Editeur: Pius Ngandu Nkashama

Pius Ngandu Nkashama est professeur au Département de Français de Louisiana State University. Il est spécialisé dans la linguistique (sémiotique, sémantique, stylistique, grammaire et syntaxe), la langue française et la littérature francophone.

Editeur:

Ayaan Hirsi Ali, Nomad. From Islam to America. A Personal Journey Through the Clash of Civilizations

Mardi 6 juillet 2010 par Cristina Álvares

Nomade. Ce mot a ici un double sens. Le sens archaïque, tribal, d’une forme de vie représentée encore au XXe siècle par l’histoire de la grand-mère de l’A. et par les valeurs islamo-claniques qu’elle a transmises à ses petits-enfants en les élevant en Somalie. Le sens (post)moderne, transnational, des groupes en diaspora ou de l’individu Lire plus »

Renée Balibar, Eulalie et Ludwig (in memoriam)

Colloque à LSU

J’ai rencontré Renée Balibar pour la première fois en octobre 1990; je l’avais invitée au colloque « La chose médiévale », tenu à Louisiana State University, à la suite de la lecture de L’institution du français, livre dont l’intelligence et la liberté m’avait frappé. Nous nous revîmes ensuite en 1994 dans sa belle demeure de Tréguier, et nous conversâmes longuement à propos de sainte Eulalie et du roi Ludwig II, petit-fils de Charles le Chauve.

La pensée passionée de Renée Balibar est, dans le paysage intellectuel français et parmi les médiévistes, unique. Son originalité éclate dans plusieurs domaines; tout d’abord, sur le plan de la méthode: Renée Balibar a vu que lorsqu’il s’agit des premiers monuments du français (Serments de Strasbourg, en 842, Cantilène de Sainte Eulalie en 881), il était impossible de les interpréter hors contexte, c’est-à-dire sans faire appel aux traditions culturelles postcoloniales (et prénationales) qui émergent à la suite de la chute de l’Empire romain. Dans les manuscrits, ces monuments sont en effet juxtaposés à des textes en grec, latin et germanique, constituant un ensemble qui relève de la notion que Renée Balibar a inventée, le colinguisme. Balibar dépasse donc le contexte étroit des traditions universitaires nationalistes. Plus encore, au-delà de la linguistique historique, son exégèse fait appel à d’autres disciplines, en particulier l’histoire, la théologie et la patristique.

Sa vision est elle aussi singulière; elle est enracinée tout d’abord, et fondamentalement, dans le moment de la Pentecôte, qui abolit la notion de langue sacrée, dont la connaissance est réservée à une caste religieuse et érudite. À partir de la Pentecôte, toute langue est susceptible de révélation et de vérité. Ensuite, Renée Balibar souligne sans cesse le caractère divin de l’écriture, « don de Dieu » depuis les Tables de la Loi. Là encore, la Pentecôte présuppose que ce don doive être partagé avec tous, sans distinction de sexe, de nation ou de classe. L’histoire est donc, pour Renée Balibar, téléologique: la Pentecôte aboutit lentement mais nécessairement à l’école de Jules Ferry, qui démocratisera un français national, tous en partage. Et pourquoi pas? On peut certes avoir quelque doute sur la finalité positive  de l’histoire, surtout quand elle est laissée aux mains d’une Éducation nationale qui la dilapide par pusillanimité. Ce qui est hors de doute, cependant, c’est la puissance explicative de la vision prônée par Renée Balibar: cette conception téléologique est celle-là même de l’homme médiéval, elle rend donc cohérent le labeur immense que le Moyen-âge a accompli sur les langues.

La fille de Renée Balibar, Antoinette Balibar-Mrabti, a eu l’heureuse idée de réunir les études posthumes de mon amie, décédée en 1998. Que sa mémoire accepte ce modeste hommage.

Renée Balibar, Eulalie et Ludwig, POIEN, E.M.E, 2004

Par Alexandre Leupin, , publié le 04/07/2010 | Commentaires (0)
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Une anthologie de la poésie du Tout-Monde réunie par Edouard Glissant (La Terre, le Feu, l’Eau et les Vents, Paris, Galaade, 2010, 350 p.)

« L’imaginaire est un champ de fleuves et de replis qui sans cesse bougent », écrit Edouard Glissant dans la préface à cette anthologie poétique d’un nouveau genre. Elle est nouvelle en effet en ce qu’elle ne fixe pas de bornes géographiques ou linguistiques au choix des auteurs (même si les versions originales des textes non francophones sont rarement reproduites) et en ce qu’elle ne suit aucun ordre : ni temporel, ni spatial, ni même thématique. Il y a néanmoins un fil conducteur, labyrinthique ou plutôt – pour mieux coller aux concepts glissantiens – rhizomatique, celui qu’a trouvé Glissant, poète lui-même, à travers le champ immense qu’il nous propose d’explorer à sa suite.

Il y a des embranchements inopinés, des retours vers des auteurs déjà rencontrés, la reprise de thèmes qu’on croyait épuisés. Libre à chacun de suivre le guide dans son cheminement, de parcourir après lui les thèmes qui semblent organiser la succession des poèmes (ou extraits de poèmes) retenus dans l’anthologie : la mort, l’humanité dans sa diversité, l’esclavage et la traite négrière, le dépaysement, la poésie, le paradis terrestre et la chute, les intermittences du cœur, la fusion de l’homme dans l’univers, la succession des âges et des saisons, la négritude, les sans-papiers, etc. Ou de parcourir le recueil à son gré, en s’arrêtant au gré de sa fantaisie pour relire un poème su par cœur ou découvrir un auteur exotique dont on ignorait jusqu’au nom.

