La faute à Mallarmé : l’aventure de la théorie littéraire

Jeudi 17 novembre 2011 par Vincent Kaufmann

       « Le déclin de la littérature est à l’ordre du jour.  Elle en a l’habitude.  Aux nombreux responsables incriminés au cours des dernières années s’est ajoutée la réflexion théorique sur la littérature, en vogue des années 1960 aux années 1980, ainsi que les œuvres auxquelles celles-ci s’est intéressée.  On ne lit plus ? Il Lire plus »

Le dernier roman de Fred Romano, Normal

Mardi 15 novembre 2011 par Fred Romano

  Un événement à saluer et un roman vraiment étonnant!   Quelques mots le concernant : «La famille Bourgeois, une famille française typique de classe moyenne, du début du troisième millénaire, c’est-à-dire recomposée, multiethnique, trois générations sous le même toit, les vieux avec leurs pensions, les jeunes au chômage et les ados sur le sentier de guerre. Lire plus »

Écrivain et prostituée

Lundi 14 novembre 2011 par Jacques Henric

 Grisélidis Réal,  Mémoires de l’inachevé (1954-1993), Verticales.   Il serait peut-être temps de ne pas oublier, dans la liste des femmes écrivains qui ont marqué la littérature de notre époque  — Colette, Simone de Beauvoir, Anaïs Nin, Violette Leduc, Marguerite Duras, Unica Zurn, Gabrielle Wittkop … —  le nom de Grisélidis Réal. Je ne suis Lire plus »

Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard.

Vendredi 4 novembre 2011 par Jacques Henric

Bien sûr qu’un critique littéraire n’a pas à se poser certaines questions, il a un texte sous les yeux, il doit en rendre compte, c’est le matériau avec lequel se mesurer, point. Mais pour quelqu’un qui pratique sans une compétence assurée cette activité consistant à décrire et à juger un texte, qui lui-même écrit et Lire plus »

DU VIN AIGRE AU VINAIGRE, OU DE LA DÉCHÉANCE SOCIALE DANS LES VINS AIGRES DE GABRIEL KUITCHE FONKOU.

Mercredi 26 octobre 2011 par Gabriel Deeh Segallo

  Le vin adoucit les mœurs. La vérité ne sort que de l’estaminet. Le mensonge en émane aussi. Le vin apporte des calories, des vitamines, etc. Mais alors, quand notre vin devient aigre C’est-à-dire du bon vinaigre Reste-t-il assez intègre Pour étancher la soif rêche Des cœurs et des âmes sèches Qui broient du noir Lire plus »

Ravy me treuve en mon deduire : Hommage à Jean Dufournet

Mercredi 28 septembre 2011 par Administrateur de MF.com

Inaugurée en 2009 et animée par la volonté de favoriser les échanges franco-italiens, la collection « Piccola Biblioteca di Studi medievali e rinascimentali », dirigée par Luca Pierdominici (Università di Macerata) et publiée chez ARAS Edizioni (Fano), dédie son deuxième numéro à Jean Dufournet, membre de son Comité scientifique, pour le remercier du soutien qu’il a bien Lire plus »

Penser, écrire l’exil et les migrations postcoloniales.

Lundi 12 septembre 2011 par Paul Kana Nguetse

Pierre FANDIO & Hervé TCHUMKAM, Exils et migrations postcoloniales, De l’urgence du départ à la nécessité du retour, Yaoundé, Ifrikiya, coll. « Interlignes », 2011, 359p.           Exils et migrations postcoloniales, de l’urgence du départ à la nécessité du retour, est un ouvrage collectif commis en Mai 2011 aux éditions Ifrikiya dans la Lire plus »

Au bon temps de la canonnière

Comment on matait une révolte à la Belle Époque, qui est aussi la belle époque de la colonisation. Les guerres d’Indochine puis du Vietnam ont des racines anciennes, comme le montre ce récit de Claude Farrère dans Les Civilisés, l’écrasement d’un soulèvement au Tonkin, en 1900, à l’apogée de l’impérialisme occidental. Le témoignage est intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’un roman historique comme on en a fait tant depuis, mais de quelqu’un qui parle de son temps, et qui a vécu sur place la situation. On peut trouver le style précieux, daté, emphatique parfois, mais Farrère offre un gros avantage : son récit est authentique, il parle de ce qu’il voit directement. S’il s’agit bien d’un roman, c’est un roman des années 1900, qui a eu un des premiers Goncourt. Les débats ont porté à l’époque sur le fait de savoir si l’auteur faisait une critique du colonialisme ou non, ce récit incite à penser que oui, malgré le fait que l’auteur ait toujours été un conservateur.

