La philosophie d’Édouard Glissant, lectures d’Isabelle Fruleux

Qu’est-ce qu’un philosophe? Une personne qui dialogue avec une tradition deux fois et demie millénaire, née dans l’espace archipélique, colonial et inextricable de la Grèce antique et qui, dans et par ce dialogue, propose un espace de pensée neuf, cohérent et systématique. Selon ce critère, Édouard Glissant est philosophe à part entière (mais, bien entendu, non pas […]

Par Alexandre Leupin, publié le 26/06/2014 | Comments (0)
Dans: Édouard Glissant, Philosophies, Vidéo

Deux films primés à Cannes en 2011


Deux films qui prennent pour sujet principal l’enfance ou la prime adolescence, son mal-être, sa révolte ont été récompensés à Cannes cette année par une palme d’or et un prix spécial du jury. Sans doute faut-il y voir autre chose qu’un hasard. Les enfants et les adolescents se montrent au cinéma des acteurs d’un naturel surprenant. Mais là n’est pas l’unique raison pour laquelle ils fascinent tant les spectateurs adultes. Aussi différents soient-ils, à bien des égards, de ce que nous fûmes au même âge, ils font montre d’une sincérité, d’une pureté, ou d’une fraîcheur de caractère (comme on voudra) dont nous n’étions pas conscients dans nos jeunes années et qui nous émeuvent depuis que nous les avons perdues.

 

« The Tree of Life » : 2011, Odyssée de l’espace !

Une palme d’or à la fois audacieuse et justifiée pour le dernier film de Terrence Malick, cinéaste rare (cinq films en presque quarante ans, dont Les Moissons du ciel – 1978 et La Ligne rouge – 1999). Curieusement, son dernier film a plus d’un point commun avec Oncle Boonmee, la palme d’or précédente : le deuil, la nature, le fantastique. Fort heureusement la parenté entre les deux films ne va pas plus loin. Autant le calamiteux Oncle Boonmee distillait un ennui sans fond, autant The Tree of Life nous fascine de bout en bout par son élégance, sa fantaisie, ses plans vertigineux, et plus généralement son inventivité formelle. Le pari n’était pas gagné d’avance pour un film qui se passe de toute intrigue et qui dure deux heures et dix-huit minutes d’horloge.

L’histoire pourrait être difficilement plus ténue : une famille de la classe moyenne américaine ; belle maison dans les suburbs ; la fragile et jolie maman (Jessica Chastain) reste à la maison ; le papa (Brad Pitt) déploie son énergie à l’extérieur pour gagner l’argent de la famille, laquelle s’est rapidement agrandie de trois garçons. Lorsque le benjamin atteint l’âge de dix-neuf ans, il meurt. Drame pour les parents. Bien plus tard, le fils aîné (Sean Penn), devenu un confortable business man est repris par le sentiment du deuil de son frère[i].

Terrence Malick : The Tree of Life

L’essentiel du film consiste en des flashbacks qui nous montrent la vie de la famille à l’époque où les trois frères étaient enfants, dans les années soixante. Ces flashbacks sont entrecoupés de séquences sans rapport évident avec l’histoire. Sont-elles destinées à nous transporter au royaume des morts où se trouve censément le frère disparu ? Contre toute attente (et contre l’avis de certains critiques), ces interruptions esthético-métaphysiques ne font pourtant pas sombrer le film dans le ridicule ; elles atteignent au moins une part de leur but en forçant le spectateur le plus mécréant à méditer sur les mystères de l’univers : 2011, Odyssée de l’espace ! Terrence Malick a enseigné la philosophie au M.I.T., traduit Heidegger : on ne sort visiblement pas indemne de telles expériences…

Impossible de raconter ces séquences dépourvues de tout personnage, qui présentent des images du cosmos, des planètes en fusion, un tsunami, des êtres aquatiques, des organismes micro-cellulaires et même quelques dinosaures s’ébattant dans un paradis perdu. Le tout sur un fond de musiques tantôt planantes tantôt plus entrainantes mais qui concourent toujours efficacement à renforcer l’impression de rêve, d’étrangeté, d’une nature surnaturelle.