Les curiosités contenues dans ce recueil ne sont pas que poétiques, au demeurant. E. Glissant s’est autorisé des incursions dans des genres littéraires divers : le roman (Joyce…), la nouvelle (Faulkner…), l’essai (Elie Faure, Antonin Arthaud…), le témoignage historique (Inca Garcilaso…), etc. En définitive, l’anthologie du Tout-Monde est passionnante au premier chef parce que, n’ayant pas d’autres partis-pris que ceux de son auteur, elle autorise les rencontres les plus inattendues. Avec toutes sortes d’écrivains, 233 exactement qu’il est évidemment impossible de citer tous ! Disons simplement que l’éclectisme de Glissant ne l’empêche pas d’apprécier les plus grands noms de la poésie française, de Louise Labé à Césaire et Perse. Et parmi ces derniers un Mallarmé trop souvent tenu pour démodé. A tort, comme le prouve le vers suivant, aux rares allitérations en o et en i :

Aboli bibelot d’inanité sonore.

Michel Herland.

Par Michel Herland, , publié le 29/06/2010 | Commentaires (0)
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José Bergamín, Le clou brûlant, traduction et avant-propos de Jean-Claude Carrière

Les fondeurs de briques

Il est des rééditions particulièrement bienvenues. La première traduction de El Clavo ardiente avait paru en 1972. Dans la préface ouvrant le très bel essai de José Bergamín, Malraux écrivait : « Voici ce que pense, dans quelques domaines majeurs, l’écrivain qui représenta le catholicisme dans les rangs des révolutionnaires espagnols ». Profondément catholique, profondément espagnol, profondément républicain, Bergamin ne pouvait en effet qu’intervenir dans des domaines majeurs  — la foi, la liturgie, la raison, la poésie, l’art, la politique, la liberté —  en proposant de leurs liens complexes, mystérieux, une vision absolument singulière dans la littérature occidentale du 20è siècle.

José Bergamín naît en 1895. Il participe en 1931 au gouvernement provisoire de la Deuxième République Espagnole, assiste aux incendies de plus d’une centaine d’églises et de couvents à Madrid et en Andalousie, et en 1933 aux émeutes anarchistes, durement réprimées. 1936, c’est le soulèvement nationaliste et le début de la guerre civile. Le gouvernement républicain met fin aux massacres des prêtres (9000 périront). L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste viennent à la rescousse de Franco. La hiérarchie catholique prend fait et cause pour celui-ci. La politique de non-intervention des démocraties occidentales laisse les mains libres au caudillo et à ses alliés. José Bergamín s’engage contre les fascistes et ce qu’il estime la trahison de l’Église. Il écrit Terrorisme et persécution religieuse en Espagne 1936-1939 (1) annonçant et dénonçant, comme le fit Bernanos, l’immense vague de barbarie qui allait déferler sur l’Europe. Républicain, mais catholique, il analyse la signification théologique de la tragédie qui se joue sous ses yeux.

Le clou brûlant (il s’agit du clou de la croix) débute par le récit scandalisé que fait à sa mère une enfant de 9 ans tout juste rentrée de l’église. Sa foi, raconte-t-elle, a été profondément blessée lorsqu’au moment de la communion, elle a vu des femmes prendre des mains du prêtre l’hostie consacrée et se la passer de main en main. La connaissance de cette anecdote est l’occasion pour Bergamín d’entamer une réflexion, en faisant appel à ses lectures des grands auteurs espagnols, Lope de Vega, Calderòn, Cervantès, Gòngora, sur ce qu’est la pratique du culte liturgique sacramentel dans le catholicisme, sur son lien à la foi, laquelle dans l’irrationalité de son mystère, relève plus d’un critère d’évaluation esthétique et poétique, que moral. Les moralistes iconoclastes sont la bête noire de Bergamín (aussi bien les anarchistes brûlant les églises que les « croisés de Dieu » brûlant en son temps l’Église de Dieu). C’est que le diable, dont Bergamín traque la présence, a ses planques là où on ne le soupçonne pas, dans l’Église, par l’exemple, et derrière la Croix. C’est lui que Bergamín rend responsable de la dégénérescence, de la corruption politique, de la désintégration sociale, ce sont ses mots, de « l’Église vivante », et surtout, ajoute-t-il, « de sa laideur». C’est lui aussi, le Malin, qui est à l’origine du « vacarme » du monde, pour reprendre le mot de Thérèse d’Avila, qui en Espagne fut ce bruit infernal des canons, des bombes, des pelotons d’exécution.

La Main dans le feu (ce feu qui est celui de la vérité), dernier texte du recueil qui suit celui intitulé Le Pain dans la main, est une méditation sur le sacrement du mariage, sur l’amour et sur le temps. Et c’est toujours notre diablotin qui fait des siennes en mettant la morale dans le coup et en suscitant sur cette question de l’amour la réprobation des puritains de tous poils. Reprenant le « poème sacré du Dante », Bergamín rappelle qu’il n’y a de péché que contre l’amour, mais, précise-t-il, le plus grave contre l’amour étant « l’orgueil, la superbe », le moins grave « la concupiscence ». Parce que le premier « touche à Satan » ; le second, simple déviation amoureuse, est sans gravité, parce qu’il « touche à Dieu ». Quant au temps, si l’on veut qu’il échappe à l’emprise démoniaque, demandons aux saints ce qu’ils en pensent et comment ils le vivent. Catherine de Sienne nous en donne la formule : il « est comme la pointe d’une aiguille ». Plus de « fut », plus de « sera » : pointe du présent à tout instant, éternité assurée. Un autre Espagnol a dit cela à sa façon : « les Saints n’ont pas de montre ». Picasso, une sorte de saint, qui lui-même ne portait pas de montre.

