Née en France de parents martiniquais, Fabienne Kanor est une romancière et une réalisatrice de courts métrages et de documentaires. Elle est lʼauteure de six romans publiés chez Gallimard & Lattès, et dʼun album pour la jeunesse (Albin Michel). Elle a contribué à plusieurs collectifs (Volcaniques chez Mémoire d’Encrier) et écrit deux pièces jouées sur scène. Elle a travaillé durant de nombreuses années comme journaliste dans divers media (France 3, La Cinquième, RFO Martinique, Nova, RFI et France Culture) et, en 2010, a été nommée Chevalier des Arts et des Lettres. Un Caillou et des hommes, son dernier documentaire tourné en Guadeloupe et réalisé avec sa sœur Véronique, donne la parole à des consommateurs de crack. De son nouveau roman Je ne suis pas un homme qui pleure (Lattès 2016), voilà ce qu’elle dit : « À l’origine de ce roman, il devait être question d’amour ou plutôt d’amours inachevées. J’imaginais une histoire légère comme un milieu d’été avec une femme qui parle beaucoup et des hommes qui passent trop vite. C’est après l’avoir écrite, que j’ai réalisé ce que j’en avais fait : le livre d’une romancière qui interroge sa place, ses origines, l’histoire de sa mère, et l’écriture qui rafle tout. » L’impact de la colonisation sur la sexualité des post-colonisés vs petits fils de colons, lʼenfermement identitaire, la déterritorialisation et les rapports Nord/Sud sont ses sujets de prédilection.

Pulsions d’écriture

L’Atelier du libre-écrire

La parole fait l’homme mais il est difficile d’écrire sa propre voix, de mettre sur papier ses mots et ses langues intimes. On ne parle jamais comme on écrit. On n’écrit jamais ce que l’on aimerait raconter. La page blanche fait peur, fait fuir. Ecrire pour soi comme pour les autres reste un défi permanent. Chaque fois, les mêmes questions-pièges se posent : Quoi écrire ? Quels mots utiliser ? Est-ce bien nécessaire ? En ai-je le droit ? En suis-je capable ?

Dans l’Atelier du libre-écrire, nous n’allons pas nous laisser impressionner par ces questions. Nous allons écrire parce que nous sommes des vivants. Nous allons (nous) raconter parce que nous avons des souvenirs. Nous allons faire sonner et danser les mots parce qu’il n’y a rien de plus léger qu’un mot, rien de plus libre. Dans l’atelier, tout est possible : écrire, mais aussi murmurer, chanter, rire et pleurer, construire, démolir, voir, flairer, entendre, avoir peur, froid, chaud, chercher, trouver, perdre pied, apprendre, oublier.

Ici, nous aurons le privilège de tout déposer. Ce qui nous encombre. Ce qui nous nourrit. Ce qui nous entoure. Ce qui nous émeut.

Nous saurons qu’écrire ne s’apprend pas comme une règle de multiplication mais s’éprouve au jour le jour. C’est un sport complet.

C’est sans doute parce que je m’emploie présentement à perfectionner mon anglais que je comprends d’autant mieux la nécessité d’introduire une dimension ludique dans l’acquisition d’une langue étrangère. Aimer la nouvelle langue que l’on est en train d’apprendre, jouer avec, la pratiquer avec de moins en moins de complexes. S’autoriser à la parler non pas avec la peur panique, chronique, de la faute, mais parce qu’on a tous en soi des brins d’histoires à raconter, un imaginaire à explorer, des mots à pétrir et à partager.

Cet atelier s’adresse donc aussi à tout apprenant en français qui désire se débarrasser de son réflexe d’hypercorrection linguistique pour expérimenter la magie du langage.

Dans cet atelier, je ne suis ni un juge ni un professeur. Considérez-moi comme un entraîneur bienveillant. Je suis là pour vous lancer des pistes, vous mettre en condition et en situation d’écrire et de dire. Dans notre atelier, nous écrirons «bien» parce que nous apprendrons à nous exprimer avec nos tripes, nos bons sens et une grande liberté.

Exemples d’exercices pour attiser la créativité :

– Cadavre exquis : chaque participant est invité à écrire une phrase, sa phrase.

Une phrase + une phrase + une phrase + etc. = un texte.

– Chaque participant liste les souvenirs qui lui sont chers. Cet exercice s’appuie

sur le recueil de Georges Pérec intitulé Je me souviens.

– Des inventaires poétiques. Un descriptif original de tout ce qu’il y a, par

exemple, dans votre chambre.

– Développer des dialogues à partir d’une image ou d’une situation réelle.

– Inventer la suite d’un texte que je vous aurai lu.

– S’inspirer des Notes de chevet de la poétesse japonaise Sei Shônagon pour dresser la liste des choses qui font battre le coeur, des choses qui paraissent pitoyables, des choses qui donnent une impression de chaleur….

– Ecrire des incipit (débuts de roman).

– Ramener de chez vous un objet ou une photographie de famille qui vous inspire, et dégagez en une courte histoire.

Nous avons plusieurs semaines devant nous et disposons pour chaque session de deux heures en moyenne. Profitez-en pour écrire « plus long » ! Pour vous essayer à la nouvelle, au monologue ou à la poésie. Sous ma houlette (je suis là pour vous guider dans l’écriture et répondre à toutes vos interrogations), vous aurez donc une vingtaine de minutes à la fin de chaque session pour écrire et affiner un texte personnel. Cette production prendra forme au fil des semaines. Vous l’offrirez en lecture au groupe lors de notre dernier rendez-vous.

Originaire de Martinique, Fabienne Kanor est l’auteur de cinq romans, de deux pièces de théâtre et d’un album pour la jeunesse. Elle est aussi réalisatrice. Elle a signé deux courts métrages et de nombreux documentaires. Ses mots-clefs : l’enfermement identitaire, le poids de la mémoire collective sur l’individu, le duo-duel féminin/masculin, l’immigration ouest-africaine. Elle a temporairement immigré à la Nouvelle-Orléans pour y écrire un roman qui se déroulera sur une plantation.

« Une paire de pantoufles rouges »

John Patin

C’était en 1935. Papa venait de mourir.

Il venait de mourir et il se trouvait dans le salon de notre maison à la ferme. Il n’y avait pas de maisons funéraires en ce temps-là ; tout le monde était donc venu chez vous.

