Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Cinéma du silence. Trois films primés au festival de Cannes 2010

Le cinéma c’est la vie. La vieillesse et la mort, qui font partie de la vie, étaient au rendez-vous du dernier festival de Cannes. Pour traiter d’un pareil sujet, la gravité est de mise, ce qui n’exclut ni la tendresse, ni l’humour. Poetry, le film coréen qui relate les ennuis d’une humble garde-malade elle-même guettée par la maladie d’Alzheimer, est le seul à jouer, avec succès, sur les trois registres. Des hommes et des dieux est un tribut aux martyrs du monastère de Tibhirine en Algérie. Ce film français de Xavier Beauvois se cantonne sans doute avec raison dans une gravité chargée d’émotion. Quant à Oncle Boonmee, le film thaïlandais qui a obtenu la récompense suprême à Cannes, il manque complètement sa cible et sombre dans l’ennui et le ridicule. Les choix des jurys de Cannes sont souvent contestables mais cette dernière Palme d’or est tout bonnement incompréhensible.


Poetry de Lee Changdong. Prix du meilleur scénario.

Le cinéma et la poésie peuvent-ils faire bon ménage ? La question peut légitimement se poser dans un pays comme la France où le goût de la  poésie s’est à peu près perdu. La faute à l’école où la pratique de la récitation a quasiment disparu au profit d’autres apprentissages jugés sans doute plus essentiels par les nobles caciques de l’inspection générale. La faute aussi à la mode du vers libre, cet oxymore typique de notre modernité littéraire (car la poésie sans contrainte n’est que de la prose alambiquée). Quoi qu’il en soit, il en va désormais chez nous de la poésie comme des arts plastiques : l’informe règne. Tout est désormais permis au poète, sauf bien entendu de se plier aux règles de la versification classique. Dès lors n’importe qui peut se proclamer poète et l’on comprend que le foisonnement des soi-disant auteurs ait pour première conséquence la raréfaction des lecteurs.
Par contraste avec la France, la poésie demeure omniprésente en Corée. On y affiche dans la rue des cours d’écriture poétique, fréquentés par toutes sortes de gens, par exemple par une femme âgée qui gagne sa vie petitement en s’occupant d’un vieillard à-demi paralysé, tout en assumant la responsabilité de son petit-fils, type accompli de l’adolescent bon à rien sinon à se laisser entraîner dans de mauvais coups. A lire un tel résumé on pourrait craindre que Poetry ne soit qu’un mélo larmoyant de plus. Il n’en est rien. Son intérêt n’est cependant ni dans le scénario (remarqué à Cannes par un prix de consolation) car la narration est parfaitement linéaire, ni dans le traitement fort classique des images. Ce film est avant tout une fable sur l’impossibilité de communiquer. Le vieil homme hémiplégique est également aphasique ; la garde-malade (le personnage principal, émouvante Yun Junghee) se réfugie dans le mutisme chaque fois qu’elle est confrontée à une situation difficile ; de même le petit-fils, coupable d’un viol en réunion qui s’est très mal terminé, est incapable de dire ce qu’il a fait, sans doute parce qu’un tel aveu le mettrait en face d’une responsabilité qu’il refuse. D’autres personnages sont plus loquaces mais ceux-là parlent trop souvent pour ne rien dire : professeur, animatrice ou flic bedonnant qui préfère la gaudriole aux élans lyriques, ils appartiennent tous au club de poésie et sont donc familiers des mots. Dans l’espoir d’oublier ses ennuis autant que pour satisfaire une envie longtemps rentrée, l’héroïne a décidé d’entrer dans ce club. Si elle finit par écrire le poème qui lui est demandé, ce sera là son chant du cygne : elle se précipitera aussitôt après du haut d’un pont dans la même rivière qui fut le tombeau de la victime du viol.
La morale du film demeure ambigüe. Loin d’être présenté comme une vertu, le silence paraît plutôt le lot des faibles et des malheureux (le vieillard hémiplégique, la grand-mère vivant sous la menace de la maladie et hantée par son incapacité à faire sortir son petit-fils de la sauvagerie ; le petit-fils lui-même dont on ignore s’il n’éprouve aucun sentiment ou s’il lui manque seulement les mots pour le dire). Par contraste les autres personnages du film ont des mots un usage trop facile et trop superficiel, on l’a dit. Faut-il alors préférer les seuls poètes ? Le film ne permet guère de trancher dans ce sens, dans la mesure où il projette sur ces derniers et sur les amateurs de poésie un regard plus qu’ironique.

Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Grand prix, prix de l’Education nationale, prix du jury œcuménique.