La dimension onirique, à vrai dire, est le dénominateur commun du film. Car les séquences consacrées à la vie familiale renchérissent sur le mythe américain dont les cinéphiles  se sont déjà imprégnés à travers tant de films hollywoodiens. Tout y est : la coquette demeure posée sur une pelouse ombragée de grands arbres, les enfants en blue jeans qui jouent dans une liberté codifiée entre les maisons qu’aucune barrière n’isole de sa voisine, les vélos qui n’étaient pas encore des VTT, les belles (voitures) américaines aux carrosseries compliquées. Cet environnement qui est à lui seul un rêve pour le spectateur non-américain, Terrence Malick le transforme subtilement en un monde tout aussi fantastique que celui des séquences « cosmiques ». Cette famille d’Américains moyens n’est pas aussi banale qu’on pourrait le croire à première vue : la maman, gracile et diaphane, qui semble constamment perdue dans un songe éveillé ; le papa partisan des méthodes d’éducation musclées, qui se laisse pourtant submerger par des accès de tendresse ; les enfants enfin, qui entretiennent des rapports d’amour-haine avec leur père et se livrent entre eux à d’étranges pratiques à la limite du sadomasochisme. Tout cela est accentué par les gros-plans  qui insistent sur les visages aux expressions le plus souvent ambigües.

The Tree of Life est un film lent, mystérieux, à l’esthétique parfaite et glacée, aux antipodes des blockbusters qui envahissent les écrans des « multiplexes ». La Palme d’or est judicieuse qui lui apportera l’audience qu’il mérite incontestablement.

« Le Gamin au vélo » des frères Dardenne : chagriné !

Les frères Dardenne, déjà récompensés par deux palmes d’or à Cannes avec Rosetta (1999) et L’Enfant (2005) font un cinéma social très efficace avec peu de moyens, des comédiens souvent inconnus. Ils filment en décor naturel des personnages peu ordinaires bien qu’appartenant à des milieux qu’un critique peu soucieux de la rectitude politique qualifierait sans doute comme très ordinaires.

Jean-Pierre et Luc Dardenne : Le Gamin au vélo


Même si Le Gamin au vélo est moins stupéfiant, moins haletant que Rosetta, dont il reprend par ailleurs plusieurs procédés (la course à pied, les sentiments explosifs), et moins tragique et moins troublant que L’enfant (bien que Jérémie Régnier crée à nouveau le malaise en campant pour la deuxième fois un marginal qui refuse de toutes ses forces d’endosser son habit de père), ce film n’a pas volé son prix spécial. Cyril, le gamin (Thomas Doret), qui ne quitte jamais l’écran, est particulièrement convaincant dans son rôle de pré-adolescent boudeur et butté, qui montre une détermination sans faille dans sa quête toujours déçue de l’amour paternel. Cécile de France qu’on a déjà vue dans quelques films (dont Quand j’étais chanteur, de Xavier Giannoli, où elle tenait gaillardement sa partie face à Gérard Depardieu) est cependant une comédienne trop rare. Elle incarne ici avec toute l’émotion qui convient Samantha, une coiffeuse douée de la vraie intelligence du cœur, celle qui lui permet d’accepter les plus dures rebuffades du gamin comme les cris d’une souffrance qu’il faut soigner, plutôt que les signes de la méchanceté d’un « enfant trop vite monté en graine »[ii].

Illustrant ce propos, la scène la plus forte du film est sans doute celle où Cyril, réfugié dans un coin du salon de coiffure, s’obstine – pendant ce qui paraît de longues minutes – à faire couler de l’eau sur ses mains, sans écouter Samantha qui lui demande d’arrêter avec toute la patience possible.

Ni The Tree of Life, ni Le Gamin au vélo ne sont des films sans défaut. Le premier pèche par une certaine enflure et l’imprécision de sa ligne narrative, le second par des baisses de rythme et l’amateurisme de quelques séquences. Leur inscription au palmarès de Cannes n’est pas moins méritée. Le jury a récompensé deux films très différents par les moyens dépensés, mais néanmoins deux films d’auteurs qui tracent leur chemin en toute indépendance et qui, dans des styles certes très différents, s’attaquent à des sujets graves et essentiels.

Juin 2011


[i] En dehors des vues impressionnantes sur des architectures de gratte-ciel, les séquences avec Sean Penn sont les moins convaincantes du film.

[ii] Selon Martine Landrot dans Télérama.