Et moi, j’avais une décision importante à prendre. J’étais toute seule sur la galerie de la ferme cet après-midi-là, perdue dans mes pensées quand j’ai entendu claquer la porte, celle de la cuisine, avec la moustiquaire. Moman était venue me parler. Mais moi, je n’ai pas bougé, et nous sommes restées quelques moments dans le silence.

Quand Moman m’a enfin parlé, elle m’a dit : « Il est là, tu sais. »

Je savais bien de qui il s’agissait, mais je lui ai quand même demandé qui.

« M. Praszynski » elle a répondu.

« Moi, je n’ai rien à voir avec ce pollack-là » j’ai fait.

« Il est venu présenter ses respects. »

« Et, donc ? »

« Il a demandé si tu étais là. »

« Si j’étais là ? Quel idiot… mais il est chez moi, non ? C’est notre maison à nous. C’est Papa qui est dans le cercueil. Si j’étais là… »

« Italia… Il est gentil, cet homme. »

« Mais à quoi ça sert d’être gentil ? Tu ne le comprends même pas ce Slave ; il ne parle pas français et toi tu ne comprends pas l’anglais. »

« Mais ça se voit qu’il est gentil, c’est son air, » elle a insisté.

« Il ne me connaît pas. »

« Il te connaît assez. Et il t’aime bien assez. »

Je me suis tournée vers ma mère pour la première fois de la journée, et je l’ai regardée. Elle avait l’air faible, crevé, mais obstiné. Elle n’allait pas arrêter de m’embêter jusqu’à ce que je passe le bonjour à ce boche.

Elle a continué : « Papa est mort. Moi, Italia, je vais finir par mourir. Plus tôt que tard, tu sais. Et puis, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas être toute seule ? Mais non, tu vas rester ici et vivre avec Doria. »

J’ai réalisé avec horreur que Moman avait raison.

Doria le méchant, le détestable, le caca diable ; Doria le dixième – moi le onzième – des treize enfants, l’insupportable, le fou, le vilain petit canard des Judice ; Doria qu’on avait rebaptisé Doc parce que, quand il était petit, il jouait au « dentiste » en mettant du papier d’aluminium dans nos bouches avec de la merde des poulets comme colle.

Et même maintenant, même à l’âge de trente-cinq ans, il avait gardé ce surnom: Doc. Comme s’il était toujours une canaille. Lui, il représentait l’autorité. Comme Moman disait, « Si Doria dit que c’est bleu, même si c’est noir, c’est bleu. » Et puis, il y avait moi… Lui et moi, les deux derniers célibataires de la famille, les deux qui resteraient ensemble, adultes sans père ni mère.

Oui, Moman avait bien raison.

Même s’il était différent de nous, c’est vrai que le Polonais était gentil. Sa famille avait quitté la Pologne pour émigrer dans le New Jersey. Il avait grandi et passé presque toute sa vie là-bas. Moi, j’ai quitté l’école après huit ans d’études, mais c’était assez pour apprendre l’anglais, alors la langue n’était pas une barrière pour nous. Cependant, lui, le Polonais, était beaucoup plus jeune que moi – j’avais 33 ans, lui 26  – et on disait tout le temps qu’il était beau, mais la beauté… peu importe !

Jusqu’à ce moment-là sur la galerie, avec Moman, jusqu’à ce que je me retrouve à veiller le corps de Papa, je ne l’avais jamais prise au sérieux, la vie conjugale.

Les mois qui ont précédé la mort de Papa, je le voyais souvent, ce John Praszynski. Il était même venu plusieurs fois au magasin dans la grand-rue de la ville où je travaillais comme vendeuse et couturière, mais je refusais de le servir. Il avait demandé après moi à mon patron. Je n’avais pas réagi ; la seule chose que je voulais faire, c’était l’ignorer.

La première fois que John m’a rendu visite à la ferme, c’était un dimanche. Il est venu avec Mac, le mari de mon amie Alice, qui connaissait bien Papa et qui venait de Tennessee et ne parlait pas français, lui non plus. Papa et moi, on était sur la galerie, sous le store, dans des chaises qui nous berçaient. Papa les a reçus et Moman m’a demandé de leur servir de la glace, parce qu’on avait de la glace dans la cuisine, et qu’ils auraient bien aimé, pensait-elle, en manger. Mais je ne l’ai pas fait. Pour ne pas qu’ils reviennent, je ne voulais rien leur donner, je voulais qu’on me laisse tranquille. Parce que John et Mac étaient de bons amis, quand John est revenu tout seul nous rendre visite, mon père l’a accueilli chez nous comme si ce n’était rien. C’était normal, on n’a pas trouvé ça bizarre. Mais après quelques temps, il a commencé à nous rendre visite régulièrement, un peu trop souvent, à mon goût…

Je me suis rappelée tout cela, et j’ai dit à Moman « Bon. Dis-lui de venir me parler ici. »

Quand John est entré sur la galerie, il portait un joli costume comme toujours (on disait tout le temps que c’était un homme bien habillé). Il m’a présenté ses condoléances, et j’ai répondu en prononçant un « Well thank you, Mr. Praszynski » tout à fait poli, puis il m’a dit qu’il ne voulait pas me déranger, mais il m’a ensuite demandé s’il pouvait revenir me voir le lendemain. J’ai accepté.

En homme de parole, il est revenu le lendemain, et le jour d’après, et le jour d’après, jusqu’au jour où je n’habitais plus la ferme de ma famille, mais une jolie petite maison en ville que John avait achetée. C’était une toute petite fête ; on n’était pas nombreux à la cérémonie : le Père Amel, les témoins : ma sœur cadette Mina et son fiancé Henri, John et moi : vêtue en tailleur gris avec une paire de pantoufles rouges.

Quand j’ai annoncé la nouvelle à Moman que je m’étais mariée, pauvre Moman qui avait bien raison de penser qu’elle mourrait bientôt puisqu’elle nous a quitté peu de temps après la disparition de Papa, elle m’a dit, « Je crois que tu as pris la bonne décision, Italia. »

***

Puis, John est parti pour six mois. Il habitait une ville qui s’appelle Salinas, en Californie, il m’envoyait des cartes postales californiennes presque chaque jour et personne dans la ville ne savait que je m’étais mariée… sauf bien sûr Zerben, mon patron, qui voyait arriver quotidiennement ces cartes postales au magasin où je travaillais et à qui j’avais raconté la vérité.