 La figure du martyr s’incarne aujourd’hui dans les terroristes à la ceinture bourrée d’explosifs, qui se font volontairement sauter au milieu de la foule, convaincus qu’ils sont de gagner ainsi le paradis d’Allah. Mais il y a d’autres sortes de martyrs, ceux qui vont volontairement au devant de la mort sans aucune haine, ceux pour qui l’amour d’un dieu ne se conçoit qu’à travers l’amour des autres hommes, jusqu’au sacrifice de leur vie. Les moines de Tibhirine, ce monastère perdu dans les montagnes d’Algérie, n’avaient pas la vocation du martyre. Simplement, lorsque le danger terroriste s’est fait plus pressant, ils ont choisi de rester sur place, de continuer à témoigner. Témoigner de quoi ? Non de leur foi en Jésus-Christ, bien qu’ils fussent moines cisterciens, car ils ne se livraient à aucun prosélytisme, mais de leur confiance en l’homme. Ils voulaient espérer qu’on ne leur ferait aucun mal, eux qui ne répandaient que du bien autour d’eux. Ils se sont trompés, évidemment, puisqu’ils ont été assassinés, en 1996, dans des conditions qui demeurent aujourd’hui encore mystérieuses.
Tout cela est restitué par le film sans aucune emphase. Avec peu de mots mais des mots qui importent et des silences qui comptent autant que des mots. Les comédiens qui interprètent les vieux moines jouent très juste, à commencer par Michael Lonsdale, totalement convaincant dans le rôle du médecin dont la porte est toujours ouverte pour les malades des villages environnants. Sa démarche alourdie, son visage marqué, ses sourcils broussailleux, sa voix grave et un peu chevrotante, sa présence enfin apportent à son personnage une autorité morale qui n’a pas besoin de s’affirmer pour exister, ce qui n’est pas le cas du supérieur du monastère, incarné par un Lambert Wilson volontariste, le seul, dans le film, qui semble véritablement habité par la flamme du martyre.
Ces moines usés par les ans, qui se plient scrupuleusement à la règle de Saint-Benoît, qui étudient, chantent et se prosternent aux offices, travaillent dans les champs, les jardins, à la cuisine ou au dispensaire, sont criants de vérité. Et la vérité qu’ils crient est bien difficile à entendre pour les spectateurs d’aujourd’hui. Leur exemple démontre qu’on peut se dévouer à un idéal jusqu’à la mort, sans que cet idéal soit lui-même mortifère. Car, à l’instar de Poetry, Des hommes et des dieux n’est pas seulement un film émouvant ; il nous place, spectateurs, en face de questions que nous n’avons pas l’habitude de nous poser. Poetry conduisait à nous interroger directement sur la place et le rôle du langage. Des hommes et des dieux ajoute une interrogation sur le sens du sacrifice. Au-delà de leurs qualités formelles (plus évidentes dans le second cas), c’est ce qui fait d’abord l’intérêt de ces films.

  

Oncle Boonmee de Apichatpong Weerasethakul. Palme d’or.

 
Quand on rédige une critique cinématographique, il est souvent intéressant de regarder ce que pensent les confrères. A propos de Poetry, Télérama écrit : « un des plus beaux films qu’il nous ait été donné de voir cette année », « un film ambigu et solaire, aussi doux et entêtant que son héroïne qui ne cesse de surprendre ». Selon Le Monde, Des hommes et des dieux « défie les attentes. On pouvait imaginer un état des lieux du post-colonialisme, une évocation de la montrée des intégrismes, une charge politique sous les dessous de la guerre. Or Xavier Beaubois nous emmène ailleurs, et signe un film en tous points admirables ». Par contre, s’agissant d’Oncle Boonmee, Libération adopte d’emblée une posture défensive. Le journal nous enjoint en effet de croire que le film n’est pas « une collection réfrigérante et chiantissime de plans longuets et silencieux » (sic). Libé monte ainsi au créneau parce que le film a été largement attaqué. Il le fut à juste titre, à notre avis, car on ne fera jamais un grand film avec des comédiens figés, éructant une platitude de temps en temps. Sans un président du jury de Cannes comme Tim Burton, auteur maniériste de films prétentieux, jamais Oncle Boonmee n’aurait décroché la palme d’or à la place de tant d’autres œuvres talentueuses (à commencer par les deux dont nous venons de parler).
L’argument d’Oncle Boonmee est minimaliste : un homme sachant sa mort prochaine demande qu’on le ramène à la maison, quelque part dans le nord de la Thaïlande. Il est en proie à des visions, il reçoit des visiteurs de l’au-delà : son épouse, son fils. Dans un entretien recueilli toujours par le journal Libération, Apichatpong Weerasethakul déclare qu’il a voulu rendre hommage « à un vieux cinéma thaïlandais plein de fantômes ». Après tout, pourquoi pas ? Hélas, le cinéaste a complètement raté sa cible. Les interminables plans larges ou moyens sont insupportables. Les silences sont encore plus pesants que les dialogues et tout aussi vides de sens. Le résultat final est évidemment un film profondément ennuyeux, parfois ridicule, en particulier à chaque apparition du fantôme du fils, affublé d’un déguisement qui le fait ressembler au pilote extraterrestre, à l’allure de gorille, de la Guerre des étoiles.
Vive les films silencieux, vive les films qui prennent leur temps (Poetry dure 2h19, Des hommes et des dieux 2h),… à condition néanmoins qu’ils aient quelque chose à nous dire.

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