Profondément républicain, profondément catholique, Bergamín, disais-je, et profondément Espagnol. Comme Picasso. Donc aficionado passionné. Son premier et son dernier essai sont consacrés à la tauromachie. 1930 : L’Art de birlibirloque (2) ; un demi-siècle plus tard, il publie La Solitude sonore du torero (3), superbe récit, traduit en français par Florence Delay, dans lequel il relate les expériences spirituelles les plus fortes vécues à regarder toréer ceux de ses amis qui furent parmi les plus grands toreros de leur temps. Il parle, bien sûr, de l’art tauromachique qu’il égale, quand il est grand, à la grande peinture et à la grande poésie  — Greco, Goya, Cervantès, Gracián, sont les noms qui côtoient ceux de Belmonte, Ordóñez, Rafael de Paula… —  , mais au-delà, c’est pour évoquer un art de vivre et de mourir. Qu’est-ce qu’un taureau courageux, un taureau découragé ? Qu’est-ce que la vaillance et la peur du torero ? Les courses de taureaux ne sont-elles pas, se demande Bergamín, le miroir de la vie sociale espagnole ? Plus généralement le miroir de toute société ? « Sur la peur repose la dignité humaine que représente ou symbolise le torero dans l’arène ». Mais qu’en est-il de la lâche agression du public sur les gradins, cette masse anonyme qui elle ne risque rien, injurie, conspue, agresse en toute impunité (en jetant les coussins, comme on lapide un condamné, écrit Bergamín), ceux qui risquent leur vie sur le sable ensanglanté de la piste ? N’incarne-t-il pas « l’indignité humaine à son pire degré d’avilissement» ? Le torero, c’est l’homme. Idem le taureau. « Un taureau brave n’est jamais féroce ; il est noble et clair. L’origine de la férocité chez les bêtes (comme chez l’homme) est la peur, la lâcheté ». Le spectacle du monde que nous avons chaque jour sous les yeux contredirait-il le constat de Bergamín ?

1)     Éditions de l’éclat. Traduction et présentation de Yves Roullière

2)     Le temps qu’il fait. Présentation de Florence Delay

3)     Verdier poche. Traduction et présentation de Florence Delay.

Par Jacques Henric, , publié le 29/06/2010 | Commentaires (0)
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Deux succès littéraires du printemps 2010 : Incidences de Philippe Djian et Katiba de Jean-Christophe Rufin

Deux succès littéraires du printemps 2010 : Incidences de Philippe Djian (Gallimard, 233 p., 17,90 E) et Katiba de Jean-Christophe Rufin (Flammarion, 393 p., 20 E). Par Selim Lander.

Les ressorts du succès sont décidément très divers en littérature. Sans aller chercher les auteurs de best-sellers dont les tirages atteignent plusieurs centaines de mille – dont on a parfois du mal à considérer qu’ils font œuvre littéraire – il suffit de comparer deux romans dont on a beaucoup parlé au printemps 2010, et qui se sont fort honorablement vendus tous les deux, pour mesurer combien leurs mérites peuvent être différents. D’un côté, Incidences de Philippe Djian, sorti au mois février et dont les ventes cumulées atteignaient 48 000 exemplaires à la fin mai. En face, Katiba de Jean-Christophe Rufin, sorti en avril, 45 000  exemplaires vendus à la fin mai. En dehors de la similitude des chiffres des ventes, les deux livres n’ont à vrai dire qu’un seul point commun : ils sont sortis de la plume d’écrivains déjà réputés et dont les nouveautés sont attendues par les journalistes spécialisés. Pour le reste, la démarche des auteurs s’avère très différente. J.-C. Ruffin s’inscrit fidèlement dans la tradition du roman d’espionnage, dont le but est de distraire tout en instruisant sur la politique internationale. Tandis que chez Ph. Djian, le respect de certaines conventions du polar n’est qu’un prétexte pour écrire une œuvre littéraire au sens fort du terme.

Incidences s’ouvre sur une macabre découverte. Au petit matin, un professeur constate que la jeune étudiante avec laquelle il vient de connaître une nuit d’amour et d’ivresse, est passée de vie à trépas. Ce pourrait être horrible mais la magie du style rend cet épisode simplement léger. Le narrateur, qui endosse la personnalité du professeur en question, se moque apparemment de tout. Contrairement à Ph. Djian, il a depuis longtemps renoncé à toute ambition littéraire – par manque, dit-il, de la grâce nécessaire – et il se contente d’enseigner l’écriture romanesque dans une université située quelque part dans une région au relief montagneux (ce dernier jouant un rôle important dans l’histoire). Notre narrateur poursuit donc tranquillement sa carrière d’enseignant, tout en se réservant le privilège de séduire des étudiantes qui, à ce qu’il paraît, ne demandent que ça. Son seul  souci est de dissimuler ses liaisons, car elles seraient très mal vues dans le milieu professionnel plutôt conservateur qui est le sien. Cela l’oblige évidemment à se débarrasser clandestinement du cadavre de sa partenaire d’un soir. Et c’est à ce point que l’histoire commence vraiment.