Par Selim Lander, publié le 25/06/2011 | Comments (0)
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« La Domination masculine » et le féminisme

www.ladominationmasculine.net

La Domination masculine est le titre d’un documentaire signé Patric Jean, cinéaste belge engagé. Le film, tourné principalement au Québec, se focalise sur un aspect de la domination masculine : les violences conjugales. Ces dernières, on le sait, mettent en jeu, dans leur immense majorité, un homme tortionnaire en face d’une femme victime. Le propos du film s’articule plus ou moins explicitement ainsi : les hommes constituent une portion primitive de l’humanité (exemple : ils ont le culte du pénis ; ils vont même jusqu’à se le faire rallonger) ; donc ils battent leur femme, parfois ils la tuent. On ignore, au demeurant, quelles sont les parts de l’inné ou acquis dans le caractère primitif des hommes : le cinéaste se montrant particulièrement « politiquement correct », la question de l’inné n’est jamais abordée. La seule explication proposée est l’éducation : les réactions des adultes, les jouets qu’ils offrent aux enfants façonnent des garçons agressifs et des petites filles soumises.

Les femmes demeurent-elles, elles aussi, des êtres primitifs ? Ce n’est pas le propos du film qui met en exergue, d’un côté, des victimes des mauvais traitements infligés par un conjoint  sadique, et, de l’autre côté, des militantes féministes, brillantes et bien dans leur peau. Il existe bien sûr d’autres types de femmes, qui intéressent moins le réalisateur. Le cinéaste évoque pourtant, en passant, celles qui, à l’instar de leurs collègues mâles, font appel à la chirurgie pour rendre plus imposants leurs organes sexuels externes, les seins en l’occurrence. Le jugement implicite du film à l’égard de ces femmes est celui que l’on pouvait prévoir : leur comportement n’est qu’une preuve supplémentaire de la domination masculine, puisqu’elles agissent ainsi d’abord pour plaire aux hommes ; bref, elles sont aliénées. Une séquence montre un homme qui transforme sur photo-shop l’image d’une femme nue en « femme idéale ». Une telle femme, affirme-t-on avec force « ne peut pas exister et d’ailleurs, si elle existait, elle ne pourrait pas avoir d’enfants » (cité de mémoire). Conclusion qui se veut évidente : les hommes essayent d’imposer aux femmes un idéal féminin fantasmatique, qu’elles doivent rejeter, en suivant l’exemple des féministes. Il est significatif que le film ne présente qu’une seule séductrice, sous les espèces d’une strip-teaseuse qui pratique, en dominatrice, des jeux sadomasochistes avec ses clients. La séduction féminine se trouve ainsi réduite à la perversion.

On permettra peut-être à un homme élevé par une mère féministe (militante de la première heure de l’AFDU, association française des femmes diplômées des universités, à une époque où les détentrices d’un diplôme universitaire étaient encore fort rares), et qui n’a jamais levé la main sur une femme, de juger ce film horriblement simplificateur.

Evidemment qu’il faut lutter de toutes nos forces contre les violences faites aux femmes. Evidemment qu’il faut leur donner les mêmes droits qu’aux hommes : accès à toutes les professions (y compris celles de combattantes dans l’armée, si c’est ce qu’elles désirent), salaire égal, des crèches pour permettre à celles qui le souhaitent de faire jeu égal avec l’homme dans la compétition sociale, etc., etc. Là-dessus, l’honnête homme se doit d’être sur la même ligne que les féministes. Et, comme elles le soulignent, il importe, en effet, pour donner les mêmes chances aux jeunes gens et jeunes filles, qu’ils reçoivent exactement la même éducation, ce qui suppose bien, pour commencer, de revoir complètement les jouets, les livres pour enfants, et plus généralement tout le comportement des adultes à l’égard des filles et des garçons. Ajoutons quand même que cette égalité d’éducation est peut-être plus urgente, au moins dans un pays comme la France, pour les garçons, dont les résultats scolaires sont, désormais, systématiquement inférieurs à ceux des filles !

Tout cela est clair et justifie amplement le combat féministe pour l’égalité des droits. Reste un grand nombre de problèmes que certaines (et certains) féministes tranchent trop aisément.