Ce maudit Doria, il a fini par acheter sa propre maison en ville, pas trop loin de la nôtre. Je visitais souvent sa maison, et je réfléchissais à comment j’avais échappé de très peu une vie dans cette maison avec mon frère aîné. Quand John est rentré de Californie, nous sommes partis pour la grande ville, la Nouvelle-Orléans, où j’ai mis au monde John Steven, mon premier enfant. Mais avant de quitter ma ville natale, nous sommes passés chez Doria une dernière fois pour lui dire au revoir. Mon frère avait l’air sérieux et pensif pendant notre visite. Puis dans la voiture, John semblait s’inquiéter pour Doria et il s’est demandé à haute voix qui va prendre soin de lui. J’ai dit que Doria est un homme adulte et qu’il se débrouillera fort bien par lui-même. Mais il faut dire en toute franchise que je pensais souvent à mon frère ; surtout je me demandais s’il jouait toujours avec des crottes d’oiseaux.


“Amarante en Main”

Philip Keel Geheber

I

Mon grand-père n’a jamais voyagé en Amazonie, mais il a travaillé à la main les bois qui venaient de là-bas. Quand je regarde l’appui de la fenêtre au-dessus de l’évier, je vois la dernière chose qui me reste de lui : une petite boule en amarante. Amarante, on l’appelle aussi amendoim, peltogyne, ou cœur pourpre à cause de sa chair couleur sanguine. Il est l’un des plus durs et des plus solides bois du monde. On le trouve au Brésil, au Panama, au Suriname et en Guyane. Mon grand-père n’a pas vu ces lieux ; il n’a pas vu les peltogynes vivants ; il n’a pas vu les forets d’Amazonie. Il ne sait rien de ce monde, mais, grâce à ses mains, sait lui redonner forme et vie. Je tiens mon surnom d’un homme qui, sur son tour, transforme des bois rares en objets du quotidien.

II

Au Surinam, les peltogynes peuvent atteindre cinquante mètres de hauteur. Leurs troncs font environ cent cinquante centimètres de diamètre. Ces grands arbres se balancent au vent. On voit glisser leurs petites fleurs blanches lorsque le soleil se couche. Ils sont comme des rois, ces arbres, au bord de la rivière, jusqu’au moment où les bûcherons les fauchent avec leurs tronçonneuses tournantes, les coupent et les crèvent sans pitié. Avec, ils font des bûches pourpres qui illuminent la forêt. Un homme enregistre les bûches dans un journal de bord, les hélices tournent, le bois part d’Amérique de sud pour l’Amérique du nord, il quitte les tropiques pour un autre climat, pour un autre but.

III

Parfois, mon grand-père nous emmenait, mon frère et moi, chez le marchand de bois de Ponchatoula. On suivait la route qui enjambait la Tickfaw Rivière, on traversait les marécages verdoyants et moussus. A l’aube, on voyait s’envoler les aigrettes et les hérons, on les regardait voler au-dessus de la route, aller dans notre direction, ou décrier des cercles, plus haut, toujours plus haut vers le soleil qui les aimantait. Je me souviens de cette route. Je me souviens qu’on se disait « Ponchatoula », comme un code secret entre nous. Quand on atteignait l’entrepôt, mon grand-père nous laissait courir entre les rangées de bûches. Et, alors, je lançais à mon frère : « Aaron, trouvons la plus belle bûche » ou encore : « Aaron, découvrons le bois le plus cher ! »

Un jour que mon grand-père, en quête d’un matériau précieux, demandait conseil au marchand, il fut attiré par un bois de couleur pourpre. « Monsieur, qu’est-ce que c’est ? » « Oh ça » répondit le vendeur de bois, « On l’appelle amarante, c’est du pourpre riche, le cœur de pourpre. » Mon grand-père a commandé deux bûches et on a répété « Amarante ». On était fiers, ce jour-là, de notre achat. Grand-père roulait et nous, on faisait tourner le mot amarante dans nos bouches.

IV

Le tour toussotait constamment. Tous les après-midis, dans son atelier, mon grand-père travaillait au tour, tournant le bois, le bois tournant au tour, transformant des billes en boules, en petites boules de bois d’amarante. Les tronçons diminuaient, la poussière de pourpre grandissait. L’odeur de la sciure se mélangeait à celle du tabac. Mon grand-père continuait ses tours de magie

V

Chez mes grands-parents, on a des boules partout : sur la table, dans les toilettes, sous le bar, dessus l’évier, dans les placards, dessous l’escalier. En chêne, en acajou, en teck, en bois de zèbre, en érable, en frêne, en bouleau, en noyer, en peuplier, en hêtre, en cerisier, en cèdre, en ciguë, en cyprès, en aulne, en olivier, et surtout en amarante, les boules remplissent la maison.

Elles avaient des formes jamais vues nulle part : nouvelle taille, nouvelle profondeur, bois rare, lignes, angles, et courbure singulières. Chaque boule était unique.

Un jour de 24 décembre, chez mes grands-parents, on s’est offert des cadeaux qu’on a déballés en famille. C’était une nuit froide, on buvait les chocolats chauds avec de la crème sucrée et on écoutait les chants de Noël électroniques de Mannheim Steamroller, le groupe préféré de mon grand-père.

Mon grand-père tend une petite boite à ma mère.

« Tu sais ce qu’il y a dedans ? »

« Je suppose que oui ».

—Non, on a rétorqué, nous autres, comme un seul chœur.

Le papier cadeau a bruit. Maman a ôté le couvercle de la boîte pour nous montrer le pourpre profond de la nouvelle petite boule. Nous l’avons admirée et quelqu’un a demandé quel était le nom du bois qui donnait cette couleur si charmante.

J’ai regardé mon frère et, ensemble, on a lâché : « amarante». Ma mère a fait passer la boule afin que tout le monde, dans la salle, puisse la faire tourner et la contempler.

VI

C’est ma grand-mère qui nous a appris la nouvelle. Grand-père était malade. Il avait un cancer et ce cancer grandissait, serrait fort ses nerfs et encerclait sa colonne vertébrale depuis des mois. On est allés à l’hôpital, on a couru dans des couloirs clairs et blancs, longé des charriots d’instruments en acier inoxydable qui réfléchissaient l’illumination tranchante, on a poussé des portes battantes, on a respiré l’air antiseptique, mais on n’a pas eu le temps.

