Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Un irremplaçable instrument de travail : Les Écrits d’Aimé Césaire

900 pages pour recenser et décrire chronologiquement les écrits de Césaire, qu’ils relèvent de la littérature ou de la politique, tel est le monument à la gloire du grand homme martiniquais édifié par deux auteurs, Kora Véron et Thomas A. Hale, et offert désormais à tous les Césairologues, Césairophiles et Césairolâtres par les soins des éditions parisiennes Honoré Champion (1). Ce travail, véritable mémorial d’Aimé Césaire, complète, amplifie l’œuvre pionnière de Th. Hale parue en 1978 (2).

Les auteurs des Écrits d’Aimé Césaire se sont inspirés, pour la conception de leur ouvrage, des Écrits de Sartre publiés en 1970 par M. Comtat et M. Rybalka. Le programme consiste à récolter tout ce qui, de la part de l’écrivain étudié, a laissé une trace sur le papier et de publier dans l’ordre chronologique les références bibliographiques complètes de chaque écrit, en les agrémentant des commentaires indispensables, avec, éventuellement, quelques extraits jugés particulièrement pertinents.  Concernant les commentaires, les auteurs ont pu dans plusieurs cas recueillir ceux de Césaire lui-même, ce qui constitue évidemment un « bonus » particulièrement précieux. C’est surtout par le choix des citations que s’introduit la subjectivité des auteurs. Le risque pour le lecteur serait en effet de considérer qu’elles constituent la quintessence du texte original, de se dispenser d’aller lire le reste, et de manquer ce qui l’intéresse le plus.

Pour donner une idée de la richesse du contenu de ces Écrits d’Aimé Césaire, le survol de quelques pages suffira, les dernières du premier volume, par exemple, qui couvrent les années 1964-1969, une période riche en événements politiques mais qui est aussi celle de la création théâtrale de Césaire. La Tragédie du roi Christophe est créée par J.-M. Serreau au théâtre de l’Odéon en 1965, Une saison au Congo par Rudi Barnet à Bruxelles en 1967. Enfin Une Tempête est créée, à nouveau par J.-M. Serreau, en 1969. Dans un entretien avec Khalid Chraibi, en 1965, Césaire donne la raison pour laquelle il a délaissé la poésie au profit du théâtre : « le théâtre, c’est la mise à portée du peuple de la poésie » (p. 378). La même année, dans un entretien avec Claude Stevens, il marque une évolution entre sa première tentative théâtrale, Les Chiens se taisaient (1945) et le nouveau cours inauguré avec le Roi Christophe : « Ma pièce [Les chiens] était un oratorio lyrique. Pour moi le théâtre est un art total, composé de danses, de chants de poésie. En cela je me rattache à une tradition tout à fait africaine ; fidèle non à la lettre mais à l’esprit de la culture… Mais à présent le monde est arrivé à un autre stade. Le théâtre correspond à cette nouvelle ère qui est celle des responsabilités » (p. 380).

En janvier 1968, Césaire participa à un congrès d’intellectuel à Cuba. Au cours d’un entretien avec René Depestre, il a apporté des précisions intéressantes sur ses sources poétiques (Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Claudel), sur ce que signifie, pour lui, le Cahier (« un livre où je tâche de prendre possession de moi-même. En un sens, il est plus vrai que ma biographie »), sur sa langue propre (« un français antillais, c’est-à-dire un français nègre qui, tout en étant du français porte la marque ‘nègre’ »), sur le surréalisme enfin qui lui a permis de « dynamiter le français » (p. 416). L’année suivante, évoquant dans le Magazine littéraire, l’impossibilité d’écrire en créole, il dira avoir « voulu donner au français la couleur du créole » (p. 423) (3).

En 1969, c’est dans les Nouvelles littéraires qu’il se démarque de Senghor à propos de leurs conceptions de la négritude. Selon Senghor, elle serait une métaphysique, un essentialisme, « comme s’il y avait une substance nègre, une âme nègre », tandis que pour Césaire « il y a seulement une culture africaine qui a survécu à travers les avatars de l’histoire » (p. 421-422).

Au point de vue politique, l’événement le plus marquant de la période pour la Martinique est sans doute la visite du général de Gaulle, en mars 1964. Accueillant le président de la République, Césaire évoque l’attachement de la Martinique à la France, tout en demandant une refonte des institutions, afin que la population martiniquaise, cette « collectivité d’hommes pauvres mais fiers [n’ait plus] le sentiment qu’elle assiste, impuissante, au déroulement de sa propre histoire,… le sentiment d’être frustrée de son avenir ». De Gaulle, refusera d’entendre un tel discours: « Entre l’Europe et l’Amérique, dira-t-il, il n’y a que des poussières, et on ne construit pas des États sur des poussières » (p. 369). Réponse du berger à la bergère : en juillet 1967, en visite officielle au Canada le général de Gaulle avait lancé la formule fameuse, « Vive le Québec libre » ; le mois suivant, dans son discours de clôture au troisième congrès du Parti progressiste martiniquais, Césaire ne ratera pas l’occasion de rendre au Général la monnaie de sa pièce : « ce pouvoir politique que les Canadiens français veulent conquérir pour vaincre les effets du colonialisme anglais,… nous, Martiniquais, devons le conquérir à la Martinique » (p. 404).

On sait que de Gaulle a quitté le pouvoir en 1969 après l’échec d’un référendum sur la régionalisation. A cette occasion, Césaire s’était prononcé pour une seule région Antilles-Guyane, « un ensemble suffisamment homogène, mais aussi suffisamment vaste et de composantes suffisamment complémentaires, tant du point de vue démographique que du point de vue des ressources » (p. 420). Lorsque les régions seront finalement créées par la gauche, cette dernière, pourtant, ne saura pas empêcher, dans les DOM, cette « vaine duplication des départements » condamnée à l’avance par Césaire (p. 419).

