&#8217;entend déjà plus</em></p>
<p align="center"><em>Ouvrons nous la voix Faisons la large.</em></p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Moi aussi</p>
<p>J&#8217;aurais pu être la nuit étoilant petitement une bannière et verte et rouge et jaune malement sujette au vent</p>
<p>Moi aussi, j&#8217;aurais pu être un fleuve sang de diamants sang</p>
<p>Me coulant à travers les tatouages de mon porteur</p>
<p>Je serais rendez-vous d&#8217;étoiles en pays d&#8217;obscurité ricanant&#8230;</p>
<p>Moi aussi</p>
<p>J&#8217;aurais pu être le fil de sang qu&#8217;un porte-flingue aura noué dans le ventre de ma mère</p>
<p>Et elle s&#8217;est refusée jusqu&#8217;au bout jusqu&#8217;aux coups jusqu&#8217;aux herbes&#8230;</p>
<p>Avant de m&#8217;aimer la femme hors-la-paix comme jamais on n&#8217;a aimé sous le ciel&#8230;</p>
<p>Moi aussi j&#8217;aurais pu être mais je l&#8217;ai refusé de mon grand-cri-à-trouer-l&#8217;air</p>
<p>Une conscience insulaire mutilée d&#8217;une maman</p>
<p>Moi aussi</p>
<p>J&#8217;aurais pu être un trois fois quatre printemps</p>
<p>Rampant entre deux-trois mines</p>
<p>Cinq relents d&#8217;alcools trop forts</p>
<p>Une douzaine de rafales donne-la-mort</p>
<p>Six fois sept cicatrices à l&#8217;âme, mon nom de sport serait :</p>
<p>« MATHEMATIQUE-ta-langue-ne-saura-jamais-que-tes-yeux-m&#8217;ont-regardé ! »</p>
<p>Terrible. ..</p>
<p>J&#8217;aurai pu</p>
<p>Mais au lieu de tout cela</p>
<p>Je ne suis que le pays d&#8217;ombre qu&#8217;un noir porte en lui</p>
<p>Tout ce qu&#8217;il a pour lui, la seule chose qu&#8217;il a d&#8217;entier</p>
<p>Au lieu de tout cela</p>
<p>Je ne suis que des yeux fermés au monde</p>
<p>La langue sans bâton qui traverse à sec</p>
<p>J&#8217;aurais pu être ou Yaguine ou Fodé</p>
<p>Je ne suis qu&#8217;un distributeur de sic</p>
<p>&#8230;.</p>
<p>C&#8217;est que</p>
<p align="right"><em>Silence.</em></p>
<p>J&#8217;ai vu dieu</p>
<p align="right"><em>Les oiseaux s&#8217;entrechoquent !</em></p>
<p align="right"><em>Un mauvais souffle&#8230;</em></p>
<p>J&#8217;ai vu dieu</p>
<p>Il est jaune et il a trois yeux</p>
<p>Oui trois yeux dieu</p>
<p>Un dans la tête un dans la bouche un dans la main</p>
<p>L&#8217;œil dans la tête voit ce qu&#8217;il pense</p>
<p>L&#8217;œil sur la langue voit ce qu&#8217;il dit</p>
<p>L&#8217;œil dans la main voit ce qu&#8217;il donne</p>
<p>Tout œil fifre</p>
<p>C&#8217;est cependant par le dos qu&#8217;il pleure dieu</p>
<p>Avec eux</p>
<p>Tout ce que les hommes ne peuvent rire&#8230;</p>
<p align="right"><em>Plus rond mais pas moins mauvais&#8230;</em></p>
<p>Le temps a fait des sillons profonds dans la démarche de dieu</p>
<p>Et dieu va grotesque&#8230;</p>
<p>J&#8217;ai vu dieu</p>
<p align="right"><em> Au loin une voix, </em></p>
<p align="right"><em>-Le mauvais souffle !-</em></p>
<p align="right"><em>Qui chante ou rumine quelque chose&#8230;</em><em> </em></p>
<p align="right"><em>L&#8217;Autre entend-il ?</em></p>
<p>J&#8217;ai vu dieu et j&#8217;ai crié</p>
<p>‘Ehloï ! Ehloï !&#8217;</p>
<p>Alors,</p>
<p>Il s&#8217;est enfui&#8230;</p>
<p align="right"><em>une autre voix tout à coup !</em></p>
<p align="right"><em> doctorale. </em></p>
<p align="right"><em>Elle dit mais comme un chapelet ! Et va en s&#8217;enflant.</em></p>
<p align="right"><em>Peut-être Le Fou, L&#8217;Enfant&#8230; ou alors l&#8217;Esprit déjà.</em></p>
<p align="right">L&#8217;Autre VOIX, <em>égrenant :</em></p>
<p>&#8230; de nos âmes versées dans les rues</p>
<p>de l&#8217;éternité assoupie aux portes</p>
<p>de l&#8217;absurdité stagnante</p>
<p>La chaire des terres d&#8217;igname noire de l&#8217;autre côté de la lagune&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX, <em>chantant :</em></p>
<p><em>&lt;Mots cherchent diseur/</em></p>
<p><em>Huile cherche cœur/</em></p>
<p><em>Veux rencontrer mon glissoir/</em></p>
<p><em>Si tout doit choir&#8230;&gt;</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX,</p>
<p align="right"><em>D&#8217;encore quelques cauris&#8230;</em></p>
<p>&#8230;de l&#8217;ignominie nue, que plus nulle tromperie n&#8217;habille</p>
<p>de la parole de bouche qui se meurt&#8230;</p>
<p>des ailes liées qui battent saccade l&#8217;élan nié</p>
<p>du mil délié qui attend, attend, attend</p>
<p>attendra longtemps son batteur&#8230;</p>
<p align="right"><em>Tour à tour chantant, indexant,  La voix semble lui répondre</em></p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>&lt;Mots cherchent diseur/ Samson cherche Dalilah/ </em></p>
<p><em>Veux rencontrer mon glissoir si tout doit choir/ </em></p>
<p><em>Ma salive sœur si toi aussi tu aimes à boire du soir/ </em></p>
<p><em>Ma sueur&#8230;/ mon sait-lancer-haut&#8230;&gt;</em></p>
<p><em>Allez Oh ! Manifeste toi, Diseur, Chuchoteur&#8230; Hé Sursauteur ! Danse ma parole </em></p>
<p><em>Que roule, roule, roule le pas </em></p>
<p><em>&lt;Mots cherchent diseur / Feu cherche cracheur&gt;</em></p>
<p><em>Ceci cherche langue où se pendre, salive à saturer :</em></p>
<p><em>« Que les saints se signent ou que les signes se saignent, tout se saura : Qu&#8217;ils se sont ceints à tort de blancs manteaux&#8230;Que les Blancs mentent haut tout simplement ! Et voici, Ils choiront de leur séant, et un troupeau d&#8217;étoiles sales leur fera une sale escorte, »</em></p>
<p><em>&lt; Mots cherchent diseur&#8230;&gt;</em></p>
<p><em>Hé Roucouleur !</em></p>
<p><em>Égrène le dégradé de mon dit, </em></p>
<p><em>En couleurs de foudres et vertes et violettes</em></p>
<p><em>En couleur à nous en foutre à mort la vie d&#8217;avoir des seins tout petits ou le pas pas assez assuré&#8230; </em></p>
<p><em>Qu&#8217;ensemble nous nous fassions mais à dessein une circulation comme jamais une de virgules</em></p>
<p><em>Sous le haut patronage des matrones-fées</em></p>
<p><em>Les soirs (oh putain de taie noire !)</em></p>
<p><em>Où la traitre lune déserte</em></p>
<p><em>Où le crachat traîne</em></p>
<p><em>Où les neurones crashent</em></p>
<p><em>etc.</em></p>
<p align="right"><em>Silence.</em></p>
<p><em> &lt;Mot enchanteur&#8230;</em></p>
<p><em>Veut son papa-nom/ </em></p>
<p><em>Mots cherchent diseur/ Désert cherche son Toucouleur&#8230;&gt;</em></p>
<p><em>Et la voix hèle la voix</em></p>
<p><em>De quoi ? De qui ?</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>&#8230; du bâton de danse brisé</p>
<p>du silence, clos en dehors</p>
<p>quand les bêtes sauvages lâchées dans la plus grande des grandes absences, nous punirent d&#8217;aimer</p>
<p>du vide aussi et de la nuit enfin</p>
<p>qui bourre les ventres et les yeux et les cœurs</p>
<p>qui habite les rêveries éternelles</p>
<p>qui borne les projections hors saison</p>
<p>qui visite le grand fleuve morne penché à nos pieds où dorment les tessons de grande Étoile</p>
<p>(Danse de lumière dans l&#8217;incarna sirupeux d&#8217;un obscur rouge)</p>
<p>la nuit qui ne rassasie pas et dont nous avons encore faim&#8230;</p>
<p>et le bris en accusatrice</p>
<p>dont l&#8217;index aussi est en sang&#8230;</p>
<p align="right"><em>Soupir de la voix !</em></p>
<p>Oui le soir de la voix est là !</p>
<p>Où sont convoquées nos humanités en d&#8217;horizons lancinants</p>
<p>Où s&#8217;ouvrent, la mesure en vacance nos visibilités confuses</p>
<p>Qu&#8217;est-ce cela ?</p>
<p align="right">LA VOIX<em>, qui lui répond</em></p>
<p><em>La paume de la main donne comme un sein au grand front qui s&#8217;épanche et mange l&#8217;œil gauche du dos </em></p>
<p><em>Lentement&#8230;</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>Et ceci ?</p>
<p align="right">LA VOIX<em>, bas :</em></p>
<p><em>Aînée de l&#8217;Église au visage du diable, soûlée de l&#8217;amer lapée sur les larges berges de mes yeux&#8230; </em></p>
<p><em>Naine, bossue, le bossale enchainé à l&#8217;haleine</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>Titube, titube, titube&#8230;</p>
<p>Écoute, qu&#8217;on te baptise : Indicible</p>
<p>Pénultième bouche d&#8217;un discours errant</p>
<p>Puante de lois abortives de foi</p>
<p>TITUBE donc, sépulcre d&#8217;un cri retenu</p>
<p>Au banquet des si hautes convictions révulsées</p>
<p>Dis l&#8217;hilarité triste !</p>
<p align="right"><em>Menaçant.</em></p>
<p>Et si baguenaudant, l&#8217;amertume en trophée, tu trébuches</p>
<p>Rara rara ra</p>
<p>Milles dents noires à applaudir assurément&#8230;</p>
<p align="right"><em>Pause.</em></p>
<p align="right"><em> </em></p>
<p align="right">L&#8217;ORDONNATEUR</p>
<p>&#8230; S&#8217;il se croit foudroyé par le surgissement brusque de choses en chaires mortes ou de choses en fleurs&#8230; Rien, rien de tout cela dis- je n&#8217;est placé hors de lui&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>&lt;&#8230; Huile cherche cœur&#8230;&gt;</em></p>
<p><em>Où donc ?</em></p>
<p><em>Dans l&#8217;envol bref du cabri l&#8217;obscur du renard ?</em></p>
<p><em>La démêleuse d&#8217;abscond </em></p>
<p><em>Comme un caprice cambré ou la danse canidae couchée sur la table du maître ? </em></p>
<p><em>Le beau ou l&#8217;urgence immobilisée&#8230;</em></p>
<p><em>Mais quoi ? Mais qui ?</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>Que nous voici réveillés de notre éveil</p>
<p>Tirés, enfin, d&#8217;une turbulente insomnie</p>
<p>Espoir ! Soleil menteur</p>
<p>Édifice raidi au vent traître d&#8217;un dedans</p>
<p>Sartre ! Sartre !</p>
<p>Ne viens pas, cette nuit encore,</p>
<p>Bacchanal, jouer de notre salive et de notre sueur</p>
<p>Musique sans amarre, en l&#8217;épaisse chair des cœurs absents</p>
<p>Nous ne bâtirons plus, entends-tu ?</p>
<p>De verbe et de feu.</p>
<p>De verbe et de feu seulement, fugaces zombies.</p>
<p>Nous rentrons la crécelle et le bois</p>
<p>Nous sommes las&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>&lt; &#8230;Si tout doit choir&#8230;&gt;</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>Bourgeonne sur le fil tendu de chaque unique belle et pure l&#8217;ivraie aigre-doux fuligineuse.</p>
<p>(&#8230;)</p>
<p>A fleur du grand blanc lit d&#8217;immondice immense naissent nos envers&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX<em>,</em></p>
<p align="right"><em> Comme conjurant quelques sombres sorts&#8230;on</em></p>
<p><em>Adjaa</em></p>
<p><em> Suis Adjaa </em><em>!</em></p>
<p align="right"><em>et il crache !</em></p>
<p><em>Le gubasa n&#8217;a pas de tranchant</em></p>
<p><em>Adjaa</em></p>
<p><em> Suis adjaa </em><em>!</em></p>
<p><em>&laquo;&nbsp;Kpon&nbsp;&raquo; la Panthère, mon Père la plus belle des princesses yoruba, ma Mère</em></p>
<p><em> ADJAA! suis ADJAA!</em></p>
<p><em> Mon nom : &laquo;&nbsp;Soun&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Soun Gléglénu&nbsp;&raquo;</em></p>
<p><em> Mais tu ne le diras pas.</em></p>
<p align="right"><em>Plus calme.</em></p>
<p><em> Pour toi et si tu te fais Dalilah, là où les peines passagères dallent la hâle, je serai Samson aux sept tresses/ Si claudicant tu viens à moi comme l&#8217;esclave va à la source je serai clicloto ! clicloto ! les calculations de l&#8217;eau qui dictent au coeur l&#8217;automatique de la liberté/ Je me ferai plus blanc que le glissoir du ciel/ Oui, Chimchôn Ti-Soleil qui porte ti-brin peine en mine- là/ Si, (sic !) (sic !) (sic !), cliquetis pour un tic de flic&#8230; alors je serai le mot hors moeurs/ Soeur la noirceur qui bat saccade l&#8217;élan nié en l&#8217;aile liée/ Je serai souvent plus loin que le Pays-graine, plus peine à naître que l&#8217;enfant Kouli/ Mais toujours tu en ramèneras le goût si tu sais faire silence en toi&#8230; / Clonus d&#8217;un unique verbe pur/ Ma parole traversée de galops/ Ma voix gorgée de sang/ ma salive injectée de sagaies/ En pure perte je serai langue gantée de velours noir/ Cœur paré de soleil&#8230;/ Seras- tu Dalilah que je ne me peigne pas du même aigre et du même miel&#8230;</em></p>
<p><em>Adjaa suis Adjaa</em></p>
<p align="right"><em> Puis de nouveau ce chant encore.</em></p>
<p><em>&lt;Mots cherchent diseur/ Huile cherche cœur/</em></p>
<p><em>Veux rencontrer mon glissoir/ Si tout doit choir&#8230;&gt;</em></p>
<p><em>Quoi donc ?</em> <em></em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE VOIX, <em>pleine de colère :</em></p>
<p align="right"><em>Mais comme une colère jouée.</em></p>
<p>&#8230;Que le voile a déchiré libérant un envol d&#8217;yeux d&#8217;épouvantement</p>
<p>qui font un battement pas possible de maléfices ciliés</p>
<p>Que les papillons ont crashés</p>
<p>Que ce qui monte là haut c‘est l&#8217;inopérance de la poussière de leurs ailes</p>
<p>Que le miel a déserté</p>
<p>Et l&#8217;esprit et la langue</p>
<p>Le pimentement la fumée</p>
<p>Que le piétinement blanc du tata et un soleil à la dérive&#8230;</p>
<p align="right"><em>Pause,</em></p>
<p align="right"><em>L&#8217;Autre semble toujours ailleurs.</em></p>
<p>Et maintenant que nous reste-il à dire ?</p>
<p>Nos faces de mica blême</p>
<p>Leurs sales gueules de loups hirsutes&#8230;.</p>
<p align="right"><em> De plus en plus cinglant.</em></p>
<p>Qu&#8217;au plus profond du fond du puits l&#8217;honneur sommeille l&#8217;espoir chancelle</p>
<p>Que ?</p>
<p>Que nous reste-il à dire ?</p>
<p>Sinon que nous garantirons la nuit du rougeoiement des yeux</p>
<p>Que nous garnirons la palabre de la vivacité des antilopes</p>
<p>Que le sang sera vigile hennissant</p>
<p>Que nous porterons jusqu&#8217;au concile des dynastes</p>
<p>Où la merde fiente pesamment au coin du regard de cette ère avare</p>
<p>Cette colère corollée sept fois reine</p>
<p>De nos langues avides</p>
<p>Lécheuses d&#8217;immondice</p>
<p>Nos nons enflammés aux flancs aux reins du pays d&#8217;amnésie</p>
<p>Et notre peau sera cuir tanné cuir dur du varan noir de Diéménie</p>
<p>Et nous le monterons en bannière</p>
<p>en flanquerons les paupières des tours</p>
<p>Quelque part cette part craquante entre les étoiles et leurs cendres</p>
<p>Qu&#8217;à notre tour nous laisserons la laisse à la parole</p>
<p>Et quelle fera auréole de feu au monde</p>
<p>Que nous annulerons l&#8217;aboiement des chiens</p>
<p>Que nous pourvoirons nos talons de la défectueuse de gueules</p>
<p>Et nous jurons sur la mère et sur l&#8217;Homme</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em> Gbo !</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>&#8230;Que du peu de l&#8217;empan d&#8217;envie qui nous reste</p>
<p>Notre lie d&#8217;aimer</p>
<p>Nous nous refuserons à réconcilier la peau pas lisse des lézards au bleu de l&#8217;azur</p>
<p>Que pour peu que les hippopotames hyppopotament vraiment</p>
<p>Nous leur ferons une bien grosse hernie de notre rage</p>
<p>Que&#8230;</p>
<p align="right"><em>Silence.</em></p>
<p>Que !</p>
<p>Que nous reste-t-il à faire ?</p>
<p>Sinon à réactiver la foudroyance des sorts :</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>Fiètè !&#8230; Fiètè !&#8230; Gbo !</em></p>
<p align="right">L&#8217;autre VOIX<em></em></p>
<p>À bander la conscience</p>
<p>Et la tendre de gris-gris trois fois trente-neuf fois l&#8217;idée ceinte l&#8217;âme bariolée<em> </em></p>
<p align="right"><em>Il lève une tempête sur la gauche.</em></p>
<p align="right"><em>L&#8217;Autre vient de frémir ! </em></p>
<p>De quoi ?</p>
<p>La prudence ?</p>
<p>Et la défoleuse de rêves juchée couronne cinglante sur le front de l&#8217;enfant</p>
<p>Elle nous lance un ricanement et organise de ses éclats la démission des justes</p>
<p>De nos armes de sang vif !</p>
<p>De la trame prisonnière des vêvers</p>
<p>De notre nommer brut</p>
<p>(Oh! nous emprunterons un mot shango<em> </em>s&#8217;il le faut !&#8230;)</p>
<p>Surgissez !</p>
<p>Ô Chevaucheurs&#8230; visitations du soir</p>
<p>Au débouché veule de cette saison pavée comme jamais une de feu</p>
<p>Voyez comme les visions d&#8217;effroi nous font défi</p>
<p align="right"><em>Haut.</em></p>
<p>Dysurie</p>
<p>Allez ho !</p>
<p>Faisons un lever haut de javelots</p>
<p>De nos dents par trop blanches</p>
<p>Ruées nues contre l&#8217;innommable</p>
<p>Allez ho !</p>
<p>Un choc haut d&#8217;épée</p>
<p>À lever nos sangs</p>
<p>O Orixás</p>
<p>Pour mener le poète jusqu&#8217;à Benin</p>
<p>Allez ho !</p>
<p>Qu&#8217;il fasse île en vous tous</p>
<p>Pour le migrant transi</p>
<p>Sinon !</p>
<p>Sinon ?</p>
<p>Sinon ils mourront !</p>
<p>Bien sûr ils mourront&#8230; et les chaînes les mangeront plus goulûment et le fouet les léchera plus profond et leurs oreilles tomberont plus dru. Et le regard nous sera plus surin. Et le rut et le sucre et la canne et encore le sucre&#8230; Et les filles lavant les rues&#8230; Et il se traînera sur les rives du Congo une brume saturée d&#8217;ombres manchots applaudissant cette étrange musique accusatrice sur les mines défaites. Et pour sûr elles riront les ombres un rire en pluie sur les joues des petites filles&#8230;</p>
<p>Mais que</p>
<p>Que&#8230;</p>
<p>Que te reste-t-il à dire ?</p>
<p>Que le masque grimace&#8230;</p>
<p align="right"><em>Pause.</em></p>
<p align="right"><em> </em></p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="center"><em>Comme un appel aux mots&#8230;</em></p>
<p align="center"><em> Le jour se colorant à l&#8217;envers et la sève brisée qui reprend contact La totalité tiraillée Comme un appel aux mots&#8230;  Dans une modulation sophistiquée d‘exhalas d&#8217;un autre temps d&#8217;un autre être là Un cocktail de colère et de véhémence saines </em></p>
<p align="center"><em>L&#8217;homme est nu</em></p>
<p align="center"><em> Immense Mais comme exilé en sa périphérie Et il tourne autour de lui-même&#8230;  Sa pensée seule semble lui faire une robe</em></p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="right">LA VOIX,</p>
<p align="right"><em>Sur le ton de la nostalgie et après un nième soupir.</em></p>
<p><em>Les haleurs muets</em></p>
<p><em>Une belle aisance d&#8217;abeilles</em></p>
<p><em>Vrillées</em></p>
<p><em>De fruitiers frimeurs</em></p>
<p><em>Épandaient à l&#8217;aune du jour marron </em></p>
<p><em>Une belle suée de radayeur</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Ayiti</em></p>
<p><em>Une moue ?</em></p>
<p><em>Un rictus ?</em></p>
<p><em>Une île ou un sein dégagé de l&#8217;océan ?</em></p>
<p align="right"><em>Apparaît l&#8217;Esprit&#8230; C&#8217;est le même Autre </em></p>
<p align="right"><em>Mais masqué</em></p>
<p align="right"><em>Il porte un masque blanc, une face horrible&#8230; dans le dos</em></p>
<p align="right"><em>Pour l&#8217;instant il se tait. Mais tout à l&#8217;heure il parlera et les odeurs même déclineront</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE,</p>
<p align="right"><em>Se réveillant.</em></p>
<p>Souvent il m&#8217;arrive</p>
<p>Hors moi de m&#8217;élever</p>
<p>Me laissant là&#8230;</p>
<p>Couché</p>
<p>Puis hauteur prise</p>
<p>De toiser le ciel d&#8217;une dure rancune</p>
<p>Et de fondre</p>
<p>Et couler sur moi</p>
<p>Me revigorant à qui mieux mieux&#8230;<em></em></p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT,</p>
<p align="right"><em>Avec l&#8217;autre voix de tout à l&#8217;heure mais sans plus de colère</em></p>
