Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.   Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and […]

Ce qu’elles disent de nous.

Ce qu’elles disent de nous.

Lecture partagée

de

Basse Langue

Christiane Veschambre

Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

Par Mireille Diaz-Florian, publié le 08/01/2017 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Livres
Histoire économique de l’Afrique tropicale

Jacques Brasseul, Histoire économique de l’Afrique tropicale Paris : Armand Colin, collection U, 2016, 366 p. Jacques Brasseul, professeur émérite des universités, est un historien des faits économiques dont les nombreuses publications chez Armand Colin, en quelque cinq lustres, ont contribué à la formation de générations d’étudiants. Pour n’en citer qu’une, sa Petite histoire des faits […] Lire plus »

CHAMOISEAU, L’ŒUVRE AU MONDE

Compte rendu critique de : Patrick Chamoiseau, La matière de l’absence (Seuil, 2016) _______________ Par Loïc Céry (ÉdouardGlissant.fr) La légende dit que Jean Paulhan, le « pape de l’édition française » des années vingt aux années soixante, avait coutume en recevant ses invités à son hôtel particulier non loin des Arènes de Lutèce, d’expliquer à qui voulait l’entendre, […] Lire plus »

Un microscopique éclat du Christ

Après Michel Houellebecq, Maurice G. Dantec dans art press ? Dantec fut dans les années 1990, pour une génération de jeunes lecteurs, l’auteur de cultissimes romans mêlant polars et science-fiction (la Sirène rouge, les Racines du mal, Babylon babies), et d’essais de près de mille pages (son Journal métaphysique, le Théâtre des opérations suivi du Laboratoire de catastrophe général) (1) qui provoquèrent de virulentes polémiques et qui le firent classer, avec Houellebecq et Muray notamment, dans la catégorie infamante des écrivains « réactionnaires ». Nous donnons, dans un chapeau, les raisons et les circonstances, dont sa mort, qui nous ont amenés à publier l’entretien avec lui ouvrant les pages livres de ce numéro.

Un bref historique. C’est Michel Houellebecq qui nous le rappelait récemment : Art press a été la première publication à lancer, en juillet-août 1999, le slogan : les « nouveaux réactionnaires ». L’auteur, Guy Scarpetta désignait, parmi d’autres, Muray, Houellebecq et Dantec. En 2003, après la publication du pamphlet de Daniel Lindenberg, Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, je reviens, pour le contredire, sur le point de vue exprimé trois ans auparavant.

Alors, « réac », « néo-réac », « archi réac », « anar de droite », « extrémiste de gauche », « fasciste », « archéocatholique », Maurice G. Dantec ? Lisons ses écrits pour décider, tout simplement. Notamment les extraits que nous publions des propos qu’il a confiés depuis le Canada, à ses deux interlocuteurs, Jean-François Sanz et Farid Lozès, via Facebook. On voit à l’écran un homme d’une cinquantaine d’années, physiquement abîmé par la maladie, l’abus des drogues, de l’alcool, des médicaments, borgne, ayant perdu de sa superbe et de son agressivité anciennes, mais ayant gardé intactes son agilité intellectuelle et son humour. Le spectacle est émouvant, de cet écrivain ayant retrouvé une surprenante énergie, évoquant ses romans en cours, débordant de projets, alors qu’il est à deux mois de succomber à une crise cardiaque.

Voici quelques extraits de son Journal (début 2000) : « On semble s’étonner, à ce qu’on me dit, qu’un homme de ma génération et de ma culture (Burroughs, Dick, Kafka, la science-fiction, le rock, l’acide lysergique) fasse désormais « propagande » pour le « christianisme, et on s’étonne plus encore de ma lecture de Bloy, de Nietzsche ou de Maistre. Certains vont jusqu’à me qualifier de « Rebatet sous acide »…

« En détruisant toute liberté, le fascisme annihile toute souveraineté / En annihilant toute souveraineté, le communisme détruit toute liberté »

« Nouvelle offensive de la racaille révisionniste de gauche […]poursuivre depuis Paris ce que le bureau de propagande de Milosevic ne parvient plus à accomplir tout seul depuis Belgrade : occulter les massacres et les génocides perpétrés depuis dix ans par ce Kim Il-Sung des Balkans… »

« Allez… un petit effort, relisez Marx au moins, les gars, car je n’oserais vous conseiller Debord, Vaneigem ou Baudrillard. Le monde n’est pas seulement une marchandise. C’est un hypermarché ».