Grand-père a tourné ses yeux vers la fenêtre, une dernière fois.

Je n’avais jamais vu la mort. Je me suis retourné vers mon père qui pleurait.

VII

Quand je fais le ménage, il m’arrive de dépoussiérer ma boule. Je la soulève, je l’astique, je la retourne. Je lis, gravé dans le bois : « DWG ’91 AMARANTH ». Je prononce le nom de mon grand-père, je répète le mot « amarante » trois fois et replace la boule au-dessus de l’évier.


« QUE RESTE-T-IL DE MOI ? »

Lise Ekani

Il était environ onze heures quand mon partenaire Ryan et moi avons été dépêchés sur le lieu du crime. Le corps d’une jeune fille venait d’être découvert dans le parc. Pour moi, ce n’était qu’une nouvelle enquête. J’avoue que j’étais de très bonne humeur. La date de mes vacances approchait. J’avais besoin de voir la mer, j’avais envie de faire des rencontres. Et pourquoi pas, qui sait, trouver l’amour.

Des policiers et une poignée de curieux étaient déjà dans le parc lorsque nous sommes arrivés. La victime était couchée sur le ventre au milieu de la pelouse et l’on apercevait à peine son visage dissimulé par une abondante chevelure. Elle semblait dormir d’un sommeil profond, indifférente au brouhaha. Frappé par cette quiétude, personne n’osait s’approcher. Chose vraiment étrange dans les cas d’homicide où, généralement, on cherche à « dévoiler » la victime et à lui attribuer une identité assez rapidement.

Enfin, on retourna le corps et un silence de cimetière envahit le parc, du moins c’est ce qu’il m’a semblé. Je suis restée sans voix et mes jambes avaient du mal à me porter et puis, plus rien. Un trou noir. Plus tard, quand je me suis réveillée, j’étais allongée et mes collègues autour de moi me questionnaient. Et soudain, tout m’est revenu. Cette jeune fille étendue sur cette pelouse, c’était mon portrait, trait pour trait. La victime, c’était moi, mon sosie ou ma jumelle, peu importe ! Une nouvelle vie commençait, avec une moi vivante et une moi morte.

Maya n’arrivait pas à trouver le sommeil. Elle songeait à tout ce qui s’était passé ces derniers jours. Elle se repassait les évènements qui l’avaient conduit loin de l’Amérique, dans cette terre inconnue qu’était encore, pour elle, l’Afrique.

Il faisait un peu frais. Elle s’enveloppa dans un châle que lui avait donné sa grand-mère et attacha ses longs cheveux. Ce n’était pas sa vraie grand-mère. C’était la dame qui s’occupait d’elle lorsqu’elle était petite et que ses parents allaient travailler. Mais, maintenant, Maya avait une nouvelle famille. Depuis quelques jours, elle appartenait à une famille africaine modeste, un clan qui était tout ému de la revoir, malgré l’odeur de deuil qui flottait partout. Elle était là, chez eux, parce qu’elle n’avait pas eu le choix. Il avait fallu franchir le pas, refaire à l’envers le chemin d’Alima et découvrir les secrets enfouis.

Après la découverte du corps d’Alima, étrangement si semblable à moi, j’avais voulu en savoir plus. Non, si je dois être sincère, même avant cela, je me posais des questions. Je voulais savoir qui j’étais. C’est cette enquête qui m’a révélé mon histoire.

L’histoire était triste et compliquée. Alima et moi étions les fruits des égarements de mon père en Afrique. Ne pouvant pas avoir d’enfant, ma mère avait supplié notre mère naturelle de lui confier ses petites jumelles afin qu’elles les élèvent comme les siennes. Notre mère avait catégoriquement refusé et ma mère était rentrée en Amérique, résignée. Quelques mois plus tard, mon père l’avait rejointe, avec moi dans ses bras. Je savais que j’avais été adoptée, puisque je suis couleur caramel et, eux, blancs.

Non ! Cela n’était pas possible ! Alima, la morte, était ma sœur jumelle.

J’ai crié après que ma mère, si tendre, si douce, si parfaite, m’ait tout avoué, et je l’ai traitée de tous les noms. Elle pleurait, elle s’excusait, elle me disait qu’elle avait soupçonné un enlèvement, mais le désir de maternité avait pris le pas sur ses doutes et la routine s’était installée. Voilà comment je suis devenue Maya Miller, vingt-six ans, Américaine, fille de John et de Sarah.

Je suis partie de la maison et j’ai laissé ma mère, dévastée et seule. Mon père était mort il y a quelques années.

Le test ADN corroborait l’histoire de la mère de Maya, les enquêtes menées avançaient à pas de tortue. On savait que l’inconnue retrouvée dans le parc s’appelait Alima Evina, qu’elle était entrée aux Etats-Unis avec un visa étudiant. Rien de plus. Malgré des heures et des heures d’enquêtes, personne n’était en mesure de nous fournir d’autres renseignements, de trouver les causes de sa mort, mort naturelle selon l’autopsie. L’enquête était close. Si aucune famille ne réclamait son corps, Alima Evina serait enterrée sur le sol américain, avec pour seuls témoins, des curieux.

Maya était en ébullition. L’histoire de sa sœur, sa jumelle, à présent contenue dans un carton, se résumait donc à un passeport, un pagne, des bijoux, un sac à main, des devises américaines et étrangères, une photo de famille : Alima, Maya et leurs parents, et un roman de Colleen McCullough, Les oiseaux se cachent pour mourir, dont Maya possédait la version anglaise, cadeau de son père. Elle devait agir, tenter quelque chose. Sinon, ce serait la fin. Elle coulerait avec Alima, et on l’enterrerait elle aussi.

J’ai réclamé le corps d’Alima, et contacté directement la famille, sa famille, notre famille par le biais de l’ambassade. J’ai vidé mon compte bancaire, bradé mon héritage, j’ai pris juste le nécessaire et je suis partie sans dire aurevoir. A qui aurais-je fait mes adieux ? A l’Amérique ? Si hautaine et indifférente. A ma mère ? Cette égoïste. A qui ?