<p>C&#8217;est l&#8217;heure des odeurs</p>
<p>Donne le mot !</p>
<p align="right"><em>Et ce qui a été annoncé se réalise</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE, <em>obtempérant :</em></p>
<p>Je ne sais pas respirer</p>
<p>Quand je cours la vie me balance</p>
<p align="right"><em>Silence.</em></p>
<p>Je n&#8217;ai jamais su respirer&#8230;</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>DONNE ENCORE !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE,<em> timidement d&#8217;abord :</em></p>
<p>Je ne sais plus sourire</p>
<p>La lune m&#8217;arrache la face</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT, <em>impatient</em></p>
<p>ENCORE !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE<em></em></p>
<p>Je ne puis lever les yeux vers les montagnes</p>
<p>Une lumière trop forte y siège</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>ENCORE !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE<em></em></p>
<p>Il vente en moi</p>
<p>Oh il vente terriblement en moi</p>
<p>Mais où es-tu Père pour qu&#8217;ainsi il vente en moi ?</p>
<p>Nul écho à mon cri rentré&#8230;</p>
<p>Oh comme il vente en moi !</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>ENCORE !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE<em></em></p>
<p>Ils ont lâché les bêtes</p>
<p>Bâclé les rêves&#8230;</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>ENCORE !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE<em>, se rebellant : </em></p>
<p align="right"><em>Un cri !</em></p>
<p>J&#8217;AI VU DIEU !</p>
<p align="right"><em>Les oiseaux s&#8217;entrechoquent.</em></p>
<p align="right"><em>Silence, puis plus calmement</em></p>
<p>&#8230;Et il s&#8217;est enfui</p>
<p>Essayant dans son sillage de capturer quelques fragments</p>
<p>-Car me suis-je dis, tout puissant qu&#8217;il est il doit bien s&#8217;haillonner de quelque chose-</p>
<p>J&#8217;ai trébuche et ricoché de solides désillusions en solides désillusions</p>
<p>Puis, ayant toutes forces abandonné</p>
<p>J&#8217;ai atterri</p>
<p>C&#8217;est ainsi que j&#8217;ai chuté et suis tombé en moi me remplissant enfin entièrement et débordant de moi</p>
<p>Qu&#8217;est-ce la ponction de cet épanchement purulent dans cette vie qui est une interminable mort</p>
<p>Sinon ces instants- vie même dans la mort et qui viennent la ponctuer</p>
<p>Et si je n&#8217;avais chuté peut-être aurais-je été heureux&#8230;Oh je ne me le serais pardonné !</p>
<p>Trois Oui ! Trois yeux, dieu</p>
<p>J&#8217;ai vu dieu et j&#8217;ai ouvert les yeux</p>
<p align="right"><em>Pause.</em></p>
<p>Je suis tombé en moi et me voilà gros !</p>
<p>Qu&#8217;enfanterai-je donc ?</p>
<p>Ou d&#8217;un monstre ou d&#8217;une petite danse immobilisée à l&#8217;abord de mon vêver intime</p>
<p align="right"><em>Pensif</em>.</p>
<p>J&#8217;aurais pu être</p>
<p>Seulement une voix, un dragon croassant on ne sait quelle mauvaise lexicologie</p>
<p>Au lieu de cela je ne suis qu&#8217;un nègre qui sait de quoi il n&#8217;est pas malade</p>
<p>Ma poitrine offerte et le bec en sang&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>Ayiti</em></p>
<p><em>Ifè, </em></p>
<p><em>Benin</em></p>
<p><em>Af</em><em>ã<em> </em></em></p>
<p><em>Enfin</em></p>
<p><em>L&#8217;Agay rooh ravalé</em></p>
<p><em>Et l&#8217;hésitant hennissant sillon&#8230;</em></p>
<p><em>Vers les rives sans âge d&#8217;Ilé </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>C&#8217;est le cœur de la Dame qui bat</em></p>
<p><em>Batuala batuala batuala</em></p>
<p><em>Qui soulève le voile&#8230;</em></p>
<p><em>Et hèle visage vérolé de son protecteur</em></p>
<p><em> </em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Damnation</p>
<p>J&#8217;ai été puni au-delà du supportable</p>
<p>Mais têtu je suis têtu !</p>
<p>Voici il y a quelque chose de très noir en moi cette sale partie de moi qui ne promet que les cales</p>
<p>Cette partie de moi qui me fait peur la seule qui ne m&#8217;insupporte pas</p>
<p>Celle là seule est entière&#8230;</p>
<p align="right"><em>Silence puis comme à lui même.</em></p>
<p>Pendant mon calvaire j&#8217;ai vu passer plus de monde que Prométhée</p>
<p>Des fois je les regardais marcher et je me demandais</p>
<p>Comment ? Mais comment peut-on vivre avec si peu de haine ?</p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="center"><em>C&#8217;est une magie </em></p>
<p align="center"><em>En loques Toute grise Toute surgie d&#8217;un galimatias diable Et désormais les mots iront par paire Deux par deux Goutte double par goutte double lui tombant dans les jambes et le remplissant jusqu&#8217;à ignominie</em></p>
<p align="center"><em>C&#8217;est une magie n&#8217;est-ce pas Les morts qui sourdent en l&#8217;homme portent son flux tendu aux nuées Et maintenant ô singulier sort ils semblent lui faire une vie L&#8217;esprit très pur très sûr très agressif tout à l&#8217;heure panique maintenant Doute tout à coup comme on bute dans le noir Par à coups En hoquets&#8230;. Et bientôt le fuir C&#8217;est que l&#8217;Autre est en train de naître&#8230; Le chant lui-même s&#8217;épaississant lors que l&#8217;échoué se fait une forme La voix s&#8217;organise une unité La bousculade même étant une arithmétique Et tout le désordre veut fabriquer le mot fondamental dans une boulimie de crabes noirs</em></p>
<p align="center"><em>L&#8217;homme est nu mais moins pathétique !</em></p>
<p align="center"><em>*</em></p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>Le cœur de la Dame</em></p>
<p><em>On le sent bien bat batuala</em></p>
<p><em>L&#8217;immense Mama couchée sous les eaux </em></p>
<p><em>Et l&#8217; sillon</em></p>
<p><em>Dans la nuit</em></p>
<p><em>Sur les flots</em></p>
<p><em>Sur les pages noires&#8230;</em></p>
<p><em>Vers son sein</em></p>
<p><em>Vers Ayiti&#8230;</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Je n&#8217;écris pas !</p>
<p><em> </em></p>
<p>Non je n&#8217;écris pas</p>
<p>Je saigne</p>
<p>Et quand</p>
<p>tonne</p>
<p>ma voix remplie de sang</p>
<p>Cette voix rouge</p>
<p>Qui nomme l&#8217;homme</p>
<p>Épelle l&#8217;homme</p>
<p>Entonne l&#8217;homme</p>
<p>Évoque l&#8217;homme</p>
<p>Convoque l&#8217;homme en l&#8217;homme</p>
<p>Je ne crie pas</p>
<p>Je saigne encore&#8230;</p>
<p>Oh Il suffit !</p>
<p>Faites donc silence</p>
<p>Gens de raison, gens de trop de foi</p>
<p>Faites place au sang vaste</p>
<p>Mandaté&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX, <em>invoquant :</em></p>
<p><em>Oiseaux !</em></p>
<p><em>Oiseau fleur, Oiseau tutélaire, Oiseau du tout crime</em></p>
<p><em>Oiseau cloué dans le tumulte du vêver </em></p>
<p><em>Oiseau feu</em></p>
<p><em>Toucan, Coq et toi Colibri coléreux&#8230;</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE, <em>plaintif :</em></p>
<p>Non ne me secouez pas</p>
<p>Je suis rempli de lames !</p>
<p align="right"><em>Comme une escalade dans les senteurs.</em></p>
<p align="right"><em> </em></p>
<p align="right">L&#8217;ORDONNATEUR</p>
<p>Un diamant fêlé la mécanique du monde qui coince, coince. Coince puis calera bientôt&#8230; et cassera sûrement. L&#8217;immensité enfuie, infinie, les recoins sacrés, les recoins carrés du signifié d&#8217;un fou igné. Il n&#8217;est pas possible que tout cela ne fasse flancher le stable. Oui le cours des choses en sera affecté aussi sûr que tout ce sang l&#8217;étouffera.</p>
<p><em> </em></p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>Jetez votre cri Oiseaux-nuits !</em></p>
<p><em>Ebrouez votre voix à nous éclabousser de sang !</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Mer sang </em><em></em></p>
<p><em>Tempête sang</em></p>
<p><em>Vent sang </em></p>
<p><em>Dieu</em></p>
<p><em>Qu&#8217;as-tu mis dans le vent</em></p>
<p><em>À inciser à inciser</em></p>
<p><em>Qu&#8217;as-tu mis dans le vent </em></p>
<p><em>L&#8217;aimer</em></p>
<p><em>Hunt </em>ɔ <em>!</em></p>
<p><em>Du cœur la raclure</em></p>
<p><em>À gratter à gratter</em></p>
<p>Ʋugã<em> !</em></p>
<p><em>Grand sang</em></p>
<p><em>À battre à battre</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Ah Verticalité mon tourment</p>
<p>C&#8217;est encore la verticalité qui oblitère mon désir de me répandre</p>
<p>Être la vie dans la vie, exister tout simplement, c&#8217;est-à-dire oublier&#8230;</p>
<p align="right"><em>Silence.</em></p>
<p>Mitan Oh mitan</p>
<p>Mais prêtre en l&#8217;aîné des jours neufs</p>
<p>Prêtre pour toujours</p>
<p>à professer qu&#8217;il n&#8217;y a d&#8217;équité que dans le sang coulé égal</p>
<p>Inondant le morne et l&#8217;œil</p>
<p>Que le Congo est une coupe bien sûr</p>
<p>Qu&#8217;il faudra porter aux lèvres&#8230;</p>
<p align="right"><em>Silence</em>.</p>
<p>O Regardes tite-haine ma reine</p>
<p>Papa est debout dans la déraison</p>
<p>Sa main gauche tient la torche de cire ardente</p>
<p>À droite en icelle le couteau du parricide</p>
<p>L&#8217;éclair entre les dents</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Je vois un être horrible</p>
<p>Un  être une telle vilainerie que les mouches cascadaient en avalanche sur sa voûtée blonde</p>
<p>Une femme loup des crocs aux genoux au lieu de contrition briseur de colères</p>
<p>L&#8217;aînée de la croix une vaste escroquerie en trois couleurs&#8230;</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Que tout n&#8217;est pas ou blanc ou noir</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>‘ Me zego yib</em><em>ɔ</em><em> me ye akatsa </em><em>Ɣ</em><em>i la do go tsoa? </em><em>&#8216;</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Et qu&#8217;il n&#8217;y a pas jusqu&#8217;au déroulé de nuances de la chair qui ne le crie</p>
<p>Sinon mon rire nu mon rire acculé mon rire qui n&#8217;est pas lisse et qui a la houle en nolis</p>
<p>Sauf à trahir ce goût de cendre</p>
<p>D&#8217;où vient qu&#8217;il pleuve le sang par tous les pores de mon âme par toute l&#8217;ombre toute la peine accumulée</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Le cycle clos des évidences qui recommence mon sang</p>
<p>Et commande au ralliement des reptants</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Ronds</p>
<p>Les cyclones éclatés rouges mènent leurs bulles rouges au pitre</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Même, maman, maât, matricielle</p>
<p>La bête-longue à mathématique cicatricielle</p>
<p>Cette fréquentation rouge et noire des pays lacustres&#8230;</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p><em>Toutes choses égales !</em></p>
<p align="right"><em>Soupir.</em></p>
<p><em>&lt;Mots cherchent diseur/</em></p>
<p><em>Huile cherche cœur/</em></p>
<p><em>Veux rencontrer mon glissoir/</em></p>
<p><em>Si tout doit choir&#8230;&gt;</em></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Hallucinations ?</p>
<p>Ce que je dis ?</p>
<p>Ma voix gorgée&#8230; À inciser ! À inciser !</p>
<p>Ce que je dis ?</p>
<p>Puisque ce jour est placé sous le signe de la colère drue<em></em></p>
<p align="right"><em>S&#8217;arrêtant. Attentif.</em></p>
<p align="right"><em>Un frisson !</em></p>
<p>Et un souffle glacé maintenant !</p>
<p>Comme si la rage même avait épuisé sa source&#8230;</p>
<p>Ainsi donc vous avez décidé de me laisser nu pour de vrai</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Mais que dit-il ?<strong> </strong></p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Je dis La plaie placée au dessus de moi</p>
<p align="right">LA VOIX</p>
<p>Eleggua !</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Non pas un loa mais un signe ailé</p>
<p>le cœur en émoi et en pluie plate tout ce sang qui me tombe dans les jambes !</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Je dis le mythe l&#8217;unité l&#8217;intimité et un voyage retour</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Dire me purge</p>
<p align="right">L&#8217;ESPRIT</p>
<p>Que dis-tu ? Que dis-tu ?</p>
<p align="right">L&#8217;AUTRE</p>
<p>Je dis ! N&#8217;est-ce pas assez ?</p>

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		<item>
		<title>petit cahier sanglant : hommage à Aimé Césaire</title>
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		<pubDate>Fri, 08 Aug 2008 17:25:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>utimol</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[on ne demande pas au sang d&#8217;instruire les connivences des corps ou d&#8217;induire la volupté des pierres, on ne demande pas au sang d&#8217;enferrer le vol des vautours ou d&#8217;ensevelir les périples des barbares, on ne demande pas au sang de manifester les intrusions de la sagesse ou d&#8217;empiéter les traces de nos trop grandes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fcaraibes%252Fpetit-cahier-sanglant-hommage-a-aime-cesaire%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22petit%20cahier%20sanglant%20%3A%20hommage%20%C3%A0%20Aim%C3%A9%20C%C3%A9saire%20%23%22%20%7D);"></div>
<p><em>on ne demande pas au sang d&#8217;instruire les connivences des corps ou d&#8217;induire la volupté des pierres, on ne demande pas au sang d&#8217;enferrer le vol des vautours ou d&#8217;ensevelir les périples des barbares, on ne demande pas au sang de manifester les intrusions de la sagesse ou d&#8217;empiéter les traces de nos trop grandes douleurs, on ne demande pas au sang de courber les errances de l&#8217;ombre ou de dissoudre les larmes des innocents, on ne demande pas au sang de rassasier de pus nos mains trouées ou de jaillir à l&#8217;entour d&#8217;un désert bleu, on ne demande pas au sang d&#8217;enfourcher une étoile pour charrier la pleine ardeur de l&#8217;amour ou d&#8217;écarteler l&#8217;os pour en extraire la vermine et le corail, on ne demande pas au sang d&#8217;abrutir la pénitence des infidèles ou d&#8217;énoncer le torrent qui apprivoise l&#8217;oubli, on ne demande pas au sang de pulser les cadastres de la jouissance ou d&#8217;arrimer à nos rivages les hystériques de la beauté, on ne demande pas au sang de singer les rites des fous ou de cadenasser l&#8217;archange qui exerce le vouloir de la fracture, on ne demande pas au sang de nourrir ces couleurs ternies par le mépris ou de maculer la peau de nos rêves trop paisibles, on ne demande pas au sang d&#8217;engendrer un temps dénué de flétrissures ou de façonner sur ton visage les desseins de l&#8217;extase,</em></p>
<p><em>on ne lui demande qu&#8217;une seule chose,</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>d&#8217;encrer dans l&#8217;ouvrage qui archive nos différences</em></p>
<p><em>les efflorescences du mélange et d&#8217;une insatiable bâtardise</em></p>

]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>L’homme limitrophe : Hommage à Aimé Césaire</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/l2019homme-limitrophe/</link>
		<comments>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/l2019homme-limitrophe/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 07 Aug 2008 10:49:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>adelcorte</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Abrasé au soufre d&#8217;abstinence/ Tu effaces de mémoire les trajectoires lacrymales/ Khamsin dans les yeux/ Constellations au cœur/ Salivaire/ Tu mets le cap au cardinal des désirances/ Franchis les cercles solaires/ Prêt/ À délirer sous les atmosphères viciées/ À excorier ta chair aux pieux funéraires/ Pour en faire sourdre en gestation douloureuse/ L&#8217;homme limitrophe/ L&#8217;homme [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fcaraibes%252Fl2019homme-limitrophe%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22L%E2%80%99homme%20limitrophe%20%3A%20Hommage%20%C3%A0%20Aim%C3%A9%20C%C3%A9saire%20%23%22%20%7D);"></div>
<p>Abrasé au soufre d&#8217;abstinence/ Tu effaces de mémoire les trajectoires lacrymales/ Khamsin dans les yeux/ Constellations au cœur/ Salivaire/ Tu mets le cap au cardinal des désirances/ Franchis les cercles solaires/ Prêt/ À délirer sous les atmosphères viciées/ À excorier ta chair aux pieux funéraires/ Pour en faire sourdre en gestation douloureuse/ L&#8217;homme limitrophe/ L&#8217;homme phénix/ Homme dressé au rebours des obscurantismes.</p>

]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>Ouvre ton cahier : Hommage à Aimé Césaire</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/ouvre-ton-cahier-hommage-a-aime-cesaire/</link>
		<comments>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/ouvre-ton-cahier-hommage-a-aime-cesaire/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 07 Aug 2008 10:18:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>mducasse</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://mondesfrancophones.com/?p=414</guid>
		<description><![CDATA[  Ouvre ton cahier Sur les armes miraculeuses Et hurle ces mots coupables Coupés à la machette de l&#8217;histoire Décuplés par la gâchette du verbe   Ouvre ton cahier Révise ton cadastre de fond de cale Entre les sanglots et les rires décalés Sans fard les mots prennent le pouvoir Sang phare pour dire l&#8217;innommable [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fcaraibes%252Fouvre-ton-cahier-hommage-a-aime-cesaire%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Ouvre%20ton%20cahier%20%3A%20Hommage%20%C3%A0%20Aim%C3%A9%20C%C3%A9saire%20%23%22%20%7D);"></div>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Sur les armes miraculeuses</p>
<p>Et hurle ces mots coupables</p>
<p>Coupés à la machette de l&#8217;histoire</p>
<p>Décuplés par la gâchette du verbe</p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Révise ton cadastre de fond de cale</p>
<p>Entre les sanglots et les rires décalés</p>
<p>Sans fard les mots prennent le pouvoir</p>
<p>Sang phare pour dire l&#8217;innommable</p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Que les chiens se taisent au portulan de la honte</p>
<p>D&#8217;avoir tant aboyé de pensées broyées</p>
<p>Mais fais jaillir ces mots niés reniés</p>
<p>Nus inconnus de fleuve connivence    </p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Conjugue-moi en rupture le verbe aimer</p>
<p>A l&#8217;imparfait d&#8217;un roulis sacrilège</p>
<p>Evadé de la tempête du complaisant silence</p>
<p>Coupé du soleil Découpé en morsures</p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Et dis-moi en langue crue et secourue</p>
<p>Sans ces airs de déjà-vu-entendu</p>
<p>La tragédie d&#8217;une saison nègre</p>
<p>Par l&#8217;intègre dérision du verbe</p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>A l&#8217;orée de la grande nuit de Gorée</p>
<p>Lorsque les mots inversent leurs peurs</p>
<p>De la pénombre aveuglante du non-dit</p>
<p>A l&#8217;incandescence d&#8217;un cri salutaire</p>
<p> </p>
<p>Ouvre ton cahier</p>
<p>Sur les pages liminaires du poème-torrent</p>
<p>Dis-moi une dernière fois et pour toujours</p>
<p>Ce pays échancré d&#8217;impossibles partances</p>
<p>Ancré en toi sur les récifs du partage&#8230;</p>

]]></content:encoded>
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		</item>
