Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Houellebecq, prix Goncourt

Houellebecq, prix Goncourt[i]

« La question de beauté est secondaire en peinture »[ii].

Qui contesterait que Houellebecq soit l’un des auteurs français les plus détonants du tournant du XXIe siècle ? Avec Extension du domaine de la lutte (1994), Les Particules élémentaires (1998),  La Possibilité d’une île (2005) et quelques autres textes de moindre envergure[iii], il a inventé un genre à l’intersection du roman, de la sociologie et de la science-fiction, genre qui, au premier abord, a plutôt surpris. Ses livres ont surtout séduit au départ les intellectuels non-conformistes (les deux termes ne sont pas synonymes !) par leurs analyses décapantes de la société moderne. Le succès s’est ensuite étendu jusqu’au grand public, d’abord attiré par la réputation sulfureuse de l’auteur (à la construction de laquelle ce dernier n’était d’ailleurs pas étranger) puis retenu par son talent de conteur. Ainsi Houellebecq est-il passé progressivement du statut d’écrivain maudit à celui d’auteur incontestable. Son dernier roman, La Carte et le territoire, a reçu l’onction d’une presse unanime. Le prix Goncourt n’a fait que confirmer cette nouvelle unanimité.

Les prix, en France, sont tenus comme un élément indispensable de la « vie littéraire ». Pour le dire simplement, ils font vendre les ouvrages primés et, par le biais des « listes de sélection »,  d’autres romans qui, sans les prix, auraient eu de grandes chances de rester noyés dans l’océan des parutions de la rentrée littéraire. Comme rien n’est parfait, on les critique néanmoins, non seulement à cause des tripatouillages (inévitables ?) entre les maisons d’édition, mais encore, et surtout, parce qu’on considère qu’ils récompensent rarement les meilleurs livres. Et, de fait, si les prix les plus prestigieux ont le mérite de distinguer, grosso modo, les meilleurs auteurs, il reste que l’accord se fait bien souvent sur un auteur confirmé, parce que « son tour est venu », sans trop regarder les qualités du livre particulier qui sera couronné. C’est précisément ce que l’on peut vérifier avec le prix Goncourt décerné cette année à Michel Houellebecq.

Non que son livre soit inintéressant. Au contraire, nous pouvons attester que nous l’avons, comme on dit, « dévoré » en une seule journée. Mais cela ne nous a pas empêché de déplorer les manques par rapport à ce à quoi l’auteur nous avait habitué dans les meilleurs de ses opus précédents. À quoi tient en effet l’originalité des livres de Houellebecq, leur pouvoir percutant ? On a déjà dit qu’il mêlait à sa trame romanesque analyses sociologiques et visions futuristes. Il faut ajouter que les analyses sont sans concession, les anticipations crédibles et que le tout est raconté sur le ton du cynisme et de l’autodérision.

Tout cela, certes, se retrouve bien dans La Carte et le territoire. L’autodérision est même poussée à son comble puisque l’auteur fait de lui-même un personnage de l’histoire et qu’il se traite sans aucun ménagement, se présentant comme le type même du looser alcoolique et asocial. La vision pertinente du futur est bien là, elle aussi, avec le tableau d’une France complètement désindustrialisée qui ne vit plus que de l’agriculture et du tourisme (projection à laquelle, en tant qu’économiste, nous ne pouvons que souscrire…) Quant à l’analyse sociologique, elle est, hélas !, elle aussi, des plus pertinentes, comme on peut en juger par les exemples suivants :

La condition humaine dans les sociétés modernes :

« Pour ce qu’il en avait pu observer, l’existence des hommes s’organisait autour du travail, qui occupait la plus grande partie de la vie, et s’accomplissait dans des organisations de dimension variable. A l’issue des années de travail s’ouvrait une période plus brève, marquée par le développement de différentes pathologies. Certains êtres humains, pendant la partie la plus active de leur vie, tentaient en outre de s’associer dans des micro-regroupements qualifiés de familles, ayant pour but la reproduction de l’espèce ; mais ces tentatives, le plus souvent, tournaient court, pour des raisons liées à la ‘nature des temps’ » (p. 105).