« Vous m’avez cru posthumaniste-universitariste, que sais-je encore ? […] Je ne suis pourtant qu’un microscopique éclat du Christ ».

«…le sourire de Tyson, sa célèbre rencontre éclair qui dura une seconde chrono, tout passe comme un terrain rempli de plutonium dans une nuit d’émeutes. / Je le passe en boucle durant des heures, sans aucun problème. / Et demain j’achète un sac de sable ».

Jacques Henric

1) Gallimard

 

Par Jacques Henric, publié le 26/09/2016 | Comments (0)
Dans: Livres
Jacques Henric : Boxe

Jacques Henric : Boxe, Seuil, coll. Fiction & Cie, 228 p., 18 euros. D’où ça part l’existence, d’où ça part l’écriture ? ça part d’un combat, vieux comme le monde, d’une dissonance, d’une sensation de vide, d’une interruption, d’un fondement ou d’une substance qui se perd, d’un blanc, d’un court-circuit de la conscience, d’un handicap et d’un défi, […] Lire plus »

Maurice G. Dantec, ultra-réaliste

MAURICE G. DANTEC

ultra-réaliste

interview par Farid Lozès et Jean-François Sanz

Du 1er juin au 18 juillet 2016, la galerie du jour agnès b., à travers une exposition collective et un cycle de rencontres, a souhaité, sous le titre Un autre monde /// dans notre monde, remettre en lumière et réactualiser le réalisme fantastique, «mouvement à la fois intellectuel et pop, initié durant les années 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier, à travers leur ouvrage le Matin des magiciens ». Les deux responsables de cet événement, Farid Lozès et Jean-François Sanz, dont l’ambition était de «questionner tous azimuts de nombreux secteurs de la connaissance, aux frontières de la science, de la tradition, du fantastique, de la science-fiction et in fine… du réel», ont eu l’excellente idée d’interviewer Maurice G. Dantec. L’entretien avec l’écrivain, qui vivait au Québec depuis plusieurs années, a été mené via Skype, le 2 novembre de l’an dernier. Le 25 juin, Maurice G. Dantec mourait d’une crise cardiaque à l’âge de 57 ans. Michel Houellebecq a rendu un hommage à son ami dans un texte publié dans les Inrockuptibles. Il y écrivait qu’en dépit d’un rythme de publication trop élevé, d’excès pharmaceutiques, de romans mal fichus, il y avait toujours dans ses écrits «des phrases, des paragraphes, parfois des pages entières illuminées de cette beauté cristalline qui lui appartenait, et lui appartiendra à jamais, en propre […]. Récemment, les Résidents montrait les prémices d’une résurrection romanesque». Pour les commissaires de cette exposition, cette dernière n’a réellement de sens qu’inscrite dans la durée, et ils espèrent d’autres partenaires pour réitérer l’événement en le faisant évoluer, à l’avenir, dans d’autres lieux, d’autres contextes.

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Quel est ton rapport au Matin des magiciens?

Autant le contenu de l’ouvrage est passionnant, surtout pour l’époque, autant le choix de ce titre a probablement été une erreur tactique vis-à-vis des ultra-rationalistes, qui se sont acharnés sur Pauwels et Bergier à cause du terme «magiciens». Effectivement, en ce début de 21e siècle, je serais tenté de rebaptiser ce livre le Matin des nouvelles sciences, ce qui à l’époque aurait peut-être fait fermer leurs bouches à ces ultra-rationalistes qui – je le souligne à travers l’exemple de Thomas Edison qui est assez caractéristique – basculent souvent dans un mysticisme de bazar, ou du moins de mauvais aloi. Je parle du Matin de la science car, aujourd’hui, les progrès de la science nous amènent à penser que ce dont parlaient Pauwels et Bergier, à savoir télépathie, télékinésie, précognition, désigne des pouvoirs du cerveau qui à l’époque étaient encore masqués, et qui à l’heure actuelle se démasquent progressivement, grâce aux progrès de ces nouvelles sciences.

Comment conçois-tu la notion de « réalisme fantastique » à laquelle cet ouvrage constitue une introduction ?