		<item>
		<title>« Dans des ciels d’écritures » : En hommage à Aimé CÉSAIRE, le poète</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/ab-dans-des-ciels-d2019ecritures-%c2%bb-en-hommage-a-aime-cesaire-le-poete/</link>
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		<pubDate>Thu, 07 Aug 2008 10:08:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>nfares</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[]]></description>
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<p><img class="alignnone size-full wp-image-1648" title="c2ab-dans-des-ciels-de28099ecritures-c2bb" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/11/c2ab-dans-des-ciels-de28099ecritures-c2bb.jpg" alt="mots de nabile fares" width="650" height="1479" /></p>
<p><strong></strong></p>

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		</item>
		<item>
		<title>Aimé Césaire, une critique du &#171;&#160;Discours sur le colonialisme&#160;&#187;</title>
		<link>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/critique-du-discours-sur-le-colonialisme/</link>
		<comments>http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/critique-du-discours-sur-le-colonialisme/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 24 Jul 2008 06:54:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Aimé Césaire]]></category>
		<category><![CDATA[Caraïbes]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Le Discours sur le colonialisme d&#8217;Aimé Césaire, qui suit, agrémenté de commentaires critiques, a été écrit en 1950. (1) Plusieurs remarques générales s&#8217;imposent. En 1950 l&#8217;Afrique est encore sous le joug de la colonisation, il est à la fois audacieux et banal, pour Césaire, de s&#8217;opposer à cette domination européenne. Audacieux, parce qu&#8217;on est dix [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fcaraibes%252Fcritique-du-discours-sur-le-colonialisme%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Aim%C3%A9%20C%C3%A9saire%2C%20une%20critique%20du%20%5C%22Discours%20sur%20le%20colonialisme%5C%22%20%23%22%20%7D);"></div>
<p dir="ltr">Le <a href="http://www.amazon.fr/Discours-sur-colonialisme-Aim%C3%A9-C%C3%A9saire/dp/2708705318"><em>Discours sur le colonialisme</em></a> d&#8217;Aimé Césaire, qui suit, agrémenté de commentaires critiques, a été écrit en 1950. <strong>(1)</strong> Plusieurs remarques générales s&#8217;imposent. En 1950 l&#8217;Afrique est encore sous le joug de la colonisation, il est à la fois audacieux et banal, pour Césaire, de s&#8217;opposer à cette domination européenne. Audacieux, parce qu&#8217;on est dix ans avant les Indépendances, banal parce que c&#8217;est déjà dans l&#8217;air du temps. L&#8217;Inde est indépendante depuis trois ans, et tout le monde sait que la colonisation est condamnée. La Seconde Guerre mondiale, en affaiblissant l&#8217;Europe, et en faisant de la France coloniale un pays vaincu et occupé, a sonné le glas de la colonisation. Césaire ne fait donc qu&#8217;entonner les idées de l&#8217;époque, celles défendues par le Parti communiste notamment, mais aussi par les États-Unis, eux-mêmes ancienne colonie, et par la plupart des intellectuels, de gauche ou libéraux.</p>
<p dir="ltr">La condamnation morale de Césaire est donc juste, et l&#8217;accent qu&#8217;il met sur les massacres et exactions coloniales justifié. Mais il va très loin dans ses positions et raisonnements, et nombre de ses affirmations sont fausses, excessives, et dénotent une incompréhension de l&#8217;histoire, sans compter les passages sur l&#8217;économie, qui nous semblent aujourd&#8217;hui relever plus de la propagande de type stalinienne qu&#8217;autre chose.</p>
<p dir="ltr">Bien sûr, il est facile de critiquer plus d&#8217;un demi-siècle après, mais le problème est qu&#8217;à l&#8217;occasion de la mort de Césaire, tous ses textes ont été ressortis, et sans la moindre critique, sans la moindre réserve, sans la moindre analyse un peu distanciée. Voir par exemple cette longue <a href="http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/communication/radio/fiche.php?diffusion_id=62865&amp;pg=agenda&amp;PHPSESSID=19385379849448b70852f3de293cbef2">émission</a> à France Culture, où parmi de multiples analyses et commentaires un acteur récite le fameux discours. Ce ne sont que louanges, unanimisme, commentaires politiquement corrects de thuriféraires peu portés à la réflexion. Il est donc important de relever ce qui est contestable ici, parce que ce discours de 1950 peut être considéré comme à l&#8217;origine de toutes les visions embellies sur l&#8217;histoire de l&#8217;Afrique, de toutes les visions politiquement correctes caressant les Africains dans le sens du poil, et portant les Européens à une éternelle mortification. Mais ce n&#8217;est pas de l&#8217;histoire, ce ne sont pas des faits, ce n&#8217;est pas la réalité, passée ou présente. C&#8217;est un discours idéologique, contenant nombre de vérités, mais souvent faux aussi, et pour cette raison dangereux. Si on n&#8217;analyse pas en effet de façon froide et détachée les causes du sous-développement de l&#8217;Afrique, si on se laisse emporter par de grandes tirades et de belles images, on ne risque pas de comprendre ces causes, et donc on a peu de chances d&#8217;y remédier. Le fait de toujours mettre la responsabilité sur les autres, de toujours chercher un bouc-émissaire, est la meilleure façon de s&#8217;enfermer dans un blocage.</p>
<p dir="ltr">Un tel discours était sans doute utile pour redonner une dignité et une fierté aux colonisés ou ex-colonisés, aux peuples dominés, mais s&#8217;il s&#8217;écarte trop des faits, s&#8217;il se laisse aller au manichéisme, aux simplifications, aux amalgames, il présente le danger de leur fermer les yeux et de les détourner des facteurs propices à une complète émancipation, qui passe nécessairement par le développement économique. Si on prend ainsi le cas de la Chine, même sous Mao, avec une Chine totalement indépendante et unie, les Chinois étaient encore, par leur pauvreté même, rejetés dans un statut infériorisé, celui de peuple du tiers monde aux conditions misérables. Ce n&#8217;est que depuis une quinzaine d&#8217;années, parce que la Chine s&#8217;enrichit, parce que le pays devient une puissance économique, parce que des centaines de millions d&#8217;hommes y sortent de la misère, ce n&#8217;est que depuis ces succès que les Chinois s&#8217;émancipent réellement et quittent le tiers monde pour accéder au premier monde. La même évolution peut se produire en Afrique, mais à la condition d&#8217;oublier ce type de discours accusateur, à la condition de renoncer aux responsabilités extérieures, de regarder l&#8217;histoire froidement. Enlever le masque du politiquement correct, renoncer à ses faux-semblants, et analyser objectivement les faits, voilà le passage obligé pour un développement du même type.</p>
<p dir="ltr">Et enfin, pour s&#8217;adresser, non à Césaire lui-même, dont je ne conteste ici nullement les qualités de grand poète, mais aux thuriféraires inconditionnels et aux héritiers suivistes de son idéologie : l&#8217;esclavage est aboli depuis 160 ans en France, depuis 140 ans aux États-Unis, plus personne en Occident n&#8217;ose assumer ouvertement son racisme ! Pourquoi alors se poser en victime éternelle devant un bourreau qui n&#8217;existe plus ? Pourquoi faire revivre des moulins à vent donquichottesques qui n&#8217;ont d&#8217;existence que dans l&#8217;esprit du supposé martyr ? Je ne parle pas d&#8217;interrompre les études historiques sur la traite, elles sont nécessaires ; je ne veux point censurer les vertueuses indignations, je ne veux pas étouffer les protestations légitimes, par exemple contre les reliquats de l&#8217;esclavagisme dans les pays arabes aujourd&#8217;hui. Mais force est de constater, chez nos souffre-douleur professionnels, un passéisme, une complaisance extraordinaires dans leur victimologie, comme s&#8217;ils étaient incapables de prendre le risque de penser un futur différent, où ils ne seraient plus fantasmatiquement esclaves. En bref, ça commence à bien faire, tournons la page de la ritournelle, bâtissons ensemble, sans égard à la couleur de nos peaux respectives, un avenir débarrassé du ressassement et du ressentiment.</p>
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<p dir="ltr"><em>Extraits du Discours sur le colonialisme et commentaires </em><strong>(2)</strong></p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Une civilisation qui s&#8217;avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.<br />
Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l&#8217;ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : <em>le problème du prolétariat</em> et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la « raison », comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d&#8217;autant plus odieuse qu&#8217;elle a de moins en moins chance de tromper. »</p>
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<p dir="ltr">Le problème du prolétariat a au contraire bel et bien été résolu par la société capitaliste occidentale, nulle part ailleurs dans l&#8217;histoire les classes pauvres n&#8217;ont vu leur situation s&#8217;améliorer aussi fabuleusement que depuis la révolution industrielle. Bien plus, les catégories pauvres ont vu leurs revenus augmenter beaucoup plus que la nouvelle classe des détenteurs du capital industriel ou l&#8217;ancienne des propriétaires terriens :</p>
<p dir="ltr"><em>&laquo;&nbsp;From 1760 to 1860 real wages in England rose faster than real output per person. The innovators, the owners of capital, the owners of land, and the owners of human capital all experienced modest rewards, or no rewards, from advances in knowledge. Thus modern growth, right from its start, by benefiting the most disadvantaged groups in preindustrial society, particularly unskilled workers, has reduced inequality within societies.&nbsp;&raquo;</em> (Clark, 2007)</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Cela revient à dire que l&#8217;essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l&#8217;innocente question initiale : <em>qu&#8217;est-ce en son principe que la colonisation ?</em> De convenir de ce qu&#8217;elle n&#8217;est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l&#8217;ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de <em>Dieu</em>, ni extension du <em>Droit</em> ;</p>
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<p dir="ltr">Mais si, elle est tout cela <em>aussi</em>.</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">d&#8217;admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l&#8217;aventurier et du pirate, de l&#8217;épicier en grand et de l&#8217;armateur, du chercheur d&#8217;or et du marchand, de l&#8217;appétit et de la force, avec, derrière, l&#8217;ombre portée, maléfique, d&#8217;une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d&#8217;étendre à l&#8217;échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.<br />
Poursuivant mon analyse, je trouve que l&#8217;hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand <em>téocalli</em>, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins <em>Marco Polo</em> devant <em>Cambaluc</em>), ne protestent d&#8217;être les fourriers d&#8217;un ordre supérieur ; <em>qu&#8217;ils tuent</em> ; qu&#8217;ils pillent ; qu&#8217;ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : <em>christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie</em>, d&#8217;où ne pouvaient que s&#8217;ensuivre d&#8217;abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres. »</p>
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<p dir="ltr">Qu&#8217;est-ce que Marco Polo a à voir avec les tueries ?</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Cela réglé, j&#8217;admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu&#8217;une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s&#8217;étiole ; que l&#8217;échange est ici l&#8217;oxygène, et que la grande chance de l&#8217;Europe est d&#8217;avoir été un carrefour, et que, d&#8217;avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d&#8217;accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d&#8217;énergie.<br />
Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment <em>mis en contact</em> ? Ou, si l&#8217;on préfère, de toutes les manières d&#8217;« établir contact », était-elle la meilleure ?<br />
Je réponds <em>non</em>. »</p>
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<p dir="ltr">Angélisme&#8230;</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Et je dis que de la <em>colonisation</em> à la <em>civilisation</em>, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Et Césaire lui-même, et tant d&#8217;autres, n&#8217;est-il pas une « valeur humaine » ? N&#8217;est-il pas la démonstration même que la colonisation a eu des conséquences favorables aussi au plan humain ?</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Il faudrait d&#8217;abord étudier comment la colonisation travaille à <em>déciviliser</em> le colonisateur, à l&#8217;<em>abrutir</em> au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral,</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">C&#8217;est inexact, la civilisation, même par la force, s&#8217;est étendue grâce à la colonisation, les exemples abondent de pratiques cruelles auxquelles elle a mis fin et d&#8217;éléments favorables qu&#8217;elle a apportés : les femmes brûlées en Inde, les sacrifices humains des Aztèques, les guerres incessantes en Afrique, les progrès de l&#8217;éducation, de la santé, etc.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">et montrer que, chaque fois qu&#8217;il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu&#8217;en France on accepte, une fillette violée et qu&#8217;en France on accepte, un Malgache supplicié et qu&#8217;en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s&#8217;opère, une gangrène qui s&#8217;installe, un foyer d&#8217;infection qui s&#8217;étend et qu&#8217;au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l&#8217;Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l&#8217;<em>ensauvagement</em> du continent.<br />
Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s&#8217;affairent, les prisons s&#8217;emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.<br />
On s&#8217;étonne, on s&#8217;indigne. On dit : « Comme c&#8217;est curieux ! Mais, bah ! C&#8217;est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c&#8217;est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; <em>que c&#8217;est du nazisme</em>, oui, mais qu&#8217;avant d&#8217;en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l&#8217;a supporté avant de le subir, on l&#8217;a absous, on a fermé l&#8217;œil là-dessus, on l&#8217;a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s&#8217;était appliqué qu&#8217;à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l&#8217;a cultivé, on en est responsable, et qu&#8217;il sourd, qu&#8217;il perce, qu&#8217;il goutte, avant de l&#8217;engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »</p>
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<p dir="ltr">Amalgame, le nazisme a entrepris d&#8217;éradiquer un peuple, la colonisation a commis des massacres, mais son but n&#8217;était pas d&#8217;éradiquer, d&#8217;ailleurs la médecine a permis d&#8217;augmenter la population dans les pays dominés.</p>
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<p style="PADDING-LEFT: 30px" dir="ltr">« Oui, il vaudrait la peine d&#8217;étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d&#8217;Hitler et de l&#8217;hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XX<sup>e</sup> siècle qu&#8217;il porte en lui un Hitler qui s&#8217;ignore, qu&#8217;un Hitler l&#8217;<em>habite</em>, qu&#8217;Hitler est son <em>démon</em>, que s&#8217;il le vitupère c&#8217;est par manque de logique, et qu&#8217;au fond, ce qu&#8217;il ne pardonne pas à Hitler, ce n&#8217;est pas <em>le crime</em> en soi, <em>le crime contre l&#8217;homme</em>, ce n&#8217;est pas <em>l&#8217;humiliation de l&#8217;homme en soi</em>, c&#8217;est le crime contre l&#8217;homme blanc, c&#8217;est l&#8217;humiliation de l&#8217;homme blanc, et d&#8217;avoir appliqué à l&#8217;Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu&#8217;ici que les Arabes d&#8217;Algérie, les coolies de l&#8217;Inde et les nègres d&#8217;Afrique.<br />
J&#8217;ai beaucoup parlé d&#8217;Hitler. C&#8217;est qu&#8217;il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s&#8217;avère impuissante à fonder une morale individuelle. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Non, le droit et les institutions sont les plus développés dans les pays capitalistes. La morale n&#8217;est nullement absente, par contre elle recule dramatiquement dans les pays sans liberté économique.</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Qu&#8217;on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l&#8217;Europe d&#8217;Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. »</p>
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<p dir="ltr">Thèse classique des communistes, mais sans aucun fondement, le capitalisme n&#8217;a aucunement besoin du fascisme pour se survivre, le fascisme établit le corporatisme, comme en Italie, ou la planification impérative, comme en Allemagne nazie, rien de cela n&#8217;a à voir avec le capitalisme. Le capitalisme a très bien survécu et prospéré en Europe depuis 1945, pendant plus de 60 ans, dans la démocratie politique. Bien sûr, Césaire ne pouvait le prévoir en 1950, mais il lui suffisait de regarder le XIXe siècle, une longue marche chaotique, mais marche quand même, vers la démocratie, dans le cadre du capitalisme.</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Au bout de l&#8217;humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.<br />
Et, dès lors, une de ses phrases s&#8217;impose à moi :<br />
« Nous aspirons, non pas à l&#8217;égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s&#8217;agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d&#8217;en faire une loi. »<br />
Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d&#8217;un degré.<br />
Qui parle ? J&#8217;ai honte à le dire : c&#8217;est <em>l&#8217;humaniste</em> occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu&#8217;il s&#8217;appelle Renan, c&#8217;est un hasard. Que ce soit tiré d&#8217;un livre intitulé : <em>La Réforme intellectuelle et morale</em>, qu&#8217;il ait été écrit en France, au lendemain d&#8217;une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.<br />
« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l&#8217;ordre providentiel de l&#8217;humanité. &#8230; [<em>voir la fin de la citation en annexe</em>]<br />
Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan. »</p>