1. L’égalité des droits peut être formelle ou réelle. La femme a le droit de se présenter aux élections législatives (égalité formelle). Ou bien on fait en sorte qu’il y ait autant de femmes que d’hommes à l’Assemblée Nationale (égalité réelle). Le moyen d’instaurer l’égalité réelle s’appelle la discrimination positive. Celle-ci est justifiée lorsqu’il est prouvé qu’il n’y a pas de différence de nature significative entre individus appartenant à des groupes sociaux différents (les noirs et les blancs, les enfants des banlieues défavorisées et les enfants de la bourgeoisie, etc.) Or, pour autant qu’on le sache, la science n’a toujours pas démontré l’inexistence de telles « différences de nature significatives » entre l’homme et la femme. Tout semble même indiquer le contraire : les chromosomes, les dosages hormonaux, les rôles sexuels différent. Il reste peut-être possible que ces différences n’aient pas d’influence sur les comportements non sexuels des femmes et des hommes, mais le moins qu’on puisse dire est que cela n’a pas été prouvé. Dès lors, appliquer la discrimination positive entre hommes et femmes est contreproductif. Revenons à notre exemple : Si les femmes sont relativement moins nombreuses que les hommes à manifester une appétence et/ou une compétence naturelle(s) (et non acquise/s) pour le pouvoir, il est injuste de leur accorder autoritairement le même nombre de députés qu’aux hommes. Nous ignorons, dirons certains, si l’appétence et la compétence sont différentes suivant les sexes. Eh bien oui, nous l’ignorons ! Et c’est justement pour cette raison que nous devons nous contenter de l’égalité formelle des droits.

2. La séduction est sans conteste un comportement naturel. Il n’y a qu’à observer les autres espèces animales (l’humain n’étant qu’un animal à l’intelligence plus développée). La beauté est un élément important de la séduction. Chercher à se rendre plus beau afin d’être désirable est donc naturel, tout autant que cultiver d’autres moyens (un esprit brillant et/ou drôle, un talent artistique, etc.) Les féministes, néanmoins, objectent que les critères de la beauté ne sont pas naturels (cf. plus haut le discours sur l’aliénation féminine). Elles ont, là-dessus, à la fois raison et tort. La croyance dans l’existence d’une beauté idéale est aussi ancienne que Platon. Mais cela ne signifie pas que les humains ne soient pas sensibles à des genres de beauté différents. Tenter d’imposer aux femmes comme aux hommes un seul idéal de beauté féminine est donc destructeur (ou aliénant). Mais interdire, au nom du féminisme, aux femmes (comme aux hommes) d’utiliser des moyens, même « artificiels », pour se rendre plus belles (ou plus beaux) serait tout aussi contraire à la nature.

Où passerait d’ailleurs la frontière entre le naturel et l’artificiel ? Celui ou celle qui pratique la musculation parce qu’il ou elle se trouve plus séduisant(e) avec des muscles développés que sans emploie-t-il un moyen artificiel ? Celle ou celui qui se coiffe d’un postiche parce qu’elle ou il juge sa chevelure trop étriquée emploi-t-elle ou il un moyen artificiel ?

3. La liberté laissée aux femmes de se comporter comme elle leur plaît est un autre thème – d’ailleurs contradictoire avec le précédent – défendu par un certain courant féministe. Les femmes ne devraient pas recourir à la chirurgie esthétique mais elles devraient pouvoir se promener en public dans la tenue qui leur plaît, y compris la plus sexy, si telle est leur fantaisie du moment. L’idée sous-jacente est la suivante : la femme a le droit de séduire, donc de se montrer aussi séduisante qu’elle en a envie, mais les hommes, eux, n’ont pas le droit de se montrer séduits, et de se comporter eux-mêmes en séducteurs, etc., sauf s’ils y ont été dûment autorisés par la personne qui s’est montrée, devant eux, séductrice. Le modèle de comportement féminin ainsi défendu est vieux comme le monde : c’est celui de la femme fatale qui a tous les hommes à ses pieds et choisit, à son gré, celui ou ceux au(x)quel(s) elle accordera ses faveurs.

Un tel modèle ne fonctionne qu’à deux conditions : soit la femme est dotée d’un charisme plus fort que le désir des mâles, soit elle a en face d’elle des mâles préalablement castrés (au sens figuré, bien sûr). Laisser d’innocentes (?) collégiennes faire l’étalage de leurs charmes précoces devant des adolescents (et des adultes) qui n’auraient pas subi au préalable cette castration mentale serait donc extrêmement risqué. Sous cet aspect, le programme féministe organise non pas l’égalité des femmes et des hommes mais la domination des unes sur les autres. Certes, les féministes ne présentent pas les choses ainsi et préfèrent parler d’ « égal respect ». Je te laisse, disent-elles aux hommes, t’habiller comme tu veux. Laisse-moi faire de même sans m’importuner. Ce faisant, elles appliquent à la lettre la morale libérale, laquelle se résume à deux axiomes : je suis libre de faire ce que je veux… à condition de ne pas nuire à autrui. Mais la provocation n’est-elle pas une forme de nuisance ? En niant l’existence d’une provocation, les féministes font comme si la libido masculine était la même que la leur,… contre les enseignements les plus probables de la science (dans un domaine où il est certes difficile d’avoir des certitudes).