En avril 1966, Césaire est présent à Dakar au premier Festival mondial des arts nègres. Dans son allocution, il lance aux hommes politiques africains un appel qui peut surprendre : faites-nous une bonne politique, leur dit-il en substance,  et l’art africain sera sauvé (p. 401). La relation ainsi établie entre art et politique est pourtant  loin d’être évidente, les artistes les plus créatifs étant bien souvent dans une attitude d’opposition envers toutes les autorités. Déclaration tout aussi surprenante lors du congrès international d’intellectuels déjà mentionné : interrogé par la revue Casa de la Americas, Césaire déclare que la révolution cubaine s’inscrit « dans la ligne des préoccupations du surréalisme » (?) (p. 415).. 

Il y a peu à redire à propos de ces Ecrits de Césaire qui apportent une masse impressionnante d’informations.  On regrettera néanmoins que certains rapprochements ne soient pas faits. Pour n’en citer qu’un : p. 51-52 est présenté l’article « Vues sur Mallarmé » publié dans le numéro 5 de Tropiques (1942). Césaire y propose une étymologie fantaisiste du mot « nixe » employé par Mallarmé dans un sonnet qui contient par ailleurs le vers peut-être le plus célèbre du poète (« Aboli bibelot d’inanité sonore »). N’eût-il pas été opportun de mentionner que Césaire utilisera lui-même peu après le mot « nixe » dans son poème « La parole aux ouricous » (Soleil cou coupé) (4) ?

Le principal reproche que l’on puisse faire à ces Ecrits de Césaire concerne les index, au nombre de deux. L’Index général (49 p.) rassemble principalement des noms propres, ainsi que d’autres termes ou expressions suivant une logique difficile à percevoir. On y chercherait vainement, en tout cas, le mot « nixe ». Le second index est celui des textes d’Aimé Césaire. Il est subdivisé en plusieurs rubriques entre lesquels la distinction paraît souvent arbitraire : Audiovisuel ; Articles, essais, communiqués, déclarations écrites ; Discours, déclarations, conférences, conférences de presse ; Entretiens ; Interventions parlementaires ; Lettres, lettres ouvertes, télégrammes, tracts ; Théâtre ; Poésie ; Préfaces, traductions. En outre, le choix de l’ordre alphabétique du premier mot du titre rend l’usage de cet index très malcommode. Comment savoir ce que recouvrent des intitulés comme « Martiniquais, Martiniquaises » ou « Mise au point » (deux exemples pris au hasard dans la deuxième colonne de la page 879) ? Ou encore comment retrouver la déclaration de Césaire aux termes de laquelle il n’aurait « jamais été communiste » ? Si l’on se souvient qu’elle était faite au Nouvel Observateur, on peut la retrouver d’après l’index général où le Nouvel Observateur est dûment répertorié avec huit incidences. Par contre, si l’on se souvient plutôt qu’il s’agissait d’un entretien accordé au journaliste Gilles Anquetil, on n’arrivera à rien parce que si Gilles Anquetil figure bien dans l’index général, la page à laquelle il renvoie est erronée (651 au lieu de 705) (5).

Or cet entretien accordé au Nouvel Observateur, à l’occasion de la publication de la Poésie d’Aimé Césaire au Seuil, en 1994, présente un intérêt particulier, en dehors même de la déclaration sur le communisme. Le poète y revient sur sa trajectoire, depuis le départ de l’île natale, vécu comme une fuite (« Je m’y emmerdais profondément. J’ai donc foutu le camp avec joie. Imaginez Rimbaud à Charleville !) jusqu’à la décision de ne pas se représenter à la députation (« Je suis contre toute forme d’aristocratie, y compris celle de l’âge, quand elle a pour nom gérontocratie » – au moment de cette décision, en 1993, Césaire avait tout de même déjà atteint ses quatre-vingts ans !).

Des perles comme celle-ci, les Ecrits de Césaire en contiennent bien d’autres, ce qui rend leur lecture souvent distrayante. Ainsi, et pour conclure, en dépit de ses quelques imperfections, on ne saurait trop recommander ce travail magistral à quiconque désire acquérir une connaissance précise, quasiment exhaustive, du littérateur et de l’homme public. Quant au Césaire intime, sa biographie reste à écrire…  

Michel Herland, juillet 2013.

 (1)   Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, 2 vol., pagination consécutive de 1 à 891.

(2)   Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1978.

(3)   Voir encore, dans un entretien accordé à Jeune Afrique en 1998 : « Lorsque j’écris en français, je puise dans l’africain ». Avec cette citation d’Heidegger : « Le poète est celui qui indique la trace des dieux enfuis » (p. 732).

(4)   Nous devons cette information à René Hénane, auteur du Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004.

(5)   Les Anquetil n’ont pas de chance avec cet index. Seul Gilles Anquetil est référencé avec une indication erronée (651-654). En réalité, comme on peut le constater aux bonnes pages des Ecrits de Césaire  (705-707), le numéro du Nouvel Observateur en question contient à la fois un entretien avec Gilles Anquetil et un article du père de ce dernier, Jacques Anquetil, qui a séjourné plusieurs années aux Antilles avec la mission d’impulser l’artisanat d’art (article intitulé « Le Nègre fondamental et ses fils rebelles »). Précisons néanmoins que nous n’avons pas repéré d’autre erreur matérielle de ce type.

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