A propos du parti du « Je condamne, mais… »

vendredi 13 février 2015 par Marius Letellier

  « Loin de moi l’idée de ne pas condamner ces assassinats perpétrés par des déséquilibrés mentaux dont leur acte de folie, non excusable, représente l’aboutissement tragique d’un endoctrinement fanatique qui a transformé ces individus en terroristes. » (Cédric Mesuron, « Liberté d’expression ou libre pensée ? Tolérance ou dictature républicaine ? « Moi et d’autres ne sommes pas Charlie ! […] Lire plus »

Corine Lesnes versus Joseph Schumpeter

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Corine Lesnes encense le film d’un faussaire, tricheur et menteur[1] comme Michael Moore, avec cet argument massue :

« Les pinailleurs trouveront sûrement à redire, mais l’essentiel tient en une statistique : 1 % des Américains possèdent à eux seuls autant que les 95 % qui possèdent le moins. »

Il faudrait lui faire lire un des génies du XXe siècle, Joseph Schumpeter, pour essayer d’écarter un peu ses œillères :

« Le moteur capitaliste est d’abord et avant tout un moteur de production de masse, ce qui veut dire inévitablement un moteur de production pour les masses. … Ce sont les tissus bon marché, le coton bon marché, les tissus en rayonne bon marché ; ainsi que les chaussures, les voitures et tout ce qu’on veut, qui sont les réussites typiques de la production capitaliste, et non en règle générale ce qui compte pour les riches. La reine Elizabeth possédait des bas de soie. La réussite capitaliste n’a pas consisté spécifiquement à procurer aux reines davantage de ces bas, mais à les mettre à la portée des ouvrières d’usine, en échange de quantités de travail constamment décroissantes. »

Joseph Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, 1954

« L’inégalité à court terme est le prix que doivent payer les masses pour la hausse des niveaux de vie que le capitalisme peut réaliser. »

Arthur Smithies, Schumpeter and Keynes, Harvard 1951

« Smithies voyait juste ; il s’agit là du cœur du problème. Schumpeter regrettait que le capitalisme distribue ses fruits de façon si inégale – mais à peu près de la même façon qu’il regrettait que chacun ait à mourir un jour. Il pensait simplement que c’était là un sous-produit inévitable de l’efficacité du capitalisme sur le long terme. Comme il l’écrivit dans son article de 1946 pour l’Encyclopaedia Britannica, une des erreurs les plus courantes dans la façon qu’ont les masses d’appréhender les questions économiques, « c’est la croyance que la majorité des gens est pauvre parce qu’une minorité est riche. » Cette croyance est uniquement tirée d’observations à court terme. Elle néglige les énormes basculements de prospérité individuelle à moyen terme ;  et elle ignore les gains largement diffusés des innovations entrepreneuriales qui dépendent en partie des investissements des riches. »

Thomas McCraw

« Schumpeter voyait l’inégalité des chances comme quelque chose d’inacceptable, mais il pensait aussi que les inégalités venant d’efforts différents étaient justifiées. Dans l’ensemble, il considérait que les disparités de revenus étaient non seulement inévitables ans une société capitaliste, mais qu’elles étaient utiles pour stimuler l’innovation. L’argent n’est pas la seule motivation des entrepreneurs, mais c’est un élément important, et c’est aussi une façon de marquer des points parmi les gens ayant réussi extrêmement bien. Comme le dit Schumpeter lui-même :

« L’importance des inégalités à l’intérieur des tranches de revenus les plus élevés est un point essentiel. Un succès spectaculaire isolé – impliquant des gains énormes − peut attirer bien plus de cerveaux et de moyens dans une activité que si ces mêmes gains étaient plus également répartis. Dans cette mesure, les idées habituelles sur l’absence d’utilité, ou même l’absurdité, de récompenses extravagantes, et leur coût pour la société, devraient être reconsidérées. » “Capitalism”, dans l’Encyclopaedia Britannica, 1946

Ici Schumpeter développait une idée très subtile : le fait que les bénéfices pour la société d’innovations importantes, et les profits apparemment excessifs allant aux entrepreneurs gagnants, doivent être mis en parallèle avec les coûts totaux en temps et en argent investis dans les mêmes activités par les entrepreneurs n’ayant pas réussi aussi. Ils ne reçoivent rien pour leurs efforts, mais leur pression concurrentielle pousse les gagnants vers la victoire – et cela pour le plus grand bien de la société dans son ensemble. Que les gagnants récupèrent tous les gains n’est qu’un simple détail – et en plus un détail  temporaire, du fait que la concurrence fait baisser ces gains, au fur et à mesure que des imitateurs copient l’innovation. »

Thomas McCraw, extrait de : Prophet of Innovation, Joseph Schumpeter and Creative Destruction, Harvard University Press, 2007

En plus d’être un menteur et un démagogue, Moore est un ignorant. Voir le passage de l’article sur ce qu’il dit à propos de l’Internationale, ces gauchistes ne connaissent même pas leurs classiques : « Et d’ailleurs cet “hymne”, a-t-il corrigé, c’est l’Internationale, “une magnifique chanson française du XVIIIe siècle que j’utilise à des fins satiriques.” » L’Internationale est en effet un magnifique poème, mais il a été écrit par Eugène Pottier pendant la Commune, en 1871, et non au XVIIIe siècle.