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<p dir="ltr">Anachronisme, utiliser les écrits du XIXe sur le colonialisme pour parler de l&#8217;Europe de la deuxième moitié du XXe siècle est une forme d&#8217;amalgame anachronique. Jules Ferry était un colonialiste endiablé, l&#8217;esprit de son époque était tout différent.</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Et pourtant, par la bouche des Sarraut et des Barde, des Muller et des Renan, par la bouche de tous ceux qui jugeaient et jugent licite d&#8217;appliquer aux peuples extra-européens, et au bénéfice de nations plus fortes et mieux équipées,</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Pourquoi ces nations sont-elles plus fortes et mieux équipées, là est la question intéressante. Mais Césaire ne s&#8217;y intéresse pas.</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« une sorte d&#8217;expropriation pour cause d&#8217;utilité publique », c&#8217;était déjà Hitler qui parlait.<br />
Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu&#8217;une nation qui colonise, qu&#8217;une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.<br />
Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d&#8217;où, à n&#8217;importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Césaire n&#8217;a pas l&#8217;air de réaliser que sans cette horrible colonisation, il n&#8217;aurait eu aucun moyen d&#8217;être ce qu&#8217;il est et de dire ce qu&#8217;il dit. Il serait resté un homme oublié en Afrique, vivant misérablement dans une tribu quelconque, en butte aux guerres avec les voisins, à une vie courte et brutale, aux maladies et aux risques multiples du milieu naturel.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« En vérité, il est des tares qu&#8217;il n&#8217;est au pouvoir de personne de réparer et que l&#8217;on n&#8217;a jamais fini d&#8217;expier.<br />
Mais parlons des colonisés.<br />
Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques et des Incas. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Admirable civilisation des Aztèques qui pratiquaient des rites épouvantables, des sacrifices humains en masse, que Césaire oublie un peu vite.</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Entre colonisateur et colonisé, il n&#8217;y a de place que pour la corvée, l&#8217;intimidation, la pression, la police, l&#8217;impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. »</p>
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<p dir="ltr">S&#8217;il n&#8217;y a place que pour tout ça, comment se fait-il que des gens comme Senghor et Césaire soient rentrés à Normale Sup ?</p>
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<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Je parle de millions d&#8217;hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d&#8217;infériorité, le tremblement, l&#8217;agenouillement, le désespoir, le larbinisme.<br />
On m&#8217;en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d&#8217;hectares d&#8217;oliviers ou de vignes plantés.<br />
Moi, je parle d&#8217;<em>économies</em> naturelles, d&#8217;<em>économies</em> harmonieuses et viables, d&#8217;<em>économies</em> à la mesure de l&#8217;homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Les économies naturelles d&#8217;avant la colonisation n&#8217;étaient ni harmonieuses ni viables, elles étaient féroces et condamnaient l&#8217;homme à une vie misérable et bestiale.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« On se targue d&#8217;abus supprimés.<br />
Moi aussi, je parle d&#8217;abus, mais pour dire qu&#8217;aux anciens - très réels - on en a superposé d&#8217;autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu&#8217;en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s&#8217;est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.<br />
On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification.<br />
Pour ma part, je fais l&#8217;apologie systématique des civilisations para-européennes.<br />
Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.<br />
C&#8217;étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns.<br />
C&#8217;étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, comme on l&#8217;a dit, mais aussi <em>anti-capitalistes</em>. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Des sociétés anticapitalistes&#8230; On nage ici dans l&#8217;absurdité totale, 1) elles ne pouvaient être anticapitalistes vu qu&#8217;elles n&#8217;avaient aucune notion de ce que pouvait être le capitalisme, 2) elles ne pouvaient non plus être anticapitalistes, dans le sens plus large où toutes leurs valeurs auraient été opposées à l&#8217;égoïsme capitaliste, vu qu&#8217;elles étaient encore plus féroces elles-mêmes et condamnaient l&#8217;homme à la lutte quotidienne pour survivre dans les conditions les plus terribles, la vision de sociétés précapitalistes harmonieuses est un mythe complet.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« C&#8217;étaient des sociétés démocratiques, toujours. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Absurdité encore, on nage en plein angélisme. Des sociétés féroces avec des règles terribles, une lutte pour la vie dans un cadre de guerres, de famines, de tortures abominables et de tueries sans nom.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« C&#8217;étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.<br />
Je fais l&#8217;apologie systématique des sociétés détruites par l&#8217;impérialisme.<br />
Elles étaient le fait, elles n&#8217;avaient aucune prétention à être l&#8217;idée, elles n&#8217;étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d&#8217;être. Devant elles n&#8217;avaient de sens, ni le mot <em>échec</em>, ni le mot <em>avatar</em>. Elles réservaient, intact, l&#8217;espoir. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Troisième absurdité, ces sociétés se reproduisaient à l&#8217;identique depuis des millénaires, la notion d&#8217;espoir y était donc inconnue. L&#8217;espoir n&#8217;existe que lorsqu&#8217;on constate une amélioration, c&#8217;est-à-dire dans les sociétés où <em>la croissance économique moderne</em>, au sens de Kuznets, apparaît.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« La vérité est que j&#8217;ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l&#8217;Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c&#8217;est au moment où l&#8217;Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d&#8217;industrie les plus dénués de scrupules que l&#8217;Europe s&#8217;est « propagée » ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre route et que l&#8217;Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l&#8217;histoire. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Affirmation gratuite, le plus haut tas de cadavres peut sans doute être trouvé ailleurs, dans les destructions des Mongols par exemple, ou plus récemment après les expériences communistes du XXe siècle, soutenues par Césaire, accumulant environ cent millions de morts en quelques décennies.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Par ailleurs, jugeant l&#8217;action colonisatrice, j&#8217;ai ajouté que l&#8217;Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir ; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n&#8217;a tendu a rien de moins qu&#8217;à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu&#8217;ils avaient de plus pernicieux.<br />
J&#8217;ai dit - et c&#8217;est très différent - que l&#8217;Europe colonisatrice a enté l&#8217;abus moderne sur l&#8217;antique injustice ; l&#8217;odieux racisme sur la vieille inégalité.<br />
Que si c&#8217;est un procès d&#8217;intention que l&#8217;on me fait, je maintiens que l&#8217;Europe colonisatrice est déloyale à légitimer <em>a posteriori</em> l&#8217;action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la <em>mutation brusque</em> est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l&#8217;intervention européenne ;</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Si, on le sait. L&#8217;Afrique noire se trouvait au stade néolithique au moment de la colonisation, au XIXe siècle. Nul peuple ne peut franchir en quelques décennies un tel écart, à moins d&#8217;une intervention extérieure, comme la colonisation justement. De la révolution néolithique aux grandes civilisations dans le Croissant fertile, il a fallu quelque quatre millénaires. Des débuts de l&#8217;Antiquité à la révolution industrielle, encore six millénaires. Comment imagine-t-on que les Africains, laissés à eux-mêmes, laissés tranquilles par les Européens, auraient pu franchir cet écart en quelques décennies. C&#8217;est absurde encore. Il n&#8217;y a pas de miracle en histoire.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">que l&#8217;équipement technique, la réorganisation administrative, « l&#8217;européanisation », en un mot, de l&#8217;Afrique ou de l&#8217;Asie n&#8217;étaient - comme le prouve l&#8217;exemple japonais -</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">L&#8217;exemple japonais ne prouve rien, le Japon n&#8217;était pas au stade néolithique au XIXe siècle, comme l&#8217;était l&#8217;Afrique noire, mais plusieurs millénaires après, à un stade correspondant vaguement au XVe siècle européen. De plus, la Corée a été occupée, cela ne l&#8217;a pas empêchée de rejoindre le Japon et les autres pays développés en termes de niveau de vie et d&#8217;industrialisation.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">aucunement liés à l&#8217;<em>occupation</em> européenne ; que l&#8217;européanisation des continents non européens pouvait se faire autrement que sous la botte de l&#8217;Europe ; que ce mouvement d&#8217;européanisation <em>était en train</em> ; qu&#8217;il a même été ralenti ;</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Absolument faux, l&#8217;Afrique noire n&#8217;était aucunement en train de se moderniser au XIXe siècle, avant la colonisation. C&#8217;est une affirmation grossièrement erronée, ne tenant aucun compte des réalités historiques.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">qu&#8217;en tout cas il a été faussé par la mainmise de l&#8217;Europe.<br />
À preuve qu&#8217;à l&#8217;heure actuelle, ce sont les indigènes d&#8217;Afrique ou d&#8217;Asie qui réclament des écoles et que c&#8217;est l&#8217;Europe colonisatrice qui en refuse ; que c&#8217;est l&#8217;homme africain qui demande des ports et des routes, que c&#8217;est l&#8217;Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine ; que c&#8217;est le colonisé qui veut aller de l&#8217;avant, que c&#8217;est le colonisateur qui retient en arrière. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Faute de raisonnement. Le fait que les Africains réclament aujourd&#8217;hui (à l&#8217;époque où s&#8217;exprime Césaire) des écoles ou des ports n&#8217;est aucunement la « preuve » qu&#8217;ils étaient en train de se développer au XIXe, avant l&#8217;arrivée des Européens.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« II reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l&#8217;invention de l&#8217;arithmétique et de la géométrie par les Égyptiens. Savoir la découverte de l&#8217;astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l&#8217;apparition du rationalisme au sein de l&#8217;Islam à une époque où la pensée occidentale avait l&#8217;allure furieusement prélogique. Mais ces détails impertinents, M. Caillois a vite fait de les rabrouer, le principe étant formel « qu&#8217;une découverte qui ne rentre pas dans un ensemble » n&#8217;est précisément qu&#8217;un détail, c&#8217;est-à-dire un rien négligeable. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Ce paragraphe n&#8217;a guère de sens, c&#8217;est au mieux de la mauvaise foi, comme si Caillois était assez stupide pour méconnaître, ignorer ou nier tous les apports anciens, passés, longuement accumulés, de peuples divers à la révolution scientifique qui a eu lieu au XVIIe siècle en Europe</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« On pense bien qu&#8217;ainsi lancé, M. Caillois ne s&#8217;arrête pas en si beau chemin.<br />
Après avoir annexé la science, le voilà qui revendique la morale.<br />
Pensez donc ! M. Caillois n&#8217;a jamais mangé personne ! M. Caillois n&#8217;a jamais songé à achever un infirme ! M. Caillois, jamais l&#8217;idée ne lui est venue d&#8217;abréger les jours de ses vieux parents ! Eh bien, la voilà, la supériorité de l&#8217;Occident : « Cette discipline de vie qui s&#8217;efforce d&#8217;obtenir que la personne humaine soit suffisamment respectée pour qu&#8217;on ne trouve pas normal de supprimer les vieillards et les infirmes. »<br />
La conclusion s&#8217;impose : face aux anthropophages, aux dépeceurs et autres comprachicos <strong>(3)</strong>, l&#8217;Europe, l&#8217;Occident incarnent le respect de la dignité humaine. [...]<br />
Gobineau disait : « II n&#8217;est d&#8217;histoire que blanche. » M. Caillois, à son tour, constate : « II n&#8217;est d&#8217;ethnographie que blanche. » C&#8217;est l&#8217;Occident qui fait l&#8217;ethnographie des autres, non les autres qui font l&#8217;ethnographie de l&#8217;Occident.<br />
Intense motif de jubilation, n&#8217;est-il pas vrai ?<br />
Et pas une minute, il ne vient à l&#8217;esprit de M. Caillois que les musées dont il fait vanité, il eût mieux valu, à tout prendre, n&#8217;avoir pas eu besoin de les ouvrir ; que l&#8217;Europe eût mieux fait de tolérer à côté d&#8217;elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées, les civilisa­tions extra-européennes ; qu&#8217;il eût mieux valu les laisser se développer et s&#8217;accomplir que de nous en donner à admirer, dûment étiquetés, les membres épars, les membres morts ;</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Certes, il eût mieux valu, mais c&#8217;est de l&#8217;angélisme, il eût mieux valu aussi dire à Gengis Khan de rester chez lui et de se contenter d&#8217;élever pacifiquement ses chèvres&#8230; Au lieu de faire des pyramides de crânes, dans les villes mises à sac. Ce n&#8217;est pas de l&#8217;analyse, c&#8217;est ne pas comprendre l&#8217;histoire, qui n&#8217;est que bruit et fureur, conquêtes et destructions.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">qu&#8217;au demeurant, le musée par lui-même n&#8217;est rien ; qu&#8217;il ne veut rien dire, qu&#8217;il ne peut rien dire, là où la béate satisfaction de soi-même pourrit les yeux, là où le secret mépris des autres dessèche les cœurs, là où, avoué ou non, le racisme tarit la sympathie ; qu&#8217;il ne veut rien dire s&#8217;il n&#8217;est pas destiné qu&#8217;à fournir aux délices de l&#8217;amour-propre ; qu&#8217;après tout, l&#8217;honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l&#8217;Islam, avait meilleure chance de le connaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Mythe, image d&#8217;Épinal, sur les valeureux chevaliers qui respectaient leurs adversaires, comme de l&#8217;autre côté Saladin respectait les croisés. Tout ça est digne de l&#8217;histoire en bandes dessinées, de l&#8217;histoire embellie, mais la réalité consiste en des massacres épouvantables de part et d&#8217;autre, sans pitié, sans aucun respect pour la personne, dans des temps cruels. Il faudrait envoyer les chantres de la belle chevalerie aller vivre le sac de Byzance ou de Jérusalem, pour qu&#8217;ils aient une idée de ce respect.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Non, jamais dans la balance de la connaissance, le poids de tous les musées du monde ne pèsera autant qu&#8217;une étincelle de sympathie humaine. La conclusion de tout cela ? Soyons justes ; M. Caillois est modéré. Ayant établi la supériorité dans tous les domaines de l&#8217;Occident ; ayant ainsi rétabli une saine et précieuse hiérarchie, M. Caillois donne une preuve immédiate de cette supériorité en concluant à n&#8217;exterminer personne. Avec lui les nègres sont sûrs de n&#8217;être pas lynchés, les Juifs de ne pas alimenter de nouveaux bûchers. Seulement, attention ; il importe qu&#8217;il soit bien entendu que cette tolérance, nègres, Juifs, Australiens, la doi­vent, non à leurs mérites respectifs, mais à la magnanimité de M. Caillois, non à un diktat de la science, laquelle ne saurait offrir de vérités qu&#8217;éphémères, mais à un décret de la conscience de M. Caillois, laquelle ne saurait être qu&#8217;absolue ; que cette tolérance n&#8217;est conditionnée par rien, garantie par rien si ce n&#8217;est par ce que M. Caillois se doit à lui-même. Peut-être la science commandera-t-elle un jour de débarrasser la route de l&#8217;humanité de ces poids lourds, de ces impedimenta, que constituent des cultures arriérées et des peuples attardés, mais nous sommes assurés qu&#8217;à l&#8217;instant fatal la conscience de M. Caillois, qui, de bonne conscience, se mue aussitôt en belle conscience, arrêtera le bras meurtrier et prononcera le <em>Salvus sis</em>. <strong>(4)</strong> [...]<br />
Des valeurs inventées jadis par la bourgeoisie et qu&#8217;elle lança à travers le monde, l&#8217;une est celle de <em>l&#8217;homme</em> et de l&#8217;humanisme - et nous avons vu ce qu&#8217;elle est devenue -, l&#8217;autre est celle de la nation.<br />
C&#8217;est un fait : la <em>nation</em> est un phénomène bourgeois&#8230;<br />
Mais précisément, si je détourne les yeux de l&#8217;<em>homme</em> pour regarder les <em>nations</em>, je constate qu&#8217;ici encore le péril est grand ; que l&#8217;entreprise coloniale est, au monde moderne, ce que l&#8217;impérialisme romain fut au monde antique : préparateur du <em>Désastre</em> et fourrier de la <em>Catastrophe</em> :</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">C&#8217;est vrai, on peut la comparer à l&#8217;impérialisme romain, mais ce n&#8217;est aucunement un désastre, voir la période gallo-romaine après la conquête, plusieurs siècles de prospérité. Et ce qu&#8217;on doit ajouter, c&#8217;est que la conquête coloniale aura des conséquences infiniment plus positives que la conquête romaine, étant donné l&#8217;apport à la fois de la technique, de la médecine, de l&#8217;industrie, mais aussi des idées des Lumières, à l&#8217;origine d&#8217;ailleurs de l&#8217;émancipation des peuples colonisés.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">Eh quoi ? Les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même,</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Le monde musulman n&#8217;a pas été « vidé de lui-même » par l&#8217;Europe, il s&#8217;est vidé tout seul, il est entré dans le déclin du fait de facteurs internes. Au Moyen Âge, il dominait, ce n&#8217;est pas l&#8217;Europe, plus faible alors, qui a provoqué son déclin, qui l&#8217;a vidé de lui-même, c&#8217;est une contrevérité flagrante. <strong>(5)</strong></p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">le monde chinois pendant un bon siècle souillé et dénaturé ; le monde nègre disqualifié ;</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Encore une affirmation qui n&#8217;a aucun sens, le monde nègre était disqualifié <em>avant</em> la colonisation, à l&#8217;écart, isolé, par les barrières des océans et celle du Sahara, et c&#8217;est bien pour ça qu&#8217;il était encore dans des modes de vie néolithiques. C&#8217;est justement la colonisation, l&#8217;entrée forcée dans la mondialisation, qui va le qualifier.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">d&#8217;immenses voix à tout jamais éteintes ; des foyers dispersés au vent ; tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l&#8217;humanité réduite au monologue et vous croyez que tout cela ne se paie pas ? La vérité est que, dans cette politique, <em>la perte de l&#8217;Europe elle-même est inscrite</em>, et que l&#8217;Europe, si elle n&#8217;y prend garde, périra du vide qu&#8217;elle a fait autour d&#8217;elle. [...]<br />