Après de longues heures de vols et de connections, Alima et moi sommes enfin arrivées. Ils étaient tous là pour nous accueillir, certains riaient, d’autres pleuraient, beaucoup d’émotions et surtout quelle chaleur, malgré la brise. Je ne connaissais personne, à l’exception d’un oncle avec lequel j’avais communiqué avant le voyage. On m’embrassait, me touchait, me questionnait, j’étouffais mais je ne suffoquais pas. Ils voulaient savoir. Moi aussi je voulais savoir. Tout le monde voulait savoir, mais qui allait commencer à narrer en premier ?

Au bout du compte : le silence. Nous sommes tous restés muets pendant des heures parce que ne pas dire, c’est dire, et que dans cette Afrique qui coule en moi, la prise de parole relève de tout un cérémonial. J’ai été patiente et j’ai posé toutes les questions. J’ai été patiente, oui, et j’ai reçu des réponses, fracturées, parfois, mais enfin, je pouvais fouler la terre de mes ancêtres et cette sensation-là, il n’y avait pas de mots pour la décrire.

On enterre Alima demain et je pense que tout le monde est en paix maintenant, elle peut reposer tranquillement auprès des nôtres et nous veillerons à ce que la flamme ne s’éteigne jamais.

Alima a en effet été enterrée auprès de sa mère, morte plusieurs années plus tôt. Maya était la curiosité, et surtout l’attraction de la communauté. Pour tous, c’étaient les ancêtres qui avaient guidé ses pas vers le village et, de cela, ils en étaient reconnaissants, ils se sentaient bénis. Maya a été purifiée afin que l’esprit de sa sœur disparue ne vienne jamais la hanter. On lui a fait ingurgiter un breuvage à base d’écorces et on lui a aspergé le corps. Elle se sentait libre, forte et soulagée, elle était un « sac » d’émotions. Beaucoup d’informations en quelques jours. Il fallait dormir. Pour eux, Alima n’était pas morte, elle était juste l’instrument, le sacrifice qu’il fallait pour que Maya retourne vers les siens.

Mon père et ma mère étaient enseignants aux Etats-Unis et s’étaient engagés comme missionnaires pour éduquer et évangéliser l’Afrique. C’était un jeune couple que le désir puis l’impossibilité d’avoir des enfants avait divisé. Seule l’idée d’une mission importante, éduquer de jeunes africains, les rapprochait. Ils y avaient investi toutes leurs vies et s’y donnaient à fond. Notre mère faisait partie de leurs premières cuvées et ils en étaient fiers. Elle s’était rapprochée de plus en plus du couple et de leur église et avait créé une chorale qui animait les cultes. La suite, vous la connaissez et, selon les dires de ma grand-mère, notre mère était éperdument amoureuse de notre père. Elle pense que le départ de ce dernier, surtout avec moi, a précipité sa mort. Le scandale de la grossesse de notre mère et surtout la naissance de ses deux bébés « blancs » ont à jamais scellé le sort de l’école et celui de l’église du village. Tous les missionnaires sont partis et mon père m’a kidnappée. Notre mère n’a jamais pu refaire sa vie. Qui aurait encore voulu d’une femme marquée au fer rouge ?

Elle a élevé Alima afin qu’elle aille, un jour, en Amérique retrouver cette autre famille. Alima a presque réussi. Comme j’aurais aimé la connaître, discuter avec elle, me retrouver en elle. Est-il trop tard ? Apaisée et plus sereine, je vais appeler ma mère pour lui dire, pour lui raconter, pour qu’elle sache. De toutes les façons, elle en a aussi besoin, comme nous tous d’ailleurs.

Je regarde le village et je le trouve diffèrent de toutes les idées reçues sur l’Afrique, l’air y est pur et la brise fait du bien. Alima m’a ramenée vers les miens et, petit à petit, mes racines prennent possession de moi. Je le lui dirai, à ma mère, que je ne rentre plus, je n’irai plus vers les murs de béton et la froideur, je vais m’engloutir dans la terre africaine et rester dans la chaleur de ses mamelles. Je n’avais que ces quelques indices et un pagne, un nom pour la retrouver, les retrouver. Je ne parle pas encore la langue mais j’apprendrai. Je donnerai aussi vingt-six années à l’Afrique, comme j’en ai donné à l’Amérique. Et si l’heure de rejoindre Alima et notre mère sonne, je serais ravie de les rejoindre parce que je sais qu’elles m’auront réservé une place auprès de nos ancêtres.

Je suis enfin en paix.


« Belle et rebelle »

Mathilde Pointière 

Ma chère,

Comment vas-tu ? Es-tu prête pour les fêtes ? Tu es si belle à cette période. Bien sûr tu es toujours belle ! mais avec les fêtes, tu as ce petit quelque chose en plus, ces lumières qui s’illuminent en toi. Pour Noël, tu es toujours la plus radieuse.

As-tu reçu mes lettres ? J’en ai écrit beaucoup, bien plus que je n’en ai envoyées. Mais je n’ai jamais reçu de réponse ! Est-ce que tu ne voulais pas m’écrire ? Ou alors je me suis déplacé trop souvent. Après toi, tu sais, c’est bien difficile d’en trouver une autre qui soit capable de me garder bien longtemps.

Cela fait des semaines que je cherche mon petit livre bleu, est-ce que c’est toi qui l’as ? Tu sais, celui qu’on avait trouvé dans la petite librairie près du port, ce jour où on s’était baladé des heures au soleil. Je ne sais plus où il est, enfin si c’est toi qui l’as, ça ne me dérange pas.

Tu me manques. Est-ce que je t’ai manqué aussi ? Non, ne réponds pas, j’ai peur de savoir. Tu m’as déjà fait trop mal, pas la peine d’en rajouter. Est-ce que tu te souviens au moins, de tout ce que tu m’as fait ? De tout le mal que tu m’as fait ? Je suis sûre que là, tu fais l’innocente, comme si tu ne savais pas de quoi je parlais. Je te connais trop bien ! Moi je n’ai pas oublié. Je n’ai pas oublié comment tu m’as trahi.