Ce qu’il y avait d’intéressant dans cet ouvrage, dont je recommande d’ailleurs la lecture à tout le monde, c’est que Pauwels et Bergier, par l’appellation « réalisme fantastique » faisaient aussi allusion, d’une manière que je ne pense pas innocente, à la littérature de science-fiction et d’anticipation, qui est, comme vous le savez, mon domaine de prédilection. Le réalisme fantastique, c’est précisément ce que j’appelle aujourd’hui, pour définir ma propre littérature, l’« ultra-réalisme ». En effet, il faut savoir qu’« ultra » ne signifie pas « super » ou « hyper », mais « outre », c’est-à-dire « au-delà ». Cela veut donc dire qu’il y a un au-delà du réalisme qui le contient. Et je pense que c’était ce que désignaient Pauwels et Bergier à l’époque par l’appellation « réalisme fantastique ». Ils auraient pu baptiser leur mouvement « réalisme anticipateur » par exemple, peu importe, car en l’occurrence les mots éprouvent leurs propres limites.

En tout cas, mon métier n’est pas d’envoyer des messages, sans quoi je me servirais d’une carte postale et d’un timbre-poste, mais de raconter des histoires, de faire des romans d’aventure, et il se trouve que le mot aventure est polysémique, comme beaucoup de mots intéressants. Le fait est qu’en tant qu’écrivain d’anticipation en devenir, quand j’ai lu cet ouvrage vers l’âge de 15 ans, au milieu des années 1970, avant la grande explosion de la punkitude et de la post-punkitude, ça a formé, informé et surformé mon goût pour la littérature fantastique et de science-fiction.

Dans le syntagme «science-fiction», il y a le mot « science », ce qui n’est bien sûr pas innocent non plus : quand Hugo Gernsback, cet écrivain et critique américain initiateur d’un nouveau genre littéraire, l’invente dans les années 1920, il ne choisit pas ce terme au hasard, mais parce qu’il a déjà bien conscience que la science est en train de modeler le 20e siècle et va probablement modeler aussi le suivant, dans lequel la plupart des écrits du genre vont se situer. Il se trouve que je produis en ce moment, pour les éditions Inculte, une grosse nivela, qui fera probablement une petite centaine de pages à l’arrivée. C’est un western technologique dont l’action se situe en 1903. Pourquoi 1903 ? Parce que c’est une année bénie : c’est l’année d’invention de la Harley-Davidson, du fusil Springfield modèle 19-03, de l’attaque du grand train postal de la Southern Pacific qui va donner naissance à Hollywood – où se situe la deuxième partie de mon roman – et donc, par extension, au premier grand western qui s’appellera précisément l’Attaque du train postal. Et cet ouvrage, qui devrait s’intituler À l’ouest du crépuscule ou le Crépuscule de l’Ouest, statue sur la fin et le début de quelque chose qui est propre au 20e et au début du 21e siècle. En effet, Hollywood, c’est aussi John Edgar Hoover, personnage historique qui a une importance narrative prépondérante dans la deuxième partie, la partie hollywoodienne de ce récit, parce qu’il est antisémite, comme beaucoup d’Américains et d’Européens à l’époque, et aussi anticommuniste. Mon héros jouera un double jeu : il travaillera à la fois pour les studios de la Edison Manufacturing Company, qui est le producteur exécutif de l’Attaque du train postal, et pour Hoover, qui est le directeur adjoint de ce qui s’appelait à l’époque, non pas le FBI, mais le Bureau of Information – son ancêtre.

En fait, ce roman, c’est l’invention du 20e siècle. C’est pourquoi il sera regroupé avec un autre court roman qui s’appellera Sprite, et qui sera, lui, un roman de piraterie qui, je dirais, «part dans l’autre sens»: au lieu d’aller vers l’Ouest, il va faire le tour du monde vers l’Est à travers une aventure flibustière qui dit en exergue qu’une des choses les plus significatives que les Aryens (je fais référence ici au peuple d’Inde du nord) ont inventée, c’était l’usage de la piraterie. Et c’est vrai encore aujourd’hui si on regarde un peu les actualités internationales. Ces deux courts romans devraient être publiés sous l’appellation Century, machines-à-écrire 2.0. Cet opus comportera une dimension science-fictionnesque puisque, peut-être pour la première fois dans la littérature, un flibustier sera mis en contact avec des extra-terrestres, et découvrira avant Mister Cook les terres australiennes (1).