Et alors, je le demande : qu&#8217;a-t-elle fait d&#8217;autre, l&#8217;Europe bourgeoise ? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé « la racine de diversité ». Plus de digue. Plus de boulevard. L&#8217;heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L&#8217;heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Bien sûr, la barbarie moderne, c&#8217;est les États-Unis, et on est en 1950. Rien sur l&#8217;URSS de l&#8217;époque (1950&#8230;) si chère à Césaire qui était en train de tuer ou déporter des millions de gens. Rien non plus sur la barbarie des peuples précoloniaux en Afrique, en Asie ou aux Amériques.</p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« En 1913, Page écrivait à Wilson :<br />
« L&#8217;avenir du monde est à nous. Qu&#8217;allons-nous faire lorsque bientôt la domination du monde va tomber entre nos mains ? »<br />
Et en 1914 :<br />
« Que ferons-nous de cette Angleterre et de cet Empire, prochainement, quand les forces économiques auront mis entre nos mains la direction de la race ? »<br />
Cet Empire&#8230; Et les autres&#8230;<br />
Et de fait, ne voyez-vous pas avec quelle ostentation ces messieurs viennent de déployer l&#8217;étendard de l&#8217;anti-colonialisme ?<br />
« <em>Aide aux pays déshérités</em> », dit Truman. « Le temps du vieux colonialisme est passé. » C&#8217;est encore du Truman.<br />
Entendez que la grande finance américaine juge l&#8217;heure venue de rafler toutes les colonies du monde. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">La finance américaine va rafler toutes les colonies du monde, on peut difficilement faire mieux dans le simplisme. Mais cette phrase est véritablement annonciatrice, on croirait lire &#8211; en 1955 &#8211; un texte d&#8217;ATTAC des années 2000. C&#8217;est assez fort de la part de Césaire, ou assez faible de la part des altermondialistes, de continuer 50 ans après, de recycler de telles bêtises.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« Alors, chers amis, de ce côté-ci, attention !<br />
Je sais que beaucoup d&#8217;entre vous, dégoûtés de l&#8217;Europe, de la grande dégueulasserie dont vous n&#8217;avez pas choisi d&#8217;être les témoins, se tournent - oh ! en petit nombre - vers l&#8217;Amérique, et s&#8217;accoutument à voir en elle une possible libératrice.<br />
« L&#8217;aubaine ! » pensent-ils.<br />
« Les bulldozers ! Les investissements massifs de capitaux ! Les routes ! Les ports !<br />
- Mais le racisme américain !<br />
- Peuh ! le racisme européen aux colonies nous a aguerris ! »<br />
Et nous voilà prêts à courir le grand risque yankee.<br />
Alors, encore une fois, attention !<br />
L&#8217;américaine, la seule domination dont on ne réchappe pas. Je veux dire dont on ne réchappe pas tout à fait indemne. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Et la domination de la pensée stalinienne, en réchappe-t-on ? Non, apparemment, si on prend le cas Césaire.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">« En sorte que, si l&#8217;Europe occidentale ne prend d&#8217;elle-même, en Afrique, en Océanie, à Madagascar, c&#8217;est-à-dire aux portes de l&#8217;Afrique du Sud, aux Antilles, c&#8217;est-à-dire aux portes de l&#8217;Amérique, l&#8217;initiative d&#8217;une politique des natio­nalités, l&#8217;initiative d&#8217;une politique nouvelle fon­dée sur le respect des peuples et des cultures ; que dis-je ? si l&#8217;Europe ne galvanise les cultures mori­bondes ou ne suscite des cultures nouvelles ; si elle ne se fait réveilleuse de patries et de civilisations, ceci dit sans tenir compte de l&#8217;admirable résis­tance des peuples coloniaux, que symbolisent actuellement le Viêt-Nam de façon éclatante, mais aussi l&#8217;Afrique du R.D.A., l&#8217;Europe se sera enlevé à elle-même son ultime chance et, de ses propres mains, aura tiré sur elle-même le drap des mor­telles ténèbres.<br />
Ce qui, en net, veut dire que le salut de l&#8217;Europe n&#8217;est pas l&#8217;affaire d&#8217;une révolution dans les méthodes ; que c&#8217;est l&#8217;affaire de <em>la Révolution</em> ; celle qui, à l&#8217;étroite tyrannie d&#8217;une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l&#8217;histoire, de tous les maux universels : le prolétariat. »</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">La Révolution, faite par le prolétariat, pour remplacer « <em>l&#8217;étroite tyrannie de la bourgeoisie déshumanisée</em> », bien sûr&#8230;</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Comme le dit très bien Roger Caillois, il n&#8217;y a pas d&#8217;inégalité entre les hommes, mais il y a bien une inégalité entre les sociétés. Pas de tout temps, pas de façon permanente, bien sûr, mais à certains moments de l&#8217;histoire, des inégalités dont il faut chercher les raisons, et non les nier comme le fait Césaire.</p>
<p dir="ltr">Les Grecs du Ve siècle avant le Christ, Platon et Aristote, le Parthénon et Eschyle, etc., ont une société et des créations supérieures à celles des Celtes habitant la Gaule ou l&#8217;Écosse ou à celles des tribus germaniques de l&#8217;époque, qui peut le nier ? Les Égyptiens ou les Sumériens du IIe millénaire avant l&#8217;ère commune sont supérieurs aux Européens des mêmes temps, pour des raisons évidentes. Les Européens du XVIe siècle, avec toute leur brutalité et leurs certitudes, ont une société supérieure à celle des Aztèques ou des Incas, malgré les grandes civilisations de ces derniers. La meilleure preuve est que ce sont eux qui sont allés les conquérir et pas l&#8217;inverse. Les civilisations précolombiennes étaient comparables, dans leur évolution, aux grandes civilisations des débuts de l&#8217;Antiquité, comme la civilisation des pharaons. Ils avaient une organisation complexe, un art développé, une architecture comparable (les pyramides), mais ignoraient la roue, la navigation, la voûte, la charrue, une monnaie et une écriture évoluées.</p>
<p dir="ltr">Les Européens du XIXe avaient de même une société supérieure à celle des habitants de l&#8217;Afrique noire, vivant pour l&#8217;essentiel du continent au stade néolithique.</p>
<p dir="ltr">Il ne s&#8217;agit pas évidemment de différences entre les hommes, les individus, il ne s&#8217;agit pas de racisme. La meilleure preuve est la réussite exceptionnelle de nombre d&#8217;Africains transplantés dans les sociétés européennes ou celles du Nouveau Monde. Il s&#8217;agit de différences entre les sociétés, quant à leur stade d&#8217;évolution.</p>
<p dir="ltr">Comment expliquer ces différences, voilà la question intéressante, et non pas des diatribes politiquement correctes visant à les nier et à considérer toutes les sociétés comme équivalentes. Une société où la vie moyenne est de 30 ans, où la mort frappe la moitié des nourrissons, où l&#8217;insécurité est permanente, où les tâches des hommes sont extrêmement lourdes faute de techniques élaborées, où les pratiques cruelles ont cours, où la condition de 90 % des gens est une misère noire et sans issue, comme par exemple les sociétés préindustrielles en Europe, toutes sociétés prises dans le piège malthusien, avant le XVIIIe siècle, ou un peu partout dans le monde jusqu&#8217;au XXe, n&#8217;est en rien une société équivalente à celles des pays industrialisés avec leur durée de vie élevée, leur haut niveau matériel et leur protection généralisée.</p>
<p dir="ltr">Il faut aussi insister sur le fait que ces différences d&#8217;évolution sont transitoires, temporelles, liées à une époque. Si l&#8217;Égypte domine en &#8211; 2000, elle sera dominée par Rome au premier siècle avant le Christ, si l&#8217;islam domine au Xe siècle, pour la culture et les techniques, pour la prospérité et la puissance, il n&#8217;en reste pas moins qu&#8217;il décline après le XVe. Si l&#8217;Occident domine au XXe siècle, rien ne dit que ce sera encore le cas au XXIIIe&#8230; Les situations changent, rien n&#8217;est plus trompeur que de se fixer sur une époque et confondre son propre horizon avec celui des siècles.</p>
<p dir="ltr">Pourquoi alors ces différences ? C&#8217;est la grande question, la question éternelle des historiens. Pourquoi l&#8217;Europe par exemple domine à partir du XVe siècle, s&#8217;en va découvrir d&#8217;autres terres, d&#8217;autres continents au-delà des mers, se lance dans une révolution scientifique au XVIIe, puis technologique et industrielle aux XVIIIe et XIXe, et enfin politique et morale à partir des Lumières et jusqu&#8217;au XXIe, avec la démocratie et les droits de l&#8217;homme, malgré tous les reculs et les horreurs de la colonisation justement et aussi des guerres mondiales ? Pourquoi cet écart abyssal entre l&#8217;Afrique et l&#8217;Europe lors de ces siècles, à l&#8217;origine de l&#8217;esclavage puis de la colonisation ?</p>
<p dir="ltr">La meilleure explication est géographique, liée aux conditions naturelles et environnementales. Comme l&#8217;entrevoit très bien d&#8217;ailleurs Aimé Césaire dans ce texte, même s&#8217;il ne va pas au bout de sa réflexion :</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">qu&#8217;une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s&#8217;étiole ; que l&#8217;échange est ici l&#8217;oxygène, et que la grande chance de l&#8217;Europe est d&#8217;avoir été un carrefour, et que, d&#8217;avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d&#8217;accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d&#8217;énergie.</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">Tout est là, dans l&#8217;isolement ou pas. Il suffit de regarder une carte du monde pour voir la différence essentielle entre l&#8217;Afrique et l&#8217;Europe, qui explique leurs évolutions différentes. L&#8217;Afrique est un bloc massif, avec des côtes rectilignes, peu de grandes presqu&#8217;îles et îles, peu de péninsules s&#8217;avançant dans l&#8217;océan, pas de mers intérieures. L&#8217;Europe au contraire est une « péninsule de péninsules » (Jones, 2003), avec de vastes mers intérieures, des îles et presqu&#8217;îles à profusion. Cela facilite les échanges, le commerce, la spécialisation, la croissance. Cela favorise aussi la formation de nations stables, entourées de frontières naturelles. Une géographie favorable qui va entraîner une rivalité féconde issue de cette division politique, et qui va entraîner aussi échanges multiples et croissance économique. Les deux facteurs favorisant à leur tour le développement des sciences et des techniques (voir Cosandey, 2007).</p>
<p dir="ltr">Rien de tel en Afrique où la barre sur la côte est un obstacle à la navigation, donc aux échanges, où l&#8217;absence de découpage côtier empêche les rencontres, l&#8217;assimilation d&#8217;autres cultures, d&#8217;autres produits, d&#8217;autres techniques, pas d&#8217;échange, pas de spécialisation, pas de croissance. L&#8217;aspect isolé de l&#8217;Afrique noire, entourée d&#8217;océans de toutes parts, à l&#8217;est et à l&#8217;ouest, l&#8217;océan Indien et l&#8217;océan Atlantique, l&#8217;infini vers l&#8217;Antarctique au sud, et le grand océan de sable qu&#8217;est le Sahara au nord, explique le retard, le fait que l&#8217;Afrique ait été touchée très tardivement par la révolution néolithique, celle de l&#8217;agriculture, n&#8217;ait pas connu la roue ou l&#8217;écriture, l&#8217;architecture élaborée ou la monnaie, la navigation hauturière ou l&#8217;administration étatique avec tout ce qu&#8217;elle implique, en termes d&#8217;institutions favorables à la sécurité, au droit et au respect des contrats. La même chose peut être dite de l&#8217;isolement des aborigènes d&#8217;Australie, au stade paléolithique au XIXe, ou des Indiens du nord de l&#8217;Amérique du Nord, vivant également de chasse et de cueillette, et aussi des civilisations précolombiennes des Andes, de l&#8217;Amérique centrale et du Mexique, un isolement qui explique le retard par rapport aux peuples de l&#8217;Eurasie et du bassin méditerranéen. L&#8217;ensemble eurasiatique formant la plus vaste concentration démographique de l&#8217;humanité, en contact permanent, sans l&#8217;obstacle des océans pour en isoler aucune partie.</p>
<p dir="ltr">Ainsi, juger en termes moraux des exactions de l&#8217;Europe impérialiste et colonisatrice n&#8217;a guère de sens. Tous les peuples, à toutes les époques, sauf justement depuis un siècle, où on assiste aux premiers balbutiements d&#8217;un ordre supranational, aux premières tentatives d&#8217;organisation des nations sur la base de la justice plutôt que de la force brute, tous les peuples ont usé d&#8217;un avantage technique ou militaire temporaire pour asservir ou envahir les autres, depuis les Hyksos détruisant l&#8217;empire de Pharaon 1700 ans avant l&#8217;ère chrétienne parce qu&#8217;ils disposaient de la roue et des chars à roue dans les guerres, jusqu&#8217;aux Européens au XIXe parce qu&#8217;ils avaient la machine à vapeur et la mitrailleuse. Les Africains n&#8217;étaient pas différents, avec la conquête bantoue &#8211; grâce à des techniques supérieures, notamment la maîtrise du fer et même de l&#8217;acier &#8211; dans tout le continent, conquête s&#8217;étalant depuis un millénaire avant le Christ jusqu&#8217;au Ve siècle (voir Diamond, 1997 <strong>(6)</strong>).</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p dir="ltr">La colonisation est condamnable parce que c&#8217;est une domination de peuples plus forts sur d&#8217;autres, c&#8217;est une imposition par la force armée, par des tueries et des pillages, des exactions et des mises en esclavage ou diverses formes de servage, il n&#8217;y a pas à contester cela. Mais elle s&#8217;est faite l&#8217;agente inconsciente de l&#8217;histoire, comme le Napoléon de Hegel étendant les idées des Lumières à travers toute l&#8217;Europe, pour sortir des continents et des peuples entiers de situations figées, archaïques, féodales ou préféodales, pour les faire entrer, de gré ou de force, dans la modernité, dans le progrès scientifique, technique, médical, social, économique, industriel et politique. Il s&#8217;agit là d&#8217;un fait incontestable, l&#8217;augmentation de l&#8217;espérance de vie, la chute de la mortalité infantile, la lutte efficace contre les grandes endémies, la hausse des indicateurs sociaux (éducation, nutrition, santé, alphabétisation, conditions de vie), la hausse des niveaux de vie, tout témoigne &#8211; en dépit de la misère qui subsiste, et toujours des inégalités, du chaos, des guerres et des famines &#8211; des changements positifs réalisés par rapport aux époques antérieures. Ce sont des changements gigantesques qui ne peuvent être jugés avec une vision à court terme, en se focalisant sur les catastrophes actuelles ici ou là. Ceux qui estiment que l&#8217;Afrique a vu sa situation se détériorer n&#8217;ont strictement aucune idée de ce qu&#8217;étaient les conditions de vie des Africains avant la Deuxième Guerre mondiale.</p>
<p dir="ltr">On peut citer Marx <strong>(7)</strong> à cet égard, à propos de la colonisation de l&#8217;Inde, analyse qu&#8217;un marxiste comme Césaire a bien tort d&#8217;oublier :</p>
<p dir="ltr"> </p>
<p style="padding-left: 30px;" dir="ltr">L&#8217;intervention anglaise détruisit ces petites communautés semi-barbares, semi-civilisées, en sapant leurs fondements économiques et produisit ainsi la plus grande, et à vrai dire la seule, révolution sociale qui ait jamais eu lieu en Asie. Or, aussi triste qu&#8217;il soit de voir ces myriades d&#8217;organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses, se dissoudre, se désagréger et être réduites à la détresse, et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental, qu&#8217;elles enfermaient la raison humaine dans un cadre extrêmement étroit, en en faisant un instrument docile de la superstition et l&#8217;esclave des règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique&#8230; Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés portaient la marque infamante des castes et de l&#8217;esclavage, qu&#8217;elles soumettaient l&#8217;homme aux circonstances extérieures, au lieu d&#8217;en faire le souverain, qu&#8217;elles faisaient d&#8217;un état social une fatalité toute puissante, origine d&#8217;un culte grossier de la nature, dont le caractère dégradant se traduisait dans le fait que l&#8217;homme, maître de la nature, tombait à genoux et adorait Hanumân, le singe, et Sabbala, la vache.<br />
Il est vrai que l&#8217;Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindoustan, était guidée par les intérêts les plus abjects [...]. Mais la question n&#8217;est pas là. Il s&#8217;agit de savoir si l&#8217;humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l&#8217;état social de l&#8217;Asie? Sinon quels que fussent les crimes de l&#8217;Angleterre, elle fut un instrument inconscient de l&#8217;histoire en provoquant cette révolution. »</p>
<p> </p>
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<p><strong>(1)</strong> Éditions Réclame en 1950, Présence africaine en 1955. Voir détails <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_sur_le_colonialisme">ici</a> et texte en annexe.</p>
<p><strong>(2)</strong> Les extraits cités du texte de Césaire sont dans la suite entre guillemets, en retrait et en plus petits caractères. Les commentaires critiques sont dans la police normale.</p>
<p><strong>(3)</strong> Terme introduit par Victor Hugo dans <em>L&#8217;Homme qui rit</em>, il s&#8217;agit de trafiquants d&#8217;enfants (« qui achètent les petits », compra chicos en castillan), pour les utiliser ou leur faire subir toutes sortes de traitements horribles : « <em>En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d&#8217;art et d&#8217;industrie que voici : c&#8217;est le moulage de l&#8217;homme vivant. On prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond, pour que la tête et les pieds passent. Le jour on tient ce vase debout, la nuit on le couche pour que l&#8217;enfant puisse dormir. L&#8217;enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair comprimée et de ses os tordus les bossages du vase. Cette croissance en bouteille dure plusieurs années. À un moment donné, elle est irrémédiable. Quand on juge que cela a pris et que le monstre est fait, on casse le vase. L&#8217;enfant en sort, et l&#8217;on a un homme ayant la forme d&#8217;un pot. C&#8217;est commode : on peut d&#8217;avance se commander son nain de la forme qu&#8217;on veut</em>. » <em>L&#8217;Homme qui rit</em>, chapitre 2</p>