Ce serait rendre un très mauvais service au lecteur que de lui raconter la suite. Aussi se contentera-t-on d’évoquer la technique d’écriture d’un Ph. Djian qui se montre ici au meilleur de sa forme. Il faut en effet beaucoup de talent pour conduire le lecteur de surprises en surprises jusqu’à renverser totalement ses hypothèses. Aucun des trois personnages principaux (le narrateur, sa sœur et la maman de la jeune morte) n’est ce que nous croyions au départ. Même l’incident initial, la mort de la jeune fille, prend à la dernière page un aspect beaucoup plus sinistre que ce que nous pensions. Et toute cette tension qui s’installe progressivement n’empêche pas que le style demeure de bout en bout léger, comme si jamais rien n’avait d’importance. L’auteur distille incidemment (est-ce là l’origine du titre ?) des indications qui, rétrospectivement, s’avèreront d’une importance capitale, mais son personnage est si humain, si sympathique, il a une telle énergie, un tel appétit de vivre, l’on n’a vraiment pas envie de lui chercher noise.

Comme le narrateur est professeur d’écriture narrative, il a le loisir de nous faire part de sa doctrine en matière d’écriture. Il apparaît qu’elle se résume à deux règles principales, bigger than life et less is more, « qui demeurent, nous dit-il, essentielles mais semblent si peu connues et encore moins appliquées que c’en est renversant, une misère » (p. 194). Force est de reconnaître, en tout cas, que leur application dans Incidences s’avère des plus efficaces. L’auteur suit fidèlement ses deux préceptes en mettant en scène des personnages hors du commun, certes, mais sans jamais grossir le trait, en faisant tout ce qu’il faut au contraire pour les faire apparaître platement banals. Le contraste entre le « plus » (des événements qui sont relatés) et le « moins » (dans la manière de raconter : la légèreté du style, l’humour omniprésent) est sans nul doute ce qui explique le mieux la réussite du livre, au-delà de l’histoire, bien plus subtile pourtant qu’il n’y paraît au début.

« Katiba » n’est pas le nom d’une héroïne exotique. On désigne par ce mot un camp de combattants islamiques en Afrique du Nord. De fait, le roman de J-Ch. Rufin nous transporte au milieu du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, désormais appelé Al-Qaida au Maghreb islamique. Le livre s’ouvre sur l’assassinat d’une famille de touristes italiens qui traversent le Sahara en voiture, un fait divers qui s’inspire de celui, bien réel, qui a concerné quatre touristes français en décembre 2007. Quant à l’héroïne – car il y en a une, bien sûr, elle est même le personnage central – elle s’appelle Jasmine : elle est belle, séduisante et n’a peur de rien. Elle côtoie des terroristes fanatisés, des services secrets aux plans tordus, une officine de renseignements qui cherche à se faire une place au soleil, une ONG aux intentions pas claires, des experts en tous genres, des diplomates revenus de tout. Il y a de l’action, de l’amour, du sang, bref tout ce qu’il faut pour composer un roman d’espionnage digne de ce nom.

Outre sa qualité d’Académicien français, J.-Ch. Rufin est également ambassadeur de France au Sénégal. Cela lui confère une certaine autorité lorsqu’il met en scène des événements et des personnages semblables à ceux qu’il a pu rencontrer dans sa vie professionnelle. Et il ne manque pas d’un certain sens de l’humour lorsqu’il s’attache à décrire les travers et les ridicules, non pas tant d’ailleurs du corps diplomatique dans ses postes à l’étranger, que de l’administration centrale, le Quai (d’Orsay) dont il brocarde allègrement les règles de sécurité et le service du protocole. Enfin, puisque le propre des romans d’espionnage est aussi d’instruire en fournissant aux lecteurs des informations auxquelles ils n’ont pas nécessairement accès, on trouvera dans Katiba d’intéressantes considérations sur l’univers mental des fondamentalistes musulmans. S’il faut en croire J.-Ch. Rufin (et, encore une fois, on doit pouvoir lui faire crédit sur ce point), les salafistes n’ont pas une conception linéaire du temps. Ils sont dans la quête d’un retour au commencement de l’Islam : « Le destin de l’humanité est de revivre ces heures décisives, de rejouer les mêmes affrontements » (p. 285). D’où la nécessité, hic et nunc, de la guerre sainte.

Rien de plus dissemblables, en définitive, que les deux romans examinés ici. Le premier se déguste. Bien que le style exclue toute affectation – au contraire Incidences mise constamment sur la légèreté, l’understatement, l’autodénigrement – chaque mot a été pesé. Ici la forme l’emporte sur le fond, ce qui est probablement la meilleure définition de la Littérature avec un L majuscule. Au contraire Katiba s’avale. On est porté par l’histoire dont on désire connaître la fin et l’on peut se laisser aller, du coup, à passer rapidement sur certaines descriptions ou digressions qui n’apparaissent pas indispensables à la compréhension de l’intrigue. C’est dire que le fond l’emporte sur la forme et que dès lors – si l’on admet la définition précédente – on se situe plutôt dans la littérature avec un l minuscule.