Sauf erreur, c’est la première fois que tu écris des récits qui se déroulent dans le passé…

En effet, bizarrement, ce roman d’anticipation du 20e siècle qu’est À l’ouest du crépuscule est un roman que j’écris au passé, dans les deux sens du terme: de conjugaison, mais aussi de narration et de perspective. C’est bien la première fois que j’écris un récit dont l’action se déroule il y a environ un siècle. Pour ce qui est de Sprite, je remonte encore plus loin dans le passé puisque l’action se déroule il y a trois siècles, bien que, sur le plan grammatical, il soit écrit au présent. J’attaque en ce moment une nouvelle période de ma littérature, avec de nouveaux dispositifs narratifs : une littérature d’anticipation qui s’écrit au passé – même si j’ai aussi en réserve d’autres romans, à l’état de pures ébauches, dont Quasar Queens, qui sera la suite de Satellite Sisters, qui devrait paraître également aux éditions Inculte.

Quelle a été l’influence d’un livre comme le Matin des magiciens sur ton oeuvre, qu’il s’agisse de tes romans ou de tes essais?

Sur le plan du roman, j’ai déjà indiqué que cet ouvrage mettait à l’honneur la littérature de science-fiction, registre dans lequel j’ai choisi d’exercer mon métier. Il y a également un aspect historique: la deuxième partie du livre traite des origines occultistes du nazisme. Il a influencé ma propre pensée et beaucoup apporté sur le plan des connaissances, ce qui est fondamental, car le nazisme, d’une certaine manière, est hélas toujours d’actualité. Le national- socialisme hitlérien était une psychopathologie de masse mais qui s’appuyait sur un certain nombre de traditions, maçonniques il faut bien le dire, de laMaison de Thulé qui était une loge qui croyait en une Terre creuse notamment, ce qui fait que la SS deM. Himmler, au-delà du fait qu’elle fabriquait Auschwitz – enfin, au-delà… peut-être est-ce lié précisément… Bref, cet éleveur de volailles décadent planifiait des expéditions en Norvège pour essayer de trouver cette Terre creuse. On est dans le délire, bien sûr, mais il se trouve que l’histoire humaine est souvent faite de l’actualisation de ce type de délire, et c’est en particulier le cas en ce qui concerne le nazisme, qui aura marqué à tout jamais l’histoire humaine d’une pierre noire.

Quel est ton rapport à l’oeuvre des frères (et soeur dorénavant)Wachowski, notamment à travers les films Matrix ou Cloud Atlas ?

Matrix, à la fin des années 1990, un peu comme Alien ou Mad Max dans les années 1980, constitue pour moi une pierre angulaire du cinéma contemporain. Le film fut fondateur même, en ce qui me concerne, sur le plan littéraire. Le voirm’a «solidifié», conforté dans certaines directions que prenaientmes écrits. Je me suis dit : « Ah ! je ne suis pas tout seul !… » D’une certaine façon, on est des visionnaires, évidemment, ma littérature consiste à voir, prévoir, anticiper l’avenir, c’est une sorte de précognition. Là encore, entre fiction et réalité, les ponts sont constants. Voilà, nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas seuls dans l’univers déjà !… À ce propos, j’aimerais revenir sur une chose importante àmes yeux qui est ce que j’appelle le facteur anthropos : comme vous le savez peut-être, je suis catholique, je crois en Dieu et la foi m’aura beaucoup aidé. Le facteur anthropos, c’est le but premier du plan divin: nous ne sommes pas seuls dans l’univers, mais ce que nous apercevons parfois, ou ce qui est déjà en contact avec nous, ces artefacts qui prennent par exemple la forme de fantômes ou d’aliens de toutes sortes ne sont que les technologies qu’envoient les humains extra-terrestres, qui ont 10 000 ou même 100 000 ans d’avance sur nous. Pourquoi ? Parce que l’évolution naturelle et l’évolution divine, c’est précisément la même chose. Et le facteur anthropos, c’est précisément cela : nous ne sommes pas seuls dans l’univers car celui-ci est peuplé d’être humains, c’est lui qui est l’objectif premier du plan divin.

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Toujours en lien avec les thématiques du réalisme fantastique, que penses-tu des notions de progrès scientifique, d’interdisciplinarité et de convergence des technologies?