 

La répression est féroce, impitoyable, les têtes tombent par dizaines, la rébellion est provisoirement éteinte. Et dans la jungle, dans le chaos de la guerre et ses occasions, toutes les belles résolutions du héros ne tiennent que peu de temps… 

La révolte indigène avait pris feu tout d’un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s’étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l’assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l’apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s’était fait devant l’invasion : la guerre orientale commen­çait, — sournoise et têtue.

Point de combat. Des embuscades, des guets-apens ; — un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. — Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps ; il n’y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l’ennemi ; — pareils. Ils se battaient d’ailleurs férocement, parce que c’était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d’Asie, — et d’Europe, — sont inexpiables.

Les canonnières couraient d’arroyo en arroyo ; parfois, — rarement, — elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d’elles et s’en écartaient ; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théo­logie populaire, — toujours respectée et nourrie par leurs lettrés, — emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d’étincelles.

— Les canonnières allaient et venaient en vain : on fuyait devant elles.

C’étaient alors de longues randonnées mutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions. — Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu’il ne fût déjà en cendres ; les sampans de guerre signalés au fond d’un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries. — Les chefs exaspérés ten­taient parfois une opération d’envergure : on cernait quinze lieues de pays ; on épaississait les lignes on dou­blait les grand’gardes ; les canonnières barraient chaque arroyo ; et l’on n’avançait qu’après mille précautions prises : on marchait en silence à travers les bois vides ; le cercle se resserrait : lien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait ; des balles sifflaient jusqu’au fleuve, et les tôles des canon­nières sonnaient sous les coups ; le canon s’en mêlait ; c’était enfin une vraie bataille qui durait jusqu’à l’aube. Mais à l’aube, le feu cessait soudain, car on s’était trompé : il n’y avait point d’ennemi. Égaré ou trahi, on s’était fusillé entre soi, on s’était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait, — et l’on recommençait d’autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.

Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d’ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d’où l’on ne sort pas, et où n’arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d’où partent les abordages nocturnes, — silencieux et sanglants. Mais si loin que l’on fût, on n’évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l’effluve fié­vreux de la terre qui fermente. C’étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmillait de choses secrètes, qu’on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable mon­tait de cette mer d’arbres ; et parfois, des fracas en émer­geaient, angoissants à force d’être proches : galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bête en chasse ou en amour. Il n’y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu’une forêt tropicale.

Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.

Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueil­leusement, il se gardait à l’épouse prochaine. Le mois d’absence et d’exil avait été lourd à sa constance : le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre ; mais pas la débauche ; à peine s’il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l’empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu’il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle, ‒ il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.

Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d’une dynastie oubliée, s’était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire.  Une vierge, disait-on,  avait prophétisé sa venue ;  et à l’heure dite, il avait paru ;  et la vierge l’avait reconnu,  désigné et proclamé parmi la foule.  Il était marqué des  stigmates de sa race ;  les prêtres s’étaient prosternés devant  lui et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il com­battait avec une armée et une cour ; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans  fanatisés le surnommaient Hong Kop, le Tigre. Son nom  impé­rial serait acclamé plus tard, après les victoires défini­tives, au milieu des triomphes et des agenouillements. Mais, une nuit, le prince Hong Kop fut trahi. L’histoire en est restée obscure. L’âme asiatique ne se dévoile jamais qu’à demi. — Vengeance, ambition, jalou­sie ? Autres  mobiles  inconnus, incompréhensibles pour l’Europe barbare ? — Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.

Le village était entouré de rizières, et proche d’un bois touffu, propice aux fuites. Hong Kop, au premier bruit, tenta de s’échapper. Mais les Français gardaient le bois ; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes. — Par les rizières, les colonnes d’attaque avançaient ; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong Kop comprit sa perte, et s’y résigna. A son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L’empereur s’assit au milieu de sa cour ; — les canhas voisines brûlaient déjà, incendiées ; — et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l’imita, parce qu’il ne sied pas aux hommes de s’égaler aux princes ; mais tous attendirent autour du mort que l’ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d’inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L’ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et l’ordre fut exécuté.

On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n’était plus qu’une seule flambée. On ne les lia pas ; ils s’agenouillèrent d’eux-mêmes, correctement, sur deux lignes ; la rizière était inondée, l’eau montait aux mollets ; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chi­gnon lisse qui avait l’air d’une fille ; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l’étrange scène et rougissait l’herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba, — deux, — quarante ; le bourreau s’arrêta pour aiguiser sa lame ; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement ; le sabre affilé reprit sa besogne ; et l’on termina par les deux enfants.