Par Selim Lander, , publié le 17/06/2010 | Commentaires (0)
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Pascal Quignard : mythographie de l’écriture

Pascal Quignard, Lycophron et Zétès, Poésie Gallimard, n°456, paru le 11 février 2010

ISBN 9782070410804

« Tels sont les « littéraires » : les restes des « humains », Zétès

Il y a quarante ans déjà, une voix cherchait à rejoindre son appel. En 1971, Pascal Quignard proposait, sous l’impulsion de Celan, la traduction de l’Alexandra de Lycophron, publiée à nouveau et sans modifications aujourd’hui, suivie de ce qui en était alors la présentation. Elle est accompagnée de huit petits traités rassemblés sous le titre de Zétès, porteurs d’interrogations nodales sur ce qui est à la source de l’écriture et de la sienne en particulier, qui s’inscrivent dans un questionnement plus vaste sur la pensée de l’origine qui irrigue son œuvre comme l’a montré Ch. Lapeyre Desmaison dans Mémoires de l’origine paru en 2001. Quel sens donner au désir d’écrire qui relève davantage pour l’écrivain d’une vocation que d’une décision ? Tel est l’un des enjeux majeurs de ce nouveau recueil.

Le titre Lycophron et Zétès et sa publication dans la collection Poésie de Gallimard peuvent surprendre. Pascal Quignard a, il est vrai, sous le pseudonyme de Zétès, publié en 1979 Inter aerias fagos, poème sur l’origine de la langue écrit en latin et au lectorat, de ce fait, restreint. En quoi cependant, cette dernière publication relève-t-elle de la poésie ? L’écrivain a, dans sa traduction, repris à son compte le parti pris de l’obscurité de Lycophron si déroutante pour le lecteur contemporain et qui fonde l’écriture poétique. Il ne s’est pas agi pour lui, en effet, de traduire dans une sorte de : « mime mot » comme il l’écrivait dans la Préface de 1971 mais de retrouver l’énergie qui a présidé à l’écriture en faisant ainsi véritablement œuvre de poète. Par ailleurs, parce que c’est le poème qu’il a écrit et non lui-même – l’écrivain alexandrin -  qui est l’objet du discours, la première partie du recueil intitulé Lycophron, opère, par son titre, un déplacement grâce auquel P. Quignard fait, en quelque sorte, coup double : il attire l’attention du lecteur sur ce qui a constitué l’identité littéraire de Lycophron, dont l’obscurité n’est ni celle de son identité, malgré l’incertitude des connaissances que l’on a de sa biographie (a-t-il vécu au 3e ou au 2e siècle avant JC ? les plus récents colloques qui lui sont consacrés ne peuvent en décider) ni celle liée à la disparation de ses œuvres d’auteur tragique. L’obscurité qui est en jeu ici est celle de son long poème Alexandrat rejeté pour cette raison même par la critique au fil des siècles – même si Mallarmé l’accueillit favorablement – du fait de l’emploi de mots rares, de formes étranges, d’images abondantes et de références à des mythes fort peu connus et donc difficilement identifiables pour un lecteur non savant. Enfin, par ce déplacement et par la copule présente dans le titre, l’écrivain établit une parenté intime entre son aîné et lui-même, ce qui conduit à penser que l’un comme l’autre, malgré les siècles qui les séparent sont – disciples fidèles de la zézétique – secrètement unis par la quête poétique de l’obscur.

Zétès, le titre de seconde partie, est un clin d’œil malicieux aux hellénistes. Ainsi que Pascal Quignard le précise, Zétès, qui fut l’un des compagnons de Boutès (écho à l’ouvrage éponyme qu’il a publié en 2008) est, littéralement : « celui qui cherche », en clair, la figure de l’écrivain qui cherche à connaître ce qui le pousse depuis tant d’années à écrire et à en comprendre l’absolue « nécessité ». Figure apparemment simple et en même temps extrêmement complexe proposée dès 1993 dans Le nom sur le bout de la langue, largement reprise dans Vie secrète, dans les différents volumes de Dernier Royaume ou encore dans La nuit sexuelle.

Pascal Quignard interroge dans Zétès les forces obscures à la source de l’écriture, quand écrire est un devoir, un ordre, une incantation qui a la puissance du : « Sentio legem » qui résonne dans Le nom sur le bout de langue. La voix de l’écrivain proche de la : « Voix rendue à l’origine de la voix » est celle du serviteur héraut de la parole de Cassandre proférant comme un cri le premier mot du texte de Lycophron: « LEXÔ. Je dirai ». Maître mot. Deux syllabes comme un vertige qui ouvrent tout grand le flux de la prédiction. Alexandra, alias Cassandre, prophétise les malheurs de Troie, alors que son frère, Pâris part à la conquête d’Hélène. Elle parle, vouée au malheur de dire sans fin sans jamais être crue : « Elle parle et c’est comme le silence. Elle parle : cela ne sert à rien ». Elle est, en cela elle aussi, la figure de l’écrivain. Sa parole empêchée dit : «la puissance totalement impuissante » de toute littérature.

Pascal Quignard revient dans Zétès sur des idées fondatrices pour lui en cherchant à être à chaque fois plus proche de l’origine, plus perméable à « l’émouvoir » présent dans la langue, opérant ainsi, comme il l’affirmait déjà dans Sordidissimes, un changement topologique entre : « D’un côté le monde du perdu, sans images, sans mots, sexuel, indomesticable – le Jadis. De l’autre le monde des souvenirs, des mots, des noms, des reliques, de la brocante et de l’histoire, des objets interchangeables, achetables, volables, monnayables, thésaurisables : le passé. » Ecrire est cette tension vers ce qu’il nomme le Jadis, un appel vers le temps mythique et fondateur de son écriture. Ecrire est pour lui (il précise cependant que ce n’est sans doute pas ce qui a sous-tendu l’écriture d’un Balzac par exemple) la quête de : « La Perdue où l’on vivait. Sa voix. Puis la langue maternelle derrière la voix. » Perdue dont la figure se dédouble à nouveau dans Zétès en celle de la mère – la sienne – dont la voix, entendue dans le premier monde avant la naissance est à jamais perdue et celle de la jeune allemande, Cäcilia Müller qui l’a gardé alors qu’il n’avait pas encore deux ans et dont le départ brutal l’a plongé dans l’anorexie et le mutisme. Ecrire, c’est écouter en soi la voix perdue, la voix de la détresse originaire de l’abandon premier, la voix silencieuse qui avance dans la page comme un dessin de Bellmer. Mais cette voix n’est pas « la voix humaine » que chacun peut se rappeler mais ce qui est en amont de cette voix : « la résonance sauvage, animale, antécédente » dont son écriture procède.

