Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Histoires de théâtre – le Jeu de paume à Aix-en-Provence.

Le théâtre d’Aix-en-Provence a été construit en 1757 à l’initiative du marquis de la Barben, ami des muses, à l’emplacement d’un bâtiment où les jeunes gens de la ville s’exerçaient à la balle. D’où son nom : le Jeu de paume. Il est, avec celui de Bordeaux, le seul théâtre à l’italienne construit au XVIIIème siècle qui demeure encore debout en France. Il n’est plus, ceci dit, tout-à-fait dans son état initial, ayant reçu quelques embellissements au siècle suivant, parmi lesquels l’adjonction d’une coupole. Enfin, il a fait l’objet récemment d’une rénovation complète, qui reste néanmoins respectueuse de la disposition initiale comme du décor du XIXème.

Beaucoup d’eau a coulé dans le Rhône depuis 1757. Et beaucoup de choses ont changé aussi bien dans l’aménagement des théâtres que dans l’attitude du public. Le « parterre » n’est plus un sol en terre battue où le public populaire se tenait debout, bavardant ou vociférant (c’était selon), n’écoutant en tout état de cause que d’une oreille distraite les comédiens qui, sur les planches, enchaînaient des scénettes. Les « loges » ne sont plus des vitrines où l’on venait se montrer plutôt que regarder. À la « corbeille », on ne voit plus guère de ces belles toilettées et décolletées, qui, jadis, offraient leurs appas, comme posés dans une corbeille, à la contemplation des spectateurs du balcon. Et ce « balcon » ne ressemble plus guère au « poulailler » des origines, dont le nom rappelle une époque où les spectateurs s’amusaient à lancer des œufs sur les comédiens ou les chanteurs qui leur paraissaient insuffisants. On raconte d’ailleurs que, afin d’empêcher une habitude salissante autant que dégradante, certains directeurs installaient un grillage, transformant le poulailler en une cage véritable.
Le Jeu de paume a toujours été voué aussi bien à la musique qu’au théâtre. Comme dans beaucoup de salles de spectacle, le décor illustre directement les arts qui y sont pratiqués. En témoignent ici un tableau de la muse de la musique placé au-dessus de l’avant-scène, ainsi que les stucs de la coupole qui font alterner des masques et des instruments de musique.

A l’occasion des journées du patrimoine (18-19 septembre 2010), des comédiens ont monté un bref mais succulent spectacle dont les personnages représentaient le petit monde du théâtre : le metteur en scène, les comédiens – du cabotin professionnel à l’ingénue de service –, le machiniste, le pompier, avec en supplément un « Persan » (ou plutôt, en l’occurrence, un Chinois) qui s’étonne des superstitions de la profession. Pourquoi par exemple n’a-t-on pas le droit de prononcer le mot « corde » (comme le mot lapin sur un bateau) ? Pourquoi  la couleur verte est-elle prohibée ? Et pourquoi les koalas sont-ils interdits de séjour ? Concernant les deux dernières questions, on raconte d’abord que Molière, le grand Molière, le vrai saint-patron de la corporation, aurait porté un habit vert le soir fatidique où il est s’est effondré en scène – et, pour le koala, un spécimen de cette espèce par ailleurs charmante aurait confondu jadis, dit-on, un réverbère du théâtre de Sydney en Australie avec un bambou sur lequel il aurait grimpé, provoquant un incendie au cours duquel on eut à déplorer un nombre considérable de victimes. Que diable ce koala-là allait-il faire dans un théâtre, c’est ce que l’histoire ne dit pas. Quant à la « corde », elle évoque évidemment celle du pendu. Et le mot est de toutes façons trop vague pour être retenu par des connaisseurs : comme dans la marine, autant de bouts de ficelle voués à des usages particuliers, autant de mots différents.