Sur une palissade, oubliée par l’incendie, les tirail­leurs plantèrent ensuite les têtes, — pour l’exemple. — Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.

Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées : pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.

Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L’odeur du sang obsédait les narines, et aussi l’odeur du village asiatique, exotique mélange de poivre, d’encens et de pourriture.

Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.

Il y eut tumulte ; on courut aux armes. D’autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d’une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu’on vît l’égorgeur. Une panique faillit s’ensuivre. Mais les officiers s’étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.

Mais l’ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu : des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques canhas noires penchées sur l’eau. Nul bruit n’en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.

Il y avait des femmes dans les canhas, — des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de ter­reur. On les tua, sans même voir que c’étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens, — les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France ; — ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement : une fillette anna­mite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d’un sursaut, tellement terrifiée qu’elle ne cria pas.

Il leva son sabre. Mais c’était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliants qui pleuraient.

II s’arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux ; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses ; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.

Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l’attirant sur elle, s’offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.

Les nattes froissées geignirent doucement, et le plan­cher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La canha tiède était comme une alcôve.

Dehors, les cris des matelots s’éloignaient, et l’aboie­ment du tigre retentissait plus proche.

 

Par Jacques Brasseul, , publié le 06/06/2011 | Comments (0)
Dans: Livres

Une cervelle européenne

La bataille de Tsushima en mai 1905, où la marine japonaise détruit la flotte de Nicolas II venue de la Baltique dans un quasi tour du monde, a été un coup de tonnerre à l’échelle mondiale, comparable au 11 septembre 2001 ou à l’assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963. Un tournant historique annonçant la fin de l’impérialisme de l’homme blanc. Pour la première fois, un peuple non européen donne un coup d’arrêt retentissant à cet expansionnisme. Même s’il s’agit du heurt de deux impérialismes, le russe et le japonais, voulant tous deux contrôler la Corée. C’est aussi la plus grande bataille navale depuis un siècle, depuis Trafalgar. Elle changera définitivement les esprits dans le monde et sera le catalyseur de la décolonisation, qui prendra cependant encore un demi-siècle.

 

Claude Farrère en a fait un roman en 1911, La Bataille, le succès fut lui aussi planétaire, plus d’un million d’exemplaires vendus ! En lisant le livre, on comprend aisément les raisons, même s’il est bien oublié aujourd’hui, comme son auteur. Celui-ci montre merveilleusement les compromis nécessaires qu’un pays – le Japon de l’ère Meiji – doit accepter face à l’impérialisme occidental afin de ne pas se laisser dominer, mais au contraire dominer à son tour. Comment imiter pour ne pas succomber. Et comment l’imitation n’est que vernis de surface, ruse suprême pour justement préserver les traditions, Farrère cite La Bruyère :

Vous le croyez votre dupe : s’il feint de l’être, qui est plus dupe de lui ou de vous ?

La phrase a en outre un deuxième sens, car un conseiller anglais de la flotte est devenu l’amant de la femme de l’officier japonais Yorisaka. Il croit que celui-ci n’est pas au courant. En réalité, il le sait, et sa femme aussi est de connivence avec son mari. Au moment de mourir, au cours de la bataille navale, Yorisaka révèle cela à l’Anglais, en exigeant de lui, tout observateur neutre dans la bataille qu’il soit, qu’il le remplace à la tourelle des canons, lui seul maintenant ayant l’expertise nécessaire pour manœuvrer le télémètre. L’officier anglais, confus de la révélation du mourant, s’exécute, contribuant ainsi à la victoire : « Un gentleman doit payer », murmura Fergan, sombre. (page 269 de l’édition du Livre de poche, 1973 ). Il mourra lui aussi peu après, d’un éclat d’obus.

La débâcle russe est la conséquence de la géographie de l’empire des tsars : l’essentiel de la flotte se trouve concentrée dans la Baltique, et pour venir au secours de la ville de Port Arthur, en Chine, comptoir russe, assiégé par les Japonais, les autorités donnent l’ordre à l’amiral Rojdestvensky de passer par l’Atlantique, l’océan Indien et la mer de Chine, par les détroits du Danemark et de Singapour, par le cap de Bonne espérance, un voyage de plusieurs mois. Les équipages arrivent entre la Corée et le Japon, à Tsushima, la coque des navires couverte d’algues et de coquillages, perdant ainsi trois nœuds par rapport aux bateaux japonais, et les cuirassés et destroyers russes seront des proies faciles pour les marins nippons.