Voix dont l’écoute s’articule sur une quantité de petites anecdotes, certaines déjà connues, d’autres inédites – appeaux, morceaux de viande sanglants jetés à la rapacité du lecteur, comme un espace médian pour sa curiosité vaine – par lesquelles Pascal Quignard précise qu’il ne cherche pas, comme l’a fait Rousseau par exemple (il serait au demeurant en cela plus proche d’Augustin), à se dire mais, par ce biais, à se soustraire au regard du lecteur – aussi paradoxal que cela puisse paraître -car l’œuvre, même quand l’auteur parle de sa vie, est pour ce dernier : « encapuchonnante […] possibilité d’invisibilité » comme le fut le loup de Persée. En clair, toutes ces anecdotes n’ont pas pour fonction le partage de l’intime à soi seul sa propre fin. Il faut les entendre comme des fragments de réponse à un appel, comme la nécessité de faire revenir ce qui est caché dans la langue. Il précise en ce sens : « Il ne s’agit pas dans ces pages de parler de moi pour parler de moi mais de démêler ce à quoi obéit un corps quant à la voix. ». Cela dit, le lecteur, laissé parfois « au bord du vide », troublé, pris de vertige à la lecture d’Alexandra, prend plaisir à l’évocation savoureuse de sa grand-mère Marie Bruneau « recevant la Sorbonne » pour le thé rituel du jeudi. Il perçoit également mieux ce que signifie l’implication du corps dans l’écriture, dans son énergie, à quel point le corps, réceptacle de nos affects,  est impliqué dans l’écriture, quand il rappelle, dans la préface de 2009, les conditions dans lesquelles il traduisait Lycophron, assis à une table (c’est le seul livre qu’il ait écrit ainsi), obéissant à un état de « nécessité » absolue, plongé à nouveau dans un état de mutisme tel qu’il l’empêchait même parfois d’aller acheter son sandwich à la boulangerie voisine.

Il évoque aussi ses amitiés littéraires Deleuze, Vuarnet, Barthes, Starobinski, Butor entre autres et les influences qu’il a subies : Heidegger, Celan – dont le nom est une paronomase – un jeu de mots – Celan/célant, Du Bouchet, Klossowski, Des Forêts qui a directement inspiré Le vœu de silence, Rotko. Il fait état par ailleurs de sa relation essentielle aux trois langues « mortes » qui ont relayé : « la voix perdue » de sa mère : le grec qui s’est imposé à lui par le biais des traductions, le latin comme une : « mère perdue », langue que sa mère et sa grand-mère Marie Bruneau – à laquelle il portait une affection profonde – appréciaient. Et enfin l’allemand, revenu en lui par le biais d’une longue analyse, langue : « devenue sans vie » de la jeune allemande originaire de Bergheim qu’il appelait « Mutti » – dont l’évocation ouvre Les ombres errantes -. Bergheim, kaléidoscope métaphorique, le thème séduisant de la fugue qui se développe régulièrement au fil de son œuvre depuis Le salon du Wurtemberg, roman paru en 1986, là où le langage voile et dévoile le visible. Bergheim, voix de basse du jadis, entre réel et imaginaire. Voix d’Orphée tendant la main vers une fantomatique Eurydice.

Aussi, écrire s’impose aussi à lui comme une nécessité pour détramer le cours de sa vie, dénouer les liens qui l’entravent, détisser ce que la société lui impose : « Dénouer un peu le lien », comme il l’écrivait dans Abîmes. Pour cela, il lui faut descendre aux enfers, autrement dit côtoyer les écrivains morts comme il le fit jusqu’au vertige lors de sa première traduction d’Alexandra, dans la recherche presque maniaque de l’étymologie de chaque mot jusqu’à en retrouver : « leurs propres détresses » originaires ». Il lui faut chercher non pas un style, qui est étymologiquement le geste offensif du stylet ou du glaive, mais un ton qui est souffle, intonation : « expulsion », comme une « pulmonation » qui permet de « revenir à l’amont du langage ». Il lui faut chercher ce : « quelque chose d’avant la langue » qui : « avance, résonne, assone, veut faire venir » caché au fond de la langue. Il lui faut faire sentir à son lecteur ce qui, dans l’écriture, est de l’ordre de la poussée, du surgissement, du cri animal antérieur au langage, de l’inhumain. Une formule lapidaire et violente comme un sarcasme traduit sa pensée : « Ecrire : comme une gifle laisse sur la joue une paume de sang. » C’est pourquoi il aime, jusqu’à les conserver depuis des années dans un dossier marque DEB – seul manuscrit à échapper à la destruction maniaque de presque tous les autres – les débuts, les fragments notés à la hâte la nuit dans un demi-sommeil. Ces « attaca » comme des « coups d’archet », qu’il : « engrange uniquement à l’oreille, sans jugement, à l’émotion », sont pour lui comme le premier cri poussé à la naissance quand l’air envahit les poumons.