Une profession particulière, les prêtres de l’Église catholique :

« Héritiers d’une tradition spirituelle millénaire que personne ne comprenait plus vraiment, autrefois placés au premier rang de la société, les prêtres étaient aujourd’hui réduits, à l’issue d’études effroyablement longues et difficiles qui impliquaient la maîtrise du latin, du droit canon, de la théologie rationnelle et d’autres matières presque incompréhensibles, à subsister dans des conditions matérielles misérables, ils prenaient le métro au milieu des autres hommes, allant d’un groupe de partage de l’Evangile à un atelier d’alphabétisation, disant la messe chaque matin pour une assistance clairsemée et vieillissante, toute joie sensuelle leur était interdite, et jusqu’aux plaisirs de la vie de famille, obligés cependant par leur fonction de manifester jour après jour un optimisme indéfectible » (p. 99).

Enfin, autre cas remarquable, les étudiants d’aujourd’hui :

« Ses étudiants étaient d’un niveau intellectuel effroyablement bas, on pouvait même se demander, parfois, ce qui les avait poussés à entreprendre des études. La seule réponse, au fond d’elle-même elle le savait, était qu’ils voulaient gagner de l’argent, le plus d’argent possible » (p. 328).

D’où vient, alors, que nous ne parvenions pas à ranger La Carte et le territoire parmi les grands livres de Houellebecq ? D’abord de l’impression dont nous n’avons pu nous déprendre, que ce roman ne correspondait pas, pour l’auteur, contrairement aux trois que nous avons mentionnés plus haut, à une nécessité impérieuse. Sans doute quelqu’un comme Houellebecq éprouve-t-il un besoin irréfragable d’écrire, mais il ne parvient pas à nous convaincre qu’il avait besoin d’écrire ce livre-là en particulier. Certes, le renouvellement du sujet mérite d’être salué – à la quête de l’immortalité physique, qui caractérisait les ouvrages précédents, sont substitués les efforts de l’artiste qui cherche à atteindre l’immortalité à travers son œuvre. Mais alors, pourquoi la question de l’art contemporain, pourtant énorme, n’est-elle jamais abordée sur le mode théorique que Houellebecq affectionne habituellement ? Comme si, face à un domaine nouveau pour lui, il « marchait sur des œufs ». La brièveté de l’ouvrage ne fait que confirmer cette impression d’un travail de commande (une commande que l’auteur se serait passé à lui-même). On aurait tort en effet de se laisser illusionner par le nombre de pages, artificiellement gonflé par la typographie très aérée. Quoi qu’il en soit, les analyses sociologiques, qui font d’ordinaire tout le sel des « romans » houellebecquiens, sont ici réduites a quia ; elles ne vont guère au-delà des citations précédentes.

La littérature, entendue complètement, c’est un style + une histoire. L’histoire, ici, est loin d’être inintéressante mais, encore une fois, il y manque toute la « sauce » sociologique[iv] que Houellebecq concocte habituellement pour l’édification et le bonheur de ses lecteurs. Quant au style, il est parfaitement Houellebecquien ! De ce côté-là, pas de surprise ni dans un sens ni dans l’autre : Houellebecq est capable d’écrire, nul ne le conteste, il sait trousser une histoire qui « scotche » le lecteur. Mais il n’a jamais été un écrivain « formaliste » ; il n’écrit pas dans la langue des lettrés d’aujourd’hui. Sans doute considère-t-il qu’en littérature – comme en peinture (cf. supra) – la beauté est « secondaire ».

Qu’on en juge par l’extrait suivant :

« Une noire magnifique qui le dépassait d’une tête ; elle portait une robe longue d’un blanc scintillant, aux parements dorés, décolletée dans le dos jusqu’à la naissance des fesses ; la lumière des flambeaux formait des reflets mouvants sur son dos nus » (p. 238)…

… une description qui ne déparerait point dans la série populaire S.A.S. !

S’agit-il d’un second degré ? Qui sait ? Quelle que soit la réponse, on pardonnera à Houellebecq parce qu’il a su nous tenir en haleine, tout en nous faisant, à l’occasion, beaucoup rire. La Carte et le territoire n’est certainement pas son meilleur roman mais il est loin d’être mauvais et, en tout état de cause, Houellebecq – sinon ce livre-là – méritait le Goncourt : son tour était venu.

Novembre 2010.


[i] La Carte et le territoire (Flammarion, 2010, 431 p., prix Goncourt 2010).

[ii] Ibid., p 82.