<p><strong>(4)</strong> Sois sauf.</p>
<p><strong>(5)</strong> Voir J. Brasseul, « <a href="http://www.regionetdeveloppement.u-3mrs.fr/pdf/R19/R19_Brasseul.pdf">Le déclin du monde musulman, une revue des explications </a>», Région et développement, 19, 2004.</p>
<p><strong>(6)</strong> &laquo;&nbsp;With the addition of iron tools to their wet-climate crops, the Bantu were unstoppable in the subequatorial Africa of the time&#8230; To the south lay 2000 miles of country thinly occupied by Khoisan hunter-gatherers, lacking iron and crops. Within a few centuries, in one of the swiftest colonizing advances of recent history, Bantu farmers had swept all the way to Natal, on the east coast of what is now South Africa.&nbsp;&raquo; (Diamond, op. cit. chap. 19: &laquo;&nbsp;How Africa Became Black&nbsp;&raquo;).</p>
<p><strong>(7)</strong> <em>La domination britannique en Inde</em>, New York Daily Tribune, 25 juin 1853.</p>
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<p> <strong>Références bibliographiques</strong></p>
<p>Caillois, Roger, « Illusions à rebours », La Nouvelle Revue française, déc. 1954 et janv. 1955.</p>
<p>Césaire, Aimé, <em>Discours sur le colonialisme</em>, Présence africaine, 2000.</p>
<p>Clark, Gregory, <em>A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World</em>, Princeton University Press, 2007.</p>
<p>Cosandey, David, <em>Le Secret de l&#8217;Occident, Vers une théorie générale du progrès scientifique</em>, Arléa, 1997 ; Champs, Flammarion, 2007.</p>
<p>Diamond, Jared, <em>Guns, Germs and Steel</em>, Chatto &amp; Windus, 1997.</p>
<p>Jones, Eric, The European Miracle: Environments, Economies and Geopolitics in the History of Europe and Asia, Cambridge University Press, 2003.</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p style="TEXT-ALIGN: left"><strong>Annexe : </strong><strong><em>Discours sur le colonialisme</em></strong></p>
<p>Une civilisation qui s&#8217;avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.</p>
<p>Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle que l&#8217;ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la « raison », comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d&#8217;autant plus odieuse qu&#8217;elle a de moins en moins chance de tromper.</p>
<p><em>L&#8217;Europe est indéfendable.</em></p>
<p> </p>
<p>Il paraît que c&#8217;est la constatation que se confient tout bas les stratèges américains.</p>
<p>En soi cela n&#8217;est pas grave.</p>
<p>Le grave est que « l&#8217;Europe » est moralement, spirituellement indéfendable.</p>
<p>Et aujourd&#8217;hui il se trouve que ce ne sont pas seulement les masses européennes qui incriminent, mais que l&#8217;acte d&#8217;accusation est proféré sur le plan mondial par des dizaines et des dizaines de millions d&#8217;hommes qui, du fond de l&#8217;esclavage, s&#8217;érigent en juges.</p>
<p>On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu&#8217;ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.</p>
<p>Donc que leurs maîtres sont faibles.</p>
<p>Et puisque aujourd&#8217;hui il m&#8217;est demandé de parler de la colonisation et de la civilisation, allons droit au mensonge principal à partir duquel prolifèrent tous les autres.</p>
<p>Colonisation et civilisation ?</p>
<p>La malédiction la plus commune en cette matière est d&#8217;être la dupe de bonne foi d&#8217;une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu&#8217;on leur apporte.</p>
<p> </p>
<p>Cela revient à dire que l&#8217;essentiel est ici de voir clair, de penser clair, entendre dangereusement, de répondre clair à l&#8217;innocente question initiale : <em>qu&#8217;est-ce en son principe que la colonisation ?</em> De convenir de ce qu&#8217;elle n&#8217;est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l&#8217;ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de <em>Dieu</em>, ni extension du <em>Droit</em> ; d&#8217;admettre une fois pour toutes, sans volonté de broncher aux conséquences, que le geste décisif est ici de l&#8217;aventurier et du pirate, de l&#8217;épicier en grand et de l&#8217;armateur, du chercheur d&#8217;or et du marchand, de l&#8217;appétit et de la force, avec, derrière, l&#8217;ombre portée, maléfique, d&#8217;une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d&#8217;étendre à l&#8217;échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes.</p>
<p> </p>
<p>Poursuivant mon analyse, je trouve que l&#8217;hypocrisie est de date récente ; que ni Cortez découvrant Mexico du haut du grand <em>téocalli</em>, ni Pizarre devant Cuzco (encore moins Marco Polo devant <em>Cambaluc</em>), ne protestent d&#8217;être les fourriers d&#8217;un ordre supérieur ; qu&#8217;ils tuent ; qu&#8217;ils pillent ; qu&#8217;ils ont des casques, des lances, des cupidités ; que les baveurs sont venus plus tard ; que le grand responsable dans ce domaine est le pédantisme chrétien, pour avoir posé les équations malhonnêtes : <em>christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie</em>, d&#8217;où ne pouvaient que s&#8217;ensuivre d&#8217;abominables conséquences colonialistes et racistes, dont les victimes devaient être les Indiens, les Jaunes, les Nègres.</p>
<p> </p>
<p>Cela réglé, j&#8217;admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien ; que marier des mondes différents est excellent ; qu&#8217;une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s&#8217;étiole ; que l&#8217;échange est ici l&#8217;oxygène, et que la grande chance de l&#8217;Europe est d&#8217;avoir été un carrefour, et que, d&#8217;avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d&#8217;accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d&#8217;énergie.</p>
<p>Mais alors je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment <em>mis en contact</em> ? Ou, si l&#8217;on préfère, de toutes les manières d&#8217;« établir contact », était-elle la meilleure ?</p>
<p>Je réponds <em>non</em>.</p>
<p>Et je dis que de la <em>colonisation</em> à la <em>civilisation</em>, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine.</p>
<p> </p>
<p>Il faudrait d&#8217;abord étudier comment la colonisation travaille à <em>déciviliser</em> le colonisateur, à l&#8217;<em>abrutir</em> au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu&#8217;il y a au Viêt-Nam une tête coupée et un œil crevé et qu&#8217;en France on accepte, une fillette violée et qu&#8217;en France on accepte, un Malgache supplicié et qu&#8217;en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s&#8217;opère, une gangrène qui s&#8217;installe, un foyer d&#8217;infection qui s&#8217;étend et qu&#8217;au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l&#8217;Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l&#8217;<em>ensauvagement</em> du continent.</p>
<p>Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s&#8217;affairent, les prisons s&#8217;emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.</p>
<p>On s&#8217;étonne, on s&#8217;indigne. On dit : « Comme c&#8217;est curieux ! Mais, bah ! C&#8217;est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c&#8217;est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c&#8217;est du nazisme, oui, mais qu&#8217;avant d&#8217;en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l&#8217;a supporté avant de le subir, on l&#8217;a absous, on a fermé l&#8217;œil là-dessus, on l&#8217;a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s&#8217;était appliqué qu&#8217;à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l&#8217;a cultivé, on en est responsable, et qu&#8217;il sourd, qu&#8217;il perce, qu&#8217;il goutte, avant de l&#8217;engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.</p>
<p>Oui, il vaudrait la peine d&#8217;étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d&#8217;Hitler et de l&#8217;hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XX<sup>e</sup> siècle qu&#8217;il porte en lui un Hitler qui s&#8217;ignore, qu&#8217;un Hitler l&#8217;<em>habite</em>, qu&#8217;Hitler est son <em>démon</em>, que s&#8217;il le vitupère c&#8217;est par manque de logique, et qu&#8217;au fond, ce qu&#8217;il ne pardonne pas à Hitler, ce n&#8217;est pas <em>le crime</em> en soi, <em>le crime contre l&#8217;homme</em>, ce n&#8217;est pas <em>l&#8217;humiliation de l&#8217;homme en soi</em>, c&#8217;est le crime contre l&#8217;homme blanc, c&#8217;est l&#8217;humiliation de l&#8217;homme blanc, et d&#8217;avoir appliqué à l&#8217;Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu&#8217;ici que les Arabes d&#8217;Algérie, les coolies de l&#8217;Inde et les nègres d&#8217;Afrique.</p>
<p>J&#8217;ai beaucoup parlé d&#8217;Hitler. C&#8217;est qu&#8217;il le mérite : il permet de voir gros et de saisir que la société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s&#8217;avère impuissante à fonder une morale individuelle. Qu&#8217;on le veuille ou non : au bout du cul-de-sac Europe, je veux dire l&#8217;Europe d&#8217;Adenauer, de Schuman, Bidault et quelques autres, il y a Hitler. Au bout du capitalisme, désireux de se survivre, il y a Hitler. Au bout de l&#8217;humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler.</p>
<p>Et, dès lors, une de ses phrases s&#8217;impose à moi :</p>
<p>« Nous aspirons, non pas à l&#8217;égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s&#8217;agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d&#8217;en faire une loi. »</p>
<p> </p>
<p>Cela sonne net, hautain, brutal, et nous installe en pleine sauvagerie hurlante. Mais descendons d&#8217;un degré.</p>
<p>Qui parle ? J&#8217;ai honte à le dire : c&#8217;est <em>l&#8217;humaniste</em> occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu&#8217;il s&#8217;appelle Renan, c&#8217;est un hasard. Que ce soit tiré d&#8217;un livre intitulé : <em>La Réforme intellectuelle et morale</em>, qu&#8217;il ait été écrit en France, au lendemain d&#8217;une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.</p>
<p>« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l&#8217;ordre providentiel de l&#8217;humanité. L&#8217;homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l&#8217;épée que l&#8217;outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;il revient à son premier état. <em>Regere imperio populos</em>, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne, faites un <em>ver sacrum</em>, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d&#8217;ouvriers, c&#8217;est la race chinoise, d&#8217;une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d&#8217;honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d&#8217;elle, pour le bienfait d&#8217;un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c&#8217;est le nègre ; soyez bon pour lui et humain, et tout sera dans l&#8217;ordre ; une race de maîtres et de soldats, c&#8217;est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l&#8217;ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à <em>une besogne contraire à sa race</em>, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. <em>Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien.</em> »</p>
<p> </p>
<p>Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan.</p>
<p>Mais descendons encore d&#8217;un degré. Et c&#8217;est le politicien verbeux. Qui proteste ? Personne, que je sache, lorsque M. Albert Sarraut, tenant discours aux élèves de l&#8217;École coloniale, leur enseigne qu&#8217;il serait puéril d&#8217;opposer aux entreprises européennes de colonisation « un prétendu droit d&#8217;occupation et je ne sais quel autre droit de farouche isolement qui pérenniserait en des mains incapables la vaine possession de richesses sans emploi. »</p>
<p>Et qui s&#8217;indigne d&#8217;entendre un certain R.P. Barde assurer que les biens de ce monde, « s&#8217;ils restaient indéfiniment répartis, comme ils le seraient sans la colonisation, ne répondraient ni aux desseins de Dieu, ni aux justes exigences de la collectivité humaine » ?</p>
<p>Attendu, comme l&#8217;affirme son confrère en christianisme, le R. P. Muller : « &#8230; que l&#8217;humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l&#8217;incapacité, l&#8217;incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec mission de les faire servir au bien de tous ».</p>
<p>Personne.</p>
<p>Je veux dire : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un croisé du droit et de la religion, pas un « défenseur de la personne humaine ».</p>
<p>Et pourtant, par la bouche des Sarraut et des Barde, des Muller et des Renan, par la bouche de tous ceux qui jugeaient et jugent licite d&#8217;appliquer aux peuples extra-européens, et au bénéfice de nations plus fortes et mieux équipées, « une sorte d&#8217;expropriation pour cause d&#8217;utilité publique », c&#8217;était déjà Hitler qui parlait.</p>
<p>Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu&#8217;une nation qui colonise, qu&#8217;une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment.</p>
<p>Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d&#8217;où, à n&#8217;importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation.</p>
<p>J&#8217;ai relevé dans l&#8217;histoire des expéditions coloniales quelques traits que j&#8217;ai cités ailleurs tout à loisir.</p>
<p>Cela n&#8217;a pas eu l&#8217;heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c&#8217;est tirer de vieux squelettes du placard. Voire !</p>
<p>Était-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l&#8217;Algérie :</p>
<p>« Pour chasser les idées qui m&#8217;assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d&#8217;artichaut, mais bien des têtes d&#8217;hommes. »</p>
<p> </p>
<p>Convenait-il de refuser la parole au comte d&#8217;Herisson :</p>
<p>« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d&#8217;oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. »</p>
<p>Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare :</p>
<p>« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. »</p>
<p>Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres :</p>
<p>« Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. »</p>
<p>Fallait-il rejeter dans les ténèbres de l&#8217;oubli le fait d&#8217;armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d&#8217;Ambike, une ville qui, à vrai dire, n&#8217;avait jamais songé à se défendre :</p>
<p>« Les tirailleurs n&#8217;avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l&#8217;odeur du sang, ils n&#8217;épargnèrent pas une femme, pas un enfant&#8230; À la fin de l&#8217;après-midi, sous l&#8217;action de la chaleur, un petit brouillard s&#8217;éleva : c&#8217;était le sang des cinq mille victimes, l&#8217;ombre de la ville, qui s&#8217;évaporait au soleil couchant. »</p>
<p> </p>
<p>Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innombrables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d&#8217;officier un bon massacre d&#8217;Annamites ? Vrai ou pas vrai ?<strong>*</strong> Et si ces faits sont vrais, comme il n&#8217;est au pouvoir de personne de le nier, dira-t-on, pour les minimiser, que ces cadavres ne prouvent rien ?</p>
<p>Pour ma part, si j&#8217;ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n&#8217;est point par délectation morose, c&#8217;est parce que je pense que ces têtes d&#8217;hommes, ces récoltes d&#8217;oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s&#8217;évaporent au tranchant du glaive, on ne s&#8217;en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l&#8217;homme même le plus civilisé ; que l&#8217;action coloniale, l&#8217;entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l&#8217;homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l&#8217;entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s&#8217;habitue à voir dans l&#8217;autre <em>la bête</em>, s&#8217;entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même <em>en bête</em>. C&#8217;est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu&#8217;il importait de signaler.</p>
<p>Partialité ? Non. Il fut un temps où de ces mêmes faits on tirait vanité, et où, sûr du lendemain, on ne mâchait pas ses mots. Une dernière citation ; je l&#8217;emprunte à un certain Carl Sieger, auteur d&#8217;un <em><a href="http://happy.joueb.com/news/110-aime-cesaire-discours-sur-le-colonialisme">Essai sur la Colonisation</a></em> :</p>
<p>« Les pays neufs sont un vaste champ ouvert aux activités individuelles, violentes, qui, dans les métropoles, se heurteraient à certains préjugés, à une conception sage et réglée de la vie, et qui, aux colonies, peuvent se développer plus librement et mieux affirmer, par suite, leur valeur. Ainsi, les colonies peuvent, à un certain point, servir de soupape de sûreté à la société moderne. Cette utilité serait-elle la seule, elle est immense. »</p>
<p> </p>
<p>En vérité, il est des tares qu&#8217;il n&#8217;est au pouvoir de personne de réparer et que l&#8217;on n&#8217;a jamais fini d&#8217;expier.</p>
<p>Mais parlons des colonisés.</p>
<p>Je vois bien ce que la colonisation a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques et des Incas.</p>
<p>Je vois bien celles - condamnées à terme - dans lesquelles elle a introduit un principe de ruine : Océanie, Nigéria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu&#8217;elle a apporté.</p>
<p>Sécurité ? Culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d&#8217;artisans, d&#8217;employés de commerce et d&#8217;interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires.</p>
<p>J&#8217;ai parlé de contact.</p>
<p>Entre colonisateur et colonisé, il n&#8217;y a de place que pour la corvée, l&#8217;intimidation, la pression, la police, l&#8217;impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.</p>
<p>Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l&#8217;homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l&#8217;homme indigène en instrument de production.</p>
<p>À mon tour de poser une équation : <em>colonisation = chosification</em>.</p>
<p>J&#8217;entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d&#8217;eux-mêmes.</p>
<p>Moi, je parle de sociétés vidées d&#8217;elles-mêmes, des cultures piétinées, d&#8217;institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d&#8217;extraordinaires <em>possibilités</em> supprimées.</p>
<p>On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.</p>
<p>Moi, je parle de milliers d&#8217;hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l&#8217;heure où j&#8217;écris, sont en train de creuser à la main le port d&#8217;Abidjan. Je parle de millions d&#8217;hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse.</p>
<p>Je parle de millions d&#8217;hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d&#8217;infériorité, le tremblement, l&#8217;agenouillement, le désespoir, le larbinisme.</p>