L’essentiel, pourtant, reste pour l’écrivain et pour son lecteur, dans l’ombre, à jamais « obscur ». La langue trompe le désir, le socialise. Elle nous trahit sans cesse. Aporie de l’écriture : faut-il rendre sa parole publique alors même que la profération trahit dans son essence l’impulsion du vécu ? Faut-il, comme le fit Ménédème philosophe cynique, renoncer à l’écriture ? Comment se fier à la langue : « scrutum » qui s’avance et recule quand elle n’est en fait que : « bredouillement » ? Tout compte fait, si la littérature, telle que Pascal Quignard la conçoit, est une mystique qui engage la vie et peut la transformer, si elle est : « puissance à s’extasier dans l’appel », que dit-elle ? Que dit sa parole vaine qui n’est jamais crue comme ne le furent jamais la parole de l’ange entendue par Zacharie ou celle de l’oncle de Pascal Quignard à son retour de Dachau ? Ou si peu par quelques littéraires et par la : « mystérieuse « société asociale » de quelques lecteurs.

Comme à son habitude, Pascal Quignard, dans la suite des huit traités, ne cherche pas à convaincre. Il tisse sa toile. Dans une langue éruptive et poétique, Zétès nous fait entendre sa : « Voix vaine, solitaire, voix seule devant la clameur collective… ». Voix étrange et fascinante de l’écrivain, quand elle porte la part d’incommunicable de la littérature, quand elle est la communication la plus profonde avec ses lecteurs qui « ré-sonne », comme un appel à chacun d’eux à être soi.

Agnès Cousin de Ravel

30/04/2010

agnescousinderavel@yahoo.fr

Comprendre la crise : Histoire de la globalisation financière de Cécile Bastidon-Gilles, Jacques Brasseul et Philippe Gilles

Il ne fallait pas moins de trois auteurs pour dénouer l’écheveau compliqué des événements qui ont conduit à la crise dans laquelle – à quelques exceptions remarquables près – le monde se trouve aujourd’hui plongé. La perspective historique adoptée dans cet ouvrage ne nous apprend pas seulement comment nous en sommes arrivés là. Elle illustre aussi la tendance inhérente à l’anarchie et au désordre du système capitaliste, tendance qui ne peut être combattue sans un effort de régulation délibéré et puissant. Hélas ! les hommes ont la mémoire courte. Les cataclysmes économiques les poussent à réagir, à encadrer les comportements spontanés par un ensemble de règles plus ou moins strictes. Puis, le temps passant, on oublie que le respect des règles est la condition de la prospérité. On observe que leur relâchement permet, dans un premier temps au moins, d’obtenir des gains faramineux. Cependant la logique économique reprend rapidement ses droits et une nouvelle crise ne tarde pas à arriver.

Bis repetita placent : l’introduction du livre dresse un parallèle très instructif entre la crise contemporaine et celle qui a éclaté à Wall Street un fameux « jeudi noir » d’octobre 1929, avant de se propager à toute l’économie mondiale. La parenté entre les deux crises ne se limite pas au fait qu’elles ont démarré toutes les deux aux États-Unis qui sont toujours la principale place forte du capitalisme, celle qui montre la voie au reste du monde grâce en particulier à ses innovations financières. La forte inégalité des revenus, l’obsession de la profitabilité à court terme dans les grandes firmes, l’aveuglement et l’immoralité des banquiers, le déséquilibre profond de la balance des paiements américaine, les erreurs de la politique économique enfin[i], tout cela reste vrai aujourd’hui comme hier.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première est rédigée par le professeur Jacques Brasseul, bien connu des lecteurs de Mondesfrancophones[ii]. Auteur chez le même éditeur d’une magistrale histoire économique en trois volumes, J. Brasseul a le don de nous replonger dans les époques qu’il a la charge de décrire. Il y  parvient en donnant des coups de projecteurs sur des événements apparemment minuscules et néanmoins exemplaires  (comme la « guerre du beurre » entre le Danemark et la Nouvelle-Zélande – p. 38) et en donnant largement la parole aux acteurs de l’histoire grâce à d’abondantes citations, toujours instructives et souvent non dépourvues d’humour, comme la ballade anglaise composée à l’époque de Bretton-Woods sur le thème « ils [les Américains] ont l’argent mais nous les idées[iii] » (p. 67), dont on connaît la variante qui a fleuri pendant les crises pétrolières (« ils [les émirs] ont le pétrole mais nous… »).

Cette première partie commence avec l’exposé de l’étalon-or (système dont la plus grande extension se situe entre 1870 et 1914 et dont il est justement dit qu’il fut en réalité un système d’étalon de change-or centré sur la livre sterling) ; puis elle décrit la période de l’entre-deux guerres caractérisée par le désordre monétaire, et la réaction qui s’ensuivit pour rétablir l’ordre, qui aboutit au système de Bretton-Woods ; elle s’achève sur l’explosion de ce système monétaire international, en 1973, avec la fin de la définition des monnaies par rapport au dollar et le flottement généralisé des monnaies.  Des graphiques permettent de visualiser les évolutions et de mettre en évidence des causalités. On voit par exemple que le stock d’or officiel des Etats-Unis fut divisé par deux entre 1945 et 1970 : il est facile de comprendre alors pourquoi la convertibilité du dollar en or – pivot du système de Bretton-Woods – était devenue intenable.