Tu m’as vu grandir, tu savais tout de moi. Tu étais là quand je grimpais dans les arbres et quand je courrais sur la plage. D’ailleurs, tu sais peut-être trop de choses ; c’est toi qui connais tous mes secrets !! Ma meilleure amie, mon refuge. Tout le monde pensait qu’on serait ensemble pour toujours, on s’entendait si bien. Toi et moi, on aurait pu avoir une belle vie ensemble. Moi je voulais qu’on les fasse ensemble ces voyages.

Mais tu as tout foutu en l’air !!! Comment as-tu pu me faire ça ? Comment as-tu pu les laisser m’attaquer, me mettre à terre ? Toi, censée être ma gardienne, tu ne m’as pas protégé !! Tu es restée là à regarder sans rien faire. Alors oui ! bah oui, je suis parti ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse d’autre ? Tu m’as laissé tomber, alors je t’ai quittée !

Est-ce que ce n’était pas ton rôle pourtant, de me protéger ? Si je ne peux pas avoir confiance en toi, alors en qui ? Et puis, tu en as défendu d’autres avant moi, alors pourquoi pas moi ? Ma belle, on la connaît tous ton histoire. On en est fier en plus, moi et tous les autres. Ahh, ce qu’on aime dire qu’on te connaît. « La plus belle de toute la côte ouest, et la plus forte aussi, oui, c’est avec elle que j’ai grandi ! », c’est ce qu’on dit tous. Et à ceux qui ne savent pas, on raconte comment il y a bien longtemps tu as défendu ceux qui étaient menacés de mort parce qu’ils n’avaient pas les mêmes croyances. On explique comment tu as défié l’autorité et comment tu as abrité tout ce monde derrière tes remparts, le plus longtemps que tu as pu. Tu les as protégés, et tu en as sauvés beaucoup.

Ahh, ce qu’on est fier, et moi le premier !! Partout où je vais, je parle de toi, je raconte à qui veut l’entendre que je te connais, je leur dis à tous que c’est toi la meilleure. Je raconte notre histoire. Et parfois, je radote, j’oublie que j’ai déjà tout dit, et je recommence. Et parfois je rencontre des gens qui t’ont connue. Ils sont presque tous d’accord avec moi, et ils aiment bien parler de toi, eux aussi. Mais … pas tous. Ma belle, dans mes derniers voyages, vers le nouveau monde, j’en ai aussi rencontrés qui ne t’aiment pas trop. Qui ne t’aiment pas du tout d’ailleurs.

Ils avaient des choses bien moches à dire sur toi. Mais pourquoi est-ce que tu ne m’as pas raconté tout ça ? Tu as honte ? J’espère bien, qui n’aurait pas honte à ta place ? Il paraît que je ne suis pas le seul que tu as trahi. Mais alors si j’en crois leurs histoires, finalement je ne suis pas tant à plaindre ! Là-bas, ils racontent que tu as fait venir des gens chez toi, que tu les as forcés, mais que tu ne voulais pas les garder. Ils disent que tu les déracinais, qu’ils passaient par chez toi, comme une escale, et qu’après tu les envoyais en enfer.

Dis-moi, c’est vrai tout ça ? C’est vrai que tu y as participé à ce triangle de l’horreur ? Au début je ne voulais pas y croire. Non, impossible, elle n’a pas pu faire ça, je me disais. Et puis j’ai bien dû me rendre à l’évidence. Tu as fait toutes ces choses.

Ma belle, je voulais te dire que moi je te pardonne. Je te pardonne pour ce que tu m’as fait à moi, pour notre histoire. Je ne peux pas te pardonner pour l’Histoire, c’est inexcusable ce que tu as fait. Mais, si tu le racontes, si tu es franche et que tu ne caches pas tes crimes, ça serait déjà bien. Raconte-les ; de la même façon dont tu parles de tes exploits, parle de tes erreurs.

Allez ma belle, il est temps de te dire au revoir. Inutile de m’écrire, je ne serai pas ici bien longtemps. Je suis en route, j’essaye de venir te voir, une dernière fois.

 

Je t’embrasse.

 

M.


« L’Écrémage »

Un conte écrit par Jonathan ‘’feral opossum’’ Mayers

C’était la cuiller de Joseph Mayers, de qui mon deuxième prénom vient.  Li, il a eu des amis à la plantation dans laquelle il a travaillé comme un chef.  Eux-autres étiont Créoles, pas seulement Créoles noirs, comme on connait asteur – non, c’était pas comme ça – mais, des Créoles comme la signification classique : les Créoles aviont l’héritage francophone, étiont nés en Louisiane, et surtout aviont la peau de n’importe quelle couleur.  Des fois, Joseph cuisait pour eux après une longue journée chaude, faisant du jambalaya aux saucisses dans sa grande chaudière.  Celle-là, principalement usée à son travail pour faire bouillir des cannes à sucre, a bien porté un sacré tas de l’âme.  C’était tout noir et bien assaisonné, comme ça devrait être.

Oh, c’est si sucré, cette eau à canne à sucre !  Plonge-moi donc encore dans cette confection confortable, même affectueuse.  Je serai plein de gras doux en t’aidant à enlever tout ce caca, Joseph !  Lorsque je me baigne dedans, on discutera comment le monde profitera de cette belle création délicieuse.

Laisse-moi vous dire, si vous-autres était là dans les clos de canne-là, vous chercherait toujours un ‘tit brin de canne pour manger sous le soleil si chaud si brillant. Les amis de Joseph, les Créoles bonasses, là-bas, étiont pas dans l’ombre d’une couverture comme li avec cette cuiller et sa chaudière. Pour se soigner, eux-autres a foutument eu besoin de quèque chose bonne et plaisante lorsqu’ils cultivaient pendant la journée.  Quèque chose qui les ferait content de tirer les cannes de la terre, bougre, pas juste pour faire un tas de dur labour pour le patron d’une plantation hors-là en Pointe Coupée.  Et cette cuiller-ci, faite en nickel, a absorbé tous les esprits qui avaient déjà touché la terre où les cannes à sucre étiont plantées pis cultivées.

C’est nous-autres ! C’est nous-autres dont le monde aura besoin pour les animer.  On va les animer en mettant tout ce qu’on a fait dans leur manger.  C’t’affaire, ce sirop avec la couleur brun doré, ce produit naturel des cannes à sucre, c’est ça qui va les aider !  De ça, j’suis sûr !