<p>On m&#8217;en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d&#8217;hectares d&#8217;oliviers ou de vignes plantés.</p>
<p>Moi, je parle d&#8217;<em>économies</em> naturelles, d&#8217;<em>économies</em> harmonieuses et viables, d&#8217;<em>économies</em> à la mesure de l&#8217;homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.</p>
<p>On se targue d&#8217;abus supprimés.</p>
<p>Moi aussi, je parle d&#8217;abus, mais pour dire qu&#8217;aux anciens - très réels - on en a superposé d&#8217;autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison ; mais je constate qu&#8217;en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens et vice-versa, il s&#8217;est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicité.</p>
<p>On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification.</p>
<p>Pour ma part, je fais l&#8217;apologie systématique des civilisations para-européennes.</p>
<p>Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.</p>
<p>C&#8217;étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns.</p>
<p>C&#8217;étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, comme on l&#8217;a dit, mais aussi <em>anti-capitalistes</em>.</p>
<p>C&#8217;étaient des sociétés démocratiques, toujours.</p>
<p>C&#8217;étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.</p>
<p>Je fais l&#8217;apologie systématique des sociétés détruites par l&#8217;impérialisme.</p>
<p>Elles étaient le fait, elles n&#8217;avaient aucune prétention à être l&#8217;idée, elles n&#8217;étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d&#8217;être. Devant elles n&#8217;avaient de sens, ni le mot <em>échec</em>, ni le mot <em>avatar</em>. Elles réservaient, intact, l&#8217;espoir.</p>
<p>Au lieu que ce soient les seuls mots que l&#8217;on puisse, en toute honnêteté, appliquer aux entreprises européennes hors d&#8217;Europe. Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu&#8217;un temps et que les peuples demeurent.</p>
<p>Cela dit, il paraît que, dans certains milieux, l&#8217;on a feint de découvrir en moi un « ennemi de l&#8217;Europe » et un prophète du retour au passé <em>anté</em>-européen.</p>
<p>Pour ma part, je cherche vainement où j&#8217;ai pu tenir de pareils discours ; où l&#8217;on m&#8217;a vu sous-estimer l&#8217;importance de l&#8217;Europe dans l&#8217;histoire de la pensée humaine ; où l&#8217;on m&#8217;a entendu prêcher un quelconque <em>retour</em> ; où l&#8217;on m&#8217;a vu prétendre qu&#8217;il pouvait y avoir <em>retour</em>.</p>
<p>La vérité est que j&#8217;ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l&#8217;Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c&#8217;est au moment où l&#8217;Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d&#8217;industrie les plus dénués de scrupules que l&#8217;Europe s&#8217;est « propagée » ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre route et que l&#8217;Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l&#8217;histoire.</p>
<p>Par ailleurs, jugeant l&#8217;action colonisatrice, j&#8217;ai ajouté que l&#8217;Europe a fait fort bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir ; ourdi avec eux une vicieuse complicité ; rendu leur tyrannie plus effective et plus efficace, et que son action n&#8217;a tendu a rien de moins qu&#8217;à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu&#8217;ils avaient de plus pernicieux.</p>
<p>J&#8217;ai dit - et c&#8217;est très différent - que l&#8217;Europe colonisatrice a enté l&#8217;abus moderne sur l&#8217;antique injustice ; l&#8217;odieux racisme sur la vieille inégalité.</p>
<p>Que si c&#8217;est un procès d&#8217;intention que l&#8217;on me fait, je maintiens que l&#8217;Europe colonisatrice est déloyale à légitimer <em>a posteriori</em> l&#8217;action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la <em>mutation brusque</em> est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l&#8217;intervention européenne ; que l&#8217;équipement technique, la réorganisation administrative, « l&#8217;européanisation », en un mot, de l&#8217;Afrique ou de l&#8217;Asie n&#8217;étaient - comme le prouve l&#8217;exemple japonais - aucunement liés à l&#8217;<em>occupation</em> européenne ; que l&#8217;européanisation des continents non européens pouvait se faire autrement que sous la botte de l&#8217;Europe ; que ce mouvement d&#8217;européanisation <em>était en train</em> ; qu&#8217;il a même été ralenti ; qu&#8217;en tout cas il a été faussé par la mainmise de l&#8217;Europe.</p>
<p>À preuve qu&#8217;à l&#8217;heure actuelle, ce sont les indigènes d&#8217;Afrique ou d&#8217;Asie qui réclament des écoles et que c&#8217;est l&#8217;Europe colonisatrice qui en refuse ; que c&#8217;est l&#8217;homme africain qui demande des ports et des routes, que c&#8217;est l&#8217;Europe colonisatrice qui, à ce sujet, lésine ; que c&#8217;est le colonisé qui veut aller de l&#8217;avant, que c&#8217;est le colonisateur qui retient en arrière.</p>
<p> </p>
<p>Au fait, le dossier est accablant.</p>
<p>Un rude animal qui, par l&#8217;élémentaire exercice de sa vitalité, répand le sang et sème la mort, on se souvient qu&#8217;historiquement, c&#8217;est sous cette forme d&#8217;archétype féroce que se manifesta, à la conscience et à l&#8217;esprit des meilleurs, la révélation de la société capitaliste.</p>
<p>L&#8217;animal s&#8217;est anémié depuis ; son poil s&#8217;est fait rare, son cuir décati, mais la férocité est restée, tout juste mêlée de sadisme. Hitler a bon dos. Rosenberg a bon dos. Bon dos, Junger et les autres. Le S.S. a bon dos.</p>
<p>Mais ceci :</p>
<p> « Tout en ce monde sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l&#8217;homme. »</p>
<p>C&#8217;est du Baudelaire, et Hitler n&#8217;était pas né !</p>
<p>Preuve que le mal vient de plus loin.</p>
<p>Et Isidore Ducasse, comte de Lautréamont !</p>
<p>À ce sujet, il est grand temps de dissiper l&#8217;atmo­sphère de scandale qui a été créée autour des Chants de Maldoror.</p>
<p>Monstruosité ? Aérolithe littéraire ? Délire d&#8217;une imagination malade ? Allons donc ! Comme c&#8217;est commode !</p>
<p>La vérité est que Lautréamont n&#8217;a eu qu&#8217;à regarder, les yeux dans les yeux, l&#8217;homme de fer forgé par la société capitaliste, pour appréhender le monstre, le monstre quotidien, son héros. Nul ne nie la véracité de Balzac. Mais attention : faites Vautrin, retour des pays chauds, donnez-lui les ailes de l&#8217;archange et les frissons du paludisme, faites-le accompagner, sur le pavé parisien, d&#8217;une escorte de vampires uruguayens et de fourmis tambochas, et vous aurez Maldoror.</p>
<p>Variante du décor, mais c&#8217;est bien du même monde, c&#8217;est bien du même homme qu&#8217;il s&#8217;agit, dur, inflexible, sans scrupules, amateur, comme pas un, « de la viande d&#8217;autrui ».</p>
<p>Pour ouvrir ici une parenthèse dans ma parenthèse, je crois qu&#8217;un jour viendra où, tous les éléments réunis, toutes les sources dépouillées, toutes les circonstances de l&#8217;œuvre élucidées, il sera pos­sible de donner des Chants de Maldoror une interprétation matérialiste et historique qui fera apparaître de cette épopée forcenée un aspect par trop méconnu, celui d&#8217;une implacable dénonciation d&#8217;une forme très précise de société, telle qu&#8217;elle ne pouvait échapper au plus aigu des regards vers l&#8217;année 1865.</p>
<p>Auparavant, bien entendu, il aura fallu débroussailler la route des commentaires occultistes et métaphysiques qui l&#8217;offusquent ; redonner son importance à telles strophes négligées &#8211; celle, par exemple, entre toutes étrange de la mine de poux où on n&#8217;acceptera de voir ni plus ni moins que la dénonciation du pouvoir maléfique de l&#8217;or et de la thésaurisation ; restituer sa vraie place à l&#8217;admirable épisode de l&#8217;omnibus, et consentir à y trouver très platement ce qui y est, savoir la peinture à peine allégorique d&#8217;une société où les privilégiés, confortablement assis, refusent de se serrer pour faire place au nouvel arrivant, et &#8211; soit dit en passant &#8211; qui recueille l&#8217;enfant durement rejeté ? Le peuple ! Ici représenté par le chiffonnier. Le chiffonnier de Baudelaire :</p>
<p>Et sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Épanche tout son cœur en glorieux projet. Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes. Alors, n&#8217;est-il pas vrai, on comprendra que l&#8217;ennemi dont Lautréamont a fait / &#8216;ennemi, le « créateur » anthropophage et décerveleur, le sadique « juché sur un trône formé d&#8217;excréments humains et d&#8217;or », l&#8217;hypocrite, le débauché, le fainéant qui « mange le pain des autres » et que l&#8217;on retrouve de temps en temps ivre mort « comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang », on comprendra que ce créateur-là, ce n&#8217;est pas derrière le nuage qu&#8217;il faut aller le chercher, mais que nous avons plus de chance de le trouver dans l&#8217;annuaire Desfossés et dans quelque confortable conseil d&#8217;administration ! Mais laissons cela. Les moralistes n&#8217;y peuvent rien. La bourgeoisie, en tant que classe, est condamnée, qu&#8217;on le veuille ou non, à prendre en charge toute la barbarie de l&#8217;histoire, les tortures du Moyen Âge comme l&#8217;inquisition, la raison d&#8217;État comme le bellicisme, le racisme comme l&#8217;esclava­gisme, bref, tout ce contre quoi elle a protesté et en termes inoubliables, du temps que, classe à l&#8217;at­taque, elle incarnait le progrès humain.</p>
<p>Les moralistes n&#8217;y peuvent rien. Il y a une loi de dés humanisation progressive en vertu de quoi désormais, à l&#8217;ordre du jour de la bourgeoisie, il n&#8217;y a, il ne peut y avoir maintenant que la vio­lence, la corruption et la barbarie.</p>
<p>J&#8217;allais oublier la haine, le mensonge, la suffisance.<br />
J&#8217;allais oublier M. Roger Caillois.</p>
<p>Or donc, M. Caillois à qui mission a été donnée de toute éternité d&#8217;enseigner à un siècle lâche et débraillé la rigueur de la pensée et la tenue du style, M. Caillois donc vient d&#8217;éprouver une grande colère.</p>
<p>Le motif ?</p>
<p>La grande trahison de l&#8217;ethnographie occidentale, laquelle, depuis quelque temps, avec une détérioration déplorable du sens de ses responsabilités, s&#8217;ingénie à mettre en doute la supériorité omnilatérale de la civilisation occidentale sur les civilisations exotiques.</p>
<p>Du coup, M. Caillois entre en campagne.</p>
<p>C&#8217;est la vertu de l&#8217;Europe d&#8217;ainsi susciter au moment le plus critique des héroïsmes salvateurs.<br />
On est impardonnable de ne pas se souvenir de M. Massis, lequel, vers 1927, se croisa pour la défense de l&#8217;Occident.</p>
<p>(Cf. Roger Caillois : « Illusions à rebours », La Nouvelle Revue Française, décembre et janvier 1955)<br />
On veut s&#8217;assurer qu&#8217;un meilleur sort sera réservé à M. Caillois, qui, pour défendre la même cause sacrée, transforme sa plume en bonne dague de Tolède. Que disait M. Massis ? Il déplorait que « le des­tin de la civilisation d&#8217;Occident, le destin de l&#8217;homme tout court » fussent aujourd&#8217;hui menacés ; que l&#8217;on s&#8217;efforçât de toutes parts « de faire appel à nos angoisses, de contester les titres de notre culture, de mettre en question l&#8217;essentiel de notre avoir », et M. Massis faisait serment de partir en guerre contre ces « désastreux prophètes ». M. Caillois n&#8217;identifie pas autrement l&#8217;ennemi. Ce sont ces « intellectuels européens » qui, « par une déception et une rancœur exceptionnellement aiguës », s&#8217;acharnent depuis une cinquantaine d&#8217;années « à renier les divers idéaux de leur culture » et qui, de ce fait, entretiennent, « notam­ment en Europe, un malaise tenace ». C&#8217;est à ce malaise, à cette inquiétude, que M. Caillois, pour sa part, entend mettre fin.<br />
Il est significatif qu&#8217;au moment même où M. Caillois entreprenait sa croisade, une revue colonialiste belge, d&#8217;inspiration gouvernementale (Europe-Afrique, nº 6, janvier 1955), se livrait à une agression absolument identique contre l&#8217;ethnographie : « Auparavant, le colonisateur concevait fondamentalement son rapport avec le colonisé comme celui d&#8217;un homme civilisé avec un homme sauvage. La colonisation reposait ainsi sur une hiérarchie, grossière assurément, mais vigoureuse et nette. » C&#8217;est ce rapport hiérarchique que l&#8217;auteur de l&#8217;article, un certain M. Piron, reproche à l&#8217;ethnographie de détruire. Comme M. Caillois, il s&#8217;en prend à Michel Leiris et Lévi-Strauss. Au premier, il fait reproche d&#8217;avoir écrit, dans sa brochure, La question raciale devant la science moderne : « II est puéril de vouloir hiérarchiser la culture. » Au second, de s&#8217;attaquer au « faux évolutionnisme », en ce qu&#8217;il « tente de supprimer la diversité des cultures, en les considérant comme des stades d&#8217;un développement unique qui, partant d&#8217;un même point, doit les faire converger vers le même but ». Un sort particulier est fait à Mircea Éliade, pour avoir osé écrire la phrase suivante : « Devant lui, l&#8217;Européen a maintenant, non plus des indigènes, mais des interlocuteurs. Il est bon qu&#8217;on sache comment amorcer le dialogue ; il est indispensable de reconnaître qu&#8217;il n&#8217;existe plus de solution de continuité entre le monde primitif (entre guillemets) ou arriéré (idem) et l&#8217;Occident moderne. » Enfin, pour une fois, c&#8217;est un excès d&#8217;égalitarisme qui est repro­ché à la pensée américaine &#8211; Otto Klineberg, professeur de psychologie à l&#8217;Université de Columbia, ayant affirmé : « C&#8217;est une erreur capitale de considérer les autres cultures comme inférieures à la nôtre, simplement parce qu&#8217;elles sont différentes. »</p>
<p>Décidément, M. Caillois est en bonne compagnie.</p>
<p>Et de fait, jamais, depuis l&#8217;Anglais de l&#8217;époque victorienne, personnage ne promena à travers l&#8217;histoire une bonne conscience plus sereine et moins ennuagée de doute.</p>
<p>Sa doctrine ? Elle a le mérite d&#8217;être simple.</p>
<p>Que l&#8217;Occident a inventé la science. Que seul l&#8217;Occident sait penser ; qu&#8217;aux limites du monde occidental commence le ténébreux royaume de la pensée primitive, laquelle, dominée par la notion de participation, incapable de logique, est le type même de la fausse pensée.</p>
<p>Là-dessus on sursaute. On objecte à M. Caillois que la fameuse loi de participation inventée par Lévy-Bruhl, Lévy-Bruhl lui-même l&#8217;a reniée ; qu&#8217;au soir de sa vie, il a proclamé à la face du monde avoir eu tort « de vouloir définir un caractère propre à la mentalité primitive en tant que logique » ; qu&#8217;il avait, au contraire, acquis la conviction que « ces esprits ne diffèrent point du nôtre du point de vue logique&#8230; Donc, ne supportent pas plus que nous une contradiction formelle.. . Donc rejettent comme nous, par une sorte de réflexe mental ce qui est logiquement impossible ».</p>
<p>Peine perdue ! M. Caillois tient la rectification pour nulle et non avenue. Pour M. Caillois, le véritable Lévy-Bruhl ne peut être que le Lévy-Bruhl où le primitif extravague.</p>
<p>(<em>Les Carnets de Lucien Lévy-Bruhl</em>, Presses Universitaires de France, 1949)</p>
<p> </p>
<p>II reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l&#8217;invention de l&#8217;arithmétique et de la géométrie par les Égyptiens. Savoir la découverte de l&#8217;astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l&#8217;apparition du rationalisme au sein de l&#8217;Islam à une époque où la pensée occidentale avait l&#8217;allure furieusement prélogique. Mais ces détails impertinents, M. Caillois a vite fait de les rabrouer, le principe étant formel « qu&#8217;une découverte qui ne rentre pas dans un ensemble » n&#8217;est précisément qu&#8217;un détail, c&#8217;est-à-dire un rien négligeable.<br />
On pense bien qu&#8217;ainsi lancé, M. Caillois ne s&#8217;arrête pas en si beau chemin.</p>
<p>Après avoir annexé la science, le voilà qui revendique la morale.</p>
<p>Pensez donc ! M. Caillois n&#8217;a jamais mangé personne ! M. Caillois n&#8217;a jamais songé à achever un infirme ! M. Caillois, jamais l&#8217;idée ne lui est venue d&#8217;abréger les jours de ses vieux parents ! Eh bien, la voilà, la supériorité de l&#8217;Occident : « Cette discipline de vie qui s&#8217;efforce d&#8217;obtenir que la personne humaine soit suffisamment respectée pour qu&#8217;on ne trouve pas normal de supprimer les vieillards et les infirmes. »</p>
<p>La conclusion s&#8217;impose : face aux anthropophages, aux dépeceurs et autres comprachicos, l&#8217;Europe, l&#8217;Occident incarnent le respect de la dignité humaine.</p>
<p>Mais passons et pressons, crainte que notre pensée ne s&#8217;égare vers Alger, le Maroc, et autres lieux où, à l&#8217;heure même où j&#8217;écris ceci, tant de vaillants fils de l&#8217;Occident, dans le clair-obscur des cachots, prodiguent à leurs frères inférieurs d&#8217;Afrique, avec tant d&#8217;inlassables soins, ces authentiques marques de respect de la dignité humaine qui s&#8217;appellent, en termes techniques, « la baignoire », « l&#8217;électricité », « le goulot de bouteille ».</p>
<p>Pressons : M. Caillois n&#8217;est pas encore au bout de son palmarès. Après la supériorité scientifique et la supériorité morale, la supériorité religieuse.</p>
<p>Ici, M. Caillois n&#8217;a garde de se laisser abuser par le vain prestige de l&#8217;Orient. L&#8217;Asie, mère des dieux peut-être. En tout cas, l&#8217;Europe, maîtresse des rites. Et voyez la merveille : d&#8217;un côté hors d&#8217;Europe, des cérémonies type vaudou avec tout ce qu&#8217;elles comportent « de mascarade burlesque, de frénésie collective, d&#8217;alcoolisme débraillé, d&#8217;exploitation grossière d&#8217;une naïve ferveur », et de l&#8217;autre &#8211; côté Europe -, ces valeurs authen­tiques que célébrait déjà Chateaubriand dans le Génie du Christianisme : « les dogmes et les mys­tères de la religion catholique, sa liturgie, le symbolisme de ses sculpteurs et la gloire du plain-chant ».</p>
<p>Enfin, ultime motif de satisfaction :</p>
<p>Gobineau disait : « II n&#8217;est d&#8217;histoire que blanche. » M. Caillois, à son tour, constate : « II n&#8217;est d&#8217;ethnographie que blanche. » C&#8217;est l&#8217;Occident qui fait l&#8217;ethnographie des autres, non les autres qui font l&#8217;ethnographie de l&#8217;Occident.</p>
<p>Intense motif de jubilation, n&#8217;est-il pas vrai?</p>