Les deuxième et troisième parties ont été écrites à deux mains par Philippe Gilles et Cécile Bastidon-Gilles, respectivement professeur et maître de conférences à l’Université de Toulon et du Var, deux économistes spécialistes des finances internationales. La deuxième partie couvre les décennies 1970 et 1980. Elle est marquée d’abord par les chocs pétroliers, l’explosion des euromarchés due au recyclage des pétrodollars, puis par la crise de l’endettement des pays en développement, laquelle résulte à la fois de la hausse des taux d’intérêt réels (presque nuls dans les années 1974-1980, ils passeront à 5% dans la décennie suivante) et de l’effondrement des cours des matières premières en fin de période (baisse de 5 % par an pendant la même décennie 1980[iv]). Au-delà de ces aléas conjoncturels, la deuxième période est surtout caractérisée par l’émergence et le triomphe du paradigme néolibéral, que l’on peut résumer par la « règle des trois D » : dérèglementation, désintermédiation (le financement s’effectue par le recours direct aux marchés financiers plutôt qu’aux crédits bancaires[v]) et décloisonnement aussi bien externe (ouverture des marchés nationaux) qu’interne (déspécialisation avec l’abolition de la distinction entre banques de dépôts et banques d’affaires, entre comptes à vue et comptes à terme, etc.). La dérèglementation a permis par ailleurs le phénomène de titrisation, lequel « consiste [pour les banques] à « placer [sur les marchés] des effets à court terme renouvelables, donc à taux variables, et [qui] donne à l’emprunteur l’assurance d’un financement à long terme, avec le plus souvent, l’engagement pour la banque de reprendre elle-même le papier si elle ne trouve pas d’acquéreur »[vi].

Tout est alors en place pour que se développent les abus qui conduiront à l’effondrement du système financier international et à la crise économique à laquelle nous assistons en ce moment, dont la gravité aurait pu être extrême si les gouvernements n’étaient pas intervenus aussi rapidement et vigoureusement. L’une des causes directes de la période troublée dans laquelle nous nous trouvons,  malgré nous, plongés, réside dans la déconnexion entre la sphère financière et la sphère réelle. Cela ne signifie pas – malheureusement ! – que les phénomènes financiers seraient sans incidence sur les phénomènes réels, mais simplement que la finance (essentiellement spéculative) a pu se développer dans des proportions qui n’ont rien à voir avec l’économie réelle, à savoir la production et la consommation. A titre d’illustration, entre 1977 et 1992 les exportations mondiales annuelles ont été multipliées par 3 alors que les échanges sur les marchés des changes étaient multipliés par 40 (cf. p. 161) !

Ph. Gilles et C. Bastidon-Gilles imputent directement à la mondialisation et au néolibéralisme la responsabilité des désordres actuels. Ils évoquent « une double remise en cause, celle des compromis sociaux conçus sur des bases nationales, et celle de l’autorité économique des États, illustrée par les processus de dérèglementation et de privatisation » (p. 232). La crise des subprimes – illustration évidente des abus de la titrisation – n’est que la partie émergée d’un iceberg couvrant des évolutions profondes dont on ne peut manquer de s’inquiéter, à la suite des auteurs. Ceux-ci soulignent par exemple que « l’exigence de rentabilité élevée et régulière du capital » s’est traduite, dans le cas français par exemple, par une « stabilité remarquable du taux de marge des entreprises depuis la deuxième moitié de la décennie 1980 ». Mais celle-ci n’a été atteinte que grâce à « la compression des coûts salariaux et des investissements à long terme », le tout débouchant sur « un ralentissement durable de l’activité » (p. 348).

Seuls certains pays émergents sont parvenus à tirer leur épingle du jeu. Ce n’est évidemment pas par hasard si ces pays continuent en règle générale à encadrer strictement leurs banques (et, pourrions-nous ajouter, à persister dans un certain protectionnisme « éducateur »[vii]).

La reprise en main – que d’aucuns jugent encore insuffisante – des affaires économiques par les États suffira-t-elle à inverser durablement les tendances qui caractérisent les économies occidentales depuis la fin des « trente glorieuses » et qui ont abouti à l’impasse actuelle ? La conclusion de l’ouvrage est, là-dessus, ambigüe : elle annonce une reprise rapide tout en doutant de la capacité du système à se réformer en profondeur. On aimerait pouvoir suivre les auteurs sur le premier point mais les économies des vieux pays industriels pourront-elles vraiment retrouver leur dynamisme d’autrefois tant que les tendances profondes signalées plus haut n’auront pas été inversées ?


[i] Qu’on pense, par exemple, aujourd’hui, à la fuite en avant dans l’endettement de nombre de gouvernements, ou à la constitution d’une union monétaire européenne entre des pays notoirement hétérogènes, et dépourvue de l’autorité budgétaire et fiscale qui devrait l’accompagner.

[ii] A lire, sur mondesfrancophones, les « bonnes feuilles » de cette partie.

[iii] « It’s true they have all the money-bags / But we have all the brains ».

[iv] Indice déflaté par la variation des pris des exportations manufacturées (cf. p. 173).

[v] Alors que les banques couvraient 80% des besoins de financement des entreprises aux États -Unis, en 1970, leur part n’était plus que 20% en 1990 (cf. p. 194).

[vi] Henri Bourguinat, Finance Internationale, Paris, PUF, 1992, cité p. 165.

[vii] Dont la sous-évaluation durable du yuan est l’un des signes les plus manifestes.

Par Michel Herland, , publié le 17/06/2010 | Commentaires (0)
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