Pooh ! Il y avait une fois que le patron était foutument fâché parce qu’il a remarqué un des Créoles goûtant un peu de la canne pis il est devenu comme un homme du vieux temps d’esclavage – rudement violent vers ceux qui l’auriont pas eu la permission ou le droit de goûter ses produits.

Joseph était après regarder ce qui se passait sur la galerie de la maison sur la plantation.  Il a vu le patron fâché est après sortir son fusil de la boîte laquelle était placée auprès de la porte sur la galerie.  Merde, quel vilain-là. On dirait la canne était un sisi-à-dents.

Ça m’est égal que tu m’avais jetté forcement dans la chaudière, ou même m’es cogné sur le côté.  Il faut casser un œuf pour faire une omelette, n’est-ce pas ?

Tenant cette cuiller lourde dans sa main gauche, il a quitté la chaudière où il se trouvait et dont il écrémait le gras doux en l’usant.  Il avançait prudent vers le patron.  Même comme le soleil était après jeter les raies fortes de la chaleur, cette cuiller restait froide lorsqu’il traversait le chemin et marchait sur les chadrons. Et li, il était après suer comme un cochon.  Joseph est monté les escaliers de la galerie.

C’est bien ce qu’on fait.  On est après aider tous les autres à devenir pleins de joie, contents, tout ça.  Quoi tu crois, bougre ?

Le patron, après mettre en pointe le Créole préoccupé dans le clos de cannes, a enlevé son fusil.

Comme une planète, une lune, même un astéroïde, cette cuiller se tient en place jusqu’à ce qu’une force déclenche une réaction.  Ça devient quède.  Ça pivote rapidement vers du mou.

Paiyow! Le long fusil était tiré.

L’impact.

Il faisait comme l’été a visité le printemps, entourant l’air frais pis l’étouffant en sirop chaud, cependant avec un goût de cuivre, pas de sucre.

Manquant le Créole, la boule a passé par le clos-ci, pis frappé un chêne vert au-delà la clôture-là.

Non, c’était pas comme ça.

Une vaillante jeune Créole s’est jetée devant le Créole, la cible.  Les deux sont tombés icitte.  La balle l’a traversée comme si elle était un passe-lait.

Le monde avait peur du patron et de son fusil et qu’elle était morte, mais là, dans ce clos et loin là-bas sur la galerie, eux-autres avait vu la solidarité.

Tu crois ce que je crois, bougre ?  Ouais, j’l’ois sur ton visage que tu crois la même chose que moi, Joseph.  C’est l’écrémage qu’on fasse foutument bien !


« La bague »

Tara Smithson

J’ai l’impression qu’elle existe depuis toujours,

puisque personne dans la famille

n’arrive à me dire

l’âge ou l’origine

de cette bague.

 

Petite, je la faisais valser entre mes doigts

un . . . deux . . . trois . . . quatre

chacun trop fin pour la tenir.

J’admirais ses motifs antiques

qui s’unissaient autour d’un bouquet de diamants :

un bout de brillance sur mes mains modestes.

 

Maintenant, elle orne l’annulaire de ma mère,

mais la bague a connu d’autres mains

et d’autres mariages :

 

l’union échouée des parents de mes parents

la complicité des grands-parents de mes grands-parents

coupée court par une crise cardiaque.

L’un des deux est tombé

et l’autre a suivi trois semaines après,

mort d’un cœur brisé

 

Mais avant de briser le cœur de son mari, Tom,

en l’assujettissant à une existence sans elle

Torie a cassé le cœur de sa sœur, Mamie.

 

Une page du journal intime de mon arrière grand-mère résume l’histoire :

Avant de faire la connaissance de Maman,

mon père, Tom, faisait la cour à la sœur de ma mère, Mamie,

Il a remis à Tati Mamie

une belle bague diamant.

Ma mère convoitait cette bague,

et crois-le ou non,

Torie a séduit Tom.

Elle l’a eu, et la bague aussi.

 

Comme post-scriptum à cette fin heureuse

Elle a ajouté une dernière phrase :

Tati Mamie ne s’est jamais remise,

et elle est restée célibataire toute sa vie.

 

Vieille fille

 

La première fois

que j’ai entendu cette expression

j’étais dans la salle de profs

pendant la pause de 10h05 à 10h20.

 

On était dans la file d’attente, devant la machine à café.

Jacques, un professeur d’histoire-géo,

la cinquantaine,

décide de me donner un conseil.

Fais gaffe, il chuchote,

Dans ce métier, il y a beaucoup de vieilles filles.

 

Tournant le terme dans ma tête

je cherche son équivalent en anglais :

 

Old Maid.

 

Pour moi, c’était un jeu de cartes

pas une identité

 

Regarde Jacqueline, il poursuit,

en m’indiquant un professeur d’anglais

qui corrige des copies

à une table dans un coin de la salle.

 

Je me demande comment elle réagirait

si elle savait qu’elle servait d’avertissement,

que la valeur de sa vie, pour lui,

se réduisait

à l’absence d’une bague.

 

Mais je n’ai pas peur de Jacqueline.

En France, je ne suis pas seule.

Je vis avec.

Je vis avec un homme.

Je suis la chérie de cet homme,

et j’ai l’impression que nous jouons au mariage.

Les factures arrivent toujours chez ses parents.

 

Ma mère est vaguement scandalisée.

A mon âge, 22 ans, elle portait déjà la bague.

 

Un jour à la féria de Lunel,

Michel, le père de mon compagnon,

me présente à un de ses collègues

comme la fiancée de son fils.

Je sursaute.

Ce mot veut-il dire exactement la même chose en français ?

Est-ce qu’on peut être fiancée sans bague ?

 

Cinq ans plus tard

et six mois avant notre rupture

Mon chéri m’a posé des questions sur la bague.

Il voulait respecter les coutumes.

 

Je suis à présent une femme seule quand j’appelle ma sœur.

Je suis dans une cabine téléphonique

dans la rue d’Alger à Montpellier

à 200 mètres de l’appartement

où j’ai joué au jeu du mariage.

 

Elle me raconte que son copain Matt lui avait posé la question tant attendue.

Trois ans qu’ils étaient ensemble.

Mais avant que Matt ne lui demande

Ma sœur l’avait interrogé :

Combien d’anniversaires est-ce qu’on va laisser passer ?  Combien ?

Elle l’avait choisi il y a longtemps.