Annexes

1)     Citations de Schumpeter et texte de Thomas McCraw en version originale :

“The capitalist engine is first and last an engine of mass production which unavoidably also means production for the masses. … It is the cheap cloth, the cheap cotton and rayon fabric, boots, motorcars and so on that are the typical achievements of capitalist production, and not as a rule improvements that would mean much to the rich man. Queen Elizabeth owned silk stockings. The capitalist achievement does not typically consist in providing more silk stockings for queens but in bringing them within reach of factory girls.”

Joseph Schumpeter, History of Economic Analysis, 1954

“Short-run inequity is the price that must be paid by the masses for the rising living standards that capitalism can achieve”. Arthur Smithies, Schumpeter and Keynes, Harvard, 1951

“Smithies was right; this was the crux of the matter. Schumpeter regretted that capitalism distributed its fruits so disproportionately − but in much the same way that he regretted that everyone has to die. He simply thought it an inevitable concurrent of capitalism’s efficiency over the long run. As he wrote in his Encyclopaedia Britannica article of 1946, one of the commonest errors of economic thinking by masses of people “is the belief that the majority of people is poor because a minority is rich.” This belief derived almost entirely from short-run observations. It overlooked enormous shifts up and down in individuals’ prosperity over the medium term, let alone the long run; and it ignored the broad-based gains from entrepreneurial innovation that partly depended on investment by the rich.

“Schumpeter regarded inequality of opportunity as unacceptable, but he also held that the results produced by inequality of effort were deserved. On the whole, he found disparity of incomes not only inevitable in capitalist society but effective in stimulating innovation. Money was not the sole motivation for entrepreneurs, but it was a big one, and was also a way of keeping score among extremely successful people.”

“The importance of inequality within the highest income brackets should be particularly noticed. A single spectacular success may draw far more brains and means into an industry than would be attracted to it by the same sum if more equally divided. To this extent current views about unnecessarily or even absurdly high rewards and about the total cost to society of entrepreunerial performance should be modified.” Joseph Schumpeter, “Capitalism”, in Encyclopaedia Britannica, 1946

Here, Schumpeter was making a very subtle point: that the benefits to society of important innovations, and the lavish profits accruing to winning entrepreneurs, must be measured against the total costs of time and money invested in the same industry by unsuccessful entrepreneurs as well. They receive no return for their efforts, but their competitive pressure spurs the winners to victory − to the great benefit of society. That the winners receive all the rewards is a mere detail – and a temporary one at that, since the “competing-down” element eventually diminishes that profit, as imitators copy that innovation.”

Thomas McCraw, Prophet of Innovation, Joseph Schumpeter and Creative Destruction, Harvard University Press, 2007

2)     Article de Corine Lesnes dans Le Monde, 23 septembre 2009

« À la veille du sommet de Pittsburgh, Michael Moore n’allait pas laisser passer l’occasion de présenter son nouveau film au paradis de la finance mondiale. Capitalism: A love story est un brûlot hilarant. Un récit à la première personne, façon Roger and me, son premier film, sur les licenciements à General Motors. Les pinailleurs trouveront sûrement à redire, mais l’essentiel tient en une statistique : 1 % des Américains possèdent à eux seuls autant que les 95 % qui possèdent le moins.

La première new-yorkaise a eu lieu au Lincoln Center. L’événement mondain était plutôt à côté, au Metropolitan Opera (une Tosca retransmise sur le parvis en plein air). Mais on croisait quand même des starlettes avec des tatouages fuselés sur le galbe du mollet. Le cinéaste est arrivé en complet anthracite, tennis blanches, la démarche élastique bien qu’il n’ait pas maigri. Il était en retard. La faute à Obama, dont le convoi avait bloqué Park Avenue. « J’aurais bien aimé lui dire une chose ou deux », a dit Moore. L’audience s’est esclaffée.« Gentiment », a-t-il repris. La gauche a des états d’âme en ce moment sur le président. Même Arianna Huffington, une inconditionnelle, a regretté son « manque de leadership ». Moore lui trouve des excuses : « Il a hérité d’une catastrophe. »