[iii] Parmi lesquels nous ne rangeons pas sa poésie, d’une facture classique, agréablement anachronique, qui mérite plus qu’un coup d’œil.

[iv] Et, souvent, implicitement moraliste. Cf. Michel Herland, « Houellebecq moraliste malgré lui : Houellebecq au laser de Bruno Viard », mondesfrancophones,

http://mondesfrancophones.com/espaces/Frances/comptes-rendus/houellebecq-moraliste-malgre-lui-houellebecq au-laser-de-bruno-viard/

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8 Responses to “Houellebecq, prix Goncourt”

  1. ML dit :

    « Finkielkraut applaudit son art de demeurer «réactionnaire» tout en restant la «référence littéraire des magazines les plus progressistes ». »
    A propos d’un dîner à l’Elysée.

  2. Allez Zac, dites-le franchement : notre médiocrité fait ressortir votre génie… Soyez pas timide comme ça…

  3. SOUFFRANCE ET BEAUTE

    Souffrance et beauté sont deux mystères intimement mêlés. Un champ d’étoiles peut paraître au-dessus de monceaux de charognes après la bataille et parfois on entend le vent chanter sur des terres de famine. Guerre, cris, désespoir et meurtres côtoient l’impassible silence galactique ou bien les parfums enchanteurs du printemps… Gémissements d’innocents et splendeurs des choses semblent indissociables et forment cette réalité étrange, absurde, tragique, cruelle de notre monde.

    Souffrance et beauté : les deux facettes à la fois opposées et combinées du grand théâtre de la Création… L’une est une forme d’appréhension du monde, d’expérience des choses en creux, l’autre en relief. L’une en misère, l’autre en gloire.

    Les deux sont des modes de connaissance d’une égale richesse. A travers elles les hommes ont un rapport au monde ultime, absolu, pénétrant.

    Sacré. Ou pas…

    Plein de sens ou d’absurdité.

    A chacun de prendre sa part de trésor, à chaque individu de s’adapter, d’ouvrir ou de fermer les yeux, de désespérer ou de chanter, de rire ou de pleurer.

    Entre épine et lumière, la destinée humaine est semblable à la rose : l’aiguillon semble inutilement cruel à qui s’y pique tandis que le parfum de la fleur est un cadeau aux yeux de l’esthète.

    Sans les piquants, pas de miracle ! La plante ne croît pas si elle ne blesse l’intrus.

    Ainsi je crois que beauté et souffrance font partie d’une réalité ambiguë, nécessaire, terrible et belle, sinistre et merveilleuse qui nous échappe, nous malheureux fétus de vanités, pauvres individus pris à notre insu dans l’incommensurable, mystérieuse, transcendante tempête cosmique.

    Raphaël Zacharie de IZARRA

  4. Rassurez-moi : ce Raphaël Machin, c’est une sorte de performance qui se veut plus ou moins drôle… ? Sinon, il va falloir songer tout doucement aux neuroleptiques…

  5. jbrasseul dit :

    Bah, il a un joli nom toujours, et puis il vient ici, c’est sympa. Il n’aime pas Rimbaud non plus… 🙂
    http://www.esonews.com/auteurs/rimbaud.asp

  6. alex dit :

    Monsieur Raphaël Zacharie de IZARRA, votre suffisance n’égale que votre absence d’oeuvres. Quand vous aurez publié quelques livres, peut-être pourrez-vous prétendre au droit de juger vos confrères écrivains. En attendant ce jour béni, vous feriez mieux de ne pas exposer votre inculture.

  7. jbrasseul dit :

    Les citations sont croustillantes, notamment la dernière. 🙂 Tu mets le point sur le grand mystère de l’écriture, le talent de conteur, c’est indéfinissable, pourquoi untel est passionnant, même s’il ne raconte pas grand-chose, pourquoi tel autre est ennuyeux, même s’il raconte des péripéties ébouriffantes, je ne sais pas, c’est un don.
    Je lis Da Vinci Code, il se passe un truc nouveau à chaque chapitre, le livre me tombe des mains au bout de 5… Je lis Mr Ashenden de Somerset Maugham, il ne se passe à peu près rien, mais le livre est passionnant. C’est une énigme, car ce n’est pas seulement la question du style, un livre avec un très beau style peut-être horriblement chiant, ça ressortit à autre chose, le même genre de talent qui faisait que le soir à la veillée, dans nos antiques chaumières, certains captaient leur auditoire, d’autres l’endormaient. C’est la façon d’amener les choses, d’éveiller l’attention, de doser le suspense, de susciter l’intérêt, de faire en sort qu’on veuille à chaque ligne, à chaque phrase, avoir la suite.