Deux recueils sur Tsushima : Kailash  Omnibus  Le premier contient deux articles sur Claude Farrère et son livre, le second le roman lui-même, à côté de textes d’autres auteurs comme Jack London, Tolstoï, Apollinaire, Lénine, Jaurès, Anatole France…

Extraits de La Bataille, d’abord le chapitre précédant l’affrontement et montrant l’opposition entre deux officiers japonais, celui qui compose pour mieux vaincre, celui qui refuse de composer, ne comprenant pas qu’il signerait par là la défaite :

« PAR conséquent, les tourelles manœuvreront à l’électricité ?

— Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d’avarie, nous passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre à bras. C’est l’ordre.

— Nous obéirons donc, honorablement. » Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d’abord selon la discipline militaire, les doigts joints et levés jusqu’à la visière de la casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.

« A présent, souffrez que je me retire. » II s’en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint :

« Hirata, êtes-vous très pressé ? Il n’est pas encore midi. Vous plairait-il que nous causions un peu ? »

Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu’il portait dans sa manche :

« Yorisaka, vous me faites beaucoup d’honneur. En vérité, je n’osais abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc : que vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu ? Ne pensez-vous pas que, tout à l’heure, nous pourrons en être gênés sur le champ de bataille ? »

Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse :

« Peut-être », murmura-t-il.

Puis, soudain, face à son interlocuteur :

« Hirata, excusez mon impolitesse : je désirerais vous poser une question.

— Daignez le faire », dit Hirata.

Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d’une voix grave et nette :

« Permettez-moi d’abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, ont combattu plus souvent encore l’une à côté de l’autre, durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux dire à l’époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto, cette confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier d’amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au service de l’Empereur.

— Le sang versé, Yorisaka, lorsqu’il n’exige pas de vengeance, n’a jamais fait que cimenter l’union des deux familles l’une et l’autre fidèles observatrices du Bushido.

— Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux doigts d’une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me trompe-je ? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, sans courtoisie. »

Le vicomte Hirata avait relevé la tête.

« Vous ne vous trompez pas, dit-il simplement.

— Votre sincérité m’est précieuse, répliqua le marquis Yorisaka, impassible. Pardonnez-moi donc si j’y réponds par une sincérité égale. Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique personne n’ait assurément pu soupçonner, d’après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement de notre amitié, il m’est impossible d’endurer plus longtemps une humiliation même secrète. J’ai donc résolu d’en finir aujourd’hui même; et je vous prie, honorablement, de m’expliquer en quoi j’ai démérité auprès de vous. Telle est ma question. »

Ils se regardaient l’un et l’autre fixement, tous deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d’embrun. Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.

Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis Yorisaka n’avait parlé :

« Yorisaka, vous avez tout à l’heure rappelé des souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n’étaient pas sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d’en rappeler d’autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous ? Vous avez parlé du Grand Changement. Il est exact qu’à cette époque illustre, origine de l’ère Meiji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le Shogoun. Mais avez-vous oublié la cause première de cette lutte ? Il ne s’agissait pas de fidélité dynastique. Nul Shogoun jamais n’avait usurpé les prérogatives essentielles des Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire. Et sept cents années durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu’y avait-il donc de changé pour que, tout à coup, tant d’hommes nobles voulussent détruire une organisation sept fois séculaire ?

Il y avait, Yorisaka, ceci : que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d’Europe avaient bombardé Kagoshima, et que le Shogoun, au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé l’insulte et n’ayant pas bu la vengeance, se leva d’un seul bond contre le Shogoun, au cri dix mille fois répété de : « Mort à l’Étranger !… » Mort à l’Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, jusqu’à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en apparence aussi débile que l’ancien, ils marchaient derrière Sa’ïgo, qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou dans la mort. Ainsi crie-je aujourd’hui, moi. Car je suis l’héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n’ont jamais quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j’attends l’heure de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû : la libation de sang. Et voici que cette heure sonne !… Yorisaka, pardonnez-moi ce long discours. Je ne doute cependant pas qu’il ne vous ait donné pleine satisfaction. Vous n’avez certes point démérité auprès de moi. Et que vous importerait, d’ailleurs, le jugement d’un très petit daïmio, dépourvu d’intelligence ? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs : je hais l’étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement jadis, l’aimez aujourd’hui. N’avez-vous pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre allié ? Loin de moi l’outrecuidance d’un blâme ! Tout ce que vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.