Elle voulait qu’il la choisisse,

pour de bon, à son tour.

 

Il la rassure

Oui, il veut se marier avec elle.

La preuve ? Il a déjà choisi une bague.

Elle est au fond du tiroir à chaussettes

depuis quelques semaines.

Tu peux la voir, l’essayer

si tu veux, il lui dit.

Oui, elle le veut.

 

Ce n’est pas la bague de ma mère.

Quand ma sœur rentre du travail

elle sort la bague du tiroir pour la porter

pendant qu’elle passe l’aspirateur.

 

Holly m’avoue plus tard qu’elle croit

que notre mère était contrariée

parce que son beau-fils n’avait pas su lui demander la bague,

et parce que cette tradition n’avait pas continué.

Elle le constate avec une certaine fatalité.

Pour elle, la rupture avec la tradition est un fait accompli.

Elle suppose que je ne porterais jamais cette bague.

 

Peu de temps après avoir fait la connaissance de son futur mari,

elle m’avait confié :

Il ne le sait pas encore,

mais un jour, on va se marier.

Le jour dit, je raconte cette histoire.

 

Quelques mois auparavant

on est passées chez le tailleur

pour raccourcir l’ourlet

de la robe de mariée de ma sœur.

 

La maison du tailleur est sombre, vétuste,

plein de vieux bibelots enrobés de poussière.

La petite fille du tailleur entre dans la salle

ses Barbies derrière elle.

Elle regarde ma sœur dans sa dentelle, puis moi en denim.

C’est qui la plus grande ?

En apprenant que c’est moi

elle se tourne vers sa grand-mère

comme si je n’étais pas là :

Mais je croyais que l’ainée

devait se marier en premier.

 

Le tailleur rougit.

Vas jouer dans ta chambre !

La petite ramasse ses Barbie et disparaît.

Le tailleur prend mes doigts nus

dans ses mains ridées

Et sa voix aussi craquelée que sa peau, me rassure :

Tu as encore du temps devant toi, ma chérie.

 

Et puis c’est moi qui rougis.

La petite et sa grand-mère m’imposent des priorités

qui ne sont pas les miennes

 

Je fais la liste de mes victoires :

 

1)    une langue étrangère apprise

2)    deux diplômes en poche

3)    trois ans en France

4)    quatre amours importants

5)    cinq ans dans une carrière qui me plaît

. . . d’innombrables livres lus et terres traversées

 

Vingt-neuf ans.  Zéro maris.

A quel âge devient-on vieille fille ?

 

Je repense à Jacqueline.

 

L’année suivante, j’assiste au mariage d’une amie.

Je viens de vider ma deuxième flûte de champagne

quand le photographe pose son appareil pour me faire tourner sur la piste.

Soudain, on est les seuls à danser.

Quelqu’un nous prend en photo

 

Personne ne soupçonnerait que je porte la même robe

que je portais au mariage de ma soeur,

ma robe de demoiselle d’honneur.

Elle est en velours marron, classique, avec un décolleté en tulle.

Je l’avais choisie parce qu’elle ne ressemblait en rien

à ces confections en chiffon pastel d’usage.

 

Plus tard dans la soirée, j’attrape le bouquet

non parce que je désire me marier dans l’année

mais parce que je veux que ces roses parfument ma chambre.

Le photographe capture mon image et demande mon numéro.

Mais il ne m’appelle pas.

 

Trois ans plus tard, je choisis Jeanne d’Arc comme sujet de thèse.

J’apprends en lisant le procès verbal de son jugement

qu’elle était censé épouser un homme du village voisin

mais qu’elle est passée devant un tribunal pour annuler leurs fiançailles.

Aucun document n’explique les raisons de son refus.

Un des juges présents lors de sa condamnation

utilise cette information comme preuve de sa perversité.

 

Trois ans après, je soutiens ma thèse.

En expliquant l’importance de ce moment à ma mère

je lui dis que j’attendais le jour de la soutenance

comme d’autres femmes attendent leur jour de mariage.

Save the date, je plaisante.

 

Mon copain revient à Bâton Rouge pour l’occasion de la soutenance.

Deux mois auparavant, il avait mis toutes ses affaires dans des cartons

puis tous les cartons dans un camion

avant de partir pour l’Oregon.

Il veut faire sa vie là-bas.

Pour moi, l’Oregon est devenu l’autre femme.

 

L’idée de le chercher à l’aéroport me désoriente

sachant qu’on a vécu quatre ans dans la même maison.

Deux chats, un petit potager . . .

on n’était pas mariés, mais ce n’était plus un jeu.

Peu importe.

Il est là.

Il a pris trois vols pour y être.

 

A l’aéroport avant son départ, on s’embrasse et il dit,

Je ne t’ai pas encore donné ton cadeau, sweetie,

Il m’ordonne de me retourner.

Je l’entends fouiller dans son sac à dos et

je me dis qu’il doit chercher quelque chose de très petit

s’il n’arrive pas à le trouver de suite.

 

Puis il s’excuse :

J’ai pas eu le temps de faire un paquet cadeau.

 

Retourne-toi.

 

Dans sa main, je vois un carnet.

Je le regarde, à moitié soulagée, à moitié déçue.

Comme tu n’écris plus ta thèse,

je pensais que peut-être

tu aurais le temps d’écrire d’autres textes.

Je réalise qu’il me connaît très bien

mais qu’on ne va pas se marier.

 

Quand je questionne ma grand-mère sur la bague,

c’est ainsi qu’elle conclut :

Et un jour

quand tu te marieras

tu auras cette bague.

Elle parle comme si elle était sûre de la fin de cette histoire.

 

Mais ma mère est plus ambiguë :

Je suppose que tu auras cette bague . . . un jour . . .

Ça correspond plus à ton style qu’à celui de ta sœur.

Toi, qui es toujours attirée

par tout ce qui a une histoire derrière.

 

Si tu la veux, tu peux l’avoir.

Il faut juste me demander . . .

Mais tu n’es pas obligée, chérie.

 

Je crois qu’elle me dit

que je ne suis pas obligée

de passer par le mariage

pour faire partie de la famille,

qu’elle n’est plus scandalisée

quand elle ne voit pas

les reflets de sa vie

dans la mienne.

 

Elle me dit

que je suis sa fille

que j’ai une vie qui brille

déjà.

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