<p>Et pas une minute, il ne vient à l&#8217;esprit de M. Caillois que les musées dont il fait vanité, il eût mieux valu, à tout prendre, n&#8217;avoir pas eu besoin de les ouvrir ; que l&#8217;Europe eût mieux fait de tolérer à côté d&#8217;elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées, les civilisations extra-européennes ; qu&#8217;il eût mieux valu les laisser se développer et s&#8217;accomplir que de nous en donner à admirer, dûment étiquetés, les membres épars, les membres morts ; qu&#8217;au demeurant, le musée par lui-même n&#8217;est rien ; qu&#8217;il ne veut rien dire, qu&#8217;il ne peut rien dire, là où la béate satisfaction de soi-même pourrit les yeux, là où le secret mépris des autres dessèche les cœurs, là où, avoué ou non, le racisme tarit la sympathie ; qu&#8217;il ne veut rien dire s&#8217;il n&#8217;est pas destiné qu&#8217;à fournir aux délices de l&#8217;amour-propre ; qu&#8217;après tout, l&#8217;honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l&#8217;Islam, avait meilleure chance de le connaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent.</p>
<p>Non, jamais dans la balance de la connaissance, le poids de tous les musées du monde ne pèsera autant qu&#8217;une étincelle de sympathie humaine. La conclusion de tout cela ? Soyons justes ; M. Caillois est modéré. Ayant établi la supériorité dans tous les domaines de l&#8217;Occident ; ayant ainsi rétabli une saine et précieuse hiérarchie, M. Caillois donne une preuve immédiate de cette supériorité en concluant à n&#8217;exterminer personne. Avec lui les nègres sont sûrs de n&#8217;être pas lynchés, les Juifs de ne pas alimenter de nouveaux bûchers. Seulement, attention ; il importe qu&#8217;il soit bien entendu que cette tolérance, nègres, Juifs, Australiens, la doi­vent, non à leurs mérites respectifs, mais à la magnanimité de M. Caillois, non à un diktat de la science,  laquelle ne  saurait offrir de vérités qu&#8217;éphémères, mais à un décret de la conscience de M. Caillois, laquelle ne saurait être qu&#8217;absolue ; que cette tolérance n&#8217;est conditionnée par rien, garantie par rien si ce n&#8217;est par ce que M. Caillois se doit à lui-même. Peut-être la science commandera-t-elle un jour de débarrasser la route de l&#8217;humanité de ces poids lourds, de ces impedimenta, que constituent des cultures arriérées et des peuples attardés, mais nous sommes assurés qu&#8217;à l&#8217;instant fatal la conscience de M. Caillois, qui, de bonne conscience, se mue aussitôt en belle conscience, arrêtera le bras meurtrier et prononcera le Salvus sis.</p>
<p>Ce qui nous vaut la note succulente que voici : « Pour moi, la question de l&#8217;égalité des races, des peuples, ou des cultures, n&#8217;a de sens que s&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une égalité de droit, non d&#8217;une égalité de fait. De la même manière, un aveugle, un mutilé, un malade, un idiot, un ignorant, un pauvre (on ne saurait être plus gentil pour les non-Occidentaux), ne sont pas respectivement égaux, au sens matériel du mot, à un homme fort, clairvoyant, complet, bien portant, intelligent, cultivé ou riche. Ceux-ci ont de plus grandes capacités qui d&#8217;ailleurs ne leur donnent pas plus de droits, mais seulement plus de devoirs&#8230; De même, il existe actuellement, que les causes en soient biologiques ou historiques, des différences de niveau, de puissance et de valeur entre les différentes cultures. Elles entraînent une inégalité de fait. Elles ne justifient aucunement une inégalité de droits en faveur des peuples dits supérieurs, comme le voudrait le racisme. Elles leur confèrent plutôt des charges supplémentaires et une responsabilité accrue.»<br />
Responsabilité accrue ? Quoi donc, sinon celle de diriger le monde ?</p>
<p>Charge accrue ? Quoi donc, sinon la charge du monde ?</p>
<p>Et Caillois-Atlas de s&#8217;arc-bouter philanthropiquement dans la poussière et de recharger ses robustes épaules de l&#8217;inévitable fardeau de l&#8217;homme blanc.</p>
<p>On m&#8217;excusera d&#8217;avoir si longuement parlé de M. Caillois. Ce n&#8217;est pas que je surestime à quelque degré que ce soit la valeur intrinsèque de sa « philosophie » (on aura pu juger du sérieux d&#8217;une pensée qui, tout en se revendiquant de l&#8217;esprit de rigueur, sacrifie si complaisamment aux préjugés et barbote avec une telle volupté dans le lieu commun), mais elle méritait d&#8217;être signalée, parce que significative.</p>
<p>De quoi ?</p>
<p>De ceci que jamais l&#8217;Occident, dans le temps même où il se gargarise le plus du mot, n&#8217;a été plus éloigné de pouvoir assumer les exigences d&#8217;un humanisme vrai, de pouvoir vivre l&#8217;humanisme vrai &#8211; l&#8217;humanisme à la mesure du monde.</p>
<p> </p>
<p>Des valeurs inventées jadis par la bourgeoisie et qu&#8217;elle lança à travers le monde, l&#8217;une est celle de <em>l&#8217;homme</em> et de l&#8217;humanisme - et nous avons vu ce qu&#8217;elle est devenue -, l&#8217;autre est celle de la nation.</p>
<p>C&#8217;est un fait : la <em>nation</em> est un phénomène bourgeois&#8230;</p>
<p>Mais précisément, si je détourne les yeux de l&#8217;<em>homme</em> pour regarder les <em>nations</em>, je constate qu&#8217;ici encore le péril est grand ; que l&#8217;entreprise coloniale est, au monde moderne, ce que l&#8217;impérialisme romain fut au monde antique : préparateur du <em>Désastre</em> et fourrier de la <em>Catastrophe</em> : Eh quoi ? les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle souillé et dénaturé ; le monde nègre disqualifié ; d&#8217;immenses voix à tout jamais éteintes ; des foyers dispersés au vent ; tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l&#8217;humanité réduite au monologue et vous croyez que tout cela ne se paie pas ? La vérité est que, dans cette politique, <em>la perte de l&#8217;Europe elle-même est inscrite</em>, et que l&#8217;Europe, si elle n&#8217;y prend garde, périra du vide qu&#8217;elle a fait autour d&#8217;elle.</p>
<p>On a cru n&#8217;abattre que des Indiens, ou des Hindous, ou des Océaniens, ou des Africains. On a en fait renversé, les uns après les autres, les remparts en deçà desquels la civilisation européenne pouvait se développer librement.</p>
<p>Je sais tout ce qu&#8217;il y a de fallacieux dans les parallèles historiques, dans celui que je vais esquisser notamment. Cependant, que l&#8217;on me permette ici de recopier une page de Quinet pour la part non négligeable de vérité qu&#8217;elle contient et qui mérite d&#8217;être méditée.</p>
<p>La voici :</p>
<p>« On demande pourquoi la barbarie a débouché d&#8217;un seul coup dans la civilisation antique. Je crois pouvoir le dire. Il est étonnant qu&#8217;une cause si simple ne frappe pas tous les yeux. Le système de la civilisation antique se composait d&#8217;un certain nombre de nationalités, de patries, qui, bien qu&#8217;elles semblassent ennemies, ou même qu&#8217;elles s&#8217;ignorassent, se protégeaient, se soutenaient, se gardaient l&#8217;une l&#8217;autre. Quand l&#8217;empire romain, en grandissant, entreprit de conquérir et de détruire ces corps de nations, les sophistes éblouis crurent voir, au bout de ce chemin, l&#8217;humanité triomphante dans Rome. On parla de l&#8217;unité de l&#8217;esprit humain ; ce ne fut qu&#8217;un rêve. Il se trouva que ces nationalités étaient autant de boulevards qui protégeaient Rome elle-même&#8230; Lors donc que Rome, dans cette prétendue marche triomphale vers la civilisation unique, eut détruit, l&#8217;une après l&#8217;autre, Carthage, l&#8217;Égypte, la Grèce, la Judée, la Perse, la Dacie, les Gaules, il arriva qu&#8217;elle avait dévoré elle-même les digues qui la protégeaient contre l&#8217;océan humain sous lequel elle devait périr. Le magnanime César, en écrasant les Gaules, ne fit qu&#8217;ouvrir la route aux Germains. Tant de sociétés, tant de langues éteintes, de cités, de droits, de foyers anéantis, firent le vide autour de Rome, et là où les barbares n&#8217;arrivaient pas, la barbarie naissait d&#8217;elle-même. Les Gaulois détruits se changeaient en Bagaudes. Ainsi la chute violente, l&#8217;extirpation progressive des cités particulières causa l&#8217;écroulement de la civilisation antique. Cet édifice social était soutenu par les nationalités comme par autant de colonnes différentes de marbre ou de porphyre.</p>
<p>« Quand on eut détruit, aux applaudissements des sages du temps, chacune de ces colonnes vivantes, l&#8217;édifice tomba par terre et les sages de nos jours cherchent encore comment ont pu se faire en un moment de si grandes ruines ! »</p>
<p> </p>
<p>Et alors, je le demande : qu&#8217;a-t-elle fait d&#8217;autre, l&#8217;Europe bourgeoise ? Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé « la racine de diversité ». Plus de digue. Plus de boulevard. L&#8217;heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L&#8217;heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre.</p>
<p>En 1913, Page écrivait à Wilson :</p>
<p>« L&#8217;avenir du monde est à nous. Qu&#8217;allons-nous faire lorsque bientôt la domination du monde va tomber entre nos mains ? »</p>
<p>Et en 1914 :</p>
<p>« Que ferons-nous de cette Angleterre et de cet Empire, prochainement, quand les forces économiques auront mis entre nos mains la direction de la race ? »</p>
<p>Cet Empire&#8230; Et les autres&#8230;</p>
<p>Et de fait, ne voyez-vous pas avec quelle ostentation ces messieurs viennent de déployer l&#8217;étendard de l&#8217;anti-colonialisme ?</p>
<p>« <em>Aide aux pays déshérités</em> », dit Truman. « Le temps du vieux colonialisme est passé. » C&#8217;est encore du Truman.</p>
<p>Entendez que la grande finance américaine juge l&#8217;heure venue de rafler toutes les colonies du monde. Alors, chers amis, de ce côté-ci, attention !</p>
<p>Je sais que beaucoup d&#8217;entre vous, dégoûtés de l&#8217;Europe, de la grande dégueulasserie dont vous n&#8217;avez pas choisi d&#8217;être les témoins, se tournent - oh ! en petit nombre - vers l&#8217;Amérique, et s&#8217;accoutument à voir en elle une possible libératrice.</p>
<p>« L&#8217;aubaine ! » pensent-ils.</p>
<p>« Les bulldozers ! Les investissements massifs de capitaux ! Les routes ! Les ports !</p>
<p>- Mais le racisme américain !</p>
<p>- Peuh ! le racisme européen aux colonies nous a aguerris ! »</p>
<p>Et nous voilà prêts à courir le grand risque yankee.</p>
<p>Alors, encore une fois, attention !</p>
<p>L&#8217;américaine, la seule domination dont on ne réchappe pas. Je veux dire dont on ne réchappe pas tout à fait indemne.</p>
<p>Et puisque vous parlez d&#8217;usines et d&#8217;industries, ne voyez-vous pas, hystérique, en plein cœur de nos forêts ou de nos brousses, crachant ses escarbilles, la formidable usine, mais à larbins, la prodigieuse mécanisation, mais de l&#8217;homme, le gigantesque viol de ce que notre humanité de spoliés a su encore préserver d&#8217;intime, d&#8217;intact, de non souillé, la machine, oui, jamais vue, la machine, mais à écraser, à broyer, à abrutir les peuples ?</p>
<p>En sorte que le danger est immense&#8230;</p>
<p> </p>
<p>En sorte que, si l&#8217;Europe occidentale ne prend d&#8217;elle-même, en Afrique, en Océanie, à Madagascar, c&#8217;est-à-dire aux portes de l&#8217;Afrique du Sud, aux Antilles, c&#8217;est-à-dire aux portes de l&#8217;Amérique, l&#8217;initiative d&#8217;une politique des nationalités, l&#8217;initiative d&#8217;une politique nouvelle fondée sur le respect des peuples et des cultures ; que dis-je ? si l&#8217;Europe ne galvanise les cultures moribondes ou ne suscite des cultures nouvelles ; si elle ne se fait réveilleuse de patries et de civilisations, ceci dit sans tenir compte de l&#8217;admirable résistance des peuples coloniaux, que symbolisent actuellement le Viêt-Nam de façon éclatante, mais aussi l&#8217;Afrique du R.D.A., l&#8217;Europe se sera enlevé à elle-même son ultime chance et, de ses propres mains, aura tiré sur elle-même le drap des mortelles ténèbres.</p>
<p>Ce qui, en net, veut dire que le salut de l&#8217;Europe n&#8217;est pas l&#8217;affaire d&#8217;une révolution dans les méthodes ; que c&#8217;est l&#8217;affaire de la Révolution ; celle qui, à l&#8217;étroite tyrannie d&#8217;une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l&#8217;histoire, de tous les maux universels : le prolétariat.</p>
<p> </p>
<p>Aimé Césaire (<em>Discours sur le colonialisme</em>, 1955)</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p><strong>*</strong> Il s&#8217;agit du récit de la prise de Thouan-An paru dans <em>Le Figaro</em> en septembre 1883 et cité dans le livre de N. Serban : <em>Loti, sa vie, son œuvre</em>. « Alors la grande tuerie avait commencé. On avait fait des feux de salve-deux ! et c&#8217;était plaisir de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s&#8217;abattre sur eux deux fois par minute, au commandement d&#8217;une manière méthodique et sûre&#8230; On en voyait d&#8217;absolument fous, qui se relevaient pris d&#8217;un vertige de courir&#8230; Ils faisaient en zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu&#8217;aux reins d&#8217;une manière comique&#8230; et puis on s&#8217;amusait à compter les morts&#8230; », etc. (Note de Césaire dans le Discours)</p>

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		<title>En hommage à Aimé Césaire</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Jul 2008 06:20:30 +0000</pubDate>
		<dc:creator>objyai</dc:creator>
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<p><img class="alignnone size-full wp-image-1645" title="en-hommage-a-aime-cesaire" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/11/en-hommage-a-aime-cesaire.jpg" alt="En hommage à Aimé Césaire" width="151" height="383" /></p>
<p style="TEXT-ALIGN: center"><img class="size-full wp-image-2842 aligncenter" title="enteteunesco" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/06/enteteunesco.jpg" alt="enteteunesco" width="482" height="139" /></p>
<p> </p>
<p>Dans la grande aventure inhumaine, quoique trop humaine qui met aux prises maîtres et esclaves, colons et colonisés, exploiteurs et exploités, il émerge toujours des femmes et des hommes d&#8217;exception, des génies d&#8217;humanité qui, de la misérable commune mesure où se trouvent enfermés « Blancs » et « Noirs », concepts inventés dans le cloaque, brandissent comme précieux trésor la commune mesure humaine, forçant ainsi l&#8217;admiration de tous. Ils ont noms Gandhi, Nkrumah, King, Abdel Kader, Ho, Mandela&#8230; et j&#8217;en passe.</p>
<p>À l&#8217;intérieur de cette tribu déjà rare, bien plus rares encore sont ceux qui concentrent en eux-mêmes les ingrédients de la révolte et de la poésie, du logos comme du pathos, du verbe et de la verve. Ceux-là font que « la Justice écoute aux portes de la Beauté ».</p>
<p>Césaire était de ce filon. Il était en bonne compagnie, Rabindranath Tagore, Nicolas Guillén, Octavio Paz, et, plus proche de nous, Abdias do Nascimento, René Depestre, Wole Soyinka.</p>
<p>                       <strong><em>« Sachons :</em></strong></p>
<p><strong><em>                        la tache de beauté fait ici sa tâche</em></strong></p>
<p><strong><em>                        elle sonne comme exige l&#8217;obscur déjà</em></strong></p>
<p><strong><em>                        et que la fête soit refaite</em></strong></p>
<p><strong><em>                        et que rayonne justice</em></strong></p>
<p><strong><em>                        en vérité la plus haute ».</em></strong></p>
<p> </p>
<p>Tel était Césaire. Il était chantre de la négritude, qu&#8217;il définit au premier degré comme « prise de conscience de la différence comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité ». Y a-t-il un être humain qui ne puisse se reconnaître en cette définition ? C&#8217;est à l&#8217;aune de cette définition qu&#8217;un ancêtre de Césaire, Arthur Rimbaud criait : « Je suis un Nègre ». Il n&#8217;avait lu ni Senghor ni Damas.  Négritude et quête d&#8217;humanisme, quête de l&#8217;universel chez lui s&#8217;équivalent. Et c&#8217;est pourquoi, au contraire de ce qu&#8217;a pu déclarer un « astre fourvoyé », le volcan ne s&#8217;est point éteint. Car</p>
<p>                        <strong><em>« il y a des volcans qui meurent</em></strong></p>
<p><strong><em>                         il y a des volcans qui demeurent »</em></strong></p>
<p> </p>
<p>Notre Aimé est de ces derniers.</p>
<p>Alors, que faire d&#8217;Aimé Césaire par « les temps froids des peuples » que nous vivons ? Que ne pas faire ? Lui-même nous le dit, de façon suffisamment péremptoire :</p>
<p>                         <strong><em>« Écoutez, je suis très peu friand de ces cérémonies &#8230;&#8230; </em></strong></p>
<p><strong><em>                         Non, je ne  suis pas l&#8217;homme de l&#8217;étalage cérémoniel. » </em></strong></p>
<p> </p>
<p>Mais nous voici entêtés, à lui rendre hommage. Je l&#8217;entends sourire et dire : « Je vous convie à vous souvenir des paroles de mon ami Tristan Tzara :</p>
<p style="PADDING-LEFT: 90px"><strong><em>« Nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms. »</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p>Non !</p>
<p>Hommage n&#8217;est pas le mot juste pour caractériser ce que nous accomplissons ici et maintenant. Il s&#8217;agit plus modestement d&#8217;une étape dans la longue série de rituels d&#8217;ancestralisation qui lui est due.</p>
<p>Ne nous égarons donc pas aux fausses pistes. À l&#8217;UNESCO, il s&#8217;agit rien de moins que de</p>
<p><strong><em>                         « raviver le verso solaire des rêves ».</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p>Une vaste idée, un vaste programme donc.</p>
<p>Et, contre la conspiration du silence ourdie contre Césaire et son œuvre de son vivant,</p>
<ul>
<li>rééditer son œuvre à l&#8217;UNESCO, à commencer par le tryptique Cahier &#8211; Discours &#8211; et Lettre à Maurice Thorez, auquel s&#8217;abreuvèrent ceux qui, comme moi sont de parturition césairienne.</li>
<li>traduire son œuvre en autant de langues que possible et dans tous les supports</li>
<li>s&#8217;approprier le message d&#8217;universalisme de Césaire et réfléchir plus avant à la création d&#8217;une Fondation</li>
<li>créer une médaille Aimé Césaire.</li>
</ul>
<p>Ce sont là, comme « vrac de varechs », des éléments d&#8217;un véritable hommage qui, dans le cas de Césaire ne peut se concevoir que dans la durée, et la mise sur pied d&#8217;institutions.</p>
<p>Un poète de l&#8217;universel, une œuvre empreinte d&#8217;universalisme comme celle de Césaire méritent que le Conseil exécutif réfléchisse à comment traduire leur message dans les programmes et activités de l&#8217;UNESCO. Je m&#8217;engage à prendre contact avec tous les Groupes électoraux, pour qu&#8217;il en soit ainsi.</p>
<p>S&#8217;agissant de Césaire, de l&#8217;œuvre comme de l&#8217;homme, on ne conclut pas.</p>
<p>Je vous offre donc en viatique les paroles de son ami le poète brésilien Vinicius de Moraes qui me semblent évoquer papa Aimé :</p>
<p> </p>
<p style="PADDING-LEFT: 90px"><strong><em>« Uma música que seja como o ponto de reuniao de muitas vozes em busca de uma armonía nova. Uma música que seja como o vôo de uma gaivota numa aurora de novos sons&#8230;.. »</em></strong></p>
<p><strong><em></em></strong> </p>
<p> </p>
<p><strong><em></em></strong></p>

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