Le vicomte Hirata s’était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu’au bout sans sourciller, ni détourner son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il embrassa d’un geste brusque tout l’horizon du sud, noyé de brumes et de fumées confuses, et, d’un ton détaché, questionna :

« Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas ?… On a piqué midi, si je ne me trompe… Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l’étranger, Hirata, l’étranger que vous croyez haïr si fort… »

II souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.

« …L’étranger que vous croyez haïr si fort… A ce propos, Hirata… vous avez pris connaissance des ordres secrets… La tactique est singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas ?… en ce qui concerne l’artillerie, surtout…

— Oui…

— Oui ! Singulièrement modifiée ! On ne dispersera plus le tir, comme autrefois… Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies… En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu pour les sections isolées une autonomie très large… La tentative est fort audacieuse. Peut-être ne l’aurions-nous pas risquée, si des renseignements de source européenne — anglaise —, n’avaient persuadé l’amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus ? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, hardiment, patiemment, péniblement ? C’est moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l’étranger autant que vous dites. Il se peut que je l’aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu’un ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu’un ami tel que moi. »

Le vicomte Hirata fronça les sourcils.

« Yorisaka, dit-il, ma stupidité est si grande que vous n’avez pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je ne suis. Et jamais n’est entrée dans ma tête l’injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir très utilement les desseins de l’Empereur. Mais vous êtes comme ces maîtres d’armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. Aujourd’hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.

Le marquis Yorisaka s’était croisé les bras :

« Jugez-vous donc, dit-il, parlant presque bas, jugez-vous donc que mon indifférence soit autre chose qu’un masque, sous lequel bouillonne une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre ?… Hirata, je pensais que vos yeux savaient mieux voir !… »

Le marquis Yorisaka s’était cette fois départi de son calme :

« Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi ! Mon faux visage n’était que pour les hommes d’Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, un noble nippon ! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, et vous vous souvenez d’eux, et vous conservez pieusement leurs tablettes funéraires. Mais n’avez-vous pas compris la leçon qu’ils nous ont donnée par leur défaite et par leur mort ? Leçon de patience et de prudence ! leçon de ruse ! Le temps n’est plus des batailles simplement gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l’étranger, nous avons commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que nous y apprenions n’était pas grand-chose. En outre, nous l’apprenions mal. Nos cervelles japonaises n’assimilaient pas l’enseignement européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d’acquérir d’abord des cervelles européennes, quoi qu’il pût nous en coûter par ailleurs. Je m’y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu… non sans fatigue et sans dure souffrance !… souffrance plus dure que personne ne saura jamais… Mais il le fallait pour l’affranchissement, pour l’exaltation de l’Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge m’est dix mille fois monté à la face, d’oublier, pour mieux imiter l’âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l’éducation d’un daïmio. Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et robustes. Je sors aujourd’hui de ma boue à moi. J’en sors guéri de mon ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s’engager. Et je ne regrette rien. Mais je ne m’attendais pas, ayant accompli ma tâche, à subir le dédain d’un compagnon d’autrefois.

Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche :

« Je vous ai dit, Yorisaka, qu’il n’était pas question de dédain. Je prends l’extrême liberté de vous le redire. J’apprécie hautement le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez à l’instant : votre cervelle a cessé d’être japonaise pour devenir européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous semble-t-il pas superflu de parler davantage ?

— Un seul mot encore, fit Yorisaka Sadao. J’ose vous questionner une seconde et dernière fois… Hirata, nous remporterons tout à l’heure, ici même, dans ce détroit de Tsoushima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d’aujourd’hui fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto ?

— Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse, fit Hirata Takamori. Mais permettez que très humblement, je vous interroge à mon tour : Etes-vous certain que tout à l’heure nous serons, comme vous l’affirmez, vainqueurs ! Et, si nous étions vaincus, avez-vous imaginé le nom dont l’Europe nous nommerait, l’Europe que nous aurions plagiée inutilement, ridiculement ?

— Oui, prononça le marquis Yorisaka. L’Europe nous nommerait des singes. Mais nous ne serons pas vaincus.

— Yoshits’né lui-même le fut. Si nous l’étions ?

— Nous ne le serons pas.

— Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après ?

— Après ?

— Après la bataille ? Après la paix signée ? Vous rentrerez, Yorisaka, dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées…

— Non », dit Yorisaka.

Cette entrée a été publiée le 12 mai 2011 à 11:47, et rangée dans Bateaux, Claude Farrère, Histoire, Livres. Vous pouvez suivre les réponses à cette entrée via son flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un rétrolien depuis votre site.

Par Jacques Brasseul, , publié le 12/05/2011 | Commentaires (14)
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