Capitalism: A love story dure deux heures, mais il n’y parait pas. Le ton oscille entre la dissertation de potache (« Le capitalisme est-il moral ? ») et le désespoir complet quand il passe en revue l’actualité. Vous vous souvenez de cette histoire, l’hiver dernier, des deux juges pour enfants de Pennsylvanie qui étaient de mèche avec la prison privée ? Plus ils forçaient sur les condamnations, plus ils touchaient de pots-de-vin. Et l’accident d’avion de Buffalo, en février ? 50 morts. La copilote était payée 20 dollars de l’heure, le prix d’une femme de ménage. Pour illustrer la crise de l’immobilier, Michael Moore a choisi les Hacker, un couple de l’Illinois.

Donna ressemble à Susan Boyle et Randy n’est pas un bavard. Endettés, ils ont reçu un ordre d’expulsion. La caméra les suit pendant qu’ils déblaient leur ferme. Au début du film, on entend Randy grommeler qu’il comprend ceux qui braquent les banques. Quand il a fini de débarrasser, il comprend aussi ceux qui « deviennent des terroristes ou quelque chose comme ça ». Randy et Donna ont été invités à la projection. Ils n’avaient jamais vu New York. Toute la salle leur fait une ovation.

Michael Moore semble éprouver une certaine nostalgie pour le capitalisme de son enfance, quand on croyait ce que disaient les publicités et qu’on était fier d’être ouvrier qualifié. Il voulait entrer au séminaire. Ses parents ont fini par le laisser faire (il n’y est resté qu’un an).

Gravement, il se demande si le capitalisme est compatible avec le christianisme. « J’ai dû rater cette partie de la Bible où Jésus devient capitaliste », dit-il. A l’écran, un Jésus hollywoodien s’approche d’un malade. Il se penche. Un miracle ? Horreur, Jésus parle le langage des compagnies d’assurances : « Désolé, je ne peux pas guérir vos problèmes préexistants. »

Le film est dévastateur pour les hommes politiques. Il présente le plan de sauvetage des banques, le fameux bail out de Henry Paulson, comme un « coup d’Etat financier », adopté le couteau sous la gorge par le Congrès.

Dans l’un de ses moments coluchiens, le réalisateur déboule à Wall Street avec un fourgon blindé de convoyeur de fonds : le contribuable américain « vient récupérer l’argent », annonce-t-il avec un haut-parleur. Après l’élection présidentielle, il a été « effondré » quand il a vu que Barack Obama avait recruté des artisans de la dérégulation, tels que Larry Summers et Tim Geithner. Dans le film, il explique que Goldman Sachs a donné 1 million de dollars à la campagne d’Obama (les banquiers étaient inquiets, explique-t-il. « Ils ont fait ce qu’ils font toujours : arroser »). Il espère que le président verra le film. « Je veux qu’il sache que nous savons qu’il a pris l’argent. »

Pendant le débat qui a suivi la projection, un spectateur a saisi le micro : « Cet hymne bolchevique que vous avez repris, s’est-il enquis. C’est le signe que vous trouvez que le communisme est supérieur au capitalisme ? » Moore a soupiré. « Il ne s’agit pas de communisme contre capitalisme. Le débat c’est la démocratie contre la cupidité. » Et d’ailleurs cet « hymne », a-t-il corrigé, c’est l’Internationale, « une magnifique chanson française du XVIIIe siècle que j’utilise à des fins satiriques. » Et dans une version qui swingue. On est quand même là pour s’amuser.

Certains trouveront le film plutôt démagogique (il se termine sur des images des victimes de l’ouragan Katrina avec la voix off qui demande pourquoi ce ne sont jamais les PDG d’AIG ou de Bank of America qu’on voit sous les inondations). Michael Moore répond qu’il est un des seuls activistes à toucher les milieux populaires et à ne pas prêcher seulement à « la paroisse de gauche ». Pour lui, il est urgent que les démocrates présentent « une autre version » de l’actualité à tous les « Joe le plombier » prêts à dériver. Il ne faut pas laisser la droite profiter de la colère et, une fois de plus, capitaliser. »

Corine Lesnes


[1] Voir The Lies of Michael Moore, de Christopher Hitchens, dans Slate, 21 juin 2004.

Les contrevérités et dérapages d’Immanuel Wallerstein

mercredi 17 septembre 2008 par Marius Letellier

 À propos d’un entretien avec Laurent Testot, dans Sciences humaines   Les marxistes ont l’habitude de recycler leur langage de temps à autre, pour éviter le son trop évident du bois qui sonne creux. Ainsi on est passé des « classes laborieuses exploitées par le grand capital » de Georges Marchais, à la « marchandisation du monde » et […] Lire plus »