Tout cela est encore en train de s’esquisser mais disons qu’entre les neurosciences, les progrès de la physique quantique, et probablement son au-delà, ça parait clair : la science ne s’arrêtera pas. Le facteur anthropologique dont j’ai parlé, combiné aux nanotechnologies, qui à terme deviendront inévitablement des picotechnologies, va constituer le moteur d’une révolution sans précédent, et c’est précisément un des sujets de Quasar Queens. L’homme se sert des technologies pour son évolution, mais, réciproquement, les technologies se servent de l’homme pour leur évolution. La dialectique est vraie dans les deux sens, évidemment. L’appellation « pico », c’est le futur quasi immédiat, peut-être pas pour demain, mais pour après-demain, je ne le verrai pas de mon vivant et vous non plus, mais peut-être que la génération prochaine, ceux qui ont une dizaine d’années aujourd’hui, le verront.

Et, dans cette perspective, que penses-tu du courant transhumaniste ?

Ah ! la vaste blague!… Comme je le dis dans un aphorisme, «transhumanisme» me fait penser à «transhumance». C’est la vaste blague de la modernité ou de la postmodernité. Des gens qui pensent que le cerveau est uniquement matière, alors que précisément, si l’on reparle du Matin des nouvelles sciences, on se rend bien compte que l’Esprit est Matière et que la Matière est Esprit. Là encore : dialectique, facteur anthropologique. Alors ces braves gens, transhumains soi-disant, qui pensent qu’en implantant simplement des nanotechs dans le cerveau, on va transformer l’espèce humaine, mon Dieu!… C’est encore de l’ultra-rationalisme qui vient flirter avec une sorte de mysticisme de bazar, qui n’a àmon avis aucun intérêt, sauf nous faire rigoler éventuellement.

TÉLÉCHARGER DIEU?

Quid de la volonté de devenir démiurge de l’homme dans tout ça, de ses efforts désespérés pour se rapprocher de Dieu, pour l’égaler ?

Comme disait Heidegger – malheureusement, c’est lui qui l’a dit… –, seul un dieu peut encore nous sauver. Bien sûr, il aurait dû dire : seul Dieu, qui est dieu, peut encore nous sauver. Alors ces gens-là, les transhumanistes, qui sont généralement des athées – ce qui n’est évidemment pas dû au hasard –, pensent qu’en faisant du bricolage on va changer la nature humaine. Je trouve ça plutôt risible…Ces histoires de télécharger la personnalité de quelqu’un dans un disque dur, par exemple, ne tiennent pas debout : chacun est unique et Dieu – qui est un dieu unique en trois personnes, de par la Sainte Trinité – est en chacun de nous. Vous voulez télécharger Dieu? Eh bien, bonne chance!…

Pourtant l’idéologie qui sous-tend la plupart de ces courants transhumanistes, comme celui représenté par l’université de la Singularité, est quand même capitaliste et ultralibérale, idéologie que tu sembles parfois défendre ou justifier dans certains de tes écrits…

En effet, je suis très partisan du capitalisme, tout le monde le sait. Il ne faut pas oublier que Marx lui-même, qui fut un libéral, ses écrits de 1844 en apportent la preuve – je renvoie ici tous les «marxistes» qui n’ont pas lu Marx à ces écrits – envisageait le capitalisme comme quelque chose qui n’était pas vraiment idéologique, mais comme la traduction directe de données concrètes qui existent dans les échanges humains commerciaux depuis la haute antiquité etmême peut-être depuis la préhistoire. Le troc, l’invention de la monnaie, etc., tout cela n’est pas idéologique, c’est un constat lucide inhérent à la manière dont se structure le développement humain. Après, c’est la modernité bourgeoise, née de cette terrible Révolution française, qui a dominé la fin du 18e siècle et puis les deux qui ont suivi, qui a fait que ces données concrètes historiques sont devenues des idéologies «dominantes», comme l’a par ailleurs été le socialisme. Quant au communisme, il n’existera que quand le christianisme sera appliqué. En effet le communisme n’a jamais réellement existé. La notion même de parti communiste est une aberration en soi, historiquement il n’y a jamais eu de communisme à proprement parler. Il y a eu des socialismes dans un seul pays, Hitler en est un exemple pathologique, et puis Staline, qui était, lui, un paranoïaque.

(1) Le projet n’a pu aboutir et lemanuscrit n’est pas publiable en l’état.

Farid Lozès est auteur, réalisateur et monteur.
Jean-François Sanz est commissaire d’exposition, réalisateur
et directeur du programme art & culture / Fonds de
dotation agnès b.

 

Par Administrateur de MF.com, publié le 26/09/2016 | Comments (0)
Dans: Livres
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