Le théâtre, pour le public, c’est d’abord les comédiens. Ce sont eux qu’on connaît, qui animent le décor, qui font vivre le texte. A l’inverse, le public, pour les comédiens, est une puissance obscure et inquiétante : il peut en effet se muer en un juge impitoyable et faire payer aux comédiens non seulement leurs propres turpitudes mais encore des défauts dont ils ne sont nullement responsables, s’il s’agit des errements de la mise en scène ou des faiblesses de l’écriture. Surtout, même lorsque le public est bien disposé, même lorsqu’on sait qu’il applaudira à la fin, il reste celui qui induit le trac. Le trac, comme nul ne l’ignore (ou comme chacun croit le savoir car on ne le connaît pas vraiment tant qu’on ne l’a pas expérimenté soi-même), est un phénomène nerveux qui apparaît avant d’entrer en scène, un malaise, une angoisse dont les manifestations physiques précises varient d’ailleurs grandement suivant les individus.  L’une des causes du trac est évidemment la crainte du trou de mémoire. Ce dernier peut se produire à tout instant, même pour celui qui connaît parfaitement son texte. Quel est, au demeurant, le secret de l’apprentissage d’un texte ? Lire la première phrase (ou réplique), la répéter, la répéter jusqu’à ne plus faire de faute. Faire pareil avec la deuxième phrase, puis avec les deux enchaînées, et ainsi de suite. Simple, n’est-ce pas ? Mais fastidieux !

A propos du public et du vocabulaire, pourquoi le mot de Cambronne est-il si prisé chez les comédiens ? Cela remonterait au temps d’avant l’automobile, lorsque l’on se déplaçait en ville dans des fiacres ou des omnibus tirés par des chevaux. Beaucoup de crottin devant le théâtre était le signe d’une fréquentation intense, donc du succès. Primitif, n’est-ce pas ? N’empêche que le mot en question reste utilisé, bien au-delà du monde du théâtre, à titre propitiatoire.
Lorsque le public se presse en foule plus ou moins nombreuse devant le théâtre, c’est que le temps des représentations est arrivé. Auparavant, il y a eu les répétitions. Des moments de travail, de rigolade, d’énervement aussi car il a fallu s’accommoder des caprices des petits camarades et surtout du metteur en scène. Une formule est largement employée par les comédiens qui ne sont pas disposés à suivre telle ou telle consigne de leur metteur en scène : « Je le sens pas ».

Tous ces potins de théâtre étaient présentés à Aix sans temps mort et sans artifice. Le parti pris minimaliste était renforcé par l’absence totale de décor, sans même les pendrions et le rideau de fond de scène qu’affectionne le théâtre moderne – pour des raisons qui ne sont pas toujours uniquement d’économie. Quoi qu’il en soit, c’était une bonne idée, en ce jour voué à la découverte des dessous ou de l’envers du théâtre par le public que de montrer la scène du Jeu de paume complètement mise à nu, jusqu’aux murs couverts d’un enduit crasseux que la rénovation a volontairement conservé en témoignage des spectacles passés, des affres et des joies des comédiens qui se sont succédés entre ces murs au fil des siècles. Pour une fois, les spectateurs ont pu mesurer l’ampleur de l’espace scénique lorsqu’il est vide de tout décor : aussi vaste en surface et plus grand en hauteur, de la fosse aux cintres, que l’espace dévolu au public. C’est pourquoi, même dans un « petit » théâtre de 500 places comme celui d’Aix-en-Provence, il s’avère possible de monter de grosses machines – avec des fakirs naviguant sur des tapis volants ou des vénus sortant de l’onde… à condition, évidemment, que le budget de la production suive.

On aurait aimé savoir un peu mieux qui étaient tous les gens qui se sont pressés aux quatre représentations gratuites et ont suivi les visites du théâtre à l’occasion des journées du patrimoine. Sans doute y avait-il parmi eux de nombreux habitués mais le public de ces journées étant très diversifié, l’initiative prise par le Jeu de paume a nécessairement touché des personnes qui n’avaient jamais pénétré dans un théâtre et, parmi celles-là, certaines qui auront envie d’y revenir. Une initiative qui mériterait donc d’être reprise, en France ou ailleurs.

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