On objectera que la frontière entre le masculin et le féminin est floue, que nous avons tous une part de féminité et de masculinité, que certains humains ont du mal à déterminer leur identité sexuelle. Cela est incontestable mais n’implique pas pour autant que les humains dotés d’un corps d’homme ne soient pas majoritairement, dans leur psyché, des hommes, et de même pour les humaines. Cette objection ne fait au fond que renforcer la thèse des partisans de l’égalité simplement formelle des droits des femmes et des hommes.

4. Il faut enfin revenir sur le propos principal du film : les violences conjugales. Qu’elles soient barbares, inexcusables, on l’a dit. Il n’en est pas moins curieux de constater que la plupart des hommes qui maltraitent leur compagne se comportent en société d’une manière parfaitement normale, voire charmeuse et charmante. Ce point est crucial, car il est le signe irréfutable que c’est le couple qui est en cause dans ces violences. Comme le confirment au demeurant les cas inverses, certes moins fréquents, de violences conjugales où c’est la femme qui se fait la tortionnaire de son compagnon. Car le couple – la figure du un contre un, sans personne au-dessus pour jouer le rôle de l’arbitre – devient presque inévitablement un enjeu de pouvoir, donc le lieu de conflits. On avance parfois, pour le défendre, que le couple serait nécessaire afin de présenter aux enfants à la fois un modèle masculin et un modèle féminin. En réalité, on ignore si cette thèse – très peu féministe au demeurant – est valide. Et même si elle l’était, elle ne serait pas incompatible avec d’autres organisations de la famille que le couple parental. De tout temps, des humains éclairés ont essayé des modes d’association entre les deux sexes différents du modèle dominant. En outre, certaines sociétés primitives se passent complètement du couple formé par les parents biologiques. Nous ne sommes nullement obligés de perpétuer cette institution mortifère. Alors commençons, par exemple, par exiger du législateur la suppression de tous les avantages fiscaux liés à l’appartenance à un couple institué !

A l’occasion de la journée de la femme, le 8 mars 2011.

 

 

 

 

 

 

Par Selim Lander, publié le 14/03/2011 | Comments (0)
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Isle dernière: rock cadien

Isle Dernière – Enterre-mon pas from Isle Dernière on Vimeo. Rocky McKeon dirige le groupe Isle dernière. Il est lauréat du prix de la création Mondes francophones. Lire plus »

La poétique de l’imperfection

Cinéma du silence. Trois films primés au festival de Cannes 2010

Le cinéma c’est la vie. La vieillesse et la mort, qui font partie de la vie, étaient au rendez-vous du dernier festival de Cannes. Pour traiter d’un pareil sujet, la gravité est de mise, ce qui n’exclut ni la tendresse, ni l’humour. Poetry, le film coréen qui relate les ennuis d’une humble garde-malade elle-même guettée par la maladie d’Alzheimer, est le seul à jouer, avec succès, sur les trois registres. Des hommes et des dieux est un tribut aux martyrs du monastère de Tibhirine en Algérie. Ce film français de Xavier Beauvois se cantonne sans doute avec raison dans une gravité chargée d’émotion. Quant à Oncle Boonmee, le film thaïlandais qui a obtenu la récompense suprême à Cannes, il manque complètement sa cible et sombre dans l’ennui et le ridicule. Les choix des jurys de Cannes sont souvent contestables mais cette dernière Palme d’or est tout bonnement incompréhensible.


Poetry de Lee Changdong. Prix du meilleur scénario.