  8. HOUELLEBECQ, ROI DES « CONCIERGES EN REVOLUTION »

    Avec sa tête de pauvre type Houellebecq écrit des livres de pauvres types.

    Auteur d’une littérature minable écrite pour des minables qui l’adulent, cette face d’avorton a la plume rase, le verbe bas, la pensée vile.

    Houellebecq est le chantre des ratés. D’où son formidable succès.

    Dans ses livres il a placé sans complexe le Dupont sur un trône -celui de l’insignifiance mais peu importe, un trône est un trône à ses yeux- revendiquant le droit de faire régner la loi du commun -pour ne pas dire du rien du tout- sur les étagères les plus prisées des bibliothèques. Au nom de son air d’abruti.

    Chez Houellebecq les petits présentés comme des victimes de leur petitesse gagnent toujours du début à la fin : avec lui c’est la revanche des eaux troubles de la sexualité sur l’onde pure de l’esprit, le triomphe de la fosse des sentiments sur la verdure des sommets, la gloire du quotidien inepte sur l’intemporel vol de l’âme, la victoire des êtres médiocres et de leur oeuvres crasseuses sur les neiges éternelles de l’Art.

    L’époque étant comme on le sait à la totale dégénérescence littéraire, Houellebecq est le plus fameux de ses représentants.

    De ce déchet de notre civilisation en pleine dérive culturelle, on a fait une légende vivante.

    Roi des Dupont auxquels il s’adresse, Houellebecq est un produit marketing performant, inusable, réutilisable à chaque rentrée littéraire ! Il suffit juste de changer l’emballage de ses bouquins chaque année. Bref, la gloire des éditeurs. Pardon, des vendeurs de papiers.

    Houellebecq est un phénomène : chacune de ses apparitions télévisées est un événement.

    Dès que passe sur les écrans plats de la France attablée sa tête molle de vieux puceau frustré et libidineux, il fait chavirer le coeur des ménagères monoparentales ménopausées, miroiter des jours encore plus tièdes aux concupiscents concierges constipés, espérer un sirop de bonheur pseudo littéraire toujours plus vil et fade aux minus malades, comme lui, de leur existence de nabot.
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    Complément à l’article
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    Pour rappel, voici ,un extrait de l’interview par Vignale (texte numéro 509) au sujet de la littérature :

    Vignale – Quels sont les auteurs contemporains qui ont vos faveurs littéraires ? Houellebecq vous touche-t-il davantage qu’un Beigbeder, un Zeller ou un Moix ou bien vous ne lisez que les morts ?

    Raphaël Zacharie de IZARRA – Je suis fièrement inculte. Vierge de bien des influences mais non point sans avis. Je connais les titres et les têtes des écrivains actuels, mais guère plus. Rares sont ceux qui ont su me plaire avec leurs mots. Je possède une intuition étrange : je sais reconnaître un auteur de valeur sans ouvrir un seul de ses livres, juste en lisant sur ses traits. Car la Littérature transparaît sans fard sur la face des auteurs dignes de ce nom. Sur leur front, moi je la vois dans sa vérité. La Littérature ne m’échappe pas.

    J’ai l’oeil pour ces choses. Et lorsque je vérifie les écrits de l’auteur ainsi sondé, je constate que je ne me trompe jamais. Celui qui parle en auteur mais qui n’a pas l’éclat de la Littérature entre les deux yeux, je le sais avant même de lire sa première page.

    J’estime sans l’avoir lu que Houellebecq, s’il possède effectivement quelque plume (pour avoir survolé de très loin une ou deux de ses pages, je n’ignore pas de quoi je parle) manque singulièrement de hauteur ne serait-ce que parce qu’il a commis l’impudeur de montrer sa face aux caméras de télévision. Trivialité impardonnable pour un auteur digne de ce nom.

    http://izarralune.blogspot.com/2007/05/509-vignale-me-pose-dix-questions.html

    Raphaël Zacharie de IZARRA