Le cinéma et la poésie peuvent-ils faire bon ménage ? La question peut légitimement se poser dans un pays comme la France où le goût de la  poésie s’est à peu près perdu. La faute à l’école où la pratique de la récitation a quasiment disparu au profit d’autres apprentissages jugés sans doute plus essentiels par les nobles caciques de l’inspection générale. La faute aussi à la mode du vers libre, cet oxymore typique de notre modernité littéraire (car la poésie sans contrainte n’est que de la prose alambiquée). Quoi qu’il en soit, il en va désormais chez nous de la poésie comme des arts plastiques : l’informe règne. Tout est désormais permis au poète, sauf bien entendu de se plier aux règles de la versification classique. Dès lors n’importe qui peut se proclamer poète et l’on comprend que le foisonnement des soi-disant auteurs ait pour première conséquence la raréfaction des lecteurs.
Par contraste avec la France, la poésie demeure omniprésente en Corée. On y affiche dans la rue des cours d’écriture poétique, fréquentés par toutes sortes de gens, par exemple par une femme âgée qui gagne sa vie petitement en s’occupant d’un vieillard à-demi paralysé, tout en assumant la responsabilité de son petit-fils, type accompli de l’adolescent bon à rien sinon à se laisser entraîner dans de mauvais coups. A lire un tel résumé on pourrait craindre que Poetry ne soit qu’un mélo larmoyant de plus. Il n’en est rien. Son intérêt n’est cependant ni dans le scénario (remarqué à Cannes par un prix de consolation) car la narration est parfaitement linéaire, ni dans le traitement fort classique des images. Ce film est avant tout une fable sur l’impossibilité de communiquer. Le vieil homme hémiplégique est également aphasique ; la garde-malade (le personnage principal, émouvante Yun Junghee) se réfugie dans le mutisme chaque fois qu’elle est confrontée à une situation difficile ; de même le petit-fils, coupable d’un viol en réunion qui s’est très mal terminé, est incapable de dire ce qu’il a fait, sans doute parce qu’un tel aveu le mettrait en face d’une responsabilité qu’il refuse. D’autres personnages sont plus loquaces mais ceux-là parlent trop souvent pour ne rien dire : professeur, animatrice ou flic bedonnant qui préfère la gaudriole aux élans lyriques, ils appartiennent tous au club de poésie et sont donc familiers des mots. Dans l’espoir d’oublier ses ennuis autant que pour satisfaire une envie longtemps rentrée, l’héroïne a décidé d’entrer dans ce club. Si elle finit par écrire le poème qui lui est demandé, ce sera là son chant du cygne : elle se précipitera aussitôt après du haut d’un pont dans la même rivière qui fut le tombeau de la victime du viol.
La morale du film demeure ambigüe. Loin d’être présenté comme une vertu, le silence paraît plutôt le lot des faibles et des malheureux (le vieillard hémiplégique, la grand-mère vivant sous la menace de la maladie et hantée par son incapacité à faire sortir son petit-fils de la sauvagerie ; le petit-fils lui-même dont on ignore s’il n’éprouve aucun sentiment ou s’il lui manque seulement les mots pour le dire). Par contraste les autres personnages du film ont des mots un usage trop facile et trop superficiel, on l’a dit. Faut-il alors préférer les seuls poètes ? Le film ne permet guère de trancher dans ce sens, dans la mesure où il projette sur ces derniers et sur les amateurs de poésie un regard plus qu’ironique.

Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Grand prix, prix de l’Education nationale, prix du jury œcuménique.

 La figure du martyr s’incarne aujourd’hui dans les terroristes à la ceinture bourrée d’explosifs, qui se font volontairement sauter au milieu de la foule, convaincus qu’ils sont de gagner ainsi le paradis d’Allah. Mais il y a d’autres sortes de martyrs, ceux qui vont volontairement au devant de la mort sans aucune haine, ceux pour qui l’amour d’un dieu ne se conçoit qu’à travers l’amour des autres hommes, jusqu’au sacrifice de leur vie. Les moines de Tibhirine, ce monastère perdu dans les montagnes d’Algérie, n’avaient pas la vocation du martyre. Simplement, lorsque le danger terroriste s’est fait plus pressant, ils ont choisi de rester sur place, de continuer à témoigner. Témoigner de quoi ? Non de leur foi en Jésus-Christ, bien qu’ils fussent moines cisterciens, car ils ne se livraient à aucun prosélytisme, mais de leur confiance en l’homme. Ils voulaient espérer qu’on ne leur ferait aucun mal, eux qui ne répandaient que du bien autour d’eux. Ils se sont trompés, évidemment, puisqu’ils ont été assassinés, en 1996, dans des conditions qui demeurent aujourd’hui encore mystérieuses.
Tout cela est restitué par le film sans aucune emphase. Avec peu de mots mais des mots qui importent et des silences qui comptent autant que des mots. Les comédiens qui interprètent les vieux moines jouent très juste, à commencer par Michael Lonsdale, totalement convaincant dans le rôle du médecin dont la porte est toujours ouverte pour les malades des villages environnants. Sa démarche alourdie, son visage marqué, ses sourcils broussailleux, sa voix grave et un peu chevrotante, sa présence enfin apportent à son personnage une autorité morale qui n’a pas besoin de s’affirmer pour exister, ce qui n’est pas le cas du supérieur du monastère, incarné par un Lambert Wilson volontariste, le seul, dans le film, qui semble véritablement habité par la flamme du martyre.
Ces moines usés par les ans, qui se plient scrupuleusement à la règle de Saint-Benoît, qui étudient, chantent et se prosternent aux offices, travaillent dans les champs, les jardins, à la cuisine ou au dispensaire, sont criants de vérité. Et la vérité qu’ils crient est bien difficile à entendre pour les spectateurs d’aujourd’hui. Leur exemple démontre qu’on peut se dévouer à un idéal jusqu’à la mort, sans que cet idéal soit lui-même mortifère. Car, à l’instar de Poetry, Des hommes et des dieux n’est pas seulement un film émouvant ; il nous place, spectateurs, en face de questions que nous n’avons pas l’habitude de nous poser. Poetry conduisait à nous interroger directement sur la place et le rôle du langage. Des hommes et des dieux ajoute une interrogation sur le sens du sacrifice. Au-delà de leurs qualités formelles (plus évidentes dans le second cas), c’est ce qui fait d’abord l’intérêt de ces films.

  

Oncle Boonmee de Apichatpong Weerasethakul. Palme d’or.

 
Quand on rédige une critique cinématographique, il est souvent intéressant de regarder ce que pensent les confrères. A propos de Poetry, Télérama écrit : « un des plus beaux films qu’il nous ait été donné de voir cette année », « un film ambigu et solaire, aussi doux et entêtant que son héroïne qui ne cesse de surprendre ». Selon Le Monde, Des hommes et des dieux « défie les attentes. On pouvait imaginer un état des lieux du post-colonialisme, une évocation de la montrée des intégrismes, une charge politique sous les dessous de la guerre. Or Xavier Beaubois nous emmène ailleurs, et signe un film en tous points admirables ». Par contre, s’agissant d’Oncle Boonmee, Libération adopte d’emblée une posture défensive. Le journal nous enjoint en effet de croire que le film n’est pas « une collection réfrigérante et chiantissime de plans longuets et silencieux » (sic). Libé monte ainsi au créneau parce que le film a été largement attaqué. Il le fut à juste titre, à notre avis, car on ne fera jamais un grand film avec des comédiens figés, éructant une platitude de temps en temps. Sans un président du jury de Cannes comme Tim Burton, auteur maniériste de films prétentieux, jamais Oncle Boonmee n’aurait décroché la palme d’or à la place de tant d’autres œuvres talentueuses (à commencer par les deux dont nous venons de parler).
L’argument d’Oncle Boonmee est minimaliste : un homme sachant sa mort prochaine demande qu’on le ramène à la maison, quelque part dans le nord de la Thaïlande. Il est en proie à des visions, il reçoit des visiteurs de l’au-delà : son épouse, son fils. Dans un entretien recueilli toujours par le journal Libération, Apichatpong Weerasethakul déclare qu’il a voulu rendre hommage « à un vieux cinéma thaïlandais plein de fantômes ». Après tout, pourquoi pas ? Hélas, le cinéaste a complètement raté sa cible. Les interminables plans larges ou moyens sont insupportables. Les silences sont encore plus pesants que les dialogues et tout aussi vides de sens. Le résultat final est évidemment un film profondément ennuyeux, parfois ridicule, en particulier à chaque apparition du fantôme du fils, affublé d’un déguisement qui le fait ressembler au pilote extraterrestre, à l’allure de gorille, de la Guerre des étoiles.
Vive les films silencieux, vive les films qui prennent leur temps (Poetry dure 2h19, Des hommes et des dieux 2h),… à condition néanmoins qu’ils aient quelque chose à nous dire.

Par Selim Lander, publié le 16/09/2010 